‹ Finances d'Haïti; emprunt nouveau, même banqueChapitre 5 sur 22 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

Au Peuple et à V Armée,

Concitoyens,

Les nouvelles officielles qui me sont parvenues aujourd'hui, à trois heures du matin, attestent la défaite des brigands qui avaient osé, le ^2 février courant, lever l'étendard de la rébellion contre le bon Droit, la Justice et la Liberté.

Ouanaminthe, leur repaire, a été enlevé d'assaut par les forces du Gouvernement. Grâces en soient rendues au Dieu Tout-Puis-

sant, qui veille sur les destinées d'Haïti ! 11 protégera toujours visiblement le Gouvernement de Son Excellence le Président Antoine Simon.

L'ennemi, acculé dans ses derniers retranchements, attaqua les troupes gouvernementales qui ont valeureusement nourri le feu pendant près d'une journée. Harcelés de toutes parts, les rebelles, afïblés et désespérés, ont fui lâchement, laissant la ville embrasée par Fincendie qu'ils y ont allumé.

La Justice immanente en a déjà fixé les irrémissibles responsabilités.

Concitoyens, — Crions tous ensemble Yive la paix publique ! — Vive l'Armée ! »

Dans nos guerres civiles, on ne se contente pas de tuer, on brûle généralement. Maison ne sait jamais qui a brûlé : les insurgés disent que c'est le Gouvernement, le Gouvernement soutient que ce sont les insurgés. Un fait est toujours certain, c'est l'incendie de la ville et la ruine totale des malheureux

concitoyens qui ont échappé à la fusillade. S'il y a parmi les victimes quelques étrangers, on s'empresse de les indemniser largement, mais rien pour les Haïtiens.

Enfin, le 13 février, dans une proclamation trop longue pour qu'on la donne ici, le général Antoine Simon lui-même annonçait que la paix était définitivement rétablie. H s'écriait, dans un élan lyrique et guerrier :

« Ils (les révolutionnaires) auraient dû « avoir au moins la pudeur de taire le nom « de leur idole, devenu tristement célèbre « dans le pays depuis le fameux procès de « de la Consolidation . L'acte d'accusation (( chante encore dans toutes les mémoires. . .

« Concitoyens, le Génie de la Patrie mau- « dit la révolte de Ouanaminthe. Le Dieu « des Armées a béni mes constants efforts « pour le bien de mon pays en consacrant « le triomphe de mes armes. La Paix règne « sur tout le territoire haïtien... Dieu pro- « tège visiblement ceux à qui il a confié la

a destinée des peuples. Tous les insensés <( qui essaieront de contrevenir à sa sainte « et puissante volonté seront anéantis. »

A cette assertion catégorique, peut-être pourrait-on objecter timidement que Dieu qui, selon l'orateur, confie la destinée des ^ peuples n'a pas jusqu'ici trop visiblement protégé les chefs d'Etat haïtiens, puisque tous sont tombés, sans oublier le dernier en date, le général Nord Alexis. Cependant passons.

Constatons seulement que la paix est rétablie sur tout le territoire, selon la parole formelle du chef de l'Etat.

Que doit-il faire? Que va faire le régime qui, en maintes circonstances, a déclaré répudier le néfaste exemple des prédécesseurs? Il va assurément, conformant sa conduite à tous les engagements solennels antérieurement pris, ouvrir les prisons, rassurer les citoyens, garantir la sécurité à ceux qui sont cachés afin qu'ils rentrent

chez eux, permettre aux exilés de regagner sans danger leurs foyers. Car le général Antoine Simon nous a dit, et pour ma part j'y croyais absolument, qu'il entendait inaugurer dans le pays une ère nouvelle de sécurité et de paix. L'occasion était inestimable de démontrer que cette parole n'était pas vaine. Il avait vaincu Ouanaminthe, il avait frappé par l'épée ceux qui s'étaient servis de l'épée. La répression avait pu être rude, mais il avait usé d'un droit dont à la rigueur il pouvait se réclamer. Certes, il ne faillira pas de prouver au monde entier que jamais sous son gouvernement on ne fusillera sommairement, la nuit, dans la complicité muette des ténèbres, avec toutes les horreurs, tous les raffmements qu'on se murmure à voix basse, et dont les parents des victimes se transmettront la tradition de génération en génération. . . On l'attend à cette sorte de pierre de touche de sa présidence. On verra alors si l'homme mettra

vraiment sa conduite en rapport avec ses sermons de chaque dimanche.

On a vu, et cela est lamentable à dire, c'est plus triste encore qu'hier, sous tous les rapports... Hier on n'avait fait aucune promesse, on avait toujours dit qu'il fallait s'attendre au pire. On était prévenu. Cette fois c'est une douloureuse faillite morale qui scelle le sang versé.

