LA CRISE DE SPECULATION
Crise prévue La crisc, prévuc depuis longtemps par les gens sages et prudents, a éclaté sur le marché de Paris et dépasse, en gravité, les plus mauvais jours de l'histoire fmancière de notre époque. C'est par centaines de millions que se chiffrent les pertes subies ; sur quelques titres, il s'est produit un véritable effondrement.
' Depuis moins d'un mois, TUnion générale est tombée importmcetie de 3,000 francs à 1,000 francs ; le Suez, de 3,500 francs à 2,000 francs ; la Banque des pays autrichiens, de 1,200 à 5UU francs ; les rentes ont perdu près de2 fraincs; le& fonds d'Etat étrangers, plusieurs unités ; les valeurs de placement de tout repos, telles que les Kifaiigations de la ville de Paris, du Crédit foncier, des compagnies ée «hemins de fer, n'ont pas échappé à ce courani vertigineux qui entraînait tous les titres à la dérive, les bons comme les mauvais, les valeurs d'épargne, comme celles qui étaient le plus recherchées par la spéculation. J^'udant la Bourse du i^ janvier 1882, notamment, on u boui-sc du
i,T' • y ^ , 1. • . . i.K/^ * . ?• 1 y janvier 18Si.
a vu 1 Lniun générale baisser de 1,100 francs; les actions (lu groupe de cett<î société, fléchirent dans des proportions considérables, entraînant à leur suite, Tensemblc des valeurs de la cote. A Lyon, les affaires sont suspêadues ; les pertes sont incalculables ; les ruines se sont accumulées.
OrU'S, le marché français a subi et traversé de nom- ^"®,!j^*enr breusi's crises. Sans remonter à des époques trop éloignées de nous, on peut citer celles du 5 juillet 1866. après Sadowa ; de mai 1867, au moment de Taffaire du Luxembourg ; de juillet 1870, âors de la déclaration de la guerre contre rAllema^Be. On se rappelle la gravité de la situation du marché pendant les versements des emprunts nationaux, pendant le fameux et trisletnent célèbre krach viennois; les liquidations embarrassées qui suivirent, en oclobre 1879, la liquidation des affaires Philippart ; les paniques du mois d'avril 1881, lors du conflit tranco-tunisien, Auciimie de ces époques agitées, flévTeuses, troublées, ne peut cependant être comparée à la situation actuelle, car jamais les engagen>enls à la hausse n'ont été pliis considérables, jamais les pertes n'ont été plus grandes, jamais la spéculation n'avait fait pshds de victimes car elle n'avait jamais eu mm pâus d'aussi nombreux adeptes.
200 FINANCES CONTEMPOKAINES
Le krach de QuelQues mois après le krach de Vienne, le Journal
Vienne '*• x
des Débals, publiait, sous la signature de M. Jacques de Reinach, un travail sur retendue des perles que cette catastrophe occasionnait. Il évaluait à 1 milliard 234 millions la dépréciation des valeurs à la suite de cette crise : la dépréciation était de 276 millions sur les fonds d'Etat, de 615 sur les actions des différentes banques, de 132 sur les actions de chemins de fer, de 212 sur les principales actions industrielles.
pa^rîs ^^^^^ ^'° ^^ ^'^^ établissait les mêmes calculs sur la dépréciation subie depuis un mois seulement par toutes les valeurs de la cote, on arriverait malheureusement à un total aussi effrayant que celui que nous venons de rappeler.
raîe""'°" ^éné- Rieii quc sur l'Union générale, les 2,000 francs de baisse que ces actions subissent sur les cours cotés au commencement du mois, représentent, sur les 300,000 titres, anciens et nouveaux, dont se compose le capital de cette société, une dépréciation de 600 mil-
suez ^^°"P® lions. Sur les titres du groupe de Suez, tant sur les actions que sur les parts civiles, parts de fondateurs et délégations, la différence, entre les plus bas cours actuellement cotés et ceux inscrits à la cote au 31 décembre dernier, n'est pas moindre de 300 millions. Los rentes. En ajoutaut à ces chiffres le montant de la perte
éprouvée par les rentes françaises, les rentes étrangères, les actions des institutions de crédit françaises et étrangères, celles des chemins de fer français et étrangers, on se fera une idée de l'étendue de la crise que les excès de la spéculation ont causée sur notre marclié.
