DÉCEPTIONS ET SPÉCULATION
Le calme et la tranquillité en politique et en finances, conciorion. lit une absolue nécessité pour résoudre les embarras cumulés depuis longtemps, car les dettes publiques, I s emprunts, les impôts, les charges imposées aux citoyens ont une limite. A force de bourrer une machine i la fait éclater et l'Europe, comme un joueur qui . j.uise ses dernières ressources, risque de se lancer • lans des guerres insensées pour essayer de modifier la triste situation dans laquelle elle se trouve. Elle a usé <[ abusé des impôts et du crédit. Au siècle dernier, Ifume disait au parlement anglais: « Il faut qu'une nation tue le crédit public ou que le crédit public tue une nation. » A en juger par l'état des budgets euro- I^éens, les paroles de Hume menacent de se réaliser. En présence des difficultés contre lesquelles l'Europe débat et qui, disons-le au risque de passer pour un ' ssimiste et un alarmiste, compromettent la paix du monde, il ne faut pas se lasser de réclamer l'union i:ntre tous les citoyens, l'apaisement des esprits, une politique économique et financière prudente, modérée. Commerçants, industriels, ouvriers, tous ceux qui tralillent, luttent et peinent chaque jour, toute cette masse compacte de rentiers qui ont péniblement amassé et conservé quelques économies pour leurs vieux jours, désirent ardemment le calme en politique intérieure et extérieure, la prudence même excessive en politique financière.
La sagesse, cette sagesse que M. Thiers recorHman-
'iait sans cesse aux partis politiques comme le souve-
i.iin bien, devrait être la loi de tous. Ce calme et cette
gesse sont indispensables pour permettre au pays de
ipporter ses lourdes charges, pour qu'une période
- prospérité, de réparation et de progrès, succède enfin
à l'année de déceptions et de spéculation qui s'achève.
L'année 1896 n'a épargné à aucun pays les soucis et sitaaUon ene-
rieure. Incideuui les inquiétudes. nombreux.
En Europe, la question d'Orient avec son cortège de préoccupations politiques et financières; en Afrique, le Transvaal et l'agression du D' Jaineson contre les Boers, la crise des mines d'or ; l'abandon et la capitulation de Makalé, le désastre d'Adoua, toute la campagne malheureuse des Italiens en Erythrée; puis, la question égyptienne avec Texpédition anglaise contre les derviches, l'occupation de Dongola, les procès avec la caisse de la dette ; en Amérique, le message belliqueux de M. Cleveland à propos d'une question de frontières entre l'Angleterre et le Venezuela, message qui sème la panique aux bourses de Londres et de \ew-York ; la continuation de l'insurrection de Cuba 'ontre laquelle l'Espagne lutte avec tant de courage ; l'agitation des partisans de l'argent et de l'or au sujet 'le la future élection présidentielle, agitation terminée par la victoire de Mac-Kinley sur Bryan; en Extrême- Orient, les négociations entre la Chine et la Russie, conséquences de la guerre sino-japonaise ; le voyage de Li-Hung-Chang en Europe ; les affaires de Siam : la prise de possession de Madagascar comme terre française, après de longues discussions pour savoir s'il valait mieux conserver ou abandonner le protectorat sur cette grande île; tels sont les faits principaux de la
politique extérieure qui ont occupé presque chaque jour l'opinion publique européenne et ont été suivis, chez nous, avec une attention soutenue.
Ni la question d'Orient, ni la question égyptienne, ni les affaires de l'Erythrée, du Transvaal, de Cuba, ne pouvaient nous laisser indifférents. La France a engagé des capitaux considérables en Turquie et en Egypte ; elle détient plus de trois milliards de titres italiens ou espagnols et plus d'un milliard de ses épargnes est malheureusement allé s'enfouir dans les papiers du Transvaal et autres titres aléatoires. Les intérêts de notre commerce, plus peut-être que ceux de nos ' capitalistes, devaient être éveillés par la lutte entre les deux candidats présidentiels, Bryan et Mac Kinley. Un avenir prochain dira si le protectionnisme du futur président des Etats-Unis est moins nuisible à notre pays que ne l'auraient été les doctrines monétaires de son concurrent. Les préoccupations que" causent nos possessions lointaines, surtout Madagascar, sans parler des dépenses qu'elles suscitent, n'ont pas cessé. L'année politique extérieure, envisagée au point de vue français, ne s'est donc pas écoulée sans nuages. ^ France et Rus- jvjais un fait Capital a fait oublier cette succession Visite des sou- d'évéucments et les domine tous : c'est la visite du
verains russes.
