‹ Flamarande (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Le comte me dit quelques jours après :

— Charles, il faut vous mettre en route et trouver une nourrice pour l'aimable héritier que l'on me destine. Faites un bon choix. Jesouhaite que l'enfant ne souffre de rien, mais il faut que cette nourrice ne soit pas de la localité et n'y soit connue de personne. Payez-la très-cher et annoncez-lui qu'elle aura à m'obéir aveuglément et sans réplique.

J'hésitais ; j'avais peur, je l'avoue, des projets de mon maître. Je lui déclarai qu'avant de les mettre à exécution, je voulais les connaître.

— Soit, répondit-il ; tout cela est bien simple. Il faut que cette nourrice soit une veuve ou une fille mère, qu'elle n'ait pas de famille ou du moins pas de proche parent. Aussitôt l'enfant enregistré et baptisé, je l'envoie loin d'ici avec elle. Il faudra qu'elle vive, là où je lui commanderai de se fixer, dans le plus strict incognito. Elle changera de nom,

FLAMARANDB 87

et l'enfant sera censé lai appartenir. Elle en aura tout le soin possible et attendra mes ordres. Diteslai qae c'est une fortune à gagner sans nuire & personne et sans courir aucun risque.

— Elle ne le croira pas, monsieur le comte ; il y a du risque à se faire l'agent et le complice d'un enlèvement de mineur.

— Le risque sera pour vous et pour moi, Charles ; mais nous agirons de manière à nous en préserver.

«—H. le comte veut que l'enfant vive dans de bonnes conditions de santé et qu'il ne souffre de rien?

— Je le veux absolument. Je n'ai pas d'aversion pour un être qui n'a pas conscience du bien et du mal.

— Si j'ai bien compris M. le comte, il veut que l'enfant, en grandissant, ignore qui il est, etque personne ne puisse le lui dire.

— Vous avez compris.

-—Gela est très-difficile à exécuter.

— Tout est possible avec de l'argent. Trouvez une femme honnête et malheureuse ; vous la conduirez loin, très-loin, hors de France, s'il se peut ; du moins vous voyagerez aussi longtemps que l'enfant pourra supporter le voyage. Vous l'établirez dans quelque endroit sauvage, isolé. La nourrice l'y élèvera comme s'il était son fils, ni mieux ni plus mal. Elle aura une forte récompense, si elle le mène à bien pendant trois ans. Vous la surveil-

lerez d'ailleurs ; mais inutile de lui dire tout cela d'avance. Qu'elle vienne au jour dit, et qu'elle ne sache rien, sinon qu'il faut m'obéir, n'obéir qu'à moi ; c'est à vous de la choisir propre à l'exécution de mes desseins, c'est-à-dire libre de tout lien et prête à tout pour gagner honnêtement beaucoup d'argent.

— Et madame la comtesse, que dira-t-elle ?

— Ce qu'elle voudra. Il faut que l'enfant passe pour mort et qu'il le soit pour elle. Il mourra en nourrice. Voilà le thème.

— Et elle en mourra aussi, elle!

— Allons donc f

— Elle est déjà maternelle avec passion, monsieur le comte f

— Je ne veux pas qu'elle meure. Je la distrairai. Il y aura des larmes, je m'attends à cela; mais ma résolution est inébranlable. Je l'ai juré en arrivant ici, sur la tombe de mon père, car nous nous entendions, lui et moi, sur un point capital, l'honneur de la famille. Pas de bâtards, pas d'enfants étrangers i Le crime plutôt que la honte ; mais je suis sans passions. Il n'y aura pas de crime ; notre siècle s'entend mieux que les siècles passés à infliger le châtiment purement moral.

— Enlever un enfant à sa mère t Et si elle n'est pas coupable ? si on a pris son bouquet sans qu'elle le sût? si on est entré chez elle sans qu'elle s'en doutât? si cet enfant est le vôtre?

— Je n'en puis être sûr, tant pis pour elle f Une femme d'esprit sait toujours empêcher un homme de concevoir des espérances et de troubler la quiétude du mari ; mais c'est trop discuter. Je suis Tenu m'établir ici pour être dans le véritable sanctuaire de mes souvenirs. C'est ici que j'ai fermé les yeux de ma mère, la femme sans reproche et sans faiblesse. Elle m'approuverait aujourd'hui et mon père m'aiderait. Refusez-vous de m'aider, Charles ?

— J'obéirai, monsieur le comte, mais aune condition essentielle : c'est que vous signerez la déclaration que j'ai préparée après mûre réflexion, pour votre décharge et pour la mienne, au cas où nous serions découverts.

Voici ce que j'arrais préparé :

« Moi, comte Adalbert de Flamarande, je déclare que Louis-Gaston de Flamarande, mon fils, est envoyé par moi dans le" Midi pour y être élevé dans les conditions d'hygiène particulières que je crois nécessaires pour le préserver du mal héréditaire dont mon père est mort, et dont j'ai souffert toute ma vie. En faisant le sacrifice del'éloigner momentanément de moi, je croisremplir mon devoir envers lai. >

Le comte hésita beaucoup à signer cette petite page. Elle lui semblait hypocrite et lâche. Il prétendait ne pas vouloir mentir. Je lui dis qu'en faisant passer l'enfant pour mort, il mentirait bien davantage.

— Non pas, reprit-il. Un accident subit comme celui dont je voulais profiter me dispensaitdu mensonge, tandis qu'il me faudra inventer je ne sais quel autre sinistre.

