‹ Flamarande (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · II. le Comte pâlit et répondit · texte numérisé non relu

II. le Comte pâlit et répondit

— Je vous en félicite !

L'étonnement de madame fut si sincère que j'en fus frappé, et mon regard suppliant engagea M. le comte & expliquer sa réponse aussi adroitement que possible.

Madame reprit sa tranquillité et lui dit :

— S'il est vrai, comme on le prétend, que M. de Salcëde a été blessé en duel, je m'étonne qu'il ne vous ait pas pris pour témoin, et que vous n'appreniez qu'aujourd'hui ce qui le concerne.

M. le comte la regarda bien en face, puis il dit :

— C'est moi qui ai frappé Salcède, parce qu'il se conduisait comme un enfant. Il compromettait une personne que j'avais le devoir de faire respecter.

— Et cette personne, reprit la comtesse, qui soutenait son regard avec l'immobilité du marbre» cette personne, c'est...?

— C'est madame de Montesparre.

— Comment 1 vous vous êtes battu pour la baronne, vous?

— Je l'aime médiocrement, j'en conviens. Je la tiens pour une folle, mais elle est votre amie et n'avait pas d'autre défenseur que moi. Quand nous étions à Montesparre, je n'*i pas voulu faire de

scandale; j'ai donné rendez-vous ici à Salcède. Voilà ce qui s'est passé. Vous le raconterez, si vous voulez.

— Jamais 1 s'écria madame, je ne veux écouter personne et ne répondre à personne sur un pareil sujet. Gomment l'expliquerais-je?je n'y comprends rien. M. de Salcède compromettait Berthe ! est-ce possible? N'avait-il pas l'intention de l'épouser? N'est-il pas un honnête homme, votre meilleur ami?

— Il n'est plus mon ami, je le tiens pour un traître, et je vous avertis que nous ne le reverrons jamais; cela vous est assez indifférent, je suppose?

— La seule chose qui m'intéresse, c'est le danger auquel vous vous êtes exposé à mon insu et le chagrin qu'a dû ressentir madame de Montesparre.

— Madame de Montesparre ne sait rien encore. Elle apprendra en même temps le danger et le salut de son amant. Est-ce vous qui vous chargerez de le lui écrire?

•—Non certes, à moins que vous ne l'ordonniez ; je ne saurais comment lui dire ce que vous m'apprenez. Je croyais leur liaison si pure et le caractère de M. de Salcède si loyal ! Savez-vous, mon ami, que je vous en veux de m' avoir présenté comme un homme de mérite cet homme que je dois mépriser maintenant, puisqu'il vous a mis dans la nécessité de le châtier? '

— Nous ne parlerons plus de lui, reprit M. de

Flamarande ivec une dignité froide, nous ne prononcerons jamais son nom, et, si vous voulez m'étre agréable, vous ne parlerez jamais de lai avec madame de Montesparre. La baronne n'est point une personne de votre âge. Elle a trop d'expérience pour vous. Je désire que votre grande amitié improvisée se calme assez pour que vous n'ayez plus lieu d'échanger des confidences.

— En ceci comme en tout, répliqua la comtesse, je ferai votre volonté.

Quand elle se fut retirée, le comte, qui m'avait fait signe de passerdans son cabinet, me rappela»

— Vous avez entendu, Charles?

J'hésitais à répondre.

— Je désire, reprit-il, que vous soyez au courant de tout ceci. Savez-vous pourquoi j'ai fait ce mensonge à madame ?

— Pour l'éprouver sans doute. M. le comte n'espère pas qu'elle ignorera toujours la vérité.

— Je désire qu'elle l'ignore jusqu'à ce que je connaisse, moi, son véritable caractère. Que saiton d'une femme? Celle-ci montre une douceur candide et me cache peut-être des abîmes de perversité.

— Oh i monsieur le comte ! à seize ans, sortant d'une famille austère..., ce serait trop fort, c'est impossible.

— Nous verrons, j'observerai. Je ne peux rien savoir du passé, l'avenir m'éclairera.

Nous n'étions qu'à la mi-septemty*e. Ce n'était pas une saison pour s'installer encore à Paris. M. le comte emmena madame dans sa terre de Normandie. Je vis, . à ses prévisions domestiques, qu'il comptait l'y garder longtemps. M. de Salcède allait réellement mieuxj mais de longtemps, disait- on, il ne pourrait quitter sa chambre.

