SOUMISSION DE LA BOHÊME
le monde, coûta aux Impériaux deux cent cinquante honmies.
Une défaite se répare, quand l'armée est solide et la nation saine; dans un organisme afifaibli et malade, la moindre blessure entraîne la dissolution et la mort. La Bohême s'affaissa; il sembla que beaucoup fussent presque satisfaits d'une catastrophe qui les déchargeait de devoirs trop lourds pour leurs faibles épaules. Frédéric se sauva, justifiant par cette désertion toutes les accusations dont on l'avait poursuivi. — Nous accompagnons un moment le roi, dirent les seigneurs aux bourgeois qui regardaient tristement le long défilé du cortège; ils ne revinrent pas. Leur trahison trouva partout des imitateurs et des complices, ce fut un sauvequi-peut universel. Prague reçut les troupes impériales, sans condition ; les autres cités suivirent ; leur vaillance alla jusqu'à attendre, pour ouvrir leurs portes, que les soldats de Ferdinand II se montrassent dans leurs environs. Tabor fut pris au mois de novembre 1 62 1 ; Trzébogn (Wittingau), le 2 mai 1622 ; c'était la seule place qui ne fût pas encore au pouvoir des Catholiques. Les autres provinces, abandonnées par la Bohême et l'abandonnant à leur tour, n'avaient pas fait une plus longue résistance, — ni plus glorieuse. La Moravie était occupée par les soldats de Ferdinand, la Silésie par ceux de son allié, Georges de Saxe. L'insurrection avait vécu : l'absolutisme et l'intolérance, maîtres du terrain, n'avaient plus qu'à exploiter leur victoire. Alors véritablement, écrit l'historien des persécutions, commença pour les églises tchèques la très amère misère.
Datchitsky de Heslov interrompt sa chronique après la bataille de la Montagne-Blanche, pour adresser à Dieu une ardente supplication : « O tout-puissant Seigneur éternel, aie pitié de nous après la juste punition qui nous a frappés ! Au nom de ton Fils bien-aimé, notre Sauveur, ô Dieu, ne nous juge pas avec ta justice ! Nous nous inclinons devant ta loi, nous nous courbons humblement sous ta main, nous n'avons de refuge qu'en ta miséricorde. Nous invoquons près de toi ton Fils Bien-aimé, ne nous repousse pas, n'écarte pas ta face de ton troupeau misérable ! Calme
ces tempêtes humaines, reçois-nous dans ta grâce, prendsnous sous ta protection, pour que nous puissions t'honorer en paix et louer ton nom. Fils de Dieu, notre Rédempteur, interviens pour nous; qu'il nous soit donné de t'apercevoir, toi et ta volonté sainte! Amen. Amen. Amen. Ne garde pas ta colère contre nous ! »
Hélas ! les cieux étaient d'airain. — Pendant près de deux siècles, il n'arrivera plus de Bohême que des lamentations, et, sur le calvaire qu'elle commence à gravir, plusieurs fois elle butera sous le poids de ses douleurs et restera gisante, inanimée et comme morte.
Ferdinand II fut impitoyable, et les Habsbourgs, après lui, firent peser un joug écrasant sur le pays qu'ils avaient à leurs pieds ; ils n'oublièrent jamais « la grande révolte », défiants, hostiles à ce peuple dont ils ne comprenaient pas la langue et vis-à-vis duquel ils avaient l'obscur remords de ne pas remplir leur devoir de souverain.
