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LES FRÈRES ET LA RÉFORME

mepcement, les Frères professent les idées luthériennes qu'ils acceptent en partie plus tard. En réalité, il y avait entre eux et le moine de Wittenberg des différences profondes : les plus apparentes, le maintien des sept sacrements, le célibat des prêtres, le second baptême qu'ils imposaient à leurs néophytes, n'étaient pas les plus sérieuses. La justification par la foi, telle que l'enseignait Loukach, était en réalité beaucoup moins éloignée de la tradition catholique que de Luther; sur l'Eucharistie, il s'entendit avec les Protestants suisses et français, non avec les allemands. Sous ces divergences dogmatiques se cachait une sorte d'incompatibilité essentielle : en dépit de toutes les concessions, les Frères et les Luthériens seront toujours séparés par une méfiance instinctive ; au moment même où ils combattent côte à côte, ils ne triomphent pas d'une aversion involontaire. Les chefs de l'Unité ont la vague conscience qu'ils représentent autre chose que le Luthérianisme; ils poursuivent un autre but, recherchent d'autres bénédictions.

Mais, en même temps, ils ont l'esprit curieux et l'âme généreuse : ni jalousie ni amour-propre; ils n'ont jamais prétendu former à eux seuls l'Église, être les uniques dépositaires de la vérité. Ils suivent avec sympathie tout ce qui se passe au dehors, essaient de nouer des relations avec ceux qu'anime une même bonne volonté, rêvent de rétablir l'unité chrétienne dans une sorte de libre confédération des âmes. Trait caractéristique de leur histoire — et touchant : ces pauvres gens, fort ignorants, par noblesse de coeur et par humilité, deviennent les égaux des humanistes, s'élèvent au-dessus des préjugés et des haines de partis ou de races. Plus tard, cette largeur de pensée, très contraire aux habitudes des Luthériens, les éloigne de ces derniers et les rapproche des Calvinistes. Mais au début, elle les poussait vers Luther. — Le gros des fidèles, toujours assez indifférent au dogme, n'apercevait pas très bien la gravité des points sur lesquels il était en désaccord avec lui, suivait avec une attention émue les efforts de ces nouveaux ouvriers du Seigneur. Quelques-uns, un peu imprudem-

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ment, se mirent en relations avec Luther, se rendirent à Wittenberg, en rapportèrent des livres. Des désillusions se produisirent vite. Le spectacle qu'offrait l'Allemagne dansces années d'ébulition était peu édifiant; les jeunes gens qui revenaient de Saxe manquaient souvent de modération, parlaientdeTUnitétt comme d'une secte monastique dégénérée dont la discipline était contraire à l'Évangile », voulaient substituer aux anciennes règles la liberté chrétienne. Cependant un parti actif, sinon nombreux, demeurait partisan d'une union étroite avec les Protestants ; l'humilité des Frères en matière de spéculation théologique facilitait la propagande étrangère, et telle était alors la force d'impulsion et de conquête de la Réforme naissante que l'Unité eût probablement été emportée par le courant, qu'elle eût au moins été affaiblie par un schisme, si Loukach n'eût opposé au mouvement son autorité reconnue et son inflexible constance.

Envoyé en Italie pour étudier les diverses communautés religieuses, Loukach en était revenu un peu désenchanté ( 1 498) : ils ont plus de raison de se joindre à nous, disait-il, en parlant des adeptes des autres sectes, que nous de nous joindre à eux '. Depuis son triomphe sur le Petit- Parti, il avait renouvelé rUnité, lui avait donné une doctrine, avait fixé dans des traités fort nombreux les principes de sa foi ; jusqu'au moment de sa disparition, elle vécut de son esprit. Ses progrès, il les regardait comme son œuvre, en était fier à juste titre. Cette Eglise, sur laquelle Dieu avait si visiblement étendu sa bénédiction, l'abandonnerait-il à la division et à la ruine? Quitterait-il le terrain solide où il l'avait placée pour s'associer aux chances douteuses d'une révolution qui n'avait encore ni constitution ni programme arrêté ? Sa résolution fut vite prise : sans colère, sans violence, avec tous

I. Mûller, I>ie deutschen Kalechismen der Bœhm. Brader, Berlin 1887, dans les Monumenla Germanica pœdagogica^ iv, p. 39. — C'est le plus important travail qui ait paru depuis longtemps sur Fhistoire des Frères ; la question des rapports de TUnitë et de Luther en particulier a été étudiée par M. Mûller avec autant de finesse que d'érudition.