ÏV

Comme nous nous installions à Ménouville, le facteur me remit une lettre pour madame. Elle était datée de Paris, mais je reconnus récriture de madame de Montesparre, que j'avais eu l'occasion de voir plus d'une fois, et je crus devoir porter celte missive à M. le comte, qui m'ordonna de la lui lire. Je l'ai gardée, la voici :

t Mon amie, j'arrive à Paris le lendemain de votre départ ; j'avais tant besoin de vous voir, de vous parler ! Voire mari est vraiment trop cruel de vous avoir emmenée dans un pareil moment. Quel drame atroce i Je ne sais pas comment j'ai résisté. C'est l'espoir de sauver Salcède qui m'a donné la force d'accourir. Je le sauverai ! Dieu m'aidera, mais quelle douleur de le voir étendu sur son lit comme une statue sur un tombeau ! Savez-vous avec qui et pourquoi il s'est battu ? C'est

un secret bien gardé, je vous jure. Ils avaient pris pour témoins des amis discrets et sûrs, votre mari devait en être. Ne savez- vous rien? Pourquoi. ne m'avez-vous pas écrit ? Je m'y perds, mais je le saurai i Plaignez-moi, ma chère beauté, et donnezmoi du courage ; j'en ai tant besoin 1 Aimez toujours votre pauvre Berthe. »

— Ne remettez pas cette lettre, me dit le comte. N'en remettez aucune avant qu'elle passe par mes mains. Je veux que madame la comtesse rompe avec cette folle de baronne, qui se perd de réputation sans même y songer. Cette intimité lui a été funeste. Rien de pernicieux pour une jeune femme comme les confidences d'une veuve passionnée en quête d'un mari. Tout le mal est venu de là. J'ai été d'une confiance stupide. A force d'entendre parler d'amour et vanter Salcède, la comtesse a été troublée, surprise, enivrée. L'amourpropre s'en est mêlé. Enlever un fiancé à sa meilleure amie, nulle femme ne résiste à cela, c'est le plaisir des dieux.

— Il y a une chose qui m'étonne, monsieur le comte, c'est que, professant un si grand mépris pour les femmes et ne faisant point d'exception pour madame la comtesse, vous la traitiez avec les mêmes égards que si vous n'aviez jamais eu le moindre soupçon sur son compte.

M. de Flamarande se laissait dès lors interroger

par moi comme si j'eusse été son égal. Privé d'amis,— son caractère ne lui en faisait pas, — il n'était pas fâché de se montrer homme supérieur, ne fût-ce que devant son valet de chambre. Celuilà ne discutait pas et ne l'écoutait que pour s'instruire.

— Apprenez, Charles, me dit-il, qu'un homme de ma sorte se conduit comme un petit bourgeois mal élevé quand il s'en prend à sa femme, coupable ou non ; c'était à lui de tout prévoir et de la mieux garder. Je n'ai ni colère ni ressentiment contre madame la comtesse. Le vrai coupable, c'est celui que j'ai puni et que je punirai encore, s'il s'avise de trop ressusciter. Le misérable I. je ne lui pardonnerai jamais de m'avoir joué. Sachez, mon cher, que la veille de l'événement je l'avais interrogé comme un frère aîné.

» — Prenez garde, lui disais-je, vous n'aimez pas la baronne, vous la trompez.

• — Je ne la trompe pas, répondait-il, je ne lui ai jamais parlé d'amour.

• — Pourtant vous êtes très-amoureux, cela se voit ; c'est donc d'une autre ?

» — Ce n'est d'aucune autre.

» — Salcède, vous mentez ! vous êtes un enfant, j'ai eu tort de vous prendre pour un homme. Je vois que vous espérez me tromper ; c'est inutile, je vois clair.

» — Vous m'outragez, répondait-il. Je vous aime

trop pour me jouer de votre honneur ; il m'est sacré. Si un autre que vous doutait de ma loyauté, je lui demanderais raison.

