‹ Finances de guerreChapitre 4 sur 4 · tome xxii · texte numérisé non relu

tome xxii

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jours auparavant. Quand les prospectus parurent, la rage de ceux qui se précipitèrent pour se les arracher était curieuse à voir... Les souscriptions accompagnées de chèques commencèrent à affluer. On ne savait comment les gens trouvaient assez de temps pour remplir les formules de souscription et signer les chèques. Les caissiers des banques ne donnaient pas de reçus des versemens. De longues files de personnes attendaient impatiemment les prospectus. Telle était la hâte de la foule, que eeux qui les avaient reçus d’abord se les virent arrachés des mains par d’autres qui étaient derrière eux. Il sembla un moment que les bureaux allaient être le théâtre de scènes de pugilat : pour obtenir un certain nombre de prospectus, la même personne devait revenir au guichet à plusieurs reprises. Le jeudi matin 12 mai, la province fut inondée de prospectus envoyés pendant la nuit; toute la journée, les fils télégraphiques furent occupés à transmettre aux courtiers des ordres de souscription de leurs cliens, qui ajoutaient en général à la fin de leurs dépêches les simples mots : « Chèque suit. »... La Bourse commença à négocier des « résultats de souscription »... Que sera-t-il alloué aux grosses souscriptions? Toutes sortes de rumeurs circulaient à cet égard : la Cité se rappelait les 2 pour 100 qui avaient été attribués lors de l’émission de l’emprunt transvaalien 3 pour 100 garanti par la mère patrie. D’autre part, beaucoup de souscripteurs avaient demandé de faibles montans dans l’espoir d’être favorisés. Mais les reventes de ces coureurs de prime pourraient amener la baisse des fonds. De certains côtés, on exprime le regret que le gouvernement japonais, au lieu d’en émettre la moitié à New- York, où elle n’a été que cinq fois souscrite, n’ait pas offert la totalité de l’emprunt de 250 millions de francs à la place de Londres, qui aura peine à faire une seconde fois un accueil aussi enthousiaste à une émission japonaise. La possibilité d’une seconde visite au marché de Londres à brève échéance rend la répartition délicate. En tout cas, cette émission a été une magnifique réclame pour le Stock Exchange. »

Nous arrêtons là la citation de XEconomiste dont les derniers mots résument l’histoire de ce premier appel de fonds fait à l’étranger par le Japon depuis l’entrée en campagne. C’est la Bourse plutôt que l’épargne qui a souscrit l’emprunt, dont les gros souscripteurs ont reçu à peine le soixantième de ce qu’ils avaient demandé. Il ne faudrait pas que le moindre mécompte

suivît ce succès si brillant en apparence, et que le nouveau fonds tombât au-dessous du prix d’émission : malaisées seraient alors les opérations de crédit, que la continuation de la guerre rendrait inévitables. En historien impartial, nous constaterons cependant qu’une prime de 3 points continue à être cotée â Londres sur cet emprunt qui ne semble pas du reste avoir été vu d’un œil favorable par les Japonais : mais le ministre des Finances a jugé qu’il lui fallait à tout prix reconstituer sa réserve de métal jaune. Toutes les renies du Japon se sont depuis lors relevées sous l’influence des succès militaires remportés par lui en Corée et en Mandchourie.

iv. — l’avenir a la suite de la guerre

Il n’est pas de métier plus difficile que celui de prophète, surtout en matière financière. Comment vont se comporter les ressources des deux belligérans? comment leur crédit résistera-t-il à l’épreuve sévère qu’il traverse ? Pour répondre à cette question, il faudrait non seulement savoir combien de temps durera la guerre et comment elle se terminera, mais il conviendrait d’entrer dans l’analyse approfondie de la situation économique de la Russie et du Japon, situation dont les chiffres budgétaires sont loin d’être l’expression unique. Il faudrait, en premier lieu, analyser les élémens de la production agricole et industrielle des deux pays. On sait le rôle que joue en Russie la culture des céréales, dont elle exporte chaque année des quantités notables; c’est en partie grâce à cette exportation régulière et aux sommes qu’elle lui fournit qu’elle acquitte les charges de sa dette extérieure : l’excédent des exportations sur les importations a été, en 1903, de 362 millions de roubles, c’est-à-dire 970 millions de francs. Quant à sa production industrielle, elle s'est développée avec une très grande rapidité. Cette rapidité a même provoqué une crise dont les marches français et belges n’ont pas perdu le souvenir, mais qui n en iaisse pas moins subsister de nombreux et puissans établissemeus métallurgiques, des houillères mises en exploitation, en un mot un outillage remarquable, dont l’efficacité se fera sentir un jour ou l’autre. Déjà avant la guerre, depuis bientôt deux ans, des symptômes de reprise se faisaient sentir : grâce en partie à des ententes entre producteurs, grâce surtout à un développement des demandes,

