SHERBROOKE, QUE
Mon Révérend et bien cher Père ,
En m'offrant la " dédicace " du délicieux ouvrage intitulé : " FlORETTI DE SAINT ANTOINE," VOUS vie demandez de le bénir. J'ai déjà béni avec bonheur l'œuvre de votre fondation franciscaine dans mon diocèse. Ce petit volume se rattache à cette œuvre ; c'est avec plaisir que j'en accepte la " dédicace " si gracieusement offerte, et dans la joie de mon cœur, je bénis ce recueil des merveilles antoniennes, destiné à répandre davantage encore l'amour, la dévotion et le culte du grand Saint de Padoue.
D'ailleurs, vous le savez, mon Révérend Père, le bon saint Antoine n'est pas un inconnu chez nous. Quelle est la famille canadienne qui n'a pas une image, une statuette du cher Saint ?
Voilà pourquoi, je fais des vœux pour que votre
petit livre pénètre dans tous les foyers chrétiens, non seulement de mon diocèse mais du Canada tout entier. Je suis assuré qv£ partout les âmes en retireront un grand profit spirituel ; elles y apprendront l'art divin de croire, d'espérer et d'aimer : secret merveilleux que renferment ces petites pages, trop peu nombreuses, devenues pour tous, des foyers de lumière, de force et de consolation.
De tout cœur également, je bénis les âmes de bonne volonté, qui voudront, par une propagande active et dévouée, coopérer à une large et rapide diffusion de vos " Petites Fleurs de saint Antoine."
Agréez, mon Révérend et bien cher Père, l'assurance de mon sincère dévouement en Jésus et Marie Immaculée.
t Paul,
Ev. de Sherbrooke.
$ note t)e l'Huteur 3
La justice nous oblige de déclarer ici que le plus grand nombre des chapitres composant ces Fioretti sont une traduction copieusement émondée, ou mieux, une adaptation obligeante et large d'articles parus, sans nom d'auteur, dans une revue italienne vieille de vingt ans.
Afin de remédier à une absence de plusieurs exemplaires de la susdite revue et rattacher le fil chronologique des événements, nous avons dû emprunter quelques chapitres à diverses " Vie " de notre grand Thaumaturge ; nous avouons en avoir remanié le texte afin de l'adapter de notre mieux à la forme déjà imposée.
La reconnaissance nous fait en outre un devoir d'ajouter que le R. P. Hugolin a bien voulu revoir notre manuscrit et nous indiquer des corrections que nous ne nous flattons pas d'ailleurs, d'avoir faites correctement. Qu'il veuille recevoir ici notre fraternel et cordial merci.
Le Frère Gilles, s ' o. F. M.
$ Cbapitre I — où l'on raconte la *
* nai&sance et la première jeunesse %
il A
5 de Fernand. +++++++++ ^
'N la fête de l'Assomption de l'an 1195, dans un antique palais situé hors les murs de Lisbonne, de nombreux visiteurs étaient admis à présenter leurs félicitations et à offrii* leurs vœux à l'illustre châtelaine, Dona Maria, qui avait mis heureusement au monde celui qui devait être un jour le grand thaumaturge, saint Antoine de Padoue.
Héritiers d'un nom illustre dans l'altière aristocratie portugaise et possesseurs de grandes richesses, Don Martin et son épouse étaient avant tout de fidèles serviteurs de Dieu. Et parce que les très jeunes parents du nouveau-né étaient des époux selon son coeur. Dieu, qui châtie les pères et les mères dans leurs enfants comme il sait aussi les récompenser, avait béni leur union avec largesse et munificence.
Après le prem.ier baiser maternel déposé sur le front de son fils, Dona Maria le fit porter à l'église voisine du palais, vaste basilique érigée en l'honneur de la Mère de Dieu et possédant le corps de saint Vincent, martyr de Valence.
C'est là que l'enfant reçut, avec l'onction baptismale, ce nom de Fernand qu'il devait bientôt changer en celui qu'il immortalisa. C'est là encore que, conduit par sa mère, il devait plus tard être illuminé des premiers rayons de la grâce qui accompagne l'appel initial du divin Maître à la vie parfaite.
La tradition rapporte que, très jeune encore, Fernand tendait ses petits bras vers le sanctuaire de Marie et que, lorsqu'on le conduisait devant le tabernacle, l'enfant prédestiné y laissait voir une joie mystérieuse. Quoi qu'il en soit, on peut dire que, dès sa naissance, l'Eglise s'était emparée de lui comme une mère de son fils, l'entourant de soins vigilants et de saintes affections, le regardant vivre à son ombre ou mieux au sein même de sa lumière, comme une petite plante rare dans un jardin choisi.
En effet, les fenêtres du palais maternel regardant de très près la basilique, l'enfant fut pour ainsi dire comme bercé au chant des hymnes sacrées, et c'est dans une atmosphère de prières et d'encens qu'il grandit, en même temps que se développait son âme tendre et pure, imprégnée dès lors et pour jamais du plus saint mysticisme. Les beautés de l'Office divin, les harmonies de la hturgie sacrée ravissaient ce jeune cœur, enthousiaste à la fois des joies de la maison familiale et de celles de la maison de Dieu.
Aussi Messire Satan ne tarda-t-il pas à entrer
FIORETTI DE SAINT ANTOINE à
en rage contre ce prédestiné à la gloire. Dans cet enfant pieux aux regards ingénus et aux lèvres pures, le démon avait déjà entrevu l'ennemi puissant, l'athlète qui devait remporter sur lui d'insignes victoires. Dès ce moment il déclara au jeune soldat du Christ une guerre sans relâche et sans merci. N'ayant aucun empire sur cette âme angélique, l'éternel jaloux résolut de la vaincre par la terreur, afin de l'éloigner ainsi de l'ÊgUse et de la dégoûter de la prière.
Un jour donc Fernand, comme c'était sa coutume de chaque jour, était prosterné devant l'autel. Blotti et pour ainsi dire perdu dans la majesté de l'antique cathédrale comme un petit oiseau dans la forêt, et baigné dans la douce lumière qui descendait des verrières, l'enfant répandait son âme candide devant Dieu. Soudain un vent furieux mugit dans les nefs sohtaires, une trombe de vapeurs denses envahit pour les obscurcir les voûtes étoilées du sanctuaire, tandis que l'édifice entier résonnait de cris infernaux. Dans l'horreur des ténèbres Fernand aperçut, terrible et rebutant, le spectre de l'impur tentateur. L'enfant trembla. Au heu de fuir toutefois et fort de la force de son innocence, il s'arme du signe de la croix et en trace l'image à ses pieds sur le pavé du chœur. Des hurlements de douleur et de rage font frémier les voûtes et Satan, vaincu, recule et disparaît dans les ténèbres. L'enfant, pai-
sible et serein, continue alors sa prière, pendant que s'éteignaient les derniers échos des cris sataniques et que s'évaporaient les dernières ombres dont l'esprit malin s'était revêtu. Dans les silencieuses nefs les colonnes apparurent de nouveau sveltes et élégantes ; de nouveau les étoiles resplendirent sous les arceaux peints à fresque ; de nouveau les fulgurantes rosaces versèrent sur le pavé leur trésor de rubis et d'améthystes, tandis que la croix dorée de l'autel brillait plus triomphante que jamais aux yeux éblouis du saint enfant.
Escorté de ses anges invisibles Femand quitta le sanctuaire pour aller porter à la maison paternelle l'enchantement de sa grâce et de sa piété. Il ignorait qu'il avait laissé derrière lui l'indélébile trophée de sa première victoire. En effet, la foi qui transporte les montagnes et qui était la sienne, avait creusé le marbre, et voilà que les pierres parleront pour raconter dans leur immortel langage aux générations futures la victoire du petit enfant de chœur sur le géant des enfers.
Le lendemain les prêtres de Notre-Dame virent, tout surpris, cette petite croix que le doigt de l'enfant avait tracée sur le pavé du chœur, et depuis lors les peuples y accourent pour '.'énérer ce signe merveilleux qui fait toujours des vainqueurs.
t Cbapitre II — comment le jeune * % Fernand entra chez les Chanoines $.
* Régulier de Saint Augustin. + + |!
/^OMME Jésus de Nazareth notre petit héros croissait en science comme en sagesse et eu grâce devant Dieu et devant les hommes.
Il eut pour premiers maîtres les prêtres de Sainte-Marie, qui furent émerveillés de son intelligence et ravis de sa douce vertu. La singulière piété de Fernand l'avait déjà fait choisir pour enfant de chœur, et il était beau de le voir balancer l'encensoir d'or devant l'autel pendant que, dans un nuage d'encens, sa voix angéUque chantait les louanges de Notre-Dame et du Seigneur Jésus-Christ son Fils bien-auné.
C'est donc ainsi, entre la prière et l'étude, que Fernand passa sa première jeunesse. A l'âge de quinze ans il était devenu un bel adolescent orné de toutes les grâces aristocratiques de sa race, de tous les attraits de l'âme et du corps, et de toutes les vertus du cœur. Et, comme le souci de hii préparer un avenir digne de son rang commençait à préoccuper Don Martin et son épouse, Fernand résolut de leur dévoiler le secret désir de son cœur pour l'avenir de sa vie.
Dans ses oraisons et ses colloques quotidiens avec son divin Ami du tabernacle l'adolescent
avait découvert cette perle précieuse dont il est écrit que celui qui la trouve possède un trésor, et il s'était décidé à donner en échange tous ses trésors de ce monde, assuré qu'il l'achèterait encore à vil prix. Comme le jeune homme de l'Evangile Fernand avait entendu ces paroles du Sauveur ; "Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu possèdes et suis-moi, " mais plus généreux que lui, il se leva et, sans hésitations ni regrets, se mit à la suite du Maître.
Un jour la nouvelle se répandit dans Lisbonne que Fernand, ce jeune homme distingué qui était la fleur de la jeunesse portugaise, renonçait au nom de ses aïeux, au riche patrimoine de sa famille et à la brillante carrière qui s'ou\Tait devant lui, pour aller s'ensevelir à l'ombre du cloître. Tel était alors et tel est encore aujourd'hui le langage du monde, qui semble toujours ignorer que, à cette ombre bénie et salutaire, ont germé et fleuri, à travers les âges, les plus beaux talents et les plus grands génies dont s'honore l'humanité.
Aux portes mêmes de Lisbonne s'élevait alors le vaste monastère de Saint- Vin cent-de- Fora érigé par la munificense roj^ale de Alphonse I. Là vivaient un grand nombre de Chanoines réguUers de Saint Augustin qui jouissaient du plus haut prestige. Le monastère était connu de tous comme le temple des arts, le laboratoire de la science sacrée, le foyer de tout savoir. La bibliothèque, très célèbre pour ses manuscrits
rares, était visitée par nombre de savants qui venaient en consulter les textes uniques. Elle était encore le rendez-vous des copistes et des miniaturistes qui trouvaient, pour leur art, d'admirables modèles dans les initiales rutilantes d'or, de carmin et d'azur peintes en marge de missels précieux auxquels, pendant toute une vie peut-être, avait travaillé plus d'un fils de Saint Augustin.
C'est là que Fernand vint frapper et ainsi, par un de ses mystérieux desseins, la Providence, qui destinait le jeune religieux à être le héraut du Séraphin d'Assise et une colonne de son nouvel édifice, lui faisait acquérir, dans un autre cloître, la science nécessaire à sa future mission et que l'Ordre naissant de samt François à peine organisé n'était pas encore en état de lui communiquer.
Entré au monastère en 1210, le jeune moine y prépara ses armes, couvrit son front du casque de la foi et son cœur du bouclier de la sagesse. Puis, cette mystérieuse préparation achevée et la veillée d'armes du noviciat terminée, Fernand, dès lors armé de toutes pièces, est enfin, après le solennel serment des vœux de religion, sacré soldat du Christ.
Et bientôt la main du Seigneur devait ouvrir l'arène à son chevalier et le lancer au combat.
$ Cbapitre m — où notre courtois 5
* lecteur apprendra comment Fer- *
* nand connut les Frères Mineurs. *
■"Tj^ANS son monastère de Lisbonne Fernand se li\Tait avec délices à l'étude de la théologie, de la philosophie et de l'écriture sainte, comblant par ses succès les espérances des maîtres dont il était l'orgueil. En voyant se lever cette étoile à leur horizon les Chanoines Réguliers se réjouissaient pour la gloire qui en reviendrait à Dieu et aussi pour la splendeur qui, se reflétant sur eux, embellirait de lumières nouvelles l'antique blason déjà si brillant de leur saint Institut.
Pendant quelques années, par sa piété et son travail, Fernand fit l'admiration de ses frères. Déjà sa renommée naissante avait franchi les murs du cloître et s'était répandue au loin. Parents et amis, curieux et admirateurs venaient tour à tour visiter Fernand qui, tout en les recevant avec la plus grande courtoisie, gémissait dans le fond de son cœur d'être arraché à la paix délicieuse de sa cellule. Dans son ardent désir de la vie parfaite il avait soif de solitude et de silence, aspirant sans cesse à l'entier détachement et au complet oubli de soi. C'est poussé par ce vif désir qu'il demanda et obtint de ses supérieurs la permission de se
retirer dans l'abbaye plus solitaire de Sainte- Croix de Coïmbre. Il y demeura neuf ans, se livrant avec bonheur et sans négliger les devoirs de sa charge d'hospitaUer, à l'étude et à la contemplation, montant un degré de plus chaque jour dans cette échelle mystérieuse qui de la terre s'élève au ciel.
Néanmoins les désirs de son cœur n'étaient pas encore satisfaits, car le jeune moine rêvait d'un idéal de vie monastique plus élevé encore. Ce désir connu de Dieu seul l'occupait constamment. Le Seigneur ne devait pas tarder à exaucer son fidèle serviteur.
Un soir, cinq pauvres mendiants frappèrent à la porte du monastère de Coïmbre et demandèrent l'hospitalité ; elle leur fut accordée comme s'ils eussent été des messagers célestes. C'était des moines singuhers qui venaient d'ItaUe et devaient s'embarquer au port voisin pour aller prêcher en pays infidèle le Nom béni du Sauveur Jésus-Christ. Vêtus d'une rude tunique serrée aux flancs par une corde, ils voyageaient pieds nus. Ils ne possédaient rien, pas même le bâton traditionnel du pèlerin. Cependant ils paraissaient cacher en eux vm tel trésor d'aUégresse que la joie débordait de leur cœur, et si doux était leur sourire qu'il ressemblait à celui des anges. A leur vue le cœur de Fernand battit plus fort; déjà il croyait se voir revêtu lui-même de leur pauvre sac de bure.
Après les Complies les Chanoines se rendirent
auprès des Frères Mineurs pour leur demander le secret d'une vie à la fois si austère et si joyeuse. L'un des frères se levant raconta dans son harmonieux langage que, sous le beau ciel d'Italie, " sur une côte fertile accrochée aux flancs d'une haute montagne, avait paru un soleil " dont la clarté et la chaleur réjouissaient toute l'Église de Dieu. Il dit comment François d'Assise (c'était son nom) avait dit à vingt-quatre ans un solennel adieu au monde pour épouser d'amour Madame Pauvreté et comment, afin d'accomplir la parole de l'Evangile : " ne portez ni sac ni argent ni deux vêtements ni chaussures ni bâton, " il s'était dépouillé de tous ses biens et s'était fait prédicateur errant de la pénitence, de l'amour et de la joie. Il dit encore comment sa profonde humilité et son insigne sainteté étaient merveilleuses. Puis, le frère raconta avec quelle affluence des hommes de tous pays, de toutes conditions, venaient s'enrôler sous l'étendard de ce gonfalonier du Christ et former ainsi une sainte milice dans la forteresse de l'Eglise de Dieu. Le Seigneur avait béni cette infime semence et déjà il y avait plus de mille de ces chevaliers de la table ronde ne possédant rien ni en particulier ni en commun, pauvres comme les oiseaux de l'air et, comme eux aussi, libres et joyeux pour chanter tout le jour les louanges de leur Créateur.
Peu satisfait de ne prêcher que par le seul exemple, François était parti comme un conque-
rant, armé de sa tendresse pour les âmes et fort de l'amour qu'il voulait allumer dans le monde. Tour à tour les contrées radieuses de la France, celles plus enchanteresses encore de l'Italie, les côtes barbares du Nil, les sables ardents du Maroc, les chemins brûlants de l'Espagne et les rives du Jourdain l'avaient vu passer, la croix en mains, chantant des hymnes au "soleil son frère " et appelant la mort " sa sœur," glorieux d'annoncer à tous ceux qu'il rencontrait que lui et ses frères étaient les hérauts du Grand Roi. A sa parole enflammée les peuples accouraient en foule pour voir ce petit pauvre dont on racontait tant de merveilles et que les fils de Mahomet eux-mêmes comblaient d'honneurs et de bénédictions.
Frère Bérard dit ensuite la radieuse histoire de Claire, la jeune comtesse de'Scefi. Dans la fleur de sa jeunesse et suivie bientôt par sa sœurette Agnès, elle avait fui un soir, au temps de Pâques fleuries, le castel de son noble père. Hors les murs de la ville, dans la plaine, sur le seuil de Sainte-Marie-aux-Anges, François entouré de ses frères chantant des laudes sacrées et portant des torches, avait reçu cette clarté lumineuse qui lui venait des ténèbres du siècle. En échange des boucles d'or de ses cheveux qui jonchèrent les degrés de l'autel où ses somptueux habits de brocart et sa ceinture de perles avaient été re jetés, le séraphique Législateur lui avait donné, avec la bure franciscaine et sa
corde symbolique, le voile des épouses du Christ. Et le frère ajouta que, dans l'antique chapelle de Saint-Damien réparée jadis par François, le crucifix miraculeux de l'abside voyait croître chaque jour le nombre des vierges autour de la jeune abbesse en même temps que, du cloître austère des Pau\Tes Dames Incluses, un parfum lilial de vertus s'épandait sur l'Ombire et embaumait toutes les âmes.
Le religieux raconta encore comment la nature même obéissait à sa voix, comment les anges escortaient ses pas, et comment les saints de Dieu conversaient familièrement avec lui. Et, chose plus merveilleuse encore, le frère ajoutait que l'armée de ses disciples était prête à dresser avec lui en tous lieux, au prix même de leur sang, le signe rédempteur de la Croix.
Il disait. . .et Fernand, silencieux, caché dans le blanc cortège des Chanoines émerveillés, sentait surgir dans son cœur l'impétueux désir de suivre les traces de ce séraphin de la terre qui se nommait François d'Assise.
Le lendemain, les cinq pauvres frères quittèrent de bon matin l'asile hospitaUer de Sainte- Croix et reprirent leur voyage, recueillis, humbles et joyeux, sans se douter qu'ils avaient gagné à leur Père le plus illustre de ses fils.
t Cbapitre IV — Du glorieux évè- |
* nement qui décida Ferniind à de- ^ U venir un fils de saint François. *
*^w3^ A J^ C)C>^^ ^^1^ ^OJû il)^ ^ *l^«^ 1^ îiS& ^ C^w J|^
"^"Ieu de jours après, Frère Bérard et ses ' compagnons s'embarquèrent pour Oporto, d'où un vent propice les conduisit heureusement sur les côtes africaines. Dans ces lieux flottait partout l'étandard marqué du croissant de Mahomet, auquel les apôtres ardents de zèle tentèrent de substituer la Croix du Sauveur. Mais Dieu sembla se contenter de leur désir en permettant qu'ils fussent emprisonnés et mis à mort par ces infidèles.
Les cinq Frères Mineurs allèrent joyeux et contents au martyre comme à un festin, chantant des hymnes de reconnaissance pour remercier Dieu de l'honneur fait à leur Ordre, qui recevait ainsi son baptême de sang. Les quelques disciples qu'ils avaient gagnés à la foi chrétienne recueillirent avec piété les dépouilles des martyrs et transmirent à François le récit de la glorieuse mort de ses fils. A cette nouvelle le père séraphique, enivi-é de joie, bénit le Seigneur auquel il avait plu de transplanter dans son céleste jardin ces fleurs qui étaient siennes, ces cinq fleurs empourprées du Sang de l'Agneau. Et comme le Patriarche des pauvres avait désiré que ces corps broyés pour l'amour du Christ
14 nORETTI DE SAINT ANTOINE
fussent conservés à la vénération de leurs frères, les cinq pèlerins revinrent le printemps suivant redemander l'hospitalité au même monastère de Sainte-Croix de Coïnibre.
