II. — BUDGET ET DETTE" DU JAPON
Bien que le budget japonais ait crû, depuis un certain nombre d’années, dans une proportion qui ne s’est guère rencontrée chez aucun autre peuple, on ne peut pas dire que la charge en paraisse écrasante pour une population de 45 millions d’habitans, même en tenant compte de la pauvreté d’une partie des territoires qui forment l’empire du Soleil-Levant. Les dépenses de l’année financière 1903-1904, qui s’étend, comme celle de la Grande-Bretagne, du 1 er avril au 31 mars, étaient évaluées à 244 millions, et les recettes à 251 millions de yen. Le yen,’ unité monétaire japonaise, est un poids d’or qui correspond à 2 fr. 575 de monnaie française. Le Japon a, comme la Russie, et à peu près à la même époque, assis définitivement son système monétaire et son organisation de banque sur l’étalon d’or. Les deux gouvernemens se sont rendu compte que la première condition de bonnes finances était la suppression du papier à cours forcé, des fluctuations désordonnées du change qui en sont la conséquence inévitable, et ont, au prix de grands sacrifices, établi chez eux la circulation métallique du seul métal qui soit aujourd’hui l’instrument universellement accepté des échanges internationaux : c’était, dans la pensée des ministres éminens qui, à Pétersbourg comme à Tokio, ont mené à bonne fin cette réforme, un des organes nécessaires à cette préparation à la guerre, qui, de nos jours plus que jamais, exige un formidable arsenal financier.
Pour arriver à ce résultat, le Japon a dû faire un effort plus énergique encore que la Russie : d’une part, celle-ci a eu, depuis 1888, à sa disposition les ressources puissantes des marchés français qui, en absorbant ses emprunts, en ont élevé le prix, abaissé le taux de capitalisation, et lui ont permis d’accumuler aisément les milliards de métal jaune dont elle avait besoin; d’autre part, le Japon, en contact immédiat avec un continent dont, jusque vers la fin du xix e siècle, l’étalon était l’argent, devait s’abstraire plus complètement encore des influences ambiantes pour reconnaître l’intérêt qu’il avait à prendre une détermination, contraire en apparence au développement de ses relations commerciales avec la Chine et l’Extrême-Orient. L’événement ne tarda pas d’ailleurs à prouver que, loin de souffrir de l’établissement de l’étalon d’or, les échanges internationaux du Japon ne faisaient que s’accroître. Ses exportations, qui étaient en 1890 de 56 millions de yen, avaient presque quintuplé en 1902 et s’élevaient alors à 258 millions; durant la même période, les importations avaient passé de 81 à 271 millions de yen. Il faut toutefois se rappeler, en faisant cette comparaison, que le yen d’argent avait encore en 1890 une valeur supérieure à celle que la réforme monétaire a assignée au yen d’or. Bien qu’une certaine correction doive être apportée de ce chef aux chiffres ci-dessus, l’écart entre les deux époques n’en reste pas moins énorme.
Le total du budget japonais, 250 millions de yen, soit 644 millions de francs, ne représente qu’une charge d’environ 14 francs par tête d’habitant, et moins de 12 francs, si on ne tient compte, dans les recettes budgétaires, que de celles qui sont fournies par les impôts. Ceux-ci, d’une façon générale, paraissent assis judicieusement. L’impôt foncier donne 47 millions de yen : il a été substitué en 1873 à une contribution qui se payait en nature, et fut d’abord de 3 pour J 00 sur lu valeur des propriétés; en 1877, il fut abaissé à 2 1/2 pour 100, et, en 1899, élevé, pour cinq ans, à 3,30 sur les biens ruraux, à 5 pour 100 sur les terrains à bâtir urbains. L’impôt sur le revenu fournit 7 millions : depuis la loi de 1899, qui en a remanié les bases, il frappe le revenu des personnes juridiques à raison de 2 1/2 pour 100; les coupons d’obligations publiques ou de compagnies à raison de 2 pour 100, les autres revenus, à partir de 300 yen, suivant une échelle qui commence à 1 et s’élève à 5 1/2 pour 100 sur les revenus de 100 000 yen et au-dessus. La taxe
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sur les affaires est inscrite aux recettes pour une somme à peu près égale à celle qui est demandée à 1 impôt sur le revenu : environ 7 millions. L’établissement en remonte à 1896; elle laisse de côté les petits négoces, qui acquittent le plus souvent des taxes locales ; elle frappe les diverses catégories de commerce et d’industrie, rangées à cet effet en neuf classes, d une triple imposition, établie à raison du capital de l’affaire, de la valeur des immeubles ou, dans certains cas, du volume des transactions, et enfin du nombre des employés.
La taxe sur le sake ou bière de riz, la boisson nationale, correspond à nos impôts sur les boissons et l’alcool. Elle alimente le plus gros chapitre du budget japonais, dont elle constitue plus du quart, 66 millions de yen. Depuis 1871, elle a déjà subi des transformations nombreuses; c’est en 1901 qu’elle a été remaniée pour la dernière fois ; elle varie selon la nature du liquide auquel elle s’applique. Dans les cas les plus nombreux, elle est de 16 yen, environ 40 francs par koku (équivalant à 180 litres), et de trois quarts de yen (75 sen) par degré d’alcool pur contenu dans un koku. La taxe sur le soi/, sorte de sauce très goûtée des Japonais, rapporte 3 millions. Les douanes, dont le revenu vient d’être donné en gage aux porteurs d’un nouvel emprunt, rapportent de 16 à 17 millions de yen ; la taxe sur le sucre, 7 millions ; les droits de timbre, 14 millions, et quelques impôts'secondaires, 3 millions. Cet ensemble d’impôts atteint environ 170 millions de yen.