Sous cette rubrique : La terreur en Haïti, les journaux de Paris, à la date du 21 février, publiaient ces brèves dépêches :

« New-York, 21 février. (Par câble de notre correspondant ]jarticulier .) — On annonce de Port-au-Prince, capitale de la République de Haïti, que le consul général britannique a fait savoir au ministère des affaires étrangères de Haïti qu'il est prêt à protester auprès des puissances étrangères, s'il est nécessaire, afin de faire cesser les assassinats de citoyens sous prétexte qu'ils sont coupables de délits politiques.

(( Les troupes du Gouvernement ont, en eifet, capturé à nouveau Ouanaminthe, et, après avoir brûlé et pillé la ville, en ont massacré les habitants. {Le Journal, 22 février 1911.)

Le Matin, 22 février 1911 :

« Le Gouvernement de Washington proteste contre les exécutions en masse ordonnées par le Gouvernement de Haïti » .

Voici ce qui s'était passé à Port-au-Prince. Dans la nuit du 16 au 17 février, l'autorité se montra soudainement très agitée. Obéissant à un mot d'ordre, tous les postes tirèrent des coups de fusil, à droite et à gauche, sur un invisible ennemi. Le lendemain le public apprit avec stupeur que vers les trois heures du matin environ le Gouvernement avait fait exécuter sommairement six individus qu'on avait tout simplement tirés de leur cachot pour les fusiller quelques pas plus loin. Ces malheureux étaient en prison

depuis le 2 février, et l'un, du nom de Henri Martin, l'était depuis plus de quatre mois pour un motif qui n'avait rien de politique. Dans son ordre du jour, le ministre de l'intérieur, portant le fait à la connaissance de la population, annonça que c'était une prise d'armes qui avait éclaté dans la nuit. Mais, ajoutait-il, « les fidèles lieute- « nants du Gouvernement, toujours heu- (( reusement en éveil, en eurent vite raison: (( ces brigands ont été vigoureusement re- <( poussés et châtiés. Que les familles se (( rassurent ! »

Ce cri : ciite les familles se rassurent ! était tout à fait de circonstance. Cependant il ne rassura personne, car personne ne comprit, en dépit de la parole gouvernementale, que ces six malheureux fusillés, depuis si longtemps en prison, avaient pu quitter leurs fers, sortir de leur cachot, opérer une prise d'armes, et revenir ensuite en prison pour se faire exécuter sommaire-

e:mprunt nouveau. — .même banque 109

ment à trois heures du matin. . . 11 y avait là un mystère que seule expliquait la politique nationale traditionnelle. L'ordre du jour du ministre de l'intérieur n'en était que la paraphrase pour l'histoire, telle que nous prétendons l'écrire.

^ On ne trouva le lendemain et les jours suivants ni dans les journaux, ni dans aucun écrit public, les noms (1) des six hrigands qui osèrent cet audacieux coup de main à la capitale. Personne ne parla d'eux. Dans la nuit douloureuse, ils moururent sans écho, si ce n'est peut-être un muet, un inconscient appel à la justice immanente. Car, il ne faut pas l'oublier, tout le monde l'invoque, bien plutôt instinctivement et sans réfléchir que nous n'y avons pas toujours droit. Elle accourt néanmoins, sans se lasser, indistinctement vers tous ceux qui

(1) A part Henri Martin, les autres fusillés furent Normil Soimbour, Larencul, Moncey Thézan, Théagène Ciné us et Ticaptain.

l'implorent, n'étant, au fond, que la Némésis insatiable qui se joue de nous, se moque de nous, ne veut que notre sang et nos larmes.

Ceux qui ont vécu les jours d'épouvante qui suivirent les exécutions sommaires de Port-au-Prince disent que jamais consternation ne fut plus grande. On s'approchait en tremblant. Chacun avait peur de chacun. Tout était morne et silencieux. La peur semblait sortir du sol même. On glissait dans une atmosphère de fantômes. J'ai vu cette atmosphère-là, hélas! au 15 mars sous Nord Alexis. Pourquoi faut-il que moins de trois ans après on l'ait revue ? Et encore au 15 mars c'était plutôt la réprobation qui dominait, non la peur, car dès le lendemain les journaux cri tiquaient,désapprouvaientet condamnaient. . .

