‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 168 sur 239 · LA SUPERSTITION · texte numérisé non relu

LA SUPERSTITION

de faire de Tor. » De temps en temps la prison, Texil ou même la mort frappent quelques-uns des escrocs, mais leur sort tragique n'efifraye pas leurs émules. La contagion gagne les têtes les plus fermes, le médecin du roi, Thaddée- Hajek, son astronome, Tycho-Brahé.

Dans le pays, depuis Guillaume de Rosenberg et les plus puissants seigneurs jusqu'aux dernières couches du peuple, personne que ne hante ce rêve d'une puissance et d'une fortune subites arrachées à la nature par une heureuse conjuration. En attendant, beaucoup se ruinent à entretenir leurs magiciens. Tous les châteaux ont leurs laboratoires d'alchimie. Un Anglais, Kelley, coûte à Guillaume de Rosenberg 3oo,aoo florins d'or. Jean de Hasenbourg, descendant d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de Bohême, avait eu 400,000 florins d'héritage ; grand protecteur des lettres et des arts, il fit construire des châteaux magnifiques; sa bibliothèque, qui était citée à côté de celle de Rosenberg et de Lobkovits, tenta comme cette dernière les Suédois et fut emportée pendant la guerre de Trente ans; plus que ses livres et ses constructions, l'alchimie le ruina. A sa mort, il laissa des dettes énormes, ses fils vécurent misérablement et la race s'éteignit avec eux. L'alchimie ne fut pas plus clémente à Rodovsky de Houstirzan, qui se consola en continuant ses recherches dans les laboratoires de Hasenbourg et de Rosenberg : du moins elles ne furent pas sans utilité, puisqu'il nous a laissé un livre de cuisine, le premier composé en langue tchèque ; c'est tout ce qui surnage de l'immense fatras des manuscrits magiques, innombrables '. A quoi bon multiplier les exemples ? C'est toute la noblesse, toute la nation qu'il faudrait appeler en témoignage. A peine, çà et là, deux ou trois protestations; la plus connue est celle de Coménius qui,

I. La cuisine, livre sur divers plats, moyens de les préparer utilement et avec goût, comme le gibier, la volaille, le poisson, etc., Prague iSgi. — Sur Tastrologie et l'alchimie en Bohême, v. deux articles dans Svatek, ouvrage cité ; Palatsky, Les pronostics et les calendriers tchèques, en particulier au XVI» siècle, et Hanouch, La littérature astrologique en Bohème au xvi» siècle, tous deux dans le Tchas, tchesk. M,, 1829 et 1862.

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dans son Labyrinthe du monde, avertit les imprudents qui « cherchent à gagner dans les flammes Tor et la longue vie et qui les perdent l'un et l'autre dans les flammes ». Vains appels à la raison humaine qu'étouffe le tumulte de la foule.

Les procès de sorcellerie commencent, d'abord dans les villes allemandes ou voisines de la frontière, ensuite un peu partout. Quelques magistrats résistent, refusent de frapper ces prétendus coupables : puis, assez vite, le bon sens fléchit, les exécutions se multiplient. A Khomoutov, la terreur est à l'ordre du jour, et les registres municipaux signalent sans cesse de nouveaux procès. En 1679, un sorcier est brûlé, un autre, enterré vivant. L'année suivante, on s'aperçoit que le rendement des mines d'alun diminue : grand émoi, c'était le principal revenu de la commune; il y a là quelque magie; on arrête une vieille femme, on la met à la torture pour lui arracher le nom de ses complices; elle meurt dans les souffrances et le bourreau brûle son cadavre. A Koutna- Hora, un jeune homme de dix-sept ans, mis à la torture, avoue qu'il a signé un pacte avec le diable : le démon le protégera jusqu'à soixante ans; après, il lui appartiendra. Déplorable marché que le diable ne tient pas : le malheureux est décapité en 1 592. Que d'autres innocents périssent ainsi au milieu des plus épouvantables souffrances. A mesure que nous approchons de la fin du siècle, on dirait que le tableau s'assombrit : la raison s'obscurcit, les instincts stupides et cruels l'emportent, la bonne volonté de quelques hommes s'épuise à vouloir remonter un courant trop fort.

Preuve caractéristique de l'anémie morale qui ronge la Bohême : au lendemain du triomphe éclatant de la nationalité slave, pendant que le courant général, les précédents, les lois, lui sont favorables, ses progrès s'arrêtent brusquement et les Allemands commencent à reprendre le terrain perdu. En i526, les Tchèques se croient si maîtres de la situation que presque aucune objection ne s'élève contre l'installation d'une dynastie germanique. Leur imprudence aura vite son châtiment. L'élection de Ferdinand P' mar-

que Tapogée de la domination slave dans le royaume : depuis lors les Allemands passent de la défensive à TofFensive, timides au début, bientôt audacieux et insolents. Ils réclament d'abord la tolérance, puis Tégalité et même la domination, finissent par ne plus vouloir permettre que Ton parle bohème en Bohême. Leurs progrès se continueront ainsi jusqu'à Joseph II, dont les violences provoquent enfin une nouvelle réaction et marquent le début de la renaissance tchèque.

