TABACS 2 I I
Mais si, en cours de route, on bifurquait vers la liberté? Si on admettait que, pourvu que tous ceux qui voudraient fabriquer du tabac, des cigarettes ou des allumettes, se soumettent à une surveillance rigoureuse et à verser à l'Etat une somme équivalente à ce qu'il touche ramenée à l'unité du cigare, du kilo de tabac et de la boîte d'allumettes, je n'y trouverais que des avantages, à la fois pour le rendement qui croîtrait avec la quantité que manipuleraient les exploitants et aussi parle développement des affaires, en tabac, sur notre territoire, et, au dehors, par l'exportation enfin rétablie des produits que le monopole excluait de l'exportation.
Tout le monde est en ce moment admis, moyennant des formalités spéciales et l'assujettissement à un contrôle efficace, à manipuler de l'alcool, grevé d'une taxe équivalente à celle de l'impôt sur le tabac, et cela se fait sans abus.
On sera peut-être étonné que je n'étudie pas ici un projet de régie intéressée, ce qui est en ce moment la tarte à la crPme administrative et économique, mais je me garderais bien de me lancer dans cette oiseuse étude ; qu'on adopte la formule qu'on voudra et surtout celle qu'on pourra, mais qu'on mette un terme à l'exploitation scandaleuse d'un monopole qui ne tire qu'un revenu insignifiant d'un formidable moyen de rentrées, et qu'on donne enfin une sanction à la monumentale incapacité dont l'administration
a 1 2 TABACS
des tabacs a fourni au cours de la guerre une démonstration qui emporte la conviction I
On aurait fumé à ce moment des feuilles de platane roulées si l'administration avait consenti à en fournir, et cette administration n'a pas trouvé le moyen de se procurer une marchandise qui, à l'état de plante, vient partout en France, en Algérie et dans nos colonies, et que les navigateurs importaient tous les jours en fraude à son nez et à sa barbe et malgré toutes les surveillances et les entraves.
Dire qu'en comparant les deux rôles joués par la Régie et les fraudeurs des tabacs pendant la guerre, on est obligé de constater qu'a ce moment-là c'étaient les fraudeurs qui rendaient service à la nation.
Si obscurs que soient les comptes de la régie des tabacs et des allumettes, ils sont la limpidité même par rapport à ceux des postes, télégraphes et téléphones.
M. Doumer, le ministre actuel des finances disait, dans son rapport de 1920, sur le projet de loi relativement au relèvement des taxes :
(( Le déficit est, en nombre rond, de 7/1^ millions. On constate ce chiffre et on n'a pas absolument tort, si l'on veut dire qu'on ne peut le fixer à quelques millions, même à quelques dizaines de millions près. »
Nous n'avons pas les moyens de continuer en ce moment à subir les conséquences d'une pareille incurie I
Les postes, télégraphes et téléphones n'ont pas été établis pour fournir des emplois à un certain nombre de citoyens, mais pour rendre au meilleur marché possible des services indispensables au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, en définitive au public.
2i!i POSTES, TÉLÉGRAPHES, TÉLÉPHONES
L'Etat s'est montré là comme partout d'une incapacité progressive. Qu'atlendons-nous pour lui signifier son congé et pour mettre l'administration privée, ou les trois administrations privées qu'on peut charger de la gestion de ces trois services, à la place de l'Etat gaspilleur?
Il serait oiseux de faire ici le procès de l'administration des postes, télégraphes et téléphones. Il est instruit depuis longtemps et tout le monde est d'accord sur les vices de cette exploitation*. On manque seulement de courage pour proposer nettement et immédiatement le seul remède sur lequel tout le monde est au fond d'accord, la remise entre les mains de l'initiative privée d'un service peu à peu mis à mal par l'Etat.