i/entente cor- tsar et dc la tsarmc en France; c est 1 échange de paroles amicales prononcées au nom de la Russie et de la France; c'est l'affirmation solennelle de l'entente cordiale qui règne entre les deux pays. La réception faite à l'empereur et à l'impératrice de "Russie a été une longue ovation.
fleure
^f;||uati<M» inté- \u point de vue politique intérieur, l'année i896 présente un caractère particulier : la lutte est ouverte entre les défenseurs d'un ministère progressif, partisan de la revision du Sénat et de l'impôt sur le revenu, et ceux qui préfèrent un ministère modéré, cherchant à
réaliser des progrès mûrement étudiés et réfléchis, ne voulant ni guerre contre le Sénat, ni réforme fiscale violente bouleversant tous les intérêts.
Qui ne se rappelle, au début de cette année et pendant le premier trimestre, les procès de « chantage » de presse, à la suite de l'instruction ouverte après la mort du jeune Lebaudy ; ceux du Sud de la France ; le réveil de la question de Panama, les discussionssur l'impôt sur le revenu, la lutte entre la Chambre et le Sénat, les votes favorables au ministère Bourgeois au Palais-Bourbon et hostiles au Palais du Luxembourg,, la manifestation faite aii champ de courses d'Auteuil, puis la démission du cabinet Bourgeois et son remplace- ^g*-^'°®^ ^^^" ment par le ministère Méline ? Nous nous livrons àr .m. Loubet.pré-
'^ sident du SeiiaL
nos petites querelles intérieures et, pendant que la m. Brisson, pré- Chambre réélit M. Brisson comme président et que le chani^re. Sénat appelle M. Loubet à sa tète, l'empereur d'Aile- .ilnlma^e^fa? magne célèbre à Berlin le 25* anniversaire de la fonda- îe^'ia'fon'daUo» tion de l'empire. Après avoir lu son message, il prête, ^e rempire. devant l'étendard de la garde, le serment « de soutenir l'honneur du peuple et de l'empire, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur », au cri de : « Un empire, un peuple, un Dieu! »
La discussion du projet d'impôt sur le revenu, proposé par le cabinet Bourgeois, avait donné lieu à de brillantes discussions auxquelles avaient pris part say.'^'^^ ^^ '^^ MM. Poincaré, Méline, Jaurès, Léon Say dont la mort prématurée est un deuil inoubliable, une perte irréparable pour la science économique et les doctrines libérales. Pendant le second trimestre, la discussion du projet d'impôt sur les revenus, présenté par M. Mé- revo^u'^'eiTS line, ne fut ni moins brillante, ni moins ardente. La p'"" ^"'" '« '^^*^-
nu.
grosse question était l'impôt sur la rente dont la taxa- l impôt sur u lion devait être comprise dans une des cédules du projet (i). Les discours prononcés par les adversaires
(1) Voir nos Discours prononcés à la commission extravarlementaire de timpôt sur Us revenus, in-S* 1894-I89o (Imprimerie nationale).
et par les partisans de l'impôt, ont fait le plus grand honneur à la tribune française : MM. Raiberti, Naquet, Ribot, Rouvier, portèrent à ce projet d'impôt des coups terribles. Au mois d'août, M. Méline, dans son discours d'Epinal, laissait entendre que ce projet serait abandonné; cet acte de courage l'honore grandement. Pendant toute l'année, indépendamment des préoccupations quotidiennes de la politique extérieure, le monde des affaires a été ballotte entre les projets d'impôt sur le revenu ou d'impôt sur les revenus. Il s'est demandé, à chaque instant, si quelque taxation nouvelle n^allait pas apparaître et frapper les porteurs de titres. Quand les projets d'impôt sur la rente eurent ét^ abandonnés, la Bourse reprit sa marche en avant ; mais une nouvelle crise des mines d'or et une dépréciation profonde des valeurs orientales, à la suite des affaires d'Arménie et de Crète, éclatèrent tout à coup. Les mois d'octobre et de novembre ont laissé sur le marché de tristes souvenirs; puis, quand les esprits se furent calmés — car on fmit par s'habituer à tout, — la lutte entre les agents de change et les coulissiers se réveilla. Pour finir l'année, il est question maintenant de la réorganisation du marché, de la suppression de la coulisse, de Taugmentation de l'impôt sur les opérations de bourse. Autres sujets de discussions que nous réserve... 1897 (1).
