‹ Fior d'AlizaChapitre 72 sur 197 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Moi, je pensais aux sacs de châtaignes que les cueilleurs de la plaine viendraient ramasser sous mes yeux au mois de septembre, et qu'ils emporteraient à Lucques, sans sMnquiéter s'il nous en resterait pour vivre sur les cinq branches réservées aux habitants de la maison.

Je pensais aussi à celte pauvre vieille vigne qui avait coûté tant de peine à cultiver, à nos pères et à nos mères, à ces ceps reconnaissants, comme s'ils avaient des cœurs humains, qui montaient de si loin pour embrasser la porte, la fenêtre, le toit, de leurs pampres les plus lourds de grappes. Pauvres ceps ! dont les racines ne seront plus à ' nous pendant que leurs feuilles, leur ombre et leurs grappes nous serviraient encore de si bas I

Quant aux sept figuiers, ils nous restaient tous les sept comme des arbres domestiques ; on n'avait pas pu nous en déposséder, parce que leurs racines étaient sous les murs de la maison ; c'était une bonne récolte qui n'était pas à dédaigner dans les années où la fleur des châtaigniers aurait gelé sous le givre ; les figues, séchées sur le toit dans les saisons chaudes, pouvaient bien remplir quatre sacs bien tassés ; c'était quasi de quoi nous empêcher de mourir de faim, en les faisant gonfler et cuire dans le lait des chèvres.

Nous nous couchâmes sans nous parler, de peur que le son de la voix de l'un ne fît pleurer l'autre, mais nous ne dormîmes pas, bien que nous en fissions le semblant. J'entendis toute la nuit chacun de nous se retourner dans sa

couche et soupirer le plus bas quMl pouvait, pour cacher son insomnie à la famille ; jusqu'ali chien qui ne dormit pas cette nuit-là, et qui ne cessa pas de gronder ou de hurler du c£té de Lucques, comme s'il avait compris que les hommes qui étaient partis par ce sentier n'étaient pas nos amis. Ah ! les bétes, monsieur, cela en sait plus long que nous, allez; celui-là vous le fera bien voir tout à rheure.

Dès qu'il fit jour, nous sortîmes tous ensemble, y compris les bétes et le chien ; nous all&mes reconnaître de Tœil, aux beaux premiers rayons du soleil d*été rasant les montagnes, dont il semblait balayer les longues ombres et sécher la rosée, le dommage que la journée de la veille nous avait fait.

Hélas I qu'on nous en avait pris long, et qu'il nous en restait peu ! Comme Jephté^ dans la Bible, monsieur, qu'on dit qui alla se pleurer elle-même sur les collines, nous ne pûmes nous empêcher de nous pleurer nous tous : Fior d'Aliza, sur son beau pré vert et sur les bords fleuris de son bassin au bord de la grotte, dont elle aimait tant la chute de la source, gaie et triste, dans le bassin ; Hyeronimo, sur ses tiges presque mûres de mais, dont il embrassait des lèvres les plus belles quenouilles en leur disant

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