• Il pari ait avec feu, avec une sorte d'éloquence ardente, des bontés de mon père pour lui dans son enfance, de la protection que j'avais exercée sur lui à son entrée dans la vie, des services sans nombre que je lui avais rendus... J'étais dupé, vaincu, lorsqu'il eut l'imprudence de me dire qu'il respectait ma femme plus que je ne le faisais moi-même, puisque je m'inquiétais de l'admiration qu'elle inspirait et la croyais susceptible de courir un danger quelconque. Alors, s' oubliant, il me parla d'elle avec l'enthousiasme d'un dévot pour la Vierge des cieux, et je vis qu'il l'aimait passionnément. Je jugeai ne devoirpas luidirequeje le pénétrais. Jefeignisd' avoir confiance en son honneur, il y croyait peut-être encore lui-même. Il pleurait, je l'embrassai, mais je ne le perdis pas de vue. Je l'avais prié de ne plus danser avec la comtesse. Il m'a obéi, mais comme son regret fut visible f Sans doute elle lui en a fait des reproches, et il a éclaté. Tout cela a marché si vite que je n'ai pu prévoir le rendez-vous du lendemain... Sous mes yeux!... Ah ! quelle audace! Non, non, je ne pardonnerai jamais 1 Si j'ai été épris de ma femme, je ne le suis plus. Son châtiment à elle sera de ne plus voir le monde, d'être sévèrement gardée et de consumer sa jeunesse sans amour, sans triomphes d'aucune sorte. Elle n'aura même

pas le plaisir de me voir jaloux ; je ne le serai pas. D n'y aura pas de luttes, pas d'orages, dans mon intérieur; ce serait une distraction, je veux qu'elle s'ennuie, que sa beauté ne lui serve de rien, qu'elle soit privée de ces combats domestiques que les femmes adorent, je yeux que sa force de dissimulation et de résistance s'épuise sans emploi. Voilà ce que je veux, et vous verrez, Charles, vous verrez comme je m'entends à punir, sans qu'on voie la main qui serre le nœud coulant 1

M. de Flamarande était bien capable de se tenir parole. Il se fâcha avec tous ses voisins à propos de politique, en montrant tout à coup des idées exaltées qui lui étaient venues, ou qu'il feignit d'avoir. Il porta froidement à l'extrême son caractère quinteux et sa discussion tranchante. On s'éloigna de lui, il défendit à sa femme de faire des visites et des invitations , sous prétexte qu'il avait besoin de repos. Madame se résigna à la solitude avec une inébranlable douceur. Je croyais voir dans cette soumission la preuve de son innocence. M. le comte l'interpréta en sens contraire.

— Elle sait, disait-il, qu'elle mérite pire que cela. Sa douceur que vous admirez tant est un aveu dont je prends note.

Madame de Montesparre écrivit une seconde fois.

c Vous ne m'avez pas répondu, Rolande t Je le comprends. Je sais à présent pourquoi. Vous ne pouvez vous résoudre à me parler de ce pauvre malheureux! Vous savez ce que j'ignorais, ce que je sais enfin ; c'est votre mari qui l'a traité en ennemi mortel, en jaloux féroce. Ah! que je le hais, votre cher époux !... Mais vous, Rolande, quel est donc votre rôle en tout ceci ? Je m'y perds. Vous n'êtes pas coquette, peut-être aimiez-vous Salcède ? Sans doute vous avez été flattée de l'emporter sur moi et de voir à vos pieds un jeune homme si accompli, si supérieur au triste mari imposé à votre inexpérience. Vous aurez eu un instant d'émotion que M. de Flamarande aura surpris. Quoi qu'il en soit, vous êtes une enfant, et je vous pardonne. Je me sens, dans m& douleur et mon humiliation, bien supérieure à vous, puisque je n'abandonne pas mon infidèle et me dévoue à lui, quoi qu'il arrive.

» Ne soyez pas surprise si à l'avenir je cesse nos relations, et si j'évite de vous rencontrer. Vous portez un nom qui m'est désormais odieux, et, que vous soyez niaise ou perfide, je ne peux plus avoir de confiance en vous. »

J'étais d'avis que M. le comte me laissât recacheter cette lettre, afin que madame la reçût, et qu'on pût s'emparer de la réponse.

— Non, dit-il, la réponse ne serait qu'une protestation mensongère. Il n'y aura plus de confi-

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dence sincère entre ces deux femmes. Mettez cette lettre décote, et qu'il n'en soit pas question.

Un matin que madame était un peu souffrante, le médecin, qui renaît voir monsieur tous les deux ou trois jours, déclara, après examen et consultation, que madame la comtesse était enceinte. Elle en conçut une joie folle, et vint s'en vanter à monsieur, qui parut prendre fort bien la chose, mais qui me dit, dès que nous fûmes seuls :

— Voilà qui résout la question, Charles I cet enfant n'est pas de moi .