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le prix du fer s’était relevé de son niveau le plus bas et permettait à un certain nombre de hauts fourneaux, éteints depuis 1900, de se rallumer. Ce mouvement ne semble que partiellement enrayé par les événemens politiques et militaires qui marquent l’année 1904 : les commandes de la Guerre et de la Marine ne manqueront pas d’affluer; seule, la consommation courante se ralentit.

Les richesses de l’Oural et du Donetz en minerais de fer sont telles que le pays se suffît à lui-même ; le charbon existe en quantités extrêmement considérables dans cette dernière région. Le naphte de Bakou fournit dans le bassin du Volga un combustible apprécié. On connaît des gisemens houillers importans sur divers, points de la Sibérie, où se trouvent aussi des dépôts notables de métaux précieux, d’or en particulier. Les divers élémens qui peuvent servir de base à une industrie puissante sont donc réunis en Russie; mais les distances sont énormes et le réseau des voies ferrées, bien que dépassant déjà 60 000 kilomètres, a besoin d’être encore très développé; de ce chef seul, des commandes sont en réserve pour de longues années. Les rails, les wagons, les locomotives devront être fournis en quantités dont il est malaisé de prévoir la somme.

Si la guerre est un obstacle au plein essor du mouvement industriel qui se dessinait nettement, elle ne fait que le retarder : aussitôt la paix conclue, nous le verrons sans doute reprendre avec une vigueur nouvelle. Il y aura évidemment une note très lourde à payer : les frais directs de cette campagne, qui se poursuit à 10 ou 12 000 kilomètres du ,cœur du pays, ne peuvent guère s’élever à moins de 160 millions de francs par mois. Si la guerre devait durer deux ans, cela ferait déjà près de 4 milliards de francs. Il y aura ensuite d’autres dépenses à prévoir pour la réfection de la flotte, du matériel de guerre, les constructions de voies ferrées, les doublemens des lignes existantes, comme celui du Transsibérien. Plusieurs milliards vont s'ajouter à la dette russe et en porteront le capital au delà de 20 milliards de francs. Nos alliés sont de taille à porter ce fardeau, mais il n’en pèsera pas moins sur eux, et il faudra que le développement économique du pays soit encouragé de toutes les façons par le gouvernement, pour que la nation ne se res-r sente pas trop vivement de ces charges accrues.

De l’autre côté, l’outillage économique est moins avancé que

celui de la Russie. Le Japon a eu beau marcher à pas de géant, il n’a pu, en un quart de siècle, égaler une civilisation vieille de deux cents ans. De plus, son territoire est pauvre en maints endroits : la surface cultivable ne représente qu’une partie de la superficie totale : les rizières sont en majorité. C’est la mer qui fournit à la population une bonne partie de son alimentation, composée essentiellement de riz et de poisson. L’industrie minière a fait de rapides progrès : de 1886 à 4901, la production de l’or a quintuplé, celle de l’argent doublé, celle du fer quintuplé, celle du charbon septuplé, passant de 1 300 000 à 9 millions de tonnes; celle du pétrole, qui était pour ainsi dire nulle, a été en 1901 de près d’un million de koku, soit 180 millions de litres. Le gouvernement s’est fait industriel; l’Annuaire officiel ne mentionne pas moins de 26 établissemens exploités par lui, dans les ordres les plus divers : manufacture de laine, arsenaux militaires et navals, fabrique d’articles pour le service des télégraphes et des phares, monnaie, poudre, papier, manutention militaire, imprimerie nationale, et autres. Le nombre des filatures de coton a passé, entre les années 1888 à 1901, de 24 à 81, et celui des broches, de 114 000 à 1 181 000 ; les salaires ont à peu près doublé ; les exportations quadruplé, les importations triplé. La longueur des chemins de fer, le tonnage de la marine marchande, les dépôts dans les banques ont progressé avec une rapidité dont on ne retrouverait l’équivalent qu’aux États-Unis, à certaines époques de leur histoire.

