Finances publiques, liberté du commerce
Quand un hommu disparaît du monde où il a joué un rôle (*onsidéral)lo, sa famille, ses amis, ses disciples convient à Tordinaire l;i foule à lui décerner des honneurs, que leiu* eulh; n'estime jamais suffisants : on lui dresse une statue, on prononce des éloges, on recherche, pour les |)ul)Iier, Il - fragments inachevés. Puis le temps coule ; la génération suivante, par réaction, indifférence ou justice, selon les cas, revise ces jugements précii)ités : la statue <'<t ramenée à un buste, les œuvres complôt4'> a des œuvres choisies.
La famille, It r, amis, les disc iples de M. Léon Say n'auront pas à craindre ce retour des choses. Leur affection n'a pas été aveugle ni leur ad miration indiscrète. Ils ont, de propos délibéré, refusé les statues et différé les éloges. C'est un sévère critique qui, à loisir, formera de ses meilleurs ouvrages une édition définitive ; c'est un disciple impartial qui racontera sa vie dans l'esprit de modestie et . de simplicité qui était celui du maître; c'est l'avenir qui décidera des honneurs à lui rendre.
Pour le présent petit livre, il ne doit rien aux sentiments de l'éditeur pour M. Say; c'est d'une autre manière, en sefforçant d'atteindre à sa bonté, à son désintéressement, à son amour du bien, qu'on témoignera de son attachement pour lui. Aujourd'hui, on n'a fait cette édition qu'en vue du public et dans l'intérêt de la science. On la destine notamment aux étudiants en politique et en économie politique : ils y trouveront, dans un cadre, malheureusement trop étroit, les divers aspects d'un talent intininient varié; ils y verront — chose très rare, — l'économique et ses questions obscures ou plutôt obscurcies mises dans le langage le plus clair et le plus net qui fut jamais, et — chose très noble — la politiqu«^ ramenée à des idées générales ot servante des principes.
M. Léon hay nacpiit à Paris, le 6 juin 1820.
Son père était M. Horace Say, économiste démérite» son grand-père, l'illustre J.-B. Say, le fondateur de l'Économie politique en France. Par sa naissance, il était protestant : J.-B. Say descendait d'une famille huguenote de Nîmes, qui s'était réfugiée à Genève et ne rentra en France qu'ini peu avant la Révolution. Par son père, il se rattachait au monde des affaires : M. Horace Say, avant d'être nommé conseiller d'État en 1849, avait été membre de la chambre de commerce de Paris.
INTRODUCTION. Vil
Par soji iniiieu, il élail lil)éral : ><»ii oncU', Ch. Comte, gendre de J.-B. Say, rédigeait sous la Kestauiation, le vigoureux journal Le Censeur ; son père était lié d'amitié avec tous les libéraux, depuis La Fayette jusqu'à Odiloii Barrot, chef du parti ; enfin son mariage avec M^i^ Genc;viève Berlin, second»' fille d'Armand Bertin. petite-fille de Bertin Taîné, lavait fait entrer au Journal des Débats. Une éducation soignée et un goût délicat en firent im lettré; des lectures immenses, un érudit. La grande figuie dr J.-B. Say l'attira à l'économie politique; h's circonstances et le temps où il vécut l'amenèrent à s'intéresser aux questions de libreéchange ; de fortes études et l'amitié do M. Thiers l»i poussèrent au ministère des finances; les terribles années qui suivirent laguern^, une écrasante besogne vigoureusement et heureusemeul uienée, une expérien< e chaque jour contrôh»c et rectifiée en firent on grand financier; enfin vingt-cinq années de vie i)arlenientaire et dix années presque ininterrompues d'exercice du pouvoir développèrent en lui les qualités de l'homme d'État.
Parisien, protestai! l, libéral, boni me d'affaires, lettré, érudit, économiste, libre-échangiste, financier et homme d'État : voilà les traits principaux de la physionomie de M. Say. Et ceux qui l'ont connu savent que si, avec tout cela, on ne l'a pas encore tout entier, avec nir>in« que tr»ut cela, on n'en aurait pas l'essentiel.
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Au reste, cette variété d'aspects se fondait daii^^ un trait qui domine l'ensemble et donne à cette vie son imité : M. Léon Say était un ami passionné de la liberté. Il l'a aimée sous toutes ses formes : liberté politique, liberté religieuse, liberté économique. Il l'a prise pour guide et pour directrice, et, quand »>ii voudra voir clair dans certaines do ses opinions q'ui i>araissent douteuses, c'est à cette lumière qu'il faudra h^s éclairer.
Voyez, par exemple, » . que fut sa conduite dans les affaires j uligieuses.
Il était protr'stant et même, ainsi qu'il le disait, très protestant. Il l'était comme quelqu'un qu'on eût persécuté pour sa foi, et parlait avec vivacité des excès de l'Ancien régime. Que si l'on plaidait les circonstances atténuantes et qu'on lui objectât l edit de 1187. il écartait dédaigneusement ccl Fjlil <l« tolérance ». .ra])partiens, écrivait-il dans le- hcbats, deux mois encore avant sa mort. • J appartiens à iu\r race à » laciuelle la Révolution a rendu une patrie,
I laquelle elle a restitué des droits que nous " considérions comme imprescriptibles : le droit ' d'être des citoyens français. C'est ce droit » que nous avaient enlevé les persécutions, les »> dragonnades, les galères du roi, les supplices » et la tour d(i Constance, où nos mères ont été M enfermées comme otages, et il ne nous a pas » été rendu, nous nous le rappelons bien, » par rÉdit de tolérance de 1787. Nous consi- »> dérons que. * . jour-là, on a commencé sim-
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n pleiiieiit à nous suppoi lcr et nous avons tou- » jours été reconnaissants à La Fayette de ne pas » sy être laissé prendre. Notre droit no nous a » été reconnu que plus tard, « ii 1789, et comme )> étant la conséquence nécessaire des éternels » principes de la Hévolulion, dont la formule » est et restera : Liberté, Égalité, Fraternité. »
Avec des opinions aussi nettes, quehjues-uns sattendaient qu'il suivît, sans hésiter, la poli-' tique religieuse d'uu Jules Ferry et notamment votât le fameux article 7. Il avait connu autrefois le « gouvernement des Curés » et restait assurément très opposé à ce que Ton a appelé le cléiicalisme. Mais il se rai^pelait les persécutions religieuses dont les siens avaient souffert et, quoi qu'on pût lui dire, demeurait, même quand <'lle profitait à des adversaires politiques, attaché inébranlablement à la liberté.
C'est que dans ce mot liberté, il mettait un double sens : liberté pour lui et liberté pour les autres. De là, tant de votes qui scandalisèrent les hommes de parti. U avait, en 1869, été de l'Union libérale avec M. Thiers, Ernest Picard, Pelletîin, Jules Favre, Prévost-Paradol ; avec eux, il avait protesté contre des procédés qui mettaient la toute-puissance administrative au service des amis du gouvernement; il ne lui convenait pas, à lui, l'un des fondateurs de la République, que le parti républicain pratiquât ce qu'il avait attaqué sous l'Empire. Au Jacobinisme, esclave dubut et insoucieux des mo vens,
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il Opposait le libéralisme, respectueux des lois.
C'est pourquoi encore il combattait si énergi- (jut^meiit le protectionnisme et le socialisme. 11 déniait à l État le droit d'empiéter sur la liberté ilr rindividu, défavoriser une branche d'activité au détriment des autres, d'influencer par des lois remploi des capitaux et la distribution de la richesse. Les motifs derniers par lesquels il se décidait échappaient souvent à ses adversaires et parfois même à certains de ses amis : des voix perfides osaient crier à l'intérêt personnel ; elles savaient pourtant que ce qui le guidait, c était seulement l'obéissance aux principes, et par dessus tout au principe de liberté.