Malgré tout cependant, il reste permis de se demander si la défaite de la Bila-Hora, — Montagne-Blanche, Montagne- Maudite, — ne fut pas un bien. La noblesse avait donné des preuves trop flagrantes et trop multiples de sa légèreté, de son ignorance, de son absence totale d'esprit politique, pour qu'il soit légitime de parler de sa conversion possible, et l'on ne saurait envisager sans effroi l'hypothèse de sa victoire. Ce c^u'eût été l'avenir de la Bohême sous le gouvernement des Etats, l'exemple de la Pologne le montre trop clairement. Un servage toujours plus lourd, une bourgeoisie ruinée et méprisée, une aristocratie brutale, besogneuse et vénale, l'affaiblissement des caractères et la torpeur des esprits, l'anarchie érigée en constitution, la guerre civile sanctionnée et organisée par la loi, le pays ouvert aux intrigues étrangères, le progrès des influences allemandes, et, comme conclu-
sion fatale, Tinvasion et la conquête, tel fut le bilan du règne des magnats polonais, et les seigneurs tchèques n'auraient été ni mieux inspirés ni plus heureux.
La victoire des Habsbourgs, malgré les épouvantables cruautés qui signalèrent leur triomphe, l'indifférence et Tinertie delà plupart des souverains et l'hostilité systématique des autres, eut du moins ce résultat heureux de donner au pays un calme relatif, de réunir, sous la domination d'un seul maître, les diverses parties du royaume et de le protéger contre l'invasion étrangère. Les Slaves de Moravie et de Bohême, soumis à des destinées pareilles, traversèrent les mêmes crises et leur évolution historique fut semblable : quand ils se réveillèrent de leur léthargie séculaire, leur état d'âme était assez semblable pour qu'ils reprissent ensemble, et presque du même pas, leur vie politique interrompue. D'autre part, et bien que cela fasse au premier abord l'effet d'un paradoxe, l'Autriche, par suite à la fois de sa fidélité obstinée au Catholicisme et des intérêts particuliers de son ambition, ne fut jamais une puissance réellement germanique. Le gouvernement des Empereurs, loin de préparer la fusion de la Bohême avec l'Empire, la protégea contre l'Allemagne, et cela au moment même où le sommeil de l'instinct national et l'épuisement l'auraient livrée sans défense à toutes les tentatives de l'ennemi héréditaire. Le peuple slave de Moravie et de Bohême a conservé un attachement passionné pour la famille des Habsbourgs; il réunit dans son âme deux sentiments, qui paraissent volontiers contradictoires à un observateur superficiel, un patriotisme tchèque très ardent et un loyalisme très sincère et très profond. Son instinct ne le trompe pas et sa double foi est plus éclairée que la raison des savants et des sages. Si les Habsbourgs n'ont aucun droit à la reconnaissance du pays, puisqu'ils ne se sont jamais souciés des intérêts et de l'avenir de la race qui leur avait confié ses destinées, il n'en est pas moins vrai que leur monarchie a été l'abri tutélaire, grâce auquel les Slaves du royaume ont prolongé leur malheureuse et difficile existence, jusqu'au jour de la Renaissance contemporaine.