— Eh bien, obligez madame à consentir à la séparation. Persuadez- lui que la vie de son enfant l'exige pour les raisons que j'ai spécifiées dans la déclaration. Ce sera moins cruel quand vous lui direz, dès que vous la verrez en état de recevoir te coup, que cet enfant à peine connu d'elle est mort loin d'elle.

— Non, non ! s'écria le comte. Je veux qu'elle le pleure amèrement. C'est là le châtiment, et il n'est que trop doux.

Puis, regardant d'un air sinistre le fleuve couleur de plomb qui reflétait un ciel gris et bas :

— Il pleuvra encore, dit-il, et la Ivoire monte toujours ! Évidemment le ciel est pour moi et avec moi. Donnez-moi cette déclaration, puisqu'il faut cacher le motif de ma vengeance pour en assurer l'effet t

II la signa, et je promis de lui obéir. Ce qui me décida, c'est que j'avais la femme sous la main et que j'étais sûr d'elle. C'était une suivante niçoise que j'avais connue à Paris, et qui, chassée pour une faute, était sans place et dans la misère avec un enfant naissant sur les bras. Je me rendis auprès d'elle et je m'assurai de son silence. C'était une personne fine et discrète, très-bonne mère, et qui me posa deux conditions : elle voulait conduire dans son pays l'enfant qu'on lui confierait ; elle avait là pour toute famille une sœur qui l'aimait et à qui elle avait, par lettres, avoué sa faute. Cette femme l'avait invitée & venir la trouver avec ion enfant ; elle irait donc et lui présenterait le nourrisson comme sien, tandis qu'elle mettrait son véritable enfant en nourrice aux environs de Paris. Elle s'engageait à garder le nourrisson trois ans, après lesquels elle comptait reprendre son enfant.

Cette mère n'avait qu'un but, sortir de la misère et gagner de quoi élever son fils. J'exigeai de mon côté que la sœur ne serait jamais dans la confidence. Je payai une forte avance, et, quand madame la comtesse fut près de son terme, j'installai la Niçoise à Orléans, M. le comte ne voulant pas qu'elle parût dans la maison avant le moment nécessaire.

Pendant que nous faisions ces tristes préparatifs, madame cousait les dentelles autour du berceau de satin rose. Elle ne sortait plus de sa chambre, monsieur ne la voyait presque pas, et je ne la voyais pas du tout. J'étais content de ne pas avoir le spectacle d'une joie que je devais changer en désespoir, et j'évitais de causer d'elle avec Julie.

Le 15 mai 1841, madame ressentit dans la nuit les premières douleurs, et je partis en chaise de poste pour aller chercher l'accoucheur et la nourrice à Orléans. Il n'y avait qu'une lieue à faire; mais elle me parut mortellement longue. La Loire, dont je suivais les rives, montait d'une manière effrayante, et menaçait de me couper la voie au retour, si j'étais retardée la ville. Il avait plu tous les jours précédents; le ciel était noir et le vent lourd. Le cocher me mena ventre à terre, et le médecin fut prêt en un instant. Il refusa la chaise de poste, disant qu'il connaissait le chemin mieux que nous, et monta dans sa voiture. Je courus chercher la Niçoise, qui, au moment de quitter

son enfant pour le confier à une de ses amies, pleura beaucoup. Je dus la brusquer un peu pour l'emmener, et je la conduisis sans encombre à Sèvines. Le jour paraissait quand j'aperçus dans l'aube pâle et grisâtre les grands arbres du parc au-dessus de la terrasse dont les eaux jaunes du fleuye battaient le pied. Mon cœur était serré ; j'avais froid. Ce cocher qui fouettait avec rage ses chevaux effrayés par le mugissement de la Loire, cette femme qui pleurait à mes côtés, ce château où tant d'autres larmes plus douloureuses allaient couler..., tout était sinistre, et je tremblais comme un criminel.

Le médecin était déjà rendu, et déjà l'enfant était ne ; madame n'avait pas fait entendre une plainte. M. le comte ne pouvait croire que ce fût déjà fini. On lui présentait son fils, qu'il ne regarda ni ne toucha. Il paraissait aussi calme que j'étais agité.

— Tout va bien, me dit-il en me prenant à l'écart. J'avais bien compté sur une inondation à lette époque de l'année, mais en voici une qui dépasse mes espérances. Elle entre déjà dans le parc par le côté de la prairie. Dans la journée, votre Niçoise promènera l'enfant de ce côté-là. Il faudra qu'on la voie s'y rendre et qu'on ne la voie pas rentrer. Vous me comprenez?

— Où la cacherai-jeî

— Dans mon propre appartement, où vous la conduirez par la galerie. Il s'agit de n'être pas

94 FLÀMAHÀNDB

vu. Je ferai une diversion. Veillez à tout. Dès la nuit, une voiture sera prête. Vous y monterez avec la nourrice et l'enfant, et vous filerez sur le Midi sans vous arrêter nulle part; mais attendez. Je veux rendre la chose aussi peu tragique que possible. Appelez-moi le docteur.

Le docteur fut appelé, et, comme il vantait le courage et la belle humeur de madame la comtesse :

— Docteur, lui répondit H. le comte, méfiez-vous un peu de cette belle humeur-là. Madame est trèsnerveuse et très-exaltée. Tâchez d'obtenir qu'elle repose et ne voie pas l'enfant avant quelques heures d'ici.

Le médecin crut devoir se conformer à cette précaution. Madame ne voulait pas dormir. Il l'y engagea en lui disant que c'était nécessaire. Elle voulait voir son enfant. Elle se plaignait doucement de ne pas le nourrir elle-même et de ne pas avoir encore aperçu la nourrice. M. le comte dut s'en mêler et lui parler de sa voix sèche et impérative. Elle se soumit, s'enferma avec Julie et dormit, vaincue par la fatigue.

