‹ Finances d'Haïti; emprunt nouveau, même banqueChapitre 3 sur 22 · LÉGATION AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

LÉGATION AMÉRICAINE

14 octobre 1910'.

Au Secrétaire d'Etat des Relations extérieures.

Monsieur,

E.n me référant aux mémorandums relatifs aux contrats de Banque et d'emprunt actuellement à l'examen, mémorandums que, par ordre de mon Gouvernemient, j'ai soumis à l'examen du Gouvernement dt^ Votre Excellence, j'ai l'honneur de vous remettre sous ce pli un nouveau mémorandum reçu hier par câble. Je serai obligé à Votre Excellence de le soumettre à l'attention de son Gouvernement, le plus tôt qu'il lui sera possible.

Je désire particulièrement attirer rattention de Votre Ejccellence sur le paragraphe écrit du mémorandum où mon Gouvernement exprime sa désapprobation et proteste contre le contrat tout entier qui est si préjudiciable aux intérêts américains, si nuisible à la souveraineté d'Haïti et si injuste dans ses opérations pour le peuple d'Haïti.

Votre Excellence voudra bien agréer, etc.

H.-W. FURNISS.

Nous ne commenterons pas ces pièces.

Elles mirent, sans doute, le patriotisme haïtien à une rude épreuve. Le moins qu*on puisse en dire, c'est que les reproches qui nous étaient adressés étaient mérités. Et cela n'est pas, au contraire, pour panser la blessure. Cependant on doit remarquer qu'en dépit de ces mémorandums, véritables ultimatums, les contrats furent votés. .. Gomment nos hommes d'État s'arrangèrentils pour donner satisfaction aux intérêts américains, ou de certains Américains? Par quels arguments convaincants les ont-ils convertis ?

Là est leur secret^ et il ne faut pas insister.

Ce qui peut être intéressant, c'est de jeter un regard rétrospectif sur la façon dont, dans la presse et dans les Chambres, la discussion touchant ces contrats fut menée. Cela nous aidera à fixer les responsabilités si plus tard nous avions à pâtir de ces nouvelles opérations.

Eh bien ! sans hésitation, sans atténuation possible, il faut établir que cette discussion fut absolument nulle : rien, ni dans les Chambres ni dans la presse, ne révéla que le pays allait contracter des engagements d'une importance capitale pour son avenir. Toute velléité d'examen fut sévèrement proscrite. On avait vu, sous Salomon, l'établissement de la première Banque : le projet avait été discuté, critiqué, débattu dans la presse et au Corps législatif. Journalistes, députés, sénateurs avaient émis des opinions plus ou moins favorables. Cette fois, rien : le néant, ou tout comme.

A la Chambre un seul député, M. Moravia Morpeau, essaya de discuter l'emprunt et le contrat de Banque. Traité de vendu par le ministre quand il croyait naïvement défendre les intérêts du peuple, il perdit aux élections générales de janvier suivant sa place de député, le pouvoir exécutif l'ayant fait rayer de la liste de ceux à élire.

28 FINANCBS lyHAITI

De plus, quelque temps après, profitant de l'insurrection de Ouanaminthe, on lui fit faire un bon tour de prison.

Au Sénat, le sénateur Cauvin vainement tenta de discourir, en les divisant, sur les trois contrats financiers. Comme il avait été qualifié de conspirateur, la semaine d'avant, dans une des homélies présidentielles, l'Assemblée refusa de l'écouter. Ft par un vote d'ensemble, elle ratifia séance tenante dissolution. Banque, emprunt. C'est ce qui s'appelle chez nous la manière forte. . . Si dans la vie ordinaire les cambrioleurs sont gens timides et de mince envergure, il n'en est pas de même dans notre politique. Le cambriolage est un sport qu'on y pratique couramment, et avec succès.

Quand on se donne la peine de relire les déclarations officielles du Gouvernement, on voit que, comme de coutume, il se place en face de l'intérêt général pour demander qu'on lui vote sans discussion les projets

qu'il présente. En effet, le ministre des finances s'écrie aussi bien dans l'une que dans l'autre Chambre :

« Que de fois, hélas ! n'avez-vous pas eu, Messieurs, à critiquer, et à juste raison, le système des emprunts ruineux, à protester contre la pratique des petits expédients inavouables, indignes d'un peuple si merveilleusement doué sous le rapport des richesses naturelles de son sol ? Quel est celui d'entre vous, Messieurs les sénateurs, qui n'a eu à éprouver les effets lamentables de cette monnaie de mauvais aloi dont le pays a été envahi ces temps derniers? Qui de vous ne se sentirait bondir d'indignation à la seule pensée de voir l'Exécutif un de ces jours se présenter en cette enceinte pour vous demander de voter un projet soit de frappe de nickel, soit une émission de papier-monnaie? »

C'est fort bien, et on ne peut qu'approuver ce langage. Cependant, il s'agit de s'en-

tendre : va-t-on sans vergogne, et au détriment de la communauté, sacrifier les intérêts du pays, accepter pour l'emprunt des conditions onéreuses que ni l'état du pays ni celui des marchés européens ne pouvaient laisser supposer ?

Nul doute que si le Gouvernement l'avait voulu, ces conditions n'eussent été très sensiblement améliorées. Mais il ne s'en est pas préoccupé, et il est certain que lui eût-on imposé des conditions deux fois plus dures, dans sa hâte de conclure il les eût acceptées.

Vainement obj cetera- t-il que l'emprunt de 1896 avait été conclu dans des conditions aussi désastreuses. Cette considération ne saurait l'absoudre, et elle équivaut plutôt à une condamnation. Avant 1896, le pays n'avait fait — j'écarte, et pour cause, l'emprunt de 1825 (1) — qu'une fois appel aux capitaux étrangers, et il en était résulté

(.1) Voirinoii livre llaïii et Vlndemnité française.

l'opération financière dénommée : Emprunt 1875. Le résultat de cette opération n'était pas pour inspirer confiance aux prêteurs. Les souvenirs cuisants qu'il leur avait 'aissés n'étaient pas encore complètement effacés.

Les temps étaient autres en 1910. Et il était élémentaire d'en tenir compte.

En effet, depuis 1896 le crédit du pays à l'étranger n'avait fait que progresser. Les échéances de l'emprunt contracté cette année-là avaient été fidèlement tenues. De jour en jour ses cours avaient haussé. Ils avaient très notablement, depuis quelque temps, dépassé le pair. D'un autre côté, les pays producteurs de café, après de nombreuses années de baisse persistante, voyaient presque à chaque Bourse cette denrée franchir une nouvelle étape. Pour Haïti, la hausse avait été presque du double : en 1908, nos cafés valaient environ 39 francs et en 1910 ils dépassaient 75 francs. Ne

fallait-il pas profiter de cette situation? Et parce qu'on avait fait une mauvaise opération en 1896, fallait-il la décalquer, la répéter en 1910? Quand tous les peuples ouvrent leurs yeux à la lumière, fallait-il les tenir obstinément bandés? Quel intérêt avaient nos gouvernants à garder un sommeil léthargique?

On ne peut supposer que l'ignorance ou une impardonnable négligence.

Ceux qui penchent pour l'ignorance trouveront peut-être un argument à leur thèse dans le document intitulé Ravport au Sénat de la République sur les projets financiers.

Dans ce rapport, inspiré ou dicté par le pouvoir exécutif, il est dit que l'émission de l'emprunt se fera vraisemblablement aux environs de 400 francs, et on prévoit pour les émetteurs un bénéfice de 5 millions de francs. L'événement a démontré que le Sénat n'avait aucune idée de l'état de notre crédit à l'extérieur, ni des ambitions de

l'Union Parisienne, car, hélas ! ce n'est pas seulement 5 millions qu'on a gagnés sur notre tête . . .

L'emprunt dit de 1910 est de 65 millions de francs, soit 130,000 obligations de 500 francs. Il n'est versé à l'Etat que 47 millions, d'où un écart de 18 millions abandonnés aux émetteurs et au public. L'obligation revient donc aux émetteurs, puisqu'ils ne versent que 47 millions, à 361 fr. 54. A combien la passeront-ils au public? Le Sénat prévoyait 400 francs. Qu'il était bon ! Les émetteurs ne l'ont lâchée qu'à 442.50, soit plus du double des prévisions bénéficiaires sénatoriales. Et encore ne l'ont-ils donnée, comme on le verra plus loin, que très parcimonieusement, en toutes petites tranches, se réservant de la faire aller jusqu'au pair et de réaliser encore un nouveau bénéfice.