Ces douloureux événements n'eurent peut-être pas en Europe toute la répercussion qu'ils auraient dû avoir. La raison en

EMPRUNT NOUVEiÂU. — MÊME BANQUE 111

est d'abord que les jouraaux locaux n'en purent souffler mot et que les lettres privées n'y firent que des allusions très discrètes. Si même le Gouvernement n'en avait parlé de la façon que Ton sait, aucun document, rien n'attesterait que dans la nuit du 16 au 17 février la ville de Port-au-Prince avait été le théâtre de ce drame sanglant. Les étrangers enfin qui seuls pouvaient donner des détails, ne s'en souciaient guère comme sous le précédent Gouvernement, le le nouveau passant pour leor être très ami. Mais la principale raison, celle qui vraiment a porté la presse en France, à Paris surtout, à ne pas trop appuyer sur ce drame, c'est que, à la même époque, l'emprunt Extérieur d'Haïti était lancé et les assises de la nouvelle Banque posées par l'Union Parisienne. On avait fait campagne en faveur de notre Gouvernement comme dévoué à l'influence française. On avait présenté les nouveaux contrats comme une victoire pour la France

dont les capitaux allaient trouver chez nous un champ fructueux. Or, on ne fait plus nulle part de poHtique sentimentale. C'est la politique des intérêts qui domine partout. Là où le général Nord Alexis, taxé de xénophobie, n'obtint que Tinjure et l'outrage, le général Antoine Simon, bénéficiant de la situation que les intérêts en jeu lui créaient, recueillit plutôt une indulgente complaisance.

Au surplus, le terrain au dehors n'avait pas été trop maladroitement préparé....

Le Gouvernement en faisant les frais d'une campagne soi-disant littéraire avait, en France, disposé quelques personnes à voir dans « Vèî^e nouvelle » une ère de civilisation, de poésie, et de culture intellectuelle où Télément français devait trouver sa légitime prépondérance. Peut-être aussi les Haïtiens, à Paris, par scrupule patriotique, — et il faut les en féliciter — ne se soucièrent pas d'étaler à nouveau aux yeux de

l'étranger leurs tares héréditaires. Toujours est-il que ce qui se passa chez nous ne fit pas, pour toutes ces causes — et surtout parce que les étrangers habitant le pays, qui seuls pouvaient l'écrire impunément, y avaient plutôt l'intérêt contraire — grand bruit à l'extérieur.

Les morts vont vite partout, et il semble qu'en Haïti ils aillent plus vite. On a vu, qu'en dehors du communiqué officiel, on sait peu de chose de ce qui s'est passé dans cette nuit lamentable du 16 février 1911, nuit qui est le pendant de celle du 15 mars 1908. Mais rien ne peut atténuer, pas plus hierqu'aujourd'hui, l'horreur de semblables événements. Et en dépit des bals, des fêtes à Port-au-Prince, et dans nos légations à l'étranger, pour se réjouir de la victoire, le souvenir de cette nuit-là demeurera ineffaçable.

Cependant la presse étrangère était bien

114 FINANCEIS D'HAÏTI

forcée de publier quelques nouvelles. Le S mars, Le Journal, de Paris, annonçait :

La terreur à Haïti.

Cap-Haïtien, 4 mars. — La ville est menacée de la famine parce que les paysans, effrayés, n'apportent aucune denrée. Les arrestations continuent; les prisons regorgent de prisonniers ; ceux-ci sont enchaînés deux à deux.

Seuls les soldats et les étrangers sont autorisés à circuler dans les rues; les civils restent cachés par crainte des représailles de la part du Gouvernement. »

En effet, le 19 février, le Gouvernement avait institué au Cap un conseil de guerre pour juger les auteurs et complices de la révolte de Ouanaminthe. Un des accusateurs militaires, selon l'arrêté, était « le général » Camille Léon. Le général Camille Léon venait d'être nommé député du peuple au 10 janvier dernier. On

EMPRUNT NOUVEAir. — MÊME BANQUE 115

doit dire que quelques jours après cette nouvelle nomination d'accusateur militaire, il se démit pour cause de maladie de cette charge. Il eût été peut-être mieux inspiré si, restant à ce poste, il s'était levé, le jour des débats, pour requérir contre la peine de mort. Par là, tout en se faisant une enviable renommée, ce concitoyen eût rendu grand service à l'humanité, à son pays et à son chef.

Heureusement que la dépèche suivante vint calmer les inquiétudes qu'on pouvait avoir sur le sort des malheureux condamnés :

La terreur à Haïti.

Cap Haïtien, 1®' avril. — Le tribunal militaire a condamné à mort vingt-quatre révolutionnaires.

