LA MORAVIE
pas à l'abri de l'invasion. A plusieurs reprises, les Turcs avaient insulté les frontières; il fut épouvantablement ravagé par les Haïdouques et les Hongrois : sur un grand espace de terrain, les villages furent brûlés, les moissons détruites, les arbres arrachés ; une horrible famine désola la province, puis la peste s'abattit sur cette population épuisée et la décima. « Aucune région n'était plus heureuse que la Moravie, il y a quelques années, écrivait tristement un contemporain, aucune n'est plus malheureuse aujourd'hui ». Tant que la paix n'était pas conclue avec le Sultan, tant surtout que les difficultés avec la Hongrie n'étaient pas aplanies, elle était sans cesse sous le coup de nouvelles alertes, s'épuisait en armements. Ses appels à la cour de Prague ne recevaient aucune réponse : que les États s'arrangent, finissait-on par leur répondre, l'Empereur ne peut rien pour eux. — Vraiment il n'était pas nécessaire de défendre avec tant d'àpreté les droits de la Couronne pour en faire un tel usage. En présence de cette abdication, il n'y avait plus ni Protestants ni Catholiques, mais un peuple désespéré qui appelait un sauveur ; le chef que tout le monde désignait, attendait, implorait, c'était Ziérotyn.
L'histoire, qui s'incline avec un respect profond devant les vertus de Ziérotyn, éprouve cependant quelque embarras à porter sur lui un jugement. Son rôle a-t-il été utile ou funeste? — A deux reprises, son action sur les événements a été décisive et il a tenu dans ses mains l'avenir du royaume : en 1608, il a jeté les Moraves dans les bras de Mathias et par là assuré son triomphe ; au lendemain de ladéfenestration de Prague, il a quelque temps retenu ses compatriotes dans la soumission, ralenti l'insurrection et enlevé aux Tchèques l'occasion de remporter des succès dont la portée eût été incalculable. Sa droiture est hors de cause, mais sa clairvoyance égala-t-elle toujours sa probité? — Les griefs des Moraves contre Rodolphe étaient des plus légitimes, mais l'on ne voit pas bien l'avantage qu'ils avaient à le remplacer par son frère, qui n'était ni plus habile ni plus laborieux ou plus tolérant; la révolte des Tchèques, en 1618, était une
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folie, mais dès qu'elle était commise, le devoir n'était-il pas de les soutenir, et le salut du pays n'exigeait-il pas l'union de tous les Protestants? La sagesse suprême, — et les sages du monde le comprennent trop rarement, — consiste, à certaines heures, à suivre les passionnés et les imprudents.
Il manqua précisément àZiérotyn ce grain d'audace et ce soupçon de folie qui seuls marquent les honmies réellement supérieurs et faits pour le gouvernement. Perspicace et non sans finesse dans le détail des choses, il fait trop volontiers abstraction des hommes qui l'entourent et des passions qui les agitent; c'est un philosophe égaré dans la politique et un saint perdu dans le siècle. Il a, comme presque tous les Frères, les yeux fixés hors du monde et une certaine disposition à se consoler de défaites qui ne sauraient atteindre le seul bien essentiel, la vie éternelle. Il aime sa patrie d'un amour profond, mais craintif, — plus chrétien que citoyen; il combat pour la liberté religieuse, avec un vague désir de ne pas remporter une victoire trop complète : Kheltchitsky n'a-t-il pas enseigné qu'une persécution modérée est salutaire à la foi? — Il lutte contre les Habsbourgs, sans vouloir ni les renverser ni trop affaiblir leur autorité. Fort en avant de ses contemporains, il a des scrupules qu'ils ne connaissent et ne comprennent pas ; il ne poursuit pas le triomphe d'une confession paniculière, mais l'établissement d'un régime de tolérance ; l'idéal à ses yeux eût été la séparation complète des questions religieuses et politiques et il soutenait, comme ses pasteurs, que le chrétien meurt pour sa croyance, ne frappe pas pour elle : aussi n'eût-il jamais pris part à la révolte, si Rodolphe n'eût menacé les privilèges de la diète en même temps que ceux des Réformés. Partisan d'un gouvernement pondéré où les pouvoirs du souverain eussent fait équilibre aux prérogatives des États, il pensait quô l'autonomie de la Moravie n'était pas inconciliable avec l'existence d'une monarchie autrichienne *, et
1. Le nom de Ziérotyn évoque presque nécessairement celui de Palatsky : c'est la même honnêteté de cœur, la même droiture de raison, la môme tolérance politique, parfois un peu candide, le môme patriotisme tchèque
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il ne partageait ni les rancunes des Tchèques qui voulaient écarter la dynastie des Habsbourgs, ni les désirs des Autrichiens ou des Hongrois qui demandaient une indépendance presque complète et n'admettaient qu'une union purement personnelle.
Beau rêve de conciliation et de concorde, qui n'avait qu'un tort, celui d'être irréalisable. Il y a une contradiction irréductible et essentielle entre les termes d'Église catholique et de tolérance, — et que Ton ne voie pas dans cette affirmation une accusation ; après plusieurs siècles de défaites, elle s'est inclinée devant la force, sans d'ailleurs abandonner aucun de ses droits; mais supposer qu'au xvi« siècle, lancée à fond dans une voie de conquêtes, elle renoncerait à la domination du monde et partagerait avec l'erreur la conduite des âmes, l'utopie était manifeste. Elle voulait, elle devait reprendre le terrain perdu, et pour y arriver, elle ferait litière de tout ce qui lui barrait la route, hommes et choses! Certes entre Ziérotyn et Mathias de Thurn, aucune comparaison n'est possible, et cependant c'était Mathias qui avait raison contre Ziérotyn quand il soutenait que toute tentative pour réconcilier Ferdinand de Styrie et les Protestants, était impossible et absurde.