Cependant l'inondation se déclarait; le docteur n'osait pas se remettre en route. Les paysans riverains fuyaient éperdus en emmenant leur bétail et leur mobilier. Dans la maison, bien qu'il n'y eût aucun danger à craindre et qu'on fût très-habitué à la vue de pareils sinistres, on était triste ou agacé, les femmes avaient peur ou se lamentaient sur les nombreux désastres que l'on pouvait prévoir. Vers une heure de l'après-midi, M. le comte alla voir la prairie, qui disparaissait rapidement sous les vagues chargées d'écume et de sable ; il me commanda de faire sortir la Niçoise avec l'enfant. Il ne pleuvait pas ; il y avait même un pâle rayon de soleil. M. le comte voulait qu'elle allât du côté de la prairie, qu'elle laissât tomber en cet endroit un cbâle et quelque objet appartenant à l'enfant, puis qu'elle fût ramenée et cachée par moi. Je devais ensuite donner l'alarme. On prendrait des

précautions pour que la comtesse ne fût informée de rien. Au milieu de l'émotion produite par l'événement, je partirais, sans être vu, avec la nourrice et l'enfant, comme si j'allais à leur recherche. Tout était minutieusement prévu par le comte; mais je fus pris d'épouvante, et je refusai d'agir.

— Monsieur le comte, m'écriai-je, je vois bien que vous voulez éluder l'essentiel. Malgré vos promesses, vous espérez échappera la loi. Il faut que l'enfant soit présenté à la municipalité, il faut que vous le reconnaissiez, il le faut absolument; autrement, vous êtes passible de poursuites judiciaires, amende et prison.

— Je le sais, répondit-il. Je m'expose à cela, moi! reculez-vous?

— Oui, monsieur le comte. Rien d'illégal, c'est ma devise. Connaissant la loi par état pour ainsi dire, je serais inexcusable de l'enfreindre.

M. le comte me parla d'une somme considérable à gagner, et, voyant qu'il m'offensait sans me convaincre, il céda.

— La comtesse, dit-il, verra donc son fils t J'aurais voulu, dans son intérêt, qu'elle n'eût pas le temps de s'attacher à lui ; mais, puisque vous avez peur...

— J'ai peur de la tuer, m'écriai-je, et, s'il faut vous le dire, je n'ai pas d'autre peur.

Il garda un moment le silence, puis il me dit d'un ton singulier :

— Qu'on m'apporte l'enfant f

J'obéis à cet ordre étrange sans oser rien près* sentir.

La nourrice apporta l'enfant.

— Laissez-le-moi, nous dit le comte, et retirezvous.

La Niçoise eut peur, et par instinct retint l'enfant contre sa poitrine.

— N'avez- vous pas entendu? reprit le comte froidement. Placez-le sur mon lit et ne revenez que quand je sonnerai.

Nous sortîmes ; mais, moi, je restai, l'œil et l'oreille collés au trou de la serrure. J'avais peur aussi pour la pauvre petite créature. J'étais résolu à la défendre, et je n'osais formuler ma pensée en moi-même.

Je vis alors une chose bizarre qui me fit douter de la raison de mon maître.

L'enfant dormait snr le lit. M. le comte prit dans sa ruelle un petit crucifix or et nacre qui lui Tenait de sa mère, et, le plaçant sur le marmot :

— Voici, dit-il, l'épreuve terrible! Enfant, je vous adjure, au nom du Seigneur, de proclamer la vérité ! Ouvrez les yeux, si je prononce le véritable nom de voire père.

Et, d'une voix ferme, avec une attitude inspirée, il prononça par trois fois :

— - Flamarande t Flamarande I Flamarande t Le marmot ne bougea pas. Alors, le comte lui dit, comme s'il eût pu le comprendre :

— Vous n'êtes donc pas mon fils? Peut-être avouerez-vous à présent le nom de votre père.

Et il appela :

— Salcède! Salcède! Salcèdet

Le hasard voulut que le pauvre petit ouvrit les yeux, et M. le comte sonna vivement.

rappelai la Niçoise, qui se tenait à trois pas de là, et je la fis rentrer. Le comte lai remit l'enfant en lai disant :

— Tenez-vous prête à sortir.

Pais, me retenant :

— Faites atteler, dit-il, nous irons à la municipalité. Il faut que le grand mensonge soit accompli. . Demain matin le baptême, et demain soir le départ.

La mairie était à deux kilomètres du château. M. le comte fit monter en voiture la Niçoise et l'enfant, et, comme je lui tenais la portière :

— Je monte sur le siège, dit-il. Venez-y avec moi.

Puis, s'adressant au cocher :

— Donne-moi les rênes, Joseph ; je veux conduire. Monte dans la voiture; je veux être aujourd'hui ton cocher.

— Monsieur le comte, dit Joseph, le cheval est terrible. Il n'a pas travaillé depuis huit jours, et le chemin est très-mauvais aujourd'hui.

— Eh bien, c'est pour ça, dit le comte en montant lestement sur le siège. Tu oublies, mon garçon, que c'est moi qui t'ai appris ton métier.

Joseph, soit respect, soit crainte d'un accident, monta sur le siège de derrière. Le cheval se cabra furieusement, le comte le fouetta de même; nous partîmes ventre à terre. J'étais très-effrayé. M. de Flamarande était-il fou? Voulait-il nous précipiter avec lui dans la Loire?

