LIBRAIRIE NOUVELLE
BODUTAft» Dit ITALIEN, 15, AO COI* 01 Ut M» Dl ORAIOIOWT
Droits de traduction et de reproduction ré*w*Ai .
mm ~ m ••■• • mw •
Le récit qu'on va lire est le travail d'an homme à demilettré, qui, malgré beaucoup de lectures et la fréquenta* tion des personnes distinguées, a conservé certaine» manières de dire un peu surannées, et d'une correction parfois douteuse. Je n'ai pas voulu soumettre à une révision d'auteur le ton naturel de ce personnage tour k tour ému ou vulgaire, dont les défauts et les qualités* m'ont semblé devoir être exprimés à sa façon et non à la mienne.
M. EDHE 9IM0NET, MON PITIT-NETKU.
GB0A6I SÀHB.
Flamarande , juillet 1874.
J'ai été un des principaux acteurs dans le drame romanesque de Flamarande, et je crois que nul n'est plus à même que moi d'en raconter les causes et les détails, connus jusqu'à ce jour de bien peu de personnes, quoiqu'on en ait beaucoup et diversement parlé. Je suis arrivé à l'âge où Ton se juge sans partialité. Je dirai donc de moi le bien et le mal de ma conduite dans cette étrange aventure. J'ai aujourd'hui soixante et dix ans ; j'ai quitté le service de la famille de Flamarande il y a dix ans.
Je vis de mes rentes sans être riche, mais sans manquer de rien. J'ai des loisirs que je peux occuper à mon gré en écrivant, non pas toute m^ vie, mais les vingt années que j'ai consacrées k cette famille.
C'est en 1840 que j'entrai au service de M. le comte Adalbert de Flamarande en qualité de valet de chambre. Les gens d'aujourd'hui se font malaisément une idée juste de ce qu'était un véritable valet de chambre dans les anciennes familles, et, à vrai dire, je suis peut-être un des derniers représentants du type approprié à cette fonction. Mon père l'avait remplie avec honneur dans une maison princière. La Révolution ayant tout bouleversé et ses maîtres ayant émigré, il s'était fait agent d'affaires, et, comme il était fort habile, il avait acquis une certaine fortune. C'était un homme de mérite en son genre, et je lui ai toujours entendu dire que dans son état il fallait savoir mettre la ruse au service de la vérité et au besoin la duplicité à celui de la justice.
Nourri dans ces idées, j'eus une jeunesse sérieuse; j'étudiai le droit avec mon père, et je l'appris par la pratique mieux que dans les livres. Il ne voulut pas que je fusse élève en droit proprement dit et que je me fisse recevoir avocat. Il craignait de me voir contracter l'ambition du barreau. Il disait qu'à moins de grandes qualités naturelles £ont je n'étais pas doué, c'était un métier à moa-
FLAMARANDK 5
rirde faim. Il ne voulait pas non plus me voir devenir avoué, aimant mieux me léguer son cabinet d'affaires que d'avoir à m'acheter une charge. Malheureusement mon excellent père avait .une passion, il était joueur et, au moment où j'allais lai succéder, il se trouva si endetté que je dus songer à trouver une occupation personnelle convenablement rétribuée. C'est alors que M. de Fia* marande, qui avait eu plusieurs fois affaire à nous pour diverses consultations, me fit l'offre de me prendre aux appointements de trois mille francs, défrayé de toute dépense relative à son service.
Mon père me conseillait d'accepter, et la place me convenait. J'eusse désiré seulement avoir le titre d'homme d'affaires, d'homme de confiance, ou tout au moins de secrétaire. Le comte refusa de me donner cette satisfaction.
— Vous n'entrez, me dit-il, ni chez un fonctionnaire, ni chez un homme de lettres : je n'aliénerai jamais mon indépendance, et je ne me mêle point d'écrire. Il serait donc ridicule à moi d'avoir un secrétaire. Je n'ai besoin que d'un serviteur attaché à ma personne, assez bien élevé pour me répondre, si je lui parle, assez instruit pour me conseiller, si je le consulte. Le titre qui vous répugne est très-honorable chez les personnes de votre condition, puisque votre père l'a porté longtemps ; en le repoussant, vous me feriez croire que
C FLAMARANDfi
tous avez des idées révolutionnaires, et dans ce cas bous ne saurions nous entendre.
J'entrai donc comme valet de chambre, et, mon père étant mort peu de temps après laissant plus de passif que d'actif, je n'eus pas le choix de mon existence. Il s'agissait d'acquitter ses dettes au plus vite, car il m'avait enseigné l'honneur, et je ne voulais pas être le fils d'un banqueroutier. Je pris des termes avec les créanciers, mais ils exigeaient un certain à-compte. Je dus demander à mon maître s'il voulait, bien avoir assez de confiance en moi pour me faire l'avance de quelques années de mes honoraires. Il me questionna, et, voyant ma situation :
— J'estime la probité, me dit-il, et j'entends l'encourager; vous devez trente mille francs, je me porte votre caution afin que tous les ans vous puissiez vous libérer avec la moitié de vos gages. Vous prendrez ainsi le temps nécessaire pour payer sans vous priver de tout; il ne me convient pas que vous soyez près de moi dans la misère.
Au bout de la première année, mon maître, étant content de moi, voulut payer les intérêts courants de la dette paternelle, si bien que, me trouvant son obligé et me faisant un devoir de la reconnaissance, j'acceptai sans en souffrir davantage mon titre de valet et la dépendance de toute ma vie.
rai dit ce qui précède pour n'avoir pins & y revenir et pour expliquer comment je me résignai à une condition servile sans avoir rien de servi le dans le caractère.
H. le comte AdalbertdeFlamarande avait trentecinq ans lorsque je m'attachai à lui; moi, j'en avais trente-six. Il était fort bien de sa personne, mais il avait une mauvaise santé. Il était riche de plus de trois millions de capital et venait d'épouser mademoiselle Rolande de Rolmont, riche au plus de cinq cent mille francs, mais douée d'une beauté incomparable. Elle avait à peine seize ans. C'était, disait-on, un mariage d'amour. Adalbent de Flamarande était né jaloux. Je dois dire toute la vérité sur son compte. Je n'ai point connu d'homme plus soupçonneux. Aussi était-on très- fier lorsqu'il vous accordait sa confiance, et on se sentait jaloux coi-même de la conquérir*
S FLàMàRàNDB
Où je vis sa méfiance naturelle, c'est lorsqu'il me présenta à sa jeune épouse. Je dois dire que jamais plus belle personne ne s'était offerte à mon regard : la taille svelte et les formes gracieuses d'une nymphe, des pieds et des mains d'enfant, la figure régulière et sans défaut, une chevelure admirable, la voix harmonieuse et caressante à l'oreille,le sourire angélique,le regard francet doux. Je vis tout cela d'un clin d'œil et sans être ébloui. J'avais deviné déjà que, si je manifestais le moindre trouble, M. le comte me jetait dehors une heure après. D'un clin d'œil aussi il vit que j'étais 'solide et à l'abri de toute séduction ; ce fut ma première victoire sur sa défiance.
Marié depuis trois mois, il se disposait à partir avec madame pour visiter sa terre de Flamarande et passer Tété dans le voisinage, chez une amie de sa famille, madame de Montesparre. Je ne sus que je devais l'accompagner que la veille du départ. Je me souviens qu'à ce moment je me permis de lui dire une chose qui me tourmentait. J'avais été mis sur le pied de manger à l'office avec le second valet de chambre et les femmes de madame, tandis que les gens de la cuisine et de l'écurie avaient leur table à part. Les personnes avec qui je mangeais étant fort bien élevées, je n'avais pas à souffrir de leur compagnie ; mais je craignais beaucoup que, dans une maison étrangère médiocrement montée, cl telle était celle qu'on pouvait attribuer aux
FLAMARANDB 0
Montesparre, je ne fusse contraint à sabir la table commune. J'ai perdu ces préjugés, mais je les avais alors, et l'idée de m'asseoir à eôté du palefrenier ou de la laveuse de vaisselle; me causait un dégoût profond. Je ne pus me défendre de le dire à M. le comte.
