Finances d'Haïti; emprunt nouveau, même banque
Le général Nord Alexis, du temps qu'il était président de notre petite république^ disait volontiers :
« — On a beau me parler d'emprunt, je (( n'en veux ni à l'intérieur, ni surtout à « l'extérieur. C'est parla qu'on perdra notre « autonomie... Et puis, est-ce que le pays^ « a jamais profité de nos emprunts à l'étran- « ger? De celui de 1875, pas un centime (( n'est entré dans les caisses de l'Etat. Il a « été un véritable scandale. En 1896, cela (( a été la même chose. Le pays n'a guère « profité des millions empruntés. Et le but « principal, qui était le retrait du papier- « monnaie, n'a même pas été tenté. Le plus
« clair de l'opération fut d'enrichir à nos (( dépens des banquiers étrangers... Quant « à nous, nous sommes restés aussi pauvres, « plus pauvres... Ces deux emprunts réu- « nis, tout en nous soutirant annuellement « de grosses sommes, nous endettent pour « l'éternité de près de soixante-quinze mil- « lions. Je ne veux pas attacher mon nom à (( semblables opérations. Je suis, avant tout, « conservateur de l'héritage, fût-il délabré. »
Secouant sa tête d'octogénaire à peine blanchie, et souriant malicieusement, il reprenait un instant après :
« — Ma vieille expérience m'a enseigné « aussi que généralement un emprunt à « l'étranger est toujours le signal de désor- « dres à l'intérieur... C'est parfois les « agents, les auxiliaires du Gouvernement « lui-même qui, feignant de les appréhen- « der, les provoquent au besoin pour avoir « une occasion de dépense. Mais ce sont les
« mécontents qui s'organisent, tentent un « mouvement, prennent les armes pour « empêcher le Gouvernement de jouir de « l'argent et s'en emparer à sa place. Il ne « faut pas exposer la paix publique à sem- « blables tentations. Je ne ferai pas d'em- « prunt à l'extérieur. »
Quand le général Antoine Simon, actuellement président de notre république, rencontrera le général Nord Alexis, il est do toute probabilité que celui-ci, entre autres propos, lui rappellera son opinion sur les emprunts. Entre hommes d'Etat, ces échanges d'idées sont fréquents. Jl va de soi que cette conversation ne saurait être qu'extraterrestre, puisque le général Nord Alexis est mort depuis assez longtemps. Mais il est présumable que la vie se continue plus loin, que les propos de cette terre se répercutent ailleurs, que l'on y achève les conversations commencées ici-bas.
Peut-être pouvait-on, avec quelque rai-
son, croire que le successeur, sur ce point, ne différait guère d'avec le prédécesseur. Carie 25 juillet 1909 (1), le général Antoine Simon exposait dans un de ses entretiens dominicaux ceci : « Celui qui a la responsa- « bilité d'un peuple ne doit pas s'aventurer. (( Il doit procéder avec circonspection, car (( c'est le crédit du pays qui est en jeu. « Combien de fois ne m'a-t-on pas parlé « d'emprunt : il n'en sera point fait. . . »
Le lecteur bénévole qui n'aurait pas poursuivi plus avant la lecture du discours resterait convaincu qu'il ne pouvait être fait d'emprunt sous ce gouvernement. Mais le général Simon, après avoir proclamé qu'?7 ne serait pas fait d'emprunt, s'était hâté d'ajouter : s'il n'y a pas lieu. C'était savoir ce que parler veut dire.
C'est grâce à cette restriction que l'on a pu présenter quelques mois plus tard au
Cl) Le Nouvelliste, numéro du 27 juillet 1909.
Corps législatif le contrat d'emprunt de 65 millions de francs, clef de voûte du nouvel édifice financier dont Haïti a été dotée. Ce qui n'implique nullement, vous le comprenez bien, que, même en l'absence de cette mémorable restriction, on n'eût pas présenté ledit contrat et le reste.