Mais quelle est la solidité de cet édifice, en apparence brillant, et comment en particulier, — car c’est, là proprement l'objet de notre étude, — les finances japonaises se comporteront-elles au cours des épreuves qu’elles vont avoir à affronter? Nous les avons vues jusqu’ici faire relativement bonne figure. Les succès maritimes et la réussite du passage du Yalou sont venus fort à propos stimuler le zèle des Anglo-Américains et faire souscrire le dernier emprunt 6 pour 100. Que se passerait-il si la fortune des armes se retournait? si le général Kouropat.kine, ayant réuni des forces suffisantes, prenait à son tour l’offensive et faisait reculer l’envahisseur de la Mandchourie? si le raid maritime brillant de l’amiral Bezobrazof avait un lendemain et si, non content d’avoir détruit plusieurs transports japonais, il menaçait sérieusement les communications avec la mère patrie des armées débarquées en Corée et en Mandchourie? Nous nous

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sommes interdit toute discussion politique ou militaire, et nous ne voulons envisager les événemens possibles ou probables que dans leur relation avec les faits financiers. Ceux-ci dépendent avant tout de la durée des hostilités : si elles se prolongent, vainqueurs et vaincus auront également à faire face à des dépenses excessives. Le Japon, en temps de paix, travaille, — qu’on nous pardonne l’expression, — à meilleur marché que la Russie : ses budgets de la Guerre et de la Marine ne représentent guère que le sixième de ceux de son adversaire, alors que les effectifs sont à peu près dans la proportion du simple au triple : mais, en temps de guerre, les dépenses des belligérans, par unité combattante, doivent différer moins : aussi le poids doit-il devenir rapidement excessif pour le Japon.

La Russie était beaucoup mieux préparée à la lutte économiquement que militairement : grâce aux perfectionnemens du mécanisme moderne du crédit, les ressources financières sont transportées sans délai là où celui qui les possède en a besoin; quelques envois de métal argent expédiés sur le théâtre des hostilités ne jouent qu’un rôle insignifiant dans le mouvement imposant de capitaux qu’entraînent les dépenses de guerre. Il n’en va pas de même des corps d’armée : les belles divisions qui garnissent la frontière occidentale de la Russie et qui sont concentrées dans la Pologne, celles du Sud, du Centre, de l’Oural, ne peuvent arriver en Mandchourie qu’après un long intervalle de temps. La supériorité de l’outillage financier de l’empire moscovite lui permet d’envisager avec plus de calme que ses adversaires la prolongation de la campagne. En attendant, les deux belligérans ont chacun apporté des modifications à leurs budgets. La Russie a supprimé, jusqu’à concurrence d’environ 140 millions de roubles, un certain nombre de dépenses, en particulier celles qui s’appliquaient à des constructions de nouvelles lignes de chemin de fer, qui pouvaient sans inconvénient être retardées et renvoyées aux époques normales. Le Japon, dont Pannée financière commence le 1 er avril, a fait voter par la Diète, en dix jours, un ensemble de crédits militaires de 576 millions de yen, comprenant les dépenses déjà autorisées en vertu des ordonnances impériales du 28 décembre, les nouveaux frais prévus et la constitution d’un fonds de réserve spécial. Pour faire face à ces besoins, les ressources suivantes ont été créées :

Millions do yen.

Nouveaux impôts ou surtaxes. 68

Plus-values du budget, réductions de dépenses, suspen- . sions de travaux publics pour ports, chemins de fer, etc. 47

