‹ Fin de rêveChapitre 1 sur 4 · PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bîS^ RUE DE RICHELIEU, 28 bîs

T0U8 droits de reproduction et de traduction réservé b pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège

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Il a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires sur papier de Hollande j numérotés à la presse (1 à 20).

Le 13 novembre 1881, un journal de créalion récente mais auquel la violence de ses polémiques avait rapidement valu dansla presse la sorte de considération dont jouit dans une meute le chien qui aboyé et qui mord plus fort que les autres, — le Réfractaire — « organe des revendications ouvrières », publia une diatribe furibonde contre le chef de la majorité républicaine à la Chambre, l'éloquent député Michel Gostalla. Aux reproches que la fraction

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la plus avancée de son parti lui avait plus d'une fois adressés déjà : de sacrifier « la politique des principes à la politique des résultats », de reculer devant les réformes sociales promises par lui en d'autres temps, s'ajoutaient, dans ce réquisitoire, des accusations plus propres encore à miner sa popularité, car elles avaient été choisies parmi celles qui flattent la crédulité malveillante, l'inquiet et soupçonneux instinct d'envie qu'on trouve, quels que soient le pays et l'époque, au fond de toute démocratie. Les « luxueux équipages » — un coupé de remise que.Costalla louait au mois ; — les « festins pantagruéliques », — un plat de cassoulet, dontil faisait les honneurs, le dimanche matin, à quelques Méridionaux, ses compatriotes et ses amis;

— la « baignoire d'argent », — un appareil à douches installé dans son cabinet de toilette;

— les « orgies du moderne Vitellius », - — on l'avait reconnu, un soir, dans une loge grillée du Palais-Royal, — sa « pelisse de boyard » , enfin, — un pardessus à collet de fourrure, •«— étaient dénoncés par le rédacteur de la feuille socialiste avec toute la chaleur d'une généreuse indignation. Des « révélations » ultérieures, « plus graves encore », étaient promises au

public. Le morceau se terminait sous la forme d'une questionquiavait fourni àl'au leur le titre de son article, dont elle condensait en trois mots tout le fiel : « D'où vient l'argent? »

Ce n'était pas la première fois qu'un journal de droite ou d'extrême gauche prenait à partie l'homme d'État dont la situation n'avait pas cessé de grandir, depuis dix ans, à la Chambre et dans le pays. Il ne se passait pas de jour qu'on ne lui reprochât d'imposer ba politique et ses vues personnelles au Gouvernement, sansavoir le courage d'accepter franchement la responsabilité du pouvoir.' Mais jamais invective aussi passionnée n'avait encore été dirigée contre lui, jamais sa personne n'avait été mise en jeu avec tant de virulence et d'audace. Aussi, la campagne entamée par le Réfractaire eut-elle pour effet d'émouvoir assez vivement l'opinion, quelque accoutumée qu'elle soit aux violences, aux grossièretés, aux calomnies qui forment le fond de la littérature politique de notre temps. On se demanda qui était ce Vindex, dont la signature se dressait, mystérieuse et menaçante au bas de l'article, quel but se proposait le Réfractaire, en attaquant Costalla avec des armes que personne n'avait

encore osé employer contre lui, car ses plus déterminés adversaires, ceux mêmes qui supportaient le plus impatiemment sa prépondérance et dénonçaient à grands cris son ambition, ne s'étaient pas risqués jusqu'alors à élever un doute sur son intégrité. L'impression générale fut que les insinuations injurieuses de la feuille socialiste révélaient un plan ourdi par les ennemis du chef de la majorité, non seulement en vue de le discréditer auprès de ses électeurs, mais surtout pour l'amener à sortir de la réserve prudente qu'il s'imposait depuis plusieurs mois, et à se compromettre par quelque éclat.

A cette époque, en effet, après les grandes luttes, les succès retentissants qui avaient marqué les premières étapes de sa carrière, Costalla jugeait — et les meilleurs, les plus clairvoyants de ses amis estimaient avec lui, — que la période militante de sa vie publique était définitivement close. Plus d'Empire à combattre, plus de France envahie à défendre contre Tétranger, plus de République menacée à sauver de la réaction. Les temps de l'homme d'opposition, du chef de parti, étaient achevés : ceux du futur chef de gouvernement commençaient.

Avant d'aborder ce rôle nouveau, que peu do gens croyaient convenir à la nature de ses facultés, le grand orateur comprenait qu'il fallait rassurer tous ceux qui, conservateurs ou républicains modérés, gardaient encore des préventions contre lui, se dégager des alliances compromettantes contractées aux heures de crise avec les éléments démagogiques de son parti, dissiper la légende révolutionnaire faite autour de son nom, enfin donner à la France, à l'Europe même, de tels gages d'assagissement, que son avènement au pouvoir ne provoquât ni surprise ni appréhension. Membre de la Commission du budget, il étonnait depuis jeux ans les plus laborieux de ses collègues par sa puissance de travail. S'abstenant avec soin d'intervenir dans les irritants et stériles débats d'ordre purement politique, il mettait une sorte de coquetterie à ne plus prendre la parole que dans les bureaux, et la compétence, la lucidité, la largeur de vues dont il faisait preuve en traitant les questions les plus ardues, montraient assez quel profit sa souple intelligence avait déjà tiré de ce stage, à la faveur duquel s'accomplissait sans bruit la métamorphose du tribun en homme d'État. C'est pour-

quoî bien des gens, qui avaient lu le malîn le Réfractaire, se demandaicut avec curiosité, en se rendant à la Chambre, si Costalla allait rester fidèle au parti pris de dédaigneuse indifférence qu'il opposait indistinctement à toutes les attaques, ou si ce venimeux article ne provoquerait pas, au contraire, quelque incident qui l'amènerait à la tribune où il ne paraissait plus.

Un roulement de tambours, précédant de peu l'entrée du Président, provoqua dans les galeries du Palais-Bourbon un «Ah!... » discretde satisfaction, qui ressemblait fort, malgré la majesté du lieu, au soupir de soulagement que poussent, dans une salle de théâtre, des spectateurs impatients lorsque retentissent enfin les trois coups. Les huissiers solennels formèrent la haie, le président de la Chambre prit place au fauteuil, tandis que les députés entraient pêle-mêle, et la séance s'ouvrit au milieu d'un brouhaha do conversations, de propos échangés à haute voix d'un banc à l'autre, de pupitres refermés bruyamment.

Un des secrétaires finissait d'expédier, au milieu de l'inattention générale, la lecture du procès-verbal quand, par la porte située à

gauche de la tribune, un homme de haute taille et de forte corpulence fit son entrée dans la salle. Aux marques de déférence que les huissiers lui prodiguèrent aussitôt, il était aisé de voir que le retardataire devait être un des membres influents de la Chambre. De longs cheveux noirs grisonnant sur les tempes et légèrement rejetés en arrière découvraient un front du dessin le plus fenne et le plus pur; les yeux bruns promenaient sur les choses et sur les gens un beau regard clair et tranquille de lion au repos; un nez de Levantin, busqué, charnu, flanqué de narines largement ouvertes, une bouche gouailleuse aux lèvres sensuelles, à demi perdues dans la moustache et dans la barbe touffues, achevaient de donner à cette physionomie son caractère propre de spirituelle bonhomie, de jovialité, de finesse et de puissance.

Le nom de Costalla courut en un chuchotement rapide dans les galeries, et des lorgnettes, comme à l'entrée en scène d'un acteur célèbre, furent aussitôt braquées sur lui, tandis qu'il gravissait, d'une allure pesante, les gradins qui le séparaient de son banc. Des mains se tendaient vers lui, qu'il secouait au passage d'un

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air bon enfant, avec cette exubérante et cnaleureuse cordialité qui chez lui n'était pas toute en surface, comme chez tant de Méridionaux, mais qui reflétait fidèlement le fond même de sa nature, cet instinct de sympathie auquel il dut d'être un si puissant séducteur d'âmes.

Comme il venait de s'asseoir, on vit deux députés, connus pour être au nombre des amis politiques dont il prenait le plus volontiers les conseils, s'approcher de sa place et lui parlera voix basse. Leur mimique très animée semblait indiquer qu'ils faisaient quelque communication d'importance. L'un d'eux lui tendit un journal que Costalla ouvrit nonchalamment, d'un air ennuyé. « C'est le Réfractaire^ dit dans la tribune des journalistes un reporter qui suivait avec sa jumelle tout ce manège; voulezvous parier que Costalla arrive tout droit de Soisy, et qu'il ne Ta pas encore lu?... Sapristi! voyez donc comme il pâlit!... » Costalla venait en effet de poser brusquement le journal sur son pupitre; les sourcils froncés, d'une main il caressait sa barbe et de l'autre jouait, d'un mouvement nerveux, avec son couteau à papier. A ce moment, l'orateur de droite, qui occupait la tribune, terminait en ces termes un

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discours où il venait d'incriminer violemment la politique du Ministère : «... Ce n'est pas au Cabinet que s'adressent mes reproches. Chacun sait que le Cabinet n'a pas d'existence propre et indépendante, qu'il n'est que l'émanation, le reflet de la volonté d'un homme qui ne siège pas au banc des ministres. Celui-là est le grand coupable, car toutes les fautes que j'ai signalées, c'est lui qui vous a donné la consigne de les commettre. Quand on est le chef d'un parti et que ce parti a la majorité dans la Chambre, on ne s'ingénie pas, afin de détenir plus longtemps dans l'ombre le pouvoir, à esquiver l'obligation de l'exercer loyalement au grand jour; on le prend, on essaie de prouver qu'on a des idées, un programme, une conception du gouvernement; ou bien, si l'on persiste à vouloir jouer le rôle de dictateur irresponsable, nous finirons par prêter l'oreille à certains bruits fâcheux qui déjà commencent à courir, et par croire que cette tactique intéressée cache d'étranges et inavouables calculs... »

L'allusion à l'article du Réfractaire était si claire, que tout le monde la saisit. La droite, qui ne pardonnait pas au chef de la majorité les

brutales exécutions auxquelles il avait procédé, jadis, du haut de la tribune, surplus d'un député conservateur, laissa toute sa rancune éclater dans les applaudissements dont elle saluaroutrageante péroraison. L'extrètne gauche resta muette : trop satisfaite de cette attaque pour s'associer aux protestations que le discours soulevait sur d'autres bancs, — mais retenue par une sorte de pudeur qui Tempêchait encore de manifester ouvertement à quel point ses sentiments à l'égard de Gostalla étaient, au fond, complices de ceux de la droite. Du centre et de la gauche, au contraire, un murmure d'indignation s'éleva, et des exclamations irritées demandèrent un rappel à l'ordre. L'émotion n'était pas calmée, et de vives interpellations s'échangeaient encore d'un côté de la Chambre à l'autre, quand une voix forte et vibrante, une voix connue de tous, prononça ces mots qui dominèrent le tumulte : « Je demande la parole! » Un instant après, Gostalla parut à la tribune. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que ses amis l'avaient vu se lever : le plus grand artiste, s'il est resté longtemps éloigné de la scène, ne se montre pas toujours égal à lui-même, lorsqu'il doit affronter de nouveau le

