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CHAPITRE PREMIER GRATOLATRIE

Cratolalrie\ c'est abandon de tout l'être devant la force, culte de la force, adoration de tous les succès et spécialement du succès majoritaire, sentiment qui s'est progressivement imposé à nous depuis une quarantaine d'années et qui, pendant la guerre, s'est monstrueusement et soudainement développé au point d'absorber et de supprimer tous les autres, en particulier l'équité. Il n'y a plus de liberté, il n'y a plus d'égalité dans le pays dominé par la Gratolatrie où tout est sacrifié au succès réel ou simplement apparent et, dans ces conditions, il ne saurait plus y avoir non plus de fraternité dans le même pays*

I. J'avais eu la pensée de donner pour titre à cet ouvrage Folle cratolatrie car j'estime que la question financière n'a été poussée à son état actuel d'acuité que par la disposition à nous incliner devant toutes les forces, même tyranniques et injustes, que stigmatise ce néologisme.

On m'a engagé à moins rechercher dans le titre de cet ouvrage un résumé de nos tendances que l'exposé objectif du sujet et, déférant aux suggestions cordiales et experles de mes amis, j'ai adopté lu litre do Finances et bon sens.

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A toute époque, l'adoration du pouvoir a existé, on l'appelait courtisanerie ; mais vraiment ce mot, qui a pris un sens spécial, ne répond pas à ma pensée. Le courtisan s'incline surtout devant un homme, il le sert, non sans scepticisme et sans égoïsme et non sans un secret désir de duper celui a qui il prodigue son encens.

11 prend bien une part de direction par voie de conseil, de suggestion, d'insinuation et de collaboration ; mais rien de pareil dans notre régime, où la puissance est en bas. où elle s'exprime par le nombre et où celui qui gouverne, tient exclusivement compte pour sa réélection, c'est-à-dire pour son maintien au pouvoir, d'une pensée souvent en retard de quatre ans.

Le mot démagogie ne répond pas non plus à la situation de fait que je veux caractériser. Le démagogue offre tout au peuple pour s'assurer ses suffrages, mais le cratolalre subit l'influence de l'argent, l'influence des courants d'opinion, l'influence de la presse, toutes les influences.

C'est généralement par abdication que se manifeste la cralolalrie et les modérés, éternellement voués à subir toutes les pressions, sont ses victimes désignées ; mais elle est autrement funeste quand elle agit sur le pouvoir; et personne n'a pratiqué la cratolatrie plus que les radicaux, à partir de 191 4.

Pour être juste, il faut reconnaître que, comme tous les latres, le cratolatre n'échappe pas à un

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certain mysticisme ; et quelquefois l'apparence de la divinité lui suffît.

Deux types bien tranchés de cratolatres : Ribot, ébloui par le mirage de la présidence de la République possible pour lui, après une longue réprobation, acceptant par faiblesse, en pleine guerre, l'impôt sur le revenu qu'il a toujours combattu et qui ne donnera rien ; et le tyranneau d'arrondissement qui, absorbé par le souci constant de son ascension de grade en grade politique, ne pense qu'à son fief électoral, ne voit que cet intérêt, et accepte par avance le credo socialiste, dans la crainte que ce credo ne soit professé par le concurrent éventuel toujours possible et qu'il ne le mène au succès.

La première et la plus dominante manifestation de la force qui s'impose au cratolatre est la majorité. Peu lui importe qu'elle soit occasionnelle et précaire, ou détenue par des agités, menant momentanément des apathiques qui réagiront ; tout est pour le cratolatre dans le nombre d'aujourd'hui, et encore plus dans la majorité possible de demain qu'il veut prévoir, pour lui rendre hommage avant qu'elle naisse, et aux caprices de laquelle il a soif de s'asservir, avant même qu'ils aient été formulés.

Ce sont ces caprices ou ces velléités qu'on a appelé des réformes; et c'est sous le prétexte de réaliser ces réformes, qu'on a estropié, faute de fermeté et de clairvoyance, toutes les grandes

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idées, et qu'on a à peu près tout démoli en France.

Deux groupements d'intérêts s'opposent toujours : d'un côté, l'intérêt personnel, l'intérêt du moment; et de l'autre, l'intérêt général, l'intérêt permanent.

Pour discerner l'intérêt général il faut de la clairvoyance ; pour s'opposer aux exigences de l'intérêt personnel déguisé en intérêt général et qui peut en avoir momentanément l'apparence, il faut de la volonté, de l'énergie. Ne demandez pas cela à V arrondisse me n fier qui est à peine aujourd'hui en minorité à la Chambre et qui domine encore au Sénat.