A l'aube d'un jour d'avril l'antique abbaye se mit en fête et se para comme une reine de ses plus riches ornements. L'autel brilla d'ors et d'émaux, le pavé disparut sous les tapis précieux. Les Chanoines de Saint Augustin, vêtus de blanc comme un chœur d'anges, défilèrent deux à deux, la croix à leur tête et en chantant des psaumes, pour aller au-devant de leurs hôtes de l'année précédente.
Il y avait peu de temps à vrai dire que les martyrs étaient passés comme des mendiants inconnus de tous, et voici qu'ils revenaient accompagnés d'une grande multitude de peuple. Les évêques de Tolède et de Braga, tous les prélats de la sainte Eglise et les hauts barons de la couronne, les plus saints et les plus illustres personnages, tous accouraient en hâte pour escorter ce convoi plus triomphal que funèbre. Les petits enfants semaient des fleurs sur son passage pendant qu'un long cortège de jeunes filles, voilées de blanc et couronnées de roses, le précédait, l'entourait, le suivait. Enfin apparurent les saints corps enfermés dans de riches cassettes revêtues de pourpre et portées sur les épaules de leurs frères déchaux, qui n'avaient pas voulu céder à d'autres l'honneur de porter le précieux fardeau.
Après avoir franchi l'enceinte du monastère, le cortège passa dans les antiques cloîtres, pénétra dans le temple, traversa la nef et parvint dans le sanctuaire brillant de lumières. Il paraissait avoir laissé bien loin les rives terrestres et être arrivé au port de l'éternelle félicité.
Dans toutes leurs magnificences les cérémonies sacrées se déroulèrent avec cette lenteur digne qui est un des éléments de leur majesté pendant que de sa voix sonore Fernand chantait au chœur les antiennes triomphales en l'honneur des martjTS. Enfin, au son des trompettes et sous le claquement des bannières que la brise vespérale agitait au-dessus des têtes, le splendide cortège se mit de nouveau en marche et, dans une apothéose inouïe, les cinq Frères Mineurs reprirent le chemin caillouteux que, humbles et joyeux, ils avaient peu auparavant foulé de leurs pieds nus.
Pendant que l'abbaye se recueillait et s'abandonnait au souvenir glorieux de ce jour mémorarable, retiré dans sa cellule Fernand priait et pleurait aux pieds de Jésus crucifié. Il ressentait une sainte envie, non du splendide triomphe des franciscaines Adctimes, mais du privilège de leur pauvreté courormée et empourprée par le sang du martyre. Qui donc lui dévoilerait la volonté du Seigneur ? Jusques à quand son âme devra-t-elle se consumer ainsi dans de stériles aspirations vers ce sublime idéal de la perfection religieuse et chrétienne ? . . .
Soudain des pas retentissent dans le cloître voisin et, poussée par une main invisible, la porte de la cellule s'ouvre. Un religieux entre. Il est vêtu d'une tunique grise, une corde lui sert de ceinture, et ses pieds sont nus. Tout en resplendissant d'une beauté surhumaine, le visage du moine inconnu est émacié par la souffrance. Fernand reconnaît aussitôt celui que les Frères Mineurs lui ont peint : c'est bien le christ de l'Ombrie.
François (car c'était bien lui) ne dit qu'une parole au jeune chanoine : " mon fils ", à laquelle Fernand frappé de surprise et transporté de joie, répondit : " mon père ". Ce fut tout et c'était assez. A l'instant la vision disparut. RempU de lumière et de force, Fernand se leva aussitôt, fermement résolu à s'enrôler sans délai sous l'étendard du Pauvre d'Assise.
t Cbapltre V Comment le jeune ^
* Chanoine quitta son ebbaye et * ^ prit, avec le nom d'AîUoine, l'ha- *
* bit des Frères Mineurs. + + + + *
"^jX GENOUiLLÉ le lendemain aux pieds du Père Prieur, Fernand lui manifesta à travers ses larmes sa ferme résolution de suivre la voie séraphique.
Maître consommé dans la science des âmes, le Père Prieur de Sainte-Croix lisait depuis longtemps dans celle de son fils spirituel. Luimême du reste, s'il l'eût pu, l'aurait précédé dans le chemin du sacrifice et de la pénitence. Mais il appartenait à son troupeau et, pendant plusieurs années encore, il devait guider les agneaux du Seigneur dans les gras pâturages de son monastère. Quoique blessé au plus intime de son amour et de son orgueil paternels en apprenant qu'il devait perdre la plus belle perle de son trésor, c'est d'une main bénissante cependant qu'il devait ouvrir au fils de son âme la porte de l'abbaye de Coïmbre.
Dérogeant à leurs coutumes les Frères Mineurs de Mont Olivarès s'étaient rendus au monastère de Sainte-Croix pour imposer l'habit de leur Ordre au nouveau postulant. C'est donc en présence des deux communautés réunies que Don Fernand déposa le blanc vête-
ment des Chanoines Réguliers de Saint Augustin et reçut avec allégresse les livrées franciscaines. Il voulut changer jusqu'à son nom et prit celui d'Antoine. Puis parmi les pleurs et les regrets, le jeune franciscain reçut les adieux de ses confrères. " Allez, Frère, lui dit l'un d'eux profondément attendri, en nous quittant peut-être de viendrez- vous un saint." A quoi le jeune religieux répondit : " Quand vous l'apprendrez vous serez certainement le premier à en bénir le Seigneur. " Cette parole était une prophétie. Douze ans après, les Chanoines réunis au pied de la chaire abbatiale, entendirent tout émus la lecture du Bref pontifical qui plaçait leur ancien confrère Don Fernand, devenu Frère Antoine des Mineurs, au catalogue des saints. Les pierres de la basilique elles-mêmes et les grands cloîtres durent alors tressaillir d'allégresse, au souvenir de cette fleur du paradis qui était éclose à leur ombre et dont le suave parfum continuait encore de les embaumer.
Entouré de ses nouveaux Pères et Frères spirituels Frère Antoine s'achemina vers l'ermitage des Mineurs, accroché aux flancs de la montagne et caché dans l'ombre argentée des oliviers qui lui ont donné son nom de Monte Ohvarès.
A l'abbaye de Sainte-Croix Frère Antoine avait passé des années pleines d'enchantement. Et voilà qu'il quitte maintenant ce séjour
agréable, et avec lui les amis de son adolescence et ses maîtres vertueux et savants. Et pendant que dans le lointain, derrière lui, s'eiïaçait la silhouette majestueuse du riche monastère, devant lui, à chaque pas, apparaissait plus délabré l'ermitage franciscain, pareil, là-haut, à quelque nid d'oiseaux voyageurs en route pour une patrie meilleure. C'est là qu'il devra désormais vivre, pour ainsi dire à mi-chemin entre la terre et le ciel, oublié de tous et connu de Dieu seul.
En bas dans la plaine c'était la science féconde, la vie commode, la renommée assurée, et le chemin fleuri pour traverser la vie. Là-haut, sur le rocher abrupt, ce sera la pauvreté et la pénitence, sentiers épineux où Frère Antoine s'engagera généreusement et par lesquels il parviendra aux âpres cîmes de l'immolation la plus complète.
Ainsi donc, pendant que les étoiles naissaient ime à une dans le firmament obscurci, par amour pour le Christ Frère Antoine entra dans la soHtude.
* Cbapitre VI Du couvent de %
* Monte Olivarès où l'on verra *
S Frère Antoine vivre sa nouvelîe S
A^ vie. ++ + + + + + + + + + ^^, 2
"ijt RÈRE Antoine arriva enfin à l'endroit solitaire où s'étaient établis les fils de saint François, abri misérable formé de planches mal jointes et divisé en cellules groupées autour d'une modeste églisette. Le jeune novice y pénétra le cœur débordant d'une joie surhumaine, remerciant Dieu de toute son âme pour l'avoir, dans sa grande miséricorde, transplanté dans ce jardin fermé.
Tous ses désirs et ses rêves d'une vie austère étaient donc enfin réalisés. L'ermitage de Saint- Antoine d'OUvarès était vraiment le royaume chéri de Madame Pauvreté qui y régnait en souveraine. Les rehgieux y vivaient au jour le jour et dans l'absolue privation de toute commodité. Quelques planches leur servaient de lit, quelques grossiers escabeaux de sièges, un sceau de fontaine, des écuelles de terre noire de plats et d'assiettes. C'était toutes leurs richesses. Les herbes du potager, les fruits des arbres sauvages, le lait des chèvres de la montagne formait leur nourriture quotidienne. Mais de tous les cœurs la charité débordait, sur tous les visages la joie et la paix resplendissaient. Dans ce site enchan-
teur la nature même paraissait sourire et chanter, car toutes les créatures de Dieu et les frères euxmêmes n'avaient qu'une seule voix pour louer le Seigneur, et d'harmonieux concerts s'élevaient sans interruption de cette solitude vers le trône du Tout-Puissant.
Comme l'avait demandé le Père séraphique, un petit parterre de fleurs se trouvait à l'entrée du couvent, et les plus humbles comme les plus belles y croissaient, de manière à transformer l'hmnble séjour en un palais fleuri habité par notre frère le Printemps.
Le lendemain de l'arrivée de Frère Antoine les religieux de Monte Olivarès firent une grande fête pour célébrer les noces du riche seigneur et du jeune chanoine avec Madame Pauvreté. A ces noces mystiques assistèrent des myriades d'esprits célestes, qui virent Antoine renouveler avec bonheur les vœux de parfaite obéissance, de sublime pauvreté et d'immaculée chasteté, que Don Fernand avait déjà prononcés. Et la joie était grande, sur la terre comme dans les cieux.
Dès ce moment le jeune novice vola plus qu'il ne courut dans les sentiers de la perfection franciscaine. Chaque jour il vaquait aux plus humbles offices de la maison, servait ses frères avec bonheur, et exerçait ses mains délicates aux plus rudes travaux. Il n'était pas venu chercher autre chose dans cette solitude austère que l'austère Croix du Sauveur. Or, à ceux
qui demandent sincèrement à la Croix la lumière et la force, le Ciel donne le courage qui multiplie les forces, et inonde de clartés leurs voies les plus obscures. Frère Aiitoine prit donc cette rude Croix, la pressa amoureusement sur son cœur et, comme les apôtres, ne cherchant plus d'autre héritage, il se jeta, dépouillé de tout, entre les bras de Jésus crucifié dont le Nom soit béni dans tous les siècles des siècles.
t CbapltrC vil — comment Frère ^
^ Antoine partit pour le Maroc et É
^ fat rejeté par la tempête sur la 1
U terre d'Italie. + + + + + + + + + *
""^ANS le solitaire asile de Monte Olivarès, les mois d'épreuve que Frère Antoine devait subir passèrent pour lui en de continuels ravissements. A mesure que croissait sa ferveur s'augmentait aussi dans son cœur le désir de donner sa vie pour son di\an Maître. Ce désir, qui avait été le germe de sa vocation franciscaine, se transforma bientôt en prières à Dieu et en instances auprès de ses supérieurs, jusqu'à ce que, exaucé par le Ciel et par la terre, il obtint de partir pour le Maroc sur les traces des cinq protomartjTS de l'Ordre de saint François.
Caché aux yeux du monde, d'abord sous le nom de Don Femand, maintenant sous celui d'Antoine, le jeune religieux n'en était pas moins connu de tous pour le fils de Don Martin de Lisbonne. En s'éloignant de sa \'ille natale le jeune et prudent chanoine avait voulu fuir le dangereux péril de vivre dans le cloître la vie mondaine du siècle qu'il avait laissée. C'est dans l'espoir d'y demeurer inconnu et d'y être plus méprisé qu'il avait abandonné Coïmbre pour Monte Olivarès. Ici enfin, à l'exemple
24 FIORETTl DE SAINT ANTOINE
des martyrs franciscains, il va abandonner le seul bien qui lui reste encore au monde : le ciel toujours aimé de la patrie.
Frère Antoine s'embarqua donc joyeusement comme ses glorieux prédécesseurs. Comme eux il arriva à Ceuta où il annonça la Bonne Nouvelle aux disciples de Mahomet. Mais cette fois encore Dieu permit que cet essai d'évangélisation fut infructueux. Ainsi en parut-il du moins. Après quelques semaines de laborieuses prédications le bon soldat du Christ tomba sur le champ de bataille, non glorieusement comme ses frères, mais terrassé par un ennemi moins noble que le cimeterre musulman : la maladie. Frère Antoine avait contracté ces terribles fièvres du pays qui, suçant le sang de ses veines, le jetèrent sur un lit de douleurs. Elles l'immobilisèrent en apparence, mais en réalité permirent à son âme de se purifier toujours plus au creuset de la souiïrance.
Après quelques mois d'inaction forcée, les supérieurs de l'Ordre crurent devoir rappeler l'apôtre convalescent sur vme terre plus hospitalière. La vertu d'obéissance avait toujours été sa fidèle compagne, escortant tous ses pas, de Lisbonne à Coïmbre, de Sainte-Croix à Monte Olivarès et de là au Maroc. Joyeux malgré son échec, Frère Antoine remonta sur la caravelle et vit bientôt disparaître à ses regards cette côte barbare qu'il avait rêvé de conquérir au roi Jésus-Christ.
La brise parut d'abord favorable aux voyageurs et le navire vogua heureusement vers la péninsule. Tout à coup le vent changea et une terrible tempête bouleversa les eaux de la mer qui devint furieuse. Jaloux de la sainteté du jeune franciscain comme il l'avait été de celle de l'enfant de chœur de Lisborme, Satan dirigeait contre lui toute la colère de ses légions infernales. Ces esprits de malice et de vengeance soulevèrent les quatre vents de l'horizon, précipitant le navire au sein des nues, d'où l'effort des vagues le rejetait jusqu'au plus profond des abîmes. Vingt fois la caravelle sembla être engloutie et vingt fois elle reparut victorieuse. Et lorsqu'enfin la terre apparut aux yeux des voyageurs, les célestes troupes qui les avaient défendus contre les fureurs de l'Océan durent retourner en paradis, car, faisant eau de toutes parts, la caravelle alla, démâtée et rompue, frapper les rochers de la côte pour s'y échouer sans espoir.
Au cours de ces heures terribles, toujours calme au miheu de l'épouvante générale, Frère Antoine multipliait ses efforts pour relever le courage des marins et assurer, dans la mesure de ses forces, le salut de l'équipage, ne quittant la manœuvre que pour se mettre en prières.
Au moment tragique où le navire sombra, l'apôtre regarda d'un œil serein la mort qui, s'avançant sur les eaux, planait au-dessus de
sa vie qu'elle semblait vouloir conduire au port de l'éternité.
Les flots respectueux recueillirent son corps et le portèrent sur la terre d'Italie, cette seconde patrie, qu'il devait remplir sous peu de l'éclat de son nom et de la renommée de ses miracles.
t Cbapttre VIII — où ron pourra 4
^ admirer de quelle gracieuse ma- f
^ nière Frère Antoine reconnut %
^ l'hospitalité de ses frères de |!
"^ Messine. + + + + + + + + + + + ^
^ll" ES pêcheurs de la côte où le navire avait sombré recueillirent le naufragé, le ranimèrent et lui offrirent pour abri le toit de leur pauvre cabane. C'est avec une très grande joie que Frère Antoine se \dt accueillir sur cette terre étrangère par les sujets de Madame Pauvreté, et c'est avec une profonde humilité doublée de reconnaissance qu'il reçut les soins qu'exigeait son état. Il apprit de ces pêcheurs que la Providence l'avait conduit en Sicile et que, non loin de là, à la porte même de l'antique Messine, il trouverait un petit couvent tout récemment bâti, où quelques Frères Mineurs vivaient en grande réputation de sainteté.
Après avoir remercié les hôtes dont il avait reçu un si généreux accueO, Frère Antoine se dirigea vers le couvent de Messine qui, comme celui d'Olivarès et ceux de tout l'Ordre franciscain, était un oasis de paix. I^e naufragé fut reçu comme un frère très aimé et entouré des soins les plus affectueux qui rétablirent sa santé.
L'hiver avait passé. Le printemps verdissait
les chaumes et faisait craquer les bourgeons aux branches des haies lorsque parvint au couvent un messager porteur d'une grande nouvelle. Le Père François d'Assise invitait tous ses frères à se réunir autour de lui pour un Chapitre général, le premier de l'Ordre naissant. Déjà des contrées lointaines : des campagnes de la France, des forêts de la Germanie, des côtes azurées de l'Adriatique, des brumes de la Grande Bretagne, l'armée de ses fils s'était ébranlée pour se diriger vers la plaine d'Assise.
A cette annonce Frère Antome exulta de joie dans la pensée qu'il aurait enfin le bonheur de voir le Père saint qu'il avait déjà vu dans l'inoubliable vision de Coïmbre, alors qu'il avait entendu de sa bouche des paroles de vie éternelle. Docile à cet appel Frère Antoine se prépara à quitter ses frères. Mais avant de partir il chercha quelle preuve, toute minime serait-elle, il pourrait donner au couvent de sa reconnaissance pour les soins qu'il y avait reçus. Hélas ! il était si pauvre lui-même, n'ayant rien autre chose au monde que son amour pour eux et sa prière I . . .
Le couvent de Messine, situé au sommet d'un mont escarpé, était absolument privé d'eau, de verdure et d'ombre. Chaque jour Frère Antoine avait vu les religieux chargés de sceaux faire un long trajet par des sentiers abrupts et sous les ardeurs du soleil pour pourvoir la communauté de l'eau nécessaire à ses besoins. Frère
Antoine s'en plaignit amoureusement au Seigneur. Sa prière terminée, conune Moïse sur le mont Horeb, il toucha le rocher duquel jaiUit une source abondante et pure dont les eaux se mirent à serpenter dans le modeste jardinet. Près de cette fontaine il planta un rameau d'oranger qui crut aussitôt, se couvrit de fleurs et donna dans la suite en grande quantité des fruits d'or des plus savoureux.
L'arbre et la fontaine sept fois séculaires existent encore de nos jours. Une multitude de pèlerins et aussi de fils de saint François viennent s'abreuver à cette eau miraculeuse et se reposer à l'ombre de cet arbre, où ils goûtent une paix qui fait de ce lambeau de terre messinienne un coin du paradis.
S Cbapttre IX comment Frère J
* Antoine se rendit à Assise et *
^ assista au Cliapitre Général de ^
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/Chargé des bénédictions de ses frères de Messine, Frère Antoine avait pris le chemin qui devait le conduire vers son Père. Il marchait sur les rives enchanteresses de la mer, à l'ombre des oliviers et des orangers fleuris, par les monts et les vallées, mendiant son pain et chantant l'amour de son divin Maître. La Providence, qui nourrit les oiseaux des airs et revêt les Us des champs d'un tissu si splendide que Salomon dans toute sa gloire n'en eut jamais d'aussi magnifique, veillait sur lui et pourvoyait avec générosité à tous ses besoins.
C'est ainsi que d'étape en étape Frère Antoine arriva à Assise, où s'ouvi'it à la chapelle de la Portioncule, le 31 mai 1221, le premier Chapitre général de l'Ordre des Frères Minem-s.
L'année précédente saint François avait renoncé à son office de Ministre général, mais la mort de Frère Pierre de Catane, son successeur, arrivée le 10 mars précédent, l'avait forcé de reprendre le gouvernement de son Ordre. Ce Chapitre élut donc pour remplacer le fondateur Frère Elie de Cortone avec le titre de Vicaire général.
Présidée par le Cardinal protecteur, l'assemblée était des plus imposantes. Toutes ces figures de moines embellies par je ne sais quelle beauté séraphique ravirent d'admiration le jeune portugais. L'esprit apostolique de ces religieux le frappa plus encore lorsque saint François, proposant la mission de l'Allemagne, plus de quatre-vingt se levèrent quoique, dans leur pensée, ils fussent assurés d'aller au martyre. Quant à saint François lui-même, Frère Antoine ne pouvait détacher ses regards de ce visage émacié qu'animaient de beaux yeux expressifs reflétant à Ta fois l'humilité, le zèle et l'amour. Cette contemplation lointaine fut le seul rapport qu'eut avec son Père celui qui allait être le plus grand thaumaturge de son Ordre.