— Charles, me répondit-il, ce sont là de fausses délicatesses. Beaucoup de personnes haut placées dans le monde sentent plus mauvais que l'évier, et, quant à l'écurie, c'est une odeur saine et qu'un gentilhomme ne craint pas. Donc, vous vous en accommoderez, s'il y a lieu. Ensuite écoutez bien ceci : vous devez avoir un jour ma confiance absolue ; c'est à vous de la mériter. Eh bien, la vie est un tissu de périls pour l'honneur et la raison d'un homme impressionnable comme je le suis. La vérité sur le fond des choses est presque impossible à obtenir dans un monde où la politesse est de mentir et le dévouement de se taire. Savez-vous où l'on découvre la vérité? C'est à l'antichambre et surtout à l'office : c'est là qu'on nous juge, c'est de là qu'on nous brave, c'est là qu'on parle sans ménagement et que les faits sont brutalement enregistrés. Donc, le devoir d'un homme qui me sera véritablement dévoué sera d'entendre et de recueillir l'opinion des domestiques partout où il se trouvera avec moi. Je ne vous demanderai jamais rien de ce qui concerne les autres : mais ce qu'on dira de moi, je veux le savoir. Soyez donc toujours en
iO FLAMARANDE
mesure de m'éclairerquand j'aurai recours à tcus. t/D me sembla en ce moment que M. de' F lama rande, en ayant l'air de me rapprocher de lui, tendait, sans s'en rendre compte, à m' avilir; mais cette pensée, qui me revient sérieuse aujourd'hui, ne fit alors que traverser mon esprit. L'amour-propre l'emporta; je me promis, avec une sorte d'orgueil, d'être au besoin espion au service de mon maître, et je ne fis plus d'objection.
En même temps je me demandai naturellement de qui ou de quoi M. le comte se méfiait au point d'avoir besoin d'un espion ; j'avais beau lui chercher des ennemis, je ne lui en connaissais pas encore. Il fallait done qu'il fût tourmenté par la jalousie conjugale. Je ne me trompais pas.
Mais de qui pouvait-il être jaloux? S'il l'était de tout le monde, pourquoi produisait-il madame avec tant d'éclat? J'aurais compris qu'il tint son trésor caché. Point! il étalait l'opulence de son bonheur et voulait faire des jaloux, sans songer qu'il se condamnait à l'être le premier.
Je n'ai jamais connu d'homme plus logique et plus illogique en même temps, logique en détail, c'est-à-dire lorsqu'il appliquait son procédé de déduction à un fait isolé ; illogique dans l'ensemble, lorsqu'il s'agissait de relier les faits entre eux ; avec cela, c'était une intelligence, et le cœur était grand, on le verra bien à mesure que je raconterai.
Mes répugnances, je ne dirai pas combattues,
mais étouffées par lui, je partis pour la campagne arec plaisir. Je ne connaissais que les environs de Paris et quelques villes d'affaires où mon père m'avait envoyé pour des renseignements à prendre. Je savais très-bien voyager, sans avoir voyagé réellement, j'avais assez traversé de terrains pour savoir ce que c'est que la campagne, et je ne la détestais pas. J'entendis monsieur dire à madame quand nous approchâmes de Flamarande :
— Ma chère, vous avez vu la campagne, vous n'avez encore jamais vu la nature; vous allez la voir.
Je fis mon profit de cette annonce, et j'ouvris des yeux attentifs et curieux.
C'était dans le département du Cantal. Nous avions couru la poste nuit et jour depuis Bordeaux où M. le comte s'était arrêté pour affaires. Le soleil commençait à descendre quand nous nous trouvâmes en pleine montagne. Monsieur et madame s'extasiaient; moi, je fus pris d'un sentiment de tristesse et de malaise qui devint bientôt de la terreur. Sans doute c'était beau, et, à présent que j'y suis habitué, je le sens très-bien ; mais au premier abord le vertige des hauteurs au-dessus et au-dessous de moi me troubla tellement que j'étais près de h évanouir, lorsque l'on s'arrêta à un endroit terrible où la route tournait brusquement sur le bord d'un précipice.
À partir de là, pendant plusieurs lieues, il n'y avait plus qu'un chemin exécrable et véritablement dangereux jusqu'à Flamarande. M. le comte, qui y venait pour la première fois, avait pris des ren-
seignements et des précautions. On laissa les voitures et les bagages dans une auberge isolée, à l'enseigne de la Violette. Là nous attendait une petite calèche de louage assez légère pour nous transporter sur les hauteurs avec des chevaux frais. Chacun de nous prit un sac de nuit, je montai sur le siège avec mademoiselle Julie, la femme de chambre. Les deux époux dans la voiture échangeaient leurs exclamations admiratives.
Monsieur avait de la lecture et du goût. Quant à madame, j'ignorais absolument si elle avait de l'esprit : les femmes, jalouses de sa beauté, disaient qu'elle était dépourvue d'intelligence ; les hommes répondaient qu'elle était assez belle pour s'en passer. Pour moi, ne la voyant que par instants et sans jamais l'entendre causer, je n'avais aucune opinion à cet égard. Mon service me tenait confiné dans les appartements du mari, et on pense bien que je ne servais pas à table.
Monsieur faisait remarquer à madame l'étrangeté et la beauté des sites. J'écoutais pour faire mon profit de ses connaissances, lorsque monsieur fit un cri de surprise en prononçant un nom nouveau pour moi, Salcède! et il me donna l'ordre de faire arrêter les chevaux.
Aussitôt il mit pied à terre et courut embrasser un piéton qu'à première vue j'eusse pris pour un colporteur ambulant. C'était un grand garçon vêtu d'habits grossiers, couvert dépoussière, le chapeau
de feutre mou tout déformé par la pluie, et portant une boite verte passée en sautoir, avec cela des mains hâlées et des chaussures impossibles. Derrière lui Tenait un montagnard ayant sur ses épaules un bagage que j'avais pris d'abord pour un sac de marchandises.
Ce personnage problématique était le jeune marquis Alphonse de Salcède, ami d'enfance du comte de Flamarande. Celui-ci l'embrassa cordialement et le présenta à sa femme en lui disant :
— C'est une amitié héréditaire; son père et le mien s'aimaient tendrement. C'est de Inique je tous ai souvent parlé en tous disant qu'il était plus jeune que moi, mais plus mûr que son âge, car, tous le voyez, au lieu de vivre dans le monde, où il pourrait faire grande figure, il court les montagnes en touriste et en savant. Je vous demande votre bienveillance pour lui.
Madame fit un beau sourire au voyageur et lui demanda si on aurait le plaisir de le voir à Montesparre, où Ton se proposait de se rendre le surlendemain, aussitôt qu'on aurait visité le vieux manoir de Flamarande. M. de Salcède répondit qu'il se rendait de ce pas à Montesparre, où il comptait passer plusieurs semaines, pour se reposer de trois mois de voyages pédestres dans le midi de la France et le nord de l'Italie.
Monsieur lui reprocha d'avoir été absent au
moment de son mariage; il se fût réjoui de ravoir pour garçon d'honneur.
Là-dessus, on allait se quitter, lorsque madame voulut mettre pied à terre pour se dégourdir les jambes, et nous descendîmes tous.
— Voyons, dit M. le comte au marquis, tu n'es pas si pressé que de ne pouvoir rebrousser chemin pendant dix minutes. Offre ton bras à madame de Flamarande et dis-nous, puisque tu viens de passer là, en quel état nous allons trouver ce vieux nid de vautours.
— Je vous accompagnerai tant qu'il vous plaira, reprit Salcède; mais je n'offrirai pas mon bras dans la tenue où je suis; je vous suivrai pour vous donner les renseignements nécessaires.
Les hommes les plus sérieux ont leur côté frivole, et le comte se fit un malin, un dangereux amusement d'insister pour que sa femme prit le bras du touriste.
— Vous saurez, ma chère amie, lui dit-il, que Salcède est un ours et que vous devez m' aider à l'apprivoiser. Il est si bien plongé dans l'étude des simples, qu'il est resté simple et pur comme la fleur des champs. Il a peur du beau sexe ; nous l'avons toujours plaisanté là-dessus, et il ne se défend pas d'être un sauvage, je crois même qu'il s'en vante.
En badinant ainsi, il força son ami à conduire sa femme, ce que du reste M. de Salcède fit avec
beaucoup d'aisance, avec cette grâce qu'ont les vrais gentilshommes, et qui remplace la courtoisie en masquant la timidité. Gomme madame avait un peu peur du précipice, M. de Salcéde la pria de prendre son bras gauche, afin qu'il pût se trouver entre elle et l'abîme, et il lui dit qu'il craignait pour elle le mauvais gîte de Flamarande. Le château était encore en partie debout, mais les appartements étaient fort délabrés, le père d'Aldalbert ne l'ayant visité que rarement, et la famille ayant, dès le siècle dernier, renoncé absolument à l'habiter.
Je ne pus entendre la suite de leur conversation, monsieur m'ayant appelé pour aller chercher l'ombrelle de madame, restée dans la calèche, qui nous suivait lentement; même elle s'était arrêtée pour faire souffler les chevaux, et je dus courir pour rejoindre mes maîtres, qui étaient déjà loin.