Dans un temps où la liberté compte si peu d amis véritables et où I on pourrait, au tragique près, lui reprocher, comme il y a cent ans, les crimes commis en son nom, pareille attitude n'était pas faite pour le porter ni le maintenir au pouvoir. Ceux (|ui ne connaissent pas bien l'histoire des vingt-cinq dernières années pourraient s'étonner qu'il eût, pendant ces vingt-cinq ans, siégé au Parlement et pendant plus de six ans occupé le ministère des finances. En fait, c'est que nous avon« eu doux républiques : l'une qui finit à peu près avec Gambetta, fut la république libérale; l'autre, façonnée par un parti puissant, est, sauf des intervalles de rémission, la république intolérante : M. Say ne fut le ministre que de la première.
Sa carrière politique date de 1869. 11 se pré-
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senta comme candidat à la députatioii pour l'arrondissement de Pontoise : mais il se retira, après le premier tour de scrutin, pour ne pas diviser les voix de l'opposition libérale. Peu après, il fut nommé membre du conseil général de Seine-et-Oise pour le canton de l'Isle-Adam.
En cette qualité, il fit, durant le siège de Paris, partie de la délégation de Seine-et-Oise qui siégeait à l'Hôtel de Ville pour veiller aux intérêts des habitants du département réfugiés dans la capitale. Ce furent ces réfugiés qui, au mois de janvier 1871, le choisirent comme candidat aux élections législatives : il fut élu le quatrième député de Seine-et-Oise, avec M. Thiers. Ernest Picard, Barthélemy-Saint-Hilaire. T^f même jour, il était élu député de Paris, Dès loi's, et pendant dix années, il appartient àla politique active et militante : il est mêlé à cette politique financière qui va prendre une si exceptionnelle importance ; mieux que cela, il va être le minist re des finances de cette période.
Son initiation, si l'on peut ainsi parler, quand il s'agit d'un homme qui depuis 1848 étudiait les finances publiques et déjà (V. plus loin la bibliographie) avait publié d'importants travaux originaux ou traduits, datait du siège de Paris, ou plutôt de l'armistice. C'est lui qui, avec MM. Alfred André, régent de la Banque de France et Dutilleul, directeur du mouvement général des fonds au ministère des finances, avait été chargé d aller à Versailles régler avec M. de Bismarck l<-
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paiement de la roiilribution do la ville d<' Paris, fixée par les préliminaires de paix à 200 millions de francs.
Quelques mois après (6 juin 1871), M. Thiers l'appelait à la préfecture de la Seine, et là aussi les circonstances, la guerre et la Commune, firent que les premières et les principales difficultés rencontrées par le nouveau préfet furent d'ordre financier. 11 était dans son élément : il mit rapidement la situation au clair, fit le tableau des besoins, le calcul des recettes, et proposa les mesures nécessaires. M. Thiers, en le nommant, lui avait recomjuandé de se tirer d'affaire tout seul < I (1( ne ])a> lui prendre un temps c|ue réclamaient tout entier d'autres et de plus importantes occupations. M. Léon Say suivit le conseil « t ne fit point pai l^ r dr lui. Mais ses travaux, Mémoiy^c présenté au conseil municipal, emprunt de liquidation; Mémoire au conseil rmenicipal sur la situation de la dette; Mémoire au conseil municipal^ do^nmages de la guerre et de rinsu7^rectio7i ; Mémoire au conseil général de la Seine ^ dégâts causés par la guerre; Mémoire au conseil mujiicipal^ emprunt de consolidation de 53 millions de francs, de tels travaux et l'habileté d(^ son administration, suivis de l'emprunt couvert un grand nombre de fois, tout cela parlait pour lui : M, Thiers discerna bientôt de quel secours pourrait lui être un pareil collaborateur et, M. Pouyer-Quertier ayant dû, à la suite d'incidents qu'on n i )• oubliés, donner
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sa démission, il 1 appela nii niinistcn des finances (7 décembre ISTS").
11 devait y revenir souvent. L«> rabin* Is tuirnl bean S(> snrcéder, les présidents du conseil changi T vl varier d'opinion, M. Léon Say fut l'indispensable collaborateur dont personne ne croyait pouvoir se passer. Il fit partie successivement des cabinets Buffet. Dnfaure, Jules Simon, VV'addington, Freycinet; de 1872 à 1882, il occupa le ministère des finances jiendant plus de six années, et ce n'est i^as exaiirérer de dirr que dans les intervalles il gardait autant d'influence que le ministre en place.
La politifUK' n<' lui faisait pas négliger la science. Ses discours, à <lire vr-ai, étaient de la science la plus haute, de la science mise en œuvre. Pendant dix ans, il aborda à la It ihunc surtout les questions financières et commerciales. De ces discours il serait facile d'r-xtraire des traités complets t'I parfaits de finance- .1 de commerce extérieur. Et les savants s'en rendaient bien compte : après l avoir (1874, 12 décembre) élu membre libre de l'Académie des scie?ices morales et j^olitiqueSy ils le nommaient membre titulaire en 1880 (l^r février).
A ce moment, il atteignait à son apogée politique : en avril 1880, il était nommé ambassadeur en Angleterre; en mai suivant, un vote le rappelait tout à coup l'élevei- a la
Présidence du Sénat et en faire le deuxième personna-i»' <l. l'État. CNHait bien la situation qui
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convenait a cet lioiimie d'une si rare distinction d'esprit et d'une éducation si achevée. Et il est permis d'entrevoir les éminents services qu'il eût pu rendre à la République durant de longues années dans ce poste ou même dans un autre, encore plus élevé, si son dévouement au pays ne le lui eût fait quitter spontanément, pour reprendre, dans le cabinet de Freycinet, le ministère des finances. Il y resta six mois à peine et n'eut le temps de faire, comme il disait, qu'un budget • t qu'un discours.
. Mais ce budo:et était une œuvre de courage et do sagesse ; ce discours (que nous publions) était une maîtresse œuvre. M. Léon Say y donna la mesure, toute kl mesure de son talent et de son caractère. Ce n'était plus seulement de la finance ou de 1 économique; c'était de la philosophie politique, de la plus sereine, de la plus clairvoyante.
De ce discours sur le budget de 1883 date une autre manière. Jusqu'alors M. Léon Say avait été successivement un homme d alïaires, un savant et un homme politique : il était dès lors un homme d'État, mettant au service de ses idées l'érudition la plus vaste et l'esprit le plus alerte. Pendant les dix années qui s'écoulèrent de 1872 à 1882, il avait mis la science dans la politique, de 1882 jusqu'à l'heure do sa mort il mit la politique dans la science.
C'est de cette période que datent ses écrits les plus importants : Tiu^got., les Solutions démocratiques des impôt \e Socialisme d'État. \e Diction-
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notre des Finances^ le Dictiotuiab^e d^économie politique^ les Finances. C'est durant cette période qu'il donna à V École des sciences politiques ses célèbres conférences sur l'impôt, auxquelles -e pressaient les élèves do l'école, les professeurs mêmes, et jusqu'à ses collègues de l'Institut.