En attendant, en ce mois d'avril où j'écris ces lignes, elle est déjà à 455 francs .Ce qui

fait, en se tenant seulement au prix d'émission de 442 fr. 50, — négligeant les 13 francs déjà gagnés sur ce cours, — que la souscription, ouverte le 17 février, close le même jour, rapportait à cette date (l'obligation étant livrée par l'État à 361 fr. 54) le chiffre à peu près rond de 10,500,000 francs. Pour une belle opération, c'était une belle opération. On comprend que dans ces conditions le capital à verser de la nouvelle Banque n'était pas difficile à trouver. C'était notr« propre argent qui le constituait. Mais que dire de nos dirigeants ?

Ils ne prirent même pas la peine de stipuler, comme en 1896, que les porteurs de la Dotte Intérieure pourraient, pour leurs créances à rembourser, recevoir au taux de l'émission les titres du nouvel emprunt, s'ils le désiraient. Non, ils ne stipulèrent rien au profit de la communauté... Cependant, oui, il y eut une stipulation, et il serait injuste de ne pas la signaler, d'autant plus

qu'elle peut, à Toccasion, constituer une barrière infranchissable si le Gouvernement était tenté de l'enfreindre. C'est celle qui à l'article 25, dernier aiiniia, du contrat d'emprunt, établit que ' ' la Banque Nationale de la République d'Haïti ne pourra se dessaisir de ces fonds que pour les paiements auxquels ils sont affectés par l'article dixsept des présentes ". Or, l'article 17 déclare qu'il s'agit du retrait intégral du papier monnaie, du remboursement de la Dette Intérieure et du solde de l'Emprunt du 20 août 1909.

On aura, au moins, ce résultat, — le retrait intégral du papier-monnaie, — acheté si chèrement.

En tout cas, la Banque Nationale de la République d'Haïti a intérêt à ne pasoubUer, comme sa devancière^ la responsabilité que la loi lui impose de ce chef (1).

(1) Il es! jibsoliinienl regrettable que le Corps législatif n'ait pas fixé, clans la Idï, le taux du retrait.

36 FINANCES D'IIAITI

On sait que le Gouvernement qui précéda celui du général Antoine Simon passait, aux yeux de l'étranger, pour faire de la xénophobie un système gouvernemental, une sorte de credo politique. Au fond, cette opinion était exagérée ou plutôt ne reposait que sur un examen très superficiel de la question. Pour beaucoup, elle n'était en fait qu'une revanche de leurs intérêts privés contrecarrés par le procès de la Consolidation.

Il n'est pas besoin de dire qu'aucun des membres du Gouvernement individuellement ne pouvait encourir ce reproche, car ils étaient tous, soit par leur éducation, soit par leurs attaches, au-dessus de ce préjugé. Mais c'était au chef du Pouvoir Exécutif

qu'on en faisait remonter surtout la responsabilité. Or, le chef étant tout dans l'État haïtien, le Gouvernement du Général Nord Alexis portait l'étiquette, et la gardera peutêtre dans l'histoire, de détester l'étranger. Je me hâte d'ajouter que cette qualification, quelque imméritée qu'elle fût, n'était pas pour déplaire à ce général. Sans s'en glorifier, il ne la repoussait pas.

D'abord il faut établir que la xénophobie a cessé d'exister en Haïti depuis près d'un siècle, c'est-à-dire dès après les luttes de l'Indépendance haïtienne. Encore pourraiton soutenir que même à cette époque elle n'existait pas réellement, car c'était aux Français seulement, naguère maîtres de l'île, qu'on en voulait. Les autres étrangers n'étaient l'objet d'aucune animadversion.

Mais, quelques années après Dessalines, tout sentiment de haine même contre les anciens possesseurs du pays, contre les maîtres impitoyables, était effacé : le Français, qu'on

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n'avait plus à craindre comme colon, bénéficiait, au même titre que les autres peuples, de la plus large et de la plus complète bienveillance.

Aujourd'hui ce n'est plus la bienveillance^, c'est le privilège en tout et partout, que ce soit dans la vie privée ou dans la vie publique, qui entoure l'étranger en Haïti et fait cortège à chacun de ses pas. Qu'il reste dans les villes ou qu'il aille dans les campagnes, son titre d'étranger, illustré par sa peau, lui est un passeport irrésistible. C'est la sympathie assurée, ce serait aussi le respect au besoin. Car personne n'ignore dans l'île que, à défaut de ce premier sentiment, il pourrait, à l'occasion, imposer le second par les canons allemands, anglais, américains, français, qui sont derrière lui. Toutefois il faut dire que c'est surtout la sympathie qui domine... Il est le roi, le maître. Et s'il daigne choisir une jolie fille pour compagne légitime dans les familles de l'île, du

EMPRUNT NOUVE.\r. — MÊME BANQUE 39

coup il élève ladite famille au-dessus de toutes les autres, naguère ses égales, par une sorte de brevet de noblesse, de protection conféré instantanément, et qui permettra demain, si un des parents est compromis dans une conspiration, de trouver chez lui un asile sacré sous son pavillon d'étranger.

On est donc bien revenu de 1804, époque 011 Dessalines entendait que le sang blanc fût une souillure.

Aujourd'hui nos jeunes gens, dans leurs détresses journalières, quand la générale bat dans les rues, quand le canon d'alarme est tiré, quand, pourchassés, ils sont obligés de se sauver dans les consulats nour ne

poi

pas être fusillés sommairement contre un mur, n'ont qu'un désir, qu'une ambition : se faire étranger, car l'étranger circule, vaque à ses affaires, respecté, honoré, tandis qu'ils ressemblent à s'y méprendre aux moutons à l'abattoir.

Chaque fois que de l'asile où ils sont

cachés, de la prison où, ferrés, ils attendent l'inconnu, ils apprennent une exécution militaire, ils font vœu de se naturaliser Français, car généralement, dans ces cas, c'est vers la France qu'on se tourne. Heureusement pour la Patrie, quand le danger est passé, nos jeunes gens se reprennent à l'espérance de jours moins tristes, peut-être bien aussi à l'espoir de rendre plus tard à d'autres ce qu'ils ont subi... Ce qui fait que plus ça change, plus c'est la même chose.

Il est donc aisé de voir que la xénophobie ne saurait trouver un terrain favorable dans le pays. L'étranger n'est pour personne l'ennemi. Pour beaucoup de nos compatriotes — et c'est la faute de nos discordes civiles et de notre militarisme — il est plutôt le suprême espoir, l'idéal auquel on aspire, quand devant la Patrie marâtre on blasphème et on renie.

Telle était la situation quand éclata le procès de la Consolidation, procès dans

lequel l'aristocratie financière du pays — c'est à-dire l'élément étranger et la Banque Nationale — fut compromise.

On dit que le général Nord Alexis saisit avec empressement cette occasion d'affirmer des sentiments qui étaient à l'état latent dans son cœur. On affirme que nonagénaire, ayant fait toute sa carrière dans l'armée, ayant eu pour compagnons d'armes ceux qui n'eurent, vers 1804, qu'un catéchisme, la haine de l'étranger, les leçons qu'il croyait avoir oubliées, dont peut-être il ne soupçonnait même plus l'existence, se réveillèrent en lui dans leur intensité et furent le pivot de sa conduite. Il faut s'inscrire en faux contre ces suppositions. Rien ne fait présumer que ce legs du passé pesa sur sa conduite, et la meilleure raison qu'on en peut donner, c'est que jamais antérieurement il ne passa pour xénophobe. Au Cap- Haïtien, où il gouverna si longtemps, il avait bien plutôt la réputation contraire.