Heureusement le hameau de Sévines était sur le chemin qui s'éloigne en droite ligne du fleuve , mais .nous devions trouver par là un petit affluent probablement débordé aussi. Nous le franchîmes à gué sans accident, mais non sans terreur. Seal, M. le comte était impassible.

J'assistai comme témoin à la déclaration ; l'enfant reçut les noms de Louis-Gaston de Flamarande, et, quand nous remontâmes sur le siège, H. le comte me dit :

— - Vous n'avez jamais conduit une voiture?

— Quelquefois un cabriolet.

— >- Eh bien, vous pouvez conduire ce coupé; prenez les rênes.

J'obéis; cependant, au passage du ruisseau, je voulus les lui rendre.

— Non pas, dit-il, allez toujours.

Et il se mit à cingler le cheval, qui franchit comme un trait ce gué couvert d'un mètre d'eau. Alors, le comte, reprenant les rênes :

— C'est bien, dit-il, vous en savez assez; vous prendrez demain soir cette voiture et ce cheval, c'est Zamore, vous le connaissez à présent. Il est capable de tout; vous le conduirez toute la nuit sans vous arrêter, jusqu'à ce qu'il tombe. Il sera perdu, ne vous en inquiétez pas et prenez la poste dès qu'il sera fourbu. Ne vous arrêtez qu'au terme de votre voyage.

— Et si l'enfant était malade en route?

— Ne vous arrêtez pas.

— Et s'il mourait?

— Ces enfants-là ne meurent jamais. A propos, étes-vous capable de changer votre figure, de vous coller des favoris, de mettre une perruque? Entrez ce soir dans le grenier numéro 7, dont voici la clef. On a joué ici la comédie avant mon mariage. J'ai fait transporter là tous les accessoires. Vous trouverez ce qu'il vous faut. Vous êtes adroit et intelligent. Gomme vous avez appris à conduire, apprenez à vous transformer; ce que Ton ne sait pas, on J'improvise.

Le lendemain, l'enfant fut baptisé provisoirement, c'est-à-dire ondoyé dans la chambre de sa mère. A midi, le comte me manda chez lui.

— Vous êtes fort troublé, me dit-il ; je vois que vous ne m' aiderez pas ici. Prenez Zamore et le coupé et rendez-vous à ma ferme de Montcarreau pour toucher l'argent qui m'est dû. Vous attendrez la nuit pour en partir, et, au lieu de rentrer ici, vous irezm'attendre à l'entrée du bois Verson, à l'endroit où je vous ai parlé, il y a huit jours, des affaires de Montcarreau.

Quand Joseph me remit Zamore, voyant que j'avais fait grande attention à la manière dont il s'y prenait pour l'atteler :

— Je pense, me dit-il, que la joie d'avoir un héritier a un peu troublé la cervelle de M. le comte. Vous charger de conduire Zamore ! c'est se-

102 FLAMARANDB

rieux, ça; y avez- tous pensé, monsieur Charles?

— J'y penserai en route, répondis-je. Je n'ai pas de réflexion à faire avant d'obéir.

La ferme de Montcarreau était assez proche, et les chemins n'étaient pas défoncés par là. Le fermier me remit l'argent, et j'acceptai son dîner afin de gagner la soirée. J'étais dans une agitation inexprimable, mais je me contenais. Enfin la nuit vint, sombre et pluvieuse. Je me rendis au bois Verson, ii j'attendis une heure. Je passai ce temps à caresser Zamore pour l'empêcher de casser tout. Le pauvre animal ne comprenait pas pourquoi, étant si proche du château, je ne le faisais pas rentrer, et moi, en le caressant, je pensais tristement :

— Tu ne sais pas, Zamore, que tu n'y rentreras jamaist

Enfin, à dix heures, j'entendis dans l'obscurité les faibles vagissements de l'enfant, qui approchait rapidement. M. le comte conduisait résolument la Niçoise à travers les sentiers du bois. Il la fit mon* ter dans le coupé sans dire un mot, monta sur le siège et conduisit pendant près d'une lieue, qui fut franchie en dix minutes.

Alors, il me dit :

— Voilà le train dont il faut marcher. Je connais mon Zamore, il ira de cette allure jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Vous serez alors près de Vierzon. Arrêtez-vous pour lire mes instructions détaillées que voici ; ne lés perdez pas.

lime remit un papier, sauta à terre et disparut.

Zamore était une bête admirable» M. le comte l'avait payé dix mille francs et disait l'avoir eu pour rien. Il n'était terrible que d'impatience;

quand on ne le contrariait pas, il prenait une allure rapide, régulière et cadencée, ne s'effrayant de rien, ne reculant devant rien et ne montrant d'autre souci que celui d'avancer. Je le connaissais déjà, je n'avais plus peur de lui, je le tenais à peine. Il marchait, marchait, voyant clair dans les ténèbres, car j'avais eu soin de ne pas allumer les lanternes.

Dans l'intérieur de la voiture, la nourrice ne bougeait pas, l'enfant semblait dormir. Moi, je n'avais nul besoin de sommeil, j'avais la fièvre. J'avançais comme dans un rêve. Je sentais un vent tiède fouetter ma figure, et cela me soulageait. J'avais une idée fixe que je me répétais tout bas, mais en articulant les paroles, comme si j'avais eu besoin d'entendre une voix me les dire.

