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LE CANAL DE SUEZ

ACHAT PAR l' ANGLETERRE DES ACTIONS DU KHEDIVE

Un fait ffrave.

Sesconséquen ces.

Un

française.

Un fait grave, au point de vue français, le plus grave peut-être qui ait eu lieu depuis la guerre de 1870-1871, vient de se produire. La nouvelle de la convention intervenue entre le vice-roi d'Egypte et le gouvernement anglais a éclaté sur nous comme un coup de foudre. Elle a causé, dans le monde politique et financier, une vive et légitime émotion. L'Angleterre achetant pour 100 millions et traitant l'opération avec une rapidité extraordinaire, les 176,602 actions du canal do Suez appartenant au vice-roi, c'est-à-dire se rendant maîtresse de la moitié environ du capital-actions de cette grande entreprise, vient, elle aussi, d'inaugurer cette politique « des sûretés » que préconisait M. de Bismarck. Elle s'est assurée la route des Indes et, avec Gibraltar et Malte, elle a conquis la libre disposition de la mer Méditerranée. La question d'Orient, pour laquelle la France a dépensé son sang et son argent, n'est plus à Gonstantinople. Elle est à Suez, elle est en Egypte et, désormais, le canal de Suez est devenu une possession anglaise, un nouveau Gibraltar, fermant ou ouvrant, à la volonté de l'Angleterre, l'une des portes de la Méditerranée, dont le vrai Gibraltar garde l'autre.

L'entreprise du canal de Suez est une œuvre grandiose. Un Français en a eu rinitiative et a eu le bonheur de la conduire à bonne fin. Elle coûte aux capi-

(^LESTIONS ÉCONOMIQUES: 1872-1873 81

taux français plus de 400 millions. Dans la réalisation de celle œuvre que nous considérions hier encore comme une affaire nationale, cesl-à-dire devant proliler aux intérêts de notre pays, les difficultés ont été grandes, presque insurmontables. I^e canal de Suez n'avait pas de plus chauds partisans que les Français ; mais ses ennemis les plus ardents étaient les Anglais. L'Angleterre, en effet, juscfue dans ces derniers temps, avait suscité les plus grands embarras à la compagnie : elle n'avait jamais voulu croire à la possibilité de réunir les deux mers : ses premiers ministres, ses plus illustres ingénieurs avaient déclaré l'œuvre irréalisable. Il a bien fallu se rendre à l'évidence. Lorsque \v canal fut livré à l'exploitation, ce fut TAnglelerre qui souleva les plus vives critiques : puis, lorsqu'elle vit que l'œuvre de M. de Lesseps marchait et prospérait quand même, elle voulut l'atteindre dans son développement matériel, dans ses résultats financiers. Ce fut i son instigation, qu'une commission internationale, n'ayant d'autres droits que ceux que prennent la force rt l'arbitraire, s'installa à Constantinople, remania h»s tarifs de la compagnie de Suez, lui en imposa de nouveaux, malgré la résistance, malgré les protestations • le la compagnie. On avait voulu empêcher le canal de Suez d'e.xister : on avait voulu ruiner les actionnaires de cotte entreprise et l'entreprise elle-même : rien ne put réussir. Tous les navires, tous les vapeurs, toute Il marine marchande du monde entier prennent aujourd'hui la voie de Suez qu'on considère conmie la route \h plus sûre, la plus directe conduisant aux Indes et dans l'Extrême-Orient. Depuis deux années, les recettes du canal augmentent dans de grandes proportions. On voit, enfin, l'Angleterre elle-même obligée de se rendre i l'évidence, transformer ses navires «à voiles en navires I vapeur pour se servir du canal de Suez. Aujourd'hui, par une décision aussi prompte qu'inattendue, le gouvernement anglais s'empare du canal en en devenant le premier et le plus fort actionnaire.

Tous les profits à rAnglcterre

Avantages politiques.

Profits financiers.

Ce qui a motivé de la part de l'Angleterre un tel changement, ce sont assurément des raisons politiques de la plus haute portée. Nous avions hier, par le canal de Suez, une clé de la Méditerranée et cette clé pouvait ouvrir ou fermer, à notre volonté, la grande roule des Indes. Celle clé nous a été reprise. Ce n'est pas, en effet, une opération financière que le gouvernement anglais a voulu faire ; s'il avait désiré aider le Khédive, il n'avait qu'à lui laisser le libre accès de ses marchés ; si l'Angleterre n'avait vu dans le canal de Suez qu'une excellente affaire industrielle, ce n'est pas le gouvernement anglais, ce seraient des banquiers de Londres qui auraient prêté des capitaux au Khédive ou qui lui auraient acheté la part d'intérêts qu'il possédait dans l'entreprise du canal de Suez. En réalité, l'acte de vente des 176,602 actions du Khédive, c'est la prise de possession de l'Egypte par l'Angleterre ; c'est la route des Indes et de l'Extrême-Orient qui passe des mains de la France dans celles de la Grande-Bretagne.