Cependant la sorte de prestige dont jouit l'étranger est si grand chez nous, que de tous côtés on conseilla au chef de l'Etat de ne pas donner suite au procès. On lui représenta les mille dangers qui en résulteraient, et surtout l'exécrable renommée dont la presse européenne ne manquerait pas de le couvrir. Le dicton créole, si pittoresque, si original : cassé feuilles, couvriça, fut invoqué par ses amis^ par ses ennemis, par tout le monde. Si ce n'était pas l'arche sainte, c'était tout au moins un nid de guêpes auquel il était périlleux de toucher, car on ne manquerait pas d'y voir un retour au passé, au passé qu'il faut ensevelir...

Le général Nord Alexis ne crut pas à ces avertissements. Il pensa que son devoir de chef d'Etat était de marcher droit devant lui, sans s'occuper des à-côtés. Peut-être crut-il aussi que le moment était favorable d'essayer de relever le sentiment national de plus en plus amoindri, de plus en plus

avili devant Tétranger, dedonner àTHaitien quelque conscience de lui-même... Sans connaître ses auteurs, il avait souvent entendu nos politiciens s'écrier avec douleur, rappelant les temps anciens, et au regret qu'il n'en fût plus de même :

Mon verre n'est pas grand, mais je hois dans mon verre !

Il rêva de faire boire THaïtien dans son verre, et il lui sembla que l'occasion était trouvée dans la Consolidation. Il lit donc le Procès et enleva le service de la trésorerie à la Banque d'Haïti pour le remettre aux Haïtiens. Ce qui en résulta, on ne le sait que trop : guerre civile, déchaînement d'injures, de calomnies dans la presse étrangère, et finalement remise aujourd'hui de ce service de trésorerie à l'étranger. Cependant^ pour avoir tenté de réaliser ce rêve, cette utopie, Nord Alexis, en dépit de tout, gardera dans l'histoire une glorieuse originalité.

Ce qui fait ressortir l'injustice de l'accu-

sation de xénophobie portée contre lui, c'est qu'il y avait des Haïtiens compromis dans le procès. Or, ils ne furent pas mieux traités que les autres. Toutefois, on ne peut nier que plus tard la lutte parut à certains moments revêtir ce caractère d'intransigeance de la part du Gouvernement, et cela par la force même des circonstances... Car les étrangers se jugeant menacés dans leur situation parce que quelques membres de leur classe étaient compromis, se solidarisèrent avec eux. Ils firent bloc contre l'ennemi commun, lequel ennemi commun se défendit, très maladroitement d'ailleurs.

Jusqu'à ce jour, ce Procès de la Consolidation fait encore l'effet d'une robe de Nessus. Personne ne veut l'avoir endossée. Un peu plus, quand la Révolution des Gayes triompha, on allait décréter sa non-existence. Les pièces étaient prêtes qui demandaient non seulement la revision du procès, mais son abolition. Du général Antoine Simon

on prétendit faire une façon de Louis XVIII radiant Napoléon. La question pécuniaire arrêta l'élan. On songea qu'il faudrait restituer les sommes encaissées, et c'était impossible.

Au surplus, cette question pécuniaire continue à passionner encore en ce moment. Quand elle ne sert pas à des suspicions illogiques, elle sert kV illusion... politique. C'est dans cette dernière catégorie qu'on peut ranger une dépêche du Président de la République à son secrétaire d'État des finances, à la date du 11 mars 1911.

Il lui dit :

« M. Cincinnatus Leconte ayant acquitté sa condamnation pécuniaire, je vous invite à faire encaisser le montant de cette condamnation par la Banque Nationale de la République d'Haïti, avec mention de n'y point toucher pour quelque motif que ce soit.

« Vous ordonnerez cet encaissement dans

FINANCEiS D HAÏTI

les formes légales, en ayant soin de faire observer à la Banque que cette recette doit figurer dans un compte spécial, de façon qu'à n'importe quelle époque on puisse, sans difficulté, constater que la valeur versée par M. Gincinnatus Leconte, en exécution d'un jugement du Tribunal criminel de Port-au-Prince, est entrée dans la caisse publique au profit de TÉtat. »

X entendre l'honorable général, il semblerait que les valeurs de la Consolidation ne sont pas entrées dans la caisse publique. 11 fait absolument erreur. Toutes les sommes perçues ont abouti régulièrement à la Recette générale, des ordonnances ont été dressées, et toutes elles ont servi aux dépenses de l'État. Il a donc été très mal renseigné. Mais là où il est reprochable surtout, et où son ministre des finances aurait dû le rappeler à l'observance des lois, c'est quand il croit qu'il peut de son autorité édicter des règles nouvelles en matière

E^IPRUNT NOUVEAU. — MÈ\m BANQUE 47

d'administration, décider, comme il le fait, que telle valeur figurera à tel compte spécial quand la loi de finances en a préalablement décidé, prescrire qu'on ne touchera pas à ladite valeur sous quelque prétexte que ce soit, quand une disposition législative à prescrit :

« Toutes les valeurs généralement quelconques recouvrées et à recouvrer des condamnés et toutes celles accumulées à la Banque Nationale d'Haïti en vertu des saisies régulièrement effectuées seront employées aux dépenses du service public (1) ».

Voilà donc une décision présidentielle qui abroge formellement la loi. Et, du reste, à qui fera-t-on accroire qu'il soit plus facile de constater dans un compte spécial que par une ordonnance régulièrement dressée « que la valeur versée par M. Gincinnatus

(1) Voir à la fin du volume le rapport du 5 juillet 1010 de la Chambre des comptes. Pièce D.

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Leconte, en exécution d'urî^ugement du Tribunal de Port-au-Prince, est entrée dans la caisse publique au profit de l'État »? C'est le contraire qui serait plutôt à prévoir. ïl faut souhaiter, dans l'intérêt public, que cette méthode ne se généralise pas, qu'elle ne soit pas surtout appliquée aux quarante-sept millions que le Gouvernement touche de l'Emprunt 1910....

Aussi bien cette façon de procéder paraît grosse d'un autre danger. Supposons que M. Gincinnatus Leconte — le cours des événements est incertain en Haïti — reprenne pied demain dans la politique. Gomme le montant de sa condamnation a été consigné à la Banque « avec mention de n'y point touche?^ pour quelque prétexte que ce soit », il le trouvera à point et pourra tout simplement se le faire rendre. Et le général Antoine Simon n'aura travaillé que pour lui.

EMPRUNT NOUVEl\U. -^ MÊME BANQUE 4^

Revenons à la Banque nouvelle et au contrat d'emprunt. , ^

Aucune critique de ces opérations ne saurait valoir celle que, d'ordre de son gouvernement, avait présentée la légation des Etats-Unis à Port-au-Prince... avant l'entente. Il faudra déplorer amèrement que les intérêts du peuple n'aient trouvé que dans cette légation ^ seulement une possible et éphémère défense. Certes, le respect de la dignité nationale commandait de ne pas oublier que Haïti est un Etat libre, indépendant, jouissant pleinement de son autonomie. Cependant il ne fallait pas mériter les reproches qui nous étaient adressés. Et, da reste, comment a-t-on rendu vains ces reproches? Comment a-t-on écarté les foudres

qui grondaient sur nos têtes ? En abandonnant une part du gâteau, lequel demeurant en le primitif état critiqué; constituait en somme une affaire autrement belle, autrement lucrative que ne l'avaient rêvée les prétendus évincés. En vérité, est-ce que la justice peut se contenter d'une semblable solution? Et y a-t-il lieu, à ce propos, d'invoquer le patriotisme et de parler du respect de l'autonomie nationale, brillamment sauvegardée ?

Gela est inutile et cela est pénible plutôt.

Les conditions draconiennes contre lesquelles, au nom du peuple tiaïtien, protestait le gouvernement des Etats-Unis, sont restées, en fait, immuables, invariables. Seulement, après négociations et entente, il ea a été distrait une part au profit de certains iiitérêts américains. Gela a suffi, pour le moment, à rendre inopérantes ces remontrances. Or, elles ne subsistent pas moins. Par une circonstajaee inattendue qui s'é-

chappe parfois de certains actes^ rien ne prouve que demain elles ne servent pas, et celte fois réellement, le peuple haïtien .