Situation éco- Il scmblc quc l'année 1896, si agitée au point de vue noniique vora- pQj^^gyg extérieur, intérieur et fmancier, ait dû être mauvaise pour le commerce et l'industrie, désastreuse pour les porteurs de valeurs mobilières. Par un singulier contraste, quand on l'envisage dans son en-
(1) On pourra se reporter utilement à cet égard, à notre étude Désorganisation des marchés financiers en France et à l'étranger, iii-8» 1884.
semble, elle a les apparences d'une année favorable à tous les intérêts.
L'agriculture a vu les prix de ses produits se relever; le blé a atteint des cours qu'il ne connaissait plus depuis de longues années. Il valait, Tan dernier, 18 fr. 65 le quintal, il vaut 21 fr. G5; les farines ont monté de 40 fr. 85 les 157 kilos à 48 francs; le colza a haussé de 53 fr. 65 à 58 fr. 75.
L'industrie métallurgique s'est réveillée; les prix du plomb, du fer, du cuivre, du zinc ont beaucoup haussé. Le cuivre est passé de 118 fr. 50 à 132 fr. 50 ; les fers marchands sont montés de 13 fr. 50 à 17 francs les 100 kilos; le plomb a maintenu sa reprise de la fm de l'année dernière et cote 30 fr. 50 ; le zinc a haussé de 40 francs à 47 fr. 50.
Les affaires de nos compagnies de transports terrestres et maritimes, malgré de réelles souffrances, se sont développées. Depuis le commencement de 1896, les recettes des compagnies de chemins de fer d'intérêt général sont en accroissement de près de 24 millions; les bénéfices des Messageries maritimes, de la Compagnie transatlantique, Chargeurs réunis. Compagnie havraise ont été satisfaisants. Pendant les onze premiers mois de cette année, il est entré dans nos ports 23,008 navires jaugeant 12,880,769 tonnes; l'année dernière, il y avait eu 20,6-34 navires et 11,167,787 tonnes. Même accroissement à la sortie comme nombre de navires chargés et comme tonnage, 18,871 navires avec 9,555,545 tonnes contre 18,715 navires avec 8,120,338 tonnes. Le tonnage des embarquements sur canaux et rivières pendant les neuf premiers mois de 1896 a été de 21,338,761 tonnes. Il était, en 1895, de 19,059,186, soit une augmentation de 12 %. L'augmentation de la production minérale en France, pendant le premier semestre de 1896, est de 658,368 tonnes, soit environ 4 fr. 60 % de plus qu'en 1895. (Bulletin de Wilice du travail).
On répète chaque jour que notre commerce périclite;
que les transactions diminuent, que nous avons à lutter contre une concurrence écrasante; les résultats de l'année courante ne confirment pas cette opinion généralement répandue, car ils sont plus satisfaisants que les précédents.
On peut dire avec plus de certitude et de vérité que si nos affaires sont en progression, cette progression est excessivement faible quand on la compare à celle des pays qui nous entourent et c'est là un gros danger.
Quoi qu'il en soit, pendant les onze premiers mois de 1896, les exportations (commerce spécial) se sont élevées à 3,122 1/2 millions contre 3,043 millions en 1895; l'ensemble de notre commerce spécial (exportations et importations réunies) se chiffre par 6,620 millions en 1896 contre 6,368 millions en 1895, soit, pour les onze mois écoulés, un accroissement de 252 millions; les recettes des douanes (droits d'exportation, de statistique, de navigation) se chiffrent à 419,611,000 fr. pour les onze premiers mois de l'année 1896 contre 392,237,000 francs pendant la même période de 1895. (Documents statistiques de la direction générale des douanes.)
Marché finan- Quant à la Boursc, abstraction faite des fonds espagnols et des mines d'or dont la débâcle a été un vrai désastre pour la spéculation et pour une faute de petits rentiers qui croyaient s'enrichir en courant après des litres aléatoires au lieu de conserver tranquillement leurs bonnes et vieilles valeurs françaises, l'année 1896 a été une année de hausse.
!^n°^.^!i«=^vi^ Hausse des rentes françaises, des fonds anglais, argentins, autrichiens, hongrois, italiens et russes, hausse considérable des actions de chemins de fer français, Lyon, Orléans, Midi, Nord ; hausse des obligations de chemins de fer et des valeurs à revenu fixe ; hausse énorme sur certaines valeurs métallurgiques et de
cier.
iip:u-t des va-
ISOti. — L'ANNÉE DES DISCUSSIONS FISCALES 365
charbonnages, etc., telles sont les constations qui ressorlent de la comparaison des cours.
