I. Gindely, Gesch. der bœhm, BrUder, I, p. a
JEAN AUOUSTA IO7
Le petit troupeau d'Augusta commençait à s'effarer : tout ce bruit, ces polémiques bruyantes, ces haines qu'ils sentaient monter autour d'eux, ne troublaient pas seulement les courages, mais inquiétaient les consciences. Les Frères gémissaient d'être compromis dans des hasards pour lesquels ils n'étaient pas faits. Aucune secte n'a jamais moins eu le goût et le talent de la propagande. Coménius, qui a tant aimé son Église et qui la connaît si bien, insiste sur ce point : « Ils s'occupaient plus d'être bons que d'être instruits, de maintenir entre eux la paix, l'union et le bon ordre que d'attaquer les autres. — Ils avaient plus de dons de Dieu qu'ils ne pouvaient en montrer ou en communiquer. De là aussi leur timidité : même dans les communes dont les patrons leur étaient dévoués, ils ne voulaient pas fonder des églises officielles, se contentaient des auditeurs qui leur venaient d'eux-mêmes '. » — Les Frères, dit un autre de leurs écrivains, sont de petits poulets qui piaillent ; Luther et les autres sont de bons coqs. — Cette réserve, cet effroi des responsabilités, — qui provient, non d'une lâche pusillanimité, mais du sentiment de leur indignité devant Dieu, — cette simplicité d'âme qu'épouvante le bruit du monde, ont quelque chose de touchant et de véritablement chrétien, a Depuis l'époque des apôtres, aucune Église n'a plus ressemblé aux églises apostoliques que celle des Frères. » Quelle que soit l'authenticité de cette parole que Coménius prête à Luther, elle nous donne la sensation très exacte de la réalité : comme les compagnons de Jésus, ils ont le cœur droit et l'esprit court, et ils s'étonnent et s'effrayent du Saint-Paul qui a surgi au milieu d'eux. Il y a là comme un trait de tempérament qui subsiste à travers toutes les variations dogmatiques : Loukach et Augusta ont abandonné l'enseignement de Kheltchitsky et parlent de lui avec une nuance de dédain; il n'en est pas moins le père véritable, celui dont l'Unité a reçu ses traits caractéristiques, la
I. Coménius, Quelques questions sur TUnité; cité par Zoubek, Journ. du Musée boh,, i885, p. 4.
moelle de ses os. Pour connaître une Église, ce n'est pas assez de savoir ce qu'elle enseigne : les idées, quelles qu'elles soient, se déforment suivant les esprits où on les verse. Conçue dans les jours de fatigue et de terreur qui suivent la révolution hussite, la secte des Frères a gardé de sa naissance une marque indélébile et comme une susceptibilité nerveuse : elle a produit des héros, mais sa véritable vocation reste le martyre. Le type dans lequel elle s'incarne, ce n'est pas Boudovets ou Ziérotyn, c'est Coménius : mobile, ouvert à tous les progrès, docile à toutes les inspirations, il subit toutes les influences sans en être atteint; dès la première heure, dit M. Zoubek, il est si déterminé et si caractérisé que ses transformations ne modifient que la forme et non la substance de son être intellectuel. De même pour son Église. Elle n'a jamais perdu la grâce de son baptême. Les protestations, d'abord isolées, devenaient plus nombreuses. Au synode de Boleslas, en 1 546, la fraction antiluthérienne était en majorité. Des défections éclatantes affaiblissaient le parti d'Augusta : Jean Cornu éclata en sanglots, demanda pardon à Dieu d'avoir oublié qu'il avait révélé sa vérité aux Frères. L'évêque lui-même était troublé dans sa conscience; il avait espéré que, si l'Unité acceptait de Luther une foi plus précise, les Allemands lui emprunteraient de leur côté sa discipline ecclésiastique ; — Luther s'excusait, invoquait les nécessités de la lutte: il fallait avant tout triompher de la Curie. Une nouvelle entrevue à Vittenberg avait été froide, en dépit de la cordialité apparente; le dernier mot d'Augusta sonnait comme une menace : si les réformateurs attachaient toute leur attention au développement scientifique et négligeaient la vie pratique, un grand mal s'en suivrait. Plût à Dieu, ajoute Coménius, qu'il eût été faux prophète. Bien peu d'années s'écoulèrent, en effet, avant que le formalisme théologique étouffât l'esprit de liberté évoqué par Luther et que les espérances nées de la renaissance religieuse fussent compromises par l'indiscipline et l'absence d'organisation. En même temps, l'hostilité de Mystopol et des Utraquistes exaspérait Au-
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gusta. Il eut un moment de découragement. Comment lutter d'ailleurs contre le courant général ! Il changea subitement d'attitude, étala une grande admiration pour Loukach, vanta ses sermons, ses livres, insista sur la nécessité du célibat des prêtres. Quelle était dans cette brusque palinodie la part de la conviction ? La fin de la vie de l'évêque montre du moins qu'il n'abandonna pas pour longtemps ses projets : il préférait pour TUnité une moindre autonomie et une plus grande influence.
