‹ Finances publiques, liberté du commerceChapitre 2 sur 29 · SUR LA · texte numérisé non relu

SUR LA

Mémoire lu dans la séance de T Académie des sciences morales et politiques du 19 décembre 1885.

La comptabilité moderne est un art d'imagination qui porte l'empreinte du génie italien et du génie grec. Elle ne ressemble pas à cette <îomptabilité vulgaire qui naquit un jour dans le ménage, et fut inventée, sans aucun doute, par les utiles personnes auxquelles on a trop souvent <lonné la mission de faire la langue.

Catherine de Médicis excellait dans la comptabilité déménage. Elle tenait elle-même, ou faisait tenir par une de ses dames, son livre de dépenses avec le soin le plus minutieux.

Gomme les recettes étaient inscrites d'un côté, •et les dépenses de l'autre, un de ses historiens a ^it d'elle que, digne fille de banquiers, elle tenait sa comptabilité en partie double. Rien n'est moins

vrai. Elle connaissait peut-être la comptabilité en partie double et ses linesses tout italiennes, mais elle ne la pratiquait pas. Elle inscrivait tout simplement dans ses registres, à leur tour de date, le cadeau de noces de Marie Stuart, les gages du gouverneur de ses nains, et le prix des 2,000 pieds d'arbres fruitiers qu'elle envoyait de Tours à Monceaux.

La comptabilité d'imagination, qui a recule nom de comptabilité en partie double, est bien autre chose qu'un livre de dépenses. C'est une invention merveilleuse, une sorte de mythologie.

C'est une méthode d'évocation qui donne la vie à nos intérêts, c'est-à-dire à tout ce qui se traduit par de l'argent, par des marchandises, par des dettes, ou par des créances.

Quand un marchand a fait des achats de marchandises pour 10,000 francs, il peut écrire dans son livre de caisse qu'il a dépensé 10,000 francs. Une seule atïaire a donné lieu à une seule écriture; c'est la partie simple.

Mais l'argent dépensé a une contre-partie dans la valeur des marchandises et le marchand a le droit d'espérer que les 10,000 francs dépensés rentreront dans la caisse le jour où les marchandises sortiront du magasin pour être livrées à l'acheteur, qui les payera.' L'argent de la caisse est donc en quelque sorte prêté, et on peut décrire l'opération en disant qu'il y a un prêteur, qui est la caisse, et un emprunteur, qui est le magasin. Une seule afl'aire donne alors lieu à deux écri-

tures : Tune a pour objet la situation de la caisse et l'autre la situation du magasin : c'ést la partie double.

Mais ce n'est pas tout que d'avoir décrit une seule atlïiire par une double écriture. Il faut encore donner à chacune des deux écritures une personnalité. Le compte où l'on passe récriture a comme une vie i^ropre.

Prendre des écus dans sa caisse, c'est pour le marchand qui pratique la partie double, prendre de l'argent à quelqu'un, car la caisse est une personne.

Acheter avec les écus de la caisse des marchandises et les faire porter dans son magasin, c'est enrichir une personne, car le magasin est une iDersonne aussi, et on l'a mise en possession des marchandises qui Fenrichissent.

Quand on veut décrire une opération quelconque do commerce, on doit donc supposer qu'elle est faite entre deux êtres. De l'un on fait le créancier et de l'autre le débiteur. Les deux s'arrangeront ensuite ensemble ; l'histoire de ces deux êtres constituera la comptabilité du marchand. Le marchand aura un compte appelé Soie de Chine ; un autre compte appelé Poivre de Goa, ou Cannelle de Malabar, ou Fève d'Égypte, ou Participation à Smyrnc. Il en aura d'autres qui porteront les noms do ses facteurs, Barbare, Rinucci, Marco, ou bien encore d'une localité, Almeria, Tabarca, Famagouste. Soie de Chine doit à Tabarca ; Tabarca doit à Fève d'Égypte ;

Poivre de Goa doit à Marco ; Famagouste doit à Cannelle de Malabar. Toutes ces personnes mènent une vie fort agitée, mais elles se balancent les unes par les autres et, en se balançant, elles se contrôlent.