Le sous-titre de cet ouvrage explique clairement la pensée dans laquelle il est écrit... En toute l'affaire il n'y a eu réellement de nouveau que l'emprunt, c'est-à-dire l'opération financière qui, contre un capital de 47 millions versés, nous grève de 65 millions, soit 18 millions d'écart.
Dans la Banque même, il n'y a eu vraiment d'inédit que l'ajoutage des mots :
« la République ». Au lieu de : Banque Nationale d'Haïti, c'est aujourd'hui : Banque Nationale de la République d'Haïti. On conviendra que payer 18 millions cette adjonction de deux mots, c'est cher. D'autant plus que ces syllabes, quelque réconfortantes
qu'elles soient, ne peuvent faire oublier que le pays n'avait plus à subir l'ancienne que durant vingt ans encore, tandis que la pseudo-nouvelle nous lie pour cinquante, et que même, en dépit de la loi qui la régit, elle déclare dans ses statuts qu'elle est constituée pour soixante-quinze ans.
A part cette addition de la Rèpiihlique ^ c'est le même locale tant à Port-au-Prince qu'à Paris (1), le même personnel, tant à Port-au-Prince qu'à Paris, le même capital de 5 millions appelés... A côté de cela, que d'avantages, que de privilèges ! Quel encerclement multiple, savant, varié, infini ! Toutes les plus grandes nations du globe y ont concouru, ce qui est loin d'être rassurant pour nous.
Il n'est donc pas étonnant que Fopinion publique, en dépit des congratulations officielles, soit inquiète. On avait autrefois Cha-
1) On annonce qu'on va changer de local à Paris.
rybde. Si encore on en sortait pour tomber dans Scylla, ce serait même mal, et en somme on y est habitué. Mais on appréhende d'avoir Charybde et Scylla tout ensemble.
Cependant il ne convient pas d'être inexorablement pessimistes. Ce n'est pas une raison parce que nous sommes des malchanceux de désespérer quand même. Les accords signés, l'emprunt consommé, la banque établie, ce sont là des faits positifs. Il faut donc en tenir compte.
Certes, il fallait, au moment opportun, discuter ces contrats, les modifier utilement dans le sens des intérêts du pays. 11 n'en a pas été possible pour des causes que chacun sait, pour des causes inhérentes au moule social. Il a fallu voter manu militari. Ni dans la Presse, ni dans les Chambres, nulle voix n'a pu s'élever hors celles qui, dans le salus populi, ne voyaient que le leur. Du reste ces questions étaient pour elles du chinois. Ceux qui pouvaient discuter et com-
prendre furent écartés systématiquement.
Ils auraient pu, en risquant gros, essayer tout de même de se faire entendre. A quoi bon, se dirent-ils ? Le siège est fait et le résultat que trop certain.
S'ensuit-il qu'on doive continuer à s'abandonner? Il semble plutôt que la raison publique doit tenter de se ressaisir, car il ne paraît pas probable, aujourd'hui que tout est consommé, que le Gouvernement ait intérêt à persévérer dans son intransigeance.
Il faut donc se rendre compte des circonstances qui ont précédé et concouru à la formation de cet état financier qu'on nous dit nouveau. Il faut avoir sans cesse présents à l'esprit les sacrifices qu'il nous a coûtés, afin de les comparer aux avantages que nous en retirons. Il faut, censeurs vigilants, que nous puissions, sans acrimonie et en toute loyauté, rappeler à tout instant à la Banque Nationale de la République d'Haïti,
si besoin était, la dette qu'elle a contractée envers le pays et qu'elle doit obligatoirement remplir.
Et cependant pourrons-nous le faire si nous ne savons rien d'elle ?
