I. Jiretchek, Codex ^ p
de prendre pour règles les coutumes de Prague '. Les confréries de lettrés dans les villes favorisent le développement du tchèque. — Tout cela excuse dans une certaine mesure la placidité des États, ne la justifie pas complètement. Le patriotisme , sous sa forme moderne et épurée, n'a que de bien lointains rapports avec le patriotisme des républiques antiques, il ne suppose aucune haine contre les nationalités voisines et n'est en rien contradictoire à l'instinct de solidarité qui rapproche tous les peuples; il est au contraire la condition de l'humanisme, puisqu'il permet à chaque nation d'atteindre son complet développement et de travailler dans le plein épanouissement de ses facultés au progrès général. On ne saurait nier cependant qu'il implique un sentiment très vif de l'individualité nationale et, sinon la défiance pour les voisins, du moins un effort permanent pour maintenir en face d'eux une existence distincte. La vie d'un peuple comme d'un individu est une réaction permanente contre les forces extérieures, et la moindre distraction entraîne très rapidement la mort. Il est évident de plus que, quand un groupe peu nombreux est en contact avec une race beaucoup plus redoutable et naturellement envahissante, une vigilance de toutes les minutes est indispensable. Or, d'une part les circonstances et un certain parallélisme dans les événements historiques qui depuis i526 se déroulaient des deux côtés des Monts Métalliques, de l'autre, la nature même de la race slave, rebelle aux longues rancunes et accueillante aux influences étrangères, sans émousser le patriotisme des Tchèques, leur inspirent à cette époque une confiance et un abandon singulièrement dangereux. Les haines, déchaînées par les envahissements germaniques, se sont apaisées dès qu'elles se sont crues satisfaites. Les relations entre les deux races voisines sont devenues très intimes. Les Protestants s'en vont étudier dans les Universités germaniques, appellent
I. V. sur cette question un important travail de Haniel, Essai sur l'influence du droit allemand en Moravie et en Bohême^ (en tchèque), Prague 1874, p. 80-82.
d'Allemagne leurs maîtres d'écoles et leurs pasteurs; les Jésuites se recrutent en grande partie en Allemagne et attirent dans leurs collèges des élèves allemands. Les mariages mixtes sont très fréquents, et comme les Allemands, par orgueil ou par paresse, n'apprennent pas le tchèque, chacune de ces unions affaiblit l'élément national '.
Ziérotyn pense sans hésitation à épouser une Allemande ; en réalité, il se sent moins éloigné d'une Allemande protestante que d'une catholique bohème. Les rois accueillent les nobles étrangers, leur donnent des domaines, les poussent aux postes supérieurs. C'est un signe des temps que le principal promoteur de la révolution de 1618 sache à peine le tchèque.
Sur les frontières, la limite du slave recule : dans la région des Monts Métalliques, les mines attirent en foule les ouvriers du dehors. Dans les villes où le triomphe du tchèque est récent, sa victoire est désormais contestée. « La plupart des Allemands, écrit Stransky, ont été de tout temps habitués à une vie nomade. Ils quittent facilement leur pays, et viennent, maintenant comme dans les temps anciens, s'établir parmi nous. Et certes le dommage n'est pas faible pour notre langue, car autant ils se plaisent à demeu* rer chez nous, autant ils tiennent pour superflu d'apprendre notre langue. » A Most, l'usage du tchèque a déjà disparu, ce qui s'explique par les fréquents mariages des filles du pays avec les Misniens, comme « par la négligence du gouvernement, qui, au mépris de la raison et de la loi, ne s'inquiète nullement de protéger et de perfectionner notre langue ». Il en est de même à Ousti, à Khomoutov. A Litomierzitse, les mesures semblaient admirablement calculées pour assurer à jamais la domination de l'élément slave : dès i5i4, le bourgmestre, les conseillers et les
I. Tout le inonde connaît Tincroyable facilite avec laquelle les Slaves ap* prennent les langues étrangères : or, dans la lutte des nationalités, plus la mémoire est rebelle à un autre idiome et plus la victoire est probable. Les Roumains ont une extrême difficulté à parler le slave : aussi suffit-il que quelques familles roumaines s'introduisent dans un village serbe par exemple, pour qu'au bout d'un demi-siècle tout le village soit roumain.