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les ménagements nécessaires pour ne pas irriter Luther ', il marqua très nettement les différences dogmiatiques des Frères et des Allemands, prit position, non pas en face de l'armée protestante, mais en dehors d'elle, réclama pour l'Unité une indépendance absolue. En même temps que dans des écrits aussi nombreux que variés il maintenait les dogmes anciens, il agissait, réunissait les prêtres, les rappelait à l'observation des règles consacrées, écartait les suspects, calmait les impatients. Jusqu'à sa mort (i528), il dirigea d'une main ferme le troupeau qui lui était confié.

Le mouvement qu'il avait contenu avec quelque peine, reprit avec une nouvelle force dès qu'il eut disparu; les Frères se rapprochèrent peu à peu de la Réforme et abandonnèrent sur la plupart des points importants leurs croyances particulières; mais les efforts de Loukach n'avaient pas été stériles. La première heure était passée, celle des entraînements irréfléchis et des sacrifices qui eussent abouti à une abdication et ressemblé à un suicide. L'Unité, alors même qu'avec Augusta elle devient presque complètement luthérienne, n'en conserve pas moins avec une vigilante jalousie ses coutumes, ses rites, sa vie propre ; elle s'unit au Protestantisme, mais sans se confondre avec lui. Faut-il s'en réjouir? — La conversion pure et simple des Frères à la Réforme eût simplifié la question religieuse, en eût rendu la solution plus aisée, eût assuré sans doute aux hétérodoxes tchèques l'alliance des Réformés allemands, supprimé des causes de division dont profitèrent les Catholiques. Mais n'était-il pas nécessaire d'autre part qu'une secte, protégée par sa minorité même, conservât au milieu de la corruption morale universelle, les idées de dévouement et de sacrifice ? Une Église luthérienne aurait-elle produit un Boudovets et un Ziérotyn, un Blahoslas et un Coménius? Et cet impérissable monument de la langue tchèque, la Bible de Kralitse, quels autres l'auraient élevé? En face des Luthé-

I. Ceci me paraît avoir été établi d'une façon désormais incontestable par Mûller, p. 40-43.

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riens, la mission des Frères fut de représenter une tendance à la fois plus libérale et plus sérieuse, une foi plus intime et plus large. Quoi qu'il en soit et à quelque jugement qu'on s'arrête, — que, plus préoccupé de l'issue des événements, on déplore l'obstination des Frères ou que, plus frappé de ce qu'ils ont ajouté au patrimoine d'honneur de la nation, on se félicite de leur constance, — un point est hors de doute, c'est l'influence décisive que Loukach a exercée sur les événements. C'était un homme puissant par l'action et par la parole, nous dit un de ses plus illustres successeurs, fidèle, laborieux, savant, et tel qu'il n'y en eut jamais un autre dans l'Unité. Dans cette communion de saints, il nous apparaît en effet comme une exception : il n'a ni la simplicité d'âme et la chaleur de cœur d'un Kheltchistsky ou d'un Grégoire, ni la grâce et le charme d'un Blahoslas ; sa vie n'a pas été traversée par les tragiques aventures qui coupent de dramatiques épisodes l'histoire d'Augusta, mais il joint aux qualités de l'homme de gouvernement la logique et la fermeté de vues d'un théologien. Il a été deux fois le sauveur de l'Unité, lorsqu'il l'a arrachée à l'influence du Petit-Parti dont les scrupules la condamnaient à une étemelle médiocrité sinon à une prompte décadence, et lorsqu'il l'a protégée contre l'apostasie.

Le successeur de Loukach, Martin Skoda, n'avait ni ses talents, ni son autorité. Aussi les progrès du parti luthérien parmi les Frères reprirent-ils bientôt. Il y avait là tout un groupe de jeunes gens, impétueux, instruits, auxquels pesait la vie presque contemplative à laquelle se plaisaient les premiers fidèles. Une fièvre de prosélytisme se réveillait chez eux à la vue des succès miraculeux de la Réforme. Le monde était à conquérir : le laisserait-on à d'autres, peutêtre moins dignes? Resterait-on toujours sous le coup des décrets de persécution? Les nobles qui avaient jusqu'alors protégé l'Unité sans se rallier à elle, encouragés par l'exemple des princes allemands, confessaient publiquement leur foi ; ils apportaient dans la Société un esprit nouveau, moins humble, plus belliqueux, soutenaient ceux qui voulaient se

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rapprocher de Luther. Les rapports officiels avec le chef de la Réforme allemande, interrompus pendant les dernières années, recommencèrent.