L'Académie française lui fit alors l'honneur qu'elle fait aux grands spécialistes cliez (lui l'homme dépasse le savant: elle l'appela, comme «'lie avait appelé Claude Bernard et Pasteur. Sa r/'pntation ne pouvait i)lus grandir, mais elle l>ouvait encore s'étendre. Ce n'étaient plus seulenjent ses rivaux, ses discii)les, le monde do la science et du Parlement, c'était le grand public, ceux-là même à qui ces hauts i)roblèmes étaient le plus étrangers, qui évoquaient naturellement son nom dès qu'il était question de politique financière. Léon Say allait avec finance comme Nestor allait avec sagesse. Seulement ceux qui ne le connaissaient que de renommée, étaient stupéfaits, quand leur bonne fortune 1<3S mettait sur son chemin, de voir que Nestor avait le teint frais, l'appétit robuste, le corps dispos, l'humeur gaie, l'esprit vif, la parole claire : et ils se demandaient, avec inquiétude, i^ourquoi un tel homme avait été relégué dans la réserve du parti républicain et, avec admiration, ce que pouvaient bien être ceux qu'on lui préférait.
Ce qu'ils étaient? Simplement les hommes d'un parti nouveau, qui remplaçait le parti auquel appartenait M. Say et écartait, depropos délibéré.
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ses représentants les plus éminents, en attendant que lui-môme fût à son tour remplacé par un troisième parti et que ses chefs, au moment où ils atteindraient la plénitude de leur talent et de leur maîtrise, fussent écartés comme lui avec autant d'injustice et avec plus de brutalité.
M. LéonSay, avec son habituelle clairvoyance, ne s'y trompa point. Pas une minute il n'espéra revenir au pouvoir. Il orienta sa vie dans un autre sens, combattant par d'autres moyens pour la même cause. Le temps était décidément passé de cette bourgeoisie, d'où il sortait et qui, quoi qu'on ait pu dire, a été, durant plusieurs siècles, l'épine dorsale du pays. La démocratie entrait -ifép.&ç^ne. Mi Sjfiy avait ni la grande éloquence qui ^vîpjkiît aux fo}ï4o»^^et masque le vide des paroles, V' rîi cel^)ubli desçap'yngenccs fâcheuses qui permet }^i^nq^;4ç»ii dQfc^ l'irréalisable et de
/\t^i>fei^'i4rh'possible::| il n'essaya j^oint de forcer 8on taléfit ou dé.»^fmer les yeux à l'évidence; il ne se dit pas. -s^^icfS que tant d'autres se fussent dit — que la. Ff^mcXi ne pouvait se i:)asser de son concours et exigeait de lui le sacrifice de certaines convictions : il renonça aux premiers rôles. Et cet homme qui ayant la science et le labeur d'un <« commis », la clairvoyance et la hauteur de vues d'un homme d'État, eût été le ministre préféré d'un Frédéric II comme d'un Louis XVI, ne fut plus que l'ini des 585 députés et non certes l'un des plus influents.
Non pas l'un des plus influents, mais cependant
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l ua des plus écoutés, et l'un des plus respectés. Sur tous les bancs de la Chambre, c'était une admiration pour science et sa parole, un hommage à sa bonne foi, un respect pour son caractère et pour cette courtoisie, reste déHcremt*d'un autre âge. Dans ce temps où le» jjlus. inilôcents furent poursuivis et les ]>fus |Hirs suspectés, aucun soupçon ne l'efflcuft'a.
Les méchants rappelaient juif, laâ .perfidfis^ raffmeur, et les sots, stijx'Hdîé de RothschJLlcL; mais ses adversaires h's plus âprés^ le sentaient honnête homme au sens larûte-'dii mot. Ils n'essayèrent jamais d'entacher sok honneur.
Ses amis le voyaient, tantôt à g <.ô^ pavillon près du chàtea\i, qui ÇàlJjS'^" fum pour l'avoir abrité, tant(jJ^u8(rf es ne û'^Tif^^v^ ^ il émigra de la rue La Bru\pi|Ç5^^iis cet*hôt<?î"'« >0 sans faste et bien fait pour Mi^pni simple de philosophe et d'hlitmie de gîT^t'/^y^ * j ce cabinet qui était la bellelrjl^e de ia*mî5ison, sous les yeux de son grand-pfcl^Bcint par Pajou, / ^ entre ses livres et ses fleu^'^^^CHt»' d»' ^^y**!!/^^ femme austère et admirable, qi^lui^^ïT^pfeap^liir pelait « sa conscience » et qui, consoler et le soutenir, mettait dans son **xistence tant de bonheur et de dignité.
A aucun âge, M. Say n'avait connu lïnaction ; à la fin de sa vie, il ne connaissait plus le repos. Comme s'il eût eu le pressentiment di' sa mort prochaine, il se multipliai! ; il était sans cesse sur la brèche, faisant face .i la fois à
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tous les adversaires : dans le Parlemenl, aux socialistes et aux radicaux, dans la science, aux interventionnistes. A vingt-quatre heures de distance, il parlait à Londres devant Y Économie Association^ convié par son ami M. Goschen, et à Paris devant la Chambre des députés, rappelé par la discussion de lïmpôt sur le revenu. Il était j)lus ardent que januiis et plus impatient d'action. Il méditait quelque discours définitif, sorte de legs spirituel à ceux qui viendraient après lui. Il aurait voulu ne pas emporter par delà tant de science et de sagesse accumulées depuis un demi-siècle, et laisser à son pays et à son parti de quoi se défendre contre des assauts qu'il prévoyait. Mais déjà la mort l'avait marqué. Dejuiis quelque tenjps, sa famille et ses amis voyaient comme un voile de mélancolie sur son visage. A ceux qui s'éloignaient, même pour peu de temps, il faisait des adieux attristés. Un mal implacable, dont lui-même peut-être no soupçonnait pas la gravité, l'atTaiblissait rapidement ; il succomba le 21 avril 1896, avant heureusement que rien n'eût été entamé de son intelligence et do son cœur.
A peine cette lumière se fut-elle éteinte, que la France sentit ce qu'elle avait perdu. Ne craignant i)lus d'être gênés par cette supériorité importune, les partis lui rendirenthautement justice. Ses obsèques furent parmi les plus belles et les plus touchantes : pas d'honneurs, pas de manifestations, mais une foule d'amis le cœur en deuil.
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L'amitié ne le r<implaccra pas ; la politique (inancière ne le remplacera peut-être jamais. La science heureusement n'a pas tout perdu. Entré dans la mort, il entre dans la gloire. Le voici <iui prend place, à côté de J.-B. Say, parmi les grands économistes du monde. 11 nous reste après avoir dit ce que fut l'homme, à montrer ce qu'a été le financier et le savant.
L'œuvre principale de M. Léon Say, à n'en pas douter, a été son œuvre financière (loi?, budgets, discours, ouvrages) ; après cela, vient sa défense de la liberté commerciale (Ligue?, conférences, brochures, discours), et enfin ses rudes attaques contre le socialisme (rapports, discours et livres).
Voilà bien la triple division que ion peut observer dans la variété infinie de son œuvre. Mais si l'on va jilus au fond, on s'aperçoit que de même qu'il a toute sa vie combattu et évolué autour d'une idée centrale : la liberté, avec ce qu'elle implique : ordre, clarté, prévoyance, etc., de même toute son œuvre se rattache à une fluestion i3rimordiale : les finances. Ce sont elh's (lui dominent sa carrière d'homme d'État et île savant, et qui lui donnent, à lui, sa physionomie : quand, plus tard, le biographe et l'historien auront à marquer sa place et son rang.
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ils le définiront : homnrie d'État et financier.