Le 3 % a haussé d'environ 1 %; les fonds anglais de 107 se sont élevés jusqu'à 114 francs pour revenir aux environs de 112; les fonds italiens, après de nombreuses fluctuations, ont haussé de 85 à 93 fr. 50; les actions de Lyon, d'Orléans ont monté de 190 et 100 fr., celles du Nord de 50 francs, etc.; le 5 % argentin 1886 a haussé de 355 à 425 francs; les fonds 4 % autrichien-or et hongrois de 3 francs et de 2 fr. 50; la De Beers a haussé de 170 francs; les mine^ de cuivre de Rio-Tinto de 250 francs ; le Tharsis de 40 francs ; les actions du Creuzot de 230 francs; celles de Firminy de 215 francs; colles de Saint-Etienne de 250 francs; de Chatillon-Commentry de 150 francs ; les mines de plomb argentifère d'Aguilas ont haussé de 50 francs; celles de Boléo de 150 francs; de Penarroya de 560 francs; les Aciéries de France sont en hausse de près de 300 francs ; celles de Longwy de 275 francs; celles des Aciéries du nord-est de 350 francs; les Aciéries de la marine ont haussé de 175 francs; les actions de Fives-Lille ont monté de 120 francs; les mines d'Aniche ont haussé de 1,280 fr.; celles d'Anzin, de 500 francs ; de Gou-rrières, de 300 fr. , de Vicoigne, de 1,200 francs; etc.
Les titres de placement par excellence, obligations de la ville de Paris, du Crédit foncier, de chemins de fer, ont encore gagné une nouvelle avance. La ville de Paris a émis, à un cours inespéré, des obligations 2 1/2 % ; les obligations du Crédit foncier ont haussé d'environ 10 francs chacune et sont maintenant presque toutes au-dessus de leur taux de remboursement.
Les compagnies de chemins de fer d'Orléans, du Nord, de Lyon, ont obtenu un grand succès avec le placement de leurs obligations 2 1/2 %, pendant que les obligations 3 % anciennes parvenaient aux cours les plus élevés qu'elles aient jamais atteints (1).
(1) Voir nos études sur Les obligations 2 1/2 % des compagnies de chemins de fer, in-8*, 1893 et 1899.
Les obligations 4 % des grandes sociétés industrielles françaises sont largement au-dessus du pair; les obligations 5 % sont 25 et 30 francs plus cher que leur faux de remboursement et sont, du reste, presque introuvables. Tel est dans ses grandes lignes, le bilan financier de l'année.
c.'m«es écono- Gommcut expliquer ce contraste, cette apparence ciéres des va"ria- de contradictioD entre le malaise général dont on se ^ns^tatées '^s'ur plaiut et la haussc de la plupart des valeurs de Bourse? les valeurs. Par plusieurs raisons spéciales et générales. Toutes les variations de cours de l'année, presque toutes du moins, sont le résultat de causes économiques et financières.
Nos rentes ont baissé, puis se sont relevées, suivant que les projets d'impôts paraissaient devoir être appliqués ou écartés.
Les consolidés anglais ont baissé quand le taux de l'argent s'est renchéri à la suite des grands mouvements d'or à destination de New-York; ils se sont raffermis en même temps que la crise monétaire se calmait aux Etats-Unis.
La hausse des fonds russes est la conséquence de la bonne situation financière du pays, de la faveur dont ils jouissent chez nous, du succès de l'emprunt 3 % émis cette année par MM. de Rothschild frères.
Les fonds austro-hongrois ont bénéficié de la bonne tenue des grands fonds d'Etat et aussi de la disparition de l'agio sur l'or en Autriche.
Quant aux fonds espagnols, ils ont eu à supporter les effets de la guerre à Cuba, de l'hostilité des Etats- Unis, puis de la conduite fâcheuse du parti libéral lors de la discussion de la loi sur les chemins de fer aux Certes; les conditions dans lesquelles cette loi a été votée, malgré les sages avertissements de M. Canovas, ont porté un grand coup au crédit extérieur de l'Es-
pagne. La responsabilité en incombe à M. Montero- Rios. Ajoutons que ces divers événements ont influencé les cours du change, dont les fluctuations ont été nombreuses : de 18 i/2, en décembre 1895, il s'est élevé à 25 1/2 ce mois-ci.