Au moment même où se produisait dans l'Unité ce revirement anti-luthérien,^ les événements politiques se précipitaient; le repentir des Frères était tardif; tous d'ailleurs ne le partageaient pas. Les nouveau-venus, recrutés en général parmi les chevaliers et les seigneurs, n'étaient pas disposés à jeter l'épée ; les conciliabules avec les princes étrangers continuaient, et si l'on n'y préparait pas, du moins l'on y discutait des éventualités que tout le monde prévoyait. La bataille, si souvent ajournée entre le Catholicisme et l'hérésie, était imminente : les Bohèmes, Utraquistes ou Frères, assisteraient-ils dans une lâche neutralité à une lutte dont l'issue les touchait de si près?
A la veille de la tempête, le monde se recueillait. Un grand silence s'était fait. Rassasié de victoires, obligé de détourner contre les Perses une partie de ses armées, Soliman avait laissé à Ferdinand un morceau de la Hongrie et signé avec lui un armistice (i545), qui fut bientôt transformé en paix ( 1 547). Le traité de Crespy, conclu avec François I"" {1544) rendait à l'Empereur la libre disposition de ses forces : il vieillissait, il ne pouvait plus guère ajourner la tâche devant laquelle il avait reculé jusqu'alors, l'écrasement des rebelles. Tant que les Protestants n'étaient pas soumis, tous ses succès étaient à la merci d'un hasard. Leur défaite livrait le monde aux Habsbourgs.
Depuis longtemps les Luthériens prévoyaient l'attaque et organisaient la défense. Lorsque Charles-Quint les invita à envoyer leurs représentants au concile qui allait se réunir à Trente (i545), il fut évident pour tous que l'heure déci-
no CHARLES-QUINT ET LES PROTESTANTS
sive avait sonné. Les négociations traînèrent, mais aucun des deux partis ne désirait sincèrement la paix : ils voulaient gagner du temps pour terminer leurs préparatifs. Enfin, le 20 juillet 1 646, l'Empereur mit au ban de l'Empire l'Électeur de Saxe, Jean Frédéric et le landgrave Philippe de Hesse, et, pendant que les évêques d'Italie et d'Espagne se rendaient à Trente, les mercenaires italiens et espagnols traversèrent les Alpes pour marcher à la conquête de l'Allemagne.
La campagne militaire de Charles-Quint avait été précédée d'une campagne diplomatique fort bien conduite. Au moment du danger les Protestants s'étaient divisés : intimidés ou gagnés, quelques-uns de leurs princes s'étaient déclarésneutres ou mêmeavaientprisparti pour l'Empereur, — parmi eux Maurice de Saxe, à qui Charles-Quint avait promis pour prix de sa défection l'Électorat de Jean-Frédéric. Les ennemis de Charles cherchèrent au dehors les secours qui leur manquaient en Allemagne. Déjà Ferdinand levait une armée pour soutenir son frère : le meilleur moyen d'arrêter cette diversion était de lui susciter des diflScultés dans ses propres États.
Les hérétiques bohèmes s'étaient habitués à se regarder comme solidaires des Protestants d'Allemagne, et le péril des Saxons ne les laissait pas indifférents. L'Électeur ne négligea rien aussi pour entraîner l'opinion ; les pamphlets, fort nombreux, répandus alors dans le royaume, étaient en général imprimés en Saxe ou même dans le camp de Jean- Frédéric'. Un parti s'agitait en sa faveur : l'occasion était propice pour conquérir la liberté religieuse et faire expier à Ferdinand ses usurpations ; ne la saisirait-on pas ? L'inaction n'était-elle pas la plus dangereuse des résolutions ? Si les Catholiques l'emportaient en Allemagne, quelle destinée menaçait la Bohême ?