Sans doute, l'expression numérique de la dépréciation subie par les valeurs pendant tout ce mois n'est pas rigoureusement exacte pour les capitalistes et les porteurs de titres qui ont gardé leurs valeurs en portefeuille ; leurs titres sont actuellement cotés plus bas qu'ils ne l'étaient il y a trois ou quatre semaines ; s'ils réalisaient aujourd'hui, ils vendraient moins cher, ils
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subiraient une moins-value ; mais, tant qu'ils ne vendent pas, cette dépréciation ne peut être assimilée, à vrai dire, à une perte réelle, accomplie, définitive.
Mais, pour les spéculateurs, pour les acheteurs à la^SSlSn*^** terme, pour tous ceux qui jouent à la bourse — et on sait combien malheureusement leur nombre s'en est accru depuis plusieurs années, — les prix actuellement cotés constituent une perte réelle, effective, qu'ils doivent payer aux agents qui ont exécuté leurs ordres. Le spéculateur qui, au commencement de ce mois, a acheté du Suez à 3,400 ou 3,500 francs, de l'Union générale à 3,000 francs, de la Banque des pays autrichiens à 1,200 francs, de la Banque des pays hongrois à 800 fr., des Banque ottomane à 900 francs, perd, à l'heure actuelle, des sommes considérables. En supposant que chacun des 60 agents de change de la bourse de Paris soit acheteur, pour ses clients, de 500 actions seulement de chacune des compagnies que nous venons d'énumérer, ce serait encore par centaines de millions que se chiffreraient les pertes de la spéculation. Tous ces spéculateurs, grands et petits, seront-ils en mesure, lors de la liquidation de fin de mois, de payer ce qu'ils doivent ? Combien s'en trouve-tril, parmi eux, qui auraient pu supporter une perte de quelques mille francs et qui ne pourront payer des différences se soldant par centaines de mille francs !
L'expérience prouve, en effet, que la spéculation perd toujours beaucoup plus qu'elle ne gagne. Un spéculateur réalise 50, 100 francs, 200 francs de bénéfice par titre dans une opération heureuse ; quand, au contraire, l'opération qu'il a entreprise lui cause une perte, il hésite longtemps avant de se liquider; la perte s'accroît, s'aggrave et tel qui croyait risquer peu de chose se trouve le plus souvent engagé au delà do ses ressources et ne peut payer.
Crise grave.
Ses conséquences.
Vieux errements, sages errements.
La crise est donc grave, très grave ; et ce n'est pas en en dissimulant l'intensité qu'on en atténuera les conséquences.
Ses conséquences sont malheureusement faciles à prévoir et à déduire. Il faudra : liquider les positions à la hausse des acheteurs qui n'auront pu solder leurs différences ; liquider les positions à la hausse de ceux qui, pouvant payer leurs différences, ne trouveront pas, cependant, à faire reporter leurs positions ou bien encore ne voudront plus courir de nouvelles aventures ;■ réaliser enfm de nombreuses valeurs de premier ordre, telles que rentes, actions et obligations de chemins de fer, pour se créer des ressources, soit pour prendre livraison de valeurs achetées à terme, soit pour payer les sommes énormes qui seront dues.
En présence de tels laits, est-il nécessaire d'ajouter que la hausse des valeurs, quelles qu'elles soient,, serait intempestive tant que la situation de place ne sera pas entièrement liquidée, que les comptes en souffrance n'auront pas été apurés et qu'on ne se trouvera plus en présence que de crédits indiscutables et indiscutés ? C'est alors que la haute banque, nos anciennes eî honorables institutions fmancières, tous ces banquiers de vieille roche dont la nouvelle école fmancière semblait depuis plusieurs années mépriser les conseils de prudence, c'est alors, disons-nous, que cette puissante et riche communauté fmancière pourra efficacement venir en aide à notre marché, si profondément troublé.
Le marché retrouvera alors le calme qui lui est nécessaire : capitalistes et spéculateurs reviendront peut-être aux vieilles doctrines fmancières, aux errements d'autrefois ; on comprendra enfm qu'on ne fait pas fortune en un jour et qu'on ne doit jamais abandonner les titres de tout repos, à revenu fixe, de père de famille, pour courir après ces valeurs « à la mode », comme nous les dénommions, il y a peu de semaines encore.