Saint François, que le Seigneur avait si largement doué du discernement des esprits, saint François qui, sans l'avoir vu, avait salué en saint Dominique un frère d'armes, ne connut pas ce fils aux regards limpides, à la physionomie attrayante, aux manières distinguées, qui devait illustrer son Ordre nouveau et l'Eglise de Dieu toute entière.
S Cbapttre X - où il sera permis %
* à notre courtois lecteur de voir *
%. comment Dieu révéla l'éloquen- ^
^ ce de Frère Antoine. + + + + + ^
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'^TV VANT de quitter l'ombre du sanctuaire de Notre-Dame-des-Anges, la Reine des Apôtres, les pacifiques conquérants franciscains s'étaient divisé la terre ; à chacun d'eux une province et une famille religieuse avaient été assignées. Seul, Frère Antoine, inconnu de tous, ne reçut aucime destination. Presque tous les frères s'étaient déjà mis en route quand le Père Gratien, ministre de la Province de Bologne, l'aperçut. Ravi de son humilité et ému de l'oubli et de l'indifférence que les autres avaient eus pour lui, le Père provincial s'approcha du jeune Portugais et lui dit :
— Etes-vous prêtre ?
— Oui, Père, je le suis, répondit Frère Antoine.
— Voulez- vous venir avec moi ?
— J'irai partout où Dieu voudra.
— Alors, venez.
Et Frère Antoine le suivit.
Après deux jours de voyage le Provincial et son compagnon arrivèrent au pauvre couvent de Montepaolo, près Forli, petite rmitage adossé aux flancs de rochers sur lesquels les aigles font leurs nids. Dans cette communauté où il arri-
Dision ^e la XI. S Dierae à ^Toulouse
nORETTI DE SAINT ANTOINE 33
vait comme étranger, Frère Antoine résolut de se dépouiller davantage encore de lui-même en se faisant humble et vil, ignorant et maladroit, exerçant avec délices les offices les plus bas. Mais le Seigneur avait décrété d'allumer ce candélabre et de le placer à la vue de tous dans la maison de son Père.
Parmi les frères du couvent de Montepaolo il y en avait quelques-uns qui se préparaient au sacerdoce. L'ordination devait avoir lieu à Forli, où résidait l'évêque, et le Père Gratien, invité à y assister, prit Frère Antoine pour compagnon.
La cérémonie, à laquelle prirent part une multitude de personnages civils et religieux, fut grandiose. La basilique, toute grande qu'elle était, ne put contenir les foules qui se présentèrent. Tous les prélat des environs, tous les seigneurs et les ecclésiastiques de la contrée, les fils de saint Dominique, ceux de saint Benoît, d'autres encore étaient présents.
Or, à la dernière heure Dieu permit que le prédicateur vint à manquer. SoUicités l'un après l'autre, tous les savants et illustres personnages renoncèrent au périlleux honneur d'improviser im discours. Prié par l'évêque de Forli, le Père Gratien lui-même s'était humblement récusé pour lui et pour les siens lorsque tout à coup, poussé par une inspiration divine, il se tourna vers Frère Antoine en lui disant : " Mon fils, en vertu de la sainte obéissance
je VOUS commande de prêcher la parole de Dieu à cette assistance. "
Bien qu'oppressé sous le poids d'une crainte bien naturelle et d'une humilité toute surnaturelle, Frère Antoine se leva docilement au milieu du murmure d'étonnement qui s'élevait de l'auditoire surpris et, s'avançant, les yeux modestement baissés, il monta lentement les degrés de la chaire.
La psalmodie se tut, la musique cessa. Dans le silence solennel la voix de Frère Antoine s'éleva forte et douce, avec cet accent étranger qui était l'une des grâces de sa diction. Dès qu'il eut prononcé le texte de son discours des sourires sceptiques coururent sur les lèvres de certains doctes et savants, car le sujet à développer demandait une élévation de pensée et une profondeur de science que la jeunesse du prédicateur ne permettait pas d'espérer en lui. Mais, après que l'orateur eut exposé le plan de son discours et invoqué la Vierge Marie, reine des prêtres, les sourires se figèrent sur les lèvres dédaigneuses et l'étonnement se peignit sur tous les visages. Frère Antoine joignait à la connaissance merveilleuse de la Bible le don d'une mémoire prodigieuse servie par une faciUté inouïe d'invention. Aussi l'étonnement de l'auditoire fit-il bientôt place à l'admiration lorsqu'on entendit le jeune moine exprimer des idées abondantes, appuyées sur des textes nombreux et bien choisis de l'écriture sainte et
des Pèijes de l'Eglise. Des étymologies, si chères aux prédicateurs de l'époque, il découvrait le sens caché et faisait de très justes applications. Sa science étonnante de l'histoire naturelle lui offrait des comparaisons et des images aussi multiples que variées. Et c'est d'une voix tour à tour éclatante comme le tonnerre ou douce comme la chanson de la source, et avec une modestie qui n'avait d'égale que son talent, que Frère Antoine développa son plan d'une manière claire, brève et savante, se révélant, lui, hier encore inconnu de tous, un maître de l'éloquence sacrée.
La foule haletante d'émotion l'avait écouté suspendue à ses lèvres. Mais à peine les derniers échos de sa voix se furent-ils éteints que les auditeurs, mus par un même sentiment d'indicible enthousiasme, se levèrent tous ensemble pour bénir et remercier le Seigneur.
Puis de nouveau la musique se fit entendre et les hymnes succédèrent à la psalmodie pendant que Frère Antoine, plus humble que jamais, reprenait parmi les clercs la dernière place.
S Cbapitre XI - comment Frère %
* Antoine fut nommé premier lec- J|
% leur de l'Ordre des Frères Mi- 2
^ Il
^ neurs. +++ + ++ + + + + + + ^
'TjJEU de jours après le Père séraphique apprit ^^ avec une grande joie le triomphe de Forli. A cette heureuse nouvelle François s'écria avec l'impétuosité de son cœur : " Gloire à Dieu qui nous a donné un évêque. " Et, de cette main vénérable qui devait bientôt recevoir les empreintes des Stigmates du Christ, il écrivit :
A mon très cher Frère Antoine,
Frère François,
Sahd dans le Seigneur!
Il me plaît que tu enseignes aux Frères la sacrée théologie en ayant soin selon la Règle que, ni en toi ni dans les autres, l'esprit de la sainte dévotion ne s'éteigne. Porte-toi bien. Salut.
Frère Antoine avait vingt-six ans. Il était trop fils d'obéissance pour songer un instant, malgré son extrême modestie, à décHner l'honneur qui lui était fait. Quittant donc immédiatement sa grotte tant affectionnée de Montepaolo, il se rendit à Bologne, où il débuta dans l'enseignement avec autant d'éclat que de succès,
planant sans effort sur les hauteurs de cette philosophie transcendante dont les principes forment les bases mêmes du mysticisme.
C'est le témoignage de l'abbé de Verceil, qui écrit dans son Commentaire sur Denys l'Aréopagite : " Souvent l'amour pénètre là où s'arrête la science naturelle. J'en ai fait moi-même l'expérience dans la personne du Bienheureux avec qui j'ai été lié de la plus étroite amitié, saint Antoine, de l'Ordre des Frères Mineurs. D'autres étaient plus versés que lui dans les sciences profanes, mais il était sans rival dans les différentes parties de la théologie mystique. Homme vraiment extraordinaire, cœur pur, cœur débordant d'amour, dont on peut dire comme de saint Jean-Baptiste, qu'il " était une lampe ardente et brillante. " Au dedans l'homme de Dieu brûlait d'amour, au dehors il projetait les flammes d'une ferveur angélique. "
Ainsi que notre bienveillant lecteur l'a vu plus haut, c'est à l'université de Bologne qu'Antoine commença son lectorat. Le jeune maître avait le don de la parole enflammée qui ouvre les cœurs, et bientôt, autour de sa chaire, accourut la fleur de la jeunesse italienne. Pendant neuf ans il marcha de triomphe en triomphe, favorisé de la puissante vertu du miracle qui, comme un sceau divin, venait confirmer ses enseignements et manifester sa sainteté.
t Cbapttre XII— Ici l'on verra com- J
5 ment les poissons de l'Adriatique ^
^ convertirent les habitants de ^
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/Quoique, avant toutes choses, son lectorat de Bologne lui tint à cœur, Frère Antoine sentait le désir d'évangéliser les humbles et les pauvres des pays voisins.
Une ville fameuse par son impiété attirait plus spécialement son zèle. C'était Rimini, qui reflétait l'ombre de ses palais de marbre dans les eaux azurées de l'Adriatique. L'homme de Dieu s'y rendit donc, afin d'ouvrir les portes du paradis à ce peuple infidèle.
Or la basiHque où, chaque jour. Frère Antoine annonçait la parole de Dieu, demeurait déserte, malgré les appels réitérés du prédicateur, dont la parole, si goûtée à Forli et à Bologne, se perdait dans les échos muets des immenses nefs vides. En vain parcourut-il la ville et les faubourgs, promettant la lumière aux aveugles, le pain aux affamés, les trésors inépuisables aux pauvres, tous passaient sans s'y arrêter devant le temple où Frère Antoine prêchait à de très rares auditeurs. I>es jeunes gens sous leurs manteaux de velours couraient aux tournois, les dames en habits de brocart se rendaient à des bals, les seigneurs montés sur leurs cour-
siers partaient pour la chasse, les commerçants restaient à leurs comptoirs, les artisans à leur travail, et à peine l'habit étrange et la beauté du jeune moine attiraient-ils quelques regards étonnés ou distraits, quand ce n'était pas des sourires méprisants.
Frère Antoine affligé, non pour l'insuccès de sa parole mais pour l'outrage fait à Celui qui renvo3'^ait, abandonna cette ville impie où Dieu paraissait étranger, secouant la poussière de ses sandales sur ce peuple au cœur endurci et plus impénétrable que les rochers du rivage. L'apôtre se dirigea vers le bord de la mer. Là, tout exaltait le nom du Seigneur. L'azur du ciel proclamait sa gloire, la mer immense racontait sa puissance, toutes les fleurs de la côte chantaient sa bonté.
Profondément ému de ce contraste entre l'indifférence des hommes et l'hommage de la création envers le Créateur, Frère Antoine voulut qu'en ce lieu les créatures de Dieu lui rendissent l'honneur et l'adoration que lui refusaient les impies. Poussé par l'Esprit de Dieu, le prédicateur imita le geste aussi fraternel que gracieux par lequel saint François avait inauguré dans la clairière ensoleillée de Bevagna, et selon le vouloir divin à lui révélé par les paroles de Sœur Claire, la vie apostolique de sa famille religieuse. Avec cette même tranquille confiance dont jouissait le premier homme au paradis des délices et qui lui assurait un empire souverain
sur toutes créatures ; avec cette même simplicité ingénue qu'avait manifestée le petit pauvre du Christ lorsque, dans la vallée ombrienne et sous les yeux émerveillés d'Ange et de Massé il adressait à ses frères mineurs les oiseaux de chaudes exhortations à l'amour et à la louange, le thaumaturge s'approcha de la rive et invita les muets habitants de l'onde à écouter sa parole. " Petits poissons mes frères, cria-t-il, accourez tous ; c'est à vous que je désire adresser cette parole divine que les hommes légers ne veulent pas écouter. "
Quelques pêcheurs occupés au large à leurs filets regardèrent le jeune moine et entendirent ses paroles. Tout d'abord ils le crurent fou, mais quel ne fut pas leur étonnement quand ils virent s'élever hors de l'eau la tête d'un petit poisson, puis de deux, puis de dix, puis de cent, puis de milliers. Les eaux frémissaient tout alentour à leur arrivée et tous, serrés en rangs et bien disciplinés, se tenaient dans la plaine limpide comme une armée rangée en bataille. Il y en avait des gros et des petits, d'inoffensifs et de dangereux, tous placés selon leur grandeur, les petits en avant, les gros en arrière. Ils étaient nombreux comme les grains de sable de la rive ou comme les étoiles du ciel dans une nuit sereine.
Quand Frère Antoine vit ses petits auditeurs disjwsés en bel ordre, il leva la main conmie pour leur imposer un silence qu'ils avaient bien
garde de rompre. Et il commença à parler ainsi : " 0 petits poissons mes frères, combien vous devez remercier le Seigneur qui vous sauva du déluge et vous donna pour habitation la profondeur des mers, inaccessible refuge contre les tempêtes. A l'un de vous il fut donné de garder Jonas le prophète ; un autre offrit à Jésus et à Pierre la pièce de monnaie pour payer le tribut ; avec cinq d'entre vous le Sauveur nourrit une multitude affamée ; enfin votre image servit d'emblème aux premiers chrétiens dans la nuit mystérieuse des catacombes de Rome. O petits poissons mes frères, heureux habitants de l'onde, louez, exaltez le Seigneur et bénissez sans cesse son inépuisable bonté. " Pendant que Frère Antoine parlait les poissons s'agitaient joyeusement, ouvrant la bouche et secouant la queue, abaissant la tête et montrant par mille signes de joie leur contentement et leur recoimaissance.
Cependant les pêcheurs témoins de cette merveille avaient appelé leurs compagnons plus au large, et le thaumaturge se vit bientôt entouré d'un grand nombre de personnes. Des enfants qui se trouvaient parmi elles, portèrent la nouvelle du miracle jusqu'à la ville et voilà que les artisans abandonnent leur travail, les commerçants leur négoce, les seigneurs leur chasse, les dames leurs bals et les jeunes gens leurs cavalcades, et ils accourent tous pour contempler ce spectacle inouï. Les citadins furent frappés
d'admiration quand ils virent les poissons incliner leurs petites têtes sous la bénédiction de leur prédicateur et cette foule, hier encore indifférente ou hostile, tomba à genoux pour louer Dieu.
Pendant que les poissons se dispersaient, la multitude entoura Frère Antoine et le reconduisit en triomphe à Rimini. Dès lors la cathédrale devint trop étroite pour contenir les auditeurs et toute la ville, convertie par l'exemple sans précédent des poissons, fit pénitence.
L'âme du missionnaire était remplie d'une sainte joie et c'est en remerciant Dieu, qui s'était servi de ses créatures les moins intelligentes pour conquérir des âmes immortelles rachetées par le sang de Jésus-Christ, que Frère Antoine reprit la route de Bologne.
t Cbapitre XIII —En route pour le î
* pays de France Frère Antoine %
§ ressuscite un enfant et le rend à ^
x> sa mère. + + + + + + + + + + ^. ^^
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~^ E bruit du miracle arrivé à Rimini se répandit dans toute l'Italie avec la rapidité de l'éclair et arriva jusqu'à Verceil, petite ville du Piémont.
Les moines de l'abbaye de Saint-André située aux portes de cette ville, firent prier Frère Antoine de leur prêcher la sainte Quarantaine. L'apôtre se fit un devoir et un honneur de les satisfaire et voulut passer au miheu d'eux tout le printemps de l'année 1223. Comme toujours Frère Antoine se montra à la hauteur de sa tâche ; il déploya devant ce chœur d'anges ses ailes de séraphin et leur découvrit les mystérieuses beautés de la vertu et les beautés éternelles du Dieu des vertus.
L'apôtre ne voulut cependant pas quitter Verceil sans bénir la ville et prêcher à ses habitants. De tous les coins de la ville on accourut dans l'église Saint-Eusèbe pour écouter cette voix éloquente et se désaltérer à la fontaine de vie qu'était la doctrine du jeune prédicateur.
La mission avait été suivie avec piété et générosité et, le dernier sermon terminé, Frère Antoine s'apprêtait à descendre de^^la chaire, lors-
que, tout à coup, au milieu du silence général éclate un sanglot. Dans la pénombre d'une nef latérale l'auditoire vit passer un cortège funèbre escorté d'une femme ; c'était la mère qui pleurait la perte de son unique enfant. Le jeune mort avait, selon l'usage du temps, la tête découverte, et le pâle visage aux yeux clos se détachait au milieu des fleurs dont il était couronné. Comme la veuve de l'Evangile sur le chemin de Naïm, la mère suivait seule la tombe de son fils, car déjà le père avait précédé l'enfant dans le tombeau. On devinait facilement que cette mère tramait au cimetière toute la félicité de sa vie, la dernière espérance de sa vieillesse, l'unique objet de son amour.
A ce spectacle, à ce cri déchirant d'une mère affligée, les assistants s'émurent, et Frère Antoine plus profondément que tous les autres. Aussitôt lui revinrent en mémoire les paroles du Maître : " Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, vous l'obtiendrez. " Poussé par une inspiration divine et rassuré par une voix intérieure, l'apôtre se tourna vers le cortège funèbre et, avec un geste d'impérieuse majesté, cria : " Jeune homme, lève-toi ! " Alors on vit une chose inouïe. Les yeux fermés du petit mort s'ouvrirent et le visage couronné de roses se dressa hors de la bière. L'enfant était ressuscité.
La scène qui suivit fut indescriptible. A la faveur du tunmlte Frère Antoine put s'échapper et fuir les ovations qui n'auraient pas manqué
de lui être adressées. Et pendant que la mère, folle de joie, et la foule dans l'ivresse de l'enthousiasme recherchaient le thaumaturge pour le remercier, l'humble frère mineur passait déjà les portes de la ville et s'acheminait, recueilli dans son âme, vers les frontières françaises et vers Montpellier, où ses supérieurs l'envoyaient enseigner à l'université de cette ville.
De longs jours durant, Frère Antoine marcha sous les ardeurs du soleil et dans les ténèbres de la nuit, jusqu'à ce que, arrivé aux confins de la Ligurie il découvrit du sommet des Alpes le vaste et beau pays de France. Le firmament y conservait les splendeurs du ciel d'Orient, et la terre le vert manteau des pays de l'Aquilon. Là, dans des plaines enchanteresses, la vigne entrelaçait aux orangers ses festons lourds de grappes, et les blondes moissons ondoyaient à perte de vue sous le souffle de la brise. C'était la douce France chantée par tous les poètes, posée sur un trône et déployant la beauté de ses fleuves, la fécondité de ses plaines, la majesté de ses montagnes, la France de toujours qui, selon le vieil adage, est : " belle aux yeux et douce au cœur. "
C'est là que Frère Antoine devait voler de bataille en bataille et de victoire en victoire, disperser l'hérésie, semer la grâce, faire germer sous ses pieds toute une frondaison de miracles et planter partout où il passerait la croix adorable du Sauveur.
S Cbapttre XIV -Où Frère Antoine î
* mérite d'être appelé le " marteau ^
% des hérétiques. " + + + + + + + f,
'TT ORSQUK Frère Antoine arriva à Montpellier un concile contre les Albigeois, présidé par un légat du Pape, se tenait dans la cathédrale de Notre-Dame.
L'hérésie qui, à cette époque, désolait le midi de la France et y faisait chaque jour de rapides progrès, avait malheureusement fait de grands ravages dans la \dlle elle-même. Dieu, qui veille sur son Eglise, avait bien suscité les blanches légions des DOMINI CANES, ces fils de saint Dominique dont la science et le zèle étaient si redoutables aux ennemis de la religion. Néanmoins la moisson était abondante et les ouvriers manquaient. Le saint Instituteur des Frères Prêcheurs s'était alors tourné vers son frère et ami, François, le Père des Frères Mineurs, qui lui envoya quelques-uns de ses enfants pour l'aider dans sa sainte entreprise. Et c'est ainsi que Frère Antoine fut envoyé à Montpellier.
Invité par le Légat lui-même à déployer son zèle et à réfuter l'erreur, l'apôtre piêcha et sa parole eut un effet prodigieux. Lorsqu'on savait qu'il devait se faire entendre on suspendait les travaux comme aux jours chômés. Juges, avocats, nobles, négociants, serviteurs, tous accouraient
pour l'écouter. Les rues se remplissaient de cavaliers et de dames qui chevauchaient dans la nuit à la lueur des torches, afin de s'assurer dès la première heure une place dans la basilique devenue trop étroite. Souvent le peuple était si nombreux qu'il fallait chercher un endroit plus vaste que les immenses nefs. Le champ où Frère Antoine prêcha dans ces occasions a conservé longtemps, comme pour attester ce glorieux souvenir, le nom d' "Enceinte de saint Antoine ".
