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Finances de guerre

« L’argent est le nerf de la guerre » est un de ces vieux dictons que les hommes répètent sans en mesurer la portée. Il serait absurde de le prendre dans un sens absolu : car bien d autres facteurs, le courage, la discipline, le patriotisme sont des nerfs de la guerre, et plus essentiels que l’argent. Il n’en est pas moins certain que le facteur économique joue un rôle considérable dans les luttes qui s’engagent à main armée entre les nations. C’est lui que nous allons examiner chez les Russes et les Japonais: nous commencerons par exposer l’état budgétaire de chacun des deux pays au début de la présente année, à la veille du conflit qui devait éclater par l’audacieuse attaque de la flotte russe que les Japonais, sans déclaration de guerre, torpillèrent à Port-Arthur le 6 février ; nous comparerons leurs dépenses militaires et Leur dette publique ; nous étudierons les mesures prises par l’un et l’autre des belligérans pour se procurer les ressources extraordinaires dont ils ont besoin, 1 influence déjà sensible exercée, par ces emprunts et par les événemens de la campagne qui se poursuit, sur la cote de leur crédit, c est-àdire le cours de leurs fonds publics ; nous rechercherons si la confiance dans le maintien du système monétaire des deux pays, également fondé sur l’étalon d’or, a été ou non ébranlée , nous trouverons à cet égard des indications précieuses dans le mouvement des changes sur Pétersbourg et Tokio. Nous verrons, en TOME XXII. — 1904.

HEVUE des deux mondes.

dernière analyse, quels pronostics peuvent être faits sur les événemens économiques et financiers qui seront la suite et la conséquence de la guerre russo-japonaise.

— budget et dette de la Russie

Le budget russe promulgué le 1 er janvier dernier, avec la régularité accoutumée de cette publication, se chiffrait, tant aux recettes qu’aux dépenses, par la somme considérable de 2 178 millions de roubles, soit 5 810 millions de francs, le rouble équivalant à 2 fr. 666 de notre monnaie. Les recettes ordinaires étaient prévues pour 1 980 millions de roubles ; elles suffisent, et au delà, à couvrir les dépenses de même nature, évaluées à 1 966 millions. Les dépenses extraordinaires, s’élevant à 212 millions, se composent presque exclusivement de sommes consacrées aux chemins de fer et s’appliquent d’une part à la construction de voies nouvelles et à l’achèvement du Transsibérien par l’État, d’autre part aux avances consenties par le gouvernement à des compagnies particulières en vue de rétablissement de nouvelles lignes. Elles sont couvertes jusqu’à concurrence de 14 millions par l’excédent du budget ordinaire, de 2 millions par ies dépôts perpétuels à la Banque de Russie, et pour le surplus, soit 196 millions, par un prélèvement sur les disponibilités du Trésor. Ces disponibilités, dont le maintien à un niveau plus ou moins élevé forme une des bases de la politique financière russe, sont entretenues par les excédons des budgets ordinaires et par des emprunts contractés à l'étranger à des intervalles plus ou moins réguliers.

L’énormité de ce budget ne doit pas nous effrayer outre mesure. Tout d’abord, 5 810 millions de francs pour 130 millions d’habitans ne représentent que 44 francs par tête, alors que le budget français constitue une charge plus que double, 3 600 millions de francs pour 38 millions d’habitans; il est vrai que la différence de la richesse des deux nations fait plus que compenser cet écart; mais ce qu’il faut remarquer avant tout, c’est que le budget russe est alimenté pour moitié par deux exploitations d’État, celle du monopole de l’alcool et celle des chemins de fer, qui donnent près d'un milliard de roubles de recettes brutes. Celles-ci ne peuvent être considérées, dans leur intégralité, comme des impôts ; nul n'est contraint de boire des spiritueux,