Au point de vue financier, le gouvernement anglais a fait une excellente opération. Lre Khédive a vendu ferme ses 176,602 actions pour le prix de 100 millions : mais comme ses actions sont démunies de leurs coupons jusqu'en 1894, le dividende et l'intérêt de ces actions ayant été cédés pendant dix-neuf ans, aux porteurs des obligations du canal, le Khédive s'est engagé à payer l'intérêt de 5 % au gouvernement anglais sur cette somme de 100 millions jusqu'au jour où les actions rentreront dans le droit commun. L'achat des 176,602 actions du Khédive coûte fort peu, on le voit, à l'Angleterre ; car, en admettant qu'elle veuille emprunter le montant de ces 100 millions, elle les trouverait facilement à 3 % ou 3 1/2 % étant donnée la solidité de son crédit. Si elle paie ces 100 millions de ses ressources- et de ses réserves budgétaires, c'est un placement de fonds qu'elle aura fait à 5 % tout en s'assurant la possession complète des 176,602 actions qui lui donnent de si grands avantages politiques.

Esl-il besoin de dire que ce qui vient de se passer ,^*;?;f^;J^^ p***** | •'St un grave échec pour noire politique, pour notre i

pays, pour son influence à lexlérieur? L'émotion que ^

tout le monde a ressentie en apprenant celte nouvelle, h' prouvi* clairement. Cette opération a d'ailleurs été \

conduite avec une rare prudence et une grande habi- i

leté. Les précautions prises par rAngletentî, ce seci-et, \

ce silence, puis ce brusque dénouement ne rappellent- ;

ils [>as les circonstances dans lesquelles s'est conclu, i|

m 18<i0, le tniité de commerce avec PAngleterre, ce j

traité que MM. Uouher et Michel Chevalier avaient ^

préparé à l'insu de tous ? C'était lu une grande œuvix% i

dont les résultats furent féconds pour les deux pays ei j

qui. lorsqu'elle fut divulguée, produisit dans le monde j

entier une aussi grande émotion que celle ressentie j

dans ces derniers jours. Mais aujourd'hui les temps \

sont changés. Nous sommes loin, bien loin, des traités j

de 1800. L'Angleterre vient d'accomplir un aete <nii- i

traii-e aux vrais intérêts français. j

Quoi qu'il en soit, les récriminations seraient vaines, jJJj^JJJJJ 'J2 ^ il n'y a malheureusement plus qu'à s'incliner devant ce »• r>« grand fait accompli et en envisiiger toutes les conséquences. Le capital social de la compagnie de Suez est représenté par 400,000 actions. Pour avoir la majorité dans les assemblées, il faut disposer de 200,000 actions plus une. \jo gouvernement anglais en possède aujourd'hui 176,002 : les capitalistes anglais imiteront leur gouvernement, qu'on en sort convaincu, et voudront, eux aussi, devenir actionnaii*es de la compagnie de Suez. Avant un an, la majorité des actionnaires sera composée d'Anglais. A l'assemblée des actionnaires de Suez, en 187'i, 497 actionnaires représentant 57,714 actions assistaient à la séance : à la dernière assemblée, en 1875, 3'i,3i8 actions étaient déposées par 2'i8 actionnaires. Ne voit-on pas que, dès aujourd'hui, le plus fort actionnaire est le gouvernement anglais ? et que désormais, que ce soit dans un an, dans dix ans, ou dans dix-neuf ans, qu'il ail dès aujourd'hui ou dans

Graves conséquences possibles.

La Méditerranée lac anglais.

Opinion des capitalistes.

dix-neuf ans le droit de vote aux assemblées générales, il est libre, dès maintenant, de proposer toutes les modifications qu'il jugera convenables et, au besoin, il les imposera ! Qui pourra empêcher l'Angleterre de faire établir des droits de transit très minimes pour ceux de ses bâtiments qui traverseront le canal et d'augmenter, au contraire, les droits pour tous les navires étrangers et conséquemment pour les nôtres ? Qui empochera l'Angleterre de changer complètement l'administration française du canal de Suez et de la remplacer par des hommes qu'elle aura choisis ? Qui l'empêchera de transporter le siège social de la compagnie en Angleterre, au lieu de le laisser en Francs ? Le gouvernement anglais, en un mot, est aujourd'hui maître absolu d'une entreprise que la France a créée de ses propres ressources : il pourra en faire ce qu'il jugera le plus convenable à ses intérêts commerciaux et à sa politique. A son gré, il pourra ruiner ou enrichir les capitalistes français, suivant les mesures qu'il adoptera; dans tous les cas, l'intérêt politique qui lui a fait acquérir la plus forte part du canal de Suez, est contraire, absolument contraire, aux intérêts généraux de notre pays. (( Il faut, disait Napoléon P"" à Sainte-Hélène, il faut que la Méditerranée soit un lac français. » Aujourd'hui, la Méditerranée est un lac anglais.

