LES GRANDS TRAVAUX DU SIÈCLE
Le xix* siècle occupera certainement une large place ei'ie pro^é^*"'* dans l'histoire de la civilisation. Il tient sa gloire littéraire d'œuvres qui ont été non seulement d'une beaulé puissante, mais aussi d'une haute utilité morale. Sa 0oire scientiflqu^ est consacrée par les progrès les plus
rapides et les créations les plus étonnantes, navires à vapeur, chemins de fer, télégraphes ; la science a triomphé non seulement par ses découvertes spéculatives et théoriques, mais encore et surtout par ses merveilleuses applications. Il aura enfm une gloire qui lui est propre, que nulle autre époque ne saurait lui disputer, celle d'avoir multiplié les rapports entre les diverses parties du globe, entre les races qui l'habitent, d'avoir créé des liens plus étroits entre les nations et contribué ainsi, au milieu même des plus grandes catastrophes politiques, à rapprocher le monde de cet idéal encore lointain, la paix universelle.
Grands ira- Grandes lignes internationales de chemins de fer sil-
■ Vaux rGâllSGS
lonnant l'Europe d'une extrémité à l'autre; vastes entreprises de navigation couvrant les océans de vaisseaux rapides et sûrs ; vastes voies maritimes ouvertes à travers les continents, canal de Suez, canal de Panama ; réseaux télégraphiques enveloppant la terre presque tout entière : tels sont les grands travaux du siècle, ceux du moins qui sont déjà réalisés ou que nous voyons s'achever sous nos yeux.
D'autres non moins grands, non moins hardis sont projetés et seront accomplis sans nul doute quand le siècle se fermera. Notre temps aura bien mérité des générations futures auxquelles il aura légué un admirable outillage, d'un entretien facile, d'une valeur énorme, d'une utilité universelle.
Progrès et ri- Qu a fait rcssortir — • et avec raison — ce caractère général d'utilité des grands travaux de notre époque, soit au point de vue matériel, soit au point de vue moral. Il est encore un autre trait qui leur est propre, qui les distingue de la plupart des œuvres léguées par les autres siècles : c'est que, loin de ruiner ceux qui y ont pris part, ils leur ont été profitables et les ont enrichis.
Ceux qui se sont intéressés dans les grandes entreprises de chemins de fer et, depuis le début, sont restés
chesse.
fidèles à leurs compagnies, ont vu leurs capitaux s'accroître et produire des revenus élevés.
Le canal de Suez, cette tentative si audacieuse, s-i contestée à Torigine, a largement récompensé les actionnaires courageux et persévérants qui ont donné le concours de leurs capitaux à l'exécution de ce magnifique ouvrage. Voici qu'aujourd'hui la clientèle de ce canal s'accroît dans de telles proportions qu'on craint de le voir devenir insuffisant, qu'on réclame un autre canal et que, dès à présent, on peut réduire les tarifs, en prévision des futurs accroissements de trafic. On a vu se réaliser les promesses de M. de Lesseps lors de sa création, les produits s'augmenter graduellement, la prospérité annoncée grandir au point d'inspirer l'envie et les regrets des nations qui, jadis, attaquaient l'entreprise. L'Angleterre a cru nécessaire de s'y attacher dans la plus large mesure en achetant les actions possédées par le khédive d'Egypte, en réclamant sa part d'influence dans les conseils de la compagnie. Et l'on comprend si bien maintenant la valeur industrielle d'une œuvre de ce genre, que le gouvernement anglais se montrerait disposé à fournir des fonds pour le creusement d'un second canal et que M. de Lesseps déclarait tout récemment pouvoir l'exécuter avec les seules ressources de ses actionnaires.
Canal de Suer.
Le canal de Panama ne paraît pas devoir donner de „J^^** ^"^ ***' moindres résultats que ceux obtenus par le canal de Suez. Celui-ci a été une première expérience qui a eu sa période d'essais difficiles et de tâtonnements laborieux. C'est avec une sûreté d'exécution bien plus grande qu'on peut procéder aujourd'hui. On en juge déjà facilement par la rapidité avec laquelle ont été effectuées successivement les études, l'organisation des chantiers, l'accumulation du matériel et la mise en œuvre définitive. En ce moment, les travaux sont poussés avec une activité qui permet de prévoir que l'époque
primitivement fixée pour rachèvement du canal pourra être devancée.