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Nous savons bien que, pour certains esprits peu au Prétendues courant des affaires financières, la débâcle qui a eu lieu paraît ôtre le résultat d'une coalition de vendeurs obstinés. On fera sagement d'en finir, une fois pour toutes, avec ces légendes. Il n'y a pas plus de coalitions à la baisse, dans les circonstances actuelles, qu'il n'en existait, il y a quelques semaines, quand on semblait justifier la hausse extravagante de certains titres, par les rachats obligés de vendeurs à découvert. C'était, disait-on alors, la lutte de la « banque juive » contre la a banque catholique » ; c'était une guerre de race et da rehgion transportée sur le terrain de la Bourse. Qu'y a-t-il de vrai, maintenant, dans tous ces racontars qui ont servi de thème à de brillantes déclamations, à de^ articles spirituels et à de perfides insinuations ? Il serait vraiment trop commode de dire, quand une valeur monte exagérément, que la faute en est aux spéculateurs à la baisse, et que c'est encore les spéculateurs k la baisse qu'il convient de rendre responsables, quand la baisse vient à se produire ! Si ces vendeurs à découvert, dont on a tant parlé, avaient existé autre part que dans l'imagination de ceux qui les ont inventés, jamais nous n'aurions assisté à des bourses aussi lamentables : les rachats de ces vendeurs auraient arrêté la dépréciation des cours.
La vérité est que la place de Paris, comme celle de La mérité : sur.
* *^ cnarge a la
Lyon, était surchargée à la hausse : tout le monde était i»au8se. acheteur. Quand on a voulu commencer à réaliser, les offres étaient trop nombreuses ; les deiTiandes, nulles ; le marché s'est effondré sous son propre poids et^, pour le relever, pour arrêter tout au moins le courant qui l'entraînait, il a fallu l'intervention de la haute banque dont nous parlions plus haut, de cette banque sérieuse, de la vieille école, qui comprend les personnalités leç plus éminente^du monde financier, qu'il soit catholique.
D'où est venu protestant ou Israélite. Tous se sont rencontrés dans la même pensée de secours et d'allégement à apporter au marché. C'était une œuvre de salut à accomplir, toutes les divergences d'opinion disparaissant.
^^Leçon à niédi- g|^ ^^ moius, Ics désastrcs qui viennent de frapper le marché pouvaient servir de leçon, ce ne serait encore que demi-mal. Si les spéculateurs devenaient moins hardis, si les capitalistes abandonnaient résolument les valeurs aléatoires pour se porter sur nos rentes nationales, nos valeurs de placement stable et sérieux, Ja crise actuelle, quelle que soit l'étendue des pertes subies, pourrait servir de salutaire exemple.
Malheureusement, on recommencera de plus belle quand le marché sera rentré dans l'ordre. La spéculation trouvera toujours à s'exercer et aura toujours de nombreux partisans.
sur^entetsefes- Nous rappclious plus haut les crises successives que
sembienu le marché de Paris avait traversées. Les exemples du
passé n'ont pu empêcher les folies du temps présent. Et, quand on s'étonne des cours fantastiques auxquels certaines valeurs étaient parvenues, quand on gémit sur la dépréciation qu'elles ont subie, faut-il rappeler des chutes retentissantes et oubliées aujourd'hui ?
^^ Vieilles va- Beaucoup d'acliounaires savent-ils que les mines d'asphalte de Pyrimont Seyssel, émises à 1,000 francs en 1837 ou 1838, ont été négociées publiquement à 10,900 francs (dix mille neuf cents francs) l'une, pour tomber l'année suivante à 1,550 francs, cinq ans plus tard, à 375 francs et, en 1856, à 60 francs. Depuis, on n'en a plus entendu parler. — Et les actions de la compagnie de Galvanisation du fer ? 3,000 francs en 1838 ; 230 francs en 1841. — Les mines de Decazeville? 6,500 fr. en 1846 ; et depuis ? — Et toutes ces actions diverses, Seyssel allemand, Seyssel belge. Bitume végéto-minéral et de couleur noire, dont la valeur a dépassé, en bourse,
2,000 francs ? et les actions du Mastic bitumeux végétal dont les prix se sont élevés jusqu'à 2,150 francs ! Que de ruines, que de désastres I
Espérons encore que, grâce aux interventions puis- situation à ensantes qui se produisent, notre marché financier pourra caimef^^ se relever et réparer les nombreuses ruines qu'il a consommées. Los capitalistes, les porteurs de titres ne doivent pas, à notre avis, exagérer le mal et les dangers et venir follement jeter leurs valeurs sur la place. Que des spéculateurs embarrassés ne puissent payer leurs différences, que d'autres ne soient pas payés de ce qu'ils ont à recevoir, ce ne sont pas encore de tels désastres qui empêcheront les rentes françaises de payer leurs coupons ; les compagnies de chemin de fer, d'encaisser leurs recettes ; les sociétés de crédit sérieuses, de faire leurs opérations courantes, normales, statutaires. Il n'y a donc pas lieu de s'effrayer outre mesure ; le mal est déjà assez grand sans que ceux qui n'ont jamais spéculé et ne connaissent môme pas le premier mot des opérations de la spéculation, se figurent que tout est perdu et crient « au feu » au lieu de se tenir cois.