D'autre part, i'arron(ii>>« nu ntier, qui est le cratolatre par excellence, est arrivé par incorporation lente de tous les pouvoirs au majoritaire, c'est-à-dire à lui-même, à mettre à néant tous les droits individuels. Personne n'obtient rien, dans notre régime, si un député ou un sénateur ne s'intéresse pas h son cas. Qu'il se soit fait casser la figure pour la France ou qu'on lui doive de l'argent, personne ne répond à ses réclamations si elles ne sont pas apostillées par un parlementaire. L'individu ne compte pas, même s'il est électeur. A plus forte raison le droit commun est-il aboli pour celui qui n*est pas électeur ou

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dont son élu se désintéresse. Dans cette catégorie se rangent les femmes, les enfants, les adversaires politiques, c'est-à-dire les huit dixièmes de la nation.

Le milieu était favorable au développement de la cratolatrie, que pratiquent secrètement les plus hauts bourgeois toujours convertis au succès, surtout lorsqu'il leur est profitable.

Le résultat de tout cela avant la guerre était une insensible et envahissante anarchie, qui nous aurait conduits à la révolution ou au gâtisme, sans la douce réaction marquée par l'avènement à la présidence de la République de M. Poincaré, et surtout sans la guerre, qui a tout galvanisé.

La guerre a exigé une mobilisation des idées et des volontés comme des hommes. Pendant qu'elle faisait rage il a bien fallu déifier l'Etat, expression de la majorité ; on l'a fait sans mesure, comme pouvaient le faire les hommes de 191 4, sans mesure et sans limite, autant pour déférer à des volontés politiciennes que pour répondre aux nécessités de l'heure.

La guerre absorbait toute l'attention et, réussissant, elle a donné malgré tout du crédit à des assemblées qui n'en méritaient aucun. Les politiciens purs qui les composaient presque intégralement, restés politiciens pendant la guerre, ont

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profite de ces faits pour pousser au paroxysme leur cratolatrie et ses manifesta lions. Tout pour une classe qui a la majorité numérique ; tout, même si c'est contraire, pour une autre classe à qui la violence peut donner autant de force qu'à une autre la majorité. Enfin tout pour ceux qui savent se créer des influences, par des groupemonts de personnalités et de capitaux appuyés sur des journaux à grand tirage î Le demi-jour ou plutôt la quasi-obscurité produite par la censure était extrêmement favorable à ces abus de pouvoir. On les a poussés à l'extrême.

La situation financière actuelle est une résultante de la guerre et des décisions que des cratolatres ont prises pour en profiter, autant que pour y faire face. Cratolatrie, les prohibitions d'exportation dans le but de faire baisser les cours et de séduire le consommateur ; cratolatrie, la mise à sac des propriétés au profit des locataires plus nombreux que les propriétaires; cratolatrie, tous les impôts mis à la charge du commerce qui, électoralemcnt, ne compte pas ; cratolatrie, les taxations, les prix normaux, les lois de spéculation illicite non définie; cratolatrie, les jugements condamnant à la prison des vendeurs usant de leurs droits ; cratolatrie partout ; respect de l'équité nulle part. Cette tactique a été maintenue lorsque la paix en exigeait une tout autre ; ce qui prouve bien qu'il s'agissait d'une tendance politique et non d'une action imposée par les événe-

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ments. L Allemagne paiera a été longtemps la formule commode pour les gouvernants et les gouvernés. De tout cela une question financière est née, aujourd'hui urgente et dominant tout. Il faut la résoudre et cela ne se peut que par des mesures assurant un retour immédiat et absolu à l'équité. Hors de l'équité pas de salut ! Il faut donc réagir contre la tendance à laquelle nous devons la situation du moment.

Le mal n'est pas d'avoir porté notre dette à deux cents milliards pendant la guerre, bien qu'un quart au moins de ce total eût été économisé sans la rage d'intervention intéressée des cratolatres. Tout de même, le résultat vaut le total ; mais, ce qui est effroyable, c'est d'avoir en trois années de paix , par négligence et asservisse ment aux volontés dominantes, laissé monter à plus de trois cents milliards le total de notre dette. C'est-à-dire de l'avoir enflée de plus de cent milliards.

C'est contre cela qu'il faut réagir, c'est pour cela qu'il faut renoncer aux pratiques cratolatriques. Je ne veux pas faire de politique, on le verra au cours de ce travail ; d'autre part je veux envisager la situation dans son ensemble ; elle est extrêmement compliquée et l'esprit français veut des simplifications ; on me pardonnera d'avoir eu recours pour cela à un néologisme qui doit nécessairement être largement compréhensif.

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