CHAPITRE QUATRIÈME
crainte ; car les trois quarts des fruits rapportent bien, bon ou mal an, pour eux soixante sacs de belles ch&taignes : ils auraient ruiné leur propre domaine en l'abattant.
Nous nous contentâmes donc de ce partage ; que pouvions-nous dire? Dieu est le maître d'ouvrir ou de rétrécir sa main à ses créatures I On nous laissait encore le troupeau composé de cinq brebis, de trois chèvres avec leurs chevreaux et du chien que vous voyez là sur ses trois pattes et qui a Tair d'écouter sa propre histoire dans la nôtre. Hyeronimo enfant l'avait appelé Zampogna, parce qu'il aimait la musique conune un pifferaro^ et que toutes les fois que nous voulions le faire revenir avec les chevreaux du pâturage où il gardait les moutons, nous n'avions qu'à sonner un air de musette sur la porte.
Nous avions de plus le droit de faire pâturer les cinq moutons et les trois chèvres dans tous les steppes en friche, dans les bruyères incultes et dans les bois de lauriers, pourvu que les bêtes ne touchassent ni aux mûriers, ni au champ de maïs, ni à la vigne, ni à l'herbe du pré dans le ravin de la source ; nous pouvions aussi faire un sentier à travers le pré et aller puiser de l'eau, pour nous et pour les béates, à la source sous la grotte ; mais il nous était dé-
fendu de troubler Teau du bassin en y lavant les toisons ; le beau bassin d*eau claire, où Fior d'Âliza se plaisait tant à se mirer à travers les branches de saule, ne devait plus réfléchir que les étoiles de là haut. C'était pourtant notre étoile, à nous, et la source parut devenir sombre depuis que Tenfant ne se mirait plus à côté de son cousin.
Voilà, monsieur, comme tout fut fait par la volonté des juges de Lucques. Ces hommes s'en allèrent gaiement le soir, après leur opération finie, et nous restâmes tous les cinq sans nous dire un mot, jusqu'à la nuit noire, sur le seuil de notre porte. Chacun pensait, à part soi : « Qu'allons-nous faire? > Fior d'Aliza pensait à son pré tout fleuri d'étoiles, de clochettes, de toutes sortes de fleurs dont elle ne ferait plus de couronnes pour la Madone, et dont elle ne rapporterait plus les brassées embaumées à l'étable des bètes; Antonio, à ses belles quenouilles de maïs barbues et dorées qui allaient être moissonnées par d'autres et pour d* autres que nous ; Magdalena, à ses vers à soie qui allaient mourir faute de feuilles de mûrier, et dont les cocons blancs et jaunes ne se dévideraient plus sur son rouet pendant les soirs d'hiver pour remplir de sel le bahut de bois de noyer au coin de l'&tre.