‹ Fior d'AlizaChapitre 20 sur 197 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cette villa n'avait pour tout édifice qu'une tour monumentale élevée k une hauteur pyramidale au-dessus des sapins les plus sylvestres et les plus sombres. La destination romanesque et pieuse de ce nK>nument extraordinaire et mystérieux ajoutait à cette vue un intérêt qui sacrait pour ainsi dire le bois et la pierre. On disait que le marquis Torregiani, très-bel homme, au visage toscan voilé par une empreinte de tristesse, y venait tous les jours.

Je le voyais souvent entrer seul dans son jardin, fermé aux curieux ; j'étais k portée de contempler ce pèlerinage d'amour et de douleur dont on chuchotait tout bas le motif. L'amour en Italie, comme on peut le voir par la Béatrice de Dante et par la Laurede Pétrarque, est le plus avoué et en mémo temps le plus sérieux des sentiments de l'homme. La femme elle-même, souvent si légère ailleurs, y est dépourvue de toute coquetterie, ce vain masque d'amour, et de toute inconstance, cette satiété du cœur qui se lasse avant la mort des attachements conçus avec réflexion. Les liaisons sont des serments tacites que la morale peut désapprouver, mais que l'usage excuse et que la fidélité justifie. Le marquis Torregiani avait conçu et cultivé dès sa jeunesse une passion de cette naturejo^/rar^i/^^^^ pour une jeune et ravissante femme de race hébraïque, mariée à un banquier ilorentin. Cette passion était réciproque etneportait aucun ombrage au mari. Le cavalier servant et l'époux, selon l'usage aussi du pays, s'entendaient pour adorer, l'un d'un culte conjugal, l'autre d'un culte de pur& assiduité,

ridole commune d'attachements différentSy mais aussi ardents Tun que Tautre. Le jeune et charmant objet de ce double culte fut enlevé dans sa première fleur à son époux et à son adorateur. Mais la mort même ne put séparer les pensées. La différence du culte interdit au marquis de Torregiani d'élever, à celle qui avait disparu de ses yeux, un monument dans le cimetière juif où il pût aller pleurer sur sa cendre. Il s'imagina, dans sa douleur, et inspiré par d'étranges imaginations, de se rapprocher au moins par le regard de la place où elle s'était évanouie de la terre. 11 bâtit cette tour assise par assise, et l'éleva jusqu'à une telle bau* teur, qu'elle dominait tous les palais et tous les clochers de la ville qui pouvaient s'interposer à la vue entre le cimetière juif et la villa Torregiani ; en sorte qu en montant au sommet de sa tour, il pût, à chaque retour du jour, contempler la place de ce campo santoyxxU où son idole avait dépouillé sa forme terrestre pour habiter l'éternelle et pure demeure dans son souvenir et dans le ciel!

Il y passait chaque jour des heures de recueillement et de larmes, dont cette plate- forme funèbre avait seule le secret. Un sonnet de Pétrarque contenait^il plus de larmes que ce marbre colossal élevé dans les cieux pour entrevoir un souvenir ?

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