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public. Pris audépourvuparcettebrusqueagression, ému, troublé peut-être par co débordement inopiné de calomnie et de haine, Costalla ail ait- il se retrouver du premier coup en possession de ses puissantes facultés d'improvisateur, qu'il dédaignaitmaintenant d'exercer? Ou bien Tinspiration , — cette inspiration à laquelle il devait ses plus beaux triomphes oratoires, et dont il n avait jamais eu un plus pressant besoin qu'à ce moment, — allait-elle le trahir et ne lui fournir, au lieu d'une de ces foudroyantes harangues dont il avait si souvent accablé ses adversaires, qu'une pâle et incolore réplique? Les premiers mots tombèrent de ses lèvres au milieu d'un recueillement presque religieux, — hommage instinctif que la foule rend à ceuxlà seuls qui savent la plier sous la domination souveraine de l'éloquence, — et ceux qui redoutaient l'épreuve pour l'orateur, se sentirent aussitôt rassurés. Dans l'inaction, le merveilleux instrument avait gardé l'accord, conservé toute sa puissance avec toute sa justesse. La voix, le geste, l'attitude étaient restés dignes des plus triomphantes séances d'autrefois; on y remarquait seulement quelque chose de plus sobre, un souci de correction dans la tenue.

une gravité de ton trahissant, jusque dans la manière de porter la tète et de redresser le buste, la préoccupation secrète de dépouiller jusqu'aux derniers traits qui pouvaient rappeler le harangueur de réunions publiques.

Très maître de soi, très calme, il commença par aborder résolument ce vieux grief de « dictature occulte », arme émoussée à force d'avoir été employée contre lui, mais que ses ennemis, à défaut de meilleure, se repassaient de main en main depuis deux ans. Rien dans ses paroles, rien dans ses actes ne pouvait, disait-il, justifier cette imputation. Républicain convaincu, il avait sa place dans les rangs de la démocratie, non pour s'élever au-dessus d'elle, mais pour la servir...

— Dites pour l'asservir ! cria une voix qui partait des bancs de l'extrême gauche. Costalla haussa dédaigneusement les épaules; et, avec cette présence d'esprit qui l'abandonnait rarement, même au milieu de ses plus fougueuses improvisations, il répliqua :

— Vous voyez bien que mes adversaires euxmêmes ne prennent pas au sérieux l'accusation qu'ils dirigent contre moi, puisqu'ils y trouvent matière à des jeux de mots!...

Cette riposte heuieuse, — où se retrouvaient toute .a sûreté et toute la promptitude de main qu'avaient si souvent éprouvées à leurs dépens les imprudents qui se risquaient à le harceler de leurs interruptions, — et plus encore, peutêtre, la superbe tranquillité, Faisance souveraine avec laquelle il la lança, déterminèrent dans la Chambre une de ces courtes agitations que les comptes-rendus officiels qualifient de « mouvements divers ». Ce fut quelque chose de fugitif comme le premier frisson d'une eau qui va bientôt bouillir, un je ne sais quoi qui passa soudain dans Tair, l'invisible étincelle dégagée par le contact des passions contraires dont commençaient à se charger les esprits.

Tout cela très rapide, à peine perceptible ; puis, le calme de nouveau, un calme pesant ; et pour tous, une sorte d'attente ardente etpénible, une anxiété vague, la certitude instinctive que l'orage était proche.

Lui, cependant, avait repris son discours interrompu par celte brève escarmouche. Les grandes périodes sonores se déroulaient l'une après l'autre, si chaudes, si colorées, si riches de tons éclatants, qu'on éprouvait à les entendra l'illusion dégoûter un plaisir d'ordre purement

physique, la sensation étrange d'une satisfaction qui aurait dû être intellectuelle et qui se transposait en une jouissance des yeux, comme si, au lieu de mots, de phrases, de pensées, le prestigieux orateur eût déployé devant vous, du haut de la tribune, quelque splendide toile de Véronèse. En réponse au reproche qu'on lui avait adressé de n'avoir pas de programme, il exposait maintenant, dans ce langage imagé qu'il aimait et qui était chez ce fils de la lumineuse Provence, au cerveau d'artiste, plus que de penseur, la façon naturelle d'exprimer les idées abstraites de la politique, — il exposait la théorie de la République telle qu'il la concevait : non pas celle des sectaires, haineuse, rancunière, défiante et tracassière, mais largement ouverte, réconciliant tous les Français dans le double amour de la Liberté et de la Patrie, — la République tolérante, généreuse, s'occupant des intérêts du plus grand nombre, sans doute, mais tenant aussi à honneur de proléger, d'encourager les lettres, les arts, les sciences, toutes les nobles choses de l'esprit, àl'envi de cette aimable République athénienne..* Un farouche démocrate, une « vieille barbe »

de 1848, dont cette profession de foi blessait les principes, lui jeta, d'un air de dédain, cet •ronîque encouragement :

— Bravo, Périclès !

— Je remercie Cléon de l'honneur qu'il me fait ! répliqua Goslalla avec une sérénité olympienne. Alors une immense acclamation s'éleva, des salves d'applaudissements éclatèrent à la droite de l'orateur, cent voix enthousiastes répétèrent, non plus comme un sarcasme, mais comme mi hommage : « Bravo, Périclès!... »

L'ovation fut tellement spontanée, tellement irrésistible, que pas un des ennemis de Gostalla n'essaya de protester. Un de ses plus anciens adversaires, un ministre du 16 Mai, qu'il avait ardemment combattu jadis, parut même s'associer en quelque mesure au sentiment d'admiration que venait de manifester la gauche, car on l'entendit faire à haute voix cette réflexion:

— L'animal a décidément bien du talent !

Les bras croisés sur sa large poitrine, Cos-*

talla attendait que le silence se fût rétabli. Un peu de cette ivresse que sa parole venait de communiquer à l'assemblée commençait à le gagner lui-même, en vertu de cette mystérieuse sympathie qui s'établit entre l'orateur et ceux

qui récoutent. Des métaphores grandioses affluaient dans son cerveau surexcité, des phrases superbes, pleines, sonores, d'un 5>eul jet, se pressaient sur ses lèvres, et il avait hâte de s'en défaire, de les jeter à cette foule, car derrière celles-là il en sentait d*autres qui s'agitaient confusément en lui, qui voulaient sortir aussi : quelque chose comme un bouillonnement de mots et d'images, l'irrésistible poussée d'une source profonde qui cherche son issue et qui monte..* U fit un geste : on se tut et il poursuivit.

Cette République nouvelle qu'il rêvait, cette République sans exemple, sans précédent,offrirait au monde en spectacle l'épanouissement de l'élite de l'humanité. Œuvre de patience, de modération et de sagesse, elle ne serait plus un de ces édifices improvisés qui surgissent tout à coup dans la tempête et dont on n'aperçoit que les lignes de faîte au milieu de l'orage, mais un temple national dont les larges fondements plongeraient dans le sol même de la Patrie, un temple aux portes ouvertes, assez vaste pour contenir tous les hommes de bonne volonté, tous ceux qui aiment passionnément la France...

De bruyantes exclamations partirent des bancs de la droite.

« Ne parlez pas de la France ! Vous Vavez mutilée et ruinée!.. Silence au fou furieux!... Rendez-nous la province et les trois milliards que vous nous avez coûtés !... »

Il se tourna vers les interrupteurs et, la têle renversée en arrière, l'œil plein d'éclairs, lebras étendu, il couvrit de sa grande voix toutes les clameurs :

— Je ne rougis pas de ce que j'ai fait il y a dix ans !... Vous dites que le désastre en a été plus grand : moi, je jure que la honte en a été moindre I

La gauche tout entière s'était levée, battant des mains frénétiquement. La droite, découragée de l'insuccès de ses interruptions, se taisait. L'incident semblait terminé ; Costalla venait de boire une gorgée de ce grog qu'il prenait au lieu d'eau sucrée, à la tribune, et essuyait son front, quand un député socialiste, profitant de Taccalmie, lança d'un ton incisif cette question :

— Vous nous parlez de temple... Est-ce vous qui en chasserez les marchands ?

Alors, ce ne fut plus de la confusion, du tu-

multe, du bruit, mais quelque chose d*innommable et d'indescriptible : une explosion de cris dont les uns exprimaient la fureur et les autres une joie féroce, — des vociférations, des hurlements, des menaces, des poings levés, des bouches crispées, — un souffle de démence qui passa dans l'hémicycle et le remplit instantanément, — l'aspect du préau d'une maison de fous, dont les pensionnaires auraient forcé soudain les portes de leurs cabanons. Le président, éperdu, secouait désespérément sa sonnette impuissante. Exaspéré par les injures qui bourdonnaient à ses oreilles : « traître, orléaniste, vendu, pourri, pitre. Barras, Mirabeau de commis-voyageurs... », Coslalla perdait peu à peu cette maîtrise de soi-même qu'il avait réussi à garder jusqu'alors. Le moment était; en vérité, bien choisi pour un début dans le genre académique et correct ! Ah ! c'est ainsi qu'on le traitait !... Ah ! la Chambre se déchaînait contre lui avec plus d'intolérance et de fureur que les voyous de Belleville dans cette fameuse réunion publique oîi l'on avait failli l'assommer I... Eh bien, soiti Mais alors au diable les convenances, la langue édulcorée des parlementaires^ fade comme leur eau sucrée,

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et en avant les « coups de gueule » ! On verrait s'il savait encore en donner, s*il lui restait des crocs pour mordre qui le mordait !... Tous ses vieux instincts d'orateur de club et de balcon^ auxquels il s'était juré de ne plus jamais céder, se réveillaient en lui; la haute et sereine inspiration, d'où avait jailli le discours magistral qu'il venait de prononcer, l'avait abandonné ; il redevenait le Méridional mal élevé et mal embouché, commun, redondant et braillard qu'il avait été lors de ses débuts à Paris, le harangueur d'estaminet, dont la parole copieuse et triviale s'épanchait abondamment du haut d'une table, sur un auditoire de carabins et de stagiaires enthousiastes. Tout ce passé dont il voulait à tout prix se dégager, — sentant combien lourdement il pesait sur lui, dans cette ascension versles hautes destinées de chef d'État que convoitait secrètement son ambition, — tout ce passé l'avait ressaisi, l'étreignait, lui soufflait à l'oreille des répliques de poissarde. La voix rauque, pleine d'intonations populacières, le geste canaille et la tenue débraillée, il se démenait en faisant voler les basques de sa redingote déboutonnée, agitait les bras, tapait du poing de grands coups sur sa poitrine, ou bien,

arrondissant le dos et remontant les épaules, il se penchait en avant pour éclabousser ses adversaires d'un flot de grossières invectives tribumttennes qu'il vomissait sur eux... Celadura deux ou trois minutes, après lesquelles, épuisé, hors d'haleine, son gosier contracté ne lui fournissant plus, au lieu de mots, que des hoquets, la cravate dénouée, le col de chemise imbibé de sueur, la face congestionnée, luisante sous le jour cru qui tombait du plafond vitré, rouge et haletant comme un lutteur de foire, il avala d'un trait ce qui restait dans son verre, descendit de la tribune et quitta précipitamment la salle.