Les consuls ont protesté contre toute idée d'exécution des condamnés. »

Cette infortunée ville du Cap, on n'a pas

besoin de le dire, avait autant souffert que Port-au-Prince. Gomme le chef des insurgés y était domicilié, les exécutions, les arrestations, les emprisonnements n'épargnèrent pas ses habitants. La reconnaissance publique signale que, durant ces tristes journées, un noble prélat, monseigneur Kerzusan, fut admirable de dévouement, d'abnégation et de patiente charité. Il se consacra, sans relâche, sans une minute perdue à aucun autre soin, à solliciter en faveur des victimes. Il courut de porte en porte, de bureau en bureau, d'autorité à autorité, arrachant tantôt une grâce, tantôt un sursis, tantôt un retrait des fers, tantôt une promesse. Rien ne le rebuta. Et quand enfin, à force de sollicitations, de prières, il obtint qu'on cessât les exécutions, pour surveiller la parole donnée — car c'était surtout la nuit qu'il tremblait qu'on ne la violât — il se coucha bien des soirs devant la porte de la prison.

On est vraiment heureux de rendre témoignage à ce prélat. Il fut un homme dans la plus belle, dans la plus fière acception de ce mot, en compatissant aux souffrances de ses semblables, simplement et en véritable apôtre de la charité.

Quelques mois auparavant, le 17 décembre 1909, un autre prélat, coadjuteur à l'archevêché de Port-au-Prince, solennisait avec pompe le Gouvernement paternel du général Antoine Simon pour l'opposer à celui de son prédécesseur. Le journal Le Nouvelliste rapportait son discours en ces termes :

« Trois mots résumaient la situation en « 1908 : VeocUy V insécurité et la faim.

« Il ne juge pas nécessaire de tracer ce « navrant tableau des fils éloignés de la « patrie commune : époux, frères loin des « foyers, entretenus par de pénibles sacri- « fîces, la vente le plus souvent de ce qu'il « y a de plus précieux pour empêcher do

118 FINANCEIS D^HAITI

(( mourir de faim. Des exilés à leur tour (( donnant un spectacle peu consolant dans « leurs rapports mutuels, finissant par ev subir maintes fois le mépris et le dédain «. de l'indigène.

(( L'insécurité ! C'était la seconde note (( poignante de cette situation. îNon, non, « déclare-t-il, il y a des douleurs trop (( grandes pour les i^éveiller. La nuit comme <( le jour, lês familles étaient prises dans le « tourment et l'inquiétude.

« La faim ! Mais ce n'est pas une faim

(( quelconque, c'était la faim homicide. 11

« y a des douleurs, redit-il, qu'il ne fait

(( pas bon de réveiller. On ne peut que

(( vraiment supplier Dieu pour ceux qui

(( l'ont tant offensé. La terre semblait,

« d'un ordre du Ciel même, se refuser à

(( nourrir.

(( 1908, ce fut la détresse.

(( On a donc bien raison de venir aujour-

" d'hui implorer Dieu qui fit cesser cet éta t (( de choses.

« Bienheureuoo, disent les Livres Sacrés, « ceux qui sont doux, parce que le royaume (c des deux est à eux. Il esquisse mainte- (( nant le régime de douceur que le général (( Simon a implanté dès son Gouverne- « ment. Il n'y a plus d'exil. Depuis un an, (( les bras frémissants se sont tendus vers (( la mer et l'on s'est embrassé avec effu- « sion en se retrouvant, on a versé des « larmes, mais c'étaient des larmes de (( joie. »

Treize mois s'étaient à peine écoulés qu'on réveillait les citoyens dans la nuit pour aller les fusiller, que les bras frémissants se tendaient vers la mer après ceux qui partaient pour l'exil, qu'un prélat se couchait sur la pierre, devant la porte d'une prison, pour empêcher les exécutions sommaires. . . Mais ce n'était pas le prélat de la solennisation du 17 décembre 1909. . .

Le 25 juillet 1909, M. Jérémie, ministre de l'Intérieur, au Palais National, en levant dans une réception sa coupe de Champagne, s'exprimait ainsi :

a Messieurs, je n'étais pas des habitués « des audiences présidentielles. Des amis « m'en avait parlé et m'exhortaient d'y (( assister. Je venais parfois, je les lisais « avec intérêt. Après avoir entendu le Préce sident aujourd'hui, j'estime que tous « nous devrions être de ces audiences . .