L'amélioration survenue dans les cours du change a été une des principales causes de l'amélioration des rentes argentines. En décembre 1895, le 5 % 1886 valait 71 % ; le change était à 230 à Buenos-Avres ; en décembre 1896, le 5 % 1886 vaut 85 % ; le change a fléchi à 178. On pourrait expliquer de même les fluctuations des rentes brésiliennes ; le 4 % brésilien valait l'an dernier 68 1/2 avec le change à 9.5/16 ; il est maintenant à 67 avec le change à 9.1/8.
La hausse des actions de chemins de fer s'explique par l'amélioration des recettes des compagnies ; on entrevoit le moment, encore éloigné sans doute, où les compagnies, ayant remboursé les avances dues à l'Etat, pourront recouvrer la liberté de leurs dividendes. La hausse des valeurs de cuivre et de plomb se justifie par le relèvement du prix des métaux; celle des valeurs métallurgiques est la conséquence de la reprise des affaires dans ces industries, etc.
Pendant l'année qui finit, les questions de banque et Questions de de change ont occupé une large place. De grands mou- chaœge.^ ^ vements d'or ont eu lieu entre New-York et le continent ; du 31 décembre 1895 à fin novembre 1896, les Banques d'Allemagne, d'Angleterre, d'Aulriche-Hongrie, de Belgique, de France, de Russie, ont vu le total de leurs escomptes et avances subir d'importantes fluctuations. Les encaisses-or ont diminué de 200 millions à la Banque d'Angleterre ; de 30 millions à la Banque de France ; l'encaisse de la Banque d'Allemagne fin novembre 1896 est à peu près la même que fin décembre 1895 ; mais, dans le cours de Tannée, de plus hauts chiffres
Le renouvellement du privi' lege de la Banque de France et des banques coloniales.
Réforme et réorganisation des banques étrangères.
Agio et change.
avaient été atteints et on estime que, finalement, la diminution du stock d'or n'est pas moindre de 150 millions.
La Banque d'Au triche-Hongrie a augmenté son cncaisse-or de 130 millions et la Banque impériale de Russie, en y comprenant le Trésor du gouvernement, de 240 millions. M. A. Raffalovich et, après lui, plusieurs journaux spéciaux anglais, évaluent à environ 500 millions l'or qui a été rapatrié aux Etats-Unis et celui qui est devenu, suivant une expression mise à la mode cette année par M. de Laveleye, « prisonnier d'Etat » en Autriche-Hongrie et en Russie. La circulation fiduciaire s'est accrue de 44 millions en Autriche-Hongrie; de 31 millions en Belgique ; de 117 millions en France ; de 57 millions en Russie.
La question du renouvellement du privilège de la Banque de France a été enfin officiellement ouverte. Nous espérons qu'elle sera définitivement close dans le cours du premier trimestre de 1897. Il faudra ensuite s'occuper de la Banque d'Algérie, dont le privilège expire également l'année prochaine. Le privilège des banques coloniales vient d'être encore prorogé pour un an, par décret. Il faut croire que, dans nos colonies, on s'habitue aux « billets de banque provisoires » que nous redoutons pour notre pays, si le privilège de la Banque n'est pas prorogé en temps voulu.
En Autriche-Hongrie, le privilège de la Banque ans tro-hongroise sera discuté bientôt au parlement. En Russie, il est question d'une réforme de la Banque impériale. En Italie, la réorganisation complète du système des banques va se faire avec l'appui de la Banque d'Italie. En Suisse, le conseil fédéral a donné une majorité en faveur de la création d'une Banque d'Etat. Après le monopole de l'alcool, la nationalisation des chemins de fer, puis celle de la Banque; c'est dans Tordre. Puis.se la Suisse ne pas avoir à souffrir de l'exagération de son nouveau système économique et financier!
L'agio sur l'or a disparu en Autriche-Hongrie et en
1896. — L'ANNÉE DES DISCUSSIONS FISCALES ;<e9
Russie ; le change a fléchi en Italie ; il a haussé en Espagne, en Portugal, en Grèce.
Ajoutons enfln que le bi-métallisme a subi un nouvel échec par Télection de Mac-Kinley à la présidence des Etats-Unis. Pour que le bi-métallisme eût des chances de succès, un accord international serait nécessaire; cela ne prouverait pas, d'ailleurs, que le système fût bon et si nos agriculteurs comptent sur cet accord pour faire de meilleures affaires, nous craignons fort qu'ils n'attendent longtemps.
lisme
bi -roétal-
Mais, au-dessus de ces causes particulières, une raison bien simple explique la hausse à peu près générale des valeurs : c'est que, malgré tout, malgré la politique ei ses agitations, la France continue à travailler et à économiser.