Les pâtres de l'ancienne Grèce, en se désaltérant à l'eau d'une fontaine, croyaient voir la nymphe des eaux: ils peuplaient la nature d'une foule d'êtres au milieu desquels ils vivaient -comme dans une société supérieure à la société humaine.

Les marchands enferiiK-s dans les villes n'entendent, au milieu de leurs l^allots, la voix d'aucune Naïade; c'est tout au plus si, de temps â ^lutre, Éole trouve assez de place pour dé- «"onfler ses outres dans l'étroite mercerla ciui donne accès à leurs magasins. Les dieux du grand air ne se plaisent pas dans les arrière-boutiques. Cejiendant l'imagination ne perd jamais ses droits. Quand la race des pâtres est deveiuie marchande, elle a porté dans les affaires le goût qu'elle avait pour les fictions, et elle s'est fait une nouvelle société d'êtres imaginaires, j)Our ne pas vivre isolée. La caisse et le magasin sont devenus des personnages mythologiques, dieux roturiers qui n'ont d'ailleurs pas manqué d'autels.

Simon Stevin, marcliand de Bruges, écrivait dans les premières années du xvii® siècle son dialogue avec le prince d'Orange sur les avantages de la comptabilité des marchands. « Le marchand, lui

« disait-il en l)as allemand, mais je cite d'après^ un traducteur du temps, le marchand i)arîe « débit,, crédit, balance^ fait Poivre, Gingembre,. Capitate, Caisse, débiteurs si bien comme les lionimes. » La personnification des comptes et la création d'êtres fiotifs, c'était pour Simon Stevin, le marchand de Brugres de 1607, comme c'est encore pour nous aujourd'hui le caractère l>rincipal et distinctif de la comptabilité en partie double.

Les juifs ne l'auraient pas inventée, si on croit avec M. Renan que l'absence complète d'imai»ination créatrice, et par conséquent de fiction, soit le trait essentiel de l'esprit sémitique. Et cependant les peuples sémitiques ont été et sont ♦•ncore les premiers marchands du monde, mais ils ne se plaisent que dans le réel.

Il faut, en effet, avoir un goût bien déterminé pour la fjction pour imaginer de décrire ses atl'aires au moyen d'une conversation entre do prétendues personnes. Tenir ses livres en partie double, c'est causer avec ses opérations comme avec des êtres vivants, et cela est si vrai qu'en italien le teneur de livres est un « raisonneur » et que, si on entre dans les bureaux de la comptabilité, on pénètre dans la « ragioneria », c'està-dire dans l'endroit où l'on raisonne et où les i^rands fondateurs de certaines sociétés modernes ont môme déraisonné quelquefois.

L'Italie, du reste, nous a transmis celte locution, et, au xvii*^' sièchi, Colbert écrivait que les

mariniers du Rhône « raisonnaient dans los bureaux de péage », comme si raisonner et compter étaient une seule et même chose.

Il y a peu d'années, sous la Restauration et même sous le gouvernement de Juillet, on ai>pelait encore : livre de raison le registre de comptabilité qu'on appelle aujourd'hui le grandlivre.

Ce n'est pas chez les peuples positifs comme les Sémites, ce n'est ni à Tyr, ni à Carthage, ni dans Israël, c'est en Italie, c'est à Venise que la comptabilité créatrice d'êtres fictifs a joris naissance au moyen âge. Elle ne pouvait avoir d'autre berceau.

Elle a été probablement inventée par les gardiens de ces bancs où les marchands venaient s'asseoir pour traiter leurs affaires, comme on le fait encore dans les Bourses modernes. Il y avait, dans ces endroits, des gardiens du Banco, des garçons de cercle, comme on dirait aujourd'hui, <it ces garçons de cercle sont devenus bientôt les caissiers communs de tous mnrrhnnds qui fréquentaient le Banco.