C'est par 1<'^ questions financières qu'il a commencé ses études économiques et qu'il s'est aventuré sur le terrain i^olitique : Histoire de la Caisse d'Escompte (1848); Observations sur le système pnancier de M. le Préfet de la Seine (1865) ; Examen critique delà situation financière de la ville de Paris (1866) ; Théories des changes étrangers (1866). Plus tard, quand il est en pleine possession de ses moyens, ses plus beaux discours sont des discours do budget : ainsi ces discours admirables do 1882 (26 et 27 juillet) sur le budget de 1883. Celle do toutes ses œuvres (JUl; Ton met le plus haut est son Rapport sur rindemnité de guérite, tableau du genre le plus élevé qiii, par l'allure générale, se place à côté du fameux Rapport au roi^ de Necker et, par la sûreté et l'érudition, le dépasse de beaucoup. Sos ouvrages didactiques les plus importants sont encore des livres qui se rapportent aux finances : les Solutions démocratiques des impôts et celui dont il corrigeait les dernières épreuves sur son lit de mort, les Finances.
Mais il y a jdus. Les questions los plus différentes se présentent à lui et sont abordées par lui comme problèmes financiers ou à l'occasion de problèmes financiers. Tout ce qu'il a fait en faveur de la liberté commerciale, dès 1872 et surtout en 1879, en 1881, en 1885, en 1892 et en 189i, tant de discours, do conférences, de
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brocliLires. de ligues, d assoeialiuiis, tout cela a été provoqué par les impôts nouveaux cpie, tantôt dans un calcul fiscal et tantôt dans un intérêt parlementaire, le Gouvernement i)roposait soit -m les matières iDremières nécessaires à l'industrie, soit sur les céréales, soit enfin sur la plus grande partie des produits fabriqués.
Même orii^ine à son intervention dans les questions sociales. Personne n'a plus vivement que lui combattu les socialistes, et personne n'en a été plus redouté, car il joignait à la science qui confond l'ignorance la repartie qui cingle la sottise ; mais tandis que d'autres les attaquaient à propos du dogme, lui prenait ordinairement texte d'un projet de loi, qui concernait les finances : par exemple, en 1894, la proposition de M. Jaurès de faire de TÉtat le grand spéculateur sur les blés; en 1895, le projet d'impôt progressif sur les successions; en 1806, le projet général d'impôt sur le revenu. A chaque fois, ses critiques débutaient parle côté financier, puis bientôt s'élevaient, passaient par-dessus là tête des ministres des finances et s'en allaient frapper en plein cœur le parti socialiste.
Dans les dernières années de sa vie, le socialisme menaçant devint certainement sa préoccupation dominante ; ses études, ses lectures s'orientèrent surtout de ce côté, et il en résulta dans son argumentation, une évolution que ses disciples ont très remarquée.
Elle se manifeste notamment dans sa lutte en
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faveur de la liberté économique. Sans doute, toutes les fois qu'il eut à défendre les blés contre les impôts nouveaux, et jusqu'à son dernier souffle, il invoqua l'intérêt de la démocratie, les traditions du parti libéral, la nécessité, le devoir de donner au travailleur le pain à bon marché. « Vous protégez le blé, disait-il à M.Jaurès, vous qui appartenez à une démocratie pour laquelle nous avons toujours réclamé le bon marché des denrées de première nécessité » (10 février 1894). — « Ah! criait-il encore à M. Méline, en évoquant le souvenir de Cobden, ahî j'entends bien tous ces hommes qui font des discours ; mais il n'en sort qu'un son : fermage, fermaffe, cherté, cherté ! Vous êtes des marchands d(^ viande et de blé. »
Puis quand il vit que les Chambres n'étaient en rien touchées par im arj^ument cei»endant si humain mais d'un intérêt trop général, ([uand il vit surtout le socialisme cherclier à pénétrer parmi les paysans et la petite bourgeoisie, il se X)laça sur un autre terrain. Il chercha à montrer l'alliance étroite qui unit le socialisme au jirotectionnisme, mieux que cela leur filiation, le socialisme procédant du prt)tectionnisme, et à vingt reprises il chercha à intimider le parti protecteur en lui faisant voir clairement oii il aboutirait : »> Je ne vois, disait-il en février 1894, je ne vois, quant à moi, aucune diiîérence tnitre le protectionnisme et le socialisme, ou du moins, s'il y en a une, elle réside en ceci, c'est que les protection-
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niste< sont des socialistes qui ont 50.000 livres de rentes et que les autres sont des socialistes qui n'ont pas le sou. »
« Les protectionnish s, disait-il encore dans le même discours, ont écrit la préface du système socialiste. »
De même, contre le socialisme, quand il eut à l'attaquer directement, il recourut à deux tactifjues successives. Il dénonce d'iibord le socialisme d État et ses dangers, « ce panthéisme d'État qui a malheureusement fait tant de i)rogrès, contre le- (juelj'ai déjà tant de fois protesté dans le Parlement et contre lequel je ne cesserai de m'élever tant que ma voix i)ourra être entendue ». Et dans le discours du 11 mai 1891, d'où ce passage est extrait, il ne s'occupe <iue du socialisme d'État; il revient sans cesse sur les théories rie List, de Rodbertus von lagetzow, de M. Bismarck.
Mais bientôt, sapercevant que les radicaux ne seifraient nullement du socialisme d'État « t sont même prêts à faire sur ce teirain alliance avec des socialistes, il abandonne un argument <(u'il sent usé et dénonce alors le coUectivisuH? proprement dit. Il l'expose non pas atténué et édulcoré à la façon des chefs du parti parlementaire, mais tel que l'ont conçu les maîtres, tel que le prêchent les disciples autorisés, et fait justice des précautions hypocrites, des mesures transitoires des députés socialistes français. Ce fut là sa dernière manière et sa protestation dernière, dans le discours du 21 mars 1896,
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son dernier discours, motivé, cèlui-là aussi, par une question de (inanros, le ])rojetde loi d'impôt sur le revenu.
Ainsi une noble et i^randi^ idée, qui domine sa vie et la remplit : l'amour et la défense de la liberté, avec tout ce qui s'y rattache ; un terrain de combat unitiue : le terrain linancier, où tous les principes et les x^rocédés <iui intéressent les linances : équilibre, ordre, conq^tabilité, sont mis en usage, et toutes les questions de détail qui constituent la question d'ensemble : budgets, recettes, dépenses, impôts, emprunts, conversions, amortissements, dett^i flottante, caisse d'É[)argne, etc. etc. sont rassemblées, i>assées en revue, i-nterrogées, sondées et mises au clair, voilà ce qu'on ;ii)erçoit (piand on regarde d'un peu haut la vie et l'œuvre de M. Léon Say.
Esquissons donc à grands traits cette œuvre presque purement financière.
