‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 70 sur 239 · LES FRÈRES EN POLOGNE · texte numérisé non relu

LES FRÈRES EN POLOGNE

gnats, les riches seigneurs d'Ostrorog, les avaient accueillis sur leurs biens, avaient protégé leurs débuts; quelquesuns finirent même par se convertir. Dans ces provinces, travaillées sourdement par des missionnaires luthériens ou calvinistes, agitées d'un sourd besoin de renaissance religieuse, ces émigrants, qui parlaient une langue si voisine du polonais, avaient été les meilleurs des apôtres; la pureté de leurs mœurs, la dignité de leur vie, leur résignation, leur héroïsme modeste, leur attachement à l'Évangile, avaient touché bien des cœurs. Sigismond II Auguste n'était ni un souverain très respecté ni un catholique très fervent; ses mandats, mal obéis, vite oubliés, ne gênaient guère la propagande des Frères; il parut un moment que l'Unité servirait de ralliement à tous les désirs de réforme, que tous les éléments d'opposition se concentreraient autour d'elle. — Ces espérances n'eurent pas de lendemain : les querelles dogmatiques arrêtèrent vite les progrès du Protestantisme en Pologne; d'ailleurs, elle était trop étroitement unie à l'Église romaine, lui devait trop, pour se séparer du Catholicisme ; le mouvement réformateur n'y fut qu'une fièvre d'éruption, ne pénétra pas l'organisme social. Pour le moment, ces succès d'une heure, grossis encore par la renommée, étaient accueillis avec enthousiasme par les Frères de Bohême. Que peuvent les supplices sur des cœurs qui sont sûrs de la protection céleste? Ferdinand n'était plus à leurs yeux que l'exécuteur involontaire des volontés de Dieu, ses cruautés servaient au progrès de la vérité; — qui aurait encore songé à déserter une légion si ouvertement bénie?

Dès qu'ils furent un peu revenus de la consternation causée par la bataille de Miihlberg, les chevaliers et les seigneurs tchèques de leur côté n'exécutèrent plus qu'avec une extrême tiédeur les ordres du roi. L'opinion publique, sans avoir pour les Frères une très grande sympathie, ne soutenait pas Ferdinand. Mystopol et ses collègues étaient fort discrédités; leur zèle était suspect. C'est un lieu commun que la violence ne peut rien contre les idées, — et c'est une

l'unité se reconstitce 147

sottise; — mais, pourque la violence produise ses pleinsefifets, certaines conditions sont nécessaires; lorsque Louis XIV révoquait Tédit de Nantes, son autorité était incontestée et il s'appuyait sur une organisation ecclésiastique très serrée, un clergé instruit et convaincu, une population fanatique ; en Bohême, en dehors de la volonté du roi, la réaction catholique à ce moment ne s'appuyait sur rien. Si bien peu de personnes se souciaient de mourir pour leur foi, rares aussi étaient celles qui voulaient tuer pour elle ; les prêtres, très dépendants des patrons, peu instruits, aux convictions assez obscures, se lassèrent vite d'une surveillance qui leur créait mille embarras. On n'exigea plus que les Frères assistassent aux cérémonies catholiques ou utraquistes, l'on ferma les yeux sur leurs réunions secrètes. Un peu plus tard, çà et là, quelques églises se rouvrirent; les prédicateurs fugitifs revenaient; les timides se rassuraient, demandaient à être réconciliés, faisaient pénitence de leur apostasie.

