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CHAPITRE VII ÉCONOMIES

M. Brousse, ancien Sous-Secrétaire d'Etat aux finances, ancien Président de la Commission des économies, qui a montré la plus grande vigueur et la plus grande indépendance dans la dénonciation des abus, s'est fait le champion des économies à réaliser et certes il n'en préconisera jamais assez. 11 est parfaitement exact que de nombreux rouages administratifs se superposent sans utilité, et devraient être supprimés ; rnais attendre de cela une véritable amélioration de notre situation financière est s'illusionner grandement : i" parce qu'il ne s'agit que d'une poussière d'émoluments à supprimer ; 2" parce qu'ici aussi intervient la Cratolatrie. Que voulez- vous que fasse un parlementaire en présence de fonctionnaires animés d'un puissant esprit de corps et se soutenant? On peut bien supprimer les sous-préfets, en tant que sous-préfets; mais on casera tous les sous-préfets dont les emplois seront supprimés et, au besoin, on créera une

administration des (( économies » qui recueillera et stipendiera tous les fonctionnaires dépossédés.

Oui, il y a des économies considérables à réaliser dans nos administrations, mais pas par les moyens préconisés.

Il faut trancher dans le vif. Lorsqu'on exprime le souhait d'organiser l'Etat sur le modèle d'une maison de commerce, on demande une impossibilité. Une maison de commerce est une maison de commerce, et l'Etat aura beau faire il n'arrivera jamais à rien faire qui ressemble à cela.

Au heu de dire tout simplement que l'Etal devrait s'organiser comme une maison de commerce, voyons le fonctionnement d'une maison de commerce, en contact avec le public, assimilable d'un certain point de vue avec quelques compartiments de l'administration, et rendonsnous compte des impossibilités de l'application des méthodes de l'une à l'autre.

Les fonctionnaires, qui se dénigrent individuellement et s'admirent en corps, auraient beaucoup à apprendre en examinant le fonctionnement intérieur d'un grand restaurant; j'entends d'une de ces maisons d'alimentation qui servent, à Paris, dans un espace restreint, quinze cents repas par jour.

H faut des approvisionnements, dont la ma-

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jeuie partie est périssable et à renouveler tous les jours, après consommation ou détérioration. Il faut la qualité des aliments et leur fraîcheur à l'achat, ce qui exige, pour leur choix, une connaissance absolue des produits. Il faut le fini de la cuisine et du service. Il faut régler avec le client, à la Un de son repas, en quelques minutes et même en un intervalle qui ne se compte pas par minutes, et c'est l'addition de ce client qui fera face à tous les frais : au loyer de l'immeuble, à des impositions qu'on ne connaîtra que dans deux ans au plus tôt, aux salaires des employés que le public ne voit pas : cuisiniers, cavistes, chefs d'approvisionnements, caissiers ; aux salaires des garçons qui sont payés par des pourboires, dont la répartition, à elle seule, donne lieu à toute une organisation, et par des gages.

Cette addition du client porte sur des produits extrêmement variés, vins de divers crus et de diverses années, liqueurs de toutes marques. Il faut que le menu dont elle totalise la valeur ait plu à ce client, qu'on soit entré dans ses convenances, il faut accueillir sans mauvaise humeur ses observations et quelquefois ses rebuffades, pour s'assurer qu'il reviendra ; et c'est cette addition, faite au milieu du bruit, sur des indications de garçons à instruction rudimentaire, en partie étrangers, et réglée en quelques instants, qui est la pierre angulaire de la maison et qui

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rémunère les capitaux investis et les activités directrices. Et tout cela se chiffre par une quinzaine de millions par an, portant sur cinq cent mille repas î

Pourquoi ce travail se fait-il ainsi vite et bien. Pafce qu'à tous les degrés il y a l'initiative et la responsabilité. Initiative et responsabilité chez celui qui a établi la maison, groupé les capitaux, recruté le personnel. Initiative et responsabilité chez ceux qui administrent, aussi bien pour les approvisionnements que pour la vente, et surtout pour le contrôle. Initiative chez les caissiers, les inspecteurs allant de table en table, chez les garçons, chez les cuisiniers, chez les cavistes.

Tous savent qu'ils gagneront largement leur vie si l'entreprise prospère, et qu'ils seront sur le pavé si elle ne fait pas ses frais, et cela sollicite leur ingéniosité et dirige tous leurs actes.

Comment ferez-vous pour introduire dans l'administration l'initiative et la responsabilité ?

L'initiative y a été pendant la guerre, elle a été déplorable et nous lui devons tous les services spéciaux si difficiles à supprimer, en attendant qu'on subisse le poids de leur règlement. Voilà qui mériterait une étude à part.