L'opinion générale était certainement fort mal disposée
1. V. sur ces pamphlets, un article de Jos. Jiretchek, dans le Joum. du Musée bohème, 1875, p. gS.
pour Ferdinand, mais le mécontentement irait-il jusqu'à la révolte? — Il était permis d'en douter. Il était visible, dans tous les cas, que tous les Ordres et tous les partis religieux n'apporteraient pas à l'opposition le même dévouement et le même entrain. Les Seigneurs étaient assez peu belliqueux : sans doute, les empiétements du souverain leur étaient fort désagréables et ils avaient encore sur le cœur le recès qu'il leur avait extorqué et qui déclarait la royauté héréditaire ; mais, il y avait parmi eux nombre de catholiques et de grands officiers; leurs droits essentiels n'étaient pas menacés, au moins immédiatement, et ils ne se souciaient guère de se lancer dans les hasards de la guerre civile pour conjurer un péril lointain et douteux. — Les Chevaliers, plus prompts aux résolutions extrêmes et très mécontents, étaient en partie contenus par leur alliance séculaire avec les Seigneurs et paralysés par la suppression des diètes provinciales qui rendait difficile toute coalition. Les villes au contraire, qui soutenaient depuis plusieurs années une lutte sourde mais continue contre les représentants de l'autorité royale, accueillirent avec empressement le prétexte qui s'offrait de secouer un joug odieux '. Naturellement, il ne s'agit ici que d'une classification générale, et les circonstances, le tempérament, les idées religieuses en particulier, modifiaient dans tel ou tel sens les résolutions individuelles. Le gros des anciens Utraquistes soutenait le roi : leur ambition se bornait au maintien des Compactats, convaincus, à très juste titre, que Ferdinand ne songeait pas à interdire le Calice, ils voyaient dans les papistes des auxiliaires et non des ennemis. Les Utraquistes progressistes, encore tout émus de leur polémique avec TUnité, étaient fort indécis, tiraillés entre leurs sympathies pour Vittenberg et la crainte des conséquences de la révolution qui, s'ils étaient vaincus, les livrait aux Catholiques et, s'ils étaient victorieux, ne profiterait peut-être qu'aux Frères. Parmi ces
I. Sur cette lutte des villes et des officiers royaux, v. Tchélakovsky, La charge de sous-chambellan, p. 53.
derniers enfin, les nobles, obéissant à l'impulsion d'Augusta et le dépassant quelquefois, appelaient de tous leurs vœux le combat pour la liberté et la foi; l'élan donné ne pouvait plus être arrêté, mais la masse des fidèles commençait à mesurer l'abîme au bord duquel on les avait conduits et ils ne suivaient leurs chefs qu'avec défiance et tristesse '.
La situation des adversaires de Ferdinand était en somme mauvaise ; ils ne pouvaient sans imprudence abandonner les Protestants d'Allemagne, mais ils n'avaient aucune raison précise à alléguer de leur défection ; leur révolte était gratuite. Ils faisaient à la royauté un procès de tendance;^ Qu'ils en eussent le droit, ce n'est guère contestable, mais ils étaient forcés de prendre l'offensive, et cela éloignait nécessairement d'eux une grande partie de la nation. Dès le premier jour il fut évident que les Bohèmes, ahuris au milieu de toutes ces complications intérieures et extérieures, ne sauraient ni se résigner à l'inaction ni combattre avec vigueur ^.
Jean-Frédéric de Saxe et Philippe de Hesse avaient écrit aux États, assemblés à Prague au mois de juillet 1546, pour leur exposer les motifs de la guerre et solliciter leurs secours. Il était déjà trop tard : la majorité des Seigneurs, gagnée par Ferdinand, avait voté tout ce qu'il avait proposé : sous le prétexte, fort invraisemblable, d'une invasion turque, il avait obtenu d'abord l'autorisation d'ordonner dans le royaume une levée en masse ; puis, par une interprétation des plus étranges des conventions qui liaient la Bohême
t. Ils avaient été exposés, ces dernières années, à quelques tracasseries, mais leur liberté religieuse n*avait pas été sérieusement menacée.
2. La principale source pour l'insurrection de 1547 ^^^ ^^ récit de Sixte d*OttersdorflF : Actes ou Mémoires des deux années de troubles, 1546-47. Sixte était à ce moment-là chancelier de la ville de Prague, il fîit très intimement mêlé aux événements^ et il a inséré dans son récit de nombreuses pièces officielles qui en font surtout la valeur. Il appartenait au parti Utraquiste modéré, mais il avait des amis parmi les Frères. Le livre de Sixte n*a pas été publié, mais Tieftrunk l'a utilisé pour son travail : Révolte des États tchèques contre Ferdinand /•' (en tchèque, Prague 1872).