— Si tu avais refusé cette mission, ton maître eût fait périr l'enfant, car, s'il n'est pas cruel, il est fou, et cet enfant, que tu enlèves à sa mère, tu le sauves; marche donc, tu accomplis un devoir impérieux I

Et je me répétais d'une voix égarée: Impérieux t impérieux t

Nous avions dépassé la Loge, qui était à cette époque le dernier relais de poste avant Vierzon. Zamore, qui n'avait pas ralenti un instant son allure, s'arrêta court et fit mine de se coucher. Je descendis et lui essuyai les naseaux avec mon mouchoir, qui fut aussitôt rempli de sang. Les clochers de

Vierzon se dressaient à peu de distance. Je regardai ma montre: nous avions gagné une heure sur le temps prévu par le comte. Je pouvais laisser respirer le noble animal. Je profitai de ce répit pour jeter les yeux sur le papier que m'avait remis mon maître. Il m'avait muni d'un petit appareil pour me procurer de la lumière.

• 1° À peu de distance de Vierzon, vous vous arrêterez cinq minutes pour arranger votre visage, car vous pouvez rencontrer dans cette ville quelque personne de connaissance. Si vous aviez à mettre Zamoreen dépôt, prenez le nom de Jacques le Seuil, et dites que vous viendrez chercher votre cheval dans quinze jours. Payez d'avance sa nourriture.

> Vous prendrez connaissance du second paragraphe quand, les chevaux de poste étant attelés, vous remonterez dans le coupé. Faites que la nourrice ne sorte pas de la voiture et ne se laisse pas apercevoir à Vierzon ni ailleurs. »

. Je recommandai donc à la Niçoise de s'enfermer, et, tirant Zamore par la bride, j'essayai de le faire marcher. Il s'y refusa. J'attendis encore quelques minutes; alors, il frappa du pied comme pour me dire qu'il voulait repartir, et je remontai sur le siège; l'hémorragie semblait arrêtée. Il reprit alors son trot admirable; seulement, il secouait la

tête, et, en me retournant, & la lueur du jour naissant, je voyais la trace de son sang sur la blancheur du chemin. Il arriva ainsi au relais, et, pendant qu'on le dételait, il tomba pour ne plus se relever.

— Votre cheval est mort, me cria-t-on.

Je ne puis dire l'impression que me causa cet incident prévu et le sentiment de douleur que j'éprouvai quand on ajouta :

— Une belle bête ! c'est malheureux.

Dix minutes après, n'ayant pas eu la peine de prendre et de laisser un nom quelconque, j'étais dans le coupé, et la voiture filait sur la route de Bourges. Je regardais l'enfant qui reposait tranquillement. Je ne répondais pas à la Niçoise, qui me parlait et que je n'entendais pas. Je me sentais tout à coup glacé et brisé. Je la priai de me laisser dormir une heure, & je dormis.

Au relais suivant, ayant consulté mes instructions, j'achetai des aliments pour nous. Il y avait dans la voiture un peu de linge pour l'enfant; il m'était, prescrit de lui fournir, ainsi qu'à la nourrice, tout ce qui serait nécessaire, mais de faire des emplettes fréquentes et de peu d'importance pour ne pas attirer l'attention. Je devais permettre à la nourrice de descendre de temps en temps et de marcher un peu, si elle en éprouvait le besoin ; dans les endroits habités, elle ne devait pas se laisser voir. Notre itinéraire par Bourges, Moulins , Roanne,

FLAMARANDE JÛ7

Lyon, etc. , était tracé avec une exactitude et une netteté remarquables. Ce n'était pas là le travail d'an fou. Tout était minutieusement prévu, même les questions qu'on pouvait nous adresser et les réponses que nous devions faire.

Dès que je fus assez remis de ma fatigue et de mon émotion pour causer avec la Niçoise, je vis que la pauvre femme avait été aussi bouleversée que moi, et j'eus à me défendre de ses reproches. Elle était avant tout en défiance de mon travestissement et ne consentit à me reconnaître que quand j'eus retiré ma perruque et mes favoris blonds.

— C'est égal, répétait-elle , vous m'avez fait faire une mauvaise action. Vous me disiez que je gagnerais beaucoup d'argent sans faire rien de mal; vous m'avez trompée! Nous enlevons ce pauvre petit, et sa mère, qui n'en sait rien, ne l'aurait certainement pas souffert. Elle est bonne, cette dame, c'est un ange de douceur, et le mari a l'air d'un diable qui se moque de Dieu et des hommes. Il fait peur quand il vous regarde. Je n'ai pas osé lui résister hier quand il m'a dit d'aller à la

prairie. J'ai pourtant demandé pourquoi dans cet endroit-là, que l'on disait tout inondé ?

• — Pourquoi? m'a-t-il répondu. Pourquoi est un mot qu'il ne faut pas me dire, ou noire contrat est rompu.

i J'ai fait ce qu'il voulait. J'ai suivi l'allée qui traverse la prairie; c'était très-glissant, j'avais peur de tomber. J'ai été jusqu'à une cabane où il y avait des cygnes, et je suis revenue vite en passant par l'allée couverte, comme M. le comte me l'avait ordonné. Là, je l'ai trouvé qui m'attendait, et il m'a conduite dans son appartement, où il y avait de la lumière, parce que tout était fermé.