Si l'on voulait, pour plus do clarté, <lresserde ce noble édifice comme une sorte de plan (pn eu faciliterait l'intelligence, on devrait commencer par mettre en évidence ce qu'on pourrait appeler les piliers, les pierres d'angles, les masses énormes qui soutiennent le reste. Ce seraient la guerre d'abord, et le x^ayement de Tindemnité à l'Allemagne avec les emprunts destinés à procurer ces ressources; puis, i)endant cette même i^ériode, l'œuvrt' «l'amortissement solidement restaurée v plus tard, à l'occasion de ce qu'on a justejnent ai>pelé le Plan Fi eycinet, la création d'un nouveau
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tj'pe (ir rente, le 3 0/0 amortissable, et enliii la retorme présentée dans le l)udget de 1883 et qui comi^ortait un mode nouveau et plus prudent d'évaluation des recettes. Tout cela décrit, on ferait alors apparaître, reposant sur cette forte et glorieuse assise, la longue enfilade des détails, détails toutefois ayant bien leur importance. De fait, ce serait un véritable cours de finances publiques professé, pendant dix années, du haut dtla tribune du Parlement et qui traite : du rôle des^ finances dans la politique d'un pays ; des droits financiers respectifs des deux Chambres ; des dégrèvements et de la manière de les comprendre et de les pratiquer sous peine de voir la politirpie de dégrèvement aboutir à la politique de déficit; des règles à instituer en matière d'initiati v«^ le crédit et des freins à miittre à la prodigalité les députés et parfois même du Gouvernement : les emprunts et do la manière de consulter et •le solliciter le crédit public; de la dette flottante • t de ses divers éléments, de l'emploi des fonds des Caisses d'Épargne, de l'usage à faire du droit de consolider la dette flottante ; du rôle et de l'opportunité des conversions, etc., etc.
Nous ne pouvons à cette i^lace aborder tant de questions que nous ne qualifions de secondaires qu'à cause de l'imi^or tance primordiale des autres. Revenons à celles-ci.
La première fut le paiement de l'indemnité de guerre à l'Allemagne. M. Léon Say a raconté, dans le beau document cité plus haut, Rapport
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à r Assemblée nationale, les obstacles matériels qu'il rencontra et qu'il surmonta, obstacles accrus encore i)ar le désir, par la volonté de M. Thiers d'avancer les ternies convenus, afin de hâter l'époque de l'entière libération du territoire. Le liapport en soi est une œuvre maîtresse que liront, pendant longtemps, tous ceux qui voudront étudier les finances de la France; il est, chemin faisant, orné d'une foule de détails, dont aucun ne fait lic>rs-d'œuvre, qui tous concourent à éclairer et à préciser la thèse de l'auteur, et qui tous attestent son érudition, son sens historique, et l'admirable netteté de son esprit. C'est, par exemple, un chef-d'œuvre, que l'histoire en deux pages de la Banque de Hambourg et de l'origine et du rôle du marc banco.
Une des grosses difficultés, après avoir rassemblé ces sommes énormes, plus de 4 milliards de francs, fut de h'S transformer en espèces acceptées par les Allemands ; c'était un problème de cliauge (c'est pourquoi M. Léon Say a placé son Rapport à la suite de sa tiaduction du Traité des changes de M. Gosclien), problème des plus délicats et des plus périlleux, et il n'est pas interdit de croire qu(3 la solution heureuse en fut singidièrenient facilitée par la présence au Ministère des Finances d'un honune doué de l'esprit le plus ingénieux, rompu aux affaires, et jouissant sur le marché financier d'une incontestable ré]nitation d'honnêteté et de prudence.
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La seconde opération — concoiiiitante d ailleurs iivec la première, — fut les grands emprunts destinés à fournir les fonds de cette indemnité, lis eurent lieu eù 1871 et 1872: l'un était de 2, l'autre de 3 milliards. M. Léon Say n'y a été qu'indirectement mêlé; mais on a su, par d'autres ])Ius encore que par lui, la i^art qu'il a prise à la préparation et à l'émission de ces emprunts. Deux dangers ax)paraissaient. Pour des sommes de cette importance, une erreur infinitésimale dans le taux d'émission se traduirait par d'immenses sacrifices imposés au pays ; et d'autre part, la prétention, au lendemain de pareils désastres, de se procurer de l'argent à trop bon marché, pourrait entraîner l'échec de ces emprunts et la ruine du crédit de la France. Mieux valait ne pas marchander et ramener plus tard, par «les conversions opportunes, le taux de l'intérêt au cours du marché européen. C'est, mus par ces considérations, que M. Thiers, sur le conseil officieux de M. Say, fixa assez bas le taux de l'émission et assez haut le taux de l'intérêt, offrant ainsi un avantage sérieux aux capitalistes intermédiaires et déterminant un tel afûux de souscriptions qu'il fallut réduire le contingent attribuable à chaque souscripteur.
Cependant, tandis que s'accomplissait cette œuvre prodigieuse, le gouvernement s'occupait tout ensemble et d'accroître les recettes du pays, et d'administrer sagement les sommes immenses dont il avait le maniement. M. Thiers et l'Assem-
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blée nationale adoptèrent des mesures fiscales dont on ne reconnut qu'après coup toute la sagesse. Aux débuts de cette période, M. Léon Say <Hait encore à la Préfecture de la Seine; il n'arriva au Ministère des finances qu'en décembr»? 1872. A partir de ce moment, et ce fut la troisième partie de sa tâche, presque toute l'administration financière reposa sur lui et cette administration fut si sage qu'une partie de l'indemnité de guerre put être payée avec l'excédent des impôts, et qu'en 1882, dans son discours sur le budget de 1883, il put prouver que, dans la liériodc 1872-1882, tant sur l'indemnité que sur l'outillage nouveau donné à la France, de 11 milliards dépensés ou <îngagés, 2 milliards provenaient d'autres ressources que de l'emprunt, c'est-à-dire de lïmpôt. On avait donc amorti deux milliards, et l'on avait, par le fameux chapitre V, fait dans le budget à l'amortissement régulier une i:)lace qu'on espérait être définitive et que malheureusement il n'occupe plus aujourd'hui.
A côté de ces œuvres si méritoires, dont la gloire revient sans doute pour une très grande part à M. Thiers, à l'Assemblée nationale et aux Chambres qui lui succédèrent, mais qui, pour une part peut-être égale, doivent être portées à l'actif de M. Léon Say, il faut placer deux réformes, qui lui appartiennent en entier : l'une est la création, à l'occasion des grands travaux publics engagés dès 1878 et pour fournir les sommes nécessaires, du type de rente trois pour cent
amortissable; lautre est le mode nouveau d'estimation des recettes qu'il voulut introduire dans le budget de 1883.
On a l)eaucoup critiqué le trois pour cent amortissable et il est assuré que, pendant longtemps, il n'a pas été classé et a pesé sur le marché. D'autre part, ce genre d'amortissement automatique a perdu toute sa signification dans un temps où la France a presque constannnent fait appel au crédit pour les besoins tout au moins do ses budgets extraordinaires. Mais, en ce qui concerne le premier reproche, M. Léon Say a expliqué à merveille (V. plus loin, discours suivie 3 o/o amortissable) par suite de quelles circonstances indépendantes de lui le trois pour cent amortissable eut sur le marché une situation gênée et embarrassante et, quant au second, il ne saurait être rendu resj>onsable de la politique financière imprudente qui fut pratiquée après lui.
Le nouveau mode d'évaluation des recettes introduit par M. Say dans le budget d«^ 1883 consistait à calculer les recettes de 1883 d'après celles de 1881, augmentées de la plus-value moyenne des impôts indirects pendant les trois années précédentes. Voici ce qui motivait cette réforme :
Tout pays travailleur et économe, accroît chaque année son capital. L'augmentation varie suivant les années, mais, à moins de catastrophe physique ou politique, elle est assurée. La con-
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séquence en est que, bien ou mal répartis, los impôts qui sont, en sonune, basés sur le revenu total du pays, croissent avec lui, tandis qu'en même temps, par une concordance forcée, les dépenses, grâce à l'extension des devoirs dol'État, croissent presque proportionnellement. Dans toute préparation de budg^et, ou doit donc s'attendre à ce que les recettes d'une année, sans même qu'i) ait été créé dimpôts nouveaux, soient supérieures d'une certaine quantité à celles d(î l'année écoulée. Mais comme les dépenses croissent simultanément, il faut bien se garder de voir dans cette augmentation de recettes une somme disponible qu'on puisse appliquer à des dépenses d'un ordre nouveau et permanent.