L'invitation de cet homme d'Etat était bonne à retenir, surtout en ce qui fait le sujet de ce travail. Si on ne peut entendre le Président de la République, on peut du moins avoir grand intérêt à le relire» 11

EAIPRUNT NOUVEiAU. — MÊME BANQUE 121

est, chacun le sait, profondément croyant. Et, toute croyance sincère devant être respectée, ce n'est pas nous qui l'en blâmerions. Il dit sans cesse à ses soldats : « Mar- « chez ave: le Saint-Esprit. Communiez. « Honorez Dieu pour qu'il vous aide à « sauver I« pays. »

Il a fait élever une chapelle catholique dans la cour du Palais National, pour entendre la messe chaque matin (1), et pour léguer ce pieux exemple à ses successeurs. Le 12 mars 1911, aux différentes délégations le félicitant de sa victoire de Ouanaminthe, il a dit : « D'une main, je faisais le signe de la croix, de l'autre je tenais l'étoupille du canon » . Belle image qui a tout de même le tort de retarder de quelques siècles,

(1) « Soldats, s'écrie-tril notammeiiit dans son allociilion du 9 mars 1909, n'ayez d'autre devise que Dieu, votre Pays et vo.tre Chef... Vous êtes les enfants de la grande armée de Dieu...! Je vous exhorte, au besoin, je vous ordonne d'assister à la messe tous les dimanches... Vous avez comme moi une âme à garantir du péché, à maintenir dans le bien. »

OU tout au moins, pour nous autres Haïtiens, de nous ramener à Toussaint-Louverture, abstraction de son génie, bien entendu.

Cependant,, il semble que ni rédification d( la chapelle, ni les sermons dominicaux incessants du Président n'arrivent à retenii le peuple aux pieds des autels, si on en jug( par la lettre pastorale de Mgr Morice, à propos de l'incendie des Gayes (1).

Plus que jamais il mêle, semble-t-il, au: pratiques du catholicisme celles d'un fétichisme de jour en jour plus ardent. No8 prêtres y perdent leur latin.

D'un autre côté, on pourrait trouver qu( le général Antoine Simon va un peu loin quand il affirme avec une force inébranlable que « son pouvoir vient de Dieu » Jamais théocrate farouche ne poussa aussi avant l'exposé de sa doctrine que notr chef d'Etat dans son célèbre discours di

([) Voi'r pièce 0, à la fin du volume.

5 mars 1911 où, parlant à ses soldats, il s'écria : « L'autorité vient du Très-Haut. Qui y résiste périt. Nous en avons eu la preuve à Ouanaminthes où les blasphémateurs sont tombés victimes de leurs conseils pernicieux. » — C'est du Louis XiV ou du plus pur Guillaume IL Mais Guillaume a été obligé de se rétracter par l'organe de son chancelier, et de reconnaître que la Constitution de l'Etat est bien pour quelque chose dans son pouvoir. Peut-être se trouvera-il dans les Chambres haïtiennes quelqu'un pour le rappeler aussi à notre Président. En attendant, le voilà presque cousin du féodal Guillaume II qui naguère nous traita, nègres et mulâtres d'Haïti, de sauvages légèrement teintés de civilisation

Mais là n'estpas pour l'instant laquestion. On ne veut chercher en ce moment dans les discours du général Antoine Simon que ce qui pouvait donner confiance en un j^^'èsent

124 FINAiXGEiS D, HAÏTI

qui ne serait plus la continuation du passé

Le dimanche 24 janvier 4909, le général s'écriait au Palais National :

« Je ne ferai jamais d'exécutions sommaires, cela signifie que je ne prendrai pas

quelqu'un pour aller le fusiller Je le

jure ! »

{Le Nouvelliste, du 25 janvier 1909.)

Le 11 juillet suivant, il confirmait ce serment en ces termes :

« J'ai proclamé que jamais je ne fusillerai sommairement. Creusez ma fosse, couchezmoi en joue, je préférerai la mort plutôt que de commettre un tel crime. . . La Constitution abjolit la peine de mort pour cause politique... Tout le cours de mon septennat, la Constitution sera fidèlement respectée. »

{Le Nouvelliste an 13 juillet 1909).

Le 7 septembre suivant, il ajoutait;

« Tous nos manifestes révolutionnaires

ont toujours chanté le saint mot de « Liberté y>. Mais après le triomphe vous savez ce qui est advenu ! ... Je suis dans la bonne voie, je n'en sortirai pas, en dépit des éléments contraires... Le Christ ne fut pas envoyé sur la terre pour être craint, mais comme le Rédempteur.

{Le Nouvelliste àw 1 septembre 1909).

Le 26 décembre de la même année pour solenniser l'inauguration de l'Ecole des Officiers de Police — car nous possédons, d'après le Moniteur, une Ecole des Officiers de Police où, selon les termes mêmes du Président, on leur apprend à ne «jamais frapper » — celui-ci s'écriait :

f J'ai crié : Liberté et Justice ! Elles doivent être pour tous sans distinction et non pour les uns au détriment des autres . . . Oui, Liberté et Justice ! mais la liberté étendue à tout le monde sans écouter nos haines ou nos sympathies; justice égale

pour tous, faibles comme forts ! . . . Le plus grand trouble que nous ayons, en somme, réside dans la violation des droits ».