Plusieurs de ses amis s'élancèrent aussitôt à sa suite dans les couloirs. Ils l'entourèrent, lui pressant les mains, jurant qu'il n'avait jamais déployé plus de puissance, ni plus victorieusement tenu tête à la meute intransigeante et réactionnaire. Ils essayaient de le ramener vers la salle, sous prétexte qu'il ne devait pas avoir l'air de fuir. Mais lui, tout frémissant encore, leur dit : « Laissez-moi, laissez-moi. . . Je veux être seul... Je veux sortir d'ici!... » Et, se dérobant à leurs étreintes, il s'enveloppa dans son paletot et gagna laporte du Palais-Bourbon.

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[ Il traversa la cour, franchit la grille, s'en-

gagea sur le pont de la Concorde, marchant à grandes enjambées, sans rien voir, heurtant les passants comme un homme ivre. Au bout du pont, il tourna à droite, se dirigea du côté dos Tuileries; et, trouvant une sorte de poterne ouverte devant lui, il monta les marches du petit escalier de pierre qui met en communication la terrasse du bord de Teau avec la place de la Concorde. La terrasse était déserte. Cette longue allée vide et nue l'attira, car il avait hâte d'échapper à la foule, aux regards, à la curiosité bienveillante ou hostile de ses semblables, aux commentaires des hommes; il éprouvait un impérieux besoin de silence et de paix : de sorte qu'il trouva une volupté singulière à entrer dans celte solitude, à y plonger comme dans un bain les ressorts douloureusement tendus de son corps et de son esprit.

Il 6 ta son chapeau, exposa pendant quelques secondes son front fumant à la fraîcheur de l'air et se mit à regarder le panorama qui s'offraitàsavue : à gauche de l'étroit horizon, l'angle, formant saillie, du pavillon de Flore; plus loin, la flèche aiguë de la Sainte-Chapelle plantée comme une aigrette au-dessus de la masse

confuse des bâtiments de là Cité; le dôme de l'Institut, dont une brume légère estompait les lignes solennelles et lourdes; la Cour des Comptes, avec les cheminées à demi renversées, les tiges de fer tordues par l'incendie qui se dressent sur les débris de son faîte effondré, ses fenêtres béantes encadrant de larges pans de ciel, ses murs épais et pourtant croulants, son air tragique de ruine neuve, d'édifice foudroyé ; en face, le palais bas de la Légion d'honneur, des jardins, un bouquet de gros arbres plongeant leurs racines dans le fleuve, les deux fines aiguilles de Sainte-Clotilde, la Chambre des députés ; à droite, enfin, la carapace vitrée du Palais de Tlndustrie, émergeant au-dessus du Cours-la-Reine comme le dos de quelque monstrueuse tortue, laissée là par la Seine, aux temps antédiluviens. Et la lassitude était chez lui si grande, après l'énorme dépense de force nerveuse qu'il venait de faire, qu'il éprouvait une sensation d'obscur bien-être à s'engourdir dans la contemplation trouble de ce spectacle, à regarder vaguement, sans penser à rien, comme les bêtes.

Sur le fleuve, c'était un va-et-vient continuel, qui brisait le courant et rejetait contre

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les berges de petites vagues courtes et clapo tantes, chargées de minuscules épaves. Un toueur trapu remorquait péniblement une longue traînée de chalands, en marquant par un jet de fumée noirâtre chacun des temps de cette sorte de respiration courte et saccadée, qui donne à ces machines je ne sais quelle apparence de vie, le halètement douloureux d'animaux de trait épuisés par Texcessive tension de leurs muscles. Des deux côtés de ce roulier du fleuve, les étroits bateaux-mouches glissaient et s'entre-croisaient avec une agilité silencieuse, comme de minces navettes passant et repassant dans un filet dont les arches du pont de la Concorde auraient figuré les mailles. Le long des berges, de massives péniches flottaient lourdement, plongeant jusqu'au ras de l'eau, sous le poids de leur cargaison de houille ; de grands bateaux chargés de sacs de plâtre disparaissaient sous une couche de poussière aussi blanche que du grésil, et le sol tout autour d'eux était blanc également, comme s'il avait neigé sur ce point de la rive. Toutes ces formes, et bien d'autres, — tramways, voitures, circulant à ses pieds sur le quai, — passaient confusément dans le champ de sa vision.

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sans qu'il fît l'efforl nécessaire pour les y retenir un instant, et sentir tout le charme intime de ce coin de paysage parisien.

Il se mit à marcher dans l'allée. Au-dessus de sa tête, les branchages des tilleuls dépouillés rayaient de hachures noires le fond gris et cotonneux du ciel; des moineaux perchés çà et là hérissaient frileusement en boule leur plumage ; les platanes laissaient pendre, avec quelques feuilles jaunies qui leur restaient encore, des grappes de graines qui ressemblaient à des pompons de laine brune ; très haut, des ramiers attardés rentraient des champs à tire-d'aile. Tout cela, non pas net et précis, mais un peu vague d'aspect, à demi noyé dans l'air humide, et de contours flottants, ainsi que des images de iftve.

(k>mme le hasard de sa marche sans but l'avait rapproché de la balustrade qui borde la terrasse, du côté de la Seine, un ouvrier passant sur le quai l'aperçut et dit à ses compagnons : « Tiens, Costalla! » Il s'écarta aussitôt, mécontent d'être reconnu ; mais ce mouvement, le son de cette voix, avaient secoué la torpeur de lassitude où s'était momentanément engourdie sa pensée; et le souvenir, aboli pcn-

dant quelques minutes, de ce qui s'était accompli^ envahit de nouveau, plus impérieux et plus amer encore, son esprit. Il se mit à repasser mentalement tous les incidents de la séance ; — et il se reprochait d'avoir perdu dans cette séance maudite le fruit de deux années d'efforts, tout le bénéfice de la discipline, de la patience, de lamodération, qu'il avait imposées, non sans peine, aux ardeurs de son propre tempérament et à la turbulence do son parti.

Ah ! comme il voyait bien, maintenant, le piège qu'on lui avait tendu, et quel remords, quelle colère de s'y êlre laissé prendre!... Qu'allait penser la France, qu'allait penser l'Europe, de l'homme qui, aspirant à gouverner un jour son pays, ne savait pas mieux se gouverner soimême et contenir la fougue dangereuse de ses instincts!... Mais aussi, comme on l'avait perfidement poussé vers le traquenard ! Avec quelle adresse ses ennemis conjurés de droite et d'extrême gauche l'avaient assailli, harcelé, criblé de ces traits empoisonnés, dont la piqûre répétée l'avait enfin mis hors de lui-même!... Tout le mal venait de cet article immonde, lu, étudié, commenté à loisir depuis le matin par ses ennemis, et où chacun d'eux avait succes-

sivcmcDt puisé les insinuations injurieuses ou les outrages flagrants dont on Favait abreuvé. .. La poussée de sentiments tumultueux qui, de nouveau, s'opérait en lui, donnait maintenant à sa démarche quelque chose de nerveux et de saccadé. Ses mains s'ouvraient, puis se refermaient brusquemeut, ses lèvres remuaient, laissaient passer des lambeaux de phrases, de sourdes exclamations de colère. Il s'approcha de la balustrade et s'appuya sur elle, les poings fermés, le buste penché en avant, dans une attitude qu'il prenait quelquefois à la tribune, au commencement d'un discours; et des passants étonnés s'arrêtèrent, regardant ce fou qui avait l'air d'adresser à un auditoire invisible une harangue que l'on n'entendait pas. Ayant aperçu des têtes levées qui le dévisageaient curieusement, il craignit d'être reconnu de nouveau et se rejeta en arrière. L'article du Ré fractaire obsédait déplus en plus sa pensée. « Yindex ! se dîsait-il. Qui est ce Vindex? Que lui aijo fait? Pourquoi cet homme, que je ne connais pas, me hait-il à ce point? Ah ! le misérable, le misérable!... » A ce moment, il passait devant le groupe en bronze de Barye, qui représente un lion écrasant du pied un sentent. Il s'arrêta

soudain, regarda, sourit amèrement; et ce sourire navré traduisait cette pensée, qu'un rapprochement soudain entre sa situation présente et le sujet traité par l'artiste venait de lui suggérer : « Va! tu peux rugir, tu peux l'écraser du pied : il t'a mordu, le venin est dans tes veines, ton sang le charrie, et tu mourras, ô lion, de la piqûre du vil reptile... »

Alors, la mélancolie de ce lieu solitaire, de ce ciel brumeux d'hiver, de cette heure grise, s'ajoutant à sa propre lassitude, il fut pris d'un grand dégoût de toutes les choses vaines qui remplissaient sa vie, les intrigues parlementaires, les luttes électorales, la politique, l'ambition, le pouvoir. 11 sentit le besoin de se retremper dans une affection vraie, désintéressée, depresserunemainamie — une main de femme, — car ces mains-là seules semblent assezlégères et assez douces à nos cœurs endoloris. Il quitta la terrasse, traversa le pont de Solférino et remonta le quai de la rive gauche, dans la direction de l'Institut.