Ces produits sont, d'ailleurs, quelque chose d'incertain. Le budget d'un grand État doit reposer sur des bases stables. Aussi, de 1823 à
1852, aucun ministre des finances n'a voulu, dans l'évaluation des recettes, tenir compte do cet accroissement normal. On s'est toujours tenu au résultat acquis des recettes de l'année écoulée, résultat qui se trouvait lui-même svipérieur à des prévisions plus vieilles de deux années. Ainsi, par exemple, pour le budget de 1840, on a toujours prévu les recettes d'après celles de 1838.
En 1852, lors de la préparation du budget de
1853, on adopta une autre base. On évalua les recettes aux chiffres de celles de 1851, majorées d'un chiffre de 50 millions, qui représentait la progression probable et naturelle des recettes
dans le cours de l'année 185*2, dont on ne connaissait pas encore les résultats, et do l'année 1853, dont on votait le budîret.
Puis, en 1859, des critiques s'élevèrent, qui se reproduisirent chaque année, et en 18G4 on revint à lanciennc règle. On abandonna le système -des majorations. Et jusqu'à la préparation du budiret de 1883, la règle anci<'nno fut observée.
Or, cette règle, à côté des avantages que j'ai signalés, offre de graves inconvénients. Elle assure bicnTéquilibredu budget au moment du vote. Mais plus tard, les recettes se tro.ivent de beaucoup supérieures aux évaluations. Les excédents apparaissent, énormes, parce qu ils représentent la progression, non pas d'une année à l'autre, mais de dcmx années réunies. On n a pas pu empêcher, lors du vote, les députés et les ministres euxmêmes dé juger la fixation des recettes notablement inférieure à la réalité. N'eussent-ils j^as eu cette conviction que la pul)lication périodique des produits des impôts en excédent la leur donnerait. Et <'lle se traduit chez tous par des demandes do crédits supplémentaires considérables.
Ces crédits constituent ainsi un second budget. La comptabilité se trouve compliquée. On n'est plus assuré de l'équilibre. Ces excédents magiques, encaissés chaque année, semblent destinés à être le gage des crédits supplémentaires, les ministres sont débordés, les Chambres entraînées;
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et il arrive que, malgré d'énormes plus-values, le budget se soId(^ presque en déficit.
Si l'on joint à cette mauvaise confection du budget que les ministres déposent les comptes quatre ou cinq ans après la clôture de l'exercice ; que la Chambre ne consacre au règlement définitif des budgets que des bouts de séance ; que les comptes de linances sont apurés au bout de dix ou onze ans (il y a toutefois un progrès depuis 1883); que les députés envahis par les affaires du jour, ne sont pas à même de puiser pour l'avenir un enseignement dans des comptes rendus financiers remontant si haut, on comprendra l'utilité de la réforme que M. Léon Say préconisa, en 1882, pour la préparation du budget de 1883.
Son procédé rapproche beaucoup les évaluations de la vérité. Les recettes, fixées à un chiffre relativement exact, peuvent être opposées comme une digue à l'envahissement des crédits supplémentaires; dès lors la comptabilité plus facile permet un contrôle plus efficace; et en même temps le ministre des finances a (s'il le veut) un argument commode et spécieux pour repousser toutes les demandes de dépenses nouvelles, en s'appuyant sur la i>rétendue diminution de la richesse publique laquelle n'a pas pour cela baissé d'un centime.
Après cette indication trop rapide de ce qu'a accompli M. Léon Say, il faudrait encore :
Montrer l'influence qu'il a exercée sur Tédu-
cation économique du pays, tant par ses discours que par ses livres, et par son enseignement à rÉcole des Sciences Politiques, où il fut, pendant quelques années, professeur titulaire et, pendant plus longtemps, diiocteur d'études du groupe financier;
Indiquer son rôle dans des questions (également d'ordre financier, mais où déjà un autre élément apparaissait, l'élément social) comme la question de Falcool, dont il s'occupa si activement soit comme député, soit comme président de la commission extra-parlenjentaire ;
Exposer ses idées sur l'impôt foncier qu'il voulait ôter à l'Etat pour le restituer aux communes et aux départements et sur le cadastre^ dont il a présidé avec tant d'intérêt personnel et tant d'autorité la grande commission au ministère des finances ; sur les chemins de fer qu'il voulait tenir à l'abri de l'ingérence du Parlement qui impose trop de lignes coûteuses et onéreuses, et du contrôle du Gouvernement qui retarde certains progrés indispensables; etc , etc.
Marquer son action sur l'étude des questions sociales ; tracer nettement le chemin, je ne dis pas isolé, mais distinct, qu'il suivait également loin et des socialistes de toutt; dénomination et des; disciples de Le Play et des adversaires intransigeants du patronat, et dont on retrouve l'orientation soit dans son beau Rapport sur VÉconomie sociale à r Exposition de 1889, soit dans les Procès-verbaux de la Commission du travail, dont
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il fut, durant ses dernières années, le président assidu.
Mais tout cela nous entraînerait trop loin.
Aussi bien n'avons-nous pas encore tout dit sur l'orateur, sur Técrivain et sur Thoinnie.
Si chez M. L. Say la doctrine est intéressante, plus intéressante encore est la manière dont il se Test formée et dont il la présente. Quand on a assisté avec lui à l'élaboration de seis idées 'Ct qu'on a goûté la joie de l'entendre les exposer, on emporte une double impression : la sécurité que donne une méthode si sûre, Tétonnement que tant de recherches et d'érudition laissent au livre ou au discours tant de clarté et de simplicité.
La simplicité et la clarté étaient bien hîs (|ualités maîtresses de M. Say. Rien ne lui plaisait qui était contourné ou obscur : il se défiait un peu do la profondeur, il craignait tout au fond de rencontrer la confusion et l'incertitude. Cette simplicité et cette clarté étaient faites d'un style, non pas certes sans agréments, mais volontairement dépouillé d'ai)prêts, d'une ordonnance excellente dans le raisonnement, et, par-dessus tout d'un choix d'arguments rigoureusement vérifiés. Comme il n'écrivait pas pour le plaisir d'écrire, mais pour le devoir de défendre des idées
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chères, comme il était parvenu à ramener ces idées fondamentales à un petit nombre, il avait lini par être absolument maître de ses sujets : il posait d'abord les principes, il les étayait par des arguments sans cesse rajeunis, et alors seulement il se permettait les ornements et les grâces. Par ce procédé, il se montrait bien ce qu'il était à la fois, le petit-fils de J.-B. Say et l'élève de M. Thiers. Et il ne cachait pas ses origines, il les avouait, il en tirait plutôt vanité : « J ai la yn étention, disait-il un jour à la Chambre, d'être en économie polilique un disciple de J.-B. Say et, dans la formation du budget, dans les matières de comptabilité et d'aménagement de nos finances, j'ai la prétention d'être un disciple de M. Thiers. Je ne suis pas le protectionniste qu'était M. Thiers, je suis économiste ; mais j'ai reçu ses leçons et je crois en avoir profité ; c'est grâce à ses leçons que j'ai pu prononcer le discours que vous venez d'entendre et que sans cela je n'aurais pas pu faire » (Discours du 9 mai 1882).
