CHAPITRE PREMIER
santhrope jusqu'au mépris le moins déguisé pour Tespèce humaine, paradoxal jusqu'à Tabsurde, Child Harold est partout et toujours, dans ce cinquième chant, le contraste le plus prononcé avec les idées, les opinions, les affections, les sentiments de Tauteur français ; et peut-être M. de La-
martine pourrait*il affirmer avec vérité qu'il n'y a pas dans tout ce poëme quatre vers qui soient pour lui l'expression d'un sentiment personnel. Le genre même de l'ouvrage peut rendre raison d'une pareille dissemblance : ce cinquième chant est, en effet, une continuation de l'œuvre d'un autre poète, œuvre où cet autre poêle célébrait son propre caractère et ses impressions les plus intimes ; sorte de composition où l'auteur doit, plus que tout autre, se dépouiller de lui-même et se perdre dans sa fiction. Ajoutons que ce cinquième chant était même destiné à paraître sous le nom de lord Byron, et comme la traduction d'un fragment posthume de cet illustre écrivain.
i Mais depuis quand un auteur serait-il solidaire des paroles de son héros? Quand lord Byron faisait parler Manfred, le Corsaire ou Lara ; quant il mettait dans leur bouche les imprécations les plus affreuses contre l'homme, contre les institutions sociales, contre la Divinité ; quand ils riaient de la vertu et divinisaient le crime, a-t-on jamais confondu la pensée du poëte et celle du brigand ? et un tribunal anglais s'est-il avisé de venir demander compte à rilluslre barde des opinions du corsaire ou des sentiments de Lara? Miltbn, le Dante, le Tasse, sont dans le même
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cas : toute fiction a été de tout temps permise aux poètes, et aucun siècle, aucune nation ne leur a imputé à crime un langage conforme à leur fiction.
Pictoribus atque poetis Quid libet audenti semper fuit œqua potestas
c Mais si l'usage de tous les temps et le bon sens de tous les peuples ne suffisaient pas pour établir ici cette distinction entre le poète et le héros, M. de Lamartine avait pris soin de rétablir d'avance dans la préface même de son ouvrage. » Il est inutile, dit-il, de faire remarquer que la c plupart des morceaux de ce dernier chant de Child Hac rold se trouvent uniquement dans la bouche du héros « que, d'après ses opinions connues, l'auteur français ne c pouvait faire parler contre la vraisemblance de son cac ractère. Satan, dans Milton, ne parle point comme les € anges. L'auteur et le héros ont deux langages très-oppo- «sés, etc.. t {Préface de la première édition eTHarold.)
c Ce serait en dire assez; mais on dira plus. Lors même que M. de Lamartine aurait écrit en son propre nom, et comme l'expression de ses propres impressions,
ce quMl n'a écrit que sous le nom d'HaroId ; lors même qu*il penserait de Tltalie et de ses peuples autant de mal que le supposent gratuitement ses adversaires, le fragment cité ne mériterait aucune des épithètes qu'on se plaît à lui donner. En effet, une chose qui, par sa nature, n'offense ni un individu ni une nation, n'est point une injure; jamais une vague déclamation contre les vices d'un siècle ou d'un peuple n'a offensé réellement une nation ou une époque ; et jamais ces déclamations, quelque violentes, quelque injustes qu'on les suppose, n'ont été sérieusement reprochées à leurs auteurs ; l'opinion, juste en ce point, a senti que ce qui frappait dans le vague était innocent, par là même que cela ne nuisait à personne.
c Plaçons ici une observation plus personnelle. Si le chant de Child Harold était le début d'un auteur complé* tement inconnu, si la vie et les ouvrages de M. de Lamartine étaient totalement ignorés, on comprendrait plus aisément peut-lStre l'erreur qui lui fait attribuer aujourd'hui les sentiments qu'il désavoue. Mais s'il perce dans tous ses écrits précédents un goût de prédilection pour une contrée de l'Europe, à coup sûr c'est pour l'Italie : dans vingt passages de ses ouvrages, il témoigne pour elle le plus vif enthousiasme; ib ne cesse d'y exalter cette terre du soleil, du génie et de la beauté :
Délicieux vallons, où passa tour à tour ' Tout ce qui fut grand dans le monde I
(MédiUtion VIII, !'• édit.)
d'en appeler à ses immortels souvenirs :
Oui, dans ton sein l'âme agrandie.
Croit sur tes monuments respirer ton génie I
(Méditation VIII, !'• édit.}
de célébrer sa gloire et même ses ruines : voyez le morceau intitulé RomCy dédié à la duchesse de Devonshire. Si du poète nous passons à Thomme, nous voyons que M. de Lamartine a passé en Italie, et par choix, les premières années de sa jeunesse ; qu'il y est revenu sans cesse à différentes époques, qu'il y revient encore aujourd'hui. Qu'on rabaisse son talent poétique tant qu'on voudra, il n'y attache pas lui-même plus de prix qu'il n'en mérite ; mais si on veut bien lui accorder au moins le bon sens le plus vulgaire et le plus usuel, comment supposera-t-on que si la haine qu'on lui impute était dans son cœur, que s'il avait prétendu exhaler ses propres sentiments en écrivant les imprécations d'Harold, il eût au même moment demandé & être renvoyé dans ce pays qu'il abhorrait, et qu'enfm il fût venu se jeter seul au milieu des ennemis de tout genre que la manifestation de ces sentiments aurait dû lui faire? Qui ne sent l'absurdité d'une pareille supposition, et quel homme de bonne foi, en comparant les paroles du poète et ses actions, en opposant tous les vers où il exprime sous son propre nom ses propres impressions à ceux où il exprime les sentiments présumés de son personnage, quel