‹ Finances contemporaines (volume 2)Chapitre 128 sur 229 · BURDEAU · texte numérisé non relu

BURDEAU

Décès de C'est vraiment un homme de grand cœur, de dévouedécembre 4894. ment, de travail, d'une vaste et lumineuse intelligence, un serviteur fidèle de la démocratie et du pays qui disparaît avec M. Burdeau. Appartenant à une famille sans fortune, il est envoyé à l'école primaire, puis placé en apprentissage chez un tisseur. Il cherche à s'instruire, entre comme boursier au lycée de Lyon, puis soutient sa famille tout entière du maigre produit de quelques répétitions ; il obtient de grands succès universitaires ; il est de la promotion de 1870 à l'Ecole normale, qu'il quitte pour s'engager dans l'armée de l'Est. Blessé

et fait prisonnier au combat de Sainte-Marie, il est interné en Bavière, au camp de Lochfeld d'où il réussit à s'évader, après deux tentatives infructueuses. Il rentre à l'Ecole normale, décoré pour sa belle conduite pendant la guerre. Agrégé de l'Université, professeur de philosophie à Saint-Etienne, à Nancy et à Paris, ses leçons et ses cours appellent l'attention sur le jeune professeur. Paul Bert, ministre de l'instruction publique dans le ministère Gambetta, le choisit comme chef de son cabinet. Le voilà au seuil de la vie politique. Il ne devait pas tarder à y entrer. Ses compatriotes du Rhône l'envoient à la Chambre en 1885, et là, par son rare mérite, il s'élève rapidement au niveau et au-dessus de toutes les tâches, de toutes les fonctions les plus laborieuses. Il est désigné, en 1886 et 1887, comme rapporteur du budget de l'instruction publique ; en 1889, comme rapporteur du budget des fmances et rapporteur général ; en 1890, il est un des cinq délégués du gouvernement à la conférence internationale de Berlin ; en 1891, il est nommé à nouveau rapporteur général du budget, puis rapporteur du budget de l'Algérie ; en 1892, il est élu vice-président de la Chambre, puis est chargé du rapport sur le renouvellement du privilège de la Banque de France ; en 1893, ses collègues le nomment, à l'unanimité, président de la commission du budget de 1894.

Les rapports et les discours de M. Burdeau sur les budgets, sur la situation de l'Algérie, sur le renouvellement du privilège de la Banque de France, sont et resteront des modèles de science, de vérité et de bon sens : de son langage pur, élégant, précis, la lumière jaiUissait éclatante ; les questions les plus complexes, les plus difficiles devenaient, sous sa plume ou sous sa parole, claires, intelligibles à tous, vulgarisées. Lorsqu'il avait étudié un sujet, qu'il s'agisse de politique ou de finances, de philosophie ou de philologie, il en était maître : avec ses connaissances spéciales, sa vaste ol haute éducation générale, il en élargissait le cadre ;

il lui donnait l'ampleur et l'aisance, la forme littéraire châtiée, la précision et la netteté dans la pensée, sans rien enlever à la solidité des arguments. Appelé au ministère de la marine, au moment où il faut organiser l'expédition du Dahomey, si heureusement terminée après seize combats et la prise d'Abomey, il montre de précieuses qualités d'administrateur prévoyant, ne laissant rien au hasard, préparant et assurant ainsi la victoire à nos armes.

Ministre des finances, il se consacre tout entier à l'une des plus considérables opérations de ce siècle, la conversion du 4 i/2 %. Il s'en occupe avec un soin minutieux ; il s'agit du crédit de TEtat et nul plus que M. Burdeau n'en fut le plus énergique défenseur. Qu'on relise aujourd'hui le discours qu'il prononça à la Chambre le 16 janvier, lors de la discussion de la loi de conversion du 4 1/2 %, son arrêté ministériel qui fixe les conditions et les détails d'exécution de cette loi, on verra que rien ne lui avait échappé : il avait tout préparé et tout prévu !

Son projet de budget de 1895 contenait les réformes les plus intéressantes ; elles sont encore présentes à la mémoire ; dans cette œuvre difficile, il mit, comme le disait M. Gasimir-Périer, tout son cœur. Porté à la présidence de la Chambre des députés, par le choix de ses pairs, aucun honneur ne lui fut plus sensible ; il exerçait ces hautes et délicates fonctions, avec une douce et ferme autorité, une bienveillance exquise, un tact et une impartialité auxquels chacun rendait hommage.

La vie de M. Burdeau peut être donnée à tous comme exemple ; en lui étaient personnifiés le travail, le patriotisme, l'honneur.

Nous pensons à cet enfant du peuple, au professeur, au député, au ministre, au président de la Chambre, qui, par son travail, son intelligence, sa persévérance, la droiture et la dignité de sa vie, s'est élevé au premier rang, mais que dire du confrère affectueux et bon, de l'ami si fidèle, de l'homme privé ?... Nous ne pouvons

maîtriser notre douleur. Nous pleurons un des hommes dont la France a le droit d'être fière,* un de ceux qui, en tous temps, à toute heure, lui auraient rendu encore les plus grands services ; nous pleurons l'ami qui nous honorait de sa vive affection et dont le souvenir restera toujours gravé dans notre cœur. M. Burdeau a été constamment supérieur à toutes les situations qu'il a occupées ; il les méritait toutes ; il les avait conquises par son travail incessant, qu'aucune difficulté ne rebutait, par ses connaissances étendues, son esprit droit, méthodique et sûr, par l'honnêteté scrupuleuse de sa conduite, de ses principes, par sa loyauté à toute épreuve. Sa mort est un deuil pour la nation, une perte considérable pour la patrie : ceux qui l'ont connu, estimé, aimé, restent plongés dans une douleur inconsolable qui s'accroît encore, en pensant à sa veuve désolée et à ses enfants qu'il chérissait si tendrement, à sa famille, dont il était la joie et l'orgueil et dont il restera la gloire.

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