Ce résultat est, à tous égards, désirable ; il est du plus grand intérêt pour l'entreprise que la période d'exploitation soit ouverte aussi promptement que possible ; car on peut afQnner que, dès que le canal aura été livré à la circulation, armateurs et marins se hâteront de l'utiliser.
bénéS^de^cc Lorsqu'on exécuta le canal de Suez, certains doutes, que nous a ap- entretenus par les adversaires de l'œuvre, planaient
pris Suez,
encore sur son utilité future, sur les facilités qu'il devait offrir, sur la sécurité qu'on y trouverait. Il y avait, pour le promoteur de l'entreprise, une longue initiation préalable du public qu'il fallait convaincre et, pour les futurs clients du canal, une sorte d'éducation à faire. Le succès, même assuré, ne pouvait d'ailleurs être complet dès le début ; l'ouverture de la nouvelle voie maritime devait apporter des modifications sensibles dans le régime de la navigation entre l'Europe et l'Extrême- Orient. Ce ne fut, en effet, qu'après avoir observé, constaté les conditions dans lesquelles allaient se pratiquer désormais les relations maritimes à travers le canal, que nombre d'armateurs se décidèrent à s'en servir, à adopter le nouveau parcours, à transformer leur flotte, à augmenter la rapidité et le tonnage de leurs navires.
Le canal de Panama n'aura vraisemblablement pas ce long stage à subir. Il trouvera, dès son inauguration, une clientèle toute prête. Les armateurs n'hésiteront pas à l'iutiliser :; il sera, d'ailleurs, aussi avantageux aux voiliers qu'aux navires à vapeur, donnant accès sur deux mers pleinement ouvertes et exemptes des dangers que présente la mer Rouge. L'initiation est achevée, féducation complète ; la grande et la petite marine se hâteront de profiter des avantages que leur offrira la voie interocéanique. Il est donc permis d'espérer que le gain sera immédiat, que la période productive s'ouvrira avec le canal même et que les capi-
taux engagés n'auront pas longtemps à attendre les dividendes désirés et mérités.
Il semble donc qu'il soit habile autant que sage de liàter l'achèvement du canal ; tes intéressés seraient ainsi appelés à recueillir plus tét les bénéfices d€ l'exploitation, tandis que d'autre pari une économie considérable serait réalisée sur les intérêts des capitaux engagés dans Tentreprise.
Or, d'après les renseignements récemment publiés, d'après les prévisions du directeur général des travaux, il paraît certain que le temps antérieurement fixé pour l'exécution du canal pourrait être sensiblement abrégé. Il importe en effet, à tous les points de vue, que l'activité universelle jouisse bientôt de ce nouvel agent de prospérité et de civilisation.
Toute grande œuvre nouvelle en provoque d'autres; Grands traelle stimule l'esprit d'entreprise ; elle inspire une gêné- ^*" **''** ° reuse émulation. Alors que des millions de navires franchissent le canal de Suez, alors qu'on veut réaliser le percement de l'isthme de Panama, peut-on tarder plus longtemps à réaliser des projets non moins utiles peut-être, mais assurément moins coûteux ?
Pour ce qui touche particulièrement les intérêts de percement du
1 T^ j •. v-A* 1. ^ A- jt j Saln^Be^nard,du
la France, on doit hâter 1 exécution dune grande voie Mont-Bianc ou au ferrée internationale qui préserve notre pays de la con- ^""p'°°* currence redoutable créée par l'ouverture du Saint- Gothard. Que les hommes spéciaux se prononcent entre les projets en présence : Petit-Sainl-Bernard, Grand- Sainl-Bernard, Mont-Blanc ou Simplon ; mais qu'on se décbde enfin et, dût-on se borner aux seules ressources de l'industrie privée, qu'on se décide à ouvrir une route qui nous est nécessaire et qui doit, en même temps, être utile aux pays voisins.
Faut-il dire enfin qu'il n'y aura jamais de réseau euro- ^^^^^^^""^"^ péen complet tant qu'un chemin de fer n'aura pas relié la terre française au sol anglais 7 Le tunnel sous la Manche a été reconnu praticable ; les dépenses qu'il
peut entraîner n'ont rien qui excède les forces des deux plus grandes puissances financières du monde. II doit s'exécuter. L'idée, il est vrai, rencontre de l'opposition en Angleterre ; mais cette opposition tient à des causes et à des impressions purement passagères. Les susceptibilités nationales s'apaisent, les animosités se calment et se taisent ; ce qui triomphe à la fm, c'est la conscience des intérêts réciproques et des communes destinées.
L'exécution de ce bel ouvrage compléterait dignement l'ensemble des grands travaux de notre temps et donnerait un remarquable caractère d'unité à l'histoire industrielle du xix^ siècle.