ÉGERIE ET MENTOR

Vers le milieu de la rue de Vemeuîl, s'élève une maison dont les croisées s'encadrent dans ces hautes baies que présentent la plupart des vieilles maisons de Paris, construites en un temps où les architectes ne s'ingéniaient pas encore à économiser sur l'air et la lumière aPm d'entasser plus d'étages les uns sur les autres. La porte cochère monumentale, qui, lorsqu'elle se referme^ fait rouler sous la voûte le grondement sourd d'une lointaine canonnade, donne accès sur un large escalier de pierre, dans Tample cage duquel un petit hôtel moderne tiendrait à l'aise. L'entresol est

occupé par deux appartements^ un peu bas de plafond, dont les portes d'entrée se font vis-àvis, sur le palier. A l'époque où commence ce récit, l'appartement de gauche, composé de cinq pièces, était meublé avec simplicité, sans autre recherche que celle d'une méticuleuse propreté.

Lorsqu'on pénétrait dans le salon, les regards étaient d'abord attirés par un tableau qui occupait la place d'honneur, au centre du panneau principal. Cette toile représentait, en grandeur naturelle, Michel Costalla vu de trois quarts, la tète un peu infléchie en arrière, un bras allongé, dans cette belle attitude dominatrice que ses ennemis lui reprochaient de prendre trop souvent à la tribune. Deux longues palmes d'un jaune paille s'entre-croiisaient au-dessus du cadre: hommage significatif d'une admiration qui n'attendait pas l'arrêt de l'histoire et de la postérité pour décerner la gloire au grand orateur. Des dessins, des aquarelles, de simples gravures, découpées dans des journaux illustrés et retraçant les plus fameyx épisodes de sa vie, pendaient aux murs.

Et si quelque étranger, introduit dans ce

ÉGËRIB BT MENTOR. 31

sanctuaire, avait demandé quelle main pieuse d'homme ou de femme s'était plu à rassembler tous ces souvenirs, il eût suffi de lui montrer sur une petite table, dans un cadre de velours rouge, une photographie de Costalla jeune, mince, une marguerite à la boutonnière, et devant ce portrait un bouquet de violettes renouvelé chaque matin, pour que le visiteur devinât que, seule, une femme pouvait avoir imaginé cette forme naïve et touchante d'adoration perpétuelle.

A cette date de 1881, l'appartement était en effet loué depuis plusieurs années au nom de M"' Gauthier. C'était une personne de trentesix ans à peu près, qui vivait très retirée. Une vieille servante taciturne, d'un dévouement intraitable, qui, aux questions qu'on lui adressait sur sa maîtresse, grognait comme un chien hargneux, cumulait auprès d'elle les fonctions de cuisinière et de femme de chambre. Le concierge savait que sa locataire aimait les fleurs et les oiseaux, qu'elle n'allait pas à la messe, sortait rarement, qu*elle lisait beaucoup de journaux, qu'elle recevait peu de visites : et c'était à peu près tout ce |qu'il aurait pu dire sur elle. Quand le temps était beau et qu'un

rayon de soleil se risquait à plonger dans rétroiie rue, les habitants des maisons d'en face voyaient s'ouvrir les fenêtres basses de l'entresol et paraître dans leur encadrement une femme à la silhouette mince, au fin profil, qui donnait des miettes de pain à ses serins, de l'eau à ses jacinthes, puis s'asseyant au soleil, restait là longtemps, un livre ou quelque ouvrage de couture sur les genoux, les mains allongées sur les bras du fauteuil, la tète appuyée au dossier, dans une pose de mélancolique rêverie. . .

Thérèse Gauthier était la fille unique d'un officier tué en Italie. Orpheline de père et de mère, elle se destinait à la dure et ingrate profession d'institutrice, quand une cousine, — la seule parente qu'elle eût conservée, — mourut en 1867, lui laissant une petite fortune. Cette circonstance modifia ses projets d'avenir. Affranchie de la nécessité de gagner son pain de chaque jour, elle s'installa près du Luxembourg, dans une maison où habitait, à l'étage situé au-dessous du sien, une tante de Gos* talla, que celui-ci venait voir chaque semaine. G'était le temps où il commençait à remplir le quartier Latin de sa réputation naissante. Le

jeudi, jour où d'ordinaire il dînait avec quelques amis chez sa tante, Thérèse guettait son arrivée. Romanesque et sentimentale, douée de cette vive imagination que la solitude et les ongTies heures oisives développent encore, elle ne tarda pas à s'éprendre du jeune avocat. Les soirs d'été, on ouvrait chez sa voisine les fenêtres de la salle à manger et la voix tonnante de Gostalla lançait, au milieu du cliquetis des fourchettes et des verres, de grandes tirades tribunitiennes. Pâle et vibrante, à demi pâmée dans cette nuit tiède dont les parfums énervants se faisaient, pour la troubler davantage, complices de cette capiteuse éloquence, la jeune fille, invisible à son balcon, recueillait avidement ses paroles, comme une fleur altérée boit une pluie d'orage. Un jour elle apprit qu'il allait plaider, pour un journaliste républicain, un grand procès politique. Elle parvint à se procurer une entrée à l'audience de la huitième chambre, et l'entendit prononcer contre le Deux-Décembre le réquisitoire, plus éclatant que les trompettes de Jéricho, après lequel une lézarde étroite et profonde comme ces silions que laisse la foudre, courut du haut en

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bas do Tédifice impérial. Ce jour-là, elle senlit qu'elle appartenait à Michel, qu'elle était sa chose pour la vie, qu'elle s'était donnée irrévocablement et tout entière. Aussi, quand l'ayant par hasard rencontrée dans l'escalier, il la dévisagea comme une vulgaire grise tte, quand, huit jours après, il osa l'aborder avec l'impertinence et la fatuité d'un don Juan de BuUier, quand, avec son effronterie de Méridional, il demanda la permission de faire une visite, puis une autre; quand il se déclara, devint pressant, elle ne se redressa pas sous l'affront, elle n'eut ni indignation, ni révolte, nî colère, elle accepta sa destinée avec la résignation passive d'une créature qui se sent en proie à quelque chose d'infiniment plus fort que les facultés de résistance dont elle dispose, à une puissance inéluctable qui se souciait des convenances, du respect humain, de ses pudeurs de jeune fille, comme la meule d'un moulin se soucie d'un grain de sable ; et, sans même le frisson d'horreur, la résistance suprême de l'oiseau lorsqu'il se sent tomber dans la gueule du serpent qui le fascine, cette vierge se laissa prendre dès qu'il voulut.

Elle vécut pendant trois ans, heureuse et

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cachée, pleme de foi dans les glorieuses destinées de son grand homme, Fadmirant plus encore, peut-être, qu'elle ne Taimait, s'imprégnant de ses idées, non dans le dessein secret de lui plaire davantage^ mais parce que J'enthousiasme de son amour était tel, ^a*i\ lui semblait qu'en Michel résidait toute sagesse et toute science. Elle devint ainsi libre-penseuse et républicaine, bien que son éducation première eût été dirigée dans un tout autre sens. Cette évolution de son esprit s'accomplit avec une surprenante facilité. Elle se rallia, sans examen ni discussion préalables, à ces convictions nouvelles, non qu'il lui eûl été démontré qu'elles se rapprochassent davantage de la vérité et de la justice absolues, mais tout simplement parce que celui qu'elle aimait les proclamait supérieures à toutes autres; au fond, elle s'y rallia surtout parce qu'en sacrifiant à Costalla ses opinions d'autrefois, c'était quelque chose d'elle-même qu'elle lui livrait de surcroît, une partie de son être où le maître n'avait pas encore pénétré, qu'elle lui abandonnait comme le reste, l'enlacement de sa pensée qu'elle acceptait, %vec la même docilité humble et joyeuse que

rélreinte de ses bras. Quel raisonnement, aux yeux d'une femme amoureuse, peut valoir cette raison-là?

Dans les premiers temps de leur liaison, bien qu'ayant pris très vite, à l'exemple de son ami, l'habitude de juger avec une singulière indépendancebeaucoup de conventions sociales dont jadis on lui avait enseigné le respect, Thérèse souhaitait ardemment qu'il lui proposât de l'épouser. Elle n'osait toutefois manifester ce désir, retenue par un scrupule de délicatesse que la moyenne des femmes d'une honnêteté bourgeoise et dont le cœur n'a jamais parlé plus haut qu'il ne convient, jugera sans doute sévèrement, mais que celles-là comprendront et admireront peut-être, qui ont vraiment aimé. En laissant voir à Gostalla qu'elle attendait le payement de cette sorte d'indemnité, la jeune femme craignit d'ôter au don qu'elle avait fait spontanément de sa personne ce caractère de renoncement complet, qui l'absolvait de sa faute, sinon aux yeux du monde, du moins aux yeux de sa propre conscience, et qui substituait à la vulgarité d'une chute la noblesse d'une immolation totale et désintéressée. Elle se promit donc d'attendre que Michel fît les premiers pas ;

puis, quand elle eul constaté qu^il ne songeait nullement à les faire, au lieu d'accuser Tinsouciance ou Tégoîsme de son amant, elle ne chercha plus qu'à se donner le change à ellemême : car l'idée seule de lui adresser un reproche, — si tendre, si discret, si enseveli que fût ce blâme au fond de sa conscience, — lui communiquait la sorte d'effroi que peut inspirer à un dévot la tentation de commettre un sacrilège. Elle se persuada qu'une union libre, comme la leur, était plus conforme aux opinions qu'ils professaient l'un et l'autre ; que le mariage serait un obstacle, une gène pour lui, et qu'elle n'avait pas le droit d'encombrer ainsi sa vie; qu un homme tel que celui-là n'était pas fait pour avoir une femme, des enfants, un foyer domestique, comme les autres; qu'il appartenait à la République, à la France ; que l'intérêt de son parti, l'intérêt même de sa légitime ambition exigeait qu'il gardât la plénitude de son indépendance. Comme le cœur est parfois sophiste plus subtil que Tesprit, la pauvre créature finit par croire à toutes ces mauvaises raisons dont elle se dupait, et par ne plus songer presque au mécompte de son amour.

38 ^iN DE RÊVE.

Résignée à n'être que la maltresse de Costalla, elle espérai l du moins trouver dans la fidélité de celui à qui elle avait tout sacrifié, la récompense de sa tendresse et de son abnégation. Mais une ironie de la destinée avait livré cette femme, de sentiments profonds et silencieux, d'ardent idéalisme, à Thomme le moins fait pour comprendre la poésie et le charme des amours qui durent, de ces amours qui portent en eux-mêmes une vertu de renouvellement, le don mystérieux d'une éternelle jeunesse.