Si, en 1889, l'Etal a racheté la Socictc (1< s téléphones, c'est parce qu'elle gagnait de l'argent
Aux Etats-Unis, ©n compte un abonné par 8 habitants, et le téléphone est aux mains, dans chaque ville, de compagnies privées. En France. il n'y a qu'un abonné pour i43 habitants. Dix puissances marquent les paliers de cette dilTcrence. La France est la onzième I
Les lignes télégraphiques sont aussi entre les mains de compagnies privées aux Etats-Unis.
I .l'ai à rendre hommage & cet égard k deux excellents rapptirU, l'un ï la Chambre do Commerce de Marseille, de mon ancien collègue et ami M. Edgard David (qui a étudié la question cnlii-re) et l'autre k la Société pour la défense du commerce de Marseille, de mon vieil ami M. Eugène Guiba!, qiii s'c^t limité aux léléphonot.
POSTES, TÉLÉGRAPHES, TÉLÉPHONES 3lô
En France, le déficit du téléphone seul est évalué pour l'année actuelle à 220 millions.
Les chiffres officiels du budget de 1922 sont les suivants :
Recettes: io8884igoo francs.
Dépenses: i 281 982976 francs.
On envisage donc un déficit de 192 091 076 francs, mais cet optimisme est démenti par les événements. Les chiffres officiels de 1921 subissent déjà au 3 1 août 1 92 1 un déficit de 92 996 000 francs jDOur les huit premiers mois de cet exercice et des crédits additionnels seront sûrement demandés.
En 1922 comme en 1920, le déficit, malgré toutes les exagérations de taxes postales, atteindra encore un demi-milliard. Où allons-nous? Les gérants responsables du service des P. T. T. sont les premiers à reconnaître ses défectuosités dues à l'impossibilité, pour l'Etat, de suivre les progrès. M. Louis Deschamps, alors sous-secrétaire d'Etat, évaluait, en mai 1920, à quinze cents milhons et aujourd'hui à deux milliards minimum, rien que pour le téléphone, ce qu'il serait urgent de dépenser pour que le public pût avoir satisfaction. Or l'Etat, ne joignant pas les deux bouts dans la simple exploitation, comment espérer qu'il se décidera à faire de pareilles dépenses, et, s'il les faisait, à quoi cela servirait-il, mon Dieu! Les instruments perfectionnés ne doivent pas être menés par un incapable.
De 1914a 1920, en 6 ans, le déficit progressif
2i6 POSTES, TÉLÉGRAPHES, TÉLÉPHONES
des P. T. T. s'est élevé à igiB millions de francs ; à la fin de 1922, le total des 8 exercices atteindra trois milliards.
D'autre part, nous sommes arrivés à la limite des augmentations de tarifs postaux, télégraphiques et téléphoniques. Ceux existant grèvent les affaires d une façon tout à fait exagérée et le rendement de pareilles taxes, handicapant les communications, ne peut que décroître.
Dansées conditions, les discussions entre partisans des budgets autonomes, annexe, anncxcmixte deviennent tout à fait académiques. Depuis cinq ans, on fait des projets ; M. Clémentel, alors ministre du Commerce, a commencé en 1917 ; MM. Le Trocquer, ministre des Travaux publics et François Marsal, alors ministre des Finances, ont continué le 27 février 1920 ; MM. Jean Maillard, Georges Bureau et Nivelle ont déposé un contre-projet. Tout cela tend à une autonomie^ financière et à une industrialisation qui ne se produiront que si, une bonne fois pour toutes, ce service est arraché aux griffes de l'Etat.
Tout de môme, les opérations que fait la Banque de France sont autrement déhcates et portent sur d'autres sommes que celles des P. T. T. Administrer le crédit est l'affaire d'un banquier, porter des lettres c*est le travail d'un décrotlcurcommissionnaire. Pourquoi la Banque de France peut-elle ôtre une compagnie privée et les P. T. T. non ? Personne ne peut le comprendre.