Il n'est pas douteux que bien des misères vont découler du remboursement de notre Dette intérieure. L'équilibre budgétaire des petits ménages sera rompu très notablement. Je sais bien qu'on invoquera la réduction des intérêts opérée sous le précédent Gouvernement pour justifier la réduction actuelle du capital de la Dette. La question m'étant personnelle, je ne veux pas insister. C'est en passant que je ferai remarquer qu'il n'y a pas d'équivalence entre réduire des intérêts de 12 0/0 à 6 0/0 et diminuer un capital de 45 0/0. Au lieu d'avoir 6 0/0 d'intérêts sur 100 dollars comme dans l'ancienne Dette intérieure, le rentier n'aura devant lui qu'un capital de 55 dollars, et le po' errait-il placer à 6 0/0 qu'il ne recevrait que 3 dollars 30.

Mais le placera-t-il à 6 0/0? il faut en

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douter, car on n'a même pas eu la précaution de réserver aux porteurs de la Dette intérieure l'échange facultatif de leurs titres contre des obligations du nouvel emprunt 5 0/0 au prix d'émission de 442 fr. 50. Au surplus^ quand on a réduit les intérêts de la Dette intérieure, c'était une question budgétaire qui était en jeu : il fallait vivre, il fallait payer les employés, faire marcher le service courant. Ce sacrifice imposé à la nation lui retournait, en quelque sorte, sous une autre forme. Il n'y avait ni moyens, ni ressources autres en vue. En était-il de même en 1910 ? Il est permis de douter que dans une opération financière de 65 millions, il n'eût pas été possible de faire un autre sort aux porteurs de la Dette intérieure.

En dehors de cet intérêt spécial, il semble aussi qu'un grand intérêt public commandait une autre méthode, car un malaise économique va probablement découler de ce rouage brisé de la Dette consolidée. Elle fai-

sait l'office de caisse d'épargne dans notre milieu social^ et les habitudes de prévoyance ne sont pas déjà si communes chez nous qu'il faille faire fi de cet argument. L'argent remboursé sera vite dissipé, faute d'un placement sous la main, et la pléthore du paupérisme envahira de plus en plus notre société.

Il faut donc se demander si, pour toutes ces tristes perspectives, il était sage d'emprunter 65 millions pour n'en recevoir que 47, soit moins de 37 0/0 du capital nominal.

Le bon sens public, tôt ou tard, répondra que cela ne valait pas cette peine.

Il faut encore répéter que les négociateurs de l'emprunt n'avaient aucune connaissance des marchés européens, et surtout de l'état économique du pays au regard de ces marchés. Autrement ils auraient mieux défendu nos intérêts.

Cette ignorance était générale, si on en juge par le rapport du Sénat que nous avons

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déjà analysé sommairement. Le Sénat, en sa naïve libéralité, estimait à 5 millions le bénéfice des émetteurs, car il affirmait que Ton ne pourrait émettre les obligations qu'à 400 francs. Or elles ont été émises à 442.50, soit de ce chef seulement — on reviendra plus loin sur la (question — un bénéfice de H millions. Cette preuve est suffisante, je pense, pour démontrer comment nos intérêts ont été sacrifiés.

Le général Nord Alexis, avec des récoltes très minimes et des prix pour le café audessous de 40 francs, avait pu diminuer la Dette publique de plusieurs centaines de milliers de dollars. Mais en 1910, par un rare bonheur, le café avait dépassé 75 francs. C'est, on le sait, la seule véritable ressource du pays jusqu'à ce jour. Indubitablement ces prix doublés devaient amener plus d'aise dans le peuple et améliorer la situation du Trésor. Malheureusement, le mal endémique de nos Gouvernements : les grosses

dépenses, n'avait pas plus épargné le Gouvernement du généra] Antoine Simon que celui de ses prédécesseurs. Achats réitérés de bateaux de guerre, gaspillages dans toutes les branches de l'administration, charges publiques créées sans discernement, pour le plaisir, enfin toute la gamme coutumière des futilités et des inutilités décorées du pompeux qualificatif de service public, au lieu d'améliorer la situation l'avait empirée. Peut-être qu'avec un programme d'ordre et d'économie, pratiqué sans défaillance, aurait-on pu s'en tirer. Comment, eu fait, l'exiger de nos gouvernants ? C'était impossible. On souffrait donc autant, si ce n'est davantage, et malgré la hausse du café sur les marchés étrangers, que sous Nord xilexis, car les employés publics — c'est-à-dire une bonne portion du peuple — restaient indéfiniment sans être payés. Le général Antoine Simon, chaque dimanche, pour expliquer cette situation, en faisait remonter la res-

ponsabilité à son prédécesseur. Ses homélies, qu'il s'efforçait de rendre le plus paternelles possible, n'endormaient le mal qu'à ia surface.

Il fallut donc arriver à un emprunt extérieur, puisqu'on ne voulait, qu'on ne pouvait peut-être, arriver à une vraie amélioration par des voies plus prudentes et plus sages...

Cependant ce mal résolu, comment expliquer une méconnaissance aussi flagrante des intérêts du peuple? Gomment comprendre qu'on ne les ait pas mieux défendus?

A eette question on ne peut trouver qu'une réponse : c'est que le Gouvernement, malheureusement, ne permit aucune discussion dans la presse locale. On aurait pu Téclairer, car notre pays ne manque pas d'hommes très au fait des sciences fînan- -cières. Il ne le permit pas. Aujourd'hui que l'opération est accomplie, il faut espérer que, dans l'intérêt public et dans le sien propre, il se montrera i^oins intransigeant.

lY

La Banque Nationale d'Haïti, si elle a le souvenir reconnaissant, doit marquer d'une pierre blanche le jour qu'elle s'est établie en Haïti... En effet, après trente ans d'existence sans labeur sérieux, n'ayant durant ce temps connu d'autre fatigue que celle d'encaisser nos commissions statutaires et extra-statutaires, après avoir enfin, de par cette somnolence délétère, mérité des vicissitudes amères, elle s'est retirée cependant en toute gloire, en toute apothéose, en tout profit. . . Aucun pronostic défavorable n'a pu avoir prise sur sa chance inébranlable .

Le rapport à l'Assemblée générale extraordinaire du 0 janvier 1911, ainsi que les deux circulaires de février, ne réclament

58 FINANCES d'iIAITI

pas de commentaire : ces pièces parlent. Elles établissent surabondamment qu'en s'en allant, la Banque s'est retirée à son avantage, toujours maîtresse du terrain. . . Tout lui a souri et pourrait lui sourire mieux encore... Voyez... L'Union Parisienne lui accorde, en compensation de son privilège cédé, 20,000 parts de fondateur qu'elle vend, un peu hâtivement pour elle, à 62 fr. m, soit 1,250,000 francs. Le lendemain, ces parts font 100 francs, soit 2 millions de francs (1). Heureuse liquidation! Heureuse ancienne Banque! (2).

(1) V(ji'r plus loin le rapport au Conseil d'administration et lesi circulaires de îé^Tier. Pièces E, F, G, H.

(2) Pendant que je corrige les épreuves de ce livre, je lis dans le Journal, chronique finnncière du i mai, que les paris bénéficiaires sont à L\2 fr. 50, ce qui donne pour les 20,("XJ0i paris le chiffre de 2,8.o0.O00 francs.

Cette hausse suppose un di\idend.e annuel de U à 15 francs à la part. La Banque Xalionale de la République d"Haïti aura, en effet, une année exceptionnelle, grâce aux commissions du service extérieur, lesquelles, de par Temprunt et le rachat de la Dette intérieure, vont ôlre considérables. Sans compter, :bien entendu, les autres profits, tels, pour n'en citer qu'un, les opérations multiples sur la balance des i7 millions que forcément, en attendant le retrait intégral du papier-monnaie, le gouvernement haïtien laissera entre ses mains.

Quant aux parts bénéficiaires, on voit l'étape parcourue

L'institution qui disparaissait ainsi dan^ ce feu de Bengale payé par les Haïtiens avait été fondée en 1880. Elle avait donc environ une trentaine d'années d'existence. Elle eut des moments difficiles à passer, mais ne s'en soucia guère jusqu'au jour où le service de la trésorerie lui fut enlevé par une décision législative. Ce coup, sans doute, lui fut sensible, car là était le plus clair de son revenu. En effet, durant les trente années qu'elle resta dans le pays, elle ne fut, à proprement parler, qu'un bureau de perception.

