CHAPITRE QUATRIÈME
comme sœur converse, lui comme frère servant, à la porte des Carmélites de Lorette et des Gamaldules de Lacques* Ils ne devaient se rencontrer que da^ns le paradis.
Voilà ce que Ton disait dans les montagnes du père Hilario; mais lui, il n'en disait jamais un mot dans ses entretiens avec nous; on eût dit que san Francisco lui avait ôté la mémoire de ses amours ou qu'il lui avait mis le doigt du silence sur les lèvres ; il ne parlait jamais que de nous, des
anciens de la cabane qu'il avait connus, des mariages, des naissances, des morts de la famille, de Pabondance ou de la rareté des châtaignes, du prix de Thuile pour les lampes •du sanctuaire, et quelquefois des révolutions qui se passaient là-bas dans les plaines, à Florence, à Sienne, à Rome ou à Lucques.
c Mais cela ne nous regarde ni vous ni moi, disait-il toujours en finissant ses entretiens et en reprenant ses besaces sur l'épaule, son rosaire à la main; le flot des hommes ne montera pas si haut qu'où nous sommes ; il y aura toujours des neuvaines à l'autel des Gamaldules et toujours despifferari qui viendront acheter des zampognes
pour prier devant les Madones ou pour faire danser aux noces des Maremmes. Allons notre chemin au ciel et sur
ces montagnes, et que san Francisco bénisse la cabane
comme le couvent. »
Puis il se remettait en route comme un Juif-Errant, et nous
entendions son pas au bruit de ses sandales sur la roche,
longtemps après qu il avait disparu derrière les sapins.
tfâ FIOR D'ALIZA
Bien quMl ne fût pas de nos parents (au moins, nous le
croyions) , le père Hilario nous aimait par une vieille habitude. 11 s'étonna, ce jour-là, de nous trouver tout pâles et
tout en larmes. Il ne savait rien de ce qui s'était passé depuis trois mois, qu'il n'était ni monté ni descendu par le sentier desZampognari, ni des visites du capitaine des sbires, ni du procès de Nicolas del Galamayo, ni du partage du domaine revendiqué par les héritiers des Bardù ni de la revente de leurs droits au sbire, ni des poursuites de cet homme puissant pour épouser, par ruse ou par violence, la belle enfant qui l'avait, par malheur, ébloui comme un soleil levant dans les yeux d'une taupe ; ni de tous nos champs confisqués avec leurs riches promesses de récoltes, ne nous laissant que le quart des châtaignes, les cinq brebis et les chevreaux pour subsistance; ni enfin de l'abomination qu'on venait de nous faire, avec une si infernale malice, en tuant notre vigne sur notre propre mur, comme on aurait tué notre chien sur les pieds de l'aveugle pour le faire trébucher dans le précipice !