Le jour où une affaire est entre les mains d'une compagnie privée, l'ingéniosité de ses dirigeants s'exerce et naît le bénéfice annexe, l'exploitation du sous-produit. Qui, il y a trente années, aurait supposé qu*avec une salle des coffres, une banque peut réduire et même compenser intégralement ses frais généraux? Il faut que la poste, le télégraphe, le téléphone entrent dans ce champ d'ingéniosité. C'est bien leur tour I
Si un accès de bon sens fait décider par le Parlement que le service des P. T. T. sera remis à une compagnie privée ou à 3 compagnies privées, je demande qu'on fasse photographier sous tous ses aspects un des bureaux de poste actuels, car on ne reverra plus pareille horreur, et il est bon que les générations futures aient sous les yeux ce témoin du savoir-faire de l'Etat en matière de saleté. Gela les gardera, en cas de besoin, contre des velléités de retour à une aussi fâcheuse exploitation I
Je demande qu'on mette sous verre les invraisemblables porte-plumes qui se trouvent dans les bureaux de poste et qui ne se trouvent que là, avec leurs plumes rouillées et ébréchées, car quelque chose d'aussi sordide ne se représentera plus î Mais la photographie est-elle suffisante ? Il faudra par l'aquarelle ou le pinceau d'un peintre très réaliste, conserver l'aspect repoussant des bureaux actuels, qu'une velléité de propreté essaya de rénover il y a quelques années, mais qui sont vite retombés dans leur aspect de corps
2i8 POSTES, TÉLÉGRAPHES, TÉLÉPHONES
de garde, de salle sombre, aux vitres obscurcies, de guichets veufs de peinture depuis des années, maculés partout, barrés d'un carton sur lequel, au mépns de toute vérité, on inscrit la mention guichet fermé; avec des afTiches jaunies remontant à des temps préhistoriques et que personne ne lit. 11 faudra conserver cela, car lorsqu'on sera sorti de l'exploitation de l'Etal, cela ne se retrouvera plus et il faut, pour l'édification des races futures, que les défenseurs du nouveau régime puissent renvoyer leurs adversaires à ces monuments d'incurie.
Je me garderai bien de formuler une proposition concrète sur les détails de laquelle on discuterait à perte de vue sans conclure. Tout est contenu dans les mots : la remise h l'initiative privée.
Qu'on procède par adjudication de tous les services ou de chacun des services séparés, sur la base du dernier déficit, les surenchères ayant pour efiet de le combler; qu'on procède par concession, la chose importe peu, à la condition qu'ils'agisse d'une période d'exploitationsulTisan te pour s'orienter et n'allant pas jusqu'à la durée trop longue qui ferait refleurir l'incurie.
Dix années paraissent une durée suffisante pour se rendre compte. On pourrait établir des échelles décroissantes de tarifs ou croissantes de redevance à l'Etat, suivant les résultats de l'exploitation. Il faut que l'Etat, qui est incapable de gérer, contrôle, c'est son métier et, quand il ne fait que çà. il sait le faire. Donnons à l'initiative le bénéfice
de son activité et à l'Etat tous les contrôles nécessaires, et avant la fin de la première période on serait revenu à la lettre à trois sous, à la carte postale à un sou d'affranchissement, aux bureaux propres et même confortables comme le sont tous les locaux 011 s'exerce une exploitation privée.
Ce qu'on verrait aussi, ce seraient des employés touchant les soldes que le commerce donne à ses collaborateurs.
On feint de croire que le retour à l'industrie privée constituerait pour le personnel des administrations d'Etat une catastrophe, mais la poste ne peut vivre que par un travail triple de celui qu'elle fait, donc au point de vue numérique rien à craindre pour les employés et comme, en travaillant au triple avec des tarifs plus réduits, cette entreprise ne pourrait gagner de l'argent que moyennant beaucoup d'ingéniosité et de qualités rares, ses employés supérieurs toucheraient des salaires dont ils n'ont actuellement aucune idée.