bourgeois ont décidé de n'admettre aucun allemand, — car ces émigrés, loin d'être utiles, entraînent des difficultés et des divisions. — A plusieurs reprises, ces résolutions sont renouvelées, et vraiment elles paraissent superflues; la population est tout entière tchèque, et les nouveaux venus sont rapidement assimilés; pendant tout le xvi* siècle, tous les actes municipaux sont en tchèque et d'une langue excellente. Et voilà tout à coup, dans les dernières années du XVI* siècle et les premières du siècle suivant, un changement profond: les Allemands augmentent, d'abord dans les faubourgs; ils ont leur église, ne se mêlent plus au reste des habitants, il faut leur interdire de se nommer « commune allemande ». — Au centre même du pays, le tchèque est menacé : le commerce est presque tout entier dans les mains des étrangers; en dépit des édits, les Allemands s'établissent à Prague, construisent des écoles et des églises, ont deux prédicateurs, s'organisent en association hargneuse et insolente. Des Slaves ne rougissent pas de faire cause commune avec eux contre leur patrie, adoptent les coutumes et les noms des étrangers, envoient leurs enfants dans leurs écoles et oublient de leur enseigner le tchèque '. De jeunes sots afiFecte;nt de ne parler que l'allemand, refusent de répondre en tchèque, fondent des sociétés dans lesquelles il est défendu de prononcer un mot slave; dans les auberges, les bals, ils interpellent les assistants en allemand ^. Les écoles sont envahies par des instituteurs allemands ; les nobles nomment curés des Allemands qui prêchent dans leur langue à des fidèles qui ne savent que le tchèque. Dans les villes, le Sous-Chambellan remplit les conseils de ces étrangers, instruments dociles et complaisants.
I. « Les chevaliers sont beaucoup plus fiers que les seigneurs, il n'est pas facile de leur parler ni commode de les aborder, parce qu'ils s'attachent plus aux coutumes allemandes qu'aux coutumes slaves, et l'on ne trouve pas beaucoup de vrais Tchèques, parce que les Tchèques épousent des Allemandes », Paprotsky, 1540- 16 17, cité parCholts, La Nationalité {en tchèque), Prague, 1881, p. a 59.
a. V. une lettre du secrétaire du duc de Neubourg, cité par Svatka, Osviétay i886, p. 679.
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Il y a encore beaucoup de vieux ici, écrit un envoyé du duc de Neubourg, qui ne savent que le tchèque et détestent Tallemand. — La diète finit par s'émouvoir et, pour mettre un terme à ces empiétements, elle vota la loi de i6i5.
Beaucoup d'habitants de ce royaume, constatent les États, favorisent l'introduction dans le pays de langues et de populations étrangères. Aussi le nombre des étrangers augmente-t-il à vue d'œil. Ils y exercent leurs industries et leurs commerces, y acquièrent de grands biens, arrivent aux fonctions publiques, pénètrent en particulier dans les conseils municipaux, introduisent leur idiome dans les triburiaux et les délibérations publiques et, sans savoir trois mots de tchèque, décident les procès des Bohèmes. A l'avenir, les étrangers, établis dans le pays, devront faire apprendre le tchèque à leurs enfants, et ceux de leurs enfants qui sauront le tchèque pourront seuls hériter de leurs propriétés foncières. Les immigrés ne recevront la grande naturalisation et le droit de bourgeoisie que s'ils savent le tchèque; même alors, ils ne pourront exercer aucune charge publique et cette interdiction s'étendra à leurs fils; les églises et les écoles où le tchèque était autrefois en usage et qui depuis dix ans ont été occupées par des Allemands, seront rendues aux Bohèmes. Quelques personnes interdisent dans leurs réunions l'emploi du tchèque, ce qui est une injure pour la nation ; si elles persistent, elles seront expulsées et la même peine atteindra celles qui forment des associations sous le nom de communes allemandes et menacent ainsi l'unité du royaume.
Près de trois siècles se sont écoulés depuis le vote de ce décret, et les Allemands s'élèvent encore avec indignation contre l'intolérance de ces Tchèques qui prétendaient qu'on respectât leur langue et exigeaient quelque garantie de ceux qui leur demandaient l'hospitalité '. Au moment où elle fut
I . Rappelons, pour montrer le point de vue des Allemands, les paroles de M. Schlésinger, dans son histoire de Bohême, d'ailleurs bien étudiée et fort intéressante : a Mathias, esclave docile des États, dut confirmer une loi qui, dans son intolérance sans exemple, devait étouffer avec une dureté vraiment
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votée, la loi de 161 5 ne provoqua aucune émotion, Mathias rapprouva sans difficulté et les Allemands ne se jugèrent pas menacés. Les derniers articles ne visaient que quelques abus isolés, si intolérables que personne ne s'étonna qu'on cherchât à y mettre fin. Les articles relatifs à la grande naturalisation et à la bourgeoisie ne s'appliquaient qu'aux nouveaux venus et non aux Allemands sujets du royaume. Or, si l'on songe que les assemblées publiques ne comptaient souvent qu'une centaine de votants et que, dans les villes, la bourgeoisie était le privilège de cent à deux cents habitants, n'était-il pas naturel que l'on essayât de se protéger contre l'intrusion des étrangers : il eût suffi sans cela d'une fournée pour déplacer la majorité dans les communes et dans le parlement, et en réalité la loi de 161 5 était moins provoquée par les inquiétudes légitimes du patriotisme menacé que par l'exclusivisme d'une caste dominante, peu désireuse de partager les privilèges et l'influence.