— M. le comte croit pouvoir affirmer que cela est impossible?

— Non, ces choses-là ne peuvent jamais s'affirmer que dans le cas d'absence ; mais je suis marié depuis six mois, je suis souffrant au point d'avoir peu d'espoir d'être père avant parfaite guérison. Ma femme réalise cet espoir juste au moment où je surprends un homme dans son appartement. Il y a de quoi réfléchir. Je réfléchirai !

Il se mit en effet à réfléchir beaucoup, pendant que madame se livrait à la joie avec une candeur qui tantôt me persuadait, tantôt me surprenait comme une audace exorbitante.

— Charles, me dit un soir M. le comte, j'ai réfléchi. C'est à vous de me renseignertur la question légale. Votre père était très-fin en affaires, vous devez l'être aussi. Quel est le moyen d'éluder une paternité douteuse? Il doit y en avoir plusieurs.

— • II n'y en a pas un seul, monsieur le comte, à moins de quelque crime dont la pensée ne tous est sans doute jamais venue.

— Sojex tranquille, je ne suis pas un héros de mélodrame. Je méprise les choses tragiques, et ne connais rien de béte comme le crime ; mais je n appelle pas crime la résistance à une loi inique, ma conscience proteste contre l'obligation de transmettre mon nom et ma fortune à l'enfant dont je ne suis pas certain d'être le père.

— • Mats dans le doute, monsieur le comte...

— Le doute est pire que la certitude. Si j'avais la certitude, je réaliserais ma fortune, je ferais un sort à la comtesse et je m'expatrierais résolument. Avec le doute, il faut que j'aie des égards pour elle ou que je sois universellement blâmé, car aucun époux n'a de certitude, et le doute est un état normal dont tous savent prendre leur parti.

— - Et vous ne voulez pas prendre le vôtre?

— Jamais! Je suis l'homme de la stricte équité. J'ai été élevé dans ces idées-là. Je ne veux pas subir la loi avilissante que les autres acceptent lâchement. Voyons, y a-t-il moyen de cacher la naissance de l'enfant et de ne point le faire inscrire aux registres de l'état civil sous mon nom?

— Non, monsieur le comte, il n'y a pas moyen sans risquer des peines qui ébruitent le secret.

Et je lui donnai une consultation en règle avec les textes de lois.

— Je savais vaguement tout cela, reprit-il, et depuis quelques jours je compulse le Gode, moi aussi. Eh bien, je m'arrêterai à ma première idée. Il faut que l'enfant soit inscrit sous mon nom, et qu'il disparaisse aussitôt.

Le comte parlait avec tant de résolution, que la sueur m'en vint au front.

— Il faut qu'il disparaisse f répétais-je machinalement.

— Vous êtes de mon avis, reprit-il. II s'agit de trouver le moyen sans encourir les peines légales et sans enfreindre la vraie loi, la loi morale de l'humanité. J'y penserai encore. Pensez-y de votre côté.

Une troisième lettre de madame de Montesparre bous arriva sur ces entrefaites.

t Rolande, pardonnez-moi. J'ai été injuste, insensée. Je yons ai accusée, je m'en repens, vrai ; pardonnez-moi. J'ai confessé tout doucement mon pauvre malade. Je sais maintenant toute la vérité ; elle est cruelle pour moi, mais elle vous disculpe. Vous étiez aimée passionnément, et vous ne vous en doutiez pas. Je ne devrais pas vous le dire, mais j'aime les situations nettes, et, après vous avoir offensée par mes soupçons, il m'est impossible de ne pas réparer ma faute par le pardon que je vous demande humblement. M. de Salcède ignore ce que je vous écris. Il espère que vous ne saurez jamais son amour ; il serait mort plutôt que de vous le laisser pressentir. Il n'a pas de torts envers moi, ni envers vous, ni envers M. de Flamarande. Il n'a