Quand je les atteignis, ils étaient fort gais. Madame se réjouissait de passer la nuit dans un manoir probablement hanté et d'entendre le cri des hiboux en s'endormant. Monsieur disait qu'il voulait lui procurer une apparition pour éprouver son courage. M. de Salcède assurait avoir très-bien dormi dans le donjon, qui était plus propre que le château, vu qu'il n'y avait pas de meubles ; il s'y était fait mettre un bon lit de paille et se louait de l'hospitalité des fermiers.
— Eh bien, lui dit M. le comte, puisque tuy dors si bien, il faut y dormir encore cette nuit. Je ne
FLAMARANDK 17
te laisse pas partir ; je te garde. Tu nous feras les honneurs de Flamarande, puisque tu Tas habité avant nous et que tu t'en allais sans savoir que nous arrivions. Nous passerons la journée de demain à visiter la propriété, et après-demaiu nous irons tous ensemble dîner à Montesparre.
M. de Salcëde se fit un peu prier , il désirait sans doute que madame s'en mêlât. A l'instigation de son mari, elle lui passa de nouveau la main sous le bras en lui disant avec sa belle voix douce et son sourire d'enfant :
— Nous le voulons t
Vraiment, les maris, tant qu'ils ne sont pas trompés, sont doués d'une étrange candeur ; aussi, quand ils le sont ou croient l'être, on les voit passer d'un excès à l'autre. Moi, qui n'ai jamais été porté au mariage, je fus en ce moment aussi lucide que monsieur était aveuglé : ce fut ma première observation dans la voie qu'il m'avait ouverte, et cette observation fut aussi nette que profonde.
M. de Salcède n'avait pas encore aimé. Il se croyait épris exclusivement de botanique. Il était candide comme un enfant, et il était bien réelle* ment un enfant ; il n'avait à cette époque que
vingt et un ans. Il avait des goûts sérieux et ji* geait la femme un être frivole, ennemi du travaiî utile et du. recueillement ; mais l'âge était venu où la nature parle plus haut que la raison. Il vit cette belle femme et l'aima tout aussitôt comme un fou. Il l'aima d'autant plus qu'il ne s'en aperçut pour ainsi dire point. Du moins, je m'en aperçus avant lui, moi qui l'examinais froidement et suivais d'un œil attentif et désintéressé ses mouvements et ses regards. En un quart d'heure, ce jeune homme, avait franchi, sans le savoir, un abîme. Sa figure et sa Toix étaient changées. Son attitude était comme brisée, son œil n'avait plus d'éclairs. Sa fierté, qu'il exhalait par tous les pores un instant auparavant, était vaincue. Il ne marchait plus de même. C'était comme s'il n'avait plus conscience de sa force et de sa volonté ; il chancelait par moments comme un homme ivre.
Enfin, au bout d'une demi-heure de marche, nous vîmes se dresser devant nous le donjon deFlamarande, énorme bloc de maçonnerie qui dominait d'autres bâtiments en partie ruinés. Le site, que madame trouva magnifique, me sembla vraiment terrible. Le donjon était porté par un rocher à pic de deux ou trois cents mètres, contre lequel un torrent encombré de roches et de débris grondait effroyablement. Sur les pentes rapides des montagnes environnantes s'étageaient de tristes forêts de sapins et de hêtres. Le hameau de Flamarande,
20 FLAMAHANDE
c'est-à-dire une douzaine de chaumières perchées sur ce roc isolé, faisait grand effet au soleil couchant ; c'était comme un décor de théâtre, mais on ne pouvait imaginer sur ce théâtre que des actions tragiques ou une navrante captivité.
Les fermiers accoururent à notre rencontre, et, comme il paraissait impossible de monter en voiture jusqu'aux maisons, une douzaine de paysans se mirent à pousser les roues et la caisse si vigoureusement que les 'chevaux arrivèrent sans grand effort jusqu'au pied du donjon. Madame était de bonne humeur, elle trouvait tout charmant. Le vieux fermier Michelin lui présenta son fils et sa bru, avec toute la famille, qui se disposa à déloger du manoir pour nous y installer. Madame jeta un coup d'œil sur le vieux pavillon encore debout qu'occupaient les fermiers. Il y avait là quelques grandes chambres sombres qui avaient encore des tapisseries et des meubles du temps de Louis XIY. Madame craignit lamalpropeté et déclara qu'elle se faisait un plaisir de coucher sur la paille fraîche dans le donjon, mais elle accepta de dîner dans la grande salle du rez-de-chaussée, et la mère Michelin, aidée de sa bru et de sa servante, se mit à l'œuvre avec empressement.
Nous avions apporté quelques provisions qui ne furent pas nécessaires. Le pays fournissait du gibier en abondance, et le garde-manger en était bien garni. J'entendis dire que c'était grâce à
FLAHARANDS 21
M. de Salcède. Il avait chassé la veille avec le fils du fermier, et ils avaient rapporté des lièvres et des perdrix. Madame Michelin s'entendait & rôtir, tout fat trouvé exquis, et moi aussi je fis un excellent repas. J'avais veillé avec soin durant la route sur le panier de vins : M. le comte but à tous ses aïeux et au manoir, berceau de sa famille. Il se monta un peu la tête et projeta de chasser le lendemain avec M. de Salcède. Celui-ci s'en défendit, disant qu'il ne fallait pas laisser madame seule dans cette montagne, qu'elle s'y ennuierait. Madame protesta, prétendit qu'elle n'avait jamais rien vu de si beau que Flamarande, qu'elle ne voulait pas qu'on se privât pour elle de quoi que ce fût, et qu'elle saurait fort bien se plaire un jour dans cette solitude. On manda Ambroise Yvoine, qui était le guide rencontré la veille escortant M. de Salcède. Il promit d'être sur pied à trois heures du matin.
On alla donc se coucher de bonne heure sur la paille du donjon, que la mère Michelin avait recouverte de draps bien blancs et où les coussins de la calèche servirent d'oreillers. M. de Salcède s'était installé dans une des tourelles. On laissa les lits du pavillon aux domestiques, et, comme ces lits étaient plus propres et meilleurs qu'ils n'en avaient l'air, nous passâmes probablement une meilleure nuit que nos maîtres; mais ils contentaient leur fantaisie et firent, à ce qu'il parait, bon ménage avec les rats et les chouettes du château de leurs pères.
Je me demandais comment s'y prendrait M. de Salcède pour ne pas aller à la chasse avec le comte, car il était bien évident pour moi qu'il souhaitait rester auprès de madame. Aussi, quand, après une heure de chasse, je le vis revenir boiteux, je ne fus pas surpris. Il me dit qu'il s'était heurté contre une
FLAMARANDB 23
roche et n'avait pu continuer. Il me pria de lai donner de l'eau mêlée à de l'eau-de-vie, et je m'offris à le panser, ce qu'il accepta, comme s'il eût tenu à faire constater la réalité de cette blessure, qui était réellement cruelle. Le cuir de la chaussure était coupé en dessus et le petit doigt presque écrasé. Je cherchais comment un piéton si solide et si adroit avait pu s'endommager de la sorte, et comment une pierre avait pu couper comme une hache, lorsque mes yeux se portèrent sur un marteau de géologue que M. de Salcëde renfonçait machinalement dans sa sacoche. Ce fut un trait de lumière, et, mon regard rencontrant le sien, il rougit comme un homme qui se voit pris. Le pauvre enfant savait mentir, mais non pas feindre. Je gardai pour moi ma conviction qu'il s'était héroïquement frappé avec ce terrible outil, et je résolus de faire bonne garde. Il ne m'était pas commandé de surveiller madame et de rendre compte de ses actions, mais je pensai que mon devoir était de garder autant que possible l'honneur de mon maître.
Les premières amours, avec leur naïveté timide, sont capables de dérouter les plus raisonnables prévisions. Madame donnai ^encore sur les neuf heures, lorsque M. de Salcède rentra, et, quand elle fut levée et habillée, quand elle apprit qu'il était de retour, on le chercha en vain pour lui en donner des nouvelles. C'est moi qui le trouvai au bas du rocher,
baignant son pied malade dans l'eau courante. Ou il s'était fait plus de mal qu'il ne voulait, ou îi voulait en guérir vite pour ne point boiter trop disgracieusement. Je le trouvai fort pâle, et, comme je lui témoignais respectueusement de l'intérêt, il m'avoua qu'il souffrait beaucoup. Dès qu'il sut que madame s'inquiétait de lui, il se hâta d'ajouter que cette eau froide lui faisait grand bien, et peu après il se rechaussa et remonta au manoir lestement. Il souffrait certainement le martyre, car sa main que je touchai était trempée d'une sueur glacée.