Aussi, après comme avant la loi de 161 5, les progrès des Allemands ne cessèrent pas. Il n'y a pas de question nationale en Bohême au xvi* siècle, dit M. Tomek, et il a raison en ce sens que l'immense majorité de la population slave ne soupçonne pas le péril qui s'approche. Seuls quelques hommes, plus perspicaces ou plus timorés, jettent un cri d'alarme. Le culte des écrivains pour la langue tchèque et leurs efforts pour la perfectionner révèlent une arrièrepensée de méfiance inquiète; il y a dans leur enthousiasme
draconienne jusqu'au dernier son de la langue allemande dans le pays
Ces décrets n'ont pas besoin d'explication, ils ordonnaient purement et simplement l'extermination de tout élément allemand. On espérait arrêter une fois pour toute l'immigration étrangère, et dans le royaume môme, l'idiome détesté devait être interdit sous les peines les plus sévères, non seulement dans l'église et dans l'école, mais môme dans la famille. » — En réalité, il n'y a pas un mot de cela dans la loi, ni môme dans l'analyse qu'en donne Schlésinger. La peine de l'expulsion atteint, non pas les Allemands, mais les nationaux qui savent le tchèque et refusent de se servir de leur langue maternelle. Les Allemands ne sauraient pardonner aux Slaves qui n'apprécient pas comme il convient l'honneur d'appartenir à la Germanie ; alors comme aujourd'hui, ce n'est pas d'intolérance qu'il est permis d'accuser les Tchèques, mais de bénignité et de mollesse. Les Magyars n'usent pas vis-àvis de leurs alliés, les Allemands, des mômes ménagements.
un peu de cet amour désespéré qu'éveille dans nos cœurs le péril d'un être chéri. Ils cherchent dans la vieille littérature tchèque les œuvres de polémique qui sont de nature à réveiller l'enthousiasme national ; ils évoquent le souvenir des fleuves de sang qui séparent les Allemands et les Slaves. Paul Jéchin réédite la chonique de Dalimil,pour montrer que « nos aïeux n'ont rien eu de plus cher après Dieu et leur àme que la patrie, sa liberté et sa langue, qu'ils ont mis toute leur énergie, tout leur courage, tous leurs efforts à la maintenir. — On ne trouverait pas dans l'histoire un seul exemple d'un peuple qui ait conquis la puissance et la gloire en laissant étouffer sa langue naturelle. N'a-t-elle pas déjà assez souffert, la langue tchèque? — On la parlait dans les régions de Misnie, de Brunswick, de Lunebourg, de Brème, on la parlait tout le long des rives de l'Elbe, dans toutes les contrées qui touchent à la Baltique : aujourd'hui elle a disparu '. » Faut-il qu'elle subisse la même destinée en Bohême? — D'autres essayent d'arracher les rois aux influences allemandes, font miroiter à leurs yeux la fortune qui les attendrait s'ils devenaient Slaves : le sentiment national ici s'élève, dépasse les frontières du royaume, embrasse tous les peuples de même origine : Mathieu de Bénéchov, en présentant sa grammaire tchèque à Maximilien, essaye d'exploiter ses ambitions polonaises, rappelle l'unité de la race illyrienne et le charme qu'exerce le tchèque sur tous ceux qui parlent un dialecte semblable.
La voix isolée de quelques publicistes prévoyants tombe sans écho. Le péril est insidieux, la foule se bouche les oreilles, s'endort dans sa trompeuse sécurité. Les termes étrangers envahissent la langue ; chez les meilleurs écrivains, chez les puristes, on est sans cesse arrêté par des tournures ou des mots allemands ; Véleslavin en est rempli. « Nos ancêtres se sont donné tant de mal pour conserver notre langue intacte et la développer, notre époque dégénérée se donne autant de peine pour l'altérer et la