Le rentier a besoin, pour vivre, de tous ses revenus aussi maigres qu'ils soient; il ne vend pas ses bonnes valeurs parce qu'il ne saurait quel emploi donner à ses capitaux rendus ainsi disponibles. Il obsen^e, attend et garde ses titres. De son côté, le capitaliste qui a des fonds libres, cherche à les placer ; il les laisse en dépôt dans les sociétés de crédit qui les utilisent en achats de valeurs que le rentier n'ose lui-même acquérir, ou bien il se porte sur les anciens placements, ou achète les valeurs qui peuvent se relever à la suite de circonstances spéciales, comme celles gue nous avons énumérées. -
En l'absence de ventes de 'quelque importance, les achats quotidiens de l'épargne suffisent à maintenir les cours ou à les relever.
Il est heureux, sans doute, que, dans leur ensemble, les valeurs de Bourse aient haussé ; ce serait plus heureux si à cette amélioration du capital correspondait un accroissement du revenu. Il n'en est pas ainsi. La hausse, au contraire, a diminué et diminue sans cesse
La France travaille et épargne
le taux de capitalisation ; les capitalistes et rentiers qui achètent aujourd'hui, reçoivent pour leurs capitaux un revenu moins avantageux que ceux qui achetaient avant eux.
iiiminuiiondes Lg, diminution du revenu des rentiers, de tous ceux
cvunus. Accrois- ' ^^kj.^^
ement des im- qui out dcs épargnes, la difficulté, de plus en plus grande, de trouver des placements sûrs et rémunérateurs, est la caractéristique de l'époque actuelle : comme on ne vit pas avec son capital mais avec son revenu, la vie devient chaque jour de plus en plus lourde, de plus en plus difficile, pour ceux qui, ne pouvant plus travailler, ont des devoirs et des charges de famille à remplir. Les conversions diminuent le rendement de leurs anciens placements ; les capitaux nouveaux qu'ils ont à employer leur rapportent de moins en moins ; les mêmes valeurs qui donnaient jadis 5, 4 1/2, 4 %, se capitalisent aujourd'hui à 3 et 2 3/4 %. En même temps que les revenus particuliers s'abaissent, les impôts s'accroissent ; nos budgets gonflent chaque année, quels que soient les efforts méritoires que plusieurs ministres, et en particulier M. Gochery, ont tentés pour enrayer le flot montant des dépenses publiques.
Les rentiers Et Cependant-, ces rentiers que l'on envie, sont chaque
sans cesse in- ^ , , «
quictés. jour inquiétcs, menacés. Ils ont a se défendre contre les
partis avancés et, trop souvent aussi, contre les modérés qui, suivant la manie du jour, veulent toujours « faire quelque chose ». On oppose sans cesse les souffrances des agriculteurs et les misères non moins vives îles salariés, aux prétendues richesses des capitalistes et des porteurs de valeurs mobilières, à « la richesse acquise )>, suivant l'expression imagée que l'on a mise en usage. On veut plus de « justice sociale » — autre formule encore, — plus de bien-être pour les déshérités de la fortune. Rien de plus louable : mais pourquoi s'en prendre aux rentiers? Pourquoi ne pas reconnaître que les milliards qui appartiennent à l'épargne sont morcelés à l'infini? Ces milliards de valeurs forment, dans leur ensemble, un bloc imposant ; mais, comme no'us l'avons
sans cesse répéta et démoniré avec chiffres officiels et ,.^d^"J«i«n de preuves à l'appui de notre affirmation, ce n'est que de la « poussière de titres » et de la « poussière de revenus » (1). Pourquoi ne pas reconnaître encore que cet épargneur, qui a travaillé toute sa vie et supporté toutes les charges de l'impôt, a bien le droit d'être tranquille sur le sort des économies qu'il a faites? Ses rentes à lui sont aussi respectables que le salaire épargné pendant toute une vie de travail.