Je crus qu'il allait courir auprès de madame. Point. Il apprit qu'elle déjeunait et ne jugea pas convenable de prendre son repas avec elle. Il s'éloigna même du pavillon, et un moment je pensai qu'ayant eu le courage de s'estropier pour madame de Flamarande, il n'aurait pas celui de se présenter à elle. Elle dut le chercher et le rencontra dans le jardin, c'est-à-dire dans ce qui avait été le jardin du château. C'était une esplanade plantée de vieux arbres, où l'on voyait encore les débris d'une terrasse et de quelques escaliers en lave du pays. Un seul banc de cette lave rouge était encore debout. Toute trace de culture avait disparu. Madame s'assit sur ce banc auprès de M. de Salcède, qui s'était levé et qu'elle força de se rasseoir. Des vaches et des chèvres paissaient autour d'eux l'herbe inégale et les plantes sauvages.
De la cuisine, où je préférai déjeuner, je voyais
KLAMARANDC 25
très-bien ce beau couple, et je ne perdais aucun mouvement, mais je ne saisissais pas les regards, et n'entendais pas les paroles. Les attitudes étaient celles de gens qui ont trop de savoir-vivre pour montrer des émotions quelconques.
Ce téte-à-téte dora longtemps, et sans doute il y fut dit beaucoup de belles choses ; mais M. de Salcëde n'y trahit point sa passion, car madame lui dit en élevant la voix qu'elle ne voulait point se promener, et qu'elle allait chercher son ouvrage. J'entendis distinctement :
— Aiiendez-moi là. Je ne veux pas que vous bougiez ; je veux vous retrouver sur ce banc.
Elle partit légèrement, et je me glissai dans les bosquets naturels de l'esplanade, de manière à pouvoir entendre leur conversation. Je réussis à me placer assez bien pour voir la figure de Salcède. Durant ces quelques minutes d'attente, il eut les yeux fixés sur l'endroit par où lacomtesse était sortie et on eût dit une statue. Il avait la bouche entrouverte, les narines gonflées et une main sur sa poitrine, comme s'il eût voulu contenir les battements de son cœur. Quand elle revint, il laissa tomber sa
main et parât respirer. Elle s'avança vers lai, il s'était levé.
— Rasseyez-vous, lui cria-t-elle.
Et elle Tint en courant s'asseoir à ses côtés en dépliant sa broderie.
Je les voyais alors en plein, et j'entendais leurs paroles. Ce fut une causerie très-oiseuse. Madame parlait de faire rebâtir le château afin d'y passer les élés ; elle préférait ce site sauvage aux deux autres résidences que possédait M. le 2omte, l'une dans l'Orléanais, sur les bords de la Loire, l'autre en Normandie, en rue de la mer. Elle n'aimait pas toutes ces grandes eaux. Elle préférait les petits lacs et les torrents qui grondent ; elle trouvait d'ailleurs plus décent, quand on s'appelait Flamarande, de demeurer à Flamarande.
Le marquis n'abondait pas dans son sens; il pensait que le comte ne se déciderait jamais à vendre sa terre de Normandie , où il avait été élevé, ni celle des bords de la Loire, où ses parents étaient décédés. Il connaissait le chiffre de la fortune de M. de Flamarande, dont madame ne paraissait pas se douter, jeune mariée et enfant qu'elle était. Il disait que, pour remettre en état Flamarande, il faudrait plus d'un million en comptant le chemin praticable à établir. C'était là* une grosse dépense, devant laquelle le père et les ancêtres du comte avaient reculé. Gens du grand monde, ils avaient trouvé le pays trop triste, les communications trop
2R FLAMARAND.B
difficiles et les dépenses à faire trop considérables: Flamarande avait été délaissé depuis plus d'un siècle. Madame parut se rendre à ces raisons, que je goûtais fort pour mon compte, l'idée d'habiter cet affreux coupe-gorge ne me souriant pas du tout. J'étais loin de penser que j'y viendrais volontairement finir mes jours.
Quand je vis que leur conversation n'avait rien que de très-innocent, je mê retirai sans bruit. Madame tint fidèlement compagnie au blessé et ne vit pas les alentours, comme elle l'avait projeté M. le comte rentra vers le soir, exténué de fatigue et n'ayant rien tué. La chasse était trop difficile pour lui dans un pays pareil. Il n'était pas fort et se montra fort abattu au souper; mais il ne mo parut en proie à aucune velléité de jalousie. Gomme je lui arrangeais son nécessaire de toilette dans son grenier à paille, il voulut çavoir si le marquis était réellement très-blessé. Je répondis que j'avais vu le mal et qu'il était sérieux ; j'attendais qu'il me demandât si c'était un accident volontaire. Il n'y songea point, et je crus convenable de ne rien dire.
Le lendemain, on repartit dans la matinée. M. de Salcède insistait pour que l'on prit à travers la montagne pour gagner Montesparre, qui n'était qu'à cinq lieues par cette voie, tandis qu'il en fallait faire dix pour s'y rendre par la route postale. L'homme qui conduisait notre petite calèche nous dit que, si nous voulions mettre pied à terre dans
les endroits dangereux, il se faisait fort d'arriver sans encombre. Madame préféra faire le grand détopr, disant que M. de Salcède voudrait marcher dans la traverse, et qu'il ne faudrait pas le lui permettre.
— En d'autres termes, lui dit son mari, la traverse vous fait peur.
— Eh bien, reprit-elle, je l'avoue, si elle est pire que le bout de chemin qui nous sépare de la route,... oui, j'aurai grand'peur; mais je ferai ce que vous voudrez.
Madame savait bien que cette soumission-là était un ordre pour son mari ; il commanda de reprendre le chemin que nous avions suivi l' avant-veille, et ce fut avec un grand soulagement que je me retrouvai dans notre grosse voiture de voyage sur la route postale de Montesparre.
Montesparre était situé aux environs d'Àurillac, dans un pays riant, modérément accidenté ; nous y fûmes rendus pour l'heure du dîner. Le château était une maison du siècle dernier qu'on avait récemment flanquée de deux corps de logis assez laids. Madame de Montesparre, veuve à vingt-deux ans, jolte femme, fort aimable et très-bonne, n'avait pas les goûts romantiques. Médiocrement riche d'ailleurs, elle ne rêvait pas, comme madame Rolande, de donjons et de précipices ; elle avait hérité de cette terre de bon rapport, elle y venait passer tous les étés, et s'y occupait de ses affaires en personne positive, dévouée à son fils unique, âgé de cinq ans. Elle recevait pourtant beaucoup de monde, et ne dédaignait pas le plaisir. Voulant loger tous ses hôtes, elle avait agrandi son château, mais sans aucun luxe. Tout était simplement confortable ; le jardin était fort beau et bien tenu.
Mes maîtres, reçus à bras ouverts, car les deux dames paraissaient tendrement s'aimer, furent installés dans un appartement du rez-de-chaussée qui se composait de trois pièces : un petit salon, une chambre à coucher et un grand cabinet de toilette, chacune de ces pièces ayant une fenêtre sur le petit jardin qui remplissait l'intervalle entre les deux nouveaux pavillons. C'était un parterre fraîchement planté, mais de plantes bien serrées et de belle venue, de manière que les fenêtres des deux pavillons qui se faisaient vis-à-vis ne plongeaient pas directement les unes dans les autres. M. de Salcède fut logé dans la partie ancienne qui formait le fond du fer à cheval. Les domestiques eurent des chambres dans le haut des corps de logis. Je me trouvai au troisième juste au-dessus de l'appartement de mes maîtres. Je demande qu'on ne me reproche pas -ces détails, absolument nécessaires au récit que je prends le soin d'écrire'.
Mon maître ne s'était pas senti disposé à s'occuper d'affaires pendant notre excursion à Flamarande ; il m'avait chargé de m'enquèrir de toutes choses pendant qu'il allait à la chasse, et, en une après-midi, il m'avait fallu ne point perdre de temps pour me faire une légère idée de la valeur et du rendement de la terre. Gela consistait en une ferme de trois mille francs. Pour lui, c'était si peu de chose que, depuis trois ans, il n'avait pas compté
avec son fermier. Il m'avait commandé de l'augmenter, si, après vérification de ses livres, je trouvais le chiffre du fermage trop au-dessous de sa valeur. Michelin me parut un très-galant homme qui voulait s'en remettre à la loyauté héréditaire dans la famille de Flamarande. Il ne fit donc aucune difficulté pour me confier ses livres, que j'emportai à Montesparre, où je devais avoir le loisir d'en faire l'examen.