Et, à dire vrai, il n'avait pas besoin de déclarer de qui il procédait : sa manière le décelait suffisamment. Rien de plus satisfaisant pour l'esprit qu'un discours de lui ; rien de plus intéressant que d'en faire, si l'on peut parler ainsi, Tanatomie. Il ne cache pas ses procédés, il ne ménage pas ses efï'ets. A la façon des orateurs de la chaire, il commence par indiquer son plan : Je dirai ceci, j'étudierai cela, j'avancerai, je {trouverai,
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J'aurai déiiioutré. H énonçait d'abord les faits, -et en donnait l'explication ; des faits, il s'élevait aux théories, et des tliéories à la philosophie générale. Sur le tout voltig-eait son esprit fait de ce qu'il y a de plus alerte dans le cerveau français, de i)lus piquant dans notre langue. Joignez à cela une voix claire, un sourire aimable, un geste poli, une courtoisie inaltérable, l'absolue volonté de ne blesser personne et en même temps la décision ferme de se faire respecter de tous.
Quand on regardait derrière cet appareil si simple et parfois si élégant, on apercevait alors une ossature vigoureuse : c'étaient les j)rincipes de la science ou les règles de l'expérience. Dans un temps où personne ne veut plus se lier à des doctrines, lui tenait à honneur d'en avoir; il jugeait sévèrement ceux qui, en ayant eu, croyaient de leur intérêt de les abandonner. « J'ai toujours trouvé, disait-il, une très grande différence entre les diverses manières dont on peut s'éloigner des principes. Il y a des gens qui s'en éloignent le moins possible et en s'en affligeant, et il y en a d'autres qui s'en éloignent le plus possible et en s'en réjouissant. Ceux-là vont très loin ; ils finissent par les abandonner entièrement. » Surtout, il poursuivait de ses sarcasmes, ceux qui prétendent ne connaître que l(?s faits et ne se soucier d'aucune théorie. « 11 y a cependant à se demander si des hommes comme vous (les pro~ tectionnistes) peuvent se passer de principes...
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j'examinerai à mon tour si son système empirique (celui de M. Méline) n'est pas un système théorique. » Et il concluait : « M. Mélinc est asservi à des dogmes. »>
Mais pour respectueux qu'il fût des principes, c'est-à-dire des vérités que la science a su dégager de l'expérience, il n'allaitpas, loin de là, jusqu'à se raidir contre les solutions pratiques, ni à se réfugier dans des négations. Personne n'était moins que lui un négateur. S'il combattait un système, c'était pour en proposer un autre. Quand, le mal signalé, il avait repoussé le remède que proposaient les adversaires, il n'attendait pas qu'on lui demandât le sien : il l'apportait spontanément. Il n'admettait point qu'on ï)iétinât sur place : il était de ceux qui marchent, qui avancent, qui aboutissent. Quand il combat h's droits sur les blés, il ]>ropose en échange la remise aux propriétaires de l'impôt foncier et, pour com- I)enser cette perte du Trésor, l'élévation des droits sur l'alcool. Quand il refuse la protection à l'agriculture, il lui apporte le crédit agricole tel qu'il fonctionne en Italie; il lui montre les résultats merveilleux obtenus dans la culture du blé par ceux qui s'inspirent des travaux du laboratoire de Rothamsted et du laboratoire de Dombasles.
Dans le dernier discours qu'il prononça devant la Chambre des députés le 21 mars 1896 : « je reconnais, dit-il, que la science économique a fait des pr(>grès. C'est une des sciences de
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rhoiiiiiic et, par c tniscquent, t'ilc doit ïaire des progrès avec l'hunianité. » Personne n'était plus que lui qualifié pour faire une pareille déclaration. Il avait les yeux fixés sur le monde en mouvement, notait les changeujents, surveillait révolution et appliquait tout ce qu'il enregistrait de faits nouveaux à ccMitrôler les théories anciennes.
Ses discours, ses articles, même sur des matières spéciales, sont, à cet 'égard, un merveilleux enseigneuient. Tout le long du chemin, ce sont, comme en se jouant, les leçons les plus claires sur les questions les plus embrouillées, qu'on s attendait le moins à lui voir aborder et qui, cependant, il le montre bien, sont intimement liées à son sujet. Un jour, il expose le mécanisme des reports et comment la baisse du taux de l'intérêt a agi sur le développement de ce genre d'opérations, et le plus ignorant y voit clair. Un autre jour, il explique l'origine des excédents dans les budgets de 1875 à 1880, et le passage quoique un peu long, est d'une si haute i>ortée qu'il vaut d'être cité :
« L'accroissement des recottes tenait à deux causes. La i^remière de ces causes, c'est que les impôts nouveaux créés par l'Assemblée nationale ne fasaient que commencer à produire, parce qu'ils n'avaient pu être appliqués dans toute leur rigueur qu'après un certain délai. Tous les imi)ôts traversent une période de tâtonnement et d'enfance avant d'arriver à un rendr^ment stable et à une sorte do
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maturité. Ils ont pour premier effet d effrayer tout à la fois la cousommation et la production: ils rencontrent des hostilités qui favorisent la fraude parce que le public, mécontent d<3 la nouveauté dont il souffre, devient en quelque sorte complice de tous ceux qui cherchent à y échapper et ne craint pas de montrer pour les fraudeurs une véritable bienveillance. Cette émotion n*a qu'un temps; jïetit à petit, les choses se tassent ; la consommation éi)rouve un besoin impérieux de se développer et I»î travail, plus ou moins suspendu, reprend par la force des choses; c'est toujours le ca& lorsque les charges nouvelles ne dépassent pas la limite au delà de laquelle le fardeau serait insupportable. Cette limite est toujours inconnue à l'avance et ne peut jamais être fixée avec certitude. Le point fatal, où la richesse publique est atteinte par le poids insupi^ortable des impôts, ne peut être déterminé qu'expérimentalement. Quand on n*a pas été au dolà de cette limite, et l'Assemblée nationale s'est évidenunent tenue en d()çà, les choses finissent, au bout d'un temps plus ou moins long, par reprendre leur équilibre. Les fraudeurs perdent bien vite la faveur du public, car ils créent, dans la concurrence des producteurs et des commerçants entre eux, des inégalités au profit de ceux qui sont malhonnêtes et au détriment de ceux qui sont scrupuleux.
« îl y a de plus dans les époques comme la
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nôtre, où les facilités de communication sont si multipliées vi où la presse porte toute choses à la connaissance de tout le monde, une répartition naturelle des charges publiques bien plus rapide que par le passé.
« L'impôt, dont Tincidence se produit en vertu de lois économiques immuables, va frapper beaucoup plus rai^ideinent celui qui doit en déiinitive en supporter la charge et l atteint avec beaucoup moins de difficultés qu'autrefois. 11 y a moins de frottement qu'il y a vingt ans dans les canaux économiques par où se répandent les charges publiques sur les contribuables. La consommation est bien j^lus tôt touchée par la création des impôts nouveaux, dvi même qu'elle est bien plus vite débarrassée par les dégrèvements des impôts anciens. Les intermédiaires ne peuvent plus agir comme autrefois dans Tobscuritû ou dans Téloignement.
« Si Ton ajoute à ces causes générales, pour expliquer le produit plus régulier de l'inqjôt, i'elîet politique de l'établissement d'un gouvernement définitif arrachant le pays à lïncertitude et au danger d'un prt>visoire trop prolongé, on reconnaît aisément qu'il y avait un faisceau de raisons économiques et politiques suffisant pour expliquer, à partir de l'exercice 1875, les excédents de recettes, leur abondance et leur continuité. »
De pareils morceaux ne s improvisent pas; ils sont le fruit d'une réfiexion sagace unie à
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une science étendue. M. Léon Say savait tout; c'était, autant que cela se peut de nos jours, un esprit encyclopédique. Qui lirait ses discours avec la volonté de relever les marques d'une immense instruction, non pas de surface et d'apparat, mais sincère et réelle, devrait confesser qu'il se tenait au courant de toutes choses, lettres, science, arts, philosophie, et savait tout de façon à le rendre en style clair à ses auditeurs moins savants.
