‹ Fin de l'indépendance bohêmeChapitre 69 sur 239 · AUGUSTA ET LES FRÈRES · texte numérisé non relu

AUGUSTA ET LES FRÈRES

brusquement forcé, au synode de 1 546, d'ajourner son œuvre.

Dans la même pensée, il mettait la dernière main à un long ouvrage, la Somme, qu'il avait commencé avant son arrestation. Le secret de ses relations au dehors fut révélé, son cachot fouillé, tous ses manuscrits confisqués. Ce nouveau revers ne l'ébranla pas, et, dès qu'il le put, il reprit son œuvre. Il prétendait remplacer dans le service divin la lecture de l'évangile et de Tépitre par celle d'un des chapitres de cette Somme où seraient exposés et expliqués les principaux articles de foi. Espérance chimérique! En dehors même de toutes les objections de détail, comment les Frères auraient-ils consenti à substituer aux instructions du Sauveur l'enseignement d'un homme, quelque grand qu'il fût? Comment des paysans, des ouvriers auraient-ils trouvé dans un commentaire théologique le pain de l'âme dont ils avaient faim ? La Somme, présentée au synode, fut froidement accueillie : Augusta en eut quelque surprise et un peu de dépit. Ses souffrances, son long isolement avaient aigri çon caractère, naturellement impérieux et brusque. Les gages de dévouement qu'il avait donnés ne méritaient-ils donc pas le respect et quelque reconnaissance ?

De sa prison, il entendait continuer à diriger l'Unité, n'admettait pas que son autorité fût contestée ou diminuée, s'opposait même à ce que l'on élût de nouveaux évêques. En vain, le Conseil essayait-il de lui ouvrir les yeux sur les dangers que créait son attitude : les collègues d'Augusta dans l'épiscopat étaient morts; avec lui, les communications étaient difficiles, à la merci d'une dénonciation. Et qu'arriverait-il s'il venait à mourir? Laisserait-oix interrompre la tradition maintenue depuis les premières années de l'Église? Faudrait-il, comme à l'époque de Grégoire, recourir à des consécrations irrégulières et qui paraîtraient suspectes. — 11 était sourd à toutes les remontrances : sa fan- . taisie se plaisait à ce rôle d'un chef qui commande du fond de son cachot et son ambition prévoyante se ménageait les moyens de réaliser ses rêves. Le Conseil de l'Unité, mal-

gré sa conviction intime, cédait, — par piété, par respect pour le dévouement du martyr, par une vague inquiétude aussi des résolutions extrêmes dont il le jugeait capable. Peu à peu cependant, cette obstination provoquait des commentaires acerbes, la soumission devenait plus revêche. Les années s'écoulaient et le temps accomplissait son œuvre incessante de transformation; les jeunes gens supportaient avec plus d'impatience ce joug d'un maître qu'ils n'avaient pas connu ; comme Augusta jadis, ils réclamaient leur droit à la vie et à l'action. Ainsi se préparait la rupture qui met fatalement aux prises à un moment donné les exilés et le gros de leur parti. L'histoire n'a pas de spectacle plus douloureux que celui de ces conflits où les adversaires semblent également coupables, les uns entêtés et égoïstes, les autres oublieux et ingrats. En réalité, il n'y a pas de coupables, mais des victimes d'une des lois générales qui régissent l'humanité, la lutte pour la vie. C'est une loi naturelle aussi que toutes les fins soient mélancoliques : mieux eût valu pour Augusta et pour sa gloire qu'il fût mort en prison, entouré de l'auréole du martyre. Ces dernières années du moins, dans lesquelles il fut pour l'Unité un sujet d'inquiétude et quelquefois de scandale, éclairent d'une lumière crue son caractère, — avec ses remarquables qualités de chef de parti et ses médiocres vertus de chrétien.

Sur un point du moins, il ne se trompait pas : il conservait intacte sa confiance dans l'avenir de l'Unité. Le premier choc avait été rude : on suppose, sans preuves bien précises, qu'elle avait perdu la moitié de ses adhérents. Mais, bientôt, une éclaircie ranima les espérances.