Fonds de réserve existant. iiO

Bons du Trésor à 5 ans..100

Emprunt temporaire à la Banque du Japon. 31

Emprunts publics à émettre.280

Total égal à celui des crédits ouverts .... 576

Une fois les emprunts émis, il faudra en assurer le service par des élévations d’impôts. La Russie, par la transformation graduelle, à laquelle elle procède depuis plusieurs années, de la propriété rurale collective en propriété individuelle, a donné une base plus solide à son système d’impôt foncier : celui-ci varie, selon la qualité des terres, entre moins d’un centime et 47 centimes par hectare. Au Japon, en 1903, 14 millions de tan (1), c’est-à-dire environ un million et demi d’hectares, sur une superficie totale d’environ 42 millions d’hectares, étaient taxés à raison de 3,30 pour 100 sur une valeur cadastrale de 1 395 millions de yen, soit 3 570 millions de francs, et fournissaient un revenu d’environ 118 millions de francs. A première vue, il semble donc que la terre, au Japon, soit plus frappée qu’en Russie; pour faire une comparaison tout à fait exacte, il faudrait examiner la valeur moyenne respective du sol ; nous arriverions sans ^doute à constater que la surface impropre à la culture est relativement plus étendue chez la seconde. La taxe sur le sake rapporte cinq fois moins au Japon que le monopole de l’alcool à la Russie, alors que la proportion de la population est d’environ 1 à 3 : il semble qu'il y ait là pour le Japon une ressource en réserve. Les taxes locales y paraissent, au contraire, déjà lourdes. Quant à l’impôt sur le revenu et à la taxe sur les alïaires, qui correspondent à ce que sont en Russie l’impôt de 5 pour 100 sur les coupons, les patentes et les taxes qui frappent les sociétés anonymes, l’élasticité en dépend avant tout de l’allure que prendront les deux pays après la guerre ; il serait oiseux de rapprocher aujourd’hui sous ce rapport leurs forces contributives. Nous ne pouvons que constater l’énergie des deux adversaires en présence, énergie qui se traduit sur le terrain financier

(1) 10 tan = 2 acres 4 507 = 1 hectare.

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aussi bien que sur les champs de bataille : tous deux paraissent également décidés à pousser la lutte jusqu au bout et à ne rien négliger de ce qui peut leur mettre dans les mains les armes les plus puissantes et les ressources les plus étendues. Il est évident que, sous ce rapport, la supériorité de la Russie est incontestable.

Au point de vue de ce que nous appellerons la force de résistance économique du Japon, les Anglais émettent des idées différentes de celles qui ont cours sur le continent et d’après lesquelles ce pays ne serait pas en mesure de soutenir une lutte prolongée, faute de ressources suffisantes : on a souvent répété qu’en gagnant du temps, les Russes ne donneraient pas seulement à leurs troupes le temps d’arriver en nombre sur le théâtre des hostilités, mais qu’ils useraient à coup sûr leur adversaire, incapable de faire aussi longtemps face aux dépenses militaires et navales. Les Anglais, au contraire, rappellent que la guerre n’interrompt pas le commerce extérieur d’une puissance qui est restée maîtresse de la mer; que, depuis vingt-cinq ans, les exportations japonaises ont dépassé en moyenne les importations, que celles-ci étaient en partie motivées par les armemens et aussi l’installation d’un outillage industriel qui commence à produire ses fruits : ils prétendent en conséquence que leur allié est en mesure de continuer la lutte pendant une longue période. Les statistiques du commerce extérieur japonais, Formose comprise, pendant les cinq premiers mois de 1904, indiquent un total d’échanges de 705 millions de francs, dont 411 à l’importation et 294 à l’exportation. L’augmentation par rapport à la même période de 1903 est de près de 80 millions.

Quant aux conséquences indirectes de la guerre, elles sont encore incalculables. Ne fût-ee que la répercussion des événemens sur la Chine, il y aurait là matière à une étude des plus intéressantes, même en nous bornant au point de vue économique. Cet empire, dont la Russie a garanti l’emprunt destiné à libérer le territoire mandchou de l’occupation japonaise en 1895, manifeste aujourd’hui des velléités d’action qu’on ne lui soupçonnait pas jadis. Il n’est pas téméraire de supposer que quelques-uns des vice-rois et une partie de la population font des vœux, qui ne restent pas toujours platoniques, pour le succès de leurs frères jaunes. La Chine subit de plus en plus l’influence de ses vainqueurs d’il y a neuf ans, et, comme l’Autriche, après

Sadowa, entra dans l’orbite de la politique prussienne, elle paraît vouloir abriter sous l’égide de l’empereur qui règne à Tokio sa régénération aussi bien militaire qu’économique.