(Le Nouvelliste du 28 décembre 1909.)

Le 10 avril 1910, même force, même affirmation dans les éternels principes de Justice et de Liberté. Le général Antoine Simon s'écrie encore une fois :

(( Non, nous ne devons plus revivre ces époques néfastes. Plus de prison, plus de fusillade ! Je me sens fort sans ces moyens barbares. Ma force est en Dieu, dans le sentiment de justice.

{Le Nouvelliste du 12 avril 1910.)

Le 10 octobre 1910, dépouillant tout à fait le ton officiel pour prendre celui de Févangélisateur, le général s'exprimait ainsi :

« Mes frères, Haïti est entré dans une « phase nouvelle: celle de la crainte de « Dieu, de l'horreur du Mal. Pour devenir

(( heureux, il faut considérer avant tout la

(( parole de Dieu... Pour fortifier votre

f « jugement et votre volonté de bien faire,

<( il faut vous modeler sur les élus du ciel,

« sur vos saints patrons. C'est pourquoi,

« vous considérant, mes amis, comme mes

« enfants , je vais procéder avec vous

« comme avec les miens. Cette enfant, une

« de mes filles, va nous lire la vie de mon

« patron : Saint François Bogia.

(( Comme mon saint patron, je veux

« rallier tous les cœurs et me consacrer au

(( bonheur de mon prochain, sous l'égide

« de la Religion, dont le culte doit primer

« dans tout le pays Tout pouvoir vient

« de Dieu ! »

{Le Nouvelliste du il octobre 1910.)

Mais assez de citations. Sous la chaude invite de M. Jérémie, ministre de l'Intérieur, nous avons été amené à relire ces discours. Malheureusement, ils constatent en regard

des faits, la faillite des plus solennelles affirmations. Ces affirmations non seulement reposaient sur la parole du chef de l'Etat, mais encore sur sa foi religieuse, il a suffi d'une épreuve — la prise de Ouanaminthe, pour les faire crouler lamentablement. Il semblp que Dieu, si souvent invoqué, ait voulu éprouver son fidèle serviteur

A quelque point de vue qu'on se place, la lecture de ces discours aura toujours la valeur d'un document. A part qu'ils font voir la mentalité spéciale en ce vingtième siècle du général Antoine Simon, ils établissent sans conteste, hélas ! ç\^ aujourd'hui n'a rien à envier à hier.

J'en ai été pour ma part navré Car

s'il en avait été autrement rien ne m'eût empêché de rendre le plus solennel, le plus éclatant hommage à l'homme qui, brisant notre moule barbare, relevait vraiment le pays aux yeux de l'étranger en mettant fer-

mement la loi à la place de la représaille. L*ère nouvelle qu'il nous promettait aurait commencé, et ce ne serait que justice de marquer cette date mémorable.

Pour chercher une excuse à ce qui s*es passé, quelques-uns disent : « Nord Alexis fait de même ». Qu'il ait fait de même oi pis, là n'est point la question. Ce n'étail pas pour rimiter qu'on l'a renversé. En tou' cas, il n'a jamais tenu au Palais National le^ sermons dominicaux du général Antoine Simon. Il n'a jamais dit : « Creusez ma fosse, descendez-moi là-dedans, mais je ne fusillerai pas !» 11 a, tout au contraire, chaque jour déclaré : « Prenez garde ! Je serai impitoyable ! » On était donc en droit d'espérer que ce qui s'était vu ne se reverrait plus.

Que si à ce que j'écris ici on riposte par le mensonge, l'injure, la calomnie, par les

EuMPRUNT NOUVEIAU. — MÊME BANQUE 131

petites ficelles d'usage contre un soi-disant mal pensant, le contraire m'eût étonné plutôt. Mais je réponds d'avance que cela n'empêchera pas que des exécutions sommaires n'aient eu lieu dans la nuit du 16 février à Port-au-Prince.