Ils avaient à suivre des opérations souvent très compliquées, et, pour mieux se rappeler, ils ont inventé une langue imaginée qui leur permît de décrire tout ce qui se faisait dans leur Banco et de dresser des tableaux dont l'exactitude pût se vérifier d'un coup d'œil.

Il y a des ouvrages du xv® siècle qui parlent déjà de la comptabilité en partie double comme

d'une méthode courante et qui, aliu d'instruire les marchands, donnent les règles à suivre pour la bonne tenue des livres. Lucas Maccioli, li anciscain du Bourg de Saint-Sépulcre, a fait un traité de comptabilité en partie double intitulé : Somme dC arithmétique. Il n'est pas le seul d'ailleurs et il a été sans doute précédé et certainement suivi par beaucoup d'autj-es.

« Il est hors de doute, dit un auU ui- italien, « I\f. Bonalumi, que non seulement Venise, mais « encore Florence, Pérouse et Gênes avaient « adopté la partie double depuis longtemps « quand le frère de Saint-Sépulcre est venu au « monde et qu'il a écrit sa Somme en 149'i. >

Le professeur Richeri a fait des découvertes intéressantes sur les écritures de la commune de Gènes au moyen âge. Il parle d'un rei^istre qu'on peut voir encore de nos jours aux archives de Saint-Georges, registre qui porte la date de 1348 et dont les premières pages seules font défaut.

C'est le livre du ynassaro général de la commune ou, en d'autres termes, du trésorier municipal. Il est très différent des autres livres de caisse. C'est la véritable partie double.

Dans ce registre, les comptes se suivent, arrangés dans uu ordre alphabétique : on y trouve d'abord les comptes de prévision, c'est-à-dire le budget préalable, puis les com])te du trésorier, c'est-à-dire le relevé des sommes etï'ectivement reçues et payées par 1<- trésorier; enfin, les

comptes individuels, c'est-à-dire le compte des diverses personnes qui étaient en relation d'affaires et de services avec la commune.

Toutes les recettes figurent à la charge du trésorier général et à la décharge des collecteurs. Tous les paiements sont portés au crédit du trésorier et en même temps au débit des personnes qui en ont profité.

En 1348, la comptabilité en partie double était donc uu(^' méthode connue ; elle était même adoi^tée par les marchands depuis longtemps, car dans un autre manuscrit de saint Georges, plus ancien de quarante-cinq ans et daté de 1303, on lit le passage suivant qui y fait allusion :

« Les comptes des communes doivent être « tenus avec la même méthode dont usent les « banquiers pour obvier aux erreurs qui se pro- « duisaient auparavant. »

De ritalie, la comptabilité en partie double s'est répandue, mais avec lentoiu-, dans toute l Europe, en Allemagne, en Flandre, en France et en Angleterre.

Il est incontestable que ce fut un immense progrès pour le monde commercial. Il est même di ficile de comprendre comment on pourrait do nos jours s'en passer dans les affaires. Elle est pour les commerçants ce que l'algèbre est pour les arithméticiens. C'est une méthode de solution des problèmes commerciaux sans laquelle^ il semble qu'on ne pourrait pas les résoudre. Si les chefs des grandes maisons de banque, comme

celles qui existent aujourd liui sur toute la surface du monde, étaient obligés de conserver, pour ainsi dire, dans des dossiers séparés, tout ce qui se rapporte à chacune de? leur multiples atVaires ; s'ils étaient obligés de décrire leurs <»l)érations, en écrivant, au jour !«' jour, une sortii d'histoire du mouvement des marchandises^ des espèces et des correspondants de leur maison, il leur serait impossible d'en avoir une vuecomplète, à moins de jouir d'une uK'moire tout à lait miraculeuse.