> —Je vous cache, me dit-il : ne bougez pas d'ici. Voici un sofa pour vous reposer, si vous voulez, ou pour faire dormir l'enfant. Dans cette armoire, vous trouverez de quoi manger.

i U est sorti, et j'ai cru entendre remuer beaucoup dans la maison et marcher au dehors, comme si on me cherchait. A la nuit, M. le comte est revenu me dire de changer l'enfant avec des effets qui étaient dans une autre armoire. C'étaient des affaires beaucoup moins belles et pas marquées. Il a prii alors tout ce que l'enfant avait auparavant sur le corps et l'a fait brûler dans un grand feu. Pais il m'a dit de me tenir prête à le cuivre quand il reviendrait, et, à neuf heures et demie du soir, il a reparu, m'a fait passer par un escalier qui tourne dans une tourelle, et, me soutenant pour

m'aider à marcher, car je tremblais et perdais la tête, il m'a conduite à ce bois où vous attendiez. Pourquoi tout cela? Je yeux le savoir.

— - Vous m'aviez juré, lui dis-je, de ne pas le demander.

— Je veux le savoir, ou, dès que je serai rendue chez nous, je fais ma déclaration au maire. Je ne veux pas me mettre une méchante affaire sur les bras.

J'eus beau donner à cette femme l'explication dont j'étais convenu avec M. le comte, elle ne voulait pas me croire, et je dus lui montrer la déclaration qu'il m'avait signée. Elle savait lire et parut se tranquilliser. Elle eut grand soin de l'enfant, et je l'aidai de mon mieux, assez inquiet au fond d'exposer un nouveau-né à une pareille course ininterrompue pendant quatre jours et quatre nuits. Il ne parut pas s'en apercevoir. Il restait tranquille comme s'il acceptait la vie dans n'importe quelles conditions. Il nous rendit le voyage plus facile et moins dangereux que je ne m'y étais attendu. La Niçoise, sauf la préoccupation du chagrin qu'elle causait à la véritable mère, était gaiement maternelle pour son nourrisson et ne se plaignait de rien. Elle avait une grande joie de revoir les oliviers grisâtres et les collines pierreuses de son pays. Elle me le vantait avec l'emphase méridionale. Selon elle, son village était le plus bel endroit de l'univers.

FLAMARANDE lli

Le pays était beau, je dois le dire, mais ie village était bien le plus affreux coupe-gorge que j'aie tu. C'était à trois lieues de Nice, dans la montagne, au pied des grandes Alpes. Il y faisait très-froid ; c'était perché sur un rocher en pain de sucre, d'où la vue était admirable ; mais, comme c'était un ancien domaine de templiers, fortifié et entouré de murailles ébréchées et de tours décrépites, une fois entré dans le bourg, on ne voyait plus qu'un amas de vieilles maisons se pressant contre le rocher en ruelles profondes, étroites et sombres. Pas nn point d'où l'on pût apercevoir la mer et les montagnes; on eût dit qu'au milieu d'une terre splendide et sous un ciel d'azur les anciens fondateurs de cette citadelle avaient résolu, pour n'être pas vus du dehors, de ne voir eux-mêmes que leur sordide demeure. La place, au centre du bourg, était toute bordée d'arcades basses et massives formant galerie, et les habitations placées au-dessous ne recevaient même pas la lumière du ciel. La Niçoise, qui demeurait par là, voulut en Tain me faire convenir que cela ressemblait aux galeries du Palais-Royal.

Jepèasai avec effroi à ce que ressentirait la comtesse de Flamarande, si elle pouvait voir l'affreuse prison où son fils entrait, au sortir de sa demeure soyeuse et parfumée; mais je regardai les gamins maigres, bruns, agiles et forts, qui jouaient bruyamment sur ces pavés disjoints et faisaient

retentir de leurs voix énergiques les voûtes suintantes de misère et de tristesse.

— Ils vivent quand même, me disais-je, ils ont une vie intense et ardente. Ils sont plus forts et plus sains que le comte de Flamarande élevé dans le coton.

XXY

Je me présentai à la sœur de la nourrice comme un pasteur protestant qui, voyageant seul dans sa Toiture de poste, avait rencontré une mère et son enfant très-fatigués à un relais de diligence. Je les avais pris par charité dans ma voiture, j'étais un homme évangélique. J'en avais au moins la mine, le costume et le langage.

La pauvre sœur de ma Niçoise ne savait comment me témoigner sa reconnaissance et son admiration. Ce fut bien autre chose quand, après avoir exploré le village, je trouvai une maisonnette plus propre et mieux aérée que la sienne, dont je payai d'avance le loyer — vraiment ce n'était pas cher ! — et où les deux sœurs me promirent de s'installer le lendemain. J'avais fait cette pauvre munificence de mon chef et à mon compte, car H. de Flamarande dans ses instructions n'avait pas prévu que je dusse me tant soucier du bien-être du

pauvre petit exilé. Moi, je pensais racheter ma ^complicité dans cette ténébreuse affaire en me préoccupant de Gaston, comme s'il eût dû porter un jour le nom de Flamarande et retrouver sa mère.

Le lendemain matin, ayant veillé à tout, tout prévu, et remis à la nourrice une somme assez ronde pour payer son silence, je remontai dans ma voiture, et, conformément aux derniers paragraphes de mes instructions, je pris la poste pour l'Italie et m'en allai louer et préparer une villa aux environs de Pérouse, sur les bords du beau lac de Trasimène. Là, je devais attendre l'arrivée de mes maîtres.

Tel fut l'accomplissement du projet hardi et bizarre que le comte avait formé d'ensevelir vivant le fils de sa femme et de le faire passer pour mort dans l'inondation de Sévines. J'avais jugé ce projet irréalisable, mais le succès dépassa de beaucoup mes prévisions, car des années devaient s'écouler avant que le secret fût éventé.