Une autre erreur, conséquence du socialisme d'Etat Exagérations qui peu à peu envahit et étreint notre organisme, c'est ta^uon/^foTsT de vouloir tout réglementer et toucher à tout. Lois, C'^Jur'''^ décrets, arrêtés ministériels, règlements divers, se succèdent avec une rapidité vertigineuse. Les banquiers, agents de change, coulissiers, spéculateurs, capitalistes, rentiers, porteurs de titres, tous ceux qui s'occupent d'affaires de bourse en savent quelque chose. Cet état d'esprit n'est pas, du reste, spécial à la France. Dans presque tous les pays, on s'est pris d'un véritable accès de vertu pour combattre la spéculation, pour faire la guerre aux « affaires de bourse ». En Allemagne, en Autriche, en Belgique, en Russie, des règlements fort sévères sont édictés contre les marchés sur marchandises ou sur effets publics. Nous sommes menacés de suivre ce mouvement. Quiconque effectue des achats et vente de titres mobiliers, aussi bien que celui qui fait des transactions sur des marchandises commerciales, est réputé « spéculateur »; pour un grand nombre de législateurs, c'est un ennemi public. On confond très facilement les affaires sérieuses, la spéculation honnête, avec l'agiotage déloyal ; on décourage ainsi les initiatives
(1) Voir notre étude sur Le morcellement des valeurs mobilières. Le salaire. La part du capital et du travail. In-8» 1896 (Mémoire lu à l'Académie des scieaces morales et politiques, le 23 mai 1896.)
et l'esprit d'entreprise. Il ne se fonde plus chez nous d'affaires nouvelles. A Londres, au contraire, pour ne prendre qu'un exemple, il s'est créé pendant les mois d'octobre et de novembre derniers 782 compagnies diverses pour un capital de 42,659,441 livres sterling, soit en francs plus de 1,100 millions..
Nous piétinons sur place et, cependant, qui oserait affirmer qu'il ne nous reste plus rien à faire en France, dans nos colonies, à l'étranger ?
Inquiétude sur Qn pcut, dès lors, avoir quelque inquiétude sur l'avenir et se demander en présence de l'accroissement des dépenses publiques, du gonflement des budgets de l'Etat, des départements et des communes, de la décroissance de la natalité et de la population, de la diminution des revenus privés, de l'abaissement continu du taux de l'intérêt, de la stagnation dans la création de grandes entreprises commerciales, industrielles et financières, des plaintes et des réclamations des agriculteurs et des salariés, où cette politique anti-économique conduira le pays; quel avenir elle lui réserve pour le siècle prochain, au lendemain de l'exposition universlle de 1900, heureusement décidée cette année par les pouvoirs publics.
Conclusion. Il nc faut pas se lasser de lutter contre ces dispositions d'esprit, contre ces idées exagérées, et de prendre la défense des hommes dont on ose à peine, aujourd'hui, prononcer le nom et qui, cependant, ont bien droit à quelque reconnaissance, car, dans les circonstances les plus difficiles, ils ont rendu les plus grands services : nous voulons parler des capitalistes et des rentiers, de nos commerçants et de nos industriels.
Il y a 25 ans, en 1871, la France avait subi de terribles désastres. C'est à l'épargne française, à l'activité et à l'initiative de nos commerçants et de nos industriels qu'est dû son relèvement. Ils auraient droit à quelque bienveillance et à la justice, ce nous semble, car ils ne
demandent qu'une chose : qu'on les laisse continuer leur œuvre de paix et de travail. Ils ne réclament ni lois protectrices, ni subventions budgétaires ; ils désirent seulement la liberté et la tranquillité. Nous l'oublions trop.
L'année 1896, année des discussions fiscales, année des projets d'impôts sur le ou sur les revenus, n'aura pas, à ce point de vue, été stérile, si elle fait comprendre aux pouvoirs publics que, s'il est utile de défendre, protéger et aider ceux qui souffrent, il n'est pas moins avantageux pour un pays de laisser en repos les capitalistes et les rentiers.
Rappelons-nous, comme un avertissement salutaire, faJgSer^"*^^ les paroles que M. Léon Say prononçait il y a quelques «ut. mois au banquet de l'Union libérale républicaine : « Fatiguez le crédit, tourmentez-le, tendez-lui mille embûches; ayez des picadores qui s'appellent inspecteurs, armés de tous les instruments de la fiscalité, amendes et confiscations, et le premier crédit du monde sera vite transformé en crédit d'Etat à finances avariées ».
Deux événements importants, au point de vue extérieur, donnent à l'année qui s'achève un caractère particulier : la guerre gréco-turque, l'alliance franco-russe.
La guerre gréco-turque a failli compromettre la paix européenne. Rapidement conduite, elle a mis en évidence la valeur des troupes ottomanes ; elle a montré surtout l'appui que l'Allemagne donnait à l'empire turc.
Cette guerre a eu pour conséquence heureuse — si jamais la guerre peut produire des résultats heureux — l'affirmation et le maintien du concert européen.