Les instruments de la germanisation sont en premier lieu les souverains. Ferdinand n'apprend jamais complètement le tchèque. Maximilien le comprend et le parle, mais assez mal et par devoir; quand on veut lui plaire, on lui parle allemand. Rodolphe sait à peine le slave. Sa jeunesse se passe en Espagne. Quand il revient après huit ans d'absence, il a oublié la langue du peuple qu'il va gouverner, et malgré les réclamations intermittentes et molles de la diète, il ne se donne pas grand mal pour la rapprendre. Lors du couronnement, il faut lui traduire mot à mot l'allocution que lui adresse Guillaume de Rosenberg, il lui répond en allemand et le seigneur de Pernstein traduit sa réponse en tchèque. A sa cour, on ne parle qu'allemand ou italien. En 1584, quand les États lui demandent de leur rendre la nomination des membres du Consistoire, toutes les négociations sont conduites en allemand; en 1607, ils désignent pour présenter leurs vœux à l'Empereur le comte André Schlik, parce qu'il connaît bien l'allemand. Leschar- *ges auliques sont partagées entre des Allemands, des Italiens et des Espagnols. Parmi les quatre valets de chambre, qui sont de véritables ministres, un seul est Bohême. Médecins, chapelains, astronomes, cuisiniers, laquais, tout cet immense personnel de la cour se recrute à l'étranger, méprise le tchèque, se raille du peuple qu'il exploite '.

I. V. Svatka, Les Habsbourgs et la langue tchèque dans la Osviétûy 1886, p. 669, — M. Rybitchka a prouvé que Rodolphe avait une certaine teinture du bohème. Cela môme montre la gravité de la situation : les Habsbourgs ont une vague idée de la langue du pays sur lequel ils régnent depuis un siècle !

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Le tchèque est toujours la langue officielle du royaume; maisy dans les affaires communes, l'allemand est seul usité. Les grands fonctionnaires impériaux sont presque exclusivement des Allemands. La Chambre aulique, le Conseil de guerre, le Tribunal d'appel expédient les affaires en allemand, et, à mesure que les rapports deviennent plus nombreux entre la Bohême et les autres provinces de la monarchie et que la compétence de l'administration centrale s'étend, le rôle de l'allemand augmente. — Il n'y a pas péril en la demeure, surtout aucun parti-pris ni dessein préconçu d'exclure le slave : les plans de germanisation ne sont pas antérieurs au xvni* siècle. Mais la lente et progressive infiltration d'un idiome voisin, la main mise sur la nation par des employés étrangers, l'introduction insidieuse dans la vie privée et dans les affaires publiques de la langue allemande n'en est peut-être que plus grave par cela même : on dirait une force naturelle contre laquelle on n'essaie pas de se révolter, et l'absence de toute violence et de tout système désarme la défense.

Ce serait certes dépasser beaucoup la mesure que de parler d'un sommeil du patriotisme : au milieu de la décadence des mœurs et de l'amollissement des cœurs, l'amour de la patrie est le plus sincère des sentiments qui animent les seigneurs. Mais, par une loi fatale, les plus généreux instincts éprouvent comme un déchet dans les esprits amoindris. Chez beaucoup de nobles tchèques, le patriotisme se rapetisse à n'être plus qu'un étroit égoïsme de caste; chez presque tous, il manque de perspicacité et d'énergie. Il est plus un instinct qu'une conviction. En face d'une usurpation trop flagrante, ils se cabrent, puis, calmés par leur explosionr de colère, ils oublient le danger, et, dans ces longs intervalles d'apathie, les étrangers reprennent lentement leur œuvre. En Moravie, le comte de Dietrichstein, évêque d'Olomouts, prétend prendre place dans le Tribunal du pays sans savoir le tchèque et y donner son avis en allemand ', et le conseil municipal d'Olomouts se

I. Cp., sur la décadence du tchèque en Moravie, un article de Chembéra: le Tribunal des fiefs à Kromierzitse, dans le Tchas, matitse moravske, Ï871.

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permet d'écrire en allemand à Ziérotyn ; à Prague, TAdministrateur utraquiste consacre en allemand deux candidats à la prêtrise, et le comte de Dohna veut lire à la diète un mandat impérial en allemand. C'est aller un peu trop vite en besogne et ces insolences sont vertement relevées. Dietrichstein ne prendra séance que quand il aura appris le tchèque; Ziérotyn déclare nettement aux bourgeois d'Olomouts que, s'ils s'avisent de lui écrire autrement qu'en slave, ils ne devront pas s*étonner de ne pas recevoir de réponse. Il ne convient pas de rougir de sa langue naturelle, ajoute-t-il; au contraire, « nous devrions rougir si notre idiome national, qui a tant de noblesse et de grandeur, qui est si ancien et si répandu, était chassé par un autre. » Le recteur de TUniversité blâme sévèrement la conduite de l'Administrateur utraquiste, et les murmures des États coupent la parole au messager de Rodolphe : que l'on parle allemand en Allemagne ; ici nous sommes en Bohême, parlons bohème. — Malgré tout, c'est un fait grave déjà que de pareilles tentatives se produisent, d'autant plus que les colères qu'elles soulèvent n'ont pas de lendemain. Lorsque les seigneurs déposent Ferdinand II, gui choisissent-ils pour le remplacer? — Un Allemand, un Electeur, et dans la session qui suit l'entrée à Prague de Frédéric V, les États, après avoir chanté un hymne tchèque, entonnent un cantique allemand.

Ils se remettent vite de leurs alertes, se croient assez protégés par les lois que chaque code nouveau formule plus clairement : quiconque, lisons-nous dans les Droits municipaux de Koldyn, veut accuser quelqu'un devant les tribunaux du royaume, présentera sa citation et sa plainte en tchèque, et le défendeur répondra dans la même langue '. — Le code de Koldyn est peu à peu accepté par les diverses municipalités; les diètes de 1609 et 161 o interdisent les coutumes de Saxe et de Magdebourg, et les villes de Louny et de Litomierzitse promettent après une longue opposition

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