IV. LA BOURSE
Tsa
La Bourse en Au milicu dc CCS événements, de cette agitation, do cette fièvre, qu'était-ce que la Bourse il y a cent ans ? Où se tenait-elle ? Combien de valeurs y négociait-on ? Quel était le nombre des agents chargés des négociations ? Ces souvenirs historiques ne sont peut-être pas sans intérêt.
Jusqu'en 1724, la Bourse se tenait sur la petite place du Change, située dans la grande cour du palais de justice, au-dessous de la galerie Dauphine, du côté de la conciergerie. Puis elle sïnstalla à l'hôtel de Nevers. Elle émigra ensuite dans un couvent, dans une éghse, au Palais-Royal, et, avant d'être fixée dans le monument actuel inauguré le 6 novembre 1826, elle se tenait dans un hangar situé entre les rues Feydeau et Notrc- Dame-des-Victoires. C'est là que la Coulisse a pris son
nom. Spéculateurs et courtiers se t^uaieiiL, en effet,
lans une « coulisse » qui aboutissait à la salle des
:^enls ; c'est là qu'ils faisaient entre eux des affaires,
Ijasées sur les qours du parquet qu'ils étaient à même
l'entendre.
Il y avait, en 1789, huit valeurs, subdivisées en cou- s vaioms à la ]>ures diverses, cotées à la bourse de Paris et soixante au/ouruhui.' agents de change pour les négocier. Que les temps sont <*l]angés ! Nous avons aujourd'hui 800 valeurs cotées ; It'S opérations annuelles des agents de change dépassent 30 milliards ; et nous avons toujours le même nombre d'agents, 60, qui, bon an mal an, pour rémunérer un capital d'environ 150 millions, valeur de leurs • barges, perçoivent une vingtaine de millions au moins de courtages.
Comparer le mouvement des affaires de bourse et de redit traitées par les 60 agents de change de l'année J789, aux affaires au comptant et à terme, fermes et à primes, négociées aujourd'hui par les 60 agents de liange de l'année 1889, serait chose difficile, mais cependant bien tentante pour les amateurs de statistique graphique. On pouvait faire quelques millions l'affairés de bourse en 1789. Comparer les millions de 1789 aux 30 milliards de nos jours, c'est exactement ">mme si on dressait une échelle de quelques cenlilètres à côté d'une tour Eiffel de vsdeurs mobilières iiaute de 300 mètres.
Que pouvaient représenter, comme capital nominal, çcsvaicursrc. les huit valeurs cotées en 1789? A peu près 200 ou SSo'^îiinuSs 'de 300 millions. Que représentent, en capital nominal, non j^'^iîûiiVS pas les valeurs mobilières cotées à la bourse de Paris, J'^^'^'hui. mais seulement celles qui appartiennent aux Français en 1889? Environ 80 milliards. Quel splendide graphique il serait possible de faire I Ce ne serait plus, cette fois, une tour Eiffel de valeurs mobilières qu'il faudrait éle- \er, mais bien plusieurs tours qu'il conviendrait de iuperposer les unes aux autres.
Titres de négociation courante.
Cours des vi leurs cotées.
Les valeurs qui se négociaient à la bourse le l^"" janvier 1789 étaient les suivantes : actions des Indes de 2,500 livres ; portions d'actions de 1,600 livres ; emprunt d'octobre de 500 livres ; billets de la loterie de 1780 à 1,200 livres ; billets prime de 1788 et de 1789 ; loterie d'avril 1783 à 600 livres le billet ; loterie d'octobre 1783 à 2,400 livres le billet ; quittance de l'emprunt de 1782 ; emprunt de 125 millions ; emprunt de 80 millions, billet et bulletin de cet emprunt, billet sans bulletin, bulletin seul, reconnaissance du bulletin ; emprunt du domaine de la ville de Paris, séries non sorties ; emprunt de novembre 1787, chances de billets, viager provenant des chances ; actions de la caisse d'escompte ; quittances en échange des actions des eaux. Enfm, les cours des changes d'Amsterdam, Hambourg, Madrid, Cadix, Gênes et Londres.
En réalité, les titres de négociation courante, pour employer l'expression usitée de nos jours, étaient les actions des Indes, les titres des emprunts de 125 et 80 millions ; les billets de la loterie royale ; les actions de la Caisse d'escompte ; les quittances en échange des actions des eaux ; les chances des billets de loterie : soit, en somme, sept à huit valeurs subdivisées en coupures de diverses dénominations.