Lorsque le jeune religieux paraissait, disent les chroniques, vêtu de sa grossière tunique et portant sur son beau visage le rayonnement de sa sainteté, un long frémissement passait sur les assemblées. Son éloquence était si entraînante que les plus endurcis laissaient pénétrer leurs coeurs de la rosée de sa parole qui les amollissait. Quand il descendait de la chaire, les larmes coulaient de tous les yeux. Les hérétiques eux-mêmes, vaincus par l'indéfectible argumentation de sa dialectique et par la solidité de ses preuves, reconnaissaient leurs erreurs ; ce qui mérita à Frère Antoine le glorieux surnom de "marteau des hérétiques ".
Au début de ce même séjour à Montpellier un miracle éclatant vint confirmer la sainteté de l'apôtre et imposer au peuple cette admiration qui attire la confiance et provoque la foi.
t (Ibapitre XV Comment une voix g
1^ mystérieuse qui prêcha dans la %
% nuit convertit le comte de Mont- g
^ ferrand. + + + + + + + + + + + 2
VVoN loin de Montpellier se dressait sur une montagne le château de Montferrand, dont le maître était célèbre dans toute la contrée, moins peut-être pour ses grandes richesses que pour son odieuse tyrannie. Depuis quelques années le comte avait embrassé l'hérésie des Albigeois, afin de se libérer du joug de l'Eglise et de lâcher ainsi plus librement le frein à toutes ses passions.
Près du seigneur de Montferrand vivait un ange de piété, de douceur et de charité. C'était Ida son épouse, qui avait longuement lutté contre l'erreur et la conduite de son époux et qui, voyant ses efforts inutiles, s'était enfermée dans la tour du château, où elle menait une vie de recluse, ne s'interrompant de prier que pour pleurer.
La réputation de Frère Antoine, qui prêchait alors à la cathédrale, parvint à Dame Ida. Avide d'entendre la parole divine dont depuis si longtemps elle était sevrée, la châtelaine résolut de tenter un suprême effort auprès de son époux et d'obtenir la faveur d'filler entendre le prédicateur dont on lui avait fait de grands
Dision ^e S. jprauçois à Hrles
FIOKËTTl DE SAINT ANTOINE 49
éloges. Dame Ida conjura donc avec larmes le comte de lui permettre — ne fût-ce qu'une seule fois — de se rendre à Montpellier pour assister à la prédication du missionnaire. Toutes les prières de la malheureuse comtesse furent inutiles ; son époux resta inflexible et Dame Ida, le cœur brisé, se retira dans ses appartements pour y chercher une consolation dans la prière.
Le soir de ce même jour la châtelaine sortit sur la terrasse de la tour où elle était prisonnière et resta longtemps accoudée aux créneaux, les yeux fixés sur la ville. La nuit avait fait place au jour que la comtesse s'attardait encore au même endroit, à la surprise et au mécontentement de ses dames de compagnie, impatientes de la voir rentrer afin de recevoir le congé qui les rendrait à la liberté. Soudain un son vint troubler le silence. Tous les fronts se levèrent, toutes les oreilles se tendirent, et dans la nuit une voix claire et distincte retentit qui disait: " Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Bienheureux ceux qui soufïrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. " Et d'un timbre fort et net à faire croire que l'orateur se tenait à l'extrémité de la terrasse, la voix continua : " Bienheureux ceux qui sèment dans les larmes ... la mesure de leurs tribulations ici-bas sera celle de leur éternelle félicité. "
A mesure que ces consolantes paroles frappaient les oreilles de Dame Ida, son âme, jusque-
là douloureuse, se dilatait dans la joie. Les années d'épreuves que la comtesse avait souffertes et leur souvenir même venaient de s'évanouir dans la douceur incomparable de cette heure.
La châtelaine de Montferrand ne douta nullement du miracle. Cette voix, c'était la voix de Frère Antoine qui, à l'heure même, prononçait les mêmes paroles devant son auditoire de la cathédrale de Montpellier.
Les dames de compagnie de la comtesse avaient aussi pénétré le mystère et les plus jeunes coururent aux quatre coins du château pour annoncer le prodige. En peu d'instants tout le personnel de Montferrand fut sur la terrasse pour entendre la voix mystérieuse qui parlait toujours. Le comte Gilbert parut le dernier, l'insulte aux lèvi'es et l'épée à la main, disposé, disait-il, à remettre toutes ces femmelettes dans leur bon sens. Mais à peine eut-il touché le seuil de la plateforme qu'il resta immobile. Il voyait Dame Ida debout, calme et fière comme toujours, le regard perdu dans la sombre immensité de la nuit. Il entendait, comme elle et comme tous, une voix qui disait des paroles de miséricorde, d'amour et d'allégresse, pour attirer les âmes vers les biens qui ne passent pas et vers l'Auteur de tout bien qui demeure. Enfin la voix se tut et l'on vit dans les airs une main qui bénissait l'assemblée : "Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. "
Le comte de Montferrand était vaincu ; son front s'était abaissé, sa main avait quitté la garde de son épée. Gilbert était converti ; de loup il était devenu agneau. Sans proférer une parole il se dirigea vers la comtesse et s'agenouilla devant elle com.me pour lui demander pardon. Et Dame Ida le relevant en silence le baisa au front.
Le lendemain Dame Ida, comtesse de Montferrand, monté sur son palefroi Marchegai, accompagnée du seigneur Gilbert son époux et de nombreux ser\'iteurs, se rendait à Montpellier pour s'entretenir avec Frère Antoine. Et dans la suite l'apôtre n'eut pas dans son auditoire d'âmes mieux disposées que celles des habitants de Montferrand, où le bonheur des temps anciens était revenu pour toujours.
t Ûbapttre XVI - où l'on saura d'où J
* vient que Frère Antoine est in- % ^ voqué pour le recouvrement des ^ ^ choses perdues. + + + + + + + + ^
"^^ANS le pauvre couvent des Frères Mineurs de Montpellier vivait alors un jeune novice qui était fortement tenté par le démon. Assailli sans relâche par les suggestions mauvaises le pauvre frère, envahi par le découragement et en proie au démon muet qui lui fermait la bouche, était résolu à quitter l'habit religieux. Frappé d'admiration pour la vertu de Frère Antoine et convaincu que la science qui suscitait autour de lui un tel enthousiasme lui venait d'un précieux manuscrit souvent consulté par lui, le novice résolut de le lui voler et de s'enfuir ensuite du monastère.
Un soir, à l'heure du crépuscule. Frère Pierre pénétra dans la cellule de Frère Antoine et lui déroba un Commentaire des Psaumes que le savant orateur avait terminé peu auparavant avec beaucoup de soins, et où il avait déversé toute sa science et son génie, toute son âme et tout son cœur.
Pendant que les Frères de la communauté réunis au chœur entonnaient les Matines, le voleur passait la porte du monastère et se dirigeait vers la montagne. Le couvre-feu sonnait
à la tour de la ville et les rues s'étendaient désertes devant lui. Heureux de se sentir enfin libre le frère se réjouissait déjà du succès de son entreprise et marchait d'un pas accéléré quand soudain la cloche du monastère résonna argentine et claire dans le silence de la nuit. Le novice pressa le pas, mais le livre de Frère Antoine lui parut soudain très lourd et la voix de la cloche lui sembla une plainte accusatrice sévère comme un remords.
Le ciel jusque-là serein se couvrit de nuages menaçants et un vent impétueux s'éleva dans la plaine soulevant des tourbillons de poussière. Frère Pierre aveuglé accéléra encore sa course pendant que la voix aérienne se faisait plus pressante, plus vindicative, plus vengeresse.
Le petit larron traversa les ruisseaux, enjamba les fossés, sauta les haies d'épines, toujours poursuivi par cet anathême qui descendait du campanile franciscain. Enfin l'ouragan se déchaîna dans toute sa fureur. C'était vraiment l'heure des ténèbres, au sein desquelles le moine fugitif ne suivait sa route qu'à la lueur des éclairs.
Déjà les arches massives du pont Ju vénal se dessinaient dans la nuit quand, soudain, la foudre éclata, enveloppant le pauvre Frère Pierre de ténèbres et de feu, affolant son âme. Et le livre du Frère Antoine devenait d'un poids écrasant. Alors, à la clarté mystérieuse de l'orage et peut-être avec des yeux égarés par l'épouvante,
le voleur vit ou crut voir un spectre horrible qui venait à sa rencontre. C'était l'ange des ténèbres qui, armé d'une épée flamboyante, était devant lui pour l'empêcher d'aller plus loin. Glacé d'horreur et ployant sous le poids prodigieux du manuscrit volé, le malheureux tomba la face contre terre. Quand il revint à lui ce fut pour rebrousser chemin vers le couvent dans une course vertigineuse.
Cependant, à mesure que Frère Pierre avançait la bourrasque semblait se calmer et le Uvre s'alléger. Finalement, quand le novice aperçut le svelte campanile du monastère, plus gracieux dans la netteté du ciel lavé par la pluie, la cloche argentine chantait les Laudes avec les Frères. Comme son tintement parut doux à l'oreille du frère repentant !
Quelques instants après un fort coup de marteau appelait le Frère Portier et le novice, trempé de pluie et de sueurs rentrait au couvent. Il gravit en courant l'escalier et parvint à la cellule de Frère Antoine. Celui-ci, malgré l'heure avancée, travaillait encore à la lueur d'une torche. Frère Pierre s'agenouilla à ses pieds, lui raconta ses luttes, sa résolution de quitter l'habit franciscain et le vol de son précieux manuscrit, comme aussi le terrible ouragan qui s'était déchaîné sur lui et la vision épouvantable du pont Juvénal.
Frère Antoine accueiUit le pauvre égaré avec tendresse et compassion et, par des paroles
d'espoir et de pardon, le consola. Puis il fit promettre au novice calmé de ne parler à qui que ce fût de tout ce qui était arrivé dans cette nuit mémorable.
Frère Pierre garda fidèlement le secret et vécut longtemps dans l'Ordre, donnant à tous l'exemple des plus héroïques vertus. La mort de Frère Antoine le délia de sa promesse, et c'est alors seulement qu'il raconta, à la gloire de son saint frère, l'histoire du manuscrit volé.
Et voilà pourquoi depuis sept siècles, d'un bout du monde à l'autre, on invoque saint Antoine pour le recouvrement des objets perdus.
t (Ibapttre XVII - comment la %
^ Vierge Marie apparut au Frère %
5 Antoine durant un séjour à J
1^ Toulouse. ++ + +++ + + ++ ^
"Tr E Chapitre général de l'an 1225 ayant transféré Frère Antoine de Montpellier à Toulouse, il s'achemina à travers les plaines ensoleillées de la Garonne où, grâce à la réputation d'orateur et de thaumaturge qui l'avait précédé, il reçut de continuelles ovations.
A cette époque l'antique Tolosa, capitale du Languedoc, était la reine du Midi et Guillaume de Tudela, le rapsode de la guerre albigeoise, la chantait : " De toutes les villes elle est la fleur et la rose. . ."
Le saint évêque du lieu, qui combattait courageusement l'hérésie puissante encore des Albigeois, accueillit Frère Antoine avec honneur et lui assura un asile dans une noble famille restée fidèle à l'Eglise.
Or, la veille de la fête de l'Assomption de la Vierge Marie, que Frère Antoine avait voulu aller célébrer avec les Frères Mineurs, ceux-ci lurent à l'Office de Prime une leçon du martyrologe d'Usuard, qui mettait en doute le privilège de ]\Iarie d'avoir été transportée au ciel en corps et en âme. Bien que l'Eglise n'en eût pas encore imposé la créance, Frère Antoine
était convaincu que la Mère de Dieu, ayant été exempte du péché originel, devait l'être aussi de la corruption du sépulcre et que, ayant particiiDé à la passion de son divin Fils, elle devait jouir comme lui du privilège de la résurrection.
Pendant que Frère Antoine méditait sur ces pensées, une lumière surnaturelle envahit soudain l'oratoire et la Vierge Marie couronnée d'étoiles lui apparut environnée d'une gloire resplendissante, accompagnée d'une multitude d'anges. " Soyez-en assuré mon fils, dit la Vierge Marie, et n'hésitez pas à publier partout cette vérité. Le -pressentiment de votre cœur n'est pas en effet une vaine espérance, car je suis vraiment dans le paradis en corps et en âme. Honneur et bénédiction à mon Fils ! Que de l'aube au couchant résonne sa louange pour avoir en ce jour et dans tous les siècles couronné d'une gloire ineffable sa Mère et votre Mère. "
Puis la vision disparut laissant l'âme de Frère Antoine inondée d'une joie surhumaine. Il raconta ensuite à ses frères le prodige dont il avait été l'heureux témoin, et fit célébrer dans son monastère les premières vêpres de la fête de l'Assomption, que l'Ordre entier célèbre solennellement depuis ce jour.
S Cbapttie XVÏII - Frère Antoiî.e J ^ éva?!géljs:e la ville du Piiy et y % ÎJ sème des merveilles + + + + + ^
'^^A PHÈs avoir transformé Toulouse, le paladin de Dieu reprit son chemin vers la ville du Puy dont il venait d'être nomnié Gardien, car, vaincue au Midi, l'hérésie se retranchait dans le Nord, à l'ombre des monts Cévenols et dans les bouches du Velay.
L'apôtre se mit donc sans retard à évangéliser les habitants, plus attaqués à vrai dire que convaincus par les hérétiques et il apparut à tous comme un envoyé de Dieu. Le prédicateur éclaira les esprits coimne seul il savait le faire, et les ramena, moins peut-être par sa doctrine que par ses miracles, à la vérité de notre sainte foi et à l'observation intégrale de ses divins préceptes.
Un jour que Frère Antoine était en chaire, le démon irrité, ayant pris la forme d'un courrier, se présenta dans l'assemblée des fidèles. Il parla d'abord à voix basse, puis éleva le ton et circulant dans la foule causa quelque rumeur. Enfin une noble dame attira son attention à laquelle il disait avoir à remettre une missive de la dernière importance. La sensibihté des auditeurs est excitée lorsqu'il annonce que sa lettre prévient la pauvre mère que son fils unique vient d'être
assassiné. Pour frapper davantage encore les imaginations, il fait un description émouvante de la mort funeste du jeune seigneur. La mère qui a lu la lettre fond en larmes et la foule compatit à sa douleur par un murmure général de sympathie apprenant au prédicateur qu'il parle en vain à cet auditoire qui ne pense plus à lui ni à Dieu.
Soudain la voix du Frère Antoine se fait entendre ; l'apôtre s'adresse à la mère éplorée : " Femme, lui dit-il, ce courrier vous vient en droite ligne de l'enfer. Ne pleurez pas, car votre fils est vivant ; il vous attendra même à la porte de ce temple. C'est Satan, l'ennemi de tout bien, qui veut vous empêcher tous de profiter de la parole de Dieu. " Un cri horrible sortant d'un nuage de fumée noire et fétide vint affirmer l'assertion du saint. Encore une fois le démon était vaincu et, le sermon terminé, la foule s'écoula en rendant des actions de grâces à Dieu.
Un autre jour ce fut un pauvre fou dont le diable se servit pour distraire les auditeurs. En effet, dans la partie la plus pathétique du discours le pauvre aliéné se mit à pousser des cris lamentables. Frère Antoine interrompit son sermon et appela près de lui le malade en lui disant avec douceur : "Mou frère, viens à moi. " Le malheureux obéit, se traîna jusqu'aux pieds du prédicateur et dit à son tour : " Père, laissez-moi toucher votre corde et je serai guéri. " L'apôtre acquiesça volontiers au désir de l'aliéné qui, la
corde à peine touchée, se mit à tressaillir et se dressa debout pendant que ses yeux abrutis s'illuminaient. L'intelligence venait de les animer et le malade était guéri.
Plus furieux que jamais le démon eut recours aux calomniateurs pour semer des doutes dans les esprits sur Frère Antoine et sur la famille des Frères Mineurs elle-même, en essayant de les faire passer poiu- ces Vaudois qu'on appelait alors les Pauvres de Lj^on. La sainteté de vie du thaumaturge dissipa toutes ces ombres.
C'est aussi pendant ce même séjour au Puy qu'il prédit à un notaire, irrité de ses persévérantes salutations, qu'il verserait un jour son sang pour la foi de Jésus-Christ. Cette réponse parut au notaire plus ironique encore que les saints de Frère Antoine, car à cette époque ce tabellion était en rupture de ban avec l'Eglise et ses ministres. Gagné peu après par son évêque qui partait pour les Lieux saints, le notaire vendit tous ses biens et le suivit comme interprète. Et c'est près du Tombeau de Notre Seigneur que, dans une dispute entre musulmans et chrétiens, il fut décapité pour le Nom de Jésus-Christ à qui soit honneur et gloire maintenant et toujours.
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5 Cbapitre XIX— D'une muie qui % ^ adora Jésus- Hostie et ^ie la con- ^ ^ version qu'elle provoqua. + + + |!
""jX To\ilouse comme à Bologne, à Rimini comme à Montpellier, les foules se pressaient autour de la chaire de Frère Antoine. On voulait voir ce religieux étranger, jeune, ardent, à la parole puissante.
Après l'un de ses discours où il s'était attaché avec plus de force à prouver la divinité de notre sainte Religion, l'un des chefs du parti albigeois se présenta devant lui. C'était un riche marchand connu par toute la ville pour son ardeur à défendre l'hérésie et à en protéger les sectateurs par son influence et sa fortune. C'était néanmoins un homme de bonne foi qui, après le discours du saint, sentait le besoin de discuter des croyances qui lui paraissaient inacceptables. Celle qui le troublait plus spécialement était la croyance en la présence réelle de Notre Seigneur dans l'Eucharistie. Malgré toute sa science et son autorité. Frère Antoine ne réussit pas à lui faire accepter notre foi en cet adorable mystère. Enfin, ayant presque perdu l'espérance de dissiper les ténèbres de cet esprit, l'apôtre eut l'inspiration de tenter le Ciel et, avec toute l'ardeur de sa foi, il appela le miracle à son secours.
Frère Antoine se tourna donc vers l'hérétique
et lui dit : " Croirez-vous que Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant égal à son Père, est réellement présent mais caché dans l'hostie, si un animal sans raison se prosterne devant elle pour l'adorer ? " Le marchand accepta la proposition et répondit : "Pendant deux jours je priverai ma mule de toute nourriture et le troisième je la conduirai sur la place publique. Alors je lui présenterai de l'avoine pendant que vous tiendrez en vos mains l'hostie qui, selon votre foi, contient le corps de Jésus-Christ. Si la bête affamée laisse l'avoine pour se prosterner devant le Pain consacré, je confesserai de cœur et de bouche la véracité de votre sacrement. "
Le jour de l'épreuve arrivé, toute la ville se rendit sur la place Saint-Saturnin, où bientôt parut l'hérétique monté sur une mule espagnole, majestueuse de port et belle d'aspect. Au même instant les portes massives de la basiUque s'ouvrirent et le cortège qui accompagne d'ordinaire le Très Saint Sacrement dans les processions solennelles sortit sur la place. Sous les draperies du dais qui battaient au vent, derrière les thuriféraires et les fleuristes jetant à l'envie encens et fleurs, s'avançait Notre Seigneur porté par les mains de Frère Antoine.
Le moment était solennel. La foule jusqu'alors bruyante fit silence. Avec la cynique désinvolture de son incrédulité le marchand hérétique présenta à l'animal l'avoine destinée à rompre son long jeûne et, du geste et de la voix, l'invita
FIORETTI DE SAINT ANTOINE Oo
à s'en nourrir. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit la mule détourner la tête avec dédain — si l'on peut dire — de l'avoine dorée et appétissante, se diriger vers Frère Antoine, dans les mains duquel était le Roi immortel des siècles, s'avancer jusqu'à ses pieds, incliner lentement la tête et, comme dans un acte de profonde adoration, plier respectueusement les genoux.
L'émotion de tous les assistants fut intense. L'animal demeura longtemps en cette posture pendant que son maître, ai)rès avoir vainement essayé de ramener la mule à sa nourriture, s'agenouillait enfin comme elle et près d'elle, et adorait Jésus-Christ en esprit et en vérité.