Doit-on maintenant s'étonner que les spéculateurs, aussi bien que les capitalistes, aient salué par une hausse considérable sur toutes les valeurs du Suez, la nouvelle de la convention intervenue entre le Khédive et le gouvernement anglais ? Non, assurément. La bourse n'a envisagé, dans cette question, que le côté purement spéculatif. Elle s'est dit que si l'Angleterre achetait pour 100 millions, c'est-à-dire environ 570 fr. chacune, 176,602 actions qui ne doivent rapporter quelque intérêt que dans dix-neuf années, ce n'était pas acheter trop cher à 700, 750 et 800 francs, le titre entier, c'est-à-dire muni de tous ses coupons d'intérêt et de dividendes pendant dix-neuf ans. Ce raisonnement

(QUESTIONS ÉCONOMIQUES: 1872-1875 sa

paraîtra peul-ôtre exagéré : il repose cependant sur des lonnéos sérieuses. Le cours de la délégation Suez est le 050 francs. Le prix d'émission de la délégation a lé 270 francs. Or, la délégation représente, pour la bourse, la valeur des coupons à recevoir pendant dixneuf ans. Si donc le gouvernement anglais estime que Il nue propriété d'une action Suez vaut dès maintenant 70 francs, le monde financier a fait ce simple calcul; est que l'action Suez, avec tous ses coupons, vaut au moins ce prix de 570 francs, augmenté de la valeur 1'^ la délégation, soit 650 francs, c'esl-à-Jire 1,220 francs, M Ton base ses calculs sur les cours actuels de la Itourse. Si, au contraire, — et, à notre avis, c'est là le rai calcul, — on estime que la délégation Suez n«* doit Irc évaluée qu'à 270 francs, c'est-à-dire son prix d émiilon, l'action Suez entière vaut 570 francs -^ 270 francs, oit au total 8'i0 francs.

A un autre point de vue, un cumprend la siitisfac-

tion des actionnaires du Suez. Ils espèrent qu'avec un

iiissi puissant intéressé que le gouvernement anglais,

'uv> inlruMs financiers seront sauvegardés. Ils ne

NI ni in K'tc du gouvernement anglais, qu'une

• iMiiiiDii linancière, bien mi«*ux qu'une spéculation

iM.hiMjue. Ils se disent que le gouvernement anglais

\oudra encore, tôt ou tard, se rendre acquéreur de

nouvelles actions et, dans celte prévision, ils pensent

que les titrer monteront ù des coui*s plus élevés. Nous

ne disons pas qu'au point de vue du patriotisme, les

<<tionnaii*es du Suez ne sont pas affectés comme nous

• sonunes ; mais, au point de vue de leurs intérêts

matériels, ils ne peuvent que constater avec une réelle

' r.iclion l'importante plus-value que leurs titres

inMit d'acquérir.

M. Firdinand de Lesseps déclare qu'il considère ^J^lj^^^ comme un fait heureux cette solidarité puissante qui \a s'établir entre les capitaux français et anglais pour I exploitation, « purement industrielle et nécessairement pacifique », du canal.

Les événements Nous souliaitoiis que le VŒU et l'esDoIr clc M. de

la confirmeront- ^ . . r. > ^ ' i i

ils? Lesseps soient confirmes par les événements ; nous sou-

haitons que l'entreprise du canal de Suez ne soit qu'une exploitation purement industrielle et pacifique : car, dans ce cas, les résultats financiers seront grandioses ; mais, qui ne comprend, en présence de ce que vient de faire l'Angleterre, en présence de l'émotion que cette nouvelle a causée, tant en France qu'à l'étranger, qui ne comprend que maintenant seulement, les destinées financières ou politiques du canal de Suez commencent ? Qui peut prévoir ce que veulent faire les Anglais ? Qui peut prévoir ce que l'avenir réserve aux actionnaires d'une entreprise achetée, dans un but politique, par un gouvernement étranger ?

QUESTIONS ECONOMIQUES ET lUiNA.NCll::HES DB i87i A 1875.

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