DÉSARROI MORAL
Les mémoires de Datchitsky de Heslov traduisent avec une douloureuse sincérité cet effondrement moral de la bourgeoisie. Protestant, il est nettement défavorable à Thurn et à ses amis : ils ont agi « sans réfléchir aux conséquences ». Il répète avec une évidente complaisance les bruits qui courent sur leur compte : on les accuse de s'être révoltés, non par un juste sentiment de colère, mais par envie, haine et orgueil; il blâme sans restriction cette journée de la Défenestration, où, « ayant rejeté le droit souverain du monarque, ils s'étaient institués accusateurs, témoins, juges et exécuteurs... Dans la ville de Prague, il s'ensuivit une grande terreur, et beaucoup se cachèrent et s'enfuirent » ». — C'est là le trait général de l'opinion publique, l'épouvante, la conviction que l'on roule à l'abîme, et l'impuissance à se ressaisir. Tous les ressorts sont détendus. L'obsession des souffrances prochaines hante les esprits; et personne ne songe que, mourir pour mourir, mieux vaut succomber les armes à la main, en tenant tête à l'ennemi. Parmi ces apeurés, combien cependant, au lendemain du désastre, se réveilleront des héros, accepteront, pour ne pas trahir leur foi, la misère, l'exil, les supplices et la mort! Il y avait encore en Bohême des Chrétiens; il n'y avait plus de citoyens et de soldats.
Aucun chef à qui se rattacher. Tout va à la dérive; les paroles de Datchitsky nous donnent la sensation de ce désarroi : « Les Protestants cherchaient, négociaient, s'agitaient çà et là, imploraient protection, appui et alliance. Personne ne savait avec qui il se trouverait ou quelle fin prendraient les choses. Beaucoup hésitaient, ne savaient que faire, à qui se rallier ^. » La guerre, des deux côtés, n'est qu'une série de dévastations et de cruautés. « Il y avait de grands pillages dans les maisons et sur les routes : des deux partis, chacun prenait ce qu'il pouvait. Aucune apparence de tranquillité. Les tribunaux étaient suspendus et personne