Gela me prit du temps, car, si les livres de Michelin enregistraient chaque chose avec exacti- . tude, ils manquaient absolument de méthode, et je devais m'en faire une pour m'y reconnaître. Je devais aussi me renseigner sur la valeur des produits du pays. Je passai donc un mois à Montes- . parre, absorbé par ce travail et ne sachant presque rien de ce qui se passait dans le château : confiné dans ma chambre, j'y travaillais avec ardeur, et, en fin de compte, je jugeai devoir déclarer à mon maître que le père Michelin donnait un prix convenable et peu susceptible d'augmentation : le pays ne produisant que de l'herbe, tout le revenu était fondé sur l'élevage des bestiaux.
— C'est fort bien, Charles, répondit M. le comte. Retournez à Flamarande, et renouvelez mon bail avec Michelin aux mêmes conditions que par le passé.
Je voulus me rendre à pied à Flamarande par la traverse, et, comme on me dit qu'un guide était nécessaire, j'en pris un. Ce fut le même Ambroise
FLAMARANDB 23
Yvoine, espèce de maquignon braconnier qui apportait de temps en temps des plants à M. de Salcède. Je fis bien, car le sentier était épouvantable, et j'y eus plus d'une fois le vertige; mais j'étais résolu à m' aguerrir, et, comme j'avais une trèsbonne mémoire des localités, mes affaires avec Michelin terminées, je revins seul à Montesparre. Je commençais à trouver très-beau et très-intéressant ce pays, qui m'avait d'abord frappé de terreur.
Ces détails n'ont aucun intérêt, j'en tombe d'accord; mais il faut bien que Ton sache pourquoi le roman commencé sous mes yeux entre madame de Flamarande et M. de Salcède offrit une lacune importante à mes observations.
Quand je me retrouvai libre d'esprit et maître de mes heures, je repris le cours de mes remarques. Le beau marquis avait été très-vite guéri de sa blessure, il marchait comme un cerf et montait à cheval comme un centaure. M. le comte était, lui, très-souffrant d'une maladie chronique qui alors n'avait pas de gravité, mais à laquelle il a fini par «succomber. Il s'était fatigué à Flamarande et s'en ressentait encore. Il sortait donc le moins possible et jouait beaucoup au billard avec un vieux ami de la maison qui perdait régulièrement trois fois sur quatre ; puis il lisait, me dictait quelques lettres et faisait une sieste après midi. Pendant ce temps, îiadamedeFlamarandecouraità chevalet en voilure avec madame de Montesparre et cinq ou six per-
sonnes de leur intimité, parmi lesquelles H. de Salcède paraissait tenir le premier rang. On en causait & l'office. Les gens de la maison assuraient que madame de Montesparre avait une préférence évidente pour le jeune marquis, et tous faisaient des vœux pour qu'il succédât au vieux baron de Montesparre, que personne ne regrettait. Il était bien jeune, ce bel Alphonse, pour devenir l'époux d'une veuve déjà faite : mais il était si raisonnable, si studieux, si doux 1 II paraissait adorer le petit Ange de Montesparre, « M. Ange, » comme on l'appelait. Il lui serait un excellent père. Madame n'était pas, à beaucoup près, aussi riche que le marquis, mais qu'importe quand on s'aime? Donc, ils s'aimaient; tout le monde le croyait, excepté votre serviteur.
M. de Flamarande le croyait aussi, ou feignait de le croire.
Un soir, pendant que je le déshabillais, sa femme étant restée au salon, où Ton dansait, il m'adressa tout à coup d'un air indifférent une question très-directe.
— Charles, me dit-il, vous recueillez certainement les propos de l'antichambre ; vous me l'avez promis. Que dit-on du mariage projeté entre la maltresse de la maison et mon jeune ami Alphonse?
Je lui rapportai tout ce que je viens de due, et, comme il ajoutait :
— Et vous, Charles, qu'est-ce que vous en pensez?
— Je pense, répondis-je, que, si ce mariage était dans la pensée du marquis de Salcède, M. le comte le saurait et ne me le demanderait pas.
30 FLAMARANDC
— Vous avez beaucoup d'esprit, Charles, reprit M. le comte d'un ton ironique assez méprisant. Je vous donne le bonsoir.
Je me retirais vexé, il me rappela.
— Attendez! Je veux savoir ce qu'on dit de moi dans la maison.
. Je répondis avec quelque dépit :
— Maîtres et serviteurs disent que M. le comte a une femme beaucoup plus jeune et plus belle que la baronne de Montesparre.
Sa pensée saisit le lien de ma réflexion.
— Et on ajoute, dit-il, que là où brille madame Rolande, personne ne peut songer à madame Berthe. C'est très-judicieux! Merci, Charles; à demain.
Une soudaine tristesse avait envahi sa figure. Sa voix n'était plus âpre, mais comme suffoquée. Je sentais des remords. Peut-être avais-je , par mon sot dépit, enfoncé l'aiguillon de la jalousie dans ce cœur disposé à en absorber le venin. Ce n'était certes pas là mon intention. Je ne suis pas un méchant homme, et je fis en m'endormant un examen de conscience assez douloureux. Comment devais-je donc me conduire dans la situation délicate où M. le comte me plaçait? Pourquoi m'interrogeait-il, s'il devait s'offenser de mes réponses ? Étais-je donc chargé d'avoir plus de clairvoyance que lui ? Il avait quelque soupçon, puisqu'il me questionnait; voulait-il me laisser tout l'odieux de
réclairer en feignant de prendre mes révélations pour des calomnies?
Je résolus de m'éclairer moi-même, afin d'être tout armé en cas d'une nouvelle atlaque. J'observai avec un grand art. Je trouvai mille prétextes plausibles pour rester près des maîtres sans attirer l'attention, et je me composai le visage d'un homme sourd ou d'un niais qui ne comprend rien.
Au bout de huit jours, je savais que madame de Montesparre était bien réellement éprise de M. de Salcède, et qu'elle confiait ses sentiments à madame de Flamarande. Celle-ci la dissuadait de son rêve, disant qu'Alphonse était trop jeune pour se marier et trop savant pour aimer. Se savait-elle préférée? Elle était par trop naïve, si elle ne s'en doutait pas.
Je surprenais des conversations intimes. Un jour, la jolie Berthe dit à la belle Rolande :
— Vous avez l'air de railler mon sentiment. On dirait que vous ne le comprenez pas. N'avez-vous jamais aimé?
— J'aime mon mari, répondit la comtesse un peu sèchement.
— On aime toujours son mari quand on est honnête femme, reprit la baronne ; cela n'empêche pas d'avoir des yeux. Vous avez les plus beaux qui soient au monde. Ouvrez-les et dites -moi si Alphonse vous parait indigne démon affection.
— Non certes! je le crois le plus pur et le plus estimable des hommes.
38 7£AtfARikIfDff
La baronne reprit :
— Et comme il est beau, instruit, aimable et généreux!.. Voyons, chère enflsnt, la vérité estdaos la bouche de vos pareilles en candeur et en droiture; si vous étiez à ma place, — supposons ! libre, absolument libre de ehoisir, est-ce que vous n'aimeriez pas Salcède?
J'ouvrais mes oreilles toutes grandes pour saisir la réponse. Elle fut dite si bas que je n'entendis rien.
Un événement fortuit me mit à même de mieux voir et de mieux entendre. Le valet de chambre de madame de Montesparre (elle n'en avait qu'un, qui faisait tout le service) tomba malade, et, comme on n'avait personne de convenable pour le remplacer, la baronne me demanda si je voulais bien diriger le service de la table et du salon pendant quelques jours. M. le comte était auprès d'elle lorsqu'elle m'adressa cette demande, et il me regardait attentivement. Mon premier mouvement fut de m'excuser, disant que je ne connaissais pas ce genre de service.
— Il n'importe, dit If. le comte en me regardant toujours d'un air d'autorité. On vous demande de présider au service des autres ; ce que souhaite le plus madame la baronne, c'est une figure comme il faute la tête de son intérieur.
— Si monsieur le comte l'exige?
— Non, je n'ai pas ce droit-là, je tous le demande.
— Monsieur le comte sait bien qne je n'ai rien à lai refuser.
Je m'installai dans ma fonction temporaire, et dès lors je pénétrai dans mon Salcède comme arec une lame d'épée. Il ne pensait pas plus à épouser la baronne qu'à s'aller noyer; mais il était un peu plus habile que je ne l'aurais cru. Il la ménageait sans doute pour écarter les soupçons. Il la comblait de soins et se montrait plus occupé d'elle que de la comtesse. Il était avec elle sur le pied d'une amitié délicate, dévouée, et il ne lui faisait p^s la cour ; mais il était si parfait pour elle, pour son fils que, sans être sotte, elle pouvait bien s'y méprendre.