On ne conçoit pas, d'ailleurs, plus facilement comment les mathématiciens dé nos jours arriveraient à résoudre certains problèmes s'ilsr n'avaient pas Talgèbre à leur disposition.

Cependant, quoiqu'il nous soit difficile, ou même impossible do le concevoir, il n'est pas moins vrai que l'antiquité a fait des affaires de banque et de marchandises sur la plus vaste échelle sans avoir connu la comptabilité en partie double, et qu'Euclide, Archimède et d'autres ont l>u résoudre les problèmes mathématiques le& plus ardus sans avoir comm l'algèbre.

Les grands mathématiciens de l'antiquité avaient évidemment imaginé d'abord des procédés der généralisation et ensuite des moyens d'abréger les longs raisonnements ; cependant c'était probablement par des raisonnements très longs qu'ils arrivaient à leurs solutions. Aujourd'hui, nous nous perdrions certainement dans la longueur de leurs raisonnements.

La comptabilité en partie double généralise et raccourcit le raisonnement comme l algèbre, eu réunissant sous une même forme, qui est celle d'une personne vivante, toutes sortes de faits et de rapports. Nous sommes habitués à comprendre la vie complexe des êtres qui nous entourent^ En transformant nos affaires en êtres vivants pour suivre leurs mouvements variés, nous ;u rivons à les comprendre, parce que nous avons rhabitude de comprendre la complexité de la vie.

Au cours des opérations algébriques, les calculateurs sont obligés quelquefois de faire entrer une série de résultats dans une formvile, et, pour y arriver, ils remplacent simplement par une lettre les résultats acquis par leurs calculs antérieurs. Ils ont une conception plus nette de leur formule quand ils l'ont ainsi constituée, parce qu'ils l'ont raccourcie et simplifiée. C'est la même substitution que nous opérons dans la comptabilité quand nous créons des personnes fictives pour obtenir une représentation simple des affaires comjjliquées.

Le procédé est, d'ailleurs, analogue à un autre l^rocédé dont se sont servis les anciens quand ils ont employé les noms de César ou Auguste pour désigner leurs empereurs. Au lieu de dire d'un magistrat qu'il avait la puissance tribunitienne, qu'il était censeur, qu'il réunissait, en un mot, dans sa ])ersonne uiu* foule d'attributions diverses, on a dit j)lus simjl^lement qu'il était un César ou un Auguste, c'est-à-

dire un magistrat jouissant de tous les pouvoirs que César et Auguste s'étaient attribués. C'était plus simple pour le peuple ; c'était plus sim])le aussi pour l'empereur, qui se présentait pour linsi dire en bloc et oiTrait moins de prise à la discussion.

La comptabilité en partie double est donc, comme Talgèbre, un moyen de corriger la faiblesse de notre entendement. Si notre esprit était plus puissant, nous i^ourrions nous en passer; ou n'est obligé de se servir de lunettes que parce qu'on a de mauvais yeux. L'enfant prodige, qui résout les problèmes les plus compliqués et extrait de tête des racines cinquièmes, n"a pas besoin des y)rocédés de ce genre : les solutions sont pour lui des faits, il les voit.

Le juif cambiste qui estime le profit à retirer de la transformation de la monnaie qu'il a <laiis les mains en une autre monnaie et de celle-là en une autre encore, jusqu'à ce qu'il ait fait le tour du monde où l'on monnaye et qu'il soit revenu à sa monnaie primitive, ce juif cambiste, né changeur, n'a pas besoin de calculer. Il voit le résultat comme par un sens sj)écial. Nous ne raisonnons pas quand nous voyons, entendons, sentons : nous éprouvons des sensations. Si ou pouvait saisir, sans travail de tête et sans combinaisons de l'esprit, le résultat de toutes les affaires qu'on entreprenfl, on les ferait en se passant de la comptabilité.