Les Habsbourgs donnèrent aux Tchèques ce dont ils avaient à ce moment le besoin le plus pressant, le repos, prirent la charge de leur existence qu'ils ne pouvaient plus porter. La Bohême, à la veille de la Montagne- Blanche, était horriblement lasse. Depuis deux siècles, elle avait passé par les plus étranges vicissitudes, traversé les crises les plus diverses, connu les enivrements de la victoire, les angoisses de la défaite, les fièvres de luttes ininterrompues et dans lesquelles se jouait chaque fois sa fortune. Il semblait qu'elle fût prise d'un immense dégoût de la vie. Les succès les plus prodigieux avaient abouti à une lamentable banqueroute, les tentatives les plus hardies l'avaient laissée indécise et découragée. Elle ne savait plus même ce qu'elle devait vouloir. La première, elle avait proclamé les droits de la conscience humaine, brisé l'unité catholique, donné le signal d'une des plus fécondes révolutions de l'histoire. Et maintenant, au milieu des ruines accumulées, déchirée par les factions, sans boussole dans la tourmente des doctrines, elle se demandait si elle devait se réjouir de son œuvre, si c'était bien un progrès que cette liberté qui n'avait rien su édifier et qui jonchait le sol de débris et les âmes de tristesses et de remords. — Par un vigoureux effort, elle avait rompu les liens ténus par lequels les Allemands l'avaient enchaînée et repris sa place au premier rang des nations slaves. Elle sentait cependant que cette indépendance nationale, si vaillamment reconquise et si jalousement conservée, il était nécessaire d'en abdiquer une partie pour se conformer aux lois historiques générales qui exigeaient la formation de nouveaux organismes politiques : redoutable sacrifice, contre lequel se soulevaient les plus nobles sentiments et les instincts les plus intimes, et dont une obscure conscience ne lui permettait pas cependant de nier la fatalité. — Elle avait proclamé la liberté dans le monde comme dans l'Église, brisé pour un moment les chaînes féodales, suscité quelques-unes des sectes les plus hardies qui aient prêché l'affranchissement social. Et le dernier résultat de ce grand effort démocratique était la constitution d'un régime oligarchique où quelques centai-
nés de familles, victorieuses à la fois du peuple et du roi, concentraient entre leurs mains maladroites une autorité qu'elles ne savaient même pas mettre à Tabri des revanches de Fabsolutisme. Entre les rois persécuteurs et les nobles avides, le peuple ne choisissait pas. Les mots avaient perdu leur sens : comme la liberté religieuse, la liberté politique avait perdu ses croyants. Il arrive un moment où les peuples, comme les individus, après une carrière trop remplie, ne sentent plus dans leur cœur, épuisé de désirs, la force de continuer la vie, c'est-à-dire de poursuivre la lutte, et accueillent sans effroi la paix du tombeau.
Au moment de terminer ce lugubre récit, si obscur dans ses péripéties, si lamentable dans ses conclusions, l'historien est envahi lui-même par cette amertume de la vie qui s'était emparée du peuple bohème tont entier. Quel martyrologe que l'histoire ! que d'espoirs trompés, de rêves déçus ! A quoi bon tant d'efforts et de sang ? Que de temps avant que les idées, conçues dans l'épouvante et enfantées dans les larmes, grandissent, exercent une utile influence, pour devenir bientôt à leur tour un obstacle au progrès et une barrière à l'avenir! Et surtout quelle cruauté dans les lois de l'impénétrable justice qui frappe d'une main impitoyable tous ceux dont l'audace ose rompre avec le passé et frayer à l'humanité des voies nouvelles! C'est toujours la jalouse Némésis qui gouverne le monde et qui condamne la Bohême de H us à des siècles de despotisme et d'anéantissement, comme elle condamne l'Italie de la Renaissance à la domination des Barbares, l'Allemagne de Luther à la guerre de Trente-Ans, la France de la Révolution aux secousses de l'anarchie et à la honte de l'invasion.
Mais non, et ce désespoir est lâche et faux. N'est-ce donc rien que d'avoir pensé, que d'avoir combattu, que d'avoir contribué au progrès universel? N'est-ce donc rien que d'avoir enrichi le monde d'une idée, écarté les fantômes, diminué les ténèbres? Rien, que d'avoir inspiré l'enthousiasme et l'amour? Rien, d'avoir rayonné par la sympathie et le génie? De toutes les vanités humaines, a dit un grand
56o CONCLUSION
écrivain contemporain, la gloire est peut-être la moins vaine. En dernière analyse, le dévouement aux idées générales est encore la plus sûre garantie contre les surprises du hasard. Un passé illustre est la meilleure caution d'un grand avenir. Une nation qui a dans ses annales un grand service rendu à l'humanité survit au tombeau. Les vainqueurs de la Bohême lui arrachèrent ses institutions, son indépendance, presque jusqu'à sa langue et à son nom; ils ne purent lui ravir son histoire, et c'est cette histoire qui, deux siècles plus tard, l'a refaite et relevée.