L’an dernier, lorsque le Mexique envoya des commissaires en Europe rechercher, d’accord avec les principales Puissances, les meilleurs moyens de modifier son régime monétaire, des délégués chinois se joignirent aux Mexicains et aux Américains du Nord qui s’asseyaient, à la Banque de France, autour de la table des délibérations. Dans un français très pur, MM. Liou-She-Shun et Yen-Chu nous déclarèrent que leur gouvernement désirait uile monnaie stable, et ne cachèrent pas leurs préférences pour l’étalon d’or, ou tout au moins pour une réglementation de la frappe des dollars d’argent leur donnant une valeur fixe par rapport au métal jaune, qui cesse d’être l’apanage exclusif des hommes blancs. Différens édits ont déjà été rendus à cet effet; des frappes ordonnées ; tout récemment, les dépêches signalent un projet de fondation d’une Banque impériale, qui émettrait des billets. Nous assisterons sans doute à l’éclosion d’autres programmes d’une Chine soi-disant émancipée, en réalité sous la tutelle japonaise. Les Européens qui s’occupent d’affaires en Extrême-Orient connaissent l’influence avérée ou occulte des « Nippons. » Un groupe financier se croyait' sûr d’obtenir une concession de travaux d’utilité publique dans une ville chinoise : à la dernière heure, les promesses à lui faites furent retirées et toutes négociàtions rompues, sous la pression d’agens japonais. Nous verrons peut-être, un jour prochain, la réorganisation ou plutôt l’organisation des finances chinoises, encore rudimentaires (1) s’effectuer sous la direction de fonctionnaires expédiés de Tokio.

Nous avons voulu que le grand empire où règne la morale de Confucius sortît de l’état amorphe qui le caractérise depuis de longs siècles. Nous l’avons forcé de nous ouvrir ses ports, puis ses fleuves; nous lui avons fourni des armes, qui, à plus d’une reprise, lui ont servi à se défendre contre les expéditions, qu’il nous fallait envoyer de temps à autre pour réprimer des actes de brigandage. Par un illogisme étrange, nous cherchions à rendre fort, dans les arts de la guerre comme dans ceux de La paix, le peuple à qui nous prétendions dicter nos lois. Sous nos

(1) Voyez dans la Revue des Deux Mondes du 1" mai 1901. les Finances chi noises.

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coups répétés, il s’est réveillé d’une longue torpeur; il est à craindre qu’il n’ait trouvé, chez un voisin actif et ambitieux et qui a sur nous l’immense avantage de ne pas être éloigné de lui de plus d’un quart de la circonférence du globe, les élémens qui achèveront de le ranimer. Dans un article qu’a publié la North American Review de mai,' le comte Cassini, ministre de Russie à Washington, attirait l’attention des Américains sur le danger qu’il y aurait à laisser le Japon façonner l’armée chinoise. Au point de vue économique, comme au point de vue militaire, l’Asie du Nord-Est essaiera de s’affranchir de notre tutelle : ce qui ne veut point dire que notre commerce et notre industrie devront nécessairement souffrir de cette évolution, qui est presque une révolution. Des nations qui se forment et se développent ne restreignent pas leurs échanges internationaux ; seulement, la nature des relations changera : nous aurons plus de peine à nous substituer aux indigènes pour exécuter les travaux publics, construire les chemins de fer, exploiter les mines : nous trouverons, d’autre part, dans des populations plus riches, se civilisant chaque jour davantage, des consommateurs plus avides de nos produits, plus capables de les apprécier et de les payer. Mais il nous faut souhaiter que cette transformation de la Chine s’accomplisse sous l’hégémonie russe et non sous celle du Japon. Ce dernier deviendra vraisemblablement, après la guerre, très protectionniste : il voudra à la fois défendre son industrie indigène et augmenter le revenu de ses douanes, gage de ses créanciers. Il n’y a rien d’invraisemblable à ce qu’il impose un droit de sortie sur les soies.

Le conflit dont les péripéties se déroulent aura l’effet ordinaire de ces chocs sanglans; après avoir déchaîné les forces brutales de la guerre, ils stimulent les efforts pacifiques: non seulement il faudra réparer les ruines, réédifier les ports reconstruire les hottes, rétablir les voies ferrées, mais une foule d entreprises nouvelles verront le jour. Une fois de plus l’humanité, inconséquente et oublieuse des maux passés se remettra en marche et fera succéder les œuvres de vie à celles de mort, accomplissant ainsi la destinée mystérieuse à laquelle néchappent, ni les peuples ni les individus.

Raphaël-Georges Lévy.

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