L'Unité avait le bonheur de posséder à ce moment une cohone de pasteurs admirables, tels qu'ils suffiraient pour illustrer une secte, Tchervenka, Jean Tcherny, Georges Israël, pour ne citer que les plus connus, et parmi eux, tout jeune encore, mais destiné à les dépasser tous, une des âmes les plus nobles, un des esprits les plus éclairés qu'ait produits la Bohême au xvi« siècle, Jean Blahoslas. Personne n'a pris autant de part à la réorganisation de l'Église ébranlée; comme Kheltchitsky, Loukach et Augusta, il devait à son tour la transformer à son image et la marquer de son empreinte ; il fut le dernier des grands évêques de l'Unité libre. Si l'on compare au clergé utraquiste ces hommes, leur vie, leurs œuvres, leurs talents, leurs vertus, on ne s'étonne plus que les Frères aient refusé de renoncer à leur oi^anisation particulière et de se perdre dans le marais de l'Eglise officielle. Aucun de ces prêtres n'avait la supériorité de génie ou l'éloquence fougueuse d' Augusta; Blahoslas lui-même, qui lui est si supérieur par tant de côtés, qui sunout est bien plus profondément imbu de l'esprit de rUnité et pénétré de ses traditions, est loin au point de vue purement humain de lui être comparable. Mais ils

148 l'unité se reconstitue

avaient, avec moins d'audace et d'éclat, plus de prudence, de sagesse et de mesure ; Dieu les avait comblés en particulier des dons les plus nécessaires dans cette période de réparation : le courage que rien ne lasse, la foi que rien ne trouble, la patience que rien n'irrite, la connaissance des hommes, l'invincible douceur. Si les blessures se fermèrent aussi vite, l'honneur leur en revient tout entier.

Les synodes, sous leur direction, avaient recommencé à se réunir ; les ruines étaient grandes, l'œuvre de restauration — délicate, et, pour surcroît, ce n'était pas seulement Ferdinand qu'ils rencontraient devant eux, mais leur propre chef, Augusta. En 1 553, après de longues et vaines supplications, désespérant de le fléchir, ils passèrent outre et le Synode, sans son consentement, nomma évêques Jean Tcherny et Tchervenka; Tannée suivante, une nouvelle chapelle fut ouverte à Mlada-Boleslas.

Ferdinand essaya bien de s'opposer à cette résurrection si rapide. De nouveaux édits rappelèrent les anciens, la persécution recommença. Feu de paille qui brilje plus qu'il ne brûle I

En réalité, le roi n'avait plus la même confiance ; il sentait désormais que, si l'Église romaine devait jamais ressaisir la direction en Bohême, il y faudrait de lents efforts et des luttes prolongées; la vieillesse commençait à paralyser son activité ; usé par tant de travaux, mécontent des dispositions de son fils, inquiet des projets de Charles-Quint qui voulait ménager à Philippe la couronne impériale, il se rapprochait des Protestants allemands, et sa foi prudente remettait volontiers à d'autres le devoir d'engager contre l'hérésie une guerre sans merci : symptôme caractéristique, dans le décret qui renouvelait les vieilles ordonnances contre les Frères, il ne visa ni Mlada-Boleslas ni le seigneur de Krajek, le confident et l'appui de leurs évêques, le plus ferme défenseur de l'Unité '.

I. Au mois de mars i554, le seigneur Ernest de Krajek reçoit un mandat très sévère du roi contre les Picards : leurs églises seront confisquées et tous ceux qui toléreront leurs assemblées, sévèrement punis. Le lendemain mâme de l'arrivée de Tédit a lieu l'inauguration solennelle de la nouvelle

l'unité se reconstitue 149

Lorsqu'un synode se réunit à Slezan, en Moravie (iSSy), pour célébrer le jubilé de l'Unité, l'avenir s'annonçait favorable. En dépit des orages, Dieu avait béni la semence jetée par Kheltchitsky. Si, en Bohême, les lois rigoureuses étaient toujours en vigueur et si Augusta était encore retenu en captivité, l'Église morave était prospère et les nouvelles de la Pologne et de la Prusse orientale remplissaient les cœurs de reconnaissance et d'orgueil. Un grand nombre de nobles bohèmes, moraves ou polonais, assistaient à la réunion, plus de cent prêtres, — parmi eux les pasteurs les plus vénérés, Tcherny, Tchervenka, Blahoslas. D'importantes résolutions furent prises : c'est à ce moment que se termine réellement le travail de reconstitution qu'avait rendu nécessaire la tourmente de 1 548 ; les synodes suivants développèrent les principes qui avaient été posés à Slezan.