L'Etat ne peut rien mettre en parallèle comme sollicitude de sa part vis-à-vis de ses collaborateurs avec ce que fait l'industrie privée. Dans le très court temps qui m'est imparti pour la publication de cet ouvrage, je n'ai la possibilité que de citer quelques combinaisons imaginées par les entreprises privées pour favoriser leurs collaborateurs.
J*avais conçu la pensée, il y a vingt années, lorsque j'étais président de la Société pour la Défense du commerce de Marseille, de faire connaître au public par un Livre d'or du Commerce et de l'Industrie les mesures permanentes d'aide aux employés et ouvriers prises par les patrons marseillais. La brièveté de mes fonctions ne m'a pas permis de mener ce projet à bien, mais j'avais été émerveillé du nombre et de la variété des combinaisons indiquées dans les premières réponses.
Je ne puis ici que citer rapidement ce que tout le monde connaît. Le testament de M"" Boucicaut est présent à tous les esprits.
La fondation Ernest Cognacq est le modèle du genre. Elle est tout entière étudiée dans les troisième et quatrième livraisons (1919) du Bulletin de la participation au bénéfice publié par la Société pour l'étude pratique de la participation du personnel dans les bénéfices que préside avec tant d'activité et de bauteur de vues M. Paul Delombrc, ancien ministre du Commerce.
C'est en mai 1914, que M. et M"" Ernost Cognacq ont transformé leur entreprise, datant de 1870, en une Société instituant la participation du personnel aux bénéfices d'une telle façon que, de 1914 à 1920 inclus, les sommes distribuées aux actionnaires à titre de dividende s'élèvent à 10 080 715 francs, et celles distribuées au môme titre au personnel h 82762310 francs ce qui d'ailleurs est conforme au vœu des fondateurs
réservant sur les bénéfices i5 pour loo à la gérance, 20 pour 100 au capital action à titre de dividende et 65 pour 100 pour le personnel participant.
Il serait intéressant d'étudier en détail les combinaisons supplémentairesdecaisses de dépôts, de retraites, de maisons de retraites, d'indemnités de maladie, de pouponnais, d'habitations à bon marché dues à 1 ingénieux souci de M. et M""^ Ernest Gognacq pour les intérêts de leur personnel, mais il faut me limiter et en arriver à quelque chose de plus officiel.
Je lis dans le dernier bilan de la Banque de France, page 78, que notre grand établissement de crédit a versé en (920 :
I " pour la caisse de retraite des employés 22000000
2° pour la caisse de retraite des dames employées 8000000
3** pour le fonds de prévoyance en faveur des auxiliaires des recettes 2600000
pour allocations spéciales accordées au personnel, allocation d'usage pour fin d'année, allocation pour cherté de vie, allocation pour charges de famille, allocation aux œuvres mutuelles. . . . 5 1426000
Ensemble. . . . fr. 83926000
Celte somme a été prise sur des bénéfices donnant aux actionnaires de la Banque jg loojoS Jr. 22. Le personnel touche en allocations, indépendamment des salaires, près de quatre fois et demi ce qui va au capital.
J'attends qu'on me dise ce que l'Etat fait sur ce terrain de générosité où les entreprises privées se retrouvent toutes si bien.
Quand on pense que l'État ne s'est pas encore avisé que l'année des salaires a i3 mois? Le dernier des boutiquiers donne aujourd'hui le mois double à la fin de l'année. Il n'y a que l'Etat qui s'y refuse.
Voilà le plus grand obstacle à notre relèvement et la plus cruelle entorse donnée au droit naturel.
Je me suis élevé il y a deux ans contre cette loi, qui ne pouvait être plus inopportune. C'est au moment où il était nécessaire à chacun, dans la nation, de donner tout son effort, qu'on limitait la durée et par cela même l'intensité de cet effort.