Dans le groupe avancé se distinguait dès lors un homme qui allait être pendant un demi-siècle le chef de l'Unité, Jean Augusta. Au synode de i53i, simple prêtre, il se fit l'interprète de tous ceux qui désiraient une action plus hardie et une orientation nouvelle ; le Conseil se composait en grande majorité d'amis et d'auxiliaires de Loukach : Augusta déclara qu'il était nécessaire de lui infuser un sang plus jeune, et, avec une franchise qui scandalisa plus d'un fidèle, il posa sa candidature et celle de ses amis. La majorité se déclara en sa faveur; les principaux chefs des jeunes, Benoît Bavorinsky et Jean Cornu (en bohème Roh, en allemand Horn) furent élus membres du conseil étroit; le nouvel evêque, Augusta, s'établit à LitomychI, qui devint à ce moment la capitale de l'Unité et prit la tête du mouve^ ment.

Étrange successeur de Kheltchitsky ! plein d'idées, d'ardeur, de courage, ses adversaires mêmes éprouvent pour lui un respect involontaire et une secrète sympathie, mais sa turbulence, son indiscipline, son entêtement inquiètent et troublent souvent ses ouailles. Les premiers évêques des Frères sont des saints; Loukach est un théologien, Augusta est un chef de parti. Blahoslas, qui ne l'aimait guère, — il y avait entre eux, plus que le souvenir de luttes pénibles, une différence radicale de tempérament, — le dépeint d'un mot admirable : « c'était une âme thémistocléenne » ; rien ne saurait mieux rendre cet ensemble de qualités brillantes et dangereuses, grâce auxquelles les Frères sous sa direction allaient devenir un moment les représentants les plus en vue de l'hérésie tchèque et être exposés à de si cruelles épreuves.

Nous avons de lui deux portraits, assez semblables : visage pâle, front élevé; la bouche est fine, les yeux étincellent; toute cette physionomie respire l'intelligence et l'énergie. Il s'était formé seul, avait conquis à force de labeur et de souf-

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rances son instruction et sa foi : fils d'un chapelier, il avait essayé tout d'abord de continuer le métier de son père ; il avait été élevé dans FUtraquisme, mais il se sentait appelé à d'autres destinées, et cette doctrine timide et bâtarde ne le retint pas longtemps. Il avait la passion des grandes choses et se plaisait aux situations difficiles, parce qu'aucune ne dépassait son courage ou ne déroutait sa confiance; prompt aux revirements, avec une imagination vive et plus de hardiesse que de persévérance, les nouveautés l'attiraient. Son activité n'allait pas toujours sans agitation et il lui arrivait de prendre ses désirs pour la réalité. Il supposait volontiers aux autres la fièvre qui le brûlait et parvenait souvent à la leur communiquer. Aucun travail ne rebutait son zèle, aucune souffrance ne triompha de ses convictions, son âme était assez haute pour tous les périls et pour toutes les ambitions. Il y avait en lui de l'aventurier et de l'apôtre; tous ceux qui l'approchaient subissaient son prestige; sous la plume de ses contemporains, amis ou ennemis, son nom revient avec des apparences d'obsession. De petite naissance, il imposa aux plus illustres seigneurs un respect presque timide : il ne se contenta pas d'être le directeur de leur conscience, il voulut être l'inspirateur de leur politique et y réussit. Il n'avait jamais fait d'études régulières : il n'en fut pas moins un remarquable écrivain, un très grand polémiste surtout, friand de la lame, prompt à la riposte, aussi incapable de trouble que de mesure. Qu'il écrive ou qu'il agisse, ce qui domine en lui, ce sont les qualités d'inspiration : aussi son éloquence était-elle célèbre. Il s'était proposé Luther pour modèle, et Blahoslas, qui les avait entendus tous les deux, nous dit que jamais orateurs ne furent plus semblables ni discours plus saisissants. Les images, l'élocution, les gestes, tout s'unissait pour accroître l'effet : l'auditeur était emporté par le torrent de cette parole. Blahoslas, dont le goût était plus délicat et qui préférait des qualités plus moyennes, éprouvait quelque regret à constater l'émotion produite par ces discours redondants et surchargés, la partageait cependant.

