RELIGION ET POLITIQUE
même la Réforme, et on en a fait aussi la remarque. Ni les classes ni les nations ne cessèrent d'être ce qu'elles étaient auparavant, parce que Luther avait paru ; leur attitude vis-à-vis de lui fut dictée par leurs souvenirs et leurs espérances, et elles continuèrent après comme avant d'être conduites par les uns et poussées par les autres.
Les seigneurs s'étaient ralliés au Protestantisme parce qu'ils y avaient deviné un moyen d'étendre leurs privilèges, et les peuples les avaient suivis parce que l'affranchissement des consciences leur paraissait, à juste titre, une garantie de l'affranchissement des nationalités.
Si les Habsbourgs, d'autre part, en dépit des dispositions de quelques-uns d'entre eux et entre autres de Maximilien II, demeurèrent fidèles à l'Église, c'est parce que leurs ambitions impliquaient le maintien du Catholicisme. Les situations furent plus fortes que les velléités personnelles. En dehors de toute question de conscience, des considérations d'un ordre général entraînèrent la décision de Ferdinand V^ et de ses successeurs. Héritiers de Charlemagne, la suzeraineté qu'ils s'arrogeaient sur les autres princes n'avait plus de raison d'être du moment où la papauté disparaissait; pour dominer l'Allemagne, il leur fallait la connivence de la Curie ; enfin , leur action au dehors était d'autant plus efficace que leur pouvoir était plus respecté au dedans, et comment n'auraient-ils pas vu que la Réforme tendait à augmenter à leur détriment les prérogatives des États et à relâcher les liens des diverses provinces qu'ils avaient réunies sous leurs lois?
Est-ce à dire que les combattants aient eu une idée claire du but qu'ils poursuivaient et des raisons de leur choix? — En aucune façon.
Les rivalités politiques sont alors voilées par les passions fanatiques. Les princes subissent, comme les peuples, Tinfl«ence de la transformation de l'Église et de la direction nouvelle que lui a imprimée la Compagnie de Jésus. Ferdinand de Styrie est un apôtre armé pour la vérité, et la conquête du monde n'est à ses yeux qu'un moyen d'écraser
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l'erreur et de mériter son salut. Mais son inconscience ne change rien à la réalité des choses et les politiques prévoyants ne s'y trompent pas. De là, l'intérêt avec lequel tous ceux qui redoutent l'établissement d'une monarchie universelle, suivent les péripéties de la politique intérieure autrichienne.
Nous sommes toujours plus ou moins la dupe des événements contemporains: depuis si longtemps l'Autriche ne menace plus l'équilibre européen que nous taxerions volontiers d'exagération les craintes qu'elle inspirait alors. Que d'argent, que de passion dépensés par Philippe II, et pourquoi? Avait-il arraché la France à Henri IV, l'Angleterre à Elisabeth, les Pays-Bas au Taciturne? Où il avait échoué, qui donc réussirait?
Et pourtant la situation était grave. Par l'étendue de leurs domaines, le nombre de leurs sujets, leurs traditions et leurs alliances, les Habsbourgs disposaient de ressources considérables : à diverses reprises pendant la guerre de Trente-Ans, ne paraît-il pas qu'une défaillance de leurs adversaires suffise pour leur permettre de toucher au but? Pour les arrêter, ce ne fut pas trop d'un Richelieu et d'un Gustave Adolphe. Leur cause et celle du Catholicisme étaient identiques : or, au commencement du xvii« siècle, l'Église marchait de triomphe en triomphe. Ses succès en Autriche en particulier étaient si rapides qu'ils causaient aux contemporains une sorte de stupéfaction. Encore quelques années, et les Habsbourgs, maîtres désormais absolus de leurs états immédiats, pèseraient de tout leur poids sur l'Allemagne et essayeraient d'en reprendre la conquête.
Ces brillantes perspectives furent brusquement troublées par Henri IV. Il prit la direction du Protestantisme et, par sa politique prévoyante et hardie, écrasa dans leur germe tous les rêves de réaction catholique et de domination universelle. Les succès des Habsbourgs tenaient en grande partie à l'isolement et au découragement de leurs adversaires : Henri IV les rapprocha et leur rendit l'audace