C'était surtout sur les actions des Indes et celles de la Caisse d'escompte que se concentraient toutes les affaires. Les billets de la loterie jouissaient d'une grande faveur ; les titres de rentes ne donnaient lieu qu'à de rares négociations. L'énumération de toutes ces valeurs tient quelques lignes du Journal de Paris ; c'était la cote de la Bourse d'alors et il est intéressant de voir à quels prix ces principales valeurs se sont négociées pendant l'année 1789.
Les actions des Indes valaient 1,815 livres le 31 décembre 1788 ; 1,840 et 1,837 le l^'' avril 1789 ; 1,762 et 1,765, le 1^^ juillet ; 1,840 et 1,845 le 1" octobre ; 1,840 le 31 décembre 1789.
Les actions de la Caisse d'escompte cotaient 15 cours le 31 décembre 1788 : 4,190, 95, 200, 5, 10, 5, 4,200, 198, 95, 92, 90, 85, 75, 80. Le 1" avril 4,148 et 4,155; le 1" juillet 4,265 et 4,278 ; le 1" octobre 3.650 et 3,695 ; le 31 décembre 1789, 14 cours sont mentionnés dans le bulletin du Journal de Paris : les actions débutent h 3,670 et clôturent à 3,740. Elles avaient baissé, pendant Tannée, de ^40 livres, tandis que les actions des Indes avaient haussé de 35 livres.
Les appels réitérés du Trésor à la Caisse d'escompte . ngageaient déjà quelques poi^aurs de litres à vendre; ils faisaient « un arbitrage », pour employer le mot
♦ ncore en usage aujourd'hui, en faveur des actions de.- Indes. La compagnie paraissait être en bonne situation
• t, en môme temps qu'on voit ses actions hausser, on lit, dans les feuilles de l'époque, les mises en vente de produits divers qu'elle a importés en France.
Pendant cette môme année 1789, les titres de rente de leniprunt de novembre 1787 étaient les seuls qui donnaient lieu à d'activés négociations. On ne compe pas moins de 21 cours le 31 décembre 1788. A cette date, ces titres valaient 736 livres au plus haut et 720 livres au plus bas. Le 1" avril 1788 nous les trouvons à 770 et 767; le l'"- juillet à 827 et 829 ; le 1*' octobre à 816 et 830 ; le 31 décembre 1789 cette rente clôture ii 780 après 787.
Ces nombreuses fluctuations qui se produisent de nos jn^'^'r^àn^J.^!*"* jours sur grand nombre de valeurs et auxquelles nous sommes fort habitués, devaient en 1789, tout comme de nos jours aussi, causer des ruines non moins nombreuses. Les journaux de l'époque racontent qu'un agent de change « qui avait le plus gagné à l'agiotage » fit banqueroute de 5 millions. On se croirait, en vérité, au mois de décembre 1888. Nous venons d'assister à une semblable faillite. « Cet agent de change ne jouit pas moins (ajoutent les Etrenncs financières auxquelles nous empruntons ces renseignements), du revenu d'une terre de 37,000 livres de rente, qu'il a achetée rous le
Pertes krachs.
La prise de la Bastille. Calme lie la Bourse.
ft nom de sa femme, moyennant quoi ses créanciers n'y peuvent pas touclier. »
Presque en même temps, une bande dirigée par un sieur Pinet fit un « krach » de 53 millions. Il empruntait de l'argent à 60 % et « faisait accroire qu'il y gagnait encore beaucoup. A peine s'il se mêlait des affaires de bourse ; ses spéculations portaient sur les loteries. »
Néanmoins, pendant cette année 1789 si tourmentée, si agitée, la bourse en somme est en hausse ; elle ne craint rien ; le pays crie misère ; les emprunts publics échouent ; on fait appel à des souscriptions volontaires et à toutes espèces d'expédients ; la rente monte, tant il est vrai, à toutes les époques, que les capitalistes et les rentiers ne prennent peur d'un fait et d'un événement quelconque et ne réalisent que quand ce fait est accompli. Ils s'effraient toujours trop tard et ont, trop souvent, confiance trop tôt. Les rentiers de 1789 sont bien de la même famille que les rentiers du siècle actuel.
Voici, par exemple, un fait considérable, la prise de la Bastille : il peut sembler, aujourd'hui, que cet événement ait dû exercer une grande influence sur les cours de la Bourse. Les coups les plus terribles étaient portés à la royauté ; la souveraineté populaire s'affirmait et montrait sa force et ses volontés. Quelle a été l'attitude du marché dans les jours qui ont précédé et suivi le 14 juillet 1789? Voici, à un mois de distance et à des dates intermédiaires, les cours extrêmes inscrits sur les actions des Indes, celles de la Caisse d'escompte et les titres de l'emprunt de novembre 1787 :