Ce n'est pas seulement comme orateur qu'Augusta fait songer à Luther. Malheureusement, les forces dont il disposait ne répondaient ni à la grandeur de ses desseins ni à la nature de son esprit. Pour parler son langage, c'était un aigle égaré parmi des colombes. En dépit de toutes les transformations qu'elle avait déjà traversées, l'Unité avait gardé de son origine un caractère indélébile : c'était un petit troupeau de chrétiens timides, paisibles, qui bornaient leurs désirs à une vie silencieuse et recueillie, et quel paradoxe de vouloir faire une Église militante de cette secte qui enseignait la crainte du siècle et de la science ! De là, une opposition latente entre le chef et les soldats, qui énerve l'action et rend la défaite inévitable; l'évêque le plus extraordinaire qu'ait produit l'Unité, est celui aussi qui l'a lancée dans les pires misères. Et cependant, tel est le prestige des vanités terrestres, même pour les cœurs les plus détachés du monde, que les Frères conservèrent longtemps comme une obscure tendresse pour rhomme qui avait déchaîné sur eux la plus terrible persécution et dont le triomphe eût été la ruine même de leur Église '.

Augusta savait nettement où il allait. Il voulait tirer l'Unité de l'état de sujétion et d'humilité politique où elle continuait à végéter et qui, croyait-il, ne répondait plus à ses forces réelles, lui donner la direction de tout le mouvement religieux bohème. Il comptait pour cela sur l'appui des théologiens étrangers et songeait à le mériter par d'importantes concessions dogmatiques ; les'Frères rallieraient dès lors à eux tous ceux que ne satisfaisait plusl'Utraquisme, et, forts à la fois de leurs alliïinces étrangères et de l'adhésion de la majorité du peuple, contraindraient le roi à accepter

I. Sur Augusta, v. outre les travaux indiqués déjà, Fiedler, Todtenbuch der Geistlichkeit der bcehm, Brûdety dans les Fontes rerum Austriacarum^ ScriptoreSf t. V, (Vienne i863) et les Quellen :(ur Gesch, der bcehm. Brûder, vomehmlich ihren Zusammenhang mil Deutschland betreffend^ éditées par Gindely, même collection, Diplomalaria, t. XIX, Vienne 1839. — L'auteur du Todtenbuch est probablement Blahoslas; au contraire la Vie d' Augusta,— publiée en 1837 par Choumavsky et qui comprend surtout le récit de la captivité d*Augusta, — est sans doute Tœuvre de son compagnon, Bilek, et non celle de Blahoslas. (V. Goll, Journal du Musée bohème, 1877, p. 327 et sq).

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la libené de la parole de Dieu. Le plan n'était pas chimérique; Boudovets et Ziérotyn le reprirent, mais ils le modifièrent et ne conçurent pas surtout pour l'Unité de si téméraires ambitions; sous sa forme primitive et dans les cir constances actuelles^ il était singulièrement dangereux et téméraire.

Il fut mis en œuvre avec un peu de hâte et quelque fracas. Le Conseil suprême de TUnité, appliquant à Loukach ses propres principes, déclara que ses écrits n'avaient d'autorité qu'autant qu'ils étaient conformes à l'Évangile, la seule règle de la foi. A l'aise désormais vis-à-vis de la tradition, Augusta et ses amis modifièrent l'ancienne confession de manière à la rapprocher insensiblement de la confession d'Augsbourg : l'habitude de soumettre les néophytes à un second baptême, qui depuis assez longtemps tendait à tomber en désuétude, fut formellement abandonnée; le célibat des prêtres fut maintenu, mais non plus comme une règle imposée par les évêques, comme une épreuve volontairement acceptée par les ministres de Dieu; sur les sacrements, la justification par la foi, la communion, la doctrine des Frères fut si profondément transformée que Luther n'éprouva plus aucun scrupule à approuver leur symbole '. En i538, il écrivit en tête de leur confession une préface très élogieuse ; les longues discussions qui avaient précédé cette publication et auxquelles avaient été mêlés les théologiens les plus éminents de l'Allemagne, Mélanchton, Juste Jonas,Bugenhagen,