La vie a été dure pour Ziérotyn : apercevoir le but, seul, sans réussir à convaincre ceux même à côté desquels on combat, signaler l'abîme où va s'engloutir la patrie et ne recueillir pour fruit de son dévouement que des rebuffades et des soupçons, assister à la ruine de son parti, à la dispersion de son Eglise, à la destruction des libertés publiques, et enfin, mourir en exil! Quelle destinée fut plus amère ! Une douleur suprême du moins lui a été épargnée, il n'a jamais eu ni regret ni doute. Il n'avait jamais obéi qu'à sa conscience, et elle ne l'a jamais trahi. Quand, tout jeune.
uni à un dévouement profond à la dynastie et à l'Autriche; c'est aussi la môme foi. — Heureusement les circonstances ne sont plus les mômes, et cependant qui sait si, avec un peu moins de loyalisme et plus d'imprudence, le grand patriote bohôme contemporain n'eût pas lui aussi mieux servi sa cause?
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il était pani pour combattre dans Tarmée de Henri IV, il avait vite pressenti le futur renégat et s'était détourné avec tristesse du roi-politique ; les admirables qualités de ce génie fait de prudence, de bonne humeur et de souplesse, lui étaient antipathiques ; il n'admettait pas que Ton biaisât avec la vérité ou que Ton discutât avec le devoir. Héritier de plusieurs générations d'austère vertu et de piété, élève d'un prêtre de l'Unité et plus tard formé à l'école de Théodore de Bèze, c'était avant tout un croyant, je dirais presque un sectaire, si ce mot n'impliquait unecertaine dose de violence et d'âpreté. Il avait beaucoup voyagé, était en relations intimes avec la plupart des seigneurs étrangers, au courant de toutes les intrigues, mais son âme était d'un métal si pur qu'elle sortait de la fournaise sans avoir été mordue par la flamme. Très riche, vivant en grand seigneur, il croyait de son devoir d'accomplir sans omission les tâches que lui imposait sa naissance et de rendre témoignage à Dieu par toutes ses actions : aussi apportait-il dans la politique une application grave et triste, une prudence attentive et volontiers pessimiste, une conscience droite et un peu courte, une bonne volonté rigide et étroite. — Après tout, la vertu n'est jamais une complète duperie. Il est infiniment probable que la finesse la plus éveillée et la plus souple eût tout au plus retardé, et non détourné la catastrophe : ce qui importait peut-être /le plus, c'était de ménager aux générations futures de nobles souvenirs où se réchauffât leur patriotisme. De Ziérotyn et de Ferdinand II, quel a été en définitive le vainqueur?
La naissance de Ziérotyn, l'étendue de ses domaines, ses illustres et nombreuses amitiés l'avaient désigné de très bonne heure à l'attention des chefs du parti protestant. Son éloquence, sa connaissance profonde du droit et des traditions nationales, son intrépide modération, le respect qu'il inspirait à tous, l'avaient bientôt investi d'une véritable dictature morale. Aussi, quand s'ouvrit la campagne catholique, les premiers coups furent pour lui. Il fut impliqué dans un absurde procès de haute trahison : on n'osa
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pas le condamner; mais, pendant plusieurs années, il fut contraint à d'humiliantes démarches, menacé dans sa fortune et son honneur. Chassé sous un prétexte frivole du Tribunal Suprême, il se retira dans ses terres; navré par la lâcheté de ses coreligionnaires, frappé au cœur par des épreuves domestiques répétées, il assista assez longtemps inactif aux progrès des ennemis de sa foi : peut-être se complaisaitil dans son impuissance; il n'était ni ambitieux ni vaniteux, remerciait le Seigneur qui lui épargnait le cruel devoir de se mettre à la tête d'une insurrection. Ses amis lui firent honte de ce repos trop facilement accepté; la voix du peuple, criant dans la détresse, lui parut la voix de Dieu : il se retrouva. « Nous sommes tous unis par un joug commun de servitude, écrivait-il à Tschernembl (9 décembre 1607), c'est une chaîne commune qui nous conduit tous en prison ; le mal est trop grand pour que les secours ordinaires suffisent. Dieu seul nous donnera les moyens de nous sauver; ce salut est proche : quand les choses humaines paraissent aller le plus mal, l'aide de Dieu ne manque pas. Les ennemis dans leur méchanceté ont perdu toute honte, on nous met la corde au cou... La maladie est aiguë, il faut une médecine violente; un Moïse est nécessaire pour conduire les Israélites hors d'Egypte, car le cœur des Pharaons est sourd. Le bras de Dieu n'a jamais manqué : Abraham a chassé les Assyriens, Gédéon les Moabites, Cyrus a rendu leur liberté aux Juifs, et quelles n'ont pas été les victoires des glorieux Macchabées ! Maintenant, aucun moyen terme : toutes les prières, les négociations, les ambassades n'ont servi de rien, il ne nous reste qu'à vaincre ou à périr *. »
Les seigneurs moraves ne répondirent pas sur le champ à l'appel de Ziérotyn; mais l'inaction de Rodolphe, les progrès de Mathias, la défection d'une partie des Catholiques qui passèrent à l'insurrection avec un de leurs principaux chefs, Charles de Liechtenstein, triomphèrent de leurs scrupules ou de leurs craintes. L'armée impériale, commandée