Encore moins il faisait la cour à madame de Flamarande. Il se tenait à distance 'respectueuse, et c'était elle qui paraissait vouloir l'apprivoiser, ainsi que l'en avait chargée son mari. Elle n'y mettait aucune coquetterie, elle n'en avait pas ; mais, avec son grand air de candeur et de désintéressement, elle lui plaidait sans cesse la cause de l'amour et paraissait ainsi servir les secrets desseins de son amie. Il se laissait volontiers endoctriner et ne donnait la réplique que pour la forcer de continuer son joli prêche.
Je découvris, en l'écoutant, qu'elle avait autant d'esprit que de beauté, et que, si elle ne le faisait pas exprès, elle n'en agissait pas .moins de ma-
nière à lui faire perdre le peu de raison qui lui restait. Le pauvre garçon était ivre d'amour. Il ne songeait plus à la botanique, ni à aucune étude ; il ne sortait plus seul que le matin avant le lever de ces dames, et c'était pour rêver sans agir. Quand il ' paraissait devant elles, ce n'était plus le piéton poudreux et barbu que nous avions pour ainsi dire ramassé sur les chemins; c'était l'homme le plus soigné, le mieux mis, le plus agréable à voir que l'on puisse imaginer, un véritable cavalier, comme on dit pour désigner un homme fait pour servir et charmer les femmes. Avec sa grande taille, sa belle figure, ses yeux noirs rêveurs ou passionnés, il éclipsait tous les autres gentilshommes, et M. le comte, avec sa maigreur, sa taille un peu voûtée, ses yeux pénétrants, mais durs on sardoniques, sa mise assez négligée et son peu d'empressement auprès du beau sexe, ne paraissait plus rien du tout.
C'est en servant à table que j'appris à connaître M. le comte. Je dois avouer qu'il était d'un commerce plus intéressant qu'agréable avec les personnes de sa condition ; il avait l'esprit chagrin comme les gens qui souffrent du foie. Très-instruit et doué d'une grande mémoire, il aimait la discussion; mais il n'y portait pas l'aménité qui la rend supportable aux gens du monde. Il tranchait sur toutes choses d'une façon qui blessait et poussait à la contradiction. Plus fort que ses interlocuteurs,
fâ FLàMàRàNDÉ
il les battait aisément. On lui en voulait, on le de clarait pédant, acerbe et finalement ennuyeux, ce . qui est la vengeance des esprits superficiels. Il eût pu être écouté, car il instruisait et parlait bien; seulement son caractère éloignait de lui et gâtait le bien qu'il eût pu faire.
Sa femme s'en apercevait-elle ? Elle l'écoutait d'un air respectueux et craintif. Elle n'avait ni familiarité ni enjouement avec lui. Ils causaient peu ensemble, et elle n'osait pas causer devant lui, tandis qu'avec Salcède et la baronne elle redevenait vivante et animée.
Je me disais à part moi :
— Quand on se décide à mettre l'amour dans sa vie, on devrait bien se demander si on est propre à inspirer l'amour. Je comprends le beau Salcède s'attachant aux pas des belles femmes ; il les aime trop pour n'en pas être aimé. M. le comte s'est trompé de route, c'est lui qui eût dû se donner à la science, le mariage d'amour n'est pas du tout son fait.
Nous étions à Montesparre depuis six semaines, nous devions y passer deux mois. M. de Salcède avait promis d'y rester huit jours, et il ne parlait plus du tout d'aller en Allemagne comme il l'avait annoncé. Son pied, parfaitement guéri, ne pouvait plus lui servir de prétexte, et il n'en cherchait pas. Il n'avait plus, je crois, aucun projet, aucun but dans la vie; il aimait, avec ou sans espoir, il ai-
FLAHARANDB 43
mail, comme on dit, pour aimer. Les soupçons du mari allaient grand train, et je reconnus qu'il observait tontes choses encore mieux que moi. Un jour, je le vis en conférence très-animée avec M. de Salcëde. Je crus qu'ils se querellaient et finiraient par se battre ; mais je les vis s'embrasser, et j'en conclus qu'il n'y avait rien ou que monsieur était radicalement trompé.
Le soir, comme j'étais dans un coin du vestibule, madame descendait l'escalier sans me voir, et M. de Salcëde montait.
— On va danser, lui dit-elle ; est-ce que tous vous retirez ?
— Il le faut, répondit-il d'un ton navré.
— Gomment, il le faut ? Pourquoi ?
— Je sais un peu souffrant.
— Si ce n'est qu'un peu, la danse vous guérira. Voyons, je compte sur vous. Promettez-moi de redescendre.
Il s'inclina et ils se croisèrent. Elle, légère comme un oiseau et légèrement vêtue de gaze, car il faisait très-chaud, disparut dans les détours vaguement éclairés de la rampe. Lui, après avoir monté deux ou trois marches, se retourna et resta immobile, la suivant des yeux, en proie à une émotion si violente, que je crus qu'il allait mourir. Quand il fut
remonté chez lai, je descendis à mon tour pour veiller aux rafraîchissements de la soirée, et je me trouvai face à face avec le comte de Flamarande, qui sortait de l'ombre d'un couloir. Lui aussi avait observé, et il était plus agité encore que M. de Salcède ; il était pâle comme la mort et parlait seul, les dents serrées comme s'il eût voulu rugir.
— Il me trompe ! disait-il. Infâme, infâme !
Il ne me vit pas, tant il était préoccupé, et descendit au salon, où M. de Salcède ne vint pas ce soir-là, au grand déplaisir de la baronne, qui ne s'en cachait guère. Madame, plus indifférente ou plus habile, dansa gaiement et ne parut point contrariée. M. le comte ne la quittait pas des yeux. S'en apercevait-elle ?
Le lendemain, Julie m'apprit que nous partions le jour même, et, peu d'instants après, le comte m'ordonna de veillera ses paquets. Les chevaux de poste arrivèrent au moment du déjeuner. Monsieur fit croire à son hôtesse qu'il avait reçu de Paris des lettres pressantes, qu'une affaire grave le rappelait, qu'il lui fallait se hâter. M. de Salcède était là et reçut le coup en pleine poitrine. Il ne s'y attendait pas. Il croyait avoir apaisé les doutes de son ami.
— Pourquoi ce départ ? lui dit-il en l'attirant dans une embrasure où je me trouvais occupé à arranger une poulie de rideau qui ne marchait pas.
Le rideau me cachait, et, comme monsieur ne répondait pas :
— Puisque ma soumission n'a pu désarmer vos injurieux soupçons, reprit-il, c'est à moi de vous céder la place. Je rais partir à l'instant même.
— Je vous le défends, répliqua le comte d'un ton sec. Ce serait affliger trop vivement madame de Montesparre. Il vous a convenu de feindre avec elle, vous êtes forcé de continuer le rôle de prétendant.
M. de Salcéde allait répliquer. Il m'aperçut au-dessus de lui sur un marchepied et ne répliqua point.
On déjeuna, la voiture roula sur le sable du parterre. Madame de Montesparre paraissait désolée de perdre si tôt sa jeune amie; il me sembla, à moi, qu'elle était contente d'être délivrée d'une rivale si redoutable. Quant à M. de Salcède, il fit bonne contenance, et madame Rolande, soit qu'elle fût une personne froide, soit qu'elle eût une grande force d'habileté, ne parut que surprise par l'événement et incapable de se révolter contre les circonstances.
A midi, nous roulions sur la route de Paris lorsque, au détour que faisait la route en face du chemin de Flamarande, une roue cassa à la descente, <et la voiture versa. Heureusement personne ne fut blessé, et on put faire tenir la roue lant bien que mal pour sortir de là ; mais il fallait prendre un
parti. Le relais de poste le plus rapproché était à quatre lieues ; c'était an pauvre hameau où il serait impossible de faire réparer la voiture, qui certes n'était pas en état d'aller plus loin, M. le comte proposa à madame d'aller coucher à flamarande. On chercha un moyen de transport; il n'y en avait pas. Madame, qui était la résignation môme, assura qu'elle irait fort bien à pied, et on allait s'y décider lorsqu'un équipage passa sur la route et nous héla à grands cris.
C'était la famille de Léville qui s'en allait dîner àMontesparre et qui, voyant notre détresse, jugea que nous étions fous de ne pas retourner à ce bon gîte, où les moyons de réparer notre véhicule étaient assurés. Ces braves voisins insistèrent tellement que monsieur dut céder pour n'être pas ridicule dans son caprice et inhumain pour sa jeune femme, condamnée à faire deux lieues à pied pour aller coucher sur la paille à Flamarande, On s'empila donc dans la voiture des Léville; la nuire suivit de loin, au pas. Nous rentrâmes à Montesparre six heures ajnrès l'avoir quitté.