Le cœur rempli de reconnaissance Frère Antoine leva l'hostie pour en bénir la foule et, suivi de la multitude enthousiaste, rentra à la basilique chanter l'hymne de l'action de grâces.
L'hérétique suivit le dais jusqu'au sanctuaire où, écrasé sur les gradins de l'autel, il pria et pleura longtemps à la grande édification de tous.
Ce soir-là toute la ville fut en fête : les fenêtres brillèrent de mille feux, les rues furent jonchées de fleurs, et les chants d'allégresses montèrent fervents jusqu'à leurs sœurs aînées les étoiles.
t Cbapttre XX comment le sei- %
* gaeur de Châteauneuf s'aperçut *
^ que son château brûlait et quel ^
1^ feu il y trouva. + + + + + + + + ^
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""Rendant que Frère Antoine parcourait la ' France il descendit un soir chez le seigneur de Châteauneuf, qui avait de particulières tendresses pour lui et son Ordre. Son hôte le reçut avec honneur et lui assigna une chambre dans une aile du château, afin d'assurer au missionnaire la paix nécessaire à sa prière et à son repos. Pendant la nuit, alors que depuis longtemps tout le monde reposait, une des gardes du pontlevis aperçut les fenêtres de l'appartement habité par Frère Antoine illuminées comme par un incendie. En toute hâte le serviteur va prévenir son maître qui s'empresse de se rendre sur les lieux, afin de donner les ordres nécessaires pour l'extinction des flammes.
Or voici ce que le seigneur de Châteauneuf vit par la porte restée entr'ouverte. Dans sa chambre richement meublée et tendue d'étoffes précieuses. Frère Antoine priait, entouré d'une lumière surnaturelle plus vive que celle du soleil. Au sein de cette gloire Jésus paraissait, non avec sa couronne d'épines et son front ensanglanté, mais sous la forme et avec toutes les grâces d'un enfant resplendissant de beauté.
L'Enfant-Dieu s'approchait de Frère Antoine, lui parlait et le caressait, pendant que des légions d'anges jouaient du luth et chantaient les triomphes de l'amour.
Le châtelain de Châteauneuf se retira discrètement pour laisser le saint à sa radieuse extase. Avant le départ du missionnaire il lui demanda ce que l'Enfant- Jésus lui avait révélé durant la nuit. " Il m'a révélé, répondit modestement Frère Antoine, que votre maison fleurirait et jouirait d'une grande prospérité tant qu'elle serait fidèle au catholicisme, mais qu'elle serait accablée de malheurs et s'éteindrait si elle devenait hérétique. "
Et c'est en effet ce qui arriva, lorsque les descendants du seigneur de Châteauneuf firent cause commune avec les calvinistes.
Encore une fois Frère Antoine avait été prophète.
t Cbapitre XXI— où notre courtois % * lecteur pourra voir l'eau et le ^ U vent obéir à Frère Antoine. + + *
*<^ 'ordre nouveau des Frères Mineurs — dit une ancienne chronique — vint s'établir à Limoges avec son premier Custode provincial Frère Antoine de Pade, dans un endroit situé près du cimetière de la ville. C'est là que le prédicateur prononça son premier discours. Cela se passait en l'an de grâce 1223.
A peine en effet Frère Antoine était-il arrivé à Limoges que la foule le réclama à grands cris et se rassembla en telle multitude qu'aucune église ne pouvait la contenir. Les anciens de la ville proposèrent de se rendre aux Arènes, site d'un antique cirque romain disposé en gradins et capable de contenir la foule des auditeurs. Le missionnaire se rendit à ce désir et arriva aux Arènes précédé d'une escorte de jeunes gens vigoureux qui lui ouvraient le passage.
Et Frère Antoine parla. Or, le ciel, jusqu'alors serein, s'obscurcit. De grosses nuées s'accumulèrent à l'horizon et un orage parut imminent. Le prédicateur avait pris pour texte de son sermon : "Ce soir il y aura des pleurs et demain de la joie. " Il commençait à peine à développer sa pensée qu'un fort coup de tonnerre retentit
en même temps que les éclairs se succédaient avec une rapidité à brûler tous les yeux, et qu'une pluie torrentielle se précipitait sur la ville.
La multitude s'agita et plusieurs cherchèrent à sortir des rangs pressés de l'auditoire pour retourner à leurs maisons, quand la voix de Frère Antoine s'éleva plus haut encore que le tumulte de l'assemblée prise de peur panique. L'apôtre avait compris la perte de fruits spirituels que cette fuite précipitée devait causer à toutes ces âmes de bonne volonté et, d'un geste impérieux, il retint les gens qui commençaient à se disperser. " Mes frères — dit-il — au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, je vous en conjure, qu'aucun de vous ne quitte ce lieu ; i'afi&rme qu'aucun de ceux qui écouteront la parole de Dieu ne recevra une seule goutte d'eau. "
Puis le thaumaturge reprit l'exposé de son sermon, le développa avec sa science ordinaire, d'une voix qui dominait le bruit de l'orage, le sifiBement du vent et les grondements du tonnerre.
On vit alors une chose merveilleuse. Pendant que l'orage hurlait dans les rues tortueuses et que des fleuves d'eau tombaient du sommet des toits, au-dessus des Arènes les nuées s'écartèrent et le ciel demeura calme et pur comme aux plus beaux jours de l'été. Comme les en avait assurés le prédicateur, personne parmi les auditeurs ne reçut une seule goutte d'eau ; une puissance
invisible avait protégé la vaste enceinte des Arènes contre les éléments en furie.
Par les rues inondées les citoyens de Limoges retournèrent à leurs demeures, louant Dieu et bénissant à haute voix son très doux et très puissant serviteur Frère Antoine.
Z Cbapitre XXII —Comment Frère *
^ Antoine visita l'abbaye de Solignac «
è et du novice qu'il y consola + + *
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T^ENDANT qu'avec un si brillant succès il
' évangélisait Limoges, Frère Antoine fut invité avec instances par les moines noirs de l'abbaye de Solignac — ainsi on nommait alors les Bénédictins — à leur porter la parole de Dieu.
Comme Coïmbre, Solignac était une ville de Dieu. Cachée à l'ombre des forêts de châtaigniers dans une vallée riante baignée par la Briance, l'abbaye était celle-là même qu'avait fondée saint Eloi. Les constructions massives et les enceintes fortifiées lui donnaient un aspect de forteresse : l'abbaye était néanmoins un nid de paix.
Frère Antoine fut salué sur le seuil par une multitude de sveltes et fines statues qui lui sourirent dans leurs niches de pierre, et par l'abbé Hugo de Maumont qui lui offrit l'hospitalité de son monastère.
Le lendemain, au son de la cloche, toutes les portes des cellules bénédictines s'ouvrirent et vieillards blanchis et sereins, hommes d'une maturité précoce, jeunes gens dont la gravité accroissait la beauté, tous apparurent ensemble enveloppés du même habit monacal. Disposés en longues files ils se rendirent au chœur où,
70 nORETTI DE SAINT ANTOINE
dans des stalles de marqueterie digne d'un trône royal, ils prirent place. Depuis six siècles, sous ces mêmes voûtes, les générations toujours renouvelées des moines se succédaient pour chanter, comme les oiseaux d'un éternel printemps, les louanges du Dieu trois fois saint.
Puis Frère Antoine monta en chaire et, en face de ces victorieux soldats de la perfection, de ces pèlerins du Ciel, il demeura d'abord interdit. " 0 mes frères — dit-il enfin — de vous parlait le Prophète royal lorsqu'il disait : Laissez vos villes, ô habitants de Moab, et venez habiter parmi les rochers. Soyez comme la colombe qui fabrique son nid dans le creux du rocher avec la paille recueillie çà et là. O âmes religieuses, colombes aimées du Christ, ces fétus de paille que vous foulez aux pieds sont les vertus de patience, d'humilité, de mansuétude, de pauvreté. Le monde les dédaigne comme pailles inutiles, mais par elles vous vous établissez dans le Cœur de votre céleste Epoux. La pierre, c'est Jésus-Christ. Qu'il soit l'objet de vos désirs et celui de votre unique amour. "
Après avoir longuement parlé, à la grande consolation de tous les moines. Frère Antoine sortit du chœur et rencontra un jeune religieux qui semblait l'attendre. C'était un novice de grande espérance, sur lequel l'esprit malin se ruait avec fureur, le tourmentant jour et nuit par les plus horribles tentations. Pour fort et patient qu'il fût, le jeune homme paraissait sur
le point de succomber sous l'épreuve. Frère Antoine comprit aussitôt la peine dont souffrait le pauvre enfant et, pour ne pas lui donner l'ennui et l'humiliation de la confesser, il lui décou\Tit la plaie secrète de son âme, et, pour la panser, trouva des paroles qui parurent au novice douces comme un baume divin.
Or le jour baissait et, sous les arceaux du cloître, la brise du soir soufflait glacée ; le novice frissonna. Alors Frère Antoine se dépouillant de son manteau, en enveloppa le jeune homme avec un geste à la fois plein d'amour et d'autorité. 0 merveille ! A peine est-il revêtu de la bure franciscaine que le novice sent une vertu se répandre en lui, transformant son âme de triste et découragée qu'elle était en une vivante exaltation de joie.
La nuit bleuissait et les étoiles brillaient au ciel tranquille comme la paix du paradis qui envahissait toutes les choses. Cette paix divine pénétrait lentement pour la pacifier l'âme du jeune moine et dès lors ne l'abandonna jamais plus. Et c'est pendant qu'il était assis près du novice sur la margelle du puits que le manteau de Frère Antoine avait opéré pour lui cette métamorphose.
Bien longtemps après, alors que déjà Frère Antoine était inscrit parmi les saints de Dieu, le novice, devenu Abbé de Solignac, se ressouvenait des tendres paroles que le saint moine lui avait dites à une époque décisive de sa jeu-
nesse religieuse. De ce jour la paix de son âme avait été plus profonde, sa joie plus vive, et c'est dans cette atmosphère d'allégresse que, plein de mérites et de jours, il rendit sa belle âme à Dieu pour continuer pendant l'éternité, avec le saint rédempteur de sa jeunesse, le chant d'amour qu'ils avaient commencé ensemble, près du puits fleuri de roses, en cette belle soirée de printemps.
I Cbapitre XXIII-D'un sermon J
1^ que Frère Antoine prêcha devant S
^ l'archevêque de Bourges et com- %
^ ment le prélat résolut de changer ^
^ de conduite. + + + + + + 4. + ^. ^
^É^ jk CiC) Cfli ^ ^ C^ Op c^C|u c|& ^ i!]|^ 1^^ <^ C^ t3^^ C^ ^ 0^
/^'est à contrecœur que Frère Antoine s'arracha à cette solitude exquise de Solignac. Lorsque les humbles couvents franciscains lui manquaient au cours de ses voj^ages de missionnaire, il aimait à se retrouver dans les grands cloîtres des abbayes ou des prieurés qui lui rappelaient ceux à l'ombre desquels s'étaient écoulées les premières années de sa vie religieuse. Mais l'Eglise appelant le bon semeur dans un nouveau champ de labeur, Frère Antoine fit ses adieux aux moines bénédictins et partit pour Bourges.
Cette antique cité romaine, jadis le cœur même de la vieille France, avait été choisie par le pape Honorius pour y tenir un concile. L'assemblée s'ou^Tit le 20 novembre 1225 dans l'église primatiale, sanctuaire antique et vénérable à plus d'un titre. Six archevêques, plus de cent évêques, un grand nombre de prieurs et d'abbés assistaient aux séances où, malgré sa jeunesse et son humilité. Frère Antoine fut invité à assister.
Le légat pontifical ayant pensé que nul ne
saurait mieux que le saint moine réveiller le zèle assoupi dos pasteurs et exciter leur vigilance, donna ordre à Frère Antoine de prêcher devant le concile assemblé. Celui-ci remplit cet office très humblement mais avec une autorité incontestable. Les paroles sortaient enflammées de son âme ardente, elles jaillissaient impétueuses et douces, secouant jusqu'au fond des cœurs ses fibres les plus secrètes. L'ange d'Isaïe semblait avoir touché les lèvres du prédicateur avec le charbon ardent lorsque, après avoir célébré, avec une élévation surhumaine, les grandeurs de l'Eglise, sa sollicitude pour ses enfants, ses droits d'épouse et de mère, Frère Antoine parla de ses douleurs. " Malheur — cria-t-il — malheiu" au pasteur infidèle ! honte au mercenaire qui ne défend pas ses brebis et ses agneaux contre les loups rapaces. Je te parle à toi, ô Mithrate. "
Ces paroles vengeresses frappèrent Simon de Sully, archevêque de Bourges, homme déjà aux portes du tombeau, mais dont les erreurs et la conduite déshonoraient le trône archiépiscopal. Rempli de l'esprit du Seigneur, sans s'arrêter à l'épouvante qu'il voyait sur tous les visages, Frère Antoine révéla d'une voix tonnante les mystères de la conscience et du cœur du prélat infidèle.
En entendant ces sévères paroles de blâme, Simon de Sully baissa la tête et reconnut que les accusations s'adressaient à lui. La grâce
toucha aussitôt son cœur et, quand l'assemblée se fut dispersée, le pasteur pénitent se jeta aux pieds de l'apôtre et lui confessa ses péchés. Dès lors — rapportent les annales du temps — l'archevêque converti resta fidèle à ses devoirs et grandement affectionné à son libérateur.
Comme saint Bernard au siècle précédent, Frère Antoine avait reçu la mission de reconduire au bercail les agneaux et leurs pasteurs eux-mêmes, pour la gloire du Christ le Bon Pasteur dont le nom soit éternellement béni.
S Cbapitre XXIV - comment Frère %
* Antoine se montra courtois pour ^
% une bienfaitrice du couvent de ^
^ Srive. 4.^4.^^4.^^^.f4.^ o.
^A PRÈS le concile de Bourges Frère Antoine retourna à Limoges, où il ne séjourna pas longtemps ; accompagné de quelques frères il s'achemina bientôt vers Brive. Reçu à l'abbaye Saint-Martial par ses anciens confrères les Chanoines réguliers de Saint Augustin, il prêcha pour la première fois dans leur église abbatiale et ses auditeurs furent ravis de son éloquence.
Après l'un de ses sermons, le vicomte de Turenne, Raymond IV, se présenta à lui et lui offrit une partie de ses biens pour fonder, à Brive, un couvent de son Ordre. Frère Antoine accueillit cette offre généreuse avec joie et accepta du riche seigneur un coin de terre où s'éleva bientôt un humble monastère de Frères Mineurs.
A cette époque d'or pour les Ordres religieux, la jeunesse accourait se grouper autour des maîtres de la vie spirituelle. Aussi vit-on bientôt arriver au pauvre couvent des jeunes gens qui venaient, nombreux, se joindre au Frère Antoine et à ses compagnons. Et c'est ainsi que le fondateur put ouvrir un noviciat où, sous lu garde vigilante de Dame l'auvreté, toutes les vertus
devaient fleurir et embaumer ce coin de la terre de France.
Or un jour Frère Antoine n'eut rien à donner à manger à ses frères. Plein de confiance en la Providence qui nourrit les oiseaux du ciel, le Gardien fit prier une dame de la ville de lui envoyer pour l'amour de Dieu un peu de légumes de son jardin. Malgré la pluie torrentielle, la servante de la maison, prompte à secourir les fils de saint François, sortit sans retard et se rendit au potager où elle fit une ample provision de légumes qu'elle porta ensuite au couvent.
Naturellement le personnel de la maison, qui se moquait bien un peu de l'empressement de la charitable servante, et la dame elle-même s'attendaient à la voir revenir toute trempée de pluie ; aussi quelle ne fut pas la stupéfaction de tous lorsqu'on constata que la pluie avait respecté la bonne fille dont les vêtements n'avaient pas reçu une seule goutte d'eau.
La pieuse dame s'occupa dès lors avec sollicitude des nécessités des frères et, lorsqu'elle mourut, elle conjura son fils de continuer auprès des Franciscains cette mission sacrée pour laquelle elle était assurée de recevoir l'éternelle récompense du Seigneur.
Brive également conserva longtemps ce souvenir et chaque année, de date immémoriale, le dimanche après la fête de saint Barthélémy, on tient sur la place Sainte-Ursule — jadis Place des Franciscains — un grand marché
d'oignons. Et comme ici-bas rien n'arrive sans ciuse, il est permis de voir en cette coutume la cmsécration solennelle et permanente du fait que nous avons raconté à la gloire du grand tiiaumaturge des Frères Mineurs.
t Cbapitre XX V -Dans lequel notre %
5 bienveillant lecteur verra qu'as- J
5 sailli par le démon dans les %
Ç grottes de Brive, Frère Antoine }
* le met en fuite en invoquant f
1^ Marie. + + + + + + ++ + -î- + ^. ^
""^^ quelque distance du couvent de Brive Frère Antoine découvrit un endroit oià la nature avait creusé trois grottes fréquentées, les jours d'orage, par des bergers des alentours. L'horizon rétréci des collines qui les entouraient contribuait à la solitude de ce lieu, auquel des bosquets de chênes et de châtaigniers donnaient un aspect sauvage et recueilli.
Toujours avide de silence Frère Antoine se construisit une petite cellule dans la grotte la plus cachée et, loin de tous les regards humains, il s'y livra aux rigueurs de la plus austère pénitence. De l'aube à la nuit, de la nuit à l'aurore, les anges le virent mêler abondamment les gouttes de son sang à celles de ses larmes.
Jaloux de ces glorieux triomphes, Satan vint relancer le courageux athlète jusque dans cette citadelle et dirigea contre le héros une forte ruée de ses troupes infernales.
Un soir donc les légions sataniques se réunirent dans un puits à sec des environs afin d'y
tenir un conseil de guerre et d'arrêter le plan de ce suprême assaut conti-e le thaumaturge.
La nature avait revêtu cette nuit-là une beauté nouvelle. Le ciel était plus pur, les astres plus lumineux et la splendeur sereine de la lune baignait d'une rosée d'argent la majesté mélancolique des vieux châtaigniers. Frère Antoine, qui savait découvrir l'amour de son Maître en toutes choses, était transporté d'admiration, de ferveur et de joie. A genoux sur le seuil de la grotte, il se plongeait dans les mystérieux abîmes de la contemplation où il découvrait des merveilles inconnues.
Tout à coup le ciel s'obscurcit et le roulement terrible du tonnerre se fit entendre. Un vent furieux passa courbant jusqu'à terre la cîme des arbres géants et secouant jusqu'en ses bases le granit des rochers. La tempête semblait vouloir détruire l'univers, le brûler de ses foudres et le réduire à la masse informe du chaos primitif. Cet ouragan était l'œuvre du MaUn. h Réfugié au fond de' sa grotte, Frère Antoine s'était prosterné devant la croix qu'il avait faite de ses mains. Avec des cris sauvages une légion de diables l'y suivirent, se jetèrent sur lui et le renversèrent sur le sol, pendant que le plus grand et le plus fort de tous tentait de le prendre à la gorge pour l'étrangler.
Alors, comme un enfant plein de confiance, Frère Antoine appela Marie sa mère à son aide.
Il se rappela l'hymne de ses prédilections que, jeune encore il chantait à T.isbonne :
0 gloriosa Domina Siiblmis inter sidéra, et voilà ciue la Vierge glorieuse lui apparaît couronnée d'étoiles, comme l'avait contemplée le grand Voyant de l'Apocal^vpse dans les solitudes de Pathmos. C'était vraiment " la femme revêtue du soleil, belle comme l'aurore, resplendissante comme la lune et terrible commie une armée rangée en bataille. "
A cette \'T.ie les démons lâchèrent leur proie et, reculant, se dispersèrent au sein d'un vacarme impossible à décrire. La Vierge souriante consola Frère Antoine et guérit ses contusions, pendant que dans les airs un chœur de chérubins terminait un cantique ravissant. La vision disparut ensuite et tout rentra dans le silence.