A côté, se placent les revenus des services exploités par l’Etat : postes et télégraphes, 26 millions; bénéfices des chemins de fer, 9 millions; revenus du domaine et des forêts, 5 millions; bénéfices du monopole du tabac en feuilles, 13 millions; ensemble 52 millions. Nous arrivons ainsi au total de 232 millions, qui est celui du budget ordinaire. Les recettes extraordinaires se composent de ventes de biens domaniaux pour 1 million, de fonds de concours des autorités locales pour 1 million, d’emprunt pour 7 millions, d’un prélèvement de 4 millions sur l’indemnité de guerre payée par la Chine, et de 7 millions de recettes diverses; ensemble, 20 millions de yen.
Les dépenses de l’armée, tant à l’ordinaire qu’à l’extraordinaire, ne dépassent pas 42 millions de yen; celles de la marine, 30 millions; ensemble, 72 millions de yen ou 185 millions de francs ; c’est avec ces sommes modestes que le Japon a mis sur pied l’armée et la flotte que nous voyons à l’œuvre en ce mo-
ment. On ne peut pas ne pas être frappé de la modicité de la dépense, comparée à la grandeur des résultats. Le Japon a une armée de 520 000 hommes, dont 340 000 forment le contingent actif mobilisé. Sa flotte, composée de bâtimens de premier ordre, montée par 35 000 matelots, pourvue des meilleurs types d’armement, comprend 8 cuirassés, 6 croiseurs cuirassés, 16 croiseurs protégés, 75 torpilleurs et 19 contre-torpilleurs. L’entretien de pareils effectifs sur terre et sur mer, chez n’importe quelle nation européenne, exigerait des sommes infiniment supérieures à celles que dépense le Japon : on ne s’explique cet écart que par le bas de prix de la vie, la sobriété du peuple qui fournit les soldats et les marins, et aussi la sévérité d’une administration soigneuse et économe.
La dette japonaise, dont on a dit un peu légèrement qu’elle était excessive, ne dépassait pas, au début des hostilités, 1 400 millions de francs, et se compose de divers types 4 et 5 pour 100 : une partie seulement de cette dette est extérieure, c’est-à-dire payable en monnaie étrangère, et se négocie sur le marché de Londres. Le Japon a, jusqu’à ce jour, fait honneur à ses engagemens et payé régulièrement les intérêts et l'amortissement de ses emprunts; plusieurs de ceux-ci ont même déjà été remboursés : c’est ainsi que des types 6 et 7 pour 100, autrefois mis en circulation, avaient disparu de la cote. Les emprunts des autorités locales, préfectures, districts, villes, bourgs et villages, associations, ne dépassent guère une centaine de millions de francs.
La circulation fiduciaire, qui constitue un élément important de la vie financière d’un pays, a été réglée au Japon, comme chez la plupart des grandes nations européennes, par l’institution d’un établissement unique, la Banque du Japon, qui a le monopole de l’émission des billets. Fondée en 1882, elle a aujourd’hui un capital, entièrement versé, de 30 millions de yen; elle crée des billets jusqu'à concurrence de son stock métallique; au delà du chiffre de ce stock, elle peut encore en créer poui 120 millions de yen, à la condition qu’ils soient gagés par des rentes sur l’Etat, des bons du Trésor, ou un portefeuille commercial. Toute la circulation qui dépasse le montant ainsi fixé est sujette à un impôt d’au moins 5 pour 100. Au 31 décembre 1903, la Banque du Japon avait émis pour 233 millions de yen de billets, qui non seulement circulaient dans l’Empire, mais déjà alors
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avaient passé la mer et étaient acceptés en Corée ; elle avait une encaisse de 137 millions de monnaies et de lingots d’or. Cette encaisse est réduite à l’heure où nous écrivons, à une somme bien inférieure.
Il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur de trouver ci-après un tableau comparé des deux derniers budgets russe et japonais,
établis en francs au cours de 2 fr. 35 pour le yen.
Recettes ordinaires, (miüions de francs), Russie. Japon. Contributions directes. 360 156
indirectes. 1 124 247
Droits et taxes. . . 277 35
Droits régaliens. . . . 3 073 135
Divers. 451 18
Total . 5 285 591
Extraordinaires. ... 531 51
Total général. . 5 816 642
2 fr. 67 pour le rouble et de
Dépenses ordinaires, (millions de francs).
Russie. Japon.
Maison impériale (liste
civile). 43 8
Affaires étrangères. . 16 5
Intérieur. 307 28
Dette publique. . . . 772 107
Armée. 964 97
Marine. 304 56
Justice. 136 28
Instruction publique. 117 13
Agriculture et commerce . 133 8
Communications ... 1 263 56
Divers. 202 »
Total. 3 250 454
Extraordinaires. ... 5G6 16S
Total général. . 3 816 622
Le budget russe s’équilibrait; le budget japonais se soldait par un surplus de 20 millions de francs. Chez les deux peuples, le budget ordinaire présentait un excédent.