Les exigences d'un tempérament exubérant, les habitudes de libertinage contractées pendant le cours d'une jeunesse livrée à tous les désordres, la philosophie positive dont il était Fadepte, sinon très éclairé, du moins très fervent, son goût déclaré pour les énormes facéties de Rabelais, pour les fabliaux salés du moyen âge, pour les polissonneries des contes de La Fontaine, pour ce qui portait en littérature ou en art une marque de sensunîlsmo, pour les œuvres qui chantaient la chair, l'cpanouissement libre et joyeux de la matière, tout, enfin, aurait dû faire comprendre à Thérèse qu'il était do ces hommes auxquels il ne faut pas demander d'être fidèles : non seulement

parce que la fidélité contrarie tous les instincts de leur nature, mais parce qu'elle est à leurs yeux quelque chose d'absurde, d'anormal, de monstrueux, une infraction à la loi en vertu de laquelle les êtres se recherchent, s'unissent, se quittent, pour renouveler sans cesse avec d'autres êtres l'innocente expérience du plaisir.

Un jour elle apprit qu'il la trompait, qu'il l'avait trompée dès les premiers temps. Et avec qui? Des filles de brasserie, des chanteuses de café-concert, des tralneuses de Montmartre ou du quartier Latin : en sorte qu'à la douleur d'être trahie s'ajoutait l'humiliation de se voir sacrifiée à d'abjectes rivales. Elle fut assez stoïque pour lui épargner les lamentations vaines et les récriminations injurieuses oh se complaisent d'ordinaire les désespoirs amoureux ; elle ne cessa même pas de l'aimer, étant de ces femmes qui ne savent pas se reprendre après qu'elles se sont données : seulement elle tomba malade et faillit mourir.

Quand elle entra en convalescence, après cette crise terrible qui pendant plusieurs semaines l'avait tenue entre la vie et la mort, de . graves événements s'étaient accomplis. L'Em»

pire avait été renversé, une armée allemande assiégeait Paris. Michel, porté au pouvoir par la révolution du 4 Septembre, organisait la résistance en province. Quelle femme n'eût été fiëre d'avoir été distinguée, aimée par cet homme, qui se dressait audacieu sèment contre Tennemi vainqueur, le faisait hésiter, douter presque de la victoire, et dont la figure, déjà si grande avant la lutte prodigieuse qu'il osait soutenir, s'illuminait maintenant d'un reflet d'épopée ? Qu'on se rappelle ce temps tragique, ces mois d'octobre, de novembre, de décembre IS'O, de janvier 1871, oii chaque jour était marqué par quelque catastrophe : villes prises, capitulations, batailles perdues, retraites plus désastreuses encore que les défaites, et où l'invasion, comme un fleuve qui déborde, inondait, noyait, emportait tout. Isolé du reste de la France et du monde, semblable à un Ilot bloqué par les flots, Paris ne savait même pas quel acte du drame s'accomplissait au delà des lignes d'investissement, hérissées de canons, qui bornaient son étroit horizon. Mais parfois, à travers les mailles du réseau maudit qui enserrait la grande ville, un messager passait, apportant des nouvelles. Uracontait que,là-bas, quelqu'un

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s'obstinait à ne pas désespérer, qu'il restait on core une voix pour crier à cette pauvre France épuisée, des paroles de réconfort qui galvanisaient la mourante... Et c'était alors comme une lueur d'aube qui se levait dans notre ciel si sombre ; on se reprenait à croire que tout n'était pas fini peut-être ; on percevait obscurément je ne sais quel grand frisson, non d'agonie, mais d'enfantement, qui passait dans le corps de la nation, en travail d'armées nouvelles ; on croyait entendre le bruit sourd de légions en marche, accourant du Nord, du Sud et de l'Ouest, une lointaine et joyeuse sonnerie de clairons, des cris de victoire et de délivrance... Si Thérèse gardait quelque rancune à l'infidèle, ce ressentiment se fondit peu à peu et finit par se perdre dans la recrudescence d'admiration provoquée en elle par l'œuvre grandiose que Costalla avait essayé d'accomplir.

Si elle souffrait encore, sa propre souffrance lui parut moins digne d'intérêt, à cette heure où, d'un bout à l'autre de la France, régnait une telle désolation, qu'on n'avait pas assez de toute sa pitié, de toutes ses larmes, pour compatir comme il fallait au deuil de la Patrie...

Dès que les portes de Paris s'ouvrirent, elle partit pour Bordeaux. Michel eut quelque peine à reconnaître celte femme usée, amaigrie, vieil- Iiededixans,quireparaissaitdevantlui. « Gomment, c'est toi, ma pauvre Thérèse! lui dit-il. — Oui, mon ami, répondit-elle avec un douloureux sourire ; c'est moi, telle que tu m'as faite. » Aucune autre plainte ne devait plus, ni ce jourlà, ni dans la suite, sortir jamais de sa bouche. Il croyait qu'ayant pardonné, elle était prête à reprendre la vie d'autrefois : elle lui signifia qu'il ne devait désormais voir en elle qu'une amie, la plus dévouée, la plus tendre, une amie, et rien de plus. Lui, se prit à sourire, sachant combien de femmes ont fait ce joli rêve de devenir une sorte de sœur pour l'homme qu'elles ont aimé, et combien il est rare qu'aucun retour offensif de passion ne vienne interrompre le cours d'une métamorphose aussi malaisée. La défaillance de volonté qu'il prévoyait, en l'escomptant au gré de son caprice ravivé par l'obstacle, ne s* étant pas produite, Michel en fut surpris : car le peu de psychologie féminine dont il était pourvu, avait été puisé à des sources trop vulgaires pour qu'il pût comprendre la fierté du scrupule auquel

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Thérèse obéissait maintenant. D crut d*abord à une sorte de bouderie, dont la persistance lui parut de mauvais goût, comme dépassant la mesure d'enfantillage qu'il permettait aux femmes. Mais des mois, des années s'étant écoulés sans qu'elle cédât, lorsque d'aventure une fantaisie soudaine le prenait d'essayer encore de la fléchir, de même qu'on découvre, à la longue, la secrète harmonie d'une langue étrangère qu'on entend mal et qu'on ne parlera jamais, il finit par entrevoir le raffinement de délicatesse, le respect profond de l'amour, qui se cachaient dans la résistance obstinée de cette femme, que, pourtant, il sentait toujours amoureuse. Cette confuse intuition d'une haute dignité morale accrut encore l'estime que l'intelligence, la fermeté d'esprit de Thérèse lui avaient déjà inspirée. H sentit mieux le prix de cette noble amitié qu'on lui offrait sans réserve, tout en lui refusant avec une inflexible douceur le droit de s'autoriser du passé pour demander davantage. Cette liaison singulière lui révélait, en efifet, des jouissances d'une qualité plus rare et plus fine que les satisfactions recherchées d'ordinaire par sa sensualité, et que, seules, il avait appréciées jusqu'alors.

Ses amîs, habitués à le voir traiter indistinctement toutes les femmes comme des créatures subalternes, condamnées à jamais, par Finfériorllé même de leurs facultés, à subir le bon plaisir de Thomme, — meubles de gynécée ou fleurs de harem, — ses amis ne retrouvaient plus rien, dans ses rapports avec elle, du ton et des allures qui traduisaient de la façon la plus expressive un dédain où le confirmaient chaque jour le nombre et la facilité vraiment extraordinaire des bonnes fortunes qu'il devait à sa célébrité. Mille petits détails significatifs, sa façon d'aborder Thérèse et de lui prendre la main, les inflexions de sa voix, qui pour lui parler voilait un peu son timbre éclatant, toute sa manière d'être, enfin, quand il se trouvait auprès d'elle, dénotaient une affection à la fois respectueuse et tendre. Et c'était précisément ce mélange de deux nuances de sentiment, aussi nouvelles pour lui l'une que l'autre, qui donnait, même aux yeux de ce voluptueux, un charme tout particulier de douceur à ce commerce de pure amitié qu'il entretenait avec elle.

Quant à la jeune femme, elle était devenue, — Taimant toujours, mais d'un amour sublimé

i»^ te . r ■

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en quelque sorte par Tépreuve même qu'il avait dû subir, — elle était devenue son « meilleur îimi », son conseiller, son Égérie. Il la consultait sur tout, lui exposait ses plans de discours et les discutait avec elle, lui soumettait toutes les évolutions de cette politique qu'il avait inaugurée : politique souple, avisée, tenant comple moins des principes que des faits, aujourd'hui circonspecte et demain très hardie, selon que Theure semblait conseiller la prudence ou l'audace, politique patiente, méthodique, dont il ne cessait depuis dix ans de préconiser les avantages, au grand scandale des théoriciens de l'absolu qui en dénonçaient avec amertume le caractère ondoyant et versatile.

Bien que ses opinions fussent, sur plus d'un point, à peu près aussi avancées que celles de son ami, Thérèse ne cherchait à exercer son influence sur lui qu'en faveur des solutions modérées : car elle était douée d'un sens très ferme et très sûr, même dans Tordre des choses de la politique, où il semble que les femmes n'apportent le plus souvent que la violence aveugle de leurs préjugés et de leurs instmcts, l'intolérance de sympathies ou de haines irraisonnées, des jugements étroits et raides, for-

mules tout d'une pièce, avec un tranquille dédain de la mesure et de Téquité, de la critique et des nuances. Le triomphe des idées de Costalla était la grande occupation, l'obsession de tous les instants, la passion qui remplissait la vie de Thérèse. Elle s'était consacrée à la gloire de son amant, comme d'autres se consacrent à Dieu, avec les mêmes ardeurs, le même élan désespéré d'une âme déçue et profondément désorientée, qui veut assouvir à tout prix, fût-ce par une satisfaction illusoire, le besoin persistant de croire, d'aimer, de se dévouer, dont elle est tourmentée. De là, cet air de chapelle dédiée à un saint et couverte A' ex-voto, qu'avait le salon du petit appartement de la rue de Verneuil.