La nuit reprit son cours et, dans sa beauté redevenue sereine. Frère Antoine continua de prier dans la paix de son âme. Et puisque les poètes assurent que les étoiles parlent, il dut sûrement entendre leurs chansons en cette nuit divine. Nul mieux que lui ne savait comprendre et sentir les m.ystiques accords qui partent des choses éternelles. Et dans l'harmonie universelle de cette heure sa voix tremblante s'imit à leurs voix sublimes pour célébrer la Vierge bénie entre toutes les femmes, la glorieuse Reine des étoiles.
t (Xbapitre XXVI -OÙ l'on assiste 5
U à l'apparition de saint François *
U à Frère Antoine et aux religieux 2
IJ du couvent d'Arles, en Provence. 2
d^ d& ^|C> J|m> ^^ vj^ J|& C|U i)|y w|b <^ J{u C^ ^^
^^N beau soir, à l'automne de 1226, le " Poverel di Dio " avait entendu l'appel de "sa sœur la mort corporelle " et avait accueilli celle-ci avec toute la courtoisie de son coeur chevaleresque et cette ineffable tendresse qu'il portait à toutes choses. Les alouettes étaient venues du ciel lui chanter un requiem d'amour pendant que le " soleil son frère " dorait, pour réjouir les derniers regards de son chantre mourant, toute cette nature qu'il avait tant aimée et si génialement célébrée.
Et lorsque, à l'instar de l'astre du joui', les triomphales obsèques l'eurent dérobé à la vue de ses fils et de ses frères, la sombre nuit du deuil et de la douleur descendit sur sa famille, et les ténèbres de la tristesse envahirent les âmes fraternelles que sa doctrine évangélique avait rachetées du monde.
Or, quelques semaines après ce douloureux événement, un pauvre frère mineur frappait à la porte du couvent de Brive. Les larmes avaient rougi ses yeux, il était tout couvert de poussière et les pierres de la route avaient ensanglanté ses pieds nus. S'agenouillant devant Frère
Antoine, le voyageur lui remit une lettre que Frère Elie, vicaire général de l'Ordre, mandait au Custode de France, et dans laquelle il lui annonçait le bienheureux trépas de leur séraphique fondateur et père.
Convoquée au son de la cloche, la communauté se réunit aussitôt au chapitre où, souvent interrompu par ses sanglots et par les pleurs de ses frères, le Custode lut l'admirable éloge du saint, cette lettre émouvante de douleur vraie, d'admiration enthousiaste et d'amour senti, que les siècles nous ont conservée à la plus grande gloire de son auteur.
Nous ne décrirons pas ici les sentiments qui animèrent ces âmes religieuses, orphelines d'un Père que toutes les autres familles monacales pouvaient leur envier. A leur légitime tristesse vint se joindre celle du départ de celui qui remplaçait ce Père auprès d'eux, de Frère Antoine, que sa charge de Custode obligeait à se rendre au Chapitre général d'Assise.
Après l'adieu à ces frères qu'il ne devait plus revoir. Frère Antoine quitta le couvent de Brive et se dirigea par le Languedoc vers Marseille, où il devait prendre le navire destiné à le conduire à Ostie, pour de là, en passant par Rome, arriver enfin dans l'Ombrie.
Avant de quitter pour toujours cette France qu'il avait évangélisée avec tant de succès et de consolation, le Custode résolut de s'arrêter à Arles, où il y avait un petit couvent de Mineurs.
En ce temps-là, cette ville autrefois célèbre et pleine de merveilles, renommée pour avoir dans sa campagne un chemin appelé " la voie d'Arles ", cette ville, disons-nous, conservait encore plusieurs vestiges de sa gloire passée : son forum, ses arènes et son théâtre de marbre. De toutes parts on ne voyait que superbes portiques, élégantes colonnades, artistiques jfontaines et innombrables statues. Précisément à cette époque, l'archevêque Hugo Béroard venait de faire terminer la merveilleuse entrée de la non moins merveilleuse basihque.
Cependant, sans s'arrêter à toutes ces beautés, Frère Antoine s'achemina vers l'un des faubourgs de la ville où, parmi les maisonnettes des artisans, se cachait l'humble couvent franciscain.
Ici encore le Custode dut mêler ses larmes à celles de ses frères, avertis de la mort de saint François par le inême messager d'Assise. Frère Antoine arrivait parmi eux précédé par sa réputation d'orateur et de thaumaturge ; aussi chacun voulut-il recevoir de sa bouche quelques paroles d'encouragement et de réconfort. En ces jours de deuil Frère Antoine ne pouvait parler d'autre chose que de la croix. Il le fit de sa voix angélique, dévoilant aux religieux la gloire bienheureuse dans laquelle, par le moyen de la croix, leur Père saint était entré pour toujours. Tous l'écoutaient extasiés.
Tout à coup une vive lumière illumine la salle du Chapitre où la communauté s'était réunie
et, comme autrefois le prophète Elie était apparu sur un char de feu à son fils Elisée, ainsi le Patriarche d'Assise se montra à leurs yeux. C'était bien vraiment le \asage amaigri du petit pauvre de Dieu, mais resplendissant de vie et de bonheur éternel; ses mains étaient bien perforées comme celles du Christ, mais toutes rutilantes de gloire quand, au nom de la très sainte Trinité, elles se levèrent pour bénir paternellement ses enfants.
I.a \ision disparut, laissant les frères remplis d'un ineffable contentement ; la vue de leur Père glorifié avait consolé les fils. S'ils devaient encore penser à sa mort, ce ne serait plus avec des larmes de douleur, mais avec des transports d'allégresse.
S Cbapttre XXVII - Dans lequel on S
* raconte deux miracles que Frère %
U Antoine opéra pour consoler sa ^
^ vieille hôtesse provençale. + + + ^
h|& J|Ci Cf^ ^ ^ Cf^ Jp ^ 0|& «^ «^^ C)& 0^ ^ <!fC* ^ ^ ^^ J|!i <^ t^ J|& t^
^^NTRE les amandiers aux feuilles naissantes
et sous les caresses d'un soleil riant, Frère
Antoine reprit le lendemain la route de Marseille,
toujours accompagné de son fidèle disciple
Frère Luc Belludi.
Tout le jour la chaleur avait embrasé l'atmosphère et l'astre couchant empourprait déjà les bosquets d'oliviers qui jonchaient la route de leurs bouquets d'ombre, lorsque les pèlerins fatigués découvrirent une pauvre chaumière cachée sous des pampres lourds de grappes. Arrivé sur le seuil Frère Antoine dit de sa voix la plus douce: " La paix soit dans cette demeure!" A ce salut chrétien une voix tremblotante répondit par ce souhait aimable de bienvenue : " Et aussi dans votre cœur ! "
La maîtresse de la maison, vieille femme septuagénaire, était toute courbée sous le poids des travaux, des peines et des ans. Seule maintenant dans la vie, elle n'avait plus d'autre bonheur, en attendant l'autre qui ne finira pas, que de recevoir les pèlerins et les voyageurs attardés le soir dans la plaine, exerçant ainsi cette charité qui est la clé d'or jxDur ouvrir la porte des cieux.
Pour servir les deux religieux, la vieille hôtesse sembla retrouver la vivacité de sa jeunesse. D'une main agile elle jeta une poignée de sarments dans le foyer déjà refroidi. Puis, ayant déposé sur la table un pain rude mais savoureux, elle tira de son armoire un vase de cristal, unique trésor de cet humble toit. La vieille provençale courut ensuite au cellier, tira du vin et remonta en remplir deux tasses qu'elle offrit aimablement aux voyageurs lassés et altérés. Soit empressement inconsidéré soit maladresse, le Frère Luc heurta de son coude le précieux vase de cristal qui vola sur le parquet en mille pièces. Sous le choc de ce malheureux incident l'hôtesse se souvint avec épouvante que, dans sa hâte, elle avait oublié de fermer le robinet de son tonnelet de vin. La pauvre femme se précipita vers le cellier et un cri de douleur avertit Frère Antoine que le désastre était complet ; le petit tonneau était vide et le sol du cellier inondé de vin.
La septuagénaire remonta en pleurant l'escalier et toute accablée, alla s'asseoir devant l'âtre. Frère Antoine, fort chagrin du malheur que, bien involontairement, il avait occasionné, s'approcha de la table, sur laquelle Frère Luc avait réuni les débris du vase de cristal et, levant les yeux au ciel, le thaumaturge dit dans son cœur : " Seigneur, serons-nous une cause de chagrin pour cette pauvre et charitable veuve qui, malgré son indigence, a pourvu à
toutes nos nécessités ? " Se sentant exaucé, Frère Antoine rapprocha les unes des autres toutes les pièces du vase de cristal et, dans ses mains, la coupe se reforma et apparut sur la table plus transparente et plus belle qu'auparavant.
La vieille n'en pouvait croire ses yeux. S'approchant alors de son hôtesse. Frère Antoine la pria d'aller remplir du vin de son tonneau, la coupe qu'il lui présentait intacte. Encore émue par le prodige dont elle venait d'être témoin et comme hj'^pnotisée, elle prit m-achinalement le vase de cristal et descendit au cellier. Quelle merveilleuse surprise !
La terre était séchée et le tonnelet rempli d'un vin exquis qui débordait de la bonde comme un cru nouveau. Palpitante de joie, la bomie vieille remonta aussi vite que le lui permirent ses jambes de septuagénaire et, s'agenouillant devant le thaumaturge, lui présenta la coupe pleine, moins remplie toutefois que son cœur, d'où s'épanchait, et par ses paroles et par ses attitudes et par ses larmes, une reconnaissance mêlée d'admiration.
Après avoir relevé son hôtesse et l'avoir engagée à remercier avant tout Dieu l'auteur de tous les bienfaits, Frère Antoine la bénit et reprit avec son compagnon la route de Marseille.
Le lendemain la ville apparaissait aux yeux de nos voyageurs. Cordialement reçus h l'abbaye Saint- Victor, les deux Frères Mineurs s'y repo-
sèrent un jour. Puis, quittant définitivement la France, à l'aurore du lendemain ils s'embarquèrent pour Ostie.
î Cbapitre XXVIII Qui rapporte %
lî le succès de la station quadragé- *
* simale que Frère Antoine prêcha ^
U devant la cour de Rome. + + + î|
^/i peine débarqués à Ostie nos deux voj^ageurs s'acheminèrent vers Rome, dont ils découvrirent bientôt, au-delà des monts albains, la coupole de Saint-Pierre inondée de lumière et resplendissante comme une tiare. Le même soir ils entraient dans la Ville éternelle.
C'était un peu avant le carême de 1227 et le pape Honorius III glorieusement régnant paraissait attendre le passage de Frère Antoine pour passer à meilleure vie, car il mourut en effet le lîS mars suivant, après avoir béni le grand saint formé par la règle franciscaine qu'il avait approuvée.
Le cardinal Hugolin, qui lui succéda sous le nom de Grégoire IX, avait été le plus grand ami et le plus insigne protecteur du Père séraphique. A l'occasion du célèbre Chapitre dos nattes, François avait même salué prophétiquement le prélat : " l'évêque du monde entier et le Père de toutes les nations. "
Le Souverain Pontife accueillit Frère Antoine comme un ami longtemps attendu et, désireux de l'entendre, lui confia l'importante mission de prêcher la sainte Quarantaine devant la cour
pontificale. L'humble prédicateur dut accepter et se surpassa. Il prit pour thème l'immortalitr de l'Eglise, mère toujours féconde, dont la nombreuse postérité proclame en chaque siècle la gloire du Dieu trois fois saint. Il montro l'Eglise persécutée, combattue, agitée toujours de nouvelles tempêtes, mais poursuivant sa marche triomphale vers le port de l'éternité. Frère Antoine montra encore l'Eglise rayonnante de vie sur la tombe des sociétés dispersées ou mortes, regardant passer à ses pieds la multitude des générations humaines.
Nourri de la Bible et doué d'une éloquence plus que remarquable, le prédicateur apparut devant l'auguste auditoire comme un barde inspiré, un trouvère divin, portant une étoile au front. Dès le premier jour il conquit les cœurs et ravit les intelHgences par la force de sa doctrine, le feu de sa conviction intime qui embrasait set' paroles, et par ce quelque chose de céleste dans sa figure, oîi l'émotion de chaque sentiment nouveau apportait une beauté nouvelle. Le Souverain Pontife, qui s'était fait l'auditeur assidu de l'humble frère mineur, fut saisi d'admiration jusqu'à pousser ce cri d'enthousiasme qui n traversé les siècles: " Voici l'arche du Testament."
Afin de relever l'éclat des solennités pascales, une grande Indulgence fut promulguée et une foule immense de peuple se rendit à Rome pour en bénéficier. Le jour de Pâques, les foule, envahissaient avec une telle affluence la basilique
pontificale que, chargé d'expliquer l'Indulgence aux pèlerins, Frère Antoine dut prêcher à ciel ouvert. Par un miracle qui rappelle celui de la Pentecôi "■ à Jérusalem, le prédicateur parla devant ces hommes de toutes nations et fut aussi bien compris d'eux tous que s'il eût parlé le langage de chacun d'eux.
Celte constatation fit sur les fidèles une impression profonde. Aussi, à peine eut-il quitté la chaire que la foule se précipita sur ses pas afin de toucher au moins son habit grossier, ce que plusieurs firent avec ce respect et cette vénération qu'on apporterait à toucher l'aile d'un séraphin.
Pour lui prouver sa reconnaissance le Souverain Pontife voulut garder Frère Antoine près de lui en le revêtant de la pourpre cardinahce, mais par amour pour la belle vertu d'humilité, notre saint religieux refusa l'offre généreuse et honorifique.
Trompé dans ses espérances, Grégoire IX bénit avec une mélancolique tendresse le fils de son cœur et le laissa s'acheminer vers la douce Toscane, où se dresse le calvaire franciscain que Frère Antoine désirait gravir avant de se rendre à Assise et où il avait envoyé son cœur en avant.
t Cbapitl'e XXCX-Où l'on narre |
^ un miracle que fit Frère Antoine %
^ en quittant l'Alverne et aussi *
^ quelque chose du Chapitre gêné- ^
^ rai auquel il assista. + + + + + *
^ C& 4^ «Sp* 0^1 C^ J^ C|& w^ v|Ci ^ i]^<< J^ 0^ Ojy if^ C|u h|^
'#|Jl j' a dans l'Appennin toscan un mont solitaire, dont le nom est saint à l'égal de celui du Sinaï : on l'appelle en Italie La Verna dont le français a fait l'Alverne.
C'est un lieu élevé, coui-onné de pins et de hêtres séculaires, où, entre les rochers abrupts, se cachent des antres sauvages et se creusent de profonds abîmes.
Cinq ans avant le jour où Frère Antoine s'acheminait vers le mont sacré, le séraphique Père, accompagné des frères Massé, Léon et Ange, en avait gravi les sentiers pierreux et escarpés. Arrivés sur la cîme du mont, nos voyageurs s'y construisirent trois cellules avec des branches d'arbres, et là vécurent quelques semaines dans le jeûne et la prière, se préparant sans le savoir au drame merveilleu.x dont ils allaient être, l'un le douloureux héros, les autres les extatiques témoins.
Le 14 septembre, fête de l'Exaltation de la sainte Croix, François ayant passé la nuit en prière, vit descendre du ciel un séraphin aux six ailes de feu. La présence du messager céleste et les foj'ers qui brûlaient ses pieds, ses
! nains et son cœur, illuminèrent la nuit et entourèrent le rocher solitaire d'une grande ilarté. Debout, les bras tendus vers le radieux (.bjet de sa contemplation, où son amour a deviné le Christ son Dieu et sou tout; tout à la joie de sa présence, tout à la compassion de es douleurs, François oublie qu'il a un corpe humain et ne s'aperçoit pas que des dards enflanmiés le transpercent, le martyrisent, le divinisent, en le marquant des signes sacrés de la Rédemption.
Quelle plume terrestre dira jamais le colloque qui eut lieu entre le Maître et le disciple ! Quand !a vision disparut, François portait le sceau du Dieu vivant et, sur les chemins de l'Ombrie, on le vit, comme un christ détaché de sa croix, porter ses plaies sanglantes à Sœur Claire pour qu'elle les pansât, et laisser couler à profusion dans son âme et dans toutes les âmes l'eau pure lie sa douloureuse allégresse et le sang généreux de son brûlant amour.
Cinq ans avaient donc passé depuis cet incomparable événement et la sainte montagne resplendissait encore de la gloire de cette nuit lumineuse. Sur les rochers de granit rose à demi vêtus de mousse. Frère Antoine put suivre les traces encore visibles du Père et écouter ce (lue les échos de la forêt redisent toujours, après ept siècles d'hymnes ininterrompues : les chants et les pleurs, la prière et l'amour de François d'Assise.
Après une trop courte halte sur ce Thabor franciscain où, comme Pierre, il aurait désiré dresser sa tente, Frère Antoine dut reprendre, rappelé par le devoir, l'étroit sentier qui descend de la montagne. Arrivé au lieu appelé Valsanta, l'apôtre rencontra une femme qui se désolait d'avoir perdu son fils unique dans la forêt. Le cœur du thaumaturge fut touché de compassion. " Venez avec nous, lui dit-il, et, avec la grâce de Dieu, nous retrouverons votre enfant. "
En effet, au tournant de la route. Frère Antoine décou\Tit l'enfant tranquillement endormi sur un rocher dont les parois étaient si escarpés que, à grand peine, on put aller le reprendre. L'enfant lui-même ne sut, dans la suite, raconter comment il y avait été tran.sporté. La jeune mère reçut avec des larmes de joie son fils des mains mêmes de Frère Antoine qui, à ce moment précis, apparut à Frère Luc son compagnon, le front ceint d'une auréole si resplendissante que le soleil aurait paru une ombre épaisse à côté d'elle, rapporte le chroniqueur. Mais lorsque le Frère Luc voulut dire ce qu'il avait vu, Frère Antoine se défendit de le croire en disant, pour se moquer de lui : " Frère Luc, tu te seras endormi comme d'habitude pendant l'oraison, et tu auras eu un songe que tu me rapportes maintenant. Néanmoins je te prie de l'oublier. "
Après avoir quitté la Toscane, les voyageurs
entrèrent clans le jardin délicieux de la Galilée franciscaine. Assise leur apparut bientôt, pittoresque, gracieuse et sévère comme une roli(iue sainte. Entre ses murs était né et avait vécu l'homme providentiel suscité par Dieu pour prêcher au monde la sublime pauvreté du Christ. Dans la nuit de cette époque il avait fait descendre un rayon de l'aurore éternelle. Sur les ruines de la cupidité, il avait dressé un temple à la pauvreté chrétienne, substituant la simplicité au luxe, la fraternité aux haines, la pénitence aux plaisirs, et mettant dans tous les cœurs l'image du Christ sur un trône d'amour.
Le Chapitre général s'ouvrit soleimellenient le 30 mai 1227. Le lendemain. Frère Jean Parenti fut élu Ministre général. L'héritage de saint François ne pouvait tomber en de meilleures mains.
A la fui du Chapitre, Frère Antoine fut nommé Provincial de Bologne, des Romagnes et de l'Emelia, l'une des plus belles et des plus importantes Provinces de l'Italie qui s'étendait alors des bords de l'Adriatique aux pieds des Alpes, et du lac de la Garde aux frontières del a Toscane.
t Cbapttce XXX — De la manière j
U dont Frère Antoine punit un père Jj!
^ et comment il ressuscita son flls. *
'TjjNANsla belle et immense Province que l'Ordre avait remise aux soins de Frère Antoine, le manichéisme, la grande hérésie de l'époque, faisait de cruels ravages ; aussi l'apôtre reprit-il sans retard le bâton pastoral pour évangéliser successivement Udine, Aquila, Gemona, Gorizia et Conegliano, antiques petites villes, suspendues comme des nids d'hirondelles aux crêtes des monts, ou perdues dans le fond des vallées, toutes riches de légendes et remplies de merveilles. L'une d'elles, Gemona, fut le théâtre de l'un des plus étonnants miracles du saint. Lors de son passage en cette ville Frère Antoine résolut d'y élever un modeste couvent de son Ordre et voulut diriger lui-même les travaux. Or, un jour qu'il aidait les maçons à transporter les pierres et à préparer le mortier, passa un paysan qui conduisait un char apparemment vide et tiré par des bœufs. Le Thaumaturge ayant prié cet homme de lui prêter son char pour transporter quelques pierres plus grosses, ce rustre s'y refusa disant qu'il portait un mort au cimetière. Le saint n'insista pas. En réalité, sous la paille de son char dormait tranquillement le fils unique du charretier. Un peu plus loin, au
98 flORETTI DE SAINT ANTOINE
détour de la route, l'homme voulut rire avec son enfant de l'habileté dont il avait fait preuve afin d'éviter l'ennuyeuse corvée. 11 s'approcha du char et toucha son fils pour l'éveiller, mais aussitôt toute sa joie se changea en épouvante : la voiture cette fois ne transportait plus qu'un cadavre, car son fils dormait, mais rigide et froid, le visage plus blanc qu'un hs.