Les peuples jenurs fie l'antiquité avaient dos

instincts que nous avons perdus. L'instinct des affaires suppléait particulièrement chez les peuples sémitiques et supplée encore en partie chez leurs descendants à tous les procédés inventés par le génie moderne. Les Phéniciei>s faisaient sans doute de plus grandes affaires que n'en font aujourd'hui la plupart des commerçants de nos petites villes, et cependant ils ne tenaient pas leur comptabilité avec la même perfection que les petits marchands de nos villages. Ils ne connaissaient pas la partie double. La comparaison peut ne pas leur être favorable, ils n'en faisaient pas moins de bonnes affaires.

La comptabilité en partie double est certainement un des outils les plus utiles qu'on ait pu inventer, mais on peut dire qu'elle n'a autant d'utilité que parce qu'elle supplée à notre faiblesse.

Il n'est pas contradictoire d'ajouter que son emploi présente les plus graves dangers: l'habitude de raisonner avec des êtres fictifs fait trop souvent perdre le sentiment de la réalité ; il y a des commerçants qui peuvent de bonne foi se croire au-dessus de leurs affaires, parce qu'ils lisent sur la liste de leurs débiteurs le nom de beaucoup de personnages auxquels ils croient qu'ils pourront un jour redemander leur argent ; mais qu'arrivera-t-il si Tabarca, Cannelle de Malabar et les autres débiteurs sur lesquels ils comptent, sont des personnages trompeurs, si ce sont des êtres fictifs représentant une créance devenue

irrécouvrable ? Ils seront jiauvres au lieu d être riches, ils seront au-dessous de leurs affaires alors qu'ils pouvaient croire le contraire.

Ce n'est pas tout : si on peut se tromper soimême, on peut aussi tromper les autres, ce qui est pis ; et rien n'y porte davantage que de s'entourer d'êtres imaginaires dont on peut dire qu'on est le créancier. C est toujours en abusant des comptes, qui sont censés représenter quelque chose et qui ne représentent rien, que les marchands malhonnêtes induisent en erreur ceux avec lesquels ils sont en affaires et qu'ils se font attribuer un crédit auquel ils n'ont aucun droit.

Si on voulait faire une histoire complète de la comptabilité en partie double, on devrait donc faire le compte du mal en même temps que du bien qu'elle a produit. On n'aurait pas le droit de supprimer le chapitre des tromperies fiu'elle a rendues faciles, et ce chapitre serait si long qu'il n'en finirait pas.

Faut-il en conclure qu'on doit condamner la partie double comme une des erreurs de l'humanité ? Non sans doute. Car il n'y a pas d'invention dont on ne puisse dire la même chose, parce qu'il n'y en a pas dont on ne puisse abuser. Les plus ingénieuses sont même le plus souvent les plus dangereuses. Le mal qu'on peut faire avec les découvertes de la science est incalculable, comme les progrès qu'elles ont fait naître.

La comptabilité en partie double mérite qu'on

<jii di.-rc tout le bien et tout le liiaJ qu'oii a dit du crédit. Les deux se valent, car c'est le dévelop]3enient du crédit qui a rendu nécessaire la partie double. Le siècle du crédit ne pouvait être que le siècle de la comptabilité en partie double.

Mais c'est évidemment parce qu'elle est tout à la fois bonne et mauvaise, qu'elle a mis un si i^rand nombre d'années à conquérir le monde des affaires. Elle n'a été employée pendant longtemps <iue par les banquiers et les grands marchands i{ui avaient des comptoirs au loin et qui monopolisaient entre leurs mains tout le commerce < l'importation de l'Extrôme Orient. Les petits marchands locaux, les artisans, les propriétaires, les cultivateurs durent conserver leurs anciennes habitudes. Il y en a même qui les ont conservées jusqu'à nos jours.