fait de mal qu'à lui-même t II me témoignait une amitié qui est sincère, et qu'il ne m'ûtera jamais. Il vous respecte, il vous vénère et... il vous adorç, ce n'est pas sa faute. Après votre départ de chez moi, il a voulu entrer dans votre chambre avant qu'elle fût rangée et occupée par une autre personne. Encore, non, je le fais plus coupable qu'il ne l'est. Il passait devant votre petit salon sans avoir rien prémédité; il ne voulait voir que vos fenêtres. Elles étaient ouvertes, et la lune éclairait un bouquet qu'il avait vu dans vos mains le matin et que vous aviez oublié sur la table de votre petit salon. Il a poussé la porte vitrée, il a pris le bouquet, il n'a pas même franchi le seuil de votre chambre, bien qu'il la crût déserte. Il se retirait au moment où votre mari l'a surpris. Celui-ci n'a voulu entendre à rien et lui a donné rendez-vous à Paris pour se battre. Salcède s'est battu comme un fou qui cherche la mort, et, s'il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait, c'est que Dieu ne l'a pas voulu. Il m'a montré votre bouquet taché de son sang. Ah! quelle passion, .et que vous êtes heureuse, vous, d'être aimée ainsi par un tel homme 1 Mais il croit que vous le dédaignez, et, si j'étais égoïste, je souhaiterais, moi, qu'il en fût ainsi; j'aurais l'espérance de le voir guérir au moral comme 'aç physique. Quoi qu'il arrive, je reste votre amie à tous deux. Je l'emmènerai à Flamarande aussitôt qu'il sera capable de supporter le voyage. Envoyez-moi

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un mol ponr lai, une parole de pitié et de pardon. U ne la demande pas, il ne demande rien ; mais il se tourmente affreusement de rotre situation. Il craint que votre mari ne vous accuse de légèreté et ne tous rende malheureuse. Je le crains aussi. » Rassurez-moi et répondez-moi, je tous en supplie.

• BKRTHB. •

Madame de Flamarande semblait justifiée par cette lettre. M. le comte n'y crut pas.

— Cette fois, dit-il, Salcëde a eu de l'esprit. Il a fait sa paix avec la baronne en avouant un amour platonique et en lui laissant l'espoir d'être aimée par reconnaissance. La baronne n'est pas bien fière ; elle pardonne tout, pourvu que le mariage s'ensuive. Elle veut ruser avec la comtesse et lui faire croire à une magnanimité dont nulle femme n'est capable, elle pas plus qu'une autre. Serrez cette lettre ; la réponse ne serait pas plus sincère que la demande. Je ne veux plus de ces épanchements féminins, qui ne sont que ruses et grimaces, et qui ont peut-être pour but de me tromper.

Une quatrième lettre de la baronne, qui vint deux mois plus tard, et qui était datée de Montesparre, disait :

c Je l'ai amené ici, où il a encore failli mourir

en arrivant. Le voilà an peu mieux, mais je ne suis pas encore tranquille. Le souvenir de son pauvre père et la crainte d'avoir troublé votre ménage l'empêchent de guérir. Et vous, cruelle Rolande, vous ne répondez pas? Vous me gardez rancune, ou vous haïssez ce malheureux, qui meurt pour vous. Vous lui imputez les mauvais traitements que votre mari vous inflige peut-être f Peut-être encore que M. de Flamarande intercepte nos lettres. Les miennes pourtant vous justifient avec une sincérité de premier mouvement qu'il ne peut pas méconnaître. De grâce, si vous le pouvez, écrivez-moi une seule ligne, un seul mot : Je pardonne ! Il ne le demande, ni ne l'espère ; mais, si je pouvais le lui montrer, je suis sûre que je lui rendrais la vie. Ne soyez pas prude, ma chère Rolande. J'espère bien que vous ne vous reverrez jamais et qu'il vous oubliera; mais aidez-moi à le sauver. Dieu vous en tiendra compte. »

Cette lettre fut encore serrée dans un coffre à part sans être remise à madame de Flamarande. M. le comte prétendit que la baronne, avec son esprit romanesque et son amour extravagant , travaillait à perdre entièrement la comtesse. Je n'étais pas convaincu par lui ; il me permettait de discuter et de lui dire tout ce qui me semblait être à la décharge de l'accusée ; mais à toutes mes allégations il avait une réponse obstinée :

— Qu'elle ne revoie jamais ni Salcède ni aucun homme capable de l'émouvoir, et surtout que l'enfant disparaisse ! Après cela, je compte la traiter comme si elle était justifiée.

Pendant que M. le comte faisait ces projets sinistres, sa pauvre femme remplaçait sa sérénité feinte ou organique par une joie inusitée. Je savais ce qu'elle disait à Julie, qui ne se faisait pas prier pour causer avec moi.