Trois semaines après mon installation au lac de Pérouse, je reçus une lettre qui m'annonçait l'arrivée du comte pour la fin de la semaine, et qui se terminait par ces mots : « Veillez à tout, conformément à mes instructions, derniers paragraphes. »

Je compris qu'il s'agissait de l'enfant, et je relus attentivement le thème relatif à mon départ de Sévines. Je devais ignorer absolument la disparition de l'enfant, puisqu'il était censé englouti par

les eaux le 16 mai à deux heures de l'après-midi et que j'avais quitté Sévines à midi ; j'avais été dépéché par M. le comte pour une rentrée importante qu'il avait à faire à Marseille et qui lui causait quelque inquiétude. Auparavant, j'avais été h la ferme de Montcarreau, où il y avait aussi de l'argent à toucher. Le fermier m' ayant fait attendre, je ne m'étais mis en route pour Marseille que le soir, et j'avais pris la poste après avoir, par Tordre du comte, vendu en route le cheval dont il voulait se défaire. Enfin, à Marseille, j'étais censé avoir reçu de M. le comte une lettre qui m'ordonnait, aussitôt après avoir touché l'argent, de me rendre à Pérouse. Cette lettre n'entrant dans aucun détail, je devais ignorer .absolument l'événement de Sévines et témoigner beaucoup d'étonnement et de consternation à Julie, la seule. personne qui pût m'en parler, car elle était la seule qu'on dût mener à Pérouse. Quant à madame, il n'était pas probable qu'elle eût ridée de m'interroger ; mais ma leçon était faite, je pouvais l'attendre de pied ferme.

De pied ferme I oui, sans doute, j'avais pris déjà l'habitude du rôle impassible qui m'était imposé ; mais mon cœur m'étouffa quand je vis descendre de voiture cette femme si belle et si heureuse un mois auparavant. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Bien qu'elle n'eût pas fait de maladie grave en apprenant son malheur, elle dépérissait,

rongée par un chagrin lent et profond. Je pensai qu'elle venait là pour mourir, et M. de Flamarande me parut haïssable. La pensée me vint de tout révéler; mais j'étais trop avancé, trop compromis pour reculer si vite.

— Attendons, me disais-je. Si elle surmonte cette crise, il sera moins douloureux pour elle d'accepter un fait accompli que de savoir son fils banni et remis à des mains étrangères. Elle ne se résignerait sans doute pas à l'y laisser, et, l'obstination et la résolution de M. le comte étant données, qui sait ce qu'il n'imaginerait pas encore pour que l'enfant ne fût jamais retrouvé?

Je supportai donc l'épreuve quand madame, en me voyant venir à sa rencontre, me dit :

— Vous savez, Charles, ce qui m'est arrivé?

Elle n'attendit pas ma réponse, et ma figure seule lui exprima mon feint étonnement. Dès que je fus seul avec Julie et qu'elle eut répondu à mes premières questions, elle entra dans les détails que je brûlais de savoir.

— C'est une désolation, me dit-elle, et je crois que madame n'y survivra pas. Quant à moi, j'en ferai une maladie, car de la voir pleurer le jour et la nuit. . . , oui, Charles, ses larmes ne tarissent pas ; elles tombent sur son pain quand elle mange, elles inondent son oreiller quand elle dort. Monsieur lui parle, l'exhorte au courage ; elle ne répond pas, elle n'essuie pas seulement ses yeux, dont les pleurs ont déjà creusé un sillon sur ses joues. Je ne croyais pas qu'une femme pût regretter comme cela un enfant de deux jours, qu'elle a à peine vu. Ce que c'est que la maternité ! Dieu m'en préserve à tout jamais (

— Amen, Julie; mais vous ne me dites pas comment le malheur est arrivé.

— Qui peut le savoir? Personne ne 1* sait. Cette imbécile de nourrice que vous aviez procurée...

— Ce n'est pas moi. Je ne la connaissais pas, c'est M. le comte qui m'a donné l'ordre d'aller

la chercher à Orléans ; elle était retenue d'avance.

— Ah i c'est possible. Il n'a dit à personne qui elle était et d'où elle sortait; même cela inquiétait madame, et tout le monde était étonné autant qu'on peut l'être d'une bizarrerie de M. le comte, qui ne fait rien comme les autres... Tant il y a qu'elle a été à la prairie jusqu'à la cabane des cygnes, comme si cela pouvait intéresser un pauvre petit dont les yeux ne sont pas encore ouverts ! Sans doute qu'elle n'avait jamais vu de cygnes et qu'elle a cédé à une stupide curiosité; elle y a été et elle n'en est pas revenue. On a vu la trace de ses pieds sur le sable, on l'appelait, on la cherchait partout, quand un jardinier a rapporté son châle et le petit bonnet de l'enfant que l'eau roulait sur le sable de l'allée. On a couru partout; je crois que, pendant huit jours et huit nuits, on ne s'est pas arrêté un instant. M. le comte ne rentrait plus; il allait partout, tantôt avec Joseph, le plus souvent seul, à cheval on à pied; sa figure restait tranquille, il n'ouvrait la bouche que pour donner des ordres. Il n'espérait rien, il voulait retrouver le corps ; il a fallu y renoncer. Quand quelqu'un se hasardait & lui marquer du chagrin ou de l'intérêt, il disait d'un ton brusque :

» — Ne me parlez pas.