11 faut, en outre, ajouter probablement à la liste des fidèles de l'ancien régime la plupart des juifs dont le sentiment de la réalité était blessé et qui ne s'engageaient pas volontiers sur le terrain de la fiction. Que ce soit par le peu d'empressement des juifs ou par la routine des chrétiens, la vieille et la nouvelle méthode ont certainement vécu sans se pénétrer, et pour ;Binsi dire côte à côte, pendant des siècles.

A une époque où la partie double paraissait régner sans conteste dans les grandes affaires, la partie simple subsistait cependant encore avec ses procédés primitifs, et même elle em-

ployait, pour se renforcer, tous les artifices des peuples jeunes.

Les moyens mnémoniques vont de pair avec la cQmj)tabilité en partie simi)le ; ils en sont un des caractères secondaires.

On sait en quoi consistent les moyens mnémoniqvies auxquels nous faisons allusion. Ceux des boulangers sont les plus connus ; lequel d'entre nous n'a pas vu dans nos villes, lequel ne voit pas dans nos villages des porteuses de paiji courant de maison en maison, un grand anneau de fer à la ceinture dans lequel sont enfilées de petites tablettes de bois qu'on appelle des tailles ? A chaque client correspond une tablette ; chacun d'eux a sa place marquée dans l'anneau par une taille à laquelle il est fait une encoche toutes les fois qu'on lui apjjorte son pain.

La taille et 1rs moyens mnémoniques du même genre tiennent dans la comptabilité en partie simple la i)lïice que tient le compte courant dans la comptaljilité en partie double.

Il ne faut pas croire, en effet, que la méthode toute primitive des tailles ait été restreinte aux petits marchands de pain ou de denrées de consommation courante; il y avait de très grandes maisons de commerce qui emxjloy aient les moyens mnémoniques et se servaient de planchettes au nom de chacun de leurs correspondants, p,our conserver la mémoire de leurs compt<\s.

i6 LA COMPTABILITÉ EN PARTIE DOUBLE.

C'est un usage qui date de très loin, car on a retrouvé certaines tablettes plus ou moins analogues dans les fouilles de maisons romaines, vet ces tablettes paraissent avoir constitué une comptabilité dans l'antiquité. A la fin du siècle <iernier, on pouvait rencontrer des faits semblables en France. Je ne puis pas dire que j'en aie constaté de mes yeux, je ne crois même pas que la génération qui m'a précédé ait pu le faire 4lavantage, mais j'en ai entendu parler par des personnes auxquelles leurs pères l'avaient conté oomme en ayant été témoins.

On m'a dit qu'on avait pu voir, il y a une centaine d'années, dans quelques villes du Midi -de,la^^i;ance, chez de grands marchands, une salle! au .plyîtind de laquelle étaient suspendues ^tcs IjïiguotfKîs en bois. Chacune de ces baguettes étair la représentation d'un client et portait les ^ > »^iie^\ijCÂ;^'/i^^^ ou par taille, des opérations

faiîés avec ce clien,t.

Né '^pôurrait-ofiï pas rapprocher ces baguettes et les tailles d^: boulangers des fameux quipos du Pérou ?. ;

Les' Espagr^o'ïs de Pizarre et d'Almagro ont décrit ces. qûipos ou ces cordes. Ils les ont représentés comme des fils d'environ deux pieds de long, fortement tordus et terminés par <ies sortes de franges composées de fils i^lus petits.

Us furent très surpris d'apprendre que c'était des comptes que les gouverneurs de province

LA COMPTABILlTi: KN PARTIE DOUBLE.

envoyaient à la capitale et qui constituaient les éléments de la comptabilité nationale.

Les Espagnols, en voyant les quipos pendus dans les salles d'archives du Pérou, regarxiaient ces moyens mnémoniques avec luie curiosité méprisante. Ils considéraient comme des barbares • les peuples auxquels l'écriture éi^lArrCtftîîTrs^-Ql «lui, « n plein xiv® siècle, no savi^ffent -"tenir leurs < (jmptes que par des procédés si^nfn n tins. JSt pourtant leur chef, Pizarre, ne sa^i^i ni lire ni écrire.