Quoiqu'on puisse faire et dire, au surplus, un fait témoignera de ma sincérité absolue. C'est que je suis contre toute révolution, conspiration, ou manifestation armée, parce que je n'y vois rien de bon pour mon pays. J'y vois plutôt essentiellement l'aggravation de ses maux. En dehors de cette considération, je pense aussi que notre petit Etat doit fatalement trouver là la ])erte de son autonomie. Il y en a qui croient que ce sera la fin de ses maux. Je ne suis pas de ces désespérés. Je crois qu'il faut lutter, lutter même sans espoir. Or, des révolutions rendraient, de nos jours, ce malheur de plus en plus inévitable, grâce à nos voisins qui, pour leur profit, ont décrété ce dogme de la

paix américaine comme jadis Rome avait j

proclamé la paix romaine A moins

que les révolutionnaires haïtiens s'arrangent, de façon ou d'autre, pour aller très vite en besogne, je ne vois pas comment ils ne compromettraient pas l'indépendance de leur pays. Les longues guerres civiles y sont donc désormais impossibles. Le général Antoine Simon a, du reste, établi dans sa propre prise d'armes contre Nord Alexis, un maximum qui ne saurait être sans danger dépassé : c'est celui de quinze jours. S'ils allaient au delà, nosrévolutionnaires doivent craindre une nouvelle application, à leur détriment, de la fable de VHuître et des

Plaideurs

Cette répulsion contre toute révolution m'entraîne irrésistiblement à souhaiter que nos gouvernants se consolident en vue de l'avenir d'Haïti. Or, Texpérience l'étabHt, ils se discréditent, s'affaiblissent, et tombent misérablement en versant arbitraire-

ment le sang. Il n'y a pas de raison plausible pour croire que les morts de cette catégorie ne laissent pas d'héritiers. Et si dans la vie civile on voit quelquefois des successions vacantes, par contre il ne s'en trouve jamais dans la vie politique. Là on ne connaît pas de degrés successoraux, car tout le monde peut revendiquer. C'est ce que nous appelons dans nos propos journaliers la justice immanente: elle n'est, en somme, que la représaille indéfinie.

Le 11 mars 1911, après la campagne de Ouanaminthe, la Commission, à laquelle le général Antoine Simon avait confié la garde de son Palais, lui décernait par l'organe de son président, le titre nouveau de : Grand avare du sang haïtien !

Il faut espérer que, dans l'avenir, cette antiphrase deviendra une réalité. C'est le meilleur souhait que je puisse faire et pour mon pays et pour son chef.

Je veux espérer aussi pour revenir à l'objet de ee livre, que, en dépit de son coûteux baptistaire, la Banque Nationale de la Ptépublique d'Haïti, dans une combinaison sage des leçons du passé et des nécessités de Tavenir, donnera complète satisfaction à l'opinion publique. Elle a coûté extraordinairement plus cher au pays que la banque de Salomon, car cette fois nous avons été plus jobards encore que dans le passé et nos hommes d'Etat, peu pourvus d'idées générales, semblent avoir été absolument dépourvus d'idées spéciales en la matière. . . Cependant rien n'empêche que, même dans les conditions où elle a été créée, elle ne fasse quelque bien, si elle le veut. Mais pour qu'elle soit tentée d'entrer dans cette voie, il est indispensable qu'elle se convainc que

nous la connaissons dans tous ses ressorts, dans tous ses rouages, et que surtout nous la suivrons attentivement dans sa pratique courante. Son contrat^ nul ne peut le mettre en doute, aurait pu être fait beaucoup plus à l'avantage du peuple haïtien. Mais tel quel il doit être scrupuleusement exécuté non pas seulement dans sa lettre, mais surtout dans son esprit. Or, cet esprit, attesté par trente années de lutte contre Tancienne Banque n'a pas varié : il veut le développement économique du pays.

Espérons que cette attente ne sera pas frustrée. Espérons que ce ne sera pas pour changer notre ancien cheval borgne contre un cheval aveugle, selon le dicton vulgaire, que nous aurons versé au baptême de la Banque Nationale de la République d'Haïti près de 12 millions de francs prélevés, en faveur des intéressés, sur l'emprunt de

Paris, ce 15 avril 19 ii.

A]^Ï4EXES

T^ièoes j\.

Liberté. — Egalité. — Fraternité.

RÉPUBLIQUE d'hAITI

FRANÇOIS-ANTOINE SIMON, président de la république.