Entre ceux qui critiquèrent le retrait du service de la trésorerie de la Banque, il convient d'établir deux catégories : l'une soutenait que l'Etat n'avait pas le droit légal d'en déposséder l'institution, l'autre condamnait la mesure en elle-même parce

depuis que deux mois auparavant on les liquidait en bloc pour 1 million de francs environ. C'est nous qui faisons les frais de la danse, ignorants et naïfs comme à l'ordinaire.

60 FINANCEiS d'HAITI

que, selon son dire, l'Haïtien est inapte à remplir honnêtement ce service.

11 n'y a pas à rouvrir la discussion avec les partisans de la première catégorie. Cette discussion serait vraiment oiseuse, puisque ayant définitivement rompu avec la Banque nous n'avons eu rien de plus pressé que de remettre ce service à une autre institution. Que l'on ait transigé, là n'est point la question. Soit par transaction ou autrement, l'État, à la minute de Tarrangement, a eu ce service en mains, puisque légalement il a pu le concéder au nouvel établissement. Donc il n'est pas intéressant de rouvrir une discussion résolue en fait.

Reste la deuxième catégorie, celle qui dénie à l'Haïtien toute aptitude à gérer ses propres finances. 11 n'y a pas d'erreur possible sur ce point : le Gouvernement a été d'accord avec cette catégorie qu'il fallait restituer ce service à l'étranger, parce que

seul il pouvait le faire avantageusement pour la nation. Notons que cette façon de voir ne lui était pas imposée. Il pouvait fort bien, puisqu'il contractait avec une autre institution, soutenir l'opinion contraire, essayer tout au moins de la faire prévaloir. Mais nulle hésitation de sa part. Pour lui la chose est arrêtée, jugée : l'Haïtien crée la fortune publique et ne peut pas la gérer. C'est pourquoi il se hâta, de son propre mouvement, de remettre ce soin à Tinstitution étrangère.

Eh bien ! on nous permettra de nous inscrire en faux contre ce jugement et de croire, malgré ce qui est arrivé, que l'expérience n'est pas aussi concluante que nos gouvernants actuels le prétendent.

En effet, jusqu'au 2 décembre 1908 — et durant même la période révolutionnaire qui aboutit au triomphe du général Antoine Simon — la Recette générale, gérée exclusi-

vement par des Haïtiens, donna le plus parfait exemple de l'ordre et de la régularité. Le désordre ne commença qu'avec le nouvel ordre de choses. Ce fut voulu, il semble. Le programme de la Révolution était de remettre le service de la Trésorerie à la Banque Nationale dès l'entrée à Portau-Prince. Un discours officiel du chef du Pouvoir exécutif le dit formellement. Il semblerait même que dans cette hâte il y eût un pieux hommage à rendre à Salomon (1)^ créateur de l'institution, et aussi un témoignage de déférence amicale à la France. Quel meilleur moyen pour arriver à ce résultat que de démontrer au pays que le service de la Recette et de la Dépense était insuffisant et mal fait. ? Il n'y avait qu'à le démoraliser en proclamant chaque jour sa précarité ; il n'y avait qu'à le désorganiser en y

(1) Salomon était du Sud, d'où vint la Révolution, et Le général Antoine Simon, ce qui est à sa louange, fut un de ses fidèles lieutenants.

introduisant des éléments choisis dans ce but, il n'y avait surtout qu'à l'affranchir de tout contrôle. . . Mais la Banque qui préférait une liquidation autrement fructueuse resta sourde à nos avances, et ce fut l'héritière désignée par elle qui en bénéficia. . . 11 semble logique que le Gouvernement haïtien, après l'expérience qu'on venait de faire durant trente années avec la Banque Nationale, dût essayer de conserver sa trésorerie. Tout au contraire, il crut faire œuvre excellente, œuvre patriotique, en la confiant de nouveau pour cinquante ans ou soixante-quinze (on ne sait au juste, ici c'est cinquante, là c'est soixante-quinze) à une autre institution étrangère. « Il est très impolitique, lui avait dit le cabinet de Washington, de mettre entre les mains de sociétés imivées des pouvoirs si souverains. y> Il passa outre. Et ses hommes d'Etat n'entendirent pas — ou s'ils entendirent n'écoutèrent pas — cette voix de la

riXANCBS D HAÏTI

conscience, cette voix du bon sens, de la raison, qui veut qu'un peuple qui ne peut gérer ses finances ne peut non plus conserver son autonomie. Naguère nous n'avions qu'un tuteur. Aujourd'hui nous en avons trois, de nationalités différentes, il est vrai : allemand, américain, français. Nous voilà dans une triplice d'oia il sera difficile peutêtre de sortir.

Un des plus grands reproches qu'on peut adresser aux contrats financiers sous l'empire desquels la République va vivre durant de si nombreuses années, c'est — il faut le redire — qu'ils n'ont été guère discutés. Assurément, il y a eu un ou deux ai-ticles par-ci par-là dans les journaux. Deux rapports officiels ont été lus dans les Chambres législatives. Mais articles et rapports étaient sans grande valeur. Ils parlaient pour parler. D'avance on savait la conclusion à laquelle ils allaient aboutir. Leurs auteurs n'étaient pas sans doute des illettrés, mais ils étaient — en dehors de l'approbation attendue — peu au courant des questions qu'ils prétendaient traiter. Ils n'étaient pas nuls, ils n'étaient que médiocres. Or, en ces

matières, il y a quelque chose, déclare un auteur, de plus terrible que la nullité, c'est la nîédiocrité.

Peut-être aussi n'était-il pas très sage de se confier à l'Union Parisienne pour l'édification de notre nouvel édifice financier . Cette Banque est essentiellement une Banque d'affaires. 11 faut que son capital travaille vite et bien. Elle s'est spécialisée dans les opérations éminemment lucratives pour la plus grande joie de ses actionnaires. Elle n'est pas surtout une banque de dépôts et ne dispose pas des ressources que donne une clientèle de déposants. C'est un rouage admirablement forgé, tout ce qu'il y a de plus moderne, de dernier progrès si on peut s'exprimer ainsi. Or un tel établissement, qui est pour la réalisation rapide, instantanée, peut bien mener avec maestria un emprunt public — et on a vu et on verra tout à l'heure encore comment il a mené le nôtre — mais on peut craindre que pour le

EMPRUNT NO UVîl\U. — MÊME BANQUE 67

reste des contrats financiers le môme esprit de routine, de parti pris, de trésorerie bureaucratique qui dominait l'ancienne Banque d'Haïti ne soit le sien. Et en étudiant les conventions, en songeant au ca^^odl appelé, dont Tinfimité dérisoire saute aux yeux, on sent cette appréhension se fortifier, grandir, deveair une désastreuse réalité .

11 est bien évident que le pays aurait eu un meilleur contrat de banque si on n'avait pas soudé aux conventions un contrat d'emprunt. La fascination de l'argent frais sur un trésor à sec ferma nos oreilles à toute discussion sérieuse. Nos yeux seuls restèrent ouverts, fixés sur l'appât des 65 millions. Dans ces conditions^ il fut aisé d'obtenir l'adhésion des pouvoirs publics à tout ce qu'on voulut.

Le gouvernement traita donc avec hâte, à a vapeur, comme s'il ne voulait pas laisser échapper cette occasion unique, inespérée . .

Et dût-on se répéter, il faut redire qu'il oubliait trop que la situation du pays avait changé, que depuis deux ans le café de 38 francs était monté à 75, que tous les pays producteurs de cette denrée avaient vu leur crédit public se fortifier, que particulièrement pour Haïti la bonne tenue de sa rente extérieure était un baromètre qu'il ne fallait pas négliger de consulter. En vérité, quelle raison, encore une fois, y avait-il de signer un emprunt qui pour 47 millions effectifs endettait la République de 65 millions !

On connaît le rapide succès de cet emprunt sur la place de Paris. Emis le 17 février 191 1 à 442 fr. 50, il fut clos le même jour. Il est présumable que fort peu d'obligations furent réellement offertes au public, car voici la répartition qui eut lieu le 24 février courant :

a) Les souscriptions de 1 à 5 obligations furent effectuées.

h) Celles de 6 à 200 reçurent 6 obligations.

c) Au delà de ce chiffre, il fut attribué 2 3/4 0/0 des titres demandés.