ni même de voyager par voie ferrée. En tout cas, le contribuable qui paie de ce chef une certaine somme reçoit en échange une marchandise au un service et n’acquitte cet impôt, en quelque sorte volontaire, que jusqu’à concurrence de la surcharge que l’État, investi d’un monopole, lui impose en comparaison des prix auxquels l’industrie privée libre fournirait la même marchandise ou le même service - , or, les tarifs de chemins de fer sont en Russie d’une modération notoire. Quant au prix de vente de l’alcool, il représente à peu près l’équivalent de celui qui résulte en France de la combinaison de l’impôt et de la valeur de la marchandise elle-même : il est de 12 roubles par vedro d’alcool à 90 degrés, c’est-à-dire 289 francs 33 par hectolitre à 100 degrés, alors que l’État perçoit chez nous un droit de 220 francs, sans compter les taxes municipales. Si nous remarquons de plus que, parmi les recettes budgétaires, figurent 74 millions de droits régaliens, monnaie, postes, télégraphes et téléphones; 113 millions produits par le domaine de l’État autre que les chemins de fer, à savoir, les forêts, les usines, la Banque de Russie; 86 millions payés par les ex-serfs et qui représentent l’annuité, due encore pendant un certain nombre d’années pour achever le rachat des terres qu’ils ont reçues à la suite de leur émancipation; 76 millions qui sont des remboursemens au Trésor d’avances faites par lui aux chemins de fer, aux autorités locales, à des gouvernemens étrangers ; nous constatons que les impôts proprement dits ne figurent dans le budget impérial russe que pour 660 millions de roubles, savoir 135 millions de contributions directes, 421 de contributions indirectes, dont plus de la moitié est fournie par les douanes, 104 millions de droits d’enregistrement.

Ainsi disséqué, ce budget d’apparence si formidable prend dès proportions beaucoup plus modestes. Nous ajouterons que les budgets locaux, ceux des zemstvos et des communes, bien qu’ils aient subi, les premiers à la suite de la guerre turque de 1875-77, les seconds dans les dernières années, des accroissemens assez notables, sont encore modérés : les dettes des grandes villes, comme Pétersbourg et Moscou, n’approchent pas de loin les chiffres de celles des capitales de l’Occident. Il y a quelques années, le budget de Saint-Pétersbourg n’atteignait pas 15 millions, celui de Moscou 11, celui d’Odessa 4, celui de Kharkoff 3, celui de Kiev 2 millions de roubles- En 1895, les dépenses des

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709 villes de l’Empire (non compris celles de Pologne," du Caii* case, ni du Turkestan) s’élevaient à 66 millions de roubles ; le tiers en était couvert par les produits d’immeubles municipaux et de redevances n’ayant pas le caractère d’impôts. Quant aux communes rurales, dont les recettes totales, pour les 50 gouvernemens de la Russie d’Europe, s’élevaient en 1895 à 64 millions de roubles, elles tirent leur ressource principale d’une contribution communale dite du mir.

Regardons maintenant le côté des dépenses et bornons-nous à celles qui revêtent, à l’heure où nous écrivons, un caractère de poignante actualité : le ministère de la Guerre est inscrit en 1904 pour 360 millions et celui de la Marine pour 113 millions de roubles, soit 960 et 300 millions de francs. Ce sont des sommes considérables : elles dépassent d’à peu près 40 pour 100 de budget de la Guerre français, évalué pour 1905 à 679 millions de francs, et se rapprochent de notre budget de la Marine, arrêté, pour le même exercice, à 318 millions de francs. Elles apparaissent surtout comme fortes, nous le verrons dans un instant, lorsqu’on les rapproche des chapitres correspondans du budget japonais. L'effet contraire se produirait, si la comparaison s’établissait avec les budgets militaires de la Grande-Bretagne, qui, en 1904-1905, réclament encore 1 700 millions de francs, malgré la modicité des effectifs de l’armée de terre.