Ce n'est qu'en étudiant exactement les conditions de sa naissance, de son passé, que nous influerons favorablement sur son avenir. Qui sait si dans cette étude on ne trouvera pas, au surplus, les moyens de la ramener dans le droit chemin si elle s'en écartait? C'est le devoir des pouvoirs publics de ne pas contrarier ce travail de l'opinion, car ils peuvent y gagner eux-mêmes pour l'avenir une aide efficace. Naguère nos gouvernants, en bridant l'opinion, ont agi de cette façon inconsidérée. On sait ce qui, de chute en chute, d'abîme en abîme, en est résulté : le néant, la ruine, non pas sans doute pour l'ancienne banque, dont les actionnaires ont reçu, à la résiliation du con trat, le double du capital versé, après avoir
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joui durant trente années d'un intérêt annuel de 12 0/0 environ — mais pour notre pays. Aussi bien, et c'est ici l'occasion d'insister là-dessus, il est bon de remarquer que, quoi qu'il puisse advenir, l'affaire de la Banque, dans les conditions où elle se présente chez nous, ne peut jamais être mauvaise. Elle peut être plus ou moins bonne, selon que ses agents seront plus ou moins habiles, jamais médiocre, à plus forte raison mauvaise. La liquidation de l'ancienne institution l'a supérieurement démontré Et on peut même croire que la transformation à laquelle on a assisté n'a été au fond qu'une excellente occasion de rajeunissement et de consolidation pour l'avenir. Rien n'était plus aisé, en effet, pour l'ancienne institution, que de s'entendre à l'amiable avec le Gouvernement actuel . Elle l'a délibérément refusé, parce qu'elle était certaine de trouver plus de profit dans sa transformation actuelle.
Il faut donc que nos publicistes mettent de côté le cliché conventionnel qui consiste à présenter la résiliation du contrat de la première Banque comme la sanction de ses fautes, et, par déduction, comme un épouvantail à qui marcherait sur ses traces. C'est faire sourire inutilement à nos dépens ceux qui ont mené l'opération.
Ce qu'il faut envisager aujourd'hui que, selon le dicton vulgaire, le vin est tiré, c'est l'adaptation de l'institution à notre milieu social, au développement de notre agriculture et à la création de l'industrie nationale. Or, pour y arriver, il faut que l'opinion publique suive pas à pas la Banque, qu'elle la surveille, qu'elle l'avertisse, qu'elle la rappelle sans cesse au sentiment de ses responsabilités et de ses devoirs.
Comment pourrait-elle le faire si elle ne la connaît qu'imparfaitement ?
Le but que se propose ce livre est d'appeler, de retenir s'il est possible l'attention sur
les origines, les ressorts et les moyens d'action de la Banque. Ce but ne saurait prêter à aucune fâcheuse interprétation. Il est modeste, pacifique et franchement d'intérêt général.
Le 26 octobre 1910, Le Moniteur, en tête de ses colonnes, publiait les trois lois qu'on trouvera à la fin de ce volume (1). On nous excusera de ne pas les donner ici, dans ce chapitre même. Elles sont quelque peu arides. Mais quelque aride que peut être leur lecture, elle ne saurait jamais être superflue. Que de fois dans l'avenir n'aura-t-on pas à les invoquer !
Il est à peu près certain que ce ne sera pas pour leur décerner sans restriction des louanges....
Quelques jours après le vote de ces lois, le Gouvernement, d'urgence et séance tenante, faisait sanctionner le 28 octobre, tant par la Chambre que par le Sénat, une ^oi sur le
(1) Voir ces trois pièces A, B, C à la fm de l'ouvrage.
rachat de la Dette intérieure. Elle établissait ainsi les conditions de ce rachat :
Consolidés 6 0/0 55 0 0
Emprunts dits Provisoires. ... 54 0/0 — du 10 juillet 1903.. 54 0/0
Titres bleus 25 0/0
— roses 25 0/0
Un fait unique dans notre histoire, et qui ne s'était jamais vu depuis l'indépendance du pays, marqua ces différentes lois dès avant leur présentation aux Chambres : ce fut la protestation du Gouvernement américain. Voici les documents relatifs à cette protestation :