Le bloc fut sans doute gardé par les émetteurs. Dès le lendemain, les obligations montèrent rapidement à 455. On prévoit qu'avant longtemps elles atteindront le pair. On voit, sans beaucoup d'arithmétique, ce qu'à 500 francs chaque obligation devra rapporter au groupe émetteur. Pour mémoire, il faut se rappeler qu'elle lui revient initialement à 361 fr. 54, en dehors, bien entendu, des frais de publicité qui ont été nuls.

A la fin du volume, nous renvoyons les prospectus relatifs à l'emprunt (1). 11 est bon que nos hommes d'Etat actuels les contemplent de temps en temps, afin que

(1) Voir plus loin les deux prospectus de l'Union Parisienne, relatifs à l'Emprunt de 65,000,000, et une note financière du 17 févner 1911. Piôces I, J, K.

dans ce succès ils aient quelque regret de n'avoir pas mieux défendu leur pays . Certainement, avec une meilleure connaissance du marché, une étude plus complète de nos intérêts, ils auraient pu faire bénéficier la République de plus de six à ^sept millions.

Un des journaux financiers de Paris, sous le titre : « Petit Pays, grand avenir », a célébré en termes élogieux le triomphe économique, dit-il, du général Antoine Simon. Ce triomphe est à proprement parler celui de TUnion Parisienne, mais je ne puis m'empêcher de répéter avec une conviction autrement fondée :

Petit pays, grand avenir ! A quand ? Là est le secret.

En attendant, avant de passer au chapitre suivant, laissez-moi vous faire remarquer combien dans les notes financières, — publiées au sujet de l'emprunt et dont vous trouverez plus loin, à la fin de ce tra-

vail, un échantillon, — il est répété sans cesse : « Un des côtés caractérisques de cet emprunt est l'intervention de grandes maisons de banques américaines et d'un des principaux établissements allemands. » La conclusion à en tirer n'est pas difficile.

En même temps que la Banque Nationale d'Haïti annonçait sa liquidation, la Banque Nationale de la Bépuljlique d'Haïti commençait ses opérations le P'' mars (1).

Quelques publications avaient pris soin de rappeler que, avec la nouvelle institution, la France gagnait une part importante d'influence. Elles appuyaient surtout infiniment sur les grands avantages qui devaient en résulter pour notre pays de l'installatioa de ce nouveau rouage financier.

(( Aux termes de ses statuts, disaientelles, établis d'accord avec le gouvernement haïtien, la Banque Nationale de la République d'Haïti a le privilège exclusif d'émet-

(1) Voir à ]a fin du volume les pièces relatives à la liquidation et à l'ouverLure : L. M. N.

tre des billets au porteur, remboursables en espèces, à présentation, à Haïti. Ces billets, considérés comme monnaie, auront cours légal avec force libératoire illimitée, dans toute l'étendue de la République d'Haïti et seront reçus dans toutes les caisses publiques. La banque devra avoir en caisse, en métallique ou valeurs assimilées au métallique, le tiers du montant des billets en circulation.

ce Elle donnera son concours au Gouvernement pour l'élaboration et l'application d'une loi relative à l'établissement d'une unité de monnaie nationale à base d'or et d'une monnaie divisionnaire, au retrait du papier-monnaie, et, éventuellement, du nickel, et à la circulation des monnaies étrangères. Elle sera chargée de l'émission de la nouvelle monnaie divisionnaire.

« En outre, la Banque sera, à titre exclusif, chargée du service de la trésorerie do l'Etat, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. A

ce titre, elle recevra à rencaissement toutes les sommes revenant à l'Etat, et notamment les droits de douane sur l'importation et l'exportation. De même, elle effectuera tous les paiements pour le compte de l'Etat, y compris le service des intérêts et amortissements de la Dette publique.

« Elle recevra, après entente spéciale avec le Gouvernement, les consignations et les dépôts prescrits par l'autorité administrative et judiciaire.

« La Banque pourra établir une Caisse d'épargne et effectuer toutes les opérations que comportera son fonctionnement.

<( Enfin, elle aura la faculté de réaliser toutes les opérations ordinaires d'une banque d'émission, de dépôts, de prêts, d'escompte, de prêts agricoles, et, en général, toutes les opérations considérées comme rentrant dans le cadre habituel des affaires des maisons de banque et des établissements de crédit.

EMPRUNT XOUVE.\U. — TvIÊME BANQUE 75

« On voit que ce programme, vaste et précis, doit permettre à la Bmique Nationale de la République r^'^a^ï/ d'exercer une influence sensible sur le développement économique et financier de la République, dont les nombreux éléments de prospérité ne demandent qu'à être mis en œuvre. »

A Port-au-Prince, le 8 mars 1914, on inaugurait devant le Président de la République et une assemblée d'élite la nouvelle Banque. Dans un discours approprié aux circonstances, son directeur saluait « ceux qui, présents ici, ont contribué par des moyens différents, à la fondation de cet établissement.

« Je nommerai donc, disait-il, en les « priant de trouver une fois de plus ici l'ex- « pression de toute notre gratitude :

« Monsieur le Ministre de France, qui a « collaboré si activement à nos efforts et

« contribué si puissamment à la fondatioiii « de cette Banque;

« Monsieur le Ministre des Etats-Unis jj <( qui nous a valu le haut et puissant con- « cours des capitaux américains ;

<( Monsieur le Ministre d'Allemagne, qu « a suivi avec tant de persévérance tout \e « travail de formation de la nouvelle insti- « tution, qui en est l'ouvrier de la première « heure et qui pourrait, si sa réserve bien (( connue ne l'en empêchait, revendiquer ài « juste titre... le titre de principal collabo- « rateur de l'établissement. ^)

Auparavant, il avait fortement appuyé sur le programme de la Banque, dont les-; grandes lignes sont :

(( La restauration des finances de l'Etat a par l'ordre et l'économie;

(( Le développement du commerce, en lui « accordant les facilités dont il a besoin ;

« Le relèvement de l'agriculture ;

« L'encouragement et la propagation du « goût de l'épargne par le développement « des affaires industrielles et agricoles et la « sécurité offerte au placement des capi- « taux ;

(.( Et enfm la création, par voie de con- « séquence, du mouvement industriel, <( toutes les conditions qui sont les pre- « miers éléments de la richesse d'une na- « tion. »

Cette manque évocation, ce merveilleux tableau doit devenir une réalité grâce au capital appelé de la nouvelle institution qui, comme dans l'ancienne, n'est que de cinq millions. . . C'est réussir de belles choses avec de bien petits moyens. Ce ne serait, à la vérité, que plus méritoire. Mais la Banque Nationale d'Haïti — ne pas lire de la République — avait développé exactement, lors de son inauguration, le même programme.

Elle a passé trente ans à piétiner sur place.

Il est vrai que ne présidaient pas à son baptême les fées d'Allemagne, des Etats- Unis et de France réunies...

Il n'est pas dans notre intention, pour le moment, d'entrer dans l'examen détaillé du contrat delà nouvelle Banque et de mantrer combien peu il a été tenu compte des desiderata de l'opinion publique haïtienne.

Cependant, il est important de faire quelques observations qui peuvent présenter une certaine utilité, même sous l'administration actuelle.

L'article 2 des statuts dit que la Société prend la dénomination de : Banque Nationale de la République d'Haïti. Cette dénomination lui est octroyée en vertu de l'acte de concession du Gouvernement d'Haïti, en son article l^', et l'article 2 du même acte détermine que cette concession est faite pour cinquante années à partir du 25 octobre 1910.

Et alors comment comprend-on que l'ar-

EMPRUNT NOUVE.\U. — MÊME BANOUE 79

I ticle 4 des statuts de la « Banque Nationale de la Rép'^hlique d'Haïti » déclare :

Article 4. — La Société aura une durée de soixante-quinze ans à partir de sa constitution définitive... ?