— Madame est une étrange personne, disait-elle ; elle a l'éclat de la beauté qui la fait paraître femme, mais en réalité c'est une enfant. Quand on pense qu'elle va être mère à dix-sept ans f En vérité, c'est trop tôt; elle ne sait rien de la vie, et ne se trouve pas malheureuse dans une situation qui désespérerait une personne raisonnable; elle est capable d'aimer son mari, qui certes est un homme de mérite, mais qui est bien, en tant que mari, le moins aimable et le plus grincheux des êtres. Vous ne voyez pas, vq»s qui ne pénétrez pas dans l'intérieur de madame, comme il lui parle sèchement et du haut de sa grandeur. Il l'épilogue et la reprend à

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chaque mot; c'est comme un méchant vieux professeur avec une petite pensionnaire qu'il ne veut pas gronder, qu'il raille pour lui ôter toute assurance et lui rabattre l'amour-propre. S'il me parlait comme cela, & moi, je saurais bien lui dire son fait; mais elle, c'est comme un agneau que le loup regarde : elle tremble, ferme les yeux, et ne répond rien. Elle croit mériter ses dédains, elle se dit ignorante et sans esprit, et pense qu'il lui a fait beaucoup d'honneur en là prenant pour femme ; elle ne souffre pas que je le blâme en rien, elle assure qu'elle est très-heureuse. Il pourrait la mettre dans une cave au pain et à l'eau sans qu'elle consentît à le trouver injuste.

Comme je demandais à Julie si sa maîtresse ne regrettait pas Montesparre, si son séjour prolongé dans un château désert ne lui causait pas de l'en* nui :

— Si fait, répondit-elle. Elle s'est ennuyée au commencement, mais elte s'en prenait à elle-même de ne pas savoir s'occuper comme M. le comte, qui s'enferme dans son cabinet et se plaît à lire toute la journée. Elle essayait de lire des livres d'histoire, mais elle n'y avait pas de goût, et elle bâillait sans cesse. Depuis qu'elle espère un poupon, elle est toute changée ; elle se jette dans cet amourlà comme une femme qui n'en connaîtra jamais d'autre. Elle ne pense qu'à cela ; elle voit son bébé en rêve, elle cherche à dessiner sa figure, elle prie»

St FLAMARANDE

elle pleure et elle rit. Elle aime son mari parce qu'il lui a permis d'être mère ; elle dit que c'est bien heureux qu'il l'ait amenée dans cette solitude où elle aura le loisir de ne s'occuper que de /'enfant, et la voilà qui coud des brassières et brode des petits bonnets. Et puis elle veut s'instruire, car elle compte faire la première éducation, et à présent elle lit, elle fait des extraits, elle dessine, elle tapote son piano ; enfin c'est la plus heureuse des créatures. Ah f que Dieului a fait une grande grâce en la créant si simple f

— Vous voulez dire, comme disent toutes les femmes, qu'elle manque d'esprit et de jugement ?

— Eh bien, répondait Julie, est-ce que ce n'est pas aussi voire opinion? M. le comte l'a choisie comme cela pour avoir à lui seul tout l'esprit du ménage ; c'est bien dans son caractère.

La grossesse de madame devenait très-apparente, lorsque M. le comte décida qu'on irait passer l'hiver à Sévines, près d'Orléans, au bord de la Loire. II ne donna aucune raison de ce changement de domicile. Madame n'en demanda pas et fit ses malles.

— Je serai heureuse partout, disait-elle à Julie. Est-ce que je ne porte pas mon trésor avec moi î

Quoique dans un pays riant et luxurieux, Sevines était un endroit fort triste; ce grand fleuve déroulé en gays plat, avec de larges rives sablonneuses, ne valait pas la vue des falaises. Le parc était vaste et fort beau pour ceux qui aiment l'hu-

midité des grands ombrages; mais, dépouillés de leurs feuilles et peuplés de corbeaux, ils étaient mortellement ennuyeux à regarder. M. le comte n'était pas venu à Sévines depuis la mort de son père. Son premier soin fut d'aller au cimetière de la paroisse pour visiter sa tombe, ce qui surprit les domestiques. Le cocher, qui était un des anciens de la maison, me dit, en le voyant agenouillé sur cette pierre :

— Si M. le comte dit à présent des paroles douces à monsieur son père, ce seront les premières que le vieux aura reçues de lui. Je veux croire qu'ils s'aimaient, mais ils avaient le même goût pour la dispute et se querellaient toujours.

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