Vu l'article 60 de la Constitution ;

Vu le contrat passé entre le secrétaire d'Etat intérimaire aux départements des finances et du commerce €t la Banque Nationale d'Haïti pour la résiliatio/i du contrat de Gonvention en faveur de cette dernière ;

A proposé,

Eit le Corps législatif a voté la loi suivante : Art. i**'. — Est -et demeure sanctionnée la

Convention passée entre le secrétaire d'Eté intérimaire aux départements des fmanoes et du commerce et la Banque Nationale d'Haïti pour la résiliation du contrat conclu entre les parties le 30 juillet 1880 et sanctionné par décret de rAs&emblée nationale d'Haïti le 10 septembre 1880, avec les modifications ci-après portées au 'Cinquième paragraphe dudit contrat et aux articles 2 (§ d), 3 ei 4 :

Cinquième paragraphe du protocole : « Agissant pour et au nom de ladite Banque Nationale d'Haïti, Société anonyme au capital de dix millions de francs, ayant son siège social à Paris, en, vertu de l'autorisation spéciale donnée par le Conseil d'administration, laquelle autorisation spéciale est contenue dans la procuration reçue par iM^ Bossy, notaire à Paris, le 30 juillet 1910, dont le brevet dûment légalisé €t enregistré à Port-au-Prince le 3 septembre courant, folios 577 et 578, v° case 2463 du registre Y, n° 3, des actes, civils, esi demeuré ci-annexé après avoir été certifié véritable par M. Santallier. »

Art. 2, § d. — Le Gouvernement d'Haïti se reconnaît débiteur envers la Banque Nationale d'Haïti des sorf mes et valeurs suivantes :

(( Pour intérêts et solde de la commission de

1/2 0/0 sur les opérations de la consolidation en conformité de rarticle 9 du projet de convention en date du 24 avril 1905 : cent vingt cinq mille [rancs (125,000).

(( Pour le prêt statutaire : $ 300,000.

« Intérêts et commissions sur ledit prêt, du 31 janvier 1904 au 30 septembre 1910 : $ 182,240.45.

(( Quatre cent quatre-vingt-deux mille cent quarante gourdes, quarante-cinq centimes. »

« Quoique la Banque maintienn.e qu'elle ait le droit de réctamer le remboursement de cette somme en, francs et au pair, les parties conviennent que la somme ei-dessus due par le Gouvernement d'Haïti à la Banque Nationale d'Haïti pour le règlement du prêt statutaire soit calculée à 2 [r. 50 pour une gourde, soit 1,205,601 Ir, 15 {un million deux cent cinq mille six cent un francs quinze centimes.) »

« Art. 3. — Les valeurs ci-dessus seront payées à la Banque Nationale d'Haïti, pour compte du Gouvernement, par la Banque de rUnioQ Parisienne représentant auprès de ce Gouvernement MM'. Hallgarten & C°, à New- York, MM. Ladenburg Thalmann & C^ à New-York, et la Berliner HandeVsgesellschaft, à Berlin, laquelle Banque de l'Union Pari-

sienne a assumé la direction des nouvelles opérations.

« Art. 4. — Lia Banque Nationale d'Haïti étant chargée, par contrats spéciaux, d'encaisser et de répartir lesi affectationsi destinées au service des dettes intérieures, et extérieures', il demeure entendu, en attendant l'installation do la Banque N'ationale de la République d'Haïti, que la Banque de l'Union Parisienne, repré- Sientant le groupe de capitalistes désigné en l'article précédent, prendra toutes mesures nécessaires pour continuer aux lieu et place de la Banque Nationale d'Haïti, ces encaissements et pour remiser régulièrement et périodiquement, d'office, à Paris, les recettes destinées au service des emprunts d'Haïti 1S75 et 1896. »

Art. 2. — La présente loi abroge toutes Lois ou dispositions de loi qui lui sont contraires. Edle sera exécutée à la diligence du secrétaire d'Etat des fmances et du commerce.

Donné à la Gh ambre des représentants, le 26 septembre 1910, an 107^ de rindépendance.

Le Président de la Chambre :

G. Dbsrosieirs.

Les Secrétaires :

Denis Saint-Aude, D"^ L. Gamille.

Donné à la Maison nationale, à Port-au- Prince, le 21 octobre 1910, an 107" de l'Indépendance.

Le Président du Sénat : F. -P. Pàuun.

Les Secrétaires : D. Théodore', €h. Régnier.

AU NOM DE LA REPUBLIQUE

Le Président. d'Haïti ordonne^ que la loi cidessus du Corps législatif soit revêtue du sceau de la République, imprimée, publiée! et exécutée.

Donné au Palais National, à Port-au-Prince, le 25 octobre 1910, an 107^ de rindépendanoe.

A.-T. Simon.

Par le Président :

Le Secrétaire d'Etat des finances et du commerce par intérim :

S. IMIarius.

Le Secrétaire d'Etat de V intérieur :

Jéirbmib.

Le Secrétaire d'Etat de Vinstruction publique et des relations extérieures :

Pétion-P. André.

Le Secrétaire d'Etat

de la justice et des cultes :

Artbald.

Le Secrétaire d'Etat des travaux publics et de Vagriculture : Mu RAT Claude.

CONTRAT DE RESILIATION

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