Hors de lui, le père se jeta sur le petit corps inanimé, le secoua, l'appela par son nom, l'embrassa, faisant retentir les alentours de ses cris de douleurs. Bientôt un très vif remords entra dans le cœur du malheureux père ; il accourut vers le saint et se jeta à ses genoux au miUeu du chemin, confessant humblement sa faute avec un torrent de larmes et le suppliant d'avoir pitié de lui. Emu de cette douleur, Frère Antoine s'approcha du char oîi gisait l'enfant et, levant les yeux au ciel, il dit : " Au nom du Dieu vivant. " Puis, étendant ses mains consacrées dans lesquelles passait si souvent un peu de la puissance divine, il toucha l'enfant qui se leva aussitôt, saluant d'un doux sourire la foule anxieuse assemblée autour de lui.
Le paysan transporté de joie se jeta de nouveau aux pieds de Frère Antoine et les baigna de larmes, de larmes de reconnaissance cette fois. Et dès lors nul ne fut plus assidu que lui à transporter les matériaux qui servaient à construire ce nouveau nid séraphique.
t Cbapitre XXXI — Pourquoi et ^
U comment Frère Antoine envoya *
^ chercher le cœur d'un avare dans %
U ses coffres remplis d'or.+ + + + %
Tir A ville des fleurs, Florence, la belle, la florissante, l'élégante, Florence cachait, sous ses fleurs et sa prospérité, une corruption profonde. Au sein de ses richesses, au milieu de ses plaisirs, sous l'auréole artistique qui la nimbait d'une singulière grandeur, elle ne reculait pas devant l'oppression des faibles et des pauvres pour leur extorquer l'argent nécessaire pour soutenir l'éclat de ses fêtes ininterrompues. En ce carême de l'an 1229 Frère Antoine appliqua le fer et le feu à cette plaie honteuse de la société florentine, et mit en œuvre pour la guérir toutes les tendresses de son cœur, toutes les ressources de son génie. L'apôtre savait s'armer au besoin de la rigueur des anciens prophètes, et il le fit dans cette occasion. Usant d'un langage à la fois populaire et poétique qui devait plaire aux distingués citoyens de Florence, Frère Antoine tonna du haut de la chaire contre ces infâmes abus. Il mit le peuple en garde contre les usuriers, ces impitoyables vendeurs de larmes, et sut faire naître dans les âmes des riches les résolutions les plus héroïques, qu'il rendit eflBcaces au moyen d'un miracle.
"UniversJtâs"
'' BISUOTHECA
ItMJ FIORETTI DE SAINT ANTOINE
Au cours de ses prédications l'un des rois de la finance vint à mourir. Homme avide d'argent, il accumulait depuis longtemps, dans son palais des bords de l'Arno, des richesses mal acquises Mais voilà que l'avare était mort nu et nu retournait à la terre.
Les funérailles devaient être magnifiques et d'un luxe extraordinaire. L'usage voulant qu'on invitât l'orateur le plus célèbre de la région pour prononcer l'éloge de cet homme cupide, c'est Frère Antoine qui en fut chargé. Il accomplit cette tâche avec sa maîtrise ordinaire et de la manière que notre ami lecteur verra ci-après.
L'apôtre prit pour texte de son discours la parole même du Sauveur : "Là où est votre trésor, là est votre cœur, " et, développant cette pensée devant ses auditeurs, il leur en fit toucher du doigt toute la poignante vérité. Puis, lançant un regard foudroyant sur la riche bière de l'avare. Frère Antoine s'écria : " O homme ! je cherche ton cœur en Dieu et je ne l'y trouve pas, " Son beau visage se couvrit alors d'une plus solennelle majesté et, devant une vision qui passa devant les yeux de son âme, il frémit et recula d'horreur. Puis il ajouta aussitôt avec force et autorité : " Cherchez, oui, cherchez ce cœur ; il est enfoui dans de l'or comme dans un écrin ; là vous le trouverez vivant dans d'indicibles tortures. Allez ! vous l'y verrez palpitant encore. "
A ces paroles l'auditoire fut frappé de stu-
peur. En de grandes vagues la foule s'échappa par toutes les issues du temple, ne pouvant se retenir de crier sa terreur par toute la ville. Les parents du défunt, affligés et terrorisés, rentrèrent dans leur palais et, poussés par une force surnaturelle, traversèrent les vastes galeries et s'approchèrent de la chanïbre du trésor. Dans un coffre-fort revêtu d'ébène et d'ivoire qui occupait l'angle de la salle, l'usurier accumulait des richesses depuis un demi siècle. Chaque pièce de monnaie représentait une iniquité ; il y avait là par milliers les larmes des veuves et les plaintes des orphelins.
Cependant les héritiers s'approchent du coffrefort dont ils retirent les lourdes chaînes et soulèvent le couvercle. Un cri d'horreur s'échappe de toutes les poitrines et fait trembler le plafond de la chambre, tandis que tous reculent et prennent la fuite.
Qu'ont-ils donc découvert dans le miroitement des pièces de monnaie ? Sur un lit d'or, de diamants et de perles, ils ont trouvé le cœur encore palpitant qui, selon l'expression du prophète, " semble souffrir d'indicibles tortures. "
La ville entière profondément remuée, fut partagée entre la terreur et l'admiration. Le lendemain des funérailles les notaires reçurent beaucoup de restitutions et, pour quelque temps au moins, les pauvres connurent les douceurs que sait prodiguer la charité chrétienne.
Et Florence la belle, la florissante, l'élégante,
Florence portait avec plus de joie encore, sous les rayons ardents de cette vertu essentielle, son nom délicat et joli de " Ville des fleurs. "
t dbapitreXXXII— Au cours duquel 5
U on apprendra pourquoi Frère *
U Antoine aima de cœur la ville %
2 dont il porte le nom. + + + + + $
ORSQUE Frère Antoine parvint à la colline d'où pour la première fois il découvrit la ville de Padoue, l'apôtre était à l'apogée de sa gloire. Il avait alors 33 ans.
Padoue, située dans une plaine fertile ceinte de collines verdoyantes, arracha au missionnaire un cri d'admiration ; et Dieu permit qu'il eut alors une glorieuse vision de son avenir. Dans cette ville, en effet, l'apôtre devait vivre ses derniers beaux jours en allant à une mort prématurée ; là son corps devait reposer sous le porphyre et le marbre, dans le plus beau sépulcre qui ait jamais renfermé dépouille humaine. Les yeux fixés sur Padoue et dans un transport prophétique. Frère Antoine dit ces paroles que le Frère Luc entendit et qu'il rapporte dans son récit : " 0 Padoue, toujours grande et toujours belle, sois bénie ! Elle est splendide la couronne qui ceint ton front. Bientôt l'éclat de ta gloire va resplendir plus encore et resplendir jusqu'au ciel, parce que déjà de toutes parts des foules se dirigent vers toi. "
Emule de Venise, Padoue était à cette époque, par son importance politique, sa florissante
104 FIORETTl DE SAINT ANTOINE
industrie, ses produits abondants, la première ville de la région. Un antique proverbe disait : Bologna è gra.%m, Ma Padova la passa.
Padoue était à la fois une grande ville aristocratique et savante, guerrière et commerçante, religieuse et perverse. Un grand nombre de soldats, de juristes, de médecins, de pèlerins, de religieux, lui donnait un aspect de vie tout à fait particulier. La ville elle-même et les plaines environnantes, riches de vignes et d'oliviers, étaient toutes fleuries de châteaux et de monastères, parmi lesquels l'Ordre franciscain, quoique nouvellement né, comptait deux couvents : celui de Sainte-Marie et celui de l'Arcella.
Un nouvel élément était venu s'ajouter à ces diverses classes de la société : celui des étudiants. L'université — depuis lors si florissante — sortait alors de son berceau et le célèbre docteur Albert-le-Grand, qui y enseignait, attirait autour de sa chaire tout ce que le monde comptait de savants et d'érudits.
Padoue était donc aussi une école de science et de piété, bien digne de captiver le cœur d'un jeune moine pieux et savant. Mais dans cette ville Frère Antoine aima surtout le champ choisi par la Providence pour qu'il y déployât son activité d'apôtre.
Et c'est en apôtre en effet qu'il arrivait h Padoue, car la ville coupable, en proie i\ de continuels conflits, aux guerres fratricides, aux
haines irréconciliables qui l'ensanglantaient sans pitié, avait besoin de pénitence pour ses crimes dont les cris montaient vers le Ciel et appelaient la vengeance divine.
Arrivé quelques jours avant le carême, l'apôtre commença aussitôt ses prédications. Comme le pasteur à la tête de son troupeau, le podestat était dans les premiers rangs des auditeurs. On quittait tout pour aller entendre l'orateur et l'enthousiasme était tel que rien n'en peut donner une idée, bien que les chroniqueurs de l'époque aient tenté de le décrire. Telle fut aussi la sainteté de Frère Antoine qu'elle rendit la vie à cette ville qui semblait morte aux choses de Dieu.
Quand parut l'aurore de Pâques la ville de Padoue put fêter en même temps sa propre résurrection et celle du Christ. Elle aussi se relevait dans la foi ; elle aussi renversait la pierre du sépulcre où elle gisait morte. Et le joyeux alléluia résonna en ce jour dans le cœur de Frère Antoine comme sous les voûtes des temples pendant que les anges de Dieu écrivaient dans le lixTe de vie plusieurs noms nouveaux, parmi lesquels l'histoire nous a conservé celui que notre bienveillant lecteur voudra bien trouver au chapitre suivant.
t Cbapltre XXXIII - De la confes- J
* sion peu ordinaire du seigneur %
S Tiso da Fonte, gentilhomme de $
x^ Padoue^ + + + + + ^. + + + + ^. ^
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"TT 'opulent et noble seigneur Tiso da Fonte, l'un des premiers patriciens de Padoue, était un vieux chevalier habitué aux longues cavalcades, aux tournois ardus, aux prodigieux coups d'estoc et de taille. Toute sa vie avait été un drame de feu et de sang. Mais le jour était venu où, nonobstant sa cuirasse d'acier, la grâce divine allait toucher son cœur de soldat qui, comme une eau souterraine frappée d'un rayon de soleil, refléterait l'image de Dieu.
Un jour donc que le seigneur Tiso s'était laissé entraîner au sermon de Frère Antoine et qu'il écoutait attentivement la parole si chaude et si colorée de l'orateur, une voix parla à son oreille. Cette voix était celle de sa conscience jusqu'alors endormie. Si, cependant, Tiso en avait, jusque-là, fait taire les clameurs, son cœur était fatigué de cette lutte intestine.
Lorsque Frère Antoine eut terminé son discours, il vit un gentilhomme s'approcher de lui, se jeter à ses pieds, plein du repentir de ses fautes, vaincu comme autrefois le géant Goliath par la fronde du berger. Ce gentilhomme était Tiso da Fonte. Le vieux guerrier n'avait jamais plié
les genoux ni devant Dieu ni devant les hommes, il n'avait jamais tremblé dans la fureur des batailles, et le voilà prosterné et tout troublé. Il veut en toute sincérité et toute confiance déverser aux pieds de l'apôtre le trop plein de son vieux cœur, mais ses lèvres tremblent et restent muettes, se refusant à laisser échapper un son articulé. Pour la première fois depuis sa lointaine enfance une larme glisse de ses yeux et tombe lentement sur sa joue noircie comme une armure d'acier.
Une larme est précieuse devant Dieu, car les larmes sont le sang de l'âme. Quand le cœur n'a plus de voix pour exprimer son amour ou son repentir, il peut encore parler par le moyen des larmes tristes ou douces qui tombent en silence de nos j^eux.
Remph de compassion pour le gentilhomme. Frère Antoine le réconforta par une de ces chaudes paroles dont il avait le secret et le contraignit à écrire ce que ses lèvres se refusaient à prononcer. Tiso obéit. Il prit une large feuille de parchemin et y écrivit la longue liste de ses fautes, qu'il présenta ensuite au confesseur. 0 surprise ! A mesure que les yeux de Frère Antoine effleuraient le parchemin, les paroles en disparaissaient comme si une main invisible les avait effacées l'une après l'autre. Et quand la lecture fut terminée la feuille de parchemin était blanche et pure, symbole immaculé de cette âme purifiée par les regrets et les larmes.
Le seigneur Tiso da Fonte, devenu l'ami du Thaumaturge, doit à sa conversion et à cette amitié d'avoir laissé au cours des siècles qui passent un nom qui demeure.
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t Cbapitrc XXXIV comment 5
5 Frère Antoine rapprocha un pied *
U coupé de la jambe d'un estropié *
ÎJ et le guérit instantanément. + + %
^^R, en ce temps-là, un jeune homme désigné sous le nom de Léonard, oublieux du respect que Dieu nous ordonne de témoigner à nos parents, eut le malheur de transgresser ce précepte du Seigneur. Irrité contre sa mère, le mauvais fils osa la frapper de son pied et d'une manière si violente que la dame en fut renversée. Poursuivi par le remords qui ne lui laissait aucun repos, Léonard entra dans une église où, précisément. Frère Antoine prêchait. Le jeune homme entendit l'apôtre développer avec force et chaleur la doctrine d'amour qui enflammait ses paroles et jusqu'à son beau visage. Et comme la prédication est pour ainsi dire un sacrement qui produit ses fruits dans la mesure des dispositions de celui qui le reçoit, la grâce abondante descendit dans le cœur de Léonard et lui fit verser les pleurs d'une contrition vraie. C'est dans ces dispositions qu'il se présenta au prédicateur et lui fit l'accusation de sa faute. " Le pied qui a frappé sa mère, lui dit Frère Antoine, mériterait d'être coupé. " Certes l'intention du confesseur était plutôt d'inspirer l'horreur de la faute que le moyen de l'expier,
mais Léonard était un homme simple, peu apte à découvrir une vérité sous l'image qui la représente. Aussi le jeune homme prit-il les paroles du confesseur à la lettre et, rentrant chez lui, il prit une hachette et se coupa le pied.
La simplicité de Léonard ne pouvait l'empêcher de ressentir la souffrance, et bientôt, à ses cris déchirants, sa mère accourut, mais oubliant de soulager son fils pour se répandre en cris de désolation et s'arrachant les cheveux de désespoir.
Or Frère Antoine vint à passer devant la demeure de l'estropié. Arrêté par la multitude de curieux qui encombrait le portique, il demanda la cause de ce rassemblement. Aux premiers mots qu'il entendit le Thaumaturge se ressouvint des paroles qu'il avait dites à un pénitent et, comme il avait été reconnu, les rangs s'ouvrirent pour le laisser passer.
Par quelques douces paroles il imposa silence à la mère affligée, qui l'accablait de reproches et de supplications en même temps. Puis, demandant le pied coupé, il s'agenouilla devant Léonard, rapprocha le membre amputé de la jambe sanglante et, immédiatement, béni par sa main, le pied se souda à la jambe et le jeune homme se leva guéri pour se joindre à sa mère qui remerciait Frère Antoine.
Celui-ci se dérobant à leur reconnaissance, courait déjà vers d'autres blessés à guérir, vers d'autres maux à soulager.
5 Cbapitre XXXV- Q ai contienne 3
f récit Adèle fait par un brigand %
U de sa conversion et de celle de ^
U ses douze compagnons. + + + + + î|
/|"est le larron qui parle :
" J'étais brigand de profession et affilié à une bande de douze voleurs. Nous habitions les bois et les cavernes, détroussant les imprudents voyageurs qui nous tombaient entre les mains, multipliant dans les alentours toutes sortes de vols et de rapines. Nous faisions l'épouvante des contrées environnantes, et le récit de nos crimes donnait des frissons de crainte aux plus braves. " Un jour la réputation de Frère Antoine parvint jusqu'à nous. On le comparait au prophète Elie et sa parole, disait-on, était ardente comme les étincelles qui tombent dans les blés et les dévorent. Nous résolûmes, mes camarades et moi, de nous payer une bonne partie de plaisir en allant entendre le fameux orateur, qui faisait déserter les chaumières et les châteaux, comme pour nous permettre d'y opérer plus facilement nos pillages. C'est ainsi que, déguisés — c'est le cas de le dire — en honnêtes hommes, nous nous glissâmes dans la foule accourue pour entendre celui auquel nous avions déjà songé à donner un nom nouveau. Ce fut notre perte — je veux dire notre salut.
" Le jeune religieux parut, gracieux dans sa démarche, son beau \asage calme illuminé de quelque chose d'mtérieur qui le rendait transparent comme l'albâtre. Après un rapide regard sur la multitude qui l'entourait, il parla, et ses paroles coulaient comme le torrent impétueux qui descend de la montagne. Il parla, et les étincelles de son éloquence mirent le feu à nos abondantes moissons de péchés et de crimes. Nos consciences hurlaient de terreur, les remords pressuraient nos âmes, et la rougeur de la honte montait à nos fronts jusque-là sans crainte et sans pudeur, pendant que les regrets coulaient leurs flots amers et doux jusqu'au fond de nos cœurs.
" Après le sermon nous allâmes tous les douze, contrits et repentants comme je viens de le dire, nous prosterner aux pieds de Frère Antoine. Ce fut l'heure la plus douce de notre vie. L'apôtre nous reçut — j'oserai le dire — comme des frères longtemps attendus, pour lesquels rien n'est assez bon, rien n'est trop beau. Le confesseur appela sur nos têtes les divins pardons qui relèvent et renforcent les âmes, mais non sans nous prévenir que si, par malheur, nous retournions à nos vomissements, nous péririons dans d'affreux supplices.
" La prédiction s accomplit. Quelque temps après plusieurs d'entre nous retombèrent dans leurs habitudes criminelles : ils furent saisis par la justice et pendus. Les autres, confiimés
dans leurs bonnes résolutions par ce terrifiant exemple, persévérèrent dans le bien et s'endormirent dans la paix du Seigneur.
" Quant à moi, Frère Antoine m'avait imposé comme pénitence de faire douze fois le pèlerinage au tombeau des saints Apôtres. J'accomplis mon dernier pèlerinage aujourd'hui (1292) et je ne désespère pas, selon la promesse du grand Thaumaturge, de le retrouver là-haut. "
Ain.si parla le vieillard qui pleurait d'émotion.
t Cbapitre xxxvi — a la un du- J
U quel on nous dit quelle mission ^
^ Frère Antoine fut chargé d'aller ^
U remplir à Rome, en i230. + + + 2
l'ijri 1^1 ^^i Éf t îff ifr i^r y- -j' 'T' 'T' "1" T' I '1' 'T' ' f ' ' f ' '1' ' T' 'T' ' 1 ' ' ■ ' 'T' "T ' 'T* "T* 'T* 'T * 'T ' '* "T * 'IT'
'"ÎT E 25 mai 1230, les fêtes de la translation des reliques du séraphique Patriarche revêtirent une magnificence extraordinaire. La multitude des pèlerins accourus à Assise était telle qu'on dut élever des campements tout autour de la ville. La région entière était en fête et, dans le cadre merveilleux de ses collines et de ses plaines, l'antique cité tressaillait de fierté et rutilait de gloire.
La cérémonie commença par la lecture des Lettres envoyées par le Pontife de Rome aux Frères î»lineurs. Puis la cassette renfermant les précieux restes fut transportée, de la vieille chapelle Saint-Georges à l'église nouvelle, sur un char magnifiquement orné d'emblèmes et de guirlandes, tiré par quatre bœufs blancs recouverts de voiles de pourpre envoyés à cet effet par l'Empereur de Constantinople. En arrière du char venaient les Frères Mineurs formant un immense cortège au milieu duquel, parmi les Ministres provinciaux, Frère Antoine, portant comme les autres la torche et la palme. Un grand nombre de clercs suivaient, puis les principaux personnages d'Assise entourés des
FiORETTI DE SAINT ANTOINE ll5
citadins, et enfji les pèlerins étrangers en si grande foule, rapporte la chronique, que nul potentat n'eut, au sein de sa gloire, un cortège plus solermel et une suite plus imposante.