L'industrie lui fournit des enseignements pour l'agriculture. Amortissez, dit-il aux agriculteurs, comme ont fait les industriels; et le voici qui expose les règles de l'amortissement en industrie ; demandez comme eux le secours delà science, elle ne vous laissera pas dans l'enibarras ; et le voici qui parle du traitement des i)roduits secondaires dans les usines à gaz, de l'emploi de la strontiane dans les sucreries, de la suppression des fausses manœuvres dans les grandes usines, etc. Rien ne lui échappe, ni la thèse générale ni le fait spécial, ni le document historique, ni le fait contemporain. Il sait le prix moyen de l'hectare en France à toutes les époques : il a dépouillé les comptes du domaine de Bussy-Rabutin et recueilli hier à la Société d'Agriculture les chiffres du marquis de Poncin. Il connaît les abornemeuts généraux dans nos départements de l'Est et les lois saxonne et prussienne sur le même objet. Il cite à propos un passage de Young, il fait en temps conve-
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nable iiih.i venir Lavoisier. Toute Fhistoire est interrogée : il raconte les débuts du protectionnisme en Angleterre et analyse le discours au Parlement de M. Ilackenwell sous Élisabeth; il met à contribution Turgot et ses Édits, Galonné et son Mémoire sur le rapport do 15 1/2; il a lu le Bullioi2-Report du début du siècle ou la brocljure de Laffîtte sur le taux de l'intérêt; il vient de lire (1892) le Rapi^ort de la commission d'enquête sur Tagriculture en Angleterre. Il cite et oppose tous les statisticiens : de; Foville et GiU'en, Sœtbeer et Neuman Spallart; il est au courant de toutes les publications étrangères, en relations avec l'homme considérable de chaque branche dans chaque pays ; il a consulté le rapport paru hier de M. Mac Culloch, secrétaire d'État aux finances des États-Unis, lu la note de sir James Caird, rencontré la veille le gouverneur de Bombay. Il se raf)pelle toutes les anecdotes et peut mettre en parallèle le petit mouuik do M. Thiurs et le petit Hindou de M. Méline.
Les socialistes ont beau s'abriter derrière leurs obscurités : J'ai lu vos auteurs, leur dit-il, vos maîtres favoris « depuis Karl Marx jusqu'à M. Ga^ briel Deville ». Et quand M. Laf argue ose lui crier : « Vous ne les avez pas compris », ce n'est qu'une impertinence qui n'entame pas l'affirmation de M. Léon Say et n'atteint pas son caractère. Il a lu ce qu'il dit et lu d'autres choses qu'il ne dit pas ; il a lu la thèse de doctorat de M. Jaurès, il a lu des statistiques qui
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confondent los siennes; il les sait, il cite. M. Jaurès se vante d'avoir avec lui le bataillon de la petite culture « Votre bataillon, je le connais, répond M. Say. Il ne comprend pas les agriculteurs auxquels vous pensez ; il se compose, au contraire, d'horticulteurs, de pépiniériste^i, au nombre de 983 000, de bûclierons, de maraîchers, de vignerons au nombre de 300 000. Au total fsmr 8 ou 9 millions) 1 283 000 cultivateurs. » Et M. Jaurès ne peut répliquer, parce que même pour un socialiste les chitlres sont les chiffres.
Or, cet homme qui savait tout pensait ne jamais savoir assez. Sur des questions qu'il avait étudiées vingt années, il croyait d<3Voir sans cesse réclamer do nouvelles informations. En 1801, f[uand il fut de nouveau question du tarif protecteur qu'il combattait depuis 1872, c'est à coups de tél «'grammes qu'il correspondait avec un jeune ])rofesseur d'agricultui»' de Montpellier qui lui avait paru manier les statisti<iues avec ingéniosité et en tirer des conclusions rajeunies. En 1884, le crédit populaire étant à l'ordre du jour, il partit en Italie avec son collègue M. Labiche et, sous la conduite de son ami Luzzatti, étudia la question : ce fut l'origine de cet admirable petit livre : Dix Jours dans la haute Italie.
Là ne se bornait pas son activité. Ce qu'il savait, il entendait ne le pas garder pour lui seul. Sa science, son autorité, son influence étaient au
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service de tous. Il était de vingt sociétés, il leur donnait soninHuencc,son argent, son temps, même ses dimanches. Il passait de l'une à l'autre avec une égale aisance et une même bonne humeur :
Société nationale d'agriculture^ Sociétés d'économie politique, de statistique, d'horticulture, du repos (lu dimanche, de protection des apprentis, etc., etc., il se donnait également à toutes, n'estimant rien indigne de son attention.
Enfin à ses hautes doctrines^, à son savoir encyclopédique, à sa large bienveillance, il joignait, ressource infinie, un esprit plein de malice, et Jamais à court. D'ailleurs, rempli de bonhomie; quand Tadversaire prêtait le flanc, il décochait le trait, mais en courant et sans appuyer. On sentait qu'il avait d'autres armes. Il ne visait pas à blesser; tant de mots spirituels qui relevaient ses discours les plus sérieux tendaient à faire sourire la Chambre un instant et à la réveiller. Et la Chambre souriait, en elîet, charmée de tant de bonne grâce et d<i belle humeur.
Car M. Léon Say avait au plus haut degré cette partie de l'homme d'État : la claire vision qui, par delà les brouillards, perçoit l'horizon bleu. Il savait aussi que le pessimisme est un mauvais conseiller, qui décourage les plus fermes et dégoûte les plus résolus. C'est pourquoi, disciple d'une science qu'on dit cruelle, et chargé d'un ministère qui veut un titulaire féroce, il gardait invariablement son tempérament égal et
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>a belle humeur. Jamais abattu et jamais grisé^ il savait montrer à la fois b»s deux aspects d îme situation et, dans un môme discours, dire au pays ce qui méritait d'éveiller son attention et ce (jui pouvait calmer ses inquiétudes.
En lui, la démocratie a perdu un bon serviteur, le serviteur qui la comprenait parce qu'il l'aimait, et qui Taimait au point de lui dire, quand il le fallait, la vérité ; la France un représentant de son clair génie, qui avait à l'étranger une grande autorité dont il usait pour la servir même à son insu ; le Parlement, un causeur aimable et spirituel, un orateur souvent éloquent ai de haute allure, un nianieur de chiffres toujours exacts et de raisonnements toujours droits ; l'économie et la finance, un savant doublé d'un écrivain, qui a su, à force de simplicité et de grâce élégante, les faire pénétrer dans le u siècle » ; le monde parisien, un homme d'une distinction de manières et d'une courtoisie bientôt introuvables; enfin ceux qui l'ont aimé, un esprit qui les guidait parmi leurs doutes, un cœur qui les soutenait dans leurs épreuves.
Un tel homme ne sera pas remplacé. C'est plus qu'une figure qui disparaît, c'est, avec lui,, une classe de la société qui quitte pour longtemps, peut-être pour toujours, la scène de l'histoire. Puisse notre pays, qui n'a pas su l'utiliser, n'avoir pas un jour à la regretter.
Joseph Chailley-Bert.