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et la Saxe, il avait décidé les États à conclure un traité d'alliance avec Maurice de Saxe.
Triomphe plus apparent que réel. Les Chevaliers n'avaient approuvé le traité qu'après bien des hésitations, et les villes avaient absolument refusé leur consentement. Les Seigneurs avaient passé outre : les bourgeois n'avaient pas le droit d'intervenir dans ces questions internationales! Jamais Ferdinand n'avait eu la main plus agile : tourner la constitution, faire gouverner le pays par une minorité, il excellait dans cette haute prestidigitation. Il arrive cependant toujours un moment où la fiction s'évanouit.
Kadan était le point fixé pour la concentration des milices. Seulement elles n'arrivaient pas. Le roi envoyait sommations sur sommations. Les plus timides finirent par se résigner : quelques bandes se réunirent lentement, mécontentes, mal armées. Les chefs, très hautains, demandaient des explications : Ouest l'ennemi? D'où viendra l'invasion? Itens les cercles où les Frères étaient nombreux, l'opposition était plus hardie : le district de Boleslas, un de leurs centres principaux, refusa d'envoyer ses hommes. Ce fut bien pis quand le roi voulut mettre l'armée en mouvement. Les soldats étaient travaillés par des émissaires protestants : ce n'était pas la Saxe que menaçait Ferdinand, mais la Bohême ; les Tchèques détruiraient-ils de leurs propres mains les libertés de la patrie? Quelques bataillons refusèrent de quitter Kadan ; d'autres, de franchir la frontière. Devant cette mauvaise volonté générale, le roi finit par donner congé à cette armée inutile (fin de 1546).
Maurice avait conquis d'abord la plus grande partie de la Saxe, mais Jean- Frédéric était revenu de l'Allemagne du Sud, et Maurice, vivement pressé par des forces supérieures, réclamait des renforts. Ferdinand demanda des troupes à Prague. — Grand embarras des Conseillers. Ils craignaient la colère du roi, mais que faire? Personne ne voulait marcher contre l'Électeur « qui, avec tous ses sujets, reçoit le corps et le sang du Sauveur sous les deux espèces et sur ce point, comme sur les autres, suit avec les Bohèmes
la doctrine du Christ. » S'ils avaient ordonné des levées, on ne leur aurait pas obéi : « Ceux qui sont dans le Conseil, . répondit-on au roi, n'ont d'autre supériorité que celle qu'ils tiennent de leurs fonctions mêmes; aussi ne leur est-il pas possible d'envoyer leurs égaux à la guerre, car chacun pourrait leur répondre qu'il ne partira pas, mais leur demander de donner l'exemple ' ». La fiction savamment entretenue par Ferdinand s'évanouissait : le peuple des villes refusait de subir plus longtemps la volonté de magistrats qui ne le représentaient pas.
Le roi se décida à une mesure extrême. Le 12 janvier 1547, ^l ordonna une nouvelle levée en masse; tous ceux qui ne paraîtraient pas au jour fixé (24 janvier) à Litomierzitse, seraient punis de mort et leurs biens confisqués. Cette fois, les masques étaient bas : la constitution était violée, il se mettait hors la loi. La levée en masse ne pouvait en effet être autorisée que par la diète, à moins de péril national et d'invasion imminente, et il était évident à cette heure que ce péril n'existait pas. Les raisons par lesquelles il essayait de motiver son décret, le manque de temps, l'urgence, n'avaient aucune valeur. En réalité, il voulait se passer des États, parce que Iqur vote était au moins fort incertain.
Est-il possible même qu'il se soit fait de grandes illusions sur les forces que lui fournirait cette levée en masse? Quelques historiens ont vu dans le décret du 12 janvier une provocation calculée. Les événements de Tannée précédente avaient convaincu Ferdinand que l'insurrection serait incertaine et timide; dès qu'elle ne l'effrayait plus, il devait la désirer, parce qu'elle lui donnerait l'occasion de modifier la constitution. On a quelque peine à admettre cette hypothèse assez odieuse, et le caractère de Ferdinand ne compone guère des dessous aussi compliqués. Il est certain sans doute que son attitude fut étrange au début de l'insurrection : il la laissa se développer, l'encouragea presque