Le jour même oh la Chambre était le théâtre de la séance tumultueuse qu'on a racontée plus haut, à l'heure précisément où Costalla quittait le Palais-Bourbon après avoir lancé son grand discours, deux personnes causaient dans cette pièce toute pleine de lui* L'une était Thérèse elle-même. Des cheveux d'un blond cendré» doux à l'œil comme ils devaient l'être au toucher, mais déjà grisonnants, encadraient de chastes bandeaux plats un visage resté ieune^

éclairé par des yeux bleus, d'une limpidité d'aigue-marine, dont l'ordinaire expression était celle de la mélancolie, mais d'une mélancolie apaisée, d'une sorte de résignation sereine, signe de l'absolue pacification intérieure, qu'on remarque fréquemment sur la blanche figure des sœurs de charité. La peau très fine, dont la pâleur se coloraitbrusquement, sous le coup d'une émolion quelconque, d'une délicate teinte d'un rose virginal, les mains^ les oreilles, la bouche, les dents étaient d'une irréprochable aristocratie. Sous le corsage de laine brune, d'étoffe et de coupe très simple, qui dessinait son buste étroit, surmontant une souple taille de jeune fille, on devinait une créature fine et vibrante, en qui toutefois les nerfs étaient dominés par la volonté. La parole était un peu lente, d'un timbre légèrement voilé, ainsi qu'il arrive souvent chez les gens qui réfléchissent beaucoup; et quand elle parlait, je ne sais quoi de vague passait dans ses yeux clairs, comme si elle eût tourné son regard au dedans d'elle-même, afin d'y suivre le travail intérieur de son esprit. Cela même, joint à la rare vigueur de sa pensée, donnait, de l'aveu de tous ceux qui l'avaient approchée, une au-

torité singulière à toutes les choses qu'elle disait.

— Alors, mon ami, demanda-t-elle, vous avez eu la même idée que moi en lisant ce matin cet odieux article du Réfractaire?

— Absolument... Un simple adversaire politique n'aurait pas trouvé de tels accents de haine... J'ai tout de suite flairé un ennemi personnel de Costalla.

— Moi aussi... Avez-vous remarqué l'ambiguïté perfide des termes?... On ne peut savoir au juste ni de quelle sorte de tripotages il est question, ni si c'est Michel lui-même ou son frère ou quelqu'un de son entourage qui est accusé de s'y livrer...

— Naturellement... Ces dénonciations vagues, pleines de sous-entendus menaçants, que la malveillance peut interpréter et grossir à son gré, sont plus redoutables qu'une articulation nette et précise: le gredin qui a écrit cela sait son métier. Et dire qu'il n'a pas vingtcinq ans!...

Thérèse fit un mouvement de surprise, et s'écria:

— Comment, vous le connaissez donc?

— Je l'ai entrevu, il y a plusieurs années...

Mais enfin, je sais à qui nous avons affaire, c'est rimportant. Mon premier soin, après avoir lu Tarticle, a été de me mettre en campagne pour apprendre au plus vite qui en était l'auteur. Et j'aifaitune joliedécouverte, je vous enréponds !

— Dites vite... Qui est-ce?

— Vous rappelez-vous une histoire dont je crois vous avoir touché deux mots autrefois ?. . 11 y a huit ou neuf ans, j'étais allé un jour attendre Michel à la Chambre. La séance finie, nous sortions, bras dessus, bras dessous. Une femme, qui traînait parla main un gamin d'une quinzaine d'années, est venue se planter devant nous... Je vois encore sa haute taille, ses formes puissantes, son visage balafré, les mèches de cheveux gris, rudes comme des crins, qui s'échappaient de sa capeline rouge, ses yeux brillants, son air d'illuminée, — je vois surtout l'enfant maigre, blême, au mauvais regard, qui se tenait raide et farouche auprès d'elle... Cette virago montra du doigt Michel et dit au petit garçon : « Tu veux connaître ton père? Regarde bien ce misérable-là : c'est lui ! » Eh bien ! ma chère, l'enfant a grandi, il écrit, et c'est lui qui signe Vindex au Réfrac^ taire... Voilà... Qu'en dites-vous?

— Est-ce possible!... Gomment, c'est cet enfant... cet enfant... Mais alors ce serait abominable!... Ah! tenez, Camille, dites-moi encore que celte femme a menti !

— Ce que je puis vous affirmer, c'est que Michel n'était pasle seul amant de cette Aurélie quand elle a eu son enfant... Vous n'allez pas, j'imagine, vous mettre martel en tète pour une si vieille histoire?... Cette paternité lui a paru tellement sujette à caution, qu'il a bien accepté d'être parrain de l'enfant, mais en déclarant tout net à la mère qu'il ne fallait pas avoir la prétention d'exiger de lui davantage. Elle n'a pas insisté, et il l'a perdue de vue pendant plusieurs années. Après la Commune, où il paraît qu'elle a joué un rôle. M"* Vidalin, — qui était, paralt-il, réduite à la misère la plus noire en ce temps-là, et obligée de se cacher je ne sais où, — lui a fait demander des secours. Michel s'est exécuté. J'ai quelque raison de croire que cet argent a payé en partie les frais de l'éducation assez soignée qui permet à son intéressant filleul de collaborer avec tant de distinction à l'excellent journal où il vient de faire ses débuts. Un jour est venu où les lettres d' Aurélie, qui osait réclamer qu'il

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reconnût ce jeune drôle, ont fini par lasser la patience et la bonté de Gostalla. Il a supprimé la petite pension qu'il avait eu le tort de commencer à lui servir. C'est alors qu'elle est venue faire, devant la porte du Palais- Bourbon, l'esclandre que je vous ai conté.

Aux lettres de la mère ont ensuite succédé celles du fils, pleines de sommations grossières, de tirades furibondes, de menaces. Michel n'a pas répondu. Depuis assez longtemps déjà, ils ne donnaient plus signe de vie, ni l'un ni l'autre. Voici que la persécution recommence aujourd'hui sous une autre forme... Et maintenant, ma chère amie, vous en savez tout juste autant que moi...

L'homme avec qui Thérèse échangeait ces propos, était Camille Farjasse, le plus ancien et le plus intime ami de Costalla. Michel et lui s'étaient connus quelque vingt ans auparavant, chez le vieil avocat Durieux, auprès de qui tous deux avaient exercé côte à côte les fonctions de secrétaires. Ils se destinaient l'un et l'autre à la politique et s'essayaient à l'éloquence dans les « parlotes » du temps, notamment à cette conférence Mole oîi les jeunes stagiaires vont se faire la langue, comme on se

fait la main dans les salles d'armes. Avec ses favoris d'un blond fade, sa bouche à lèvres minces et railleuses, son menton à fossette, son nez fureteur, légèrement retroussé, ses yeux de myope, d'un bleu faïence, clignotants et narquois, dont les paupières se plissaient à l'angle externe en une malicieuse patte d'oie, — avec son air madré de tabellion normand, sa chétive apparence, Farjasse n'avait aucun de ces dons extérieurs qui sont une des parties essentielles de l'orateur. Esprit fin et vigoureux, d'une pénétration et d'une subtilité singulières, il excellait à préparer une affaire, à discerner le fort et le faible d'une cause, à trouver, soit pour l'attaque, soit pour la défense, l'argument décisif. Sa conversation variée, spirituelle et suggestive, était riche en aperçus ingénieux ou profonds. Mais ce dialecticien redoutable, ce sceptique, hardi jusqu'à l'extrême audace dans les spéculations philosophiques, était atteint d'une étrange sorte d'agoraphobie. Étincelant et substantiel improvisateur dans un petit cercle d'amis, il perdait à la barre toute l'aisance ordinaire, toute la souplesse et toute la vigueur de son inspiration. Dès les premiers mots, les idées commençaient à tourbillonner dans son

esprit, rordonnance savamment combinée de son plan fléchissait, sa parole indécise devenait languissante et terne, la peur le prenait — une peur absurde, folle, insurmontable, qui faisait perler une sueur d'angoisse à son front, — et la plaidoirie, merveille de composition, qu'il avait préparée, se traînait misérablement et s'achevait en développements d'une pénible incohérence. Nombre d'expériences, toujours malheureuses, lui ayant prouvé que son infirmité était de celles dont on ne peut pas guérir, Farjasse renonça définitivement au barreau. Cette résolution lui coûta d'autant plus, qu'il avait conscience de sa valeur, et que le sens critique très aiguisé dont il était armé ne lui révélait que trop de quelle mince et pauvre étoffe est faite la réputation de certains orateurs. Mais il ne conçut du moins aucun sentiment bas de jalousie contre le camarade plus jeune et plus heureux qui abordait triomphalenj''.nt la carrière politique, à l'heure oîi il s'en voyaità jamais exclu. Même, l'admiration qu'il éprouvait pour cet homme, si richement doué de toutes les aptitudes qui lui faisaient cruellement défaut à luimême : la voix puissante, l'ampleur du geste, la prestance, les belles attitudes, Timpertur-

bable assurance, surtout! — cette admiration devint le fondement principal de l'amitié qui (lovait par la suite l'unir étroitement à Costalla. Il reporta sur lui toute son ambition déçue, toutes les convoitises de gloire qui avaient fait battre autrefois son propre cœur. Il entreprit de régler, de discipliner cette puissance oratoire qui bouillonnait comme une lave dans Tâme ardente de son jeune compagnon, d'affiner cette intelligence facile, mais dont la qualité lui semblait un peu vulgaire, de l'enrichir des connaissances qui lui manquaient et qu'elle se souciait peu d'acquérir, de lui révéler la complexité des questions qu'elle croyait posséder à fond alors qu'elle en avait seulement effleuré la superficie, — d'émonder, enfin, cette luxuriance de mots et d'images qui, en elle, risquait d'étouffer les idées. « Tu es, avait-il dit un jour à son ami, tu es ma revanche de la vie. J'étais un peu agacé, entre nous, de n'avoir pas pu y trouver l'emploi de mes facultés : tu me l'as fourni. Quand je t'ai connu, tu étais un garçon bien doué, — la plus remarquable platine que j'eusse encore rencontrée. Mais il y avait en toi du portefaix de Marseille... J'ai tâché de te dégrossir; et aujourd'hui cela m'amuse énor-