Quant au gouvernement, nous ne pouvons croire qu'il se désintéresse de ce qui se passe sur notre marché financier et qu'il assiste, impassible, à la baisse des renies françaises, au désarroi qui règne parmi les actionnaires et les obligataires des compagnies de chemins de fer, ù la crise que traverse la bourse. Son propre intérêt est en jeu ; on dira que c'est la mauvaise politique qui a causé les mauvaises affaires ; on soutient un gouvernement sous la protection duquel les particuliers augmentent leurs profils ; on le combat, on vote contre lui, quand on perd de l'argent, môme par sa propre faute.
Responsabilité Sans doute, il serait souverainement injuste d'accuser
(lugouverne- ' '
ment. le gouvemeiTient d'être la cause de cette crise de spécu-
lation qui bouleverse notre marché, de cette fièvre de jeu, de fortune rapide, de ce désir de bien-être excessif, qui est le trait caractéristique de notre époque. Mais lorsque, sans parti pris, on examine la situation actuelle, en remontant à ses causes premières, on peut se demander si le gouvernement et les Chambres ont bien fait tout ce qu'ils avaient le droit et le devoir de faire dans la limite où leur influence et leur action doivent s'exercer.
sa^"ofiti'ïe^d'a?- Dcpuis longtemps déjà, on cherche à connaître, mais faires. cu vaiu, la poUtique commerciale, industrielle et finan-
cière du gouvernement. La politique pure a pris le pas sur les affaires et ce sont naturellement les intérêts qui en souffrent.
Les incertitudes, les tergiversations, les hésitations des pouvoirs publics sur la conversion de la rente, sur la question des chemins de fer, sur les traités de commerce à conclure avec les puissances étrangères, notamment avec l'Angleterre, ont depuis longtemps troublé de nombreux intérêts.
Combien de capitalistes et de rentiers ont vendu les titres de rente qu'ils possédaient, par crainte de la conversion ?
Combien d'autres ont hésité et hésitent encore à en acquérir et se sont laissés entraîner par les valeurs à brusques fluctuations, par les espérances de gains rapides ?
A un autre point de vue, est-ce que les crises financières qui se sont succédé depuis dix ans, sur les marchés étrangers et sur les nôtres, n'auraient pas dû montrer aux pouvoirs publics l'urgence qu'il y avait à apporter de profondes modifications à l'organisation financière, vraiment surannée, de notre marché, à nos
fois d'affaires et, surtout, à la législation de 1867 qui régit les sociétés ?
Notre politique flnancière et commerciale a manqué ^^ses.^ résultats de netteté, d'esprit de suite, de ligne de conduite ; on est arrivé aujourd'hui à ce résultat, c'est que la conversion, après avoir été pendant longtemps chose facile, est devenue, à l'heure actuelle, impossible ù réaliser; les rentes ont tellement baissé qu'on se demande à quel taux elles baisseraient encore si le gouvernement continuait à émettre des rentes amortissables pour l'exécution du programme Preycinet ; et c'est dans de pareils moments, que Ton menace les grandes compagnies de chemins de fer d'un rachat total ou partiel, ou bien encore qu'on laisse se répandre le bruit de réductions considérables dans les tarifs, réductions qui, si elles s'accomplissaient dans les conditions dont on parle, seraient la ruine de millions d'actionnaires et d'obligataires I
Nous espérons, répétons-le encore, que le marché et réformes "^^^ financier se relèvera de la crise qu'il traverse ; mais, on le voit, ce ne sera pas trop que de réclamer la bonne volonté et l'énergie de tous ; la haute banque et les capitalistes doivent surtout et avant tout compter sur eux-mêmes ; mais ils ont le droit de demander au gouvernement et aux Chambres une politique financière et commerciale exempte de tergiversations et d'incerti* tudes, une législation flnancière nouvelle en rapport avec les faits et les besoins nouveaux.