Le soir du même jour, les Frères Mineurs se réunirent en Chapitre. Les prélats de l'Ordre durent accepter, sans doute avec regret, la résignation que leur offrait Frère Antoine de son office de provincial. Mais les Pères capitulaires surent exiger qu'il acceptât la présidence d'une députation qu'ils avaient décidé d'envoyer au Souverain Pontife pour lui exposer les griefs de beaucoup de religieux contre le Frère Elie. Destiné à défier les siècles, l'arbre séraphique devait, pour fortifier ses racines, soutenir les vents de l'épreuve.
Frère Elie, qui gouvernait alors la famille franciscaine, était l'un des plus fervents admirateurs de saint François. C'était en outre un homme de grand génie et un organisateur sans rival. Mais son ambition extrême, servie par le goût du faste et la manie de la grandeur, minait les fondements mêmes d'une institution dont la pauvreté, la simplicité et i'humilité, devaient toujours demeurer les bases inébranlables.
Les premiers disciples de saint François, jaloux, à juste titre, de la pureté de la Règle reçue du ciel, s'aperçurent bientôt du péril imminent que courait leur famille religieuse et comprirent en même temps l'urgente nécessité de trouver
des moyens de conjurer le désastre. Les héritiers fidèles de l'esprit du Fondateur se consultèrent donc et résolurent, pour sauver l'Ordre en péril, de se rendre à Rome afin de soumettre les difficultés à la sagesse du Pape. La délégation était composée de Frère Aymond de Faversham, de Frère Gérard de Modène, de Frère Pierre de Brescia, de Frère Léon, qui fut ultérieurement archevêque de Milan, et de Frère Antoine leur président.
Grégou-e IX reçut les Frères Mineurs comme des fils chéris. Après avoir été saisi de la question en litige, le Souverain Pontife' comprit lui aussi que tout retard pouvait être fatal à l'Ordre, et il ordonna qu'on appelât Frère Elie à Rome pour se défendre. Lorsque tous furent réunis devant le Pape, Frère Antoine exposa les griefs, avec la pondération, la clarté, la science et l'autorité qui l'avaient rendu célèbre. Frère Elie entreprit ensuite de défendre lui-même sa cause, mais il le fit si mal que Grégoire IX crut bon de le déposer et de lui donner un successeur.
Cet événement fut le salut de l'Ordre et en même temps une grâce pour Frère Elie, qui reconnut ses torts et mourut dans la paix.
L'esprit de saint François, qui avait donné et devait donner encore tant de fruits à l'Eglise, vivifia de nouveau l'arbre franciscain, qui n'a cessé depuis lors de donner des fleurs de vertus et des fruits de sainteté.
Et Frère Antoine, sa mission terminée, reprit son chemin par la haute ItaUe, s'arrêtant partout où il y avait un bienfait à opérer, une larme à essuyer, une âme à sauver.
? Cbapttre XXXVII -où noire ami J
|J lecteur sera surpris d'entendre *
S parler un nouveau-né pour dé- ^
* fendre sa mère. + + + + + + + ^
'^^V u cours de f^on voyage de Rome à Padoue Frère Antoine s'arrêta à Ferrare, en proie, comme pret^que toutes les villes de la Péninsule, aux désordres du libertinage, de l'impiété et de la guerre ci\'ile. L'apôtre comprit à son premier contact avec la population qu'il fallait une grâce abondante et peut-être même un éclatant miracle pour assurer aux citadins les bons fruits d'une mission. Et comme Frère Antoine ne pouvait douter de la munificence de la grâce divine, il ne tarda pas à opérer le miracle.
L'épouse de l'un des principaux seigneurs de la ville, femme très pieuse et d'une iiréprochable vertu, se trouvait alors dans une profonde affliction. La haine et l'envie s'étaient acharné à ternir sa réputation, et avaient réussi à lui faire perdre l'estime de ses connaissances et même l'amour de son mari, qui l'outrageait publiquement dans son honneur en refusant de reconnaître l'enfant auquel depuis peu elle avait donné le jour.
La prétendue accusation avait déjà été portée devant les tribunaux et de faux témoins s'étaient trouvés pour déposer contre la vertueuse épouse.
Ives juges, abusés par la trompeuse évidence des faits, étaient convaincus qu'il fallait condamner la noble dame aux peines réservées à ceUes qui sont infidèles à leurs devoirs d'épouse et de mère. Or, précisément sur la fin de leurs débats. Frère Antoine arriva à Ferrare, précédé par sa réputation toujours grandissante de thaumaturge.
A peine la malheureuse femme eut-elle été avertie de l'arrivée du missionnaire que, assurée qu'il lui apportait le salut, elle se présenta devant lui et lui dévoila son âme. De son regard pénétrant qui sondait si bien les coeurs. Frère Antoine reconnut que la jeune mère lui disait l'exacte vérité. Sans plus de retard il se rendit au Palais, où simultanément il fit appeler l'époux irrité et sa noble dame.
L'épouse comparut, portant dans ses bras l'enfant que ses ennemis présentaient comme la preuve vivante de son infidélité. De son côté le jeune seigneur s'était présenté avec la fière arrogance d'une dignité qui se croyait blessée. En présence des deux époux interdits. Frère Antoine s'approcha du petit enfant et, se penchant sur son front d'ange, lui dit : " Au nom de l'Enfant de Bethléem, je t'adjure de proclamer ici qui est ton père." Immédiatement, de sa petite voix claire et distincte, le nouveau-né répondit en tendant vers le jeune gentilhomme ses petits bras tremblants : " Que le Seigneur Dieu soit loué : celui-ci est mon père. "
" Aimez donc ce petit enfant, " reprit le
120 KIORETin DE SAINT ANTOINE
missionnaire en s'adressant au jeune époux. " Aimez aussi sa mère, car, je vous le dis en vérité, elle est digne de votre respect et de votre amour." Ces paroles eurent la force d'un oracle. L'époux et l'épouse s'étreignirent affectueusement dans la joie de la réconciliation : Frère Antoine avait fait deux heureux.
s Cbapttre XXXVIII - comment g
U Frère Antoine parut devant le *
U tyran Ezzelino et en obtint la *
ê paix pour Padoue. + + + + + + g
itTi Sf* yft Jf* CfV ->* ** '■T'" "T' *' 'T' "* T " u*'" 'T' 'T' ' T ' ' T ' 'T' "■'y "^ t' 'T' 'T' 'T' "T" *^ "''t *" 'T " "T ' '''v' '■'î''" "y 'T' "T' "'i'
'^^E tristes nouvelles arrivaient à Frère Antoine de sa chère Padoue. Ezzelino, gendre de l'empereur Frédéric II, exerçait sur la Lombardie et les Romagnes une tyrannie extraordinairement cruelle. " Le Néron du Moyen-âge, la bête à la figure humaine ", comme l'appellent les chroniqueurs du temps — ne reculait devant aucune atrocité. La rapine et l'homicide étaient ses moindres forfaits, et vraiment il paraissait être une manifestation de l'hydre, dont parle l'Apocalypse, sortant d'un étang de souffre et de feu où, dès l'origine du monde, l'avait précipitée le bataillon sacré de Monseigneur saint Michel. Aussi, la terreur qui régnait déjà à Vérone, à Brescia et à Vienne, pénétrait jusqu'à Padoue dont les habitants vivaient dans la crainte.
Déjà le château de Fonte, à quelques lieues de la ville, était tombé au pouvoir du t3Tan, et le jeune Guillaume, neveu de Tiso da Fonte que notre charmant lecteur a eu l'avantage de connaître, avait été fait prisonnier et traîné dans les geôles d'Ezzelino, quand Frère Antoine arriva à Padoue. En apprenant le malheur qui
frappait son vieil ami et faisait la terreur des padouans, l'apôtre appela son fidèle compagnon Frère Luc et prit avec lui le chemin de Vérone où le digne gendre de Frédéric II avait élu domicile.
" Et cela fut — raconte ingénuement Frère Luc — un grand réconfort pour les habitants de Padoue, hors moi qui, tout piteux, pensais aux m.auvais traitements que nous allions chercher. Que crains-tu ? me dit Frère Antoine. Ne sais-tu pas que pas un seul ch.eveu de notre tête ne peut tomber sans la permission de notre Père qui est dans les cieux ? Et c'était une chose que je connaissais bien — continue le Frère — puisqu'elle est écrite dans le Livre de Vie. Nonobstant je ne pouvais me déli^Ter d'une grande crainte, n'étant pas de mon naturel courageux. Alors Frère Antoine voulut me dispenser de le sui\Te et se choisit un autre compagnon, mais il abandonna aussitôt ce projet, lorsque je lui eus fait le doux reproche de m'avoir cru capable de l'abandonner dans une telle circonstance.
" Nous fûmes donc à Vérone et comparûmes devant Ezzelino, qui nous reçut assis sur son trône et entouré d'innombrables gardes à la figure féroce. Comme un autre Elie devant Achab, Frère Antoine sans s'émouvoir prit la parole : " Cruel ennemi de notre Seigneur Dieu, dit-il, n'es-tu pas rassasié de répandre le sang de tes frères ? Apprends de ma bouche que ce sang
innocent crie vengeance au Ciel. Si tu ne veux te convertir et faire pénitence de tes crimes, ton nom sera rayé pour toujours de la liste des vivants et tu iras souffrir d'épouvantables tourments dans la géhenne éternelle. "
" Pendant que Frère Antoine lui adressait ce courageux discours, Ezzelino était demeuré immobile sur son siège, et il était devenu pâle à me faire penser que. Dieu le permettant, il avait dû entrevoir ouverte sous ses pieds la dite géhenne étemelle.
" Quand Frère Antoine eut fini de parler le tjTan, contrit et repentant, mettant autour de son col son baudrier en guise de corde, se jeta à genoux devant l'intrépide apôtre et lui demanda humblement pardon de ses crimes. Et de la part du Dieu Tout-Puissant, Frère Antoine voulut bien lui accorder ce pardon, en faisant néamnoins promettre au cruel despote de garder désormais une vie chrétienne exemplaire. Comme preuve de la sincérité de sa conversion. Frère Antoine exigea encore d'Ezzelino qu'il rendît le château de Fonte à son maître, et la remise en liberté du jeune Guillaume, le neveu — notre courtois lecteur se le rappelle sans doute — de son vieil ami Tiso. Et c'est en ramenant le gentilhomme avec lui que, au milieu des acclamations du peuple, Frère Antoine rentra à Padoue. "
Ici se termine le récit de Frère Luc Belludi, le compagnon de saint Antoine.
Ce glorieux épisode de la vie de notre Thaumaturge est l'entrée en scène de la milice franciscaine dans l'histoire des conflits entre les puissants et les faibles ; milice grande, austère et tendre, qui passera désormais à travers les siècles pour faire bénir le Jésus de la Croix et des divines tendresses. Frère Antoine représente ici le triomphe du droit sur la force, celui de l'âme sur le corps, car il est fort celui qui croit, qui espère et qui aime.
I CbapltreXXXIX- D'une cellule
U aérienne faite de branches d'où
U Frère Antoine jette un regard ^
U rétrospectif sur sa vie. + + + + *|
^^uoiQUE Frère Antoine sentît qu'il commençait à s'affaiblir, il entreprit néanmoins, le 5 fé\Tier 1231, de prêcher la Station quadragésimale à Padoue. Poussé par son zèle ardent de donner des âmes à Jésus-Christ, il dut courir de la chaire au confessionnal et du confessionnal à la chaire, non-seulement dans la ville mais encore dans les faubourgs voisins. Les multitudes se succédèrent à ses pieds, et chacmi en partait surabondamment consolé et rempli de paix.
Souvent à l'orée de la nuit, Frère Antoine était encore à jeun, et les frères, remplis d'inquiétude, venaient le chercher pour les repas. Mais il leur répondait : "Ne savez- vous pas que l'apôtre ne peut pas vivre que de pain ?" Et sans plus insister, les frères édifiés le laissaient à son héroïsme.
Frère Antoine prolongea ainsi sa prédication jusqu'à la Pentecôte : c'était son chant du cygne. Lorsque le soir de la clôture de la fructueuse mission, il descendit de la chaire, l'apôtre comprit que sa tâche était terminée ; son âme avait entendu l'appel de l'Epoux dont il portait l'an-
ncau. il résolut doue de se recueillir dans la solitude afin de se bien préparer au suprême voyage.
Pour réaliser ce pieux désir de solitude Frère Antoine alla demander l'hospitalité à son vieil ami Tiso da Fonte, qui possédait à Camposampietro, à quelques lieues de Padoue, un château solitaire — celui-là même qu'Ezzeîino lui avait pris et rendu — près duquel les Frères Mineurs avaient un modeste couvent.
Or, avant d'arriver au château, l'apôtre remarqua dans un champ voisin un chêne d'une structure admirable, et il manifesta aussitôt le désir d'y avoir sa cellule et celles de ses compagnons.
Saint François avait ainsi plus d'une fois cherché dans les ramures un calme et une solitude dont il ressentait toujours l'exquise nostalgie. Son âme poétique trouvait dans ces habitations aériennes au sein de la verdure, un repos et un rafraîchissement pour l'âme et pour le corps. Elevé ainsi de terre, la solitude lui semblait plus céleste, et ses prières, unies à celles des petits trouvères ailés qui, jour et nuit, chantent le Seigneur, lui paraissaient plus parfaites. Là enfin, il trouvait plus complètement la pauvreté, symbole de la i)lus haute liberté à laquelle puisse atteindre le cœur de l'honnne.
Aidé de ses serviteurs, Tiso da Fonte construisit les cellules que son ami lui demandait et le laissa s'y recueillir à son aise. De sa demeure de verdure. Frère Antoine pouvait, par les
fenêtres ouvertes entre les branches, contempler sa chère Padoue, belle cie cette beauté grave et mélancolique qui sied si bien à une nouvelle pénitente. Là l'apôtre embrassa d'un coup d'oeil toute sa vie passée depuis l'heure où, sous l'habit de chœur et le rochet brodé, le petit Fernand chantait devant le lutrin de Lisbonne. Puis il revécut l'heure solennelle de sa vocation et les douces années passées à Coïmbre et à Monte Olivarès, jardins arrosés par la grâce, où il avait cultivé ces fleurs du Ciel que sont les vertus.
Il avait pour cela dédaigné les richesses, et voilà que, dans son étroite union avec Madame Pau^^•eté, il avait retrouvé tous ses biens et d'autres encore. Il avait foulé la gloire aux pieds, et voilà que, rayonnante et pure, elle venait à lui alors que, avec zèle, il suivait encore après l'avoir suivi toujours, le Maître adoré qu'il désignait à l'amour des multitudes.
En quelques années il avait souffert, c'est \Tai, mais dans son allègre générosité le serviteur fidèle avait éprouvé surtout combien le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger. Bientôt il irait trouver le repos — un repos divin — ■ dans la maison de son Père et recevoir de sa bouche le mystérieux baiser qu'échangent l'âme et Dieu au seuil de l'éternité.
Or, on était au temps des récoltes, et les paj''sans traversaient la plaine derrière leurs chars pesants, qui gémissaient sous le poids des gerbes.
Des chants joyeux s'élevaient de partout sur cette terre féconde couverte de richesses qui semblaient exulter de reconnaissance.
Frère Antoine vit dans ce tableau l'image de son âme. Il savait que pour lui aussi le soir descendait grave et doux, et que sa récolte était terminée. N'avait-il pas semé infatigablement le bon grain au souffle de tous les vents et accumulé d'abondantes réserves dans les greniers du paradis ? Sûrement il ne pensait pas avoir assez fait et assez bien fait pour son Maître, mais, dans la simplicité de son cœur, il avait tout offert, coimne ces simples travailleurs de la plaine qui avaient donné leur effort ; et maintenant son âme surabondait de joie et de gratitude, tandis que les refrains champêtres montaient, mélancoliques et doux, de cette plaine fleurie de gerbes d'or vers le firmament, cette immense plaine d'azur qui se fleurissait d'étoiles.
C'était le chant du bon moissonneur qui termine sa journée, cette courte journée qui est le temps, et qui voit blanchir l'aube de ce jour sans soir qui est l'éternité, l'éternité où tout revit, où tout aime, où tout chante.
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5 Antoine mourut,, et comment il J
^ guérit l'Abbé de Verceil, qu'il %
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XJt EVENU au petit couvent de Camposampietro, vendredi 13 juin 1231, Frère Antoine se mit pour la dernière fois à table au milieu de ses frères. Mais à peine fut-il rendu à sa place qu'il perdit connaissance. Les religieux qui l'entouraient le transportèrent aussitôt dans une cellule et le déposèrent sur son pauvre lit de sarments.
Dès que Frère Antoine eut repris ses sens il se tourna vers ses compagnons, les frères Luc et Roger, et leur dit : " Si vous le jugez expédient, transportez-moi à Padoue, près de nos frères de Sainte-Marie. " Malgré la résistance mêlée de larmes des religieux de Camposampietro, on dut poser le malade sur un char et se mettre en route pour Padoue. Avertis de son arrivée, les frères du couvent de Sainte-Marie se portèrent à sa rencontre et, du premier coup d'œil, ils s'aperçurent avec douleur que Frère Antoine n'avait plus qu'un fil de vie. Afin de lui épargner les dernières fatigues du chem.in, ils proposèrent de s'arrêter chez les Pauvres Dames de l'Arcella, dans l'hospice ouvert par elles pour les voyageurs pauvres et malades. La proposition fut acceptée.
130 nORETTI DE SAINT ANTOINE
Lorsque le moribond fut étendu sur le grabat d'une étroite cellule, il reprit un peu de force et demanda à faire une dernière fois la confession de ses fautes. Ses frères s'apprêtèrent ensuite à lui administrer l'Extrême-Onction. " Je sens cette onction en moi, dit-il, mais il est bon que je la reçoive, parce qu'elle sera utile à mon âme. " Pendant qu'on lui faisait les saintes onctions sur les membres, il récitait les psaumes de la pénitence. C'est alors que, la cérémonie terminée, et vivifié ainsi par le sacrement de la vie éternelle, Frère Antoine chanta pour la dernière fois, d'une voix claire et harmonieuse, le cantique privilégié de son enfance, celui des aurores de Lisbomie et des crépuscules de Brive :
0 gloriosa Domina Sublimis inter sidéra.
Il sembla alors à tous ceux qui l'entouraient que les yeux du moribond contemplaient une radieuse apparition, et son visage déjà voilé des ombres de la mort apparut tout à coup merveilleusement illuminé. " Que voyez-vous donc. Père, au-delà de nos ténèbres ?" lui demandèrent ses frères. " Je vois, répondit-il avec un doux sourire, je vois. . .mon Seigneur et mon Dieu. "
Et Frère Antoine mourut.
L'Abbé de Verceil, ce savant et pieux ami de l'apôtre, souffrait alors d'un mal de gorge qui lui causait d'indicibles souffrances. Tout à coup
Frère Antoine se présente à lui dans sa cellule : " Seigneur Abbé, lui dit-il en le saluant d'un ton affectueux, j 'ai laissé ma monture ^ à Padoue et je me dirige vers la patrie. "
Le Père Abbé ne comprit d'abord rien à cette métaphore et n'eut d'ailleurs pas le loisir d'en chercher la signification, car il n'était pas encore revenu de sa surprise que son ami l'étreignait dans ses bras, lui touchait la gorge et disparaissait. Le mal avait cessé à l'instant.
L'Abbé sortit aussitôt de sa cellule et se mit à la recherche de Frère Antoine, mais ni le portier ni l'hospitalier ne l'avaient vu. Il nota alors avec soin le jour et l'heure de cette visite mystérieuse.
Peu après un courrier vint annoncer la mort du Thaumaturge. L'incomparable ami de l'Abbé avait voulu payer un dernier tribu à leur belle amitié en s'arrêtant à Verceil pour le guérir, pendant que son âme bienheureuse s'acheminait vers la céleste patrie.