Voilà une dénomination « Banque Nationale de la République d'Haïti » qui lui a été accordée en vertu d'une loi législative. Elle n'est sa propriété, dans les conditions prévues par cette loi, que pour cinquante ans. Cependant elle entend garder cette dénomination, cette marque de fabrique, qu'on ne lui a donnée que parce qu'elle est une banque d'Etat, au delà du terme fixé, soit vingt-cinq ans de plus. Si donc l'Etat haïtien, le contrat expiré, veut créer une autre institution, il ne pourra disposer de cette dénomination qui est pourtant sa propriété.

il faut faire modifier cet article 4 des statuts, et le mettre en harmonie avec la loi. La loi ne peut pas dire cinquante ans et

les statuts soixante-quinze. Au surplus, si on veut se référer à Tancienne Banque, on trouvera que le décret qui l'institua et ses statuts étaient d'accord : tous deux disaient cinquante ans. Voilà maintenant que nous sommes forcés de l'invoquer comme une autorité...

On sait qu'invariablement la réponse de la Banque défunte fut. chaque fois qu'on la pressait de s'intéresser au développement économique du pays, que son capital appelé de 5 millions de francs ne lui permettait pas de voir plus loin que le service terre-àterre de perception de nos recettes de douane. Durant, trente ans le pays a souffert, en est presque mort, de cet état de choses. Et voilà que la nouvelle institution — qui pourtant reprend le beau programme financier de l'ancienne — ne nous apporte que ce même capital de 5 millions... Et, chose bizarre, tandis que l'ancienne avec ses 5 millions se contentait de 6,000 j>arts

bénéficiaires, la nouvelle institution, avec le même capital versé de 5 millions, crée 20,000 parts bénéficiaires î II faudra rudement travailler la République pour qu'on arrive à faire face, avec ce capital réduit, à tous ces grands besoins financiers...

H importe donc que dès à présent on ouvre une campagne pour forcer la Banque Nationale de la République d'Haïti à appeler l'intégralité de son capital nominal. Elle ne peut faire moins, si elle est sincère dans son désir de contribuer au relèvement du pays. Personne n'osera soutenir qu'elle peut quelque chose pour la prospérité d'Haïti avec ce triste capital. Elle ne fera pas mieux que l'ancienne Banque. Elle fera moins, surtout si on songe qu'elle est grevée de 20,000 parts bénéficiaires, lesquelles, à leur taux actuel de 100 francs, représentent près de la moitié du capital versé ! On conviendra que 20,000 parts bénéficiaires sur 5 millions de capital, c'est forcer la note.

^2 FINANCES ry HAÏTI

Donc, il faut faire une campagne active, et sans relâche, pour arriver au versement intégral des 20 millions de francs.

On fait grand état de trois concessions que le nouvel établissement a consenties au pays, et on les célèbre, dans notre monde officiel, à peu près comme trois nouvelles capitulations de Rochambeau. Les voiôi dans l'ordre auquel elles se présentent d'après la loi votée :

1° L'article 6 entend que les statuts de la Banque contiendront une clause suivant laquelle la nomination du directeur, chargé de la gérance de l'établissement principal à Port-au-Prince, devra être immé- i diatement notifiée par le Conseil d'admi- ' nistration au Président de la République.

2** L'article 8 établit que la moitié des employés en Haïti devra être de nationalité haïtienne.

3° L'article lo fixe le prêt statutaire à

avancer par la Banque à TÉtat au chiffre nominal de 3 millions de francs.

Tels sont les avantages que le pays a gagnés dans le nouveau contrat. Eh bien ! il faut le constater avec tristesse, et même quelque ennui que l'on nous ait trouvés si faciles à contenter, ces avantages ne constituent en réalité que des leurres.

Il n'est pas vrai que la clause de l'article 6 permette au Gouvernement de refuser un directeur qui lui déplairait. Notification ne dit pas veto, ne sous-entend même pas objection. Cette rédaction, qui délimite la puissance de l'État, la limite au contraire. 11 eût été mieux de ne rien stipuler, car alors restait debout, entier, le droit d'objection du Gouvernement contre un directeur qui n'aurait pas sa confiance. Mais, en réalité, la question n'est pas si importante qu'elle paraît de prime abord, car, en vérité, ce n'est pas là qu'il faudrait efficacement exercer son action. Le directeur à

Port-au-Prince, sauf de rares exceptions, ne peut que se soumettre aux ordres et instructions du Conseil d'administration représenté par le secrétaire général. Or, c'est à Paris même, au sein de ce Conseil, que l'action gouvernementale devrait s'exercer. Et c'est là qu'il aurait fallu, dans cette intention, armer un commissaire spécial du Gouvernement d'instructions nettement établies. Il n'est pas besoin de dire qu'on n'y a jamais songé.

Avec plus de force encore, s'il est possible, le qualificatif de leurre doit s'appliquer à l'article 8. En effet, on nous dit que la moitié des employés en H(iiti{?) devra être de na~ tionalité haïtienne. Mais quels emplois leur donnera-t-on ? Soyez assuré que dans cette moitié réservée, s'il en est deux ou trois qui occuperont des charges convenables, le reste sera compteur, hoqueton, balayeur de bureau. Ainsi voilà une Banque qui, fondée en totalité avec une des portions du bénéfice

réalisé sur le crédit national dans l'emprunt de 65 millions, ne réservera que des places inférieures à nos compatriotes, des places qu'elle ne pourrait, du reste, remplir autrement. Cessez donc de nous dire que vous avez pris soin des intérêts nationaux. Cet argument fait effet dans un discours politique, mais ne soutient pas la discussion. En ce qui a trait à l'article 15, je sais bien que Tancien Gouvernement avait insisté près de la Banque Nationale d'Haïti pour que le prêt statutaire fût porté à 600,000 dollars. Mais ce qui constituait à cette époque une nécessité n'en est plus une pour un Gouvernement qui vient de faire un emprunt extérieur de 65 millions. Que peuvent peser pour lui 3 millions de francs en face des intérêts généraux de la nation? Si l'augmentation du prêt statutaire nous a rendus coulants sur l'ensemble du contrat, ne faut-il pas le regretter amèrement? Selon toute probabilité, cette augmentation, loin

86 FI^•ANCE;S d'haiti

d'être un avantage, ne constituera, en définitive, qu'une nouvelle charge au passif de la République.

Et puis une réflexion s'impose : l'ancienne Banque, aux demandes d'augmentation du prêt statutaire, avait toujours prétexté que son capital versé de 5 millions ne lui permettait pas de faire une avance plus forte. Or la nouvelle, avec le même capital de 5 millions, nous prête 3 millions. Que lui restera~t-il pour exécuter son vaste programme ? Que lui restera-t-il pour développer le commerce, relever V agriculture , créer enfin le mouvement industriel, selon les termes du discours de son directeur? Tout juste 2 raillions. Ce n'est guère, et c'est encore une raison pour demander qu'on se hâte d'appeler tout le capital nominal.

Pour le moment, nous n'irons pas plus loin dans l'analyse du contrat et des statuts de la Banque. Le mal, à jamais déplo-

rable, est fait en ce qui concerne Temprunt. De ce chef, il n'y a rien à espérer, les hirondelles, c'est-à-dire les bénéfices de l'opération, se sont envolées, et aucun printemps ne les rappellera. Il n'en est pas de même de la nouvelle institution. Elle existe, elle vit, elle veut vivre au moins cinquante ans — pas soixante-quinze. C'est une entité réelle et non une opération fluidique (pas pour l'Union Parisienne bien entendu) comme l'emprunt de 1910. Certes, il est indispensable que l'opinion — qui n'a pu présider à sa naissance — s'occupe de cet enfant hâtif, pour l'aider à vivre d'une vie confortable, humaine, dans ses intérêts et dans les nôtres. Mais en cette tâche il ne faut, ni de ce côté ni de celui du pouvoir, aucune intransigeance. L'intransigeance ne servirait à rien et serait absolument stérile, comme toujours.

Ce livre n'est pas un livre de politique. Cependant la politique est si intimement mêlée à notre vie sociale, elle en est tellement la trame que je suis obligé, en dépit que j'en aie, de lui donner ici une certaine place. C'est avec une grande détresse que je la lui fais, forcé que je suis de constater encore une fois, selon un mot très souvent répété, que plus cela va, plus c'est la même chose.