La dette russe s’élève en capital à 17 milliards de francs; son service annuel, dans lequel l’amortissement figure pour un douzième du total, exige 771 millions de francs. Le taux moyen en était au 31 décembre dernier d’à peu près 4 pour 100. Cette dette se compose d’une très grande variété de types, qu’on peut classer selon deux divisions principales : au point de vue de la monnaie dans laquelle sont exprimées les obligations, une partie de cellesci sont libellées à la fois en monnaie russe et en monnaie étrangère, française, anglaise, allemande, hollandaise, tandis que les autres ne le sont qu’en roubles. En second lieu, on peut distinguer les rentes perpétuelles, c’est-à-dire qui ne sont pas dotées d’un fonds d’amortissement, et ne sont rachetables qu’à la volonté du débiteur (certaines émissions ne le sont même pas sans le consentement du créancier), des rentes amortissables, qui s’éteignent dans une période déterminée, généralement quatre-vingtun ans, au moyen de remboursemens annuels. On estime que plus de la moitié de la dette russe est placée en France : la seule

cote officielle de la Bourse de Paris enregistre plus d’une vingtaine de types divers, dont les principaux sont les rentes 3, 3 1/2, 4 pour 100, de nombreuses catégories d’obligations de chemins de fer devenues dette de l'État, les obligations 3 1/2 pour 100 de la Banque foncière delà noblesse, qui sont également reconnues comme telles. L’Allemagne, la Hollande, l’Angleterre possèdent ensemble de 2 à 3 milliards de fonds de la Russie. Celle-ci doit donc, si on accepte une évaluation d’environ 11 milliards de francs comme représentant le montant de ses rentes possédées par des étrangers, remettre annuellement plus de 450 millions de francs à Paris, Londres, Berlin, Amsterdam pour assurer, le service des intérêts et de l’amortissement. C’est un point qu’il ne faut pas perdre de vue.

; Le mécanisme de la circulation fiduciaire en Russie a été exposé, ici même, il y a quelques années (1). Depuis lors, la réforme monétaire que nous faisions pressentir s’est heureusement achevée dans les conditions annoncées par nous; elle a été accompagnée par une transformation de la Banque d’État, qui reste seule chargée dans l’Empire de l’émission des billets, mais qui est désormais soumise, pour cette création, à des règles beaucoup plus sévères qu’autrefois. Au cours des années prospères qui marquèrent pour la Russie la fin du xix e siècle, la circulation ne cessa de diminuer, tandis que l’encaisse de la Banque et celle du Trésor suivaient une marche ascensionnelle. Au point de vue du rapport des ressources métalliques au chiffre du papier, la Banque de Russie est dans une situation plus forte qu’aucun autre établissement du monde. Le Trésor des États- Unis lui-même ne possède pas une réserve d’or qui dépasse dans la même proportion les billets émis.

Il est un autre établissement public, la Banque de la noblesse, dont la situation apparaît comme moins brillante que celle de la Banque d’État. Elle a consenti plus de 700 millions de roubles de prêts hypothécaires aux nobles, qui forment en Russie une classe privilégiée, à laquelle des avantages même pécuniaires sont consentis, puisque le taux auquel ils obtiennent des avances sur leurs terres est inférieur à celui que paient les emprunteurs de l’autre établissement foncier de l’État, la Banque des paysans. La Banque de la noblesse a émis pour 560 millions

(1) Voyez, dans la Revue du l" iuillet 1893, les Finances russes, le budget el le

rouble.

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de roubles de lettres de gage, dont plusieurs séries 3 1/2 sont placées en France. Les annuités rentrent irrégulièrement, ce qu’indique l’importance des biens dont la Banque a dû se rendre acquéreur et qu’elle a en partie revendus à des « non-nobles » qui figurent comme emprunteurs à son bilan. La Banque des paysans a émis pour 320 millions de roubles de lettres de gage 4 pour 100 qui sont, comme celles de la.Banque de la noblesse, dette de l’État.

Ajoutons, pour donner une idée complète de la physionomie générale des finances russes, que, depuis nombre d’années, les budgets ordinaires se sont soldés en excédent. Comme, d’autre part, les budgets extraordinaires ne comprenaient guère que des dépenses de chemins de fer, c’est-à-dire productives, on peut, sous ce rapport, considérer la situation comme satisfaisante.

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