‹ Fior d'AlizaChapitre 56 sur 197 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

De peur que les renards ou les écureuils ne leur fissent mal à terre, pendant que j'allais sarcler le maïs ou retourner les meules de foin dans le petit pré, je suspendais leur berceau sur la grosse branche basse et souple du châtaignier, et je m'en rapportais au vent pour les balancer doucement dans leur nid; n'est-ce pas ainsi que font las oiseaux? Moi, mes deux oiseaux n'avaient pas d'ailes; je ne craignais pas qu'ils s'envolassent pendant l'ouvrage. Ils se ressemblaient tellement, qu'on ne connaissait pas la petite du petit autrement qu'à la couleur de leur cheveux, quand ils me tendaient les bras pour que je leur donnasse le sein. 11 n'y avait pas six mois d'âge entre eux deux, Hieronimo étant né la même année que Fior d'Aliza avait vu le jour.

Je disais souvent à mon bean-frère Antonio : c Remarietoi donc pour donner une autre mère à ta fille ; » mais il me disait toujours non. « Je lui donnerais bien, à elle une autre mère, mais qui est-ce qui me donnerait, à moi, une autre femme?

Sa consolation était de ne jamais vouloir se consoler. Le chagrin qu'il nourrissait et les larmes qu'il ne cessait pas de répandre en pensant à sa pauvre belle femme morte, finirent par lui rétrécir le cœur et par le rendre aveugle, comme le voilà ; il ne pouvait presque plus travailler am^ zampognes; d'ailleurs, on n'en commandait guère depuis que les Français dominaient à Rome et à Lucques ; les pifferarif joueurs de musette, ne sortaient plus des Abruzzes,

as FIOR D'ALIZA.

et les Madones, aux coins des rues, n'entendaient plus de sérénades ni de litanies la nuit, aux pieds de leurs niches abandonnées. On n'entendait que la musique de cuivre des régiments, les tambours et le bruit de Texercice à feu sur ies remparts de Lucques et dans les plaines. Nous avions perdu notre gagne-pain en hiver, et mes faibles bras et les bras affaiblis du pauvre Antonio ne suffisaient qu'à peine à cultiver un peu de mais et de millet, assaisonné de lait de <;hèvre pour les petits... Qu'aurions-nous fait sans les châtaignes pour vivre, le pauvre infirme et moi ? Mais les châtaigniers nous nourrissaient tout l'hiver, les figuiers tout l'été; nous faisions sécher les châtaignes au four et nous les <^onservions saines dans leur seconde écorce; nous faisions cuire les figues au soleil, sur le toit de la cabane, et, saupou- •drées d'un peu de farine de millet que je broyais moi-même dans le mortier, sous le pilon de pierre dure, elles se con- 43ervaient, comme les voilà encore, d'un automne à l'autre. Voyez, monsieur, quel bon goût elles ont ; on dirait du sucre ou des morceaux de miel de nos trois ruches, durcis dans leur cire.

Les deux enfants, quand ils furent sevrés, grandirent bien et se fortifièrent à vue d'œîl à ce régime.

Fior d'Aliza commençait déjà à aller ramasser le bois

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