Nous ne devions alors qu'environ deux cents milliards ; du moins c'était notre dette avouée et je disais que quarante millions de Français, en présence de deux cents milliards de dette, n'ont qu'à gagner chacun cinq mille francs supplémentaires pour que la dette soit éteinte.
Je ne méconnaissais pas que les enfants à la mamelle, la plupart des femmes et des vieillards ne gagneraient pas cinq mille francs de plus, mais qu'était-ce que cinq mille francs, à une époque où les salaires des manœuvres dépassaient ce chiffre, et surtout qu'était-ce si l'on considérait que cet effort pouvait se répartir sur dix ans, sur vingt ans I
Cette analyse du chiffre total à payer avait pour but de montrer qu'il n'était pas décourageant, si Ton mettait en face le travail de la nation et je persiste à croire que si la politique du courage, du travail, du travail à tout prix, avait été inaugurée au lieu de la politique de la nonchalance, de l'incurie, de Y Allemagne paiera et des sacrosaintes huit heures, nous serions très avancés dans la voie du redressement, au lieu de constater que nous nous sommes plus endettés, en deux années de paix, que nous ne l'avions fait, en deux années moyennes de guerre.
Voilà la constatation accablante. Plus nous allons, plus nous nous endettons ; et non pas dans la proportion de la réparation des pays dévastés! nous nous endettons sans mesure, comme des prodigues, vivant sur le capital.
Quand il y a deux ans, je demandais qu'on revînt sur la loi de huit heures et qu'on remît le travail en grand honneur, je fus aussi violemment pris à partie que possible. On me travestissait en ennemi du peuple fermant de propos délibérés les yeux à la lumière du progrès.
Comme je suis avant tout, en matière sociale et politique, un positiviste toujours prôl à soumettre à l'épreuve de l'expérience les idées que je défends, j'ai désarmé ou plutôt je n'ai rien dit de nouveau sur cette question pendant deux ans.
Aujourd'hui, il faut bien constater les résultats de l'expérience faite.
D'abord il crève les yeux que les promoteurs de la loi de huit heures, ceux qui, sans discussion, en ont fait un dogme à l'usage de la classe ouvrière, sont ceux-là mêmes qui préparaient, dès 191 9, les secousses de 1920, les essais de grèves générales et de guerre civile de février et de mai 1920; et qui ensuite, se disputant pour la couronne, devaient se détruire eux-mêmes, en se divisant en majoritaires bien peu satisfaits de leur branlante majorité, et en minoritaires montant perpétuellement et violemment à l'assaut des postes tenus par les soi-disant majoritaires.
Le bon sens public a fait justice de toutes ces menées, dont le seul but était l'intérêt personnel des agitateurs ; et il faudrait qu'il fasse aussi justice de leur grand cheval de bataille : la loi de huit heures.
Le petit Etat-Major de la C. G. T. n'a derrière lui que quelques bataillons seulement de l'immense armée du travail comprenant le jeune apprenti, comprenant le travailleur de la terre, comprenant la femme qui peine pour elle-même, pour son petit, pour sa mère ou pour son aïeule à sa charge. Et ce sont ceux-là qui, en France, auront toujours le dernier mot, parce que les violents passent et que ceux-là demeurent.
Bien peu de gens dans notre pays savent que, par application de la loi de huit heures, il est impossible à quelqu'un qui le veut et qui est d'accord avec son patron de travailler neuf heures,
Artjlud. i5
de travailler dix heures s'il en a envie ou besoin.
Des combinaisons de dérogations savamment diluées ont pour but de ne jamais atteindre une durée totale moyenne de neuf heures dans l'année.
Mais qui, en temps ordinaire, peut se contenter de travailler huit ou neuf heures par jour? Personnellement, je n'ai jamais, jamais pu me réduire à ce chiffre, et si ceux qui me font l'honneur de me lire s'interrogent, ils verront qu'ils dépassent huit heures de travail ou que leur labeur est vain . qu'il est insuffisant pour aider au relèvement du pays.