I. L'entente des Frères et de Luther repose encore souvent sur une confusion. Ainsi dans la confession de i335, la doctrine des Frères sur la grâce semble absolument luthérienne : « ils enseignent que les hommes sont justifiés par le Christ à cause de Sa miséricorde, que le salut et la rémission des péchés nous sont accordés sans que nos œuvres et nos mérites y soient pour rien. Ils enseignent que Sa mort seule et Son sang suffisent pour abolir et expier tous les péchés de tous les hommes! — Pergunt docendo sola fide seu fiducia in Jesum Chris tum justificari homines sine aliis eorum sludiis tnerilis et operibus, — Si Pon va au fond des choses, on s'aperçoit sans peine que les deux partis se sont mis d'accord sur une équivoque; les Frères entendent en effet par la foi, non pas comme Luther la conscience de la réconciliation accomplie par le Christ en dehors de l'homme, mais le sentiment subjectif de l'union avec le Sauveur. Ils reviennent ainsi par un détour à leur opinion réelle et à leurs préoccupations morales. C'est aussi l'opinion de Criegem, Comenius als Theolog, p. 204.

etc., lui donnent un caractère officiel. « Après de nombreux entretiens, écrit Luther, j'ai trouvé qu'ils confessaient notre foi, avec des mots un peu différents '. » Vers la même époque, Augusta envoyait des délégués aux principaux représentants du Protestantisme occidental et ils en rapportaient les plus vifs encouragements : Capito, Bucer, Calvin, leur écrivaient pour les féliciter de leur fidélité à la parole du Christ. Depuis lors les relations entre les Calvinistes et les Frères deviendront toujours plus intimes.

Les Frères sortaient brusquement de l'isolement où les avait renfermés jusqu'alors l'indifférence dédaigneuse de l'opinion, faisaient figure dans le monde; des princes lisaient leurs catéchismes et les approuvaient, Georges de Brandebourg, Frédéric de Saxe ; Luther les sacrait en quelque sorte ses collaborateurs : « Soyez les apôtres de la Bohême, comme nous sommes ceux de l'Allemagne, avaitil écrit déjà à Loukach; travaillez pour Christ en vous soumettant aux conditions dans lesquelles vous êtes placés, nous ferons de même. »

Augusta, fort des approbations qui lui venaient ainsi de l'étranger, déployait une extrême activité. Il combattait les Habrovanites, pour dégager les Frères de tout soupçon de

I. Sur CCS rapports de Luther et des Frères, v. Mûller, p. 212 et sq. Pour les confessions des Frères, on trouvera des renseignements précis dans Schweinitz, Appendice B. — V. aussi Zezschwitz, Die Katechismen der Win/denser und der Bœhmischen Brûder, Erlangen i863, p. i52. Il y a encore bien des points obscurs, — et qui ne seront jamais éclaircis, parce quHls tiennent moins à Tabsence de documents qu*à une certaine duplicité inconsciente des Frères. Par bonne volonté et esprit de conciliation, par tradition aussi et ignorance, les Frères pendant le xvi* siècle varient sans cesse d*opinion. Ils veulent se concilier les bonnes grâces à la fois des Luthériens et des Calvinistes ; de là bien des contradictions. C'est le côté faible de TUnité, rinconsistance de la pensée qui tient moins du calcul que d*une certaine médiocrité scientifique. Un exemple frappant suffira. En 1 573, un délégué déclare solennellement devant la Faculté de Wittenberg : Toutes les choses que Luther ou d'autres de vos prédécesseurs ont signalées dans nos confessions et ont blâmées, ont été supprimées de celle-ci. — Et en 1575, dans une lettre officielle des Frères à Bèze, nous lisons : Bien que nous ne nous soyons pas servis de formules équivoques « cependant Luther a interprété nos croyances comme si elles étaient conformes à sa pensée, par sa faute et non par la nôtre. » — Aucune justification ne saurait prévaloir contre ces paroles.