Ferdinand voulut essayer d'étendre à la Moravie le régime de la Bohême. Les Moraves, dans leurs rapports avec lui, avaient été à la fois beaucoup plus fermes et plus prudents que les Tchèques : leurs privilèges étaient plus précis; l'autorité des diètes, mieux établie. Le Hussitisme, peut-être parce qu'il était venu du dehors, s'y était adouci, ne prétendait pas à la domination, et, se contentant de la tolérance, ne la refusait pas aux autres confessions. La Moravie

passait en Allemagne pour le pays du monde où la liberté de conscience était le plus complète: les sectes les plus diverses vivaient en paix côte à côte; tous les proscrits s'y réfugiaient, à l'abri des persécutions; les Catholiques avaient pris leur parti de ce régime et Tévêque d'Olomouts ne s'en indignait plus. Bien que le pouvoir fût concentré entre les mains d'un très petit nombre de familles, la paix religieuse intéressait le pays tout entier à la défense des libertés publiques, et les villes et les paysans étaient reconnaissants aux seigneurs de la protection dont ils les couvraient contre les fanatiques. Un grand apaisement s'était fait. Les nobles, moins nombreux qu'en Bohême, étaient moins divisés, plus soucieux des intérêts généraux, meilleurs ménagers des destinées publiques dont ils avaient la garde. Pendant le règne de Ferdinand, leur éloignement aussi les avait protégés contre les usurpations royales : moins menacés, ils n'avaient pas songé à la révolte et n'avaient donné aucun prétexte à la réaction.

Le roi pensa cependant que le châtiment des Bohèmes les aurait effrayés. A la diète de Bmo, en i55o, il se plaignit des progrès de l'hérésie : il avait promis de respecter les Compactats, il s'en souvenait; mais qu'avaient de commun avec les Utraquistes tous ces disciples de Luther, de Zwingle ou de Calvin, ces Turcs, ces Anabaptistes, ces hétérodoxes de toute provenance et de toute couleur qui pullulaient dans le pays? Il demandait que les choses fussent remises dans l'état où elles étaient en 1626; il saurait bien punir les rebelles, s'il y en avait. — Le capitaine général de Moravie, Venceslas de Loudanits, lui répondit au nom des États ; il ne nia pas les changements dénoncés par Ferdinand, s'en félicita : la bénédiction de Dieu avait dissipé l'erreur et l'ignorance; il supplia le roi de ne pas s'opposer à la volonté céleste et de ne pas empêcher le libre exercice de la religion. « Nous tous, continua-t-il, nous n'abandonnerons pas une lettre de nos croyances, et, pour ma pan, je livrerais ma tête avant que de trahir ma foi. La Moravie sera en feu et se laissera réduire en cendres plutôt

que de subir la violence à ce point de vue ». Est-ce là votre opinion? demanda-t-il aux seigneurs. — Des applaudissements enthousiastes éclatèrent. Ferdinand ordonna à ceux qui voulaient lui obéir de passer de son côté ; sept personnes seulement se levèrent. Loudanits tira alors de sa poitrine le serment prêté par le margrave et le lut au milieu de l'émotion générale. Le roi sortit furieux : de son palais, il vit les États qui escortaient respectueusement le capitaine pour le remercier de son courage. Avant de se séparer, les Moraves avaient voté une sorte de déclaration des droits qui s*ourrait par cette fière parole : Le margraviat de Moravie est un pays libre '.

Regardez-les, avait dit Ferdinand en les voyant défiler, on dirait un troupeau de cochons; si vous en avez attaqué un, vous les avez tous sur vous. Le capitaine a un cortège plus brillant que le mien, ce qui est la preuve d'une conspiration contre moi *. — Sans doute ce trait d'esprit le calma. Risquer une révolte? — Il n'y songea pas. Il laissa aller les choses. Il lui en coûtait cependant : les décrets contre l'Unité perdaient une grande partie de leur efficacité dès qu'ils n'étaient plus appliqués dans tout le royaume. Beaucoup de seigneurs possédaient des domaines à la fois en Moravie et en Bohême; poursuivraient-ils très vivement ici les cérémonies qu'ils toléraient là-bas? Les prêtres, traqués de trop près, franchissaient aisément la frontière, et de leur retraite envoyaient à leurs ouailles leurs traités et leurs sermons. Les ordonnances royales enfin perdaient ce caractère de rigueur et de généralité qui seul inspire le respect et la crainte.

Les nouvelles que les Frères recevaient du dehors relevaient aussi leur courage. Les proscriptions, loin de nuire à l'Unité, l'avaient propagée; les exilés laissaient sur leur passage comme une traînée de lumière; de nouvelles églises s'étaient formées, — en Prusse, en Pologne surtout. Des ma-

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