Comment d'ailleurs peut-on travailler huit heures si personne ne travaille davantage. Il faut prendre sur les heures de travail pour se vêtir, se nourrir, se distraire. Les employés de bureau doivent être à leur bureau pour faire leurs huit heures — dont ne s'accommodent ni les arrivées d(^ courrier, ni les départs de vapeurs, ni la correspondance télégraphique — et en même temps être chez leur chapelier, leur tailleur, leur coiffeur. Qu'ils suppriment le coiffeur, dira-t-on, en s(' rasant eux-mêmes ; c'est le dernier mot de cette' loi, qui tend à la suppression de tout ce qu'on peut supprimer, et ce n'est pas avantageux pour Ir fournisseur.
On a persuadé aux ouvriers que la loi de huif heures, préparant celle de sept ou de six beurra — et encore les ouvriers les mieux endoctrinés, raisonnant entre eux, se trouvent bien bons de no
pas aller tout de suite à cinq heures — réserverait du travail à chacun.
C'est bien peu connaître les lois du travail. Rien n'est générateur de chômage comme le travail insuffisant. Rien ne réserve du travail à tous comme la besogne acharnée et incessante. Rien ne réserve du travail, comme le bon marché des produits qui obligea se rattraper sur la production en masse, tandis que toutes les fois qu'un fait permet de la cherté, cette cherté ne se réalise que par un arrêt de production, c'est-à-dire par du chômage qui souvent dépasse les limites que lui avaient assignées ceux qui l'avaient décidé dans un intérêt spécial.
Comme tout ce qui viole le droit naturel, la loi de huit heures ne se soutient que par une surveillance de tous les instants des champions de la fainéantise, par des dénonciations et par des interventions administratives et policières.
Que devient là-dedans le droit au travail I
C'est un droit sacré, c'est un droit inaliénable et que par conséquent la loi écrite n'a pu supprimer ; un droit imprescriptible, c'est-à-dire contre lequel le temps couru depuis la volonté d'abdication ne prévaut pas.
Waldeck-Rousseau a dit avec raison que si un seul ouvrier en France voulait travailler et qu'il en fût empêché, toutes les forces de l'Etat devraient être à sa disposition pour lui permettre d'accomplir un vœu aussi légitime.
Les travailleurs de tous ordres sont trop raisonnables pour ne pas admettre que Waldeck- Rousseau avait raison. On ne travaille pas pour son plaisir, on travaille par devoir ou par besoin.
Telle ouvrière a à sa ebarge sa mère, sa grandmère, sa sœur, un enfant qu'elle a eu ou même que son bon cœur l'a amenée à adopter pendant la guerre. De quel droit lui dira-l-on : a tu dois ne gagner que ce qu'exige ta subsistance ; moi qui ai su me dégager de toute aide à mes ascendants, de toute union avec mes frères et sœurs, de toute responsabilité après les agréments de l'amour, je vis largement avec le produit de huit heures de travail : tu en feras autant et lu enverras promener si c'est nécessaire ta mère, ta sœur, ton enfant. »
Ce raisonnement ne prévaudra jamais dans la France du bon sens, du droit et de la pitié I
C'est à ces sentiments de bon sens, de droit et de pitié que nous devons d'être une île de paix laborieuse, dans un océan de nations toutes plu^ ou moins troublées et agitées. Il faut que ceux qui les professent sachent en assurer les bénéfices au pays, en ne se laissant pas imposer par quel ques professionnels du désordre le maintien d'unr loi désastreuse.
Un raisonnement qui touche moins et qui est
peut-être politiquement et socialement plus fondé que le premier, est celui-ci :
— Je me sens de l'intelligence et delà force, je pourrais employer cette intelligence et cette force à aller pérorer dans les réunions publiques, j'aime mieux l'utiliser à travailler davantage, de façon à devenir à très bref délai patron dans mon affaire ; de quel droit me murez-vous dans les huit heures de travail ?
