‹ Fior d'AlizaChapitre 55 sur 197 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

fils, que je portais encore à la mamelle, Antonio, ma sœur et la petite Fior d*Aliza, qui venait de naître.

Un jour, mon mari remonta de la plaine, après la moisson, dans les Maremmes de Toscane. Il avait fait bien* chaud cette année-là ; nous Tattendions tous les soirs du jour où les moissonneurs et les Zampognari rentrent dans les villages de la montagne avec leur bourse de cuir, pleine de leur salaire, à leur ceinture; un moine quêteur, qui avait passé le matin en remontant au couvent de San Stefano, nous avait dit qu'il Tavait rencontré et reconnu de loin, assis au bord d*une fontaine, sur la route de Lucques à Bel Sguardo. Cela m*avait étonnée, car ordinairement, quand il revenait au grand châtaignier, il ne s'amusait pas à s'asseoir sur la route; il était trop pressé de me revoir et d'embrasser son petit sur les lèvres de sa mère. Le soir, nous n'entendîmes pas, comme à l'ordinaire, sa zampogne à travers les lauriers de la montée ; nous n'entendîmes que le pas lent et lourd de ses souliers ferrés sur les cailloux et le souffle d'une haleine haletante.

— Serait-ce bien lui? me dis-je.

Et je m'élançai pour m'en assurer. Hélas I c'était bien lui, mais ce n'était plus lui ; il me tendit les bras, laissant tomber sa zampogne^ et il s*évanouit sur mes genoux.

Quand il fut revenu à lui :

— Couche-moi, me dit-i), je n'ai plus qu'à mourir; la fièvre de Terracine m'a tué.

Le bon air fin des collines ne fit que donner plus de force

au poison qui était entré dans ses veines avec les rayons du soleil des Maremmes. Nous l'ensevelîmes le troisième jour après son retour; il ne me resta de lui que Hyeronimo, que je nourris plus de larmes que de lait.

C'est ainsi que nous ne restâmes plus que six à la cabane : notre vieille mère, qui ne comptait plus les années de sa vie que par les pertes de son mari, de ses frères, de ses sœurs, de ses filles mariées bien loin dans la plaine; Antonio, que vous voyez déjà aveugle et ne pouvant plus sortir qu'avec son chien de la cabane, pour aller à la messe au monastère de San Stefano deux fois par an ; Hyeronimo, mon fils unique, et Fior d*Âliza, dont la mère était morte la semaine où elle était née ; c'était la chèvre blanche qui Pavait nourrie. Aussi voyez comme elle Taime et comme elle a Tair jalouse quand Fior d'Aliza caresse son nourrisson, et comme elle frotte ses cornes contre son tablier. On dirait qu'elle est jalouse de Tamour de la mère pour l'enfant, et qu'elle regarde Fior d'Aliza comme son enfant à elle-même. Pauvres bêtes, allez ! vous êtes bien de la famille. Les parentés sont dans le cœur, monsieur ; il y a bien des chrétiens qui ne s'aiment pas tant que nous nous aimons, nous, le chien, la chèvre et les moulons, sans compter le Ciuccio^ l'ftne qui broute là, devant les chardons aux fleurs bleues du ravin.

Les deux enfants, dont je devins la seule mère, puisque Fior d'Aliza n'en avait plus, furent nourris du même lait par moi et par la chèvre, et bercés dans le même berceau.

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