Quand Salomon fonda la première Banque Nationale d'Haïti, il eut aussi à combattre de nombreuses oppositions. Une tentative insurrectionnelle même se manifesta à Saint- Marc au cri de : A bas la Banque ! 11 la réprima sans peine. Mais il n'avait fondé

•qu'une Banque, il n'avait pas doté en même temps la République d'un Emprunt extérieur de 65 millions et il n'y avait pas eu an 10 janvier des élections législatives con- -çues dans un plan tellement strict que si la veille il n'y avait pas d'électeurs inscrits sur les rôles, ni non plus aucun candidat connu, le lendemain pourtant, dans toute la République, les députés étaient élus avec une unanimité foudroyante... Salomon était autoritaire, d'un autoritarisme gradué, enclin aux dilutions. Sous lui, les listes dépassaient toujours à la capitale plusieurs milliers de votants. En province, elles étaient encore dans une moyenne respectable. Personne ne vous empêchait d'élaborer votre programme, de le faire imprimer dans les journaux, de le faire distribuer, d'avoir même des cheh' de bouquement . . , Heureux temps ! Nous n'avions que la façade de la liberté, car invariablement les candidats de ^Exécutif passaient d'un bout à l'autre du

pays. Mais enfin cette façade donnait de l'illusion...

Déjà une certaine séance du Sénat, le 25 octobre 1910, sur la politique intérieure du Gouvernement, avait causé un grand émoi, provoqué quelque malaise dans l'opinion publique. Jamais, ni sous Hyppolite, ni sous Nord Alexis, on n'avait entendu un organe de l'Exécutif s'exprimer avec une aussi véhémente crudité vis-à-vis d'un membre du Corps Législatif. « La police « suivra tout le monde, disait l'organe de <( l'Exécutif, elle observera le respect dû à « un membre de l'Assemblée nationale, « mais aussi à l'occasion elle saura lui « mettre la main au collet comme à un (( vulgaire conspirateur. >>

La riposte avait été vive, à la hauteur de l'attaque. Mais le Sénat à l'unanimité, par un vote de confiance, avait donné tort au sénateur Cauvin, l'intéressé. Et le ministre avait conclu aux applaudissements de tous :

« Le Gouvernement a mis ses ennemis dans « l'impossibilité de lui nuire. »

Il est à présumer que plus tard, se souvenant de cette déclaration de principes, le sénateur Cauvin, le temps étant orageux au mois de février suivant, n'a pas été le dernier à se mettre à l'abri...

Trois causes ont déterminé l'insurrection qui en ce même mois a affligé le pays :

1'' L'établissement de la nouvelle Banque d'Etat.

^'^ L'Emprunt extérieur.

3" Les élections du 10 janvier 1911 .

On a assez longuement expliqué dans les pages qui précèdent comment le mécanisme de la nouvelle Banque et celui de l'Emprunt a pu mécontenter les populations. Cependant sur ce point les opinions peuvent être partagées. Elles sont unanimes sur les élections législatives et les plus chauds amis du régime actuel ont condamné la façon dont on les a menées. Il faudrait remonter aux

92 FINANCEb D HAÏTI

temps impériaux de Faustin P"" pour trouver leur pendant... Qu'on ne croie pas cependant que le mode de ces élections soit la condamnation sans appel de la Chambre nouvelle. L'arrêt serait prématuré et pourrait donner lieu à une grave erreur. On ne saitjamais avec les corps délibérants. Celuici peut, pour le bien de la nation, et même à cause de son origine, être une assemblée parfaitement respectable, ayant conscience de ses devoirs et de ses responsabilités. Elle n'aurait que plus de mérite. Souhaitons-le sincèrement pour le Gouvernement et le pays.

Cette sorte de vie nationale, composée de révoltes, de fusillades, de représailles, que nous avons adoptée depuis un siècle est certainement épouvantable. On comprend san-s peine que chaque chef d'Etat haïtien, arrivé cependant par les mêmes moyens, s'empresse de la flétrir à son tour. Aussi bien a-t-on entendu au Corps législatif un

! miaistre du général Antoine Simon, emporté I par cette ardeur, déclarer que lorsqu'il prit les armes contre le général Nord Alexis il n'était plus son délégué. Il voulait établir par là qu'il n'avait pas trahi, qu'il n'avait pas à craindre les foudres de la justice immanente, c'est-à-dire en l'espèce d'être renversé par une révolution. C'était pousser loin la casuistique officielle. Cette justice immanente est enracinée dans la prose nationale. On l'invoque sans cesse. Et c'est à croire vraiment qu'elle existe, car ses effets ont Tair d'être assez visibles. Nous conspirons, on conspire contre nous, nous tuons, on nous tue, et ceux qui nous ont tués sont tués à leur tour. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. C'est la ven~ detta haïtienne.

Â.U moment de jeter un coup d'œil sur les événements auxquels la révolte de Ouanaminthe a servi de prétexte, la réflexion qui vient naturellement à Tesprit est que l'on

avait quelque droit de croire que les mêmes faits, tant reprochés naguère à nos gouvernants, ne se reproduiraient pas, et cette fois peut-être sans aucune circonstance atténuante. Or on les a revus, augmentés, aggravés. Faut-il en conclure que fatalement ils devront toujours se reproduire?

Cependant, toute notre Histoire démontre que cela n'aboutit à rien, que cela ne retarde pas la chute d'une heure si elle doit arriver, que bien plutôt cela la précipite. Alors, quoi ? nos gouvernants ne savent donc ni interroger, ni lire notre propre Histoire? C'est malheureusement ce qu'il faut conclure.

H va de soi que le droit d'un Gouvernement de se défendre contre les révolutionnaires reste absolument intact. Mais un Gouvernement ne doit pas, dans une répression quelque méritée qu'elle soit, fournir à la morale publique de justes motifs de plainte. Une répression productive de paix

EMPRUNT NOUVEAU. — MÊMEl BANQUE 05

peut parfois, malheureusement, être sanglante, jamais sanguinaire. Et c'est par-là que se perdit Nord Alexis .

vm

Le 3 février 1911, le Président de la République annonçait dans une adresse au peuple que la ville de Ouanaminthe s'était soulevée. Il terminait ainsi :

(( Que les familles se rassurent ! Que le « peuple qui m'a honoré de sa confiance en « m'appelant à la suprême magistrature de « l'État sache bien que, fidèle au serment « que j'ai prêté de défendre ses droits et de « me sacrifier pour le bien de mon pays, je « ne négligerai rien pour anéantir une entre- « prise aussi insensée que criminelle... Les <k factieux seront châtiés ; la paix — mais « une paix durable — sera rétablie ; le pays

e:mprunt nouveau. — :\iêmb banQ'UB 97

f continuera sa marche dans la voie du « progrès ou mon gouvernement l'a lancé « et le bien que je rêve pour Haïti sera « réalisé. . . »

Malgré ces assurances données aux familles, dès la nouvelle de la prise d'armes les citoyens étaient de toutes parts pourchassés et les consulats se remplissaient. Il faudrait de nombreuses pages pour citer les noms: presque tout Port-au-Prince se mit à l'abri sous pavillon étranger en attendant que ceux qui se croyaient le plus en danger pussent mettre la mer entre eux et l'autorité. On ne parlait que d'exécutions sommaires ordonnées la nuit dans les prisons. Chacun tremblait et ne songeait qu'à se garer. Tel fut instantanément l'effet de la prise d'armes de Ouanaminthe.

Dès la veille, le 2 février, un acte épouvantable se commettait : un citoyen, Charles Guignard, père de neuf enfants, venant de Petionville chercher de l'argent chez un né-

gociant de la place pour ses achats de café, était arrêté à quatre heures de raprès-midi, collé au mur du Bureau Central et fusillé. Le cadavre fut laissé tout l'après-midi, toute la nuit sur la terre rouge de sang. Il servit d'épouvantail, car à tous ceux qu'on arrêtait, — et ils étaient nombreux, les plus hauts et les plus marquants de la ville, — avant de les déposer en prison et aux fers, on le leur montrait :

— Voilà, leur disait-on, ce qui vous attend !

Naturellement, personne ne soufflait mot. Les journaux étaient muets. Ils ne donnaient! les noms ni des prisonniers, ni des suppliciés. Un vent d'épouvante avait passé suri la ville et sur le pays. Pour consolation, durant ces jours terribles, on avait les pièces? officielles...

Le 11 février, le général Jérémie, de sont quartier général de Garice, s'écriait en ui» style fleuri :

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