Où voulez-vous que se recrutent les classes dirigeantes, sinon parmi les classes populaires? Qui remplacera à la tête des industries, à la tête de la science et de l'art, les flambeaux brûlés par leur propre flamme, si l'ascension continue des prolétaires est rendue impossible ?
Il est curieux que ce soient des gens qui se parent bien injustement du titre de défenseurs du peuple, qui murent dans les substructions de l'édifice social ceux qui ont la volonté et les moyens de s'élever, et qui foisonnent dans les classes populaires.
Il est tout aussi curieux de voir les hommes qui ont la prétention de marcher en avant des autres, tourner le dos au mouvement actuel qui est, par la déconcentration, un mouvement d'émancipation et d'accès individuel à la fortune. Par la loi de huit heures, ils rejettent dans l'ergastule ceux qui peuvent et veulent en sortir.
Le tour qu'ils jouent à leurs clients par cette méconnaissance des faits est effroyable.
23o LA LOI DE HUIT HEURES
Dans notre monde du travail qui peu à peu se forme en petits groupes comprenant le père, la mère, des enfants, un collatéral, un ou deux apprentis, produisant à leur aise tant qu*ils veulent et peuvent, à la campagne, dans les villages, dans les petites villes, quel rôle réserve-t-on à l'ouvrier ancienne formule, à l'ouvrier de la loi de huit heures, à l'ouvrier volontairement maintenu à l'état de machine I
Je comprends que les théoriciens du travail tiennent à garder auprès d'eux les masses sur lesquelles ils régnent et qui les alimentent de leurs subsides, mais tout effort qui va contre le progrès est vain et ne sert qu*à montrer combien celui qui le fait est hors du mouvement. Malheureusement les soi-disant dirigeants des groupes ouvriers ne sont experts qu'en politicianisme et en roublardise.
Que voulez-vouf? qu en délinitivc comprenne au travail quelqu'un qui n'a jamais payé une journée ?
Le grand cheval de bataille des cégélistes est de représenter aux ouvriers leurs patrons comme des ennemis, et la bctise des patrons est de laisser accréditer cette contre-vérité.
Oh I je ne veux pas nier qu'il n'y ait une opposition d'intérêts entre le patron et l'ouvrier sur le terrain du salaire, au moment où il se discute
et pour l'accomplissement des obligations que chacun des deux a contractées vis-à-vis de l'autre. Il en est ainsi du vendeur et de l'acheteur, mais, comme pour le fournisseur et le client, une solidarité supérieure groupe les- rouages du travail qu'on ne peut dissocier sans détruire le travail lui-même.
Il est cependant facile de développer les ferments de discorde et d'accentuer les malentendus. Le patron qui s'est élevé, lentement, prudemment, a beaucoup de peine à se départir de vues étroites et à entrer sans répugnance dans la voie des hauts salaires.
Cependant les hauts salaires donnent un coup de fouet au commerce, car l'ouvrier dépense immédiatement la plus grande partie de ses gains et, en définitive, le salaire n'a pas, pour la majorité des objets, la forte incidence que l'on craint sur les prix de revient. C'est l'industriel qui paie les plus hauts salaires, qui tient la tête de son industrie. La durée de la journée, si elle n'intervient que pour le calcul du salaire, est indifférente comme le taux du salaire est à peu près indifférent.
De son côté l'ouvrier à qui on bourre le crâne a quelque peine à ne pas voir en son patron l'ennemi, mais tous deux ont un intérêt vital à se rapprocher et à travailler le plus possible. Rien l'est sain comme le travail, rien n'inspire plus 'd'idées saines.