Nous n'en sommes plus îjiujk:;qnii)os' dù;ï*efrô.ù^^ mais nous nous sommes ^servis pendajit- bieii longtemps de moyens non moins barbares.

La comparaison avec le Pérou n'est pas tout ntière à notre honneur, piîi^rfne nous^ inventé l'écriture et que nousNmri >'n servir pour tenir nos compte^

En Angleterre, il a fallu des c pour amener le triomphe de lait^^yv(^ btlité sur l'ancienne. Il ne fa«tifc^is n ûTM (>lus de f[uarante années en poui f ater à Londres l'existence de de banque

d(; premier ordre, dont la comjnkHité n'était pas encore tenue en jDartie dou] ^

Quant aux moyens mnémonique^^^|^)<^K» eu trouver des traces plus nonibreuses et centes en Angleterre que j^artout ailleurs, et les gardiens de l'Échiquier en conservent des reli- (jues singulières.

Tous les ans, depuis le xiii^ jusqu'au milieu

du xix<^ siècle

un clerc de l'Échiquier sortait,

18 LA COMPTA lULlTÉ KN PARTIK UOUBLK.

♦i'iiii \ !(.'u\ sac (II' cuii" déposé ;iiix iiiciri \ « s.

10 i't;rs à cheval avec Gl clous et 1 couteaux, < l

11 faisait remarquer qu'il y avait ini des couteaux qui coupait mal.

Cette exhibition avait lieu du\ aiil les otUcici s ilo la Cité di' Loudres pour leur rappeler qn»', depuis Tannée 1235, ils avaient à payer chatpif année à la Couronne d'Angleterre une redcvaucr lixe en raison de la jouissance d'un lieu dit <« la Forge », dans le Strand. Ce n'était pas «lu tout le sinuilacre d'un hommai'e féodal connue U y . n a eu taid, et comme il en <ixiste peutêtre encore dans certains pays. Car ce n'était pas le ilébiteur clerc de la Cité (pii apportait au créancier clerc de rKcln<{uier les icu's, les clous vt les deux couteaux, dont un mauvais, el <|iii montrait, en coupant dr'ux baguettes, que c<'tail l)ien vrai qu'il y avait un des couteaux qui édail lK)n t I un autre qui «Hait mauvais, — détail bizarre, dont l'objet était de fixer les souvenirs : — c'était le clerc de rÉchi([uier qui faisait venir Tant l e d(»vant lui, (|ui sortait en sa présence du vieux sac de cuir toutes les vieilles relitjues, et <pii, après avoir tout sorti et tout compté, lui demandait 13 shellings pour lui avoir montr»' tout cela.

C'était donc un créancier «pii appelait paidevant lui son débiteur et qui lui mettait, on peut le dire, son doigt sur son compte courant, compte courant mnémonique tenu de manière à trai)per l'esprit du forgeron le moins comptable.

mais qui constiluiiiL aussi uu f^enre de comptabilité : la mnémonique, qui était comme le livre auxiliaire de la comptabilité en partie simple.

Ce n'est pas tout. 11 y a d'autres j^ièces moins anciennes, mais non moins curieuses, dans les archives de TÉchiquier, et ces pièces conservent la mémoire d'une comptabilité i^ar tailles dont la perfection a été poussée aussi loin que possible et est restée en usage jusqu'à la fin du siècle dernier.

Je veux parler des bons du Trésor en tablettes et en baguettes. Il y a un de ces bons qui porte la date relativement récente du 29 octobre 1739, dont un fac-similé a été donné dans un Blue Dook de 1869 et qui est comme une simple taille de boulangère. On apjielait également, d'ailleurs, ces bons des « tailles », et en voici la description :

Les tailles de l'Échiquier anglais étaient de deux sortes : les unes s'appelaient tailles de sol et les autres tailles de pro.