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mément de me dire, — dans la coulisse où d'ailleurs je me trouve à merveille, — que j'ai un peu contribué à faire de toi le premier rôle que tuesdevenu. Je me console ainsi de n'être rien, à quarante-huit ans, qu'un vieux garçon riche, sceptique, gourmand et goutteux. Tes idées politiques, — ou ce que tu appelles de ce nom, — ton suffrage universel, ta démocratie, tes nouvelles couches, etc., etc., me semblent, à parler franc, des choses absurdes et sauvages. Je suis bourgeois, « juste-milieu » jusqu'aux moelles, moi, et je m'en vante ! J'ai le physique d'un notaire, mais bien plus encore j'en ai l'âme; j'aime d'instinct tout ce qui est moyen, tout ce qui est régulier, tout ce qui est traditionnel; j'ai le respect de la correction et de la forme dont tu fais, toi, bon marché, car tu es né et tu mourras dans la peau d'un bohème. Je suis un garde-national de 1840, voltairien, mais conservateur ,.entends-tu bien, insurgé I ... Seulement, voilà! tu m^intéresses plus encore que tu ne me scandalises. Suivre ton jeu en amateur, marquer tespoînts, te conseillerdescoups, tout cela est un élément essentiel du vaste dilettantisme que je me pique de pratiquer avec quelque distinction... Je t'aime, d'ailleurs; je

te sais gré des sentiments délicieusement complexes que tu m'inspires, — tels qu'en devait inspirer, j'imagine, un de ces grands diables de barbares qui ont bousculé TEmpire romain, à un vieux petit byzantin très décadent et très subtil. Je te méprise un peu, parce que tu manques de tenue, de culture et d'esprit critique, et je t'admire en même temps parce que tu es une force... Quand tu parles, je commence par lever les yeux au ciel en me disant : Mon Dieu! que cet homme est commun! Mais si je continue à t'écouter, je suis obligé d'ajouter bientôt : Mon Dieu ! que cet homme est puissant I Et il me semble alors que je suis à Gaudebec, ma patrie, et que îe regarde passer le mascaret... »

En dépit des dehors gouailleurs qu'elle prenait volontiers, l'amitié de Farjasse pour Costalla était absolument sincère. Thérèse ne s'y trompait pas. Avec son infaillible instinct de femme qui aime, elle sentait que Michel avait en lui, non seulement un ami sûr, mais aussi un précieux conseiller. Gomme, de son côté, Camille reconnaissait à Thérèse précisément les mêmes mérites qu'elle avait découverts en lui, la sympathie et l'estime qu'ils s'étaient in-

spirées Tun à Taatre avaient pris à la longue le caractère d'une bonne et franche camaraderie, qu'altéraient seulement de loin en loin quelques discords passagers nés de la concurrence même des sentiments qu'ils avaient voués à Michel, de l'émulation passionnée qu'ils mettaient à l'aimer et à le servir. Et c'est ainsi qu'ils se trouvaient ensemble, ce jour-là, échangeant comme ils faisaient chaque jour entre cinq et six, leurs impressions diverses.

— Mais enfin, reprit Thérèse, quel peut être le but du misérable qui a écrit cet article?... Michel est inattaquable!...

— Sans doute; seulement vous savez comme moi que tout le monde ne l'est pas auprès de lui.

— Vous voulez parler d'Edouard?

— Eh ! oui, parbleu, d'Edouard ! De ce maudit Edouard qui est la tare, le point vulnérable, le défaut de la cuirasse de notre ami! Vous disiez tout à l'heure que les insinuations du Réfractaire sont ambiguës. Sans doute ! mais cela n'empêche pas que, pour qui sait lire entre les lignes, Edouard est évidemment désigné...

— C'est vrai, j'ai tout de suite pensé à lui.

— Parbleu I Et tout le monde aura fait ou fera de même, — sauf Michel toutefois ! Essayez , de lui révéler que son cher Edouard est un brasseur d'affaires dont quelques-unes au moins ne doivent pas sentir très bon! Est-co qu'il nous a jamais crus quand nous avons tenté de lui ouvrir les yeux? Est-ce qu'il vous croira, est-ce qu'il me croira davantage aujojird'hui ? Allons donc ! Vous savez bien quelle est la profondeur de son aveuglement, en tout ce qui concerne cet antipathique personnage ! Il nous rira au nez, en disant que nous sommes jaloux de Taffection qu'il a pour lui. Et si l'on cherche à démasquer les intrigues auxquelles ce rusé renard se livre dans Tombre, je le parierais, — ainsi que le citoyen Vindex paraît disposé à l'entreprendre, — je vous dis, moi, que Michel est homme à se jeter à la mer pour sauver son frère, dût-il se noyer avec lui ! Et voilà justement ce qui me fait peur !...

Un violent coup de sonnette retentit, et ils restèrent muets tous les deux, se regardant avec une sorte d'anxiété. Le parquet de l'antichambre cria sous un pas lourd; Costalla parut, la figure défaite, car sa promenade au grand air sur la terrasse du bord de l'eau et

le long du quai n'avait pu effacer complètement sur son visage la trace des profondes émotions de la séance. Il leur tendit la main sans parler, puis se laissant tomber pesamment dans un fauteuil :

— Ah ! mes amis, leur dit-il, je suis perdu!.. . Farjasse se dressa, d'un mouvement brusque, et jeta cette brève interrogation :

— Hein! Quoi? Qu'y a-t-il?

Alors Gostalla les mit en quelques mots au courant de ce qui s'était passé : Tirritation qu'il avait éprouvée lorsqu'on lui avait communiqué l'article du Réfractaire; les insinuations blessantes de l'orateur de droite qui l'avaient amené à la tribune; les interpellations injurieuses pleuvant sur lui des deux côtés de la Chambre ; le sang-froid avec lequel il avait d'abord tenu tète à ses adversaires; puis la colère qui l'avait gagné; son discours, bien commencé, se terminant en invective furieuse; et comment il s'était senti près de défaillir à la tribune, tant la rage l'ctouffait; comment il avait fui, désespéré; comment, enfin, il était venu...

— Calme-toi, je t'en prie, mon ami, disait Thérèse, du ton d'une mère qui parle à son

enfant. Tu t'es fait déjà bien assez de mal;... ne parle plus... tais-toi I...

Et elle pressait sa main, qu'il laissait pendre inerte; elle éventait doucement son front brûlant, tandis que Camille se promenait de long en large, les pouces enfoncés dans les poches de son gilet et grommelait d'un air rageur :

— Le coup de gueule!.,, toujours le sacré coup de gueule!... Ah! çà, mais il faudra donc le mettre une muselière toutes les fois que tu iras à la Chambre ! Belle besogne que tu as faite!...

— Voyons! Camille, ce n'est pas le moment de l'accabler ainsi, dit la jeune femme.

— Voulez-vous pas aussi que je lui fasse des compliments?... Ainsi, tu en es là! Tu as la prétention de gouverner la France, d'être un homme d'État, un vrai, — tu sais, de ceux d'autrefois, comme il y en avait sous la Restauration, sous la monarchie de Juillet, sous l'Empire, mon garçon, — et tu fonces aussi bêtement qu'un taureau sur le premier chiffon, rouge ou blanc, qu'on agite devant toi... Ah! ton filleul peut se vanter de n'avoir pas perdu son temps. aujourd'hui!...

A ces mots, Costalla se redressa et dit avec Fexpression d'une vive surprise :

— Mon filleul? Que diable a-t-il à voir dans tout cela?

— Tu le demandes? Eh! mon cher, mais c'est lui qui a les honneurs de la journée!... Salue en lui, je te prie, le brillant rédacteur du Réfractaire^ Fauteur de la charmante élucuhration dont la lecture a produit de si bons effets sur toi!...

— Comment! c'est lui?... J'aurais dû m'en douter. Ah! çà, est-ce quejevaislerenconlrer à chaque pas sur ma route, ce méchant drôle?

— J'en ai peur... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... As-tu vu ton frère?

— Non, il n'était pas à la Chambre.

— Je n'en suis pas surpris : c'est un homme si occupé!... Alors, tu ne sais pas encore ce qu'Edouard pense de l'article?

— Il doit penser comme moi, comme tout le monde, que c'est une infamie.

— Evidemment... mais enfin son sentiment particulier me semblerait intéressant à connaître. ..

— Pourquoi le sien plutôt que celui d'un auti^e?

W FIN DE RÉVK.

Camille le regarda bien en face; et, après un moment d'hésitation, il reprit :

— Pourquoi? Tu me demandes pourquoi?. . .

Eh bien! pour rien, mon ami... Une simple fantaisie que j'avais. . N'en parlons plus!... Je saute dans une voîtui e et je cours à la Chambre. Je ne serais pas fâché d'apprendre comment s'est terminée la séance, après ton départ... Je ne sais, mais il me semble qu'il doit y avoir eu du grabuge... Attends-moi ici pendant une demi-heure, le temps d'aller, de prendre langue et de revenir...

Au moment de sortir du salon, il s'arrêta, la main sur le bouton de la porte entr'ouverte :

— Au moins, l'as-tu bien donné ton coup de gueule, animal?

— Pour ça, tu peux être tranquille... j'étais en voix I répondit Michel, souriant malgré lui du ton de tendresse bourrue avec lequel lui était adressée cette question.

— Alors, ça n'est peut-être pas aussi grave que tu le crois, répliqua Farjasse. Et il sortit.

— Brave cœur!... ditCostalla. Puis, après un silence, il ajouta :

— Si tu savais, ma chère Thérèse, comme j'ai besoin de son affection, et plus encore de

la tienne, à ces heures douloureuses d'extrême lassitude, d'accablement, où je sens comme aujourd'hui retomber sur moi et m'écraser de sa masse le maudit rocher que je pousse!

— Si cette affection t'est douce, mon ami, pourquoi ne viens-tu pas plus souvent t'y retremper? Je comptais un peu sur ta visite, hier, après la Chambre... Est-ce que je ne t'attends pas tous les jours, à toute heure!... Il parait que tu avais affaire à Soisy... Tu y vas bien souvent, à Soisy. . . Oh ! je ne te le reproche pas, grand Dieu ! C'est ton droit : vas-y tous les soirs, si cela te plaît... Seulement, alors, pourquoi me dis-tu que tu te trouves bien ici? Tu vois bien que tu es mieux ailleurs... C'est lout naturel... et je ne t'en veux pas, va, mon ami...

La musique de cette voix lente et profonde lui donnait la sensation de quelque chose de suave qui l'enveloppait tout entier et qui le berçait doucement. Le tendre reproche inexprimé que contenaient les paroles de Thérèse, son pâle et douloureux visage, ses cheveux blanchis avant le temps, les souvenirs des jours heureux d'autrefois, au milieu desquels s'étiolait sa vie, tout disait à Michel combien cette femme l'aimait encore.

— Ah ! reprit-il, avec un accent pénétré, qu'elle ne lui connaissait pas — qu'il ne se connaissait pas lui-même, — j'ai été bien coupable envers toi, ma pauvre Thérèse 1,.. Tu étais le bonheur, le bonheur sûr, le bonheur tranquille et profond; et je t'ai sacrifiée à d'autres qui étaient... quoi ?... En vérité, je ne le sais même plus : le caprice d'un instant , le bref intermède du désir et de la satiété, et puis plus rien après, le néant!... Veux-tu me pardonner, Thérèse ?