L'ouvrier qui passera le temps voulu à l'usine, à l'écart des bourreurs de crâne, réfléchira vite et de lui-même se rendra compte que les quatre sous qu'il paie un numéro de Y Humanité font vivre ceux qui y écrivent, tandis que les vingt ou trente francs qu*il reçoit de son patron le font vivre luimême, et qu'il y a tout de même une dilTérencc profonde pour lui entre les gens qu'il fait vivre et ceux qui le font vivre. Les premiers ne sont pas indépendatits à son égard. Ils flattent l'ouvrier pour se faire écouter et vivre à ses dépens. Ils lui présentent les patrons comme des gens redoutables. Quelle erreur ! Les patrons sont atteints du mal commercial, du mal de l'émiettement à l'infim ; du mal d'accepter pour soi les pires ennuis, si l'on a l'espoir que le concurrent en ressentira aussi les désagréments, du mal de la nécessité du paiement des échéances, qui impose à certains moments aux patrons l'acceptation de toutes les exigences.
Dans les vues cinématographiques, dont les entrepreneurs ont bien tort de semer la discorde, de traduire sur l'écran des théories qui ne sont que des théories et delà littérature, on représente le patron en proie à tous les vices et l'ouvrier pourvu de toutes les qualités. Celte cratolalrie à l'égard de l'auditoire, à qui on sait qu'elle fait plaisir, est dans ses manifestations d'une betisc à faire pleurer^ mais la part de vérité qu'elle recèle, c'est-à-dire l'cflet déprimant de la richesse sur le
patron, quand il parvient à la fortune (ce qui est plus rare, dans la vie que sur l'écran), et quand il y parvient avant d'avoir été cuirassé par les diflicultés contre les tentations de l'opulence, cet effet déprimant est la meilleure chance pour le collaborateur de prendre la place du patron.
La vérité serait de montrer le patron assailli par le fisc, par les règlements administratifs, par les concurrents, par les réclamations de ses prêteurs ou créanciers, par les revendications ouvrières, par les complications de la vie familiale et succombant, harassé par tout cela, dans la proportion de neuf sur dix. Sur les neuf défaillants, la proportion des fils de famille incapables de lutter parce que leur jeunesse a été trop gâtée est bien des deux tiers, c'est-à-dire de six. Ceuxlà retournent au prolétariat et vont s'y retremper, eux ou leurs enfants. Les trois autres défaillants sont, comme les Guriaces, plus ou moins atteints par une blessure reçue en cours du combat. Si l'on grattait bien le dixième, le vainqueur de toutes les difficultés, on trouverait en lui un travailleur de la veille triomphant des difficultés parce qu'il a encore en lui toutes les énergies du peuple dont il sort, ou dans les rangs duquel une génération ou deux de ses ascendants se sont retrempés. La légende d'Antée est toujours vraie. Le prolétariat est la terre pour le lutteur commercial.
Voyons donc les choses telles quelles sont et non telles que nous les présente la littérature ou récran cégétistes. Le travail est une nécessité, il ne peut être obtenu que par l'union étroite des employeurs et des employés ; le taux de rémunération importe peu, il est sans inconvénient que le prix de la journée soit basé sur huit heures de travail ; mais ce qui est essentiel pour le droit naturel et pour le relèvement du pays, c'est que chacun puisse sans opposition légale ni administrative travailler autant qu'il le veut et le peut.
Avec cela, notre pays sortira à son avantage de toutes les difficultés financières ; sans cela il est condamné h la ruine, et les classes qui souffrent le plus et le plus immédiatement de la ruine, ce sont les classes ouvrières que la crise trouve sans épargne suffisante pour parer aux mauvais jours.
Je confie ces réflexions aux ouvriers euxmômes qui, à l'abri des excitations, ont bien plus de bon sens que nous, je l'ai souvent constaté. Auront-ils le courage d'imposer ce qui découle de ces réflexions, c'est-à-dire le droit au travail? je l'espère ; dans tous les cas il n'y a qu'eux qui ont encore assez d'énergie pour résoudre cette question vitale.