Deux nouveaux évêques furent élus, Israël et Blahoslas. Israël, l'apôtre de la Pologne, eut sous sa direction spéciale les communautés de Pologne et de Prusse '. Par la force des choses, les églises de Moravie furent aussi peu à peu confiées aux soins paniculiers d'un des évêques, et, sans que la question ait jamais été tranchée par un texte formel, l'Unité se divisa en trois provinces, polonaise, morave et bohème ; la discipline fut ainsi mieux assurée, la surveillance plus rapide, en même temps que l'autorité universellement reconnue des synodes et du Conseil suprême empêcha toute scission et maintint la complète conformité de croyances et de rites. — Les dangers auxquels l'ardeur un peu inconsidérée d' Augusta avait exposé l'Unité, sa rébellion, peut être aussi l'influence des Calvinistes, décidèrent les Frères à modifier leur constitution ; elle revêt réellement alors un caractère démocratique, qui était d'ailleurs dans la logique

ëglise de Mlada-Boleslas. En même temps, Krajek et de nombreux seigneurs éoivent à Tarchiduc Ferdinand pour protester contre Taccusation d'hérésie, sans nier du reste leur attachement à l'Unité. A la fin de i554, arrive un nouvel édit qui maintient les rigueurs précédentes pour toute la Bohême, mais non pour les domaines de Krajek. Gindely, I, p. Syi et sq.

I. S3mode de Slezan, Décrets des Frères^ p. 184; confirmé par l'assemblée de Boleslas, i55d, p. i85.

i5o l'unité se reconstitue

de ses principes. La direction de l'Église appartient à la réunion des évêques et non à un d'entre eux ', et ils ne peuvent prendre aucune résolution grave qu'après avoir consulté le Conseil ; élu par le synode, le Conseil représente l'ensemble des fidèles et il devient non seulement l'autorité suprême, mais le pouvoir exécutif, le centre de la vie et de l'action ^.

Les Frères montraient toujours un très grand zèle pour maintenir la discipline qui avait fait leur gloire et leur force, mais ils s'affranchissaient de ce qu'il y avait eu jusqu'alors d'un peu étroit dans leur vertu; ils avaient charge d'âmes, leurs progrès leur imposaient des devoirs nouveaux et ils les acceptaient, non sans quelque inquiétude, mais sans faiblesse. Pendant longtemps, ils s'étaient défiés des docteurs, avaient condamné ou dédaigné les hautes études; l'influence des Calvinistes avait peu à peu modifié leurs idées sur ce point. Ils envoyaient leurs jeunes gens aux Universités étrangères, se pénétraient des méthodes humanistes ; tous ne regardaient déjà plus comme une impiété de s'occuper des choses de l'esprit pour elles-mêmes et en dehors de l'application au dogme ^. Leurs prêtres avaient toujours été des polémistes très féconds; ils vont devenir des écrivains distingués. Dans ce xvi« siècle que l'on nonmie le siècle d'or de la littérature tchèque — et à certains égards ce titre est justifié, — rien ne saurait être comparé, pour la pureté et l'élégance du style, l'abondance du développement, l'ampleur de la période, aux ouvrages de Blahoslas. L'attachement des Frères à leurs traditions éveille chez eux le goût de l'histoire et ils fondent d'admirables archives qui leur assurent à tout jamais la reconnaissance de la pos-

1. « Il y a quatre évoques, et non un seul, une sorte de pape ». (S]mode de Slezan, D^crefi, p. i83).

2. V. les résolutions de Przerov, 1 563 : Décrets, p. 208. C*est une véritable ordonnance administrative qui règle les devoirs et les droits du Conseil, des évoques et du Juge. Les évéques sont absolument dans la dépendance du Conseil ; en général, l'élément laïque tend à tous les degrés à prendre une part de plus en plus grande dans la direction de l'Église.

Page 1