Les six grandes puissances, la France, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Russie, l'Italie, l'Angleterre, se sont associées pour régler le différend gréco-turc, dans l'intérêt de la paix. Elles ont pensé que cet intérêt était supérieur aux convoitises, aux intérêts particuliers- des gouvernements et des peuples. Ce concert européen après s'être affirmé par l'envoi en Crète de troupes de chaque Etat, ne s'est pas démenti un seul instant : il s'est maintenu pendant les préliminaires ^t jusqu'au jour de la signature de la paix définitive. Il peut encore consolider, dans l'avenir, la paix européenne. Si les grandes puissances ont pu se mettre d'accord pour empêcher une intervention quelconque dans le conflit gréco-turc, elles peuvent faire beaucoup pour la conservation de la paix le jour où l'une d'entre elles, ou
BTènement extérieurs.
Gnerre gréeotarqae.
bien encore quelque petit Etat secondaire, chercherait
à la troubler.
«.^';nciô"^^ ^'"^"' L'affirmation solennelle de l'Alliance franco-russe à «•^..yoy^g^ ^^ Péterhof, les toasts échangés entre le Président de la
M.Felix-Faureen ' °
Russie. République et le tsar, la réception enthousiaste que le
gouvernement et le peuple russes ont faites à M. Félix- Paure ont eu un retentissement universel.
Autres événe- qqq deux événements ont fait passer au second plan
ments impor- * ^
tants. la politique courante. On a vécu cette année, tout
d'abord dans la crainte de complications extérieures à la suite de la guerre gréco-turque, puis dans l'espoir que les Turcs n'abuseraient pas de leur victoire et enfin, dans l'attente de la signature définitive de la paix.
L'exil de la reine de Madagascar, les attentats dirigés contre le roi d'Italie et le Président de la République, l'assassinat de M. Canovas, le jubilé de la reine d'Angleterre, le soulèvement des Indes, la visite en Europe et à Paris du roi de Siam, l'avènement en Espagne du ministère Sagasta, le remplacement du général Wey- 1er à Cuba, le message Mac-Kinley, ont été, sans doute, commentés, discutés lorsqu'ils ont été connus : aucun de ces faits, sauf l'épouvantable catastrophe du bazar de la charité, n'a produit dans le monde entier de sensation pareille à celle du toast de l'alliance. C'est le Iprincipal événement historique de l'année, événement dont les conséquences, pour les deux pays qui se sont mutuellement engagés, peuvent être considérables. .^89' .f^V''""- L'année 1897 est et restera Vannée de Valliance.
née de l aUtênce.
Marché finan- Euvisagéc Uniquement au point de vue financier, Année de haus- 1897 cst uuc auuéc de haussc. Elle faisait suite à une
se.
période pendant laquelle la plupart des valeurs avaient
éprouvé un fort mouvement ascensionnel dont on pouvait craindre le prompt arrêt. Il n'en a rien été. Les rentes, les actions de chemins de fer, les grandes valeurs industrielles, métallurgiques, transports, électricité, mines, charbonnages, assurances, ont presque toutes revu leurs plus hauts cours ou atteint des prix qu'elles n'avaient pas encore cotés. Les rentes 3 % perpétuel et 3 % amortissable ont été d'une fermeté remar^ quable. Au mois d'août dernier, le 3 % perpétuel s'éleva jusqu'à l(fô fr. 50 malgré l'éventualité de la conversion dont la réalisation aurait pu facilement s'accomplir sans le trouble jeté sur le marché, d'une part, par des ventes de portefeuilles pour le compte de personnes incitées à souscrire à diverses affaires financières; d'autre part, par la crainte d'un resserrement des capitaux à la suite de la mauvaise récolte de cette année.
En 1896. la récolte du froment avait été de 119 millions d'hectolitres; elle s'élève seulement à 88 millions en 1897; c'est un manquement de 31 millions : pour combler ce déficit, on entrevoyait d'importants retraits d'or à la Banque et de capitaux sur le marché, en même temps qu'une hausse considérable sur les prix du blé. Or, s'il est vrai que le maximum des encaisses métalliques des grandes banques européennes n'a pu être conservé, leur total est encore supérieur à celui des trois années précédentes.
On pourra en juger par le court relevé suivant de l'encaisse-or des principales banques :
L'encaisse • or des banques.
BANQUES
Banque de France
Banque d'.AnglPterre
Banque d' Autriche-Hongrie Banque de Russie
Totaux.