Les tailles de sol étaient des reçus, et on les avait ainsi appelées parce qu'elles formaient le moyen de constater le fait qu'une somme d'argent avait été payée, Solutum.

Une taille de sol était faite d'une branche de saule dont la longueur ne dépassait pas cinq pieds ; elle était grossièrement équarrie. sur les quatre faces, avec un pouce d'épaisseur dans tous les sens. Sur une des quatre faces, la somme était exprimée en coches; sur chacune des deux autres faces, les faces attenantes à celle qui avait

iilé taillée, 1 cci'i\ aiii do la taille traçait en lettres et en chiffres romains le montant de la somiue, puis il fendait la baguette en long, la divisant ainsi en deux parties qui gardaient chacune la taillade de toutes les coches. Là première moitié* constituait la taille, et était remise à la personne qui avait fait le versement de la somme à TÉchiquier : Vautre moitié constituait la contre-taille ou le talon.

Les coches étaient de dillerentes grandeurs : celles de 1 pouce 1/2 voulaient dire 10,000 livres : celles do 1 i^ouco, 100 livres ; celles de 3/8cs do pouce, 10 livres. Une demi-coche do 3/8«s do pouce voulait diie nue livre, et ainsi do suite avec décroissance du creux yiour signifier jus- «ju'à 2 sous.

Les taill«:s do pi'o étaient au contraire des moyens de payement et fonctionnaient comme aujourd hui les chèques qu'on délivre sur un banquier; on payait avec cette taille un fournisseur quelcon<[ue ou ini créancier en lui donnant le droit d'en toucher le montant chez un percepteur.

Le percepteur, pour faire honneur à la taille du pro, prélevait la somme sur l'argent qu'il avait encore en caisse et qui devait être versée plus tard à FÉchiquier. La taille qu'il retirait des mains du fournisseur était produite ensuite comme argent par lui pour faire décharger d'autant son compte avec le Trésor,

La taille de p7'o était ainsi nommée parce qu'on

la délivrait pro^ c'est-à-dire au profit d'une personne dont le nom était mentionné sur une des laces. Elle était considérée tout à la fois comme un instrument de recette et comme im instrument de dépense, parce que, d'une part, on utilisait 1<'S recettes à l'avance à un moment où elles n'étaient pas encore sorties des mains du receveur, et, d'autre part, on acquittait une dette uisqu'on la remettait en payement au ci-<''ancier qui en touchait plus tard le montant. Aussi appelait-on également ces tailles des tailles d'assignation ou des tailles d'anticipation.

La taille anglaise était un singuli<jr moyen de comptabilité ; par les coches, c'était un moyen mnémonique de se rappeler les sommes dont il s'agissait -, par la fente en long, c'était vm mode de reconnaissance, une marque qui servait au débiteur et au créancier à se reconnaître ; par les mentions sur les laces, c'était tout simplement ie récriture sur bois.

On a de la i)eine à se figurer ces deux méthodes de comptabilité, partie simple et i^artie double, subsistant côte à côte pendant un si grand noml bre d'années, car tout diffère, principe et détails, dans la partie double et dans la partie simple. Le compte sculpté en bois est la comptal)ilité t matérielle par excellence, tandis que le compte \ transformé en personnage est la comptabilité la \ plus idéale qu'on puisse imaginer. La première méthode convient aux affaires terre-à-terre où i Ion compte avec une sorte d'avarice; la seconde.

22 LA COMPTAIULITK KN PARTIE DOUBLE.

iiux îilïiiires 61evé(;s où Von oonipte avec une sorte frenthoiisiasiue. Et, on entre dans les (lélails d'appliration, quoi de plus opposé que la taill<' vl le oouq>te courant !

La I aille est un proeédé mnémonique d(^ la < (unptal)ilitéen part ie simple ; le compte courant est un procédé raisonné de la coinplabilité en

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