— Il y a longtemps que c'est fait, cher ami. Laisse en paix tout ce passé, je t'en prie, ne le remue pas ! En y touchant, même comme tu le fais, d'une main qui veut être légère et pieuse, tu ferais remonter toute l'amertume qui s'est déposée au fond de moi ; et je ne *^eux pas, entends-tu bien, que cette lie trouoie l'affection, limpide comme du cristal, que je t'offre... Allons ! sois sage : ne parle plus, ne pense plus... Tu t'es surmené aujourd'hui : ton pauvre cerveau doit être à bout. Tu ne sais plus ce que ce tu dis, je t'assure... Repose-toi quelques minutes dans ce fauteuil... Veux-tu un coussin pour soutenir ta tête?...

En voici un très doux... appuie-toi dessus...

Là... bien... ferme les yeux... Et maintenant, dors, je ne ferai pas de bruit...

A travers ses paupières mi-closes, il la regardait aller et venir dans la pièce. Quand elle lui donna le coussin, il sentit sur son front un frôlement de doigts fins et menus qui lui révéla, pour la première fois de sa vie, cet infini d'immatérielle volupté, qui peut tenir dans la plus fugitive et dans la plus chaste caresse. Alors, sans changer de place, sans faire un mouvement qui modifiât cette attitude d'homme assoupi, où s'engourdissait délicieusement son corps épuisé, il se mit à parler de nouveau, lentement, avec la sorte de solennité que prend quelquefois la parole humaine dans le rêve.

— Écoute, chère amie, je suis las, las de Tambition, las des intrigues, las des luttes stériles, las delà popularité, las de tout, sauf de Tamour. Si tu veux, nous allons partir... Je t'emmène aux pays du soleil oîi je suis né. Je voudrais te montrer ma mer bleue, le triangle des voiles latines, les villas blanches perdues dans la verdure des tamaris et des palmiers... Et, après ma Provence, je voudrais te montrer aussi ritalie : Venise, Florence, Rome, Naples,

tous ces beaux lieux où il doit être plus doux qu'ailleurs de vivre et d'aimer.

Il allait, il allait, déroulant sous les yeux de son amie, un mirage de musées, de palais, de jardins merveilleux, de ruines grandioses, qu'ils visiteraient ensemble, au cours de la douce vie commune recommencée. Tout accablé que fût GostaUapar la fatigue de cette écrasante journée, son cerveau obéissait encore à une sorte de fonctionnement machinal, où la volonté, la réflexion n'avaient presque plus de part. Des images, des formes, continuaient à surgir spontanément dans le champ de sa pensée, sans que cette pensée fit rien pour les évoquer, car elle était frappée de la même torpeur que son êlre physique. Formes et images se transmuaient aussitôt, d'elles-mêmes et avec une prodigieuse rapidité, en grandes phrases fluides qui coulaient de ses lèvres sans effort, ainsi que s'épanche Feau d'une source intarissable.

Aux premiers mots, Thérèse s'était contentée de sourire. Un secret instinct, qui prouvait la profonde connaissance qu'elle avait acquise de cet homme, l'avertissait d'abord de ne pas prendre trop au sérieux ce beau projet do

voyage, lui rappelait combien de fois elle avait vu ce mobile esprit dupe de sa propre imagination et victime de cette loi de sa nature qui le condamnait à soumettre chacune de ses idées au grossissement trompeur d^une amplification oratoire. Puis elle avait jeté dans la corbeille à ouvrage une broderie qu'elle faisait; elle avait cessé de sourire, de se moquer des choses qu'il disait, et de les trouver folles; elle avait écouté gravement; elle s'était laissé prendre, comme il s'y laissait prendre lui-même, à ces paroles pleines d'azur et de soleil ; son visage s'était peu à peu transfiguré dans le rayonnement de l'ineffable bonheur entrevu ; et voici que maintenant, penchée en avant pour mieux entendre son ami, les yeux brillants et humides d'une joie céleste, la pauvre femme sentait sa pensée voler à la suite de la sienne à travers les espaces, franchirlesmonts et les plaines, planer en pleine lumière, et qu'elle murmurait, reconquise, vaincue par le prestige fallacieux des mots qui tombent d'une bouche éloquente et chcrio : « Si c'était vrai, pourtant 1... Partir, partir avec toi, quel rêve ! »

Tout à coup la porte s'ouvrit, et Farjasse entra dans le salon comme un coud de vent.

— Grande nouvelle, mes enfants, cria-t-îl.

Le Ministère est par terre!

Puis, s'inclinant devant Michel :

— Salut ! dit-il, à Monsieur le président du Conseil.

Costalla s'était levé brusquement :

— Ah ! çà, es-tu fou? demanda-t-il.

— Pas plus que toi, grand homme !... Après ton départ, la séance a continué. On a voté sur un projet de dégrèvement des sucres présenté par le Ministère et qui lui tenait fort à cœur. L'édifiante alliance de la droite et de l'extrême gauche, qui venait de se faire sur ton dos, n'avait pas encore eu le temps de se rompre... Le Cabinet a donc eu la minorité... Il se retire... Et, comme toi seul as dans la Chambre une autorité suffisante pour en constituer un autre, — comme ton discours, en dépit des insanités de la fin, qui d'ailleurs se sont un peu perdues dans le tumulte, contient, m'a-t-on dit, des parties superbes, un véritable programme de gouvernement, et prouve que tu es toujours, — heureux mortel! — le plus grand orateur de ce temps ; comme ton absurde incartade de ce soir ne suffit pas à te priver du bénéfice des deux années de sagesse que tu as bien voulu, sur mon

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conseil, donner en gage à la France et à l'Europe, — il résulte de tout cela et de bien d'autres considérations encore, que tu es Thommo du moment, l'homme nécessaire, et que le Président de la République ne peut, bon gré, mal gré, échapper à l'obligation de te confier la formation du nouveau Cabinet... Hein! que dis-tu de cette période-là? Si je parlais aussi bien en public, je serais peut-être ministre, moi aussi I...

Michel avait écouté, debout, avec une profonde attention, le rapport de son ami. Il lui adressa encore quelques questions, d'un ton bref, qui trahissait la violente émotion intérieure à laquelle il était en proie, — puis il se mit à marcher de long en large dans le salon. La lassitude, qu'exprimaient un instant auparavant son visage et ses poses, avait disparu soudain. Il relevait fièrement la tête, rejetait ses cheveux en arrière et caressait sa barbe ; un souffle d'orgueil gonflait ses narines, largement dilatées, comme si le pouvoir convoité depuis si longtemps et auquel il touchait enfin les eût remplies d'un parfum délicieux. L'arrivée de Camille, les importantes nouvelles dont il était porteur, avaient brusquement rappelé

à la réalité sa pensée qui vagaooadait au pays des chimères. Et maintenant, sans jeter un regard en arrière, elle courait, cette inquiète et fugace pensée, avec la même ardeur dévorante, dans une direction opposée.

Au premier mot prononcé par Farjasse, à la façon seule dont Michel s'était dressé, Thérèse avait compris Finanité de Tespérance qui pendant quelques minutes s'était emparée de son âme. Elle se renversa en arrière, du mouvement doux d'un lys dont la tige se brise, porta la main à son cœur et devint si pâle, que celui de ses deux amis qui se fût occupé d'elle à ce moment l'eût cru prête à défaillir. Mais ces douleurs muettes ne sont pas de celles qui attirent l'attention des hommes. Ils parlaient avec une animation extrême, gesticulaient et ne se souciaient pas d'elle, qui les regardait fixement de ses grands yeux mornes et désespérés. Blottie au fond de son fauteuil, elle restait là, immobile, pleine de stupeur, comme un oiseau atteint en plein ciel par la commotion d'un coup de foudre. Ah I combien elle avait eu tortde s'y laisser prendre, à ce leurre d'une félicité surhumaine que le cruel ne se souvenait déjà plus, sans doute, d'avoir agité devant elle ! . •• Mais ce n'est point

lui, c'est elle-même que Théroïque créature accusait de cette déception . « Pourquoi, pensaitelle, pourquoi Tavoir écouté? Pourquoi ai-je cru aux choses qu'il disait, alors que je devais si bien savoir qu'il n'y croyait pas lui-même, — ou qu'il n'y songerait plus deux minutes après qu'il les aurait dites? x> Elle poussa un soupir, passa la main sur sa figure, — et ce fut tout.

Gomme elle reprenait son ouvrage et se remettait à broder, Gostalla, le visage épanoui, se tourna vers elle et lui dit:

— Eh bien! Thérèse, tu ne dis rien... Que penses-tu de ce qui m'arrive?

Elle releva le front et, fixant sur lui son calme et clair regard, répondit simplement :

— Je pense que ce n'était pas la peine de me parler de l'Italie, — et que tu n'avais nullement envie d'y aller.

Il parut un peu embarrassé, puis reprit:

— Eh bien! c'est ce qui te trompe... Je me suis un peu emballé, c'est vrai, sur cette idée de voyage, mais je te jure que j'étais sincère.

— Oui, mon ami, je le sais... Je te connais bien« val.** Tu es toujours sincère; seule-

ment, tu changes souvent de sincérité, voilà tout...

— Ça, s'écria Farjasse, en éclatant de rire, c'est la définition de Topportunisme appliqué au sentiment... Bravo, Thérèse!... Et maintenant, à l'ouvrage, Michel! Viens travailler ton ministère, viens... Adieu, ma chère amie ; vous êtes un ange, c'est moi qui vous le dis... puisqu'il ne vous le dit pas, Tingrat ! . . .

Michel s'approcha d'elle et, lui tendant la main:

— C'est pourtant vrai, dit-il tout bas, que je me suis mal conduit aujourd'hui encore envers toi, ma chère Thérèse... Je ne sais pas comment cela se fait... C'est une fatalité, \Taiment... Si tu savais quelle tendre affection j'ai pour toi!

Elle se leva et, avec une souveraine noblesse d'attitude, de ton et de geste, prononça ces seuls mots:

— Tâche de faire grand: c'est tout ce que je te demande !

Ils partirent. Elle resta debout, droite et raide au milieu du salon jusqu'au moment où le grondement sourd de la porte cochère, qui se refermait, remplit la maison. Alors elle s'abattit tout

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d'ane pièce sur le canapé que surmontait le grand portrait de son ami et, la tète enfoncée dans un coussin, elle épancha en un flot de larmes silencieuses le trop-plein d'amertume qui débordait de son pauvre cœur. Et lui, dans le cadre formé d'une guirlande de lauriers dorés, — avec son geste d^athlëte et son encolure de taureau, — semblait fouler et meurtrir de tout son poids ce frêle corps de femme étendu à ses pieds.

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