Nous trouvâmes la baronne toute seule. Ses hôtes étaient partis pour la chasse, et ne devaient rentrer qu'à la nuit. Elle s'empressa de réinstaller la comtesse dans son appartement, et, comme je défaisais la malle de monsieur dans le petit salon, j'entendis qu'il disait à la baronne :
— Comment I tout le monde vous a quittée aujourd'hui, même Salcëde?
— Même Salcède, répondit-elle. Il voulait bien me tenir compagnie ; mais, depuis quelques jours, il a de violents maux de tête, et je l'ai forcé d'aller avec les autres. Que voulez-vous ! il est habitué à vivre au grand air, nos salons l'étouffent.
On dîna donc avec les Léville, et on se retira de bonne heure sans attendre les chasseurs, qui avaient annoncé vouloir dîner chez l'un de ces messieurs ; peut-être même ne rentreraient-ils que le lendemain. Us avaient bien recommandé qu'on ne
les attendit pas plus tard que dix heures. A onze heures, personne n'étant rentré, on ferma les portes. Madame de Flamarande, très-fatiguée, s'était couchée; monsieur, très-agité, restait au salon avec madame la baronne. J'attendais, seul dans l'antichambre, qu'il se retirât et m'envoyât dormir, lorsque je crus entendre sonner à la grille. Je m'y rendis après quelque hésitation, n'étant pas sûr de ne m'étre pas trompé.
— Restez tranquille, me dit le jardinier, qui faisait office de concierge, je ne dormais pas ; c'est M. de Salcède qui vient de rentrer. Les autres ne rentreront pas ce soir; on peut dormir. •
Je m'étonnais de ne pas m'étce croisé avec M. de Salcède, puisqu'il demeurait dans le corps de logis où étaient le salon et les appartements de la baronne. Je jugeai qu'il avait pris par le parterre, et que j'allais entendre sa voix dans le salon. Il n'y était pas. Je me dis encorequ'il s'était peut-être nn peu exalté dans cette partie de garçons, et qu'il avait été droit à son lit, sans vouloir se montrer. Un quart d'heure après, M. le comte quittait la baronne et médisait:
—Je n'ai besoin de rien.
— Personne n'est rentré ? me demanda la baronne.
Je répondis que M. de Salcède était rentré seul.
— Eh bien, reprit-elle, où donc est-il, que nous ne l'avons pas vu?
50 FLAMÀÏUNDE
— Il sera monté se rhabiller, dit M. le comte avec ironie, et vous pouvez encore le recevoir ; il n'est pas bien tard.
Je suivis monsieur, qui prit le parterre pour regagner son rez-de-chaussée. Il ne s'étonna pas de voir la porte-fenêtre du petit salon ouverte, et il entra tranquillement; mais aussitôt j'entendis un cri étouffé et vis M. le comte ressortir en tenant à la gorge M. de Salcède, qu'il avait surpris chez lui. Monsieur n'avait aucune arme, sans quoi il l'eût certainement égorgé. Il essayait de l'étrangler, et sans doute la fureur décuplait ses forces; mais M. de Salcède, qui était plus fort que lui, se dégagea aisément et lui dit d'une voix assez calme :
— Pas de bruit ! Au jardin! expliquons-nous au jardin i
Le jardin n'était séparé du parterre par aucun mur. Ces messieurs s'éloignèrent donc ; je remar- * quai que le marquis tenait un bouquet qu'il n'avait pas lâché dans la lutte, et qu'il cachait sur sa poitrine sans que monsieur, exaspéré, y fît attention. Il ne pensait qu'à tuer son rival, car il se retourna et me dit :
— Deux fusils de chasse, les premiers venus : on tirera au sort. Gourez t
— Il n'en trouvera pas, répondit M. de Salcède ; qu'il apporte le vôtre, vous en disposerez, si vous me trouvez coupable.
Ils s'éloignèrent, et mon premier mouvement fut
de savoir si la comtesse était complice de l'entreprise par trop évidente de M. de Salcéde. En mettant tout au mieux, il avait voulu lui dire un éternel adieu. S y était-elle prêtée?
Je pénétrai dans le petit salon et n'entendis aucun bruit. La porte de la chambre à coucher était ouverte. Je m'avançai sur le seuil ; madame ne se servait pas de veilleuse, tout était sombre. Je n'osai pas avancer, je restai à l'entrée, retenant ma respiration. Je saisis celle de la comtesse, égale et tranquille comme le souffle doux d'un enfant qui dort. Je ne pouvais pas pousser plus loin mes investigations ; je remarquai seulement que sa fenêtre était entr'ouverte, retenue par l'espagnolette ; elle dormait souvent ainsi, craignant beaucoup la chaleur.
Quand j'eus fini cette inspection sommaire, qui ne pouvait rien m' apprendre, je me gardai bien d'aller chercher le fusil demandé, et j'allai furtivement rejoindre les deux adversaires an fond du jardin.
Ils parlaient avec animation à voix basse, mais avec cette articulation nette et serrée qu'on a dans les grandes crises de la vie. M. de Salcëde sa* bissait un rude interrogatoire, tout en protestant de l'innocence de ses intentions.
— C'est vous, disait-il, qui m'apprenez la présence de madame la comtesse dans son appartement ; en y entrant comme en sortant, j'étais persuadé qu'elle n'y était pas. Je ne l'ai pas vue, je ne l'ai pas devinée. Je vous avais vus partir ensemble. Pouvais-je prévoir que vous étiez revenus ?
— Vous avez appris par quelque hasard qu'un accident de voiture nous avait forcés de revenir.
FLAMARANDK 53
— Je ne l'ai appris de personne.
— Vous l'avez appris par le concierge en rentrant.
— Nous n'ayons pas échangé un mot, cet homme et moi.
— Pourquoi rentriez-vous ici quand tous vos compagnons restaient au rendez-vous de chasse ?
— Seul je n'étais pas ivre, et leur bruit m'était insupportable.
—Vous êtes un maladroit: vous deviez feindre l'ivresse et dire qu'en entrant chez moi, vous avez cru entrer chez vous.
— Je n'ai rien à feindre. J'ai cru entrer dans un appartement où il n'y avait plus personne.
— Eh bien, alors pourquoi? Expliquez donc cette charmante fantaisie !
-—Je ne peux pas l'expliquer, on n'explique pas une fantaisie.
— Il suffit, reprit le comte. Une me convient pas que ma femme soit l'objet d'une fantaisie quelconque dans votre pensée. Nous allons entrer dans cette prairie au bout de laquelle est un petit bois, nous tirerons au sort, et celui à qui échoira le fusil tuera l'autre à bout pourtant.
— Non, Adalbert, non! nous nous donnerons rendez-vous à Paris, où dès demain je vais me rendre pour recevoir vos ordres.
— Vous espérez que jusque-là j'aurai faibli, qu'on m'aura persuadé... Non, je veux votre mort
ou la mienne tout de suite. Charles ne revient pas. . .
Je me montrai et déclarai que le fusil de M. de .Salcëde était hors de service.
— C'est faux, s'écria M. le comte, j'irai le chercher moi-môme !
Et, s'élançant avec une vigueur soudaine, il Gt un cri et tomba en portant la main à son côté droit. Sa maladie de foie, exaspérée par cette colère, lui ôtait la force de se venger sur l'heure. M. de Salcède le prit dans ses bras sans rien dire et le porta chez lui. Sur le seuil, il le remit à mes soins et disparut sans m'adresser un mot.
Madame parut s'éveiller d'un profond sommeil, et, tout effrayée de voir son mari évanoui, elle m'aida à le mettre au lit et courut appeler la baronne, qui ne s'était pas couchée, attendait toujours Salcède au salon et ne se doutait de rien.
Ces dames soignèrent le comte, qui revint à lui et ne parla de l'événement ni à l'une ni à l'autre. Je compris que je devais me taire aussi. Le lendemain de grand matin, M. de Salcède était parti, laissant à madame de Montesparre un billet où il lui disait que son père était gravement malade, et qu'il courait le soigner. If. le comte, encore souffrant, ne se leva que dans la soirée, s'informant beaucoup de la voiture de voyage, qui ne fut en état de marcher que le jour ruivant.
Nous étions à Paris quatre jours après l'événement que je viens de raconter. Le lendemain de
notre arrivée, M. le comte sortit de bonne heure et rentra très-pftle vers midi. Je devinai qu'il venait de se battre, et je l'examinai avec anxiété.