Je l'avais préparée et même largement avancée, sous le titre d' « Interventionnisme appliqué » ; le temps m'a manqué pour la produire, ce que j'espère bien faire un jour car cette étude comporte des enseignements pratiques ; entre autres

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une supputation de ce que nous a coûté le seul interventionnisme pendant la guerre et qu'on peut évaluer au quart des frais de la guerre, c'està-dire à cinquante milliards. Si l'Etat ne s'était jamais occupé de nous procurer du blé, du sucre, des navires, etc., nous n'aurions certainement pas manqué de ces objets et nous aurions en poche cinquante milliards de plus que nous n'avons ; ou nous devrions cinquante milliards de moins, ce qui est la même chose, car un pays comme la France paie ses dettes. Dans une tasse de café, il y a le café et le sucre ; nous n'avons jamais manqué de café, pendant la guerre, parce que l'Etat n'avait pas considéré comme un devoir de nous en approvisionner. Par contre, nous avons souvent manqué de sucre, parce qu'il avait pris en main la tâche de nous en fournir.

L'initiative sans la responsabilité est une qualité funeste et, quant à la responsabilité, on ne l'introduira jamais dans une administration exécutant — ou faisant semblant d'exécuter — les ordres de ministres irresponsables.

Est-ce à dire qu'il faut renoncer aux économies administratives.*^ Non, mais il faut changer de système. Une faut pas, par adoration de la force électorale, vouloir transformer en service d'État tout ce qui en paraît susceptible, pour y caser les

amis en quête de sinécures ; ni conserver les services d'Etat qu'on pourrait remettre à l'initiative privée.

Depuis combien de temps dit-on qu'on veut commercialiser les postes, télégraphes et téléphones ? A quel résultat est-on arrivé ? La poste voit tous les jours ses services devenir plus lents et plus coûteux ; elle en est à refuser les abonnés au téléphone plutôt que de se procurer les meubles nécessaires à son fonctionnement. Il n'y a qu'une manière de commercialiser les postes, télégraphes et téléphones ;, c'est de les mettre en adjudication sur la base de leur coût actuel. En quelques années, les adjudicataires se seront enrichis, les affranchissements des lettres auront diminué de moitié, les dépêches se transmettront vile et à bon marché, les conversations téléphoniques payantes auront une progression géométrique et les employés des P. T. T. seront autrement rétribués.

Il en est de môme des tabacs. Qu'on nous dise qu'il faut que l'Etat intervienne pour vendre du tabac et des allumettes, c'est une affirmation qui relève du Vaudeville, plutôt que d'une discussion sérieuse.

Nous verrons plus loin comment il faut simplifier les impôts, actuellement compliqués à plaisir.

Voilà où gisent les économies à réaliser. Postes qui cesseront de coûter et qui bientôt rapporte-

nt, tabacs qui donneront le quadruple de leur rendement net actuel, impôts simplifiés dont l'assiette et le recouvrement rendront disponible la moitié des fonctionnaires des finances. Voilà des économies qui représentent autre chose que les appointements des sous-préfets et qui sont aussi faciles à réaliser, car on fait plus facilement en France une révolution que la suppression définitive d'une catégorie de fonctionnaires, mais ne comptons pas là-dessus pour demander moins au contribuable.

L'Etat est un faiseur de pauvres et il est urgent que ses fonctionnaires soient stimulés par des traitements analogues à ceux que donnent les industries privées.

Il faut un peu penser à l'avenir. L'Etat utilise les palais édifiés aux xvii** et xviii* siècles pour y loger ses ministères. Quand il n'existe plus de palais vacants, il prend les locaux séquestrés après l'expulsion des ordres religieux ; enfin, pendant la guerre, il a réquisitionné de grands hôtels ; mais c'est une tactique de prodigue et il devrait bien penser qu'il lui incombe à lui aussi d'élever un certain nombre de palais pour remplacer ceux qui disparaissent. De cela il n'a cure et il est aussi imprévoyant pour le nombre et la qualité de ses collaborateurs. Il vit actuellement

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sur ses réserves de fonctionnaires qui, trop avancés dans la carrière pour aller ailleurs, y restent mais ne seront pas remplacés, car le service de l'Etat n'a plus rien de tentant.

De ce côté aussi il faut qu'il pense à l'avenir et qu'il prépare les fonctionnaires, sans le concours desquels la machine ne peut pas aller. Il faut simplifier dans l'intérêt du public et pour réduire le nombre des fonctionnaires, mais dans l'intérêt du trésor il faut les payer, et dans l'ensemble de ce côté aucune économie ne peut être sérieusement espérée, au contraire.

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