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connivence avec les sectes ultra-radicales, et attaquait avec furie le clergé utraquiste : manœuvre nécessaire peut-être, puisqu*il s'agissait de prouver à tous que l'Unité seule en Bohême était digne de mener à bien l'œuvre du Christ, — fort imprudente aussi. Sur son inspiration, les Frères se départaient de leurs habitudes de réserve; ils semblaient provoquer la persécution en bravant ouvertement les décrets qui les mettaient hors la loi et qui, pour n'être pas appliqués, n'étaient pas abolis; leur propagande très active attirait à eux de nombreux adhérents : pour la première fois, ils ouvraient une église à Prague ( 1 544) ; en 1 540, une grande assemblée réunissait à Mlada-Boleslas les chevaliers et les seigneurs affiliés à l'Unité. Augusta y consacrait les diacres et les prêtres avec une orgueilleuse ostentation et prenait pour texte de son sermon le passage significatif de l'Écriture où il est question du remplacement de Judas par Mathieu.

L'agitation des Frères n'inquiétait pas seulement les Utraquistes. Leurs ennemis prétendaient que dans leurs conciliabules, il était question de déposer Ferdinand : pures calomnies sans doute! Qui oserait affirmer pourtant que les seigneurs qui soutenaient Augusta et qu'irritaient les empiétements du roi, n'ont pas caressé par moments l'idée de venger à la fois la cause de Dieu et leurs- propres outrages? L'attitude des dissidents avait radicalement changé : jadis, ils s'inclinaient sous l'oppression ; maintenant, ils relevaient la tête, dénonçaient l'injustice, sollicitaient la protection des loiç. En i535, ils remirent à Ferdinand une profession de foi : elle avait été signée par douze seigneurs, 33 chevaliers; les événements d'Allemagne avaient édifié le roi des Romains sur le sens réel de ces confessions — ainsi présentées à la pointe de l'épée. Elle avait été apportée par Conrad de Krajek; c'était le plus fougueux auxiliaire d'Augusta, le véritable chef laïque de l'Unité. L'entrevue fut orageuse : Nous voudrions bien savoir qui vous a poussé à adopter cette foi; le diable vous a séduit. — Non pas le diable, sire, mais Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ferdinand, que secouaient de brusques accès de colère, éclata : De quoi vous mêlez-

VOUS? Vous n'êtes ni pape, ni empereur, ni roi, croyez ce qui vous plaira, que nous importe? Allez en enfer, qu'estce que vous voulez que ça me fasse? Mais ce que nous ne permettrons pas, c'est que vous vous réunissiez pour continuer toutes vos farces; voilà ce que nous ne permettrons pas, dussions-nous y perdre notre couronne. Et assez de discussion comme cela ' ! — Quelque temps plus tard cependant, le roi revient à des dispositions moins hostiles ; vis à vis d'eux aussi, le moment ne lui semblait pas venu de s'engager à fond, mais il ne leur pardonnait pas, et il se rappelait qu'il n'aurait pour les frapper qu'à tirer de l'oubli le décret de la Saint-Jacques.

La majorité de la diète le soutiendrait contre eux, il en était sûr : à ce moment même, elle l'excitait contre les Frères, les poursuivait de ses dénonciations. La haine sourde qui avait toujours animé les Utraquistes contre l'Unité, avait été réveillée par les attaques d'Augusta. Ah! il traitait leurs prêtres d'avares, d'ivrognes, de voleurs, de simoniaques : on saurait lui fermer la bouche! Lamentable spectacle que ces divisions que ne justifie désormais aucune différence dogmatique essentielle : en réalité, Mystopol, comme Augusta, ne poursuivait-il pas une alliance étroite avec les Luthériens? Ce qui séparait les deux partis, c'étaient de vieux souvenirs, des colères qui survivaient aux causes qui les avaient provoquées, un aveugle esprit d'exclusion, la rivalité banale de deux Églises qui se disputent les âmes; et cette misérable concurrence s'aggravait de motifs secondaires, haines personnelles, affaires d'intérêt ou de vanité qui mettaient aux prises les seigneurs ou les prêtres des deux partis. Vétilles qui laissent dans les âmes d'inoubliables rancœurs! Lorsqu'au dernier moment, sous le coup d'une nécessité évidente, l'union se conclut entre les deux grands groupes hérétiques de la Bohême, elle est précaire, pleine de sous-entendus : elle se dissout à la première défaite, et elle n'aurait pas survécu à la victoire.

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