CHAPITRE DEUXIÈME
Quelquefois je partais le matin avant i*ardeur du jour, et j*allais jusqu'au monastère célèbre A^Montenero, lieu de pèlerinage» chez un matelot de la Méditerranée ; je laissais mes chevaux de selle dans quelque auberge du Cap, et je me perdais, un album sous le bras, dans les bois de caroubiers et de chênes verts qui en couvraient les pentes. C'est là que j'écrivis en grande partie les Harmories poétiques et religieuses^ qui ne furent imprimées que huit ans après. Le soir, quand je remontais à cheval pour regagner ma villa de Livrourne, au soleil baissant, je trouvais quelquefois les deux grandes-duchesses assises, avec leurs enfants, dans le jardin de ma femme, et passant familièrement les heures intimes de la soirée avec nous en causant de poésie et de littérature, comme elles avaient fait avec Schiller et Gœthe, à Weymar,
Après tout un été passé ainsi dans Tintimité de ces princesses et du prince, on conçoit aisément que je ne puisse être impartial sur le sort de ces souverains, qui descendaient du trône pour s'entretenir avec un poëte, et pour méditer tout bas le bonheur des peuples qui leur étaient confiés. Cette vie cessa pour reprendre à Florence, l'hiver suivant, après leur séjour à Pise et dans leur villa impériale de Poggio Caiano^ aux environs de Florence. J'y fus sou-
vent invité plus tard et j'y dinai dans la salle magnifique
où la célèbre Vénitienne Bianca Capello^ devenue grandeduchesse par Tamour, expia par le^ poison son bonheur et
celui de son époux.
Le marquis de La Maisonfort m'avait invité à venir à LucqueSy où il voulait me présenter au duc de Lucques, fils de la reine d'Étrurie, que Napoléon avait mise sur le trône de Toscane, puis détrônée et reléguée à Lucques. La Restauration y avait rétabli son fils, en attendant le duché de Parme, après Marie-Louise, veuve de Napoléon vivant relégué à Sainte-Hélène.
La duchesse de Parme, Marie-Louise, que j'avais vue en passant à Parme, m'avait paru charmante et bien éloignée de l'affreuse image que les libéraux et les bonapartistes français avaient fait d'elle à Paris. Sa figure aussi douce qu'intelligente, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa taille souple, sa physionomie heureuse sous un voile de mélancolie paisible, plaisaient aux regards impartiaux. Le comte de Neiperg, grand-maître de sa maison et son premier ministre, qu'elle passait pour aimer en secret depuis son retour à Vienne (1814), avait vis-à-vis d'elle la déférence respectueuse qui convenait & sa situation officielle.
Après avoir dtné deux jours à sa table, dans son palais