—Je n'ai rien, me dit-il tout bas. Je suis vengé.
Dans la journée, il m'envoya demander des nouvelles de M. de Salcède. Elles étaient fort mauvaises.
— M. le marquis est fort mal, lui dis-je en rentrant. Il ne passera pas la journée, et son père est mort de saisissement en le voyant rentrer dans l'état où M. le comte l'a mis.
M. de Flamarande eut encore une crise, et, quand il en fut revenu, il me dit de fermer les portes et me parla ainsi qu'il suit :
— Charles, j'ai été indignement trompé, mais je me suis trop cruellement vengé. D'un coup d'épée j'ai tué le jeune homme qui avait été mon meilleur ami, et le vieillard qui fut le meilleur ami de mon père. J'espère que je mourrai bientôt à mon tour, car je déteste la vie. J'ai fait mon testament, j'ai assuré votre sort. Puis-jè compter sur votre éternelle discrétion ? Vous seul au monde connaissez la cause de ce duel. Madame de Flamarande, quand elle l'apprendra, voudra qu'on lui explique tout. Vous n'expliquerez rien, vous direz que vous ne savez rien.
— Ce sera dire la vérité, monsieur le comte, car je ne sais rien, et il est possible que madame la comtesse ne sache rien non plus.
— M. de Salcède aurait pénétré chez elle à son insu ? Vous trouvez cela probable ?
— Je le trouve possible.
— Qu'aurait-il été faire chez elle, s'il l'eût crue partie?
— Prendre quelque chose d'oublié par elle, respirer un parfum, un bouquet peut-être !
— Un bouquet ? Oui f quand je lui ai percé la poitrine... le malheureux faisait semblant de se défendre... il se livrait f... on a trouvé sur lui un bouquet flétri... Ah ! c'est cela, un gage de leur amour, le bouquet d'adieu ! J'ai cru que c'était une manie de botaniste d'avoir ces fleurs sur le cœur en mourant. Il les a réclamées d'une main défaillante, et moi, j'ai ordonné qu'on les lui rendit... On l'enterrera avec cela. Eh bien, il est plus heureux que moi, et il me brave jusque dans la tombe! Il a été aimé un jour dans sa courte vie, et moi, je pourrais vivre un siècle... je ne le serai
XIIT
Je voulus le dissuader de cette triste pensée, que je ne partageais que trop.
— Non, mon cher, reprit-il, vous vous trompez, aucune femme n'a pu m'aimer, et madame de Fiamarande se bornait à m'estimer. Ce n'est pas sa faute, je ne lui en veux pas. Je sais où glt le mal. Pour être aimé des femmes, il faut les aimer passionnément, et ce n'est pas ainsi que j'aime. Je n'ai pas cette dose d'enthousiasme et de folie qui fait qu'elles apparaissent comme des êtres supérieurs. Mademoiselle de Rolmont m'a plu pour sa beauté, pour sa splendide organisation, qui promettait des rejetons vigoureux à ma famille. II fallait cela pour la retremper, car je suis faible et maladif. J'ai été trop choyé dans mon enfance, je me promettais d'élever mes enfants dans de meilleures conditions d'hygiène... Mes enfanls! Dieu merci, je n'en aurai pas, je n'en veux plus, je n'au-
rais plus la foi qui sauve I Àh ! je suis bien malheureux!
Je crus qu'il allait pleurer, mais c'était un homme qui ne pleurait pas. Il se tordait les mains en parlant, c'était le paroxysme de son chagrin. Il me fit grand' peine. Jusque-là, je m'étais dévoué par reconnaissance, je ne m'étais pas senti d'affection pour lui. Je n'aimais pas son ton cassant et sa politesse méprisante. Je le jugeais d'un caractère trop trempé en dédain et en rudesse pour inspirer la sympathie; mais, quand jp vis cet homme,, si obstiné et si sec, s'épancher avec moi et me révérer les faiblesses de son esprit, je me pris d'un vif intérêt pour son infortune.
Je me disais bien qu'il est des agitations terribles, où, se renfermer en soi-même, c'est risquer d'éclater. Le comte avait dans ce moment un impérieux besoin de s'épancher, et j'étais le seul être au monde qu'il pût choisir, puisque, seul au monde, après M. de Salcède, je connaissais son secret, la cause de son duel. C'est notre destinée, à nous autres subalternes , d'être initiés forcément aux mystères des familles, et nous prenons souvent pour une confiance honorable le besoin que Ton a de nous. Je ne me faisais pas d'illusions là-dessus; mais la vue de cet être fort, que j'avais cru si supérieur à moi et qui semblait me demander aide et conseil, m'attendrit profondément.
En ce moment, j'eusse donné ma vie pour lui, et
FLAMARANDH 59
je haïssais sa femme, qui le soignait pour une maladie de foie sans se douter dn chagrin dont il était dévoré.
Le lendemain matin, je retournai' à l'hâtef Salcède, non pas de la part de mon maître, il me l'avait bien défendn, mais comme si j'étais désormais attaché à madame de Montesparre et chargé de lui écrire. On préparait les funérailles de M. de Salcède père. Quant au fils, il avait eu une certaine lucidité pour le voir mourir ; mais il ne comprenait plus rien, son état paraissait désespéré.
Madame de Flamarande apprit dans la journée, par des visites qui lui vinrent, que le vieillard était mort et que son fils était mourant. J'étais présent quand elle reçut le coup. Elle ne m'en parut pas affectée comme je l'aurais cru; elle fit beaucoup de questions auxquelles on ne put répondre. L'affaire avait été tenue si secrète, qu'en parlant d'une blessure grave et en supposant un duel, on ignorait encore avec qui M. de Salcède avait pu se battre.
Je rapportai les faits à mon maître.
— Vous assurer, me dit-il,quemadame lacomtesse a paru plus surprise que consternée? Ne se doutet-elle pas réellement de la vérité ?
— Ou madame est sans reproche, répondis-je, ou elle est d'une habileté de premier ordre.
— Toutes les femmes ont cette habileté-là ! ro-
prit-il, elles la trouvent dans leur berceau. Ce sont des êtres inférieurs en tout ce qui est bon, supérieurs à nous î}uand il s'agit de faire le mal. Pauvre Salcède I il avait raison de les craindre ; sa première expérience lui coûte cher! Et moi qui les défendais contre lui ! Le diable m'emporte, je crois que j'ai été amoureux de ma femme 1 Son rire sardonique m'effraya.
— M. le comte me parait tourner à la haine, lui dis-je avec assurance ; qu'il prenne garde à ce sentiment-là. C'est encore de l'amour, et c'est pire, c'est de la passion.
Son rire nerveux devint froid et triste.
— Ah ! si j'avais cela pour me sauver de l'ennui de vivre t dit-il en étendant sa main comme pour prendre la mienne, que, par respect, je retirai sans avoir l'air de le faire exprès ; mais, ajoutat-il en soupirant, je suis condamné à vivre sans autre préoccupation grave que celle de ma maladie physique. Triste souci pour un homme qui eût voulu employer sa force et sa raison à quelque chose de mieux! Non, Charles, la passion, une passion quelconque me sauverait de moi-même; mais je n'ai pas cette ressource, je me suis trop adonné à la clairvoyance dans les choses humaines. Je suis devenu misanthrope, rien ne me parait plus valoir la peine d'être aimé ou haï.
— Vous avez pourtant savouré la vengeance...
— C'est une jouissance atroce, je n'en veux plus.
J'ai cru qu'elle me soulagerait, elle a empiré mon mal physique et m'a plongé dans une profonde tristesse. Ah I s'il n'y avait pas eu là une question d'honneur, j'aurais tout pardonné I
En ce moment, madame entra chez lai, et, après s'être informée de sa santé, elle me demanda tout bas si monsieur connaissait la position de M. de Salcéde. Je craignis une explication tragique, et j'engageai madame à ne pas parler de cette affaire à son mari, tant que sa crise hépathique ne serait pas dissipée.
Il n'en fut donc point question, et les jours suivants se passèrent sans que madame montrât un chagrin particulier. Elle envoya, il est vrai, plusieurs fois son valet de chambre prendre des nouvelles du blessé; mais, le jour où M. le comte lui dit d'un ton glacé :
— Savez-vous,ma chère, que le jeune Salcède a perdu son père et qu'il est lui-même fort mal ?
Elle répondit sur un ton d'angélique innocence ;
— Jb sais cela, je ne voulais pas vous en parler pour ne vous point affecter; puisque vous êtes au
FLAMARAJVBE 63
courant, je vous ferai plaisir en vous apprenant que les dernières nouvelles de votre ami sont bonnes. On espère le sauver.