» Quant "à madame, elle nous accablait de questions et nous demandait son enfant d'une voix déchirante. On lui a fait croire qu'il ne fallait pas qu'il vînt dans sa chambre pendant qu'elle se-

rait sous le coup de la fièvre de lait; monsieur n'avait sans doute pas le courage de la tromper, c'est le docteur qui eu était chargé. Enfin, lorsque cela n'a plus été possible, on a été forcé de lui avouer que le petit était malade et qu'on l'avait fait changer d'air, parce que l'humidité du rivage avec cette rivière débordée lui était contraire. Cela a pu se soutenir pendant quelques jours encore ; mais, dès qu'elle a pu se lever, elle a voulu aller voir son enfant, et c'est le docteur qui s'est résigné à lui dire qu'il était mort d'une fluxion de poitrine. On lui a caché cette fin trop tragique de l'enfant noyé avec sa nourrice. Nous ne l'avons pas perdue de vue afin qu'elle n'entendit rien qui pût la lui apprendre, et elle n'en sait rien encore, car, aussitôt que le médecin Ta déclarée en état de partir, M. le comte nous a annoncé, à elle et à moi, qu'il nous menait en Italie pour distraire et guérir madame; mais il n'en viendra pas à bout : madame ne s'intéresse à rien, ne voit rien, ne pense à rien qu'à sadoulear ; elle ne se plaint pas, elle se soumet à tout ce qu'on lui prescrit pour sa santé ; elle ne dit pas : c À quoi bon vivre ? » mais elle se le dit à elle-même; c'est bien facile à voir, elle en mourra. Malgré les prédictions de Julie et mes propres inquiétudes, madame se rétablit peu à peu, et même sa tristesse sembla se dissiper. Julie m'en apprit la cause: La comtesse, au bout de trois mois, était de nouveau enceinte et se reprenait à l'espoir d'être

mère. M. le comte en parut satisfait. Il montrait depuis l'événement de Sévines une étonnante égalité de caractère. L'Italie lui faisait du bien; il semblait tout à fait guéri. Il chassait beaucoup sur les bords du lac, voyait peu sa femme en dehors des repas, mais la traitait avec plus de douceur qu'auparavant.

11 se rendit au désir qu'elle lui exprimait de faire ses couches en Italie. Leur villa n'était pas bien belle, je n'avais pu trouver mieux ; mais le site était admirable, l'air excellent, et rien ne rappelait le triste séjour de Sévines.

Un jour, M. le comte me parut de bonne humeur» et je me hasardai à lui demander la permission d'aller à Marseille, où j'avais affaire.

— C'est fort bien, me dit-il, je vous donne un mois de congé. Vous aurez le temps de vous informer de la santé de Vautre; vous écrirez à la Niçoise, et vous saurez si elle ne manque de rien. Nous n'avons personne dans notre secret, il faut qu'elle ait tout intérêt à le garder.

Je ne confiai point à M. le comte que j'avais le projet d'aller à Nice et de voir par moi-même. J'avais un impérieux besoin de me préoccuper du pauvre enfant, j'en révais toutes les nuits; j'étais comme un homme qui a un crime sur la conscience.

J'allai donc à la forteresse des templiers, jouant ton jours mon rôle de pasteur charitable, et je trouvai Teafant s*perbe, les deux femmes heureuses. J'étais tout joyeux en retournant à Pérouse, il me semblait avoir reconquis le droit de soutenir le regard de madame.

Je trouvai un certain changement dans le ménage. M. le comte avait de grands égards pour sa femme, il craignait qu'elle ne s'ennuyât dans sa solitude de Trasimène, et s'apprêtait à lui faire passer l'hiver à Naples. Je ne pus me défendre de lui dire que je voyais avec satisfaction qu'il avait renoncé à son système de ressentiment.

— Oui, répondit-il, j'ai abrégéle temps des épreuves. Elle a expié par beaucoup de larmes ; c'est bien assez, le spectacle n'est pas réjouissant. Elle va me donner un héritier; il m'en faut un, le mariage n'a pas d'autre but. Cette fois-ci, je suis sûr d'elle,

je ne l'ai pas perdue de vue. Je tiens à ce qu'elle ne soit ni triste ni malade, je lui dois des distractions.

On passa l'hiver à Naples après avoir visité Florence et Rome. Madame eut une très-heureuse grossesse. Au mois de mai 1842, juste un an après la naissance du premier Flamarande, il en naissait un second, beau et bien constitué comme l'autre. Madame avait demandé à retourner au lac de Pérouse ; elle aimait l'endroit et le climat. Monsieur ne lui avait pas refusé la joie de nourrir ellemême son second fils, Juste-Roger de Flamarande. Elle reporta sur son nouveau trésor Tardent amour qu'elle avait conçu pour le premier ; elle ne le quitta pas un instant, et ne parut plus vivre que de sa vie. Dès lors, M. le comte fut tranquille et se dit que son but était rempli. Madame vécut si retirée, et cela volontairement, elle eut une conduite si exemplaire, on pourrait dire si édifiante, qu'il oublia le passé comme un mauvais rêve, et que son ménage parut un des plus heureux qu'on puisse imaginer.

Comme l'Italie était très-favorable à sa santé, il résolut d'y vivre plusieurs années. Il eût aimé à se fixer à Florence, mais madame préférait Pérouse, et il y loua un vieux palais, près de cette admirable place où tant de monuments étalent leur magnificence. Il y vit du monde et ne montra plus la moindre jalousie. On passait les étés au lac, ce

beau lac rose où Roger avait tu la lumière sous de plus heureux auspices que Gaston à Serines.

Ce bonheur dura trois ans. Personne n'eût Touhi croire qu'un drame poignant s'était accompli dans cet heureux intérieur. M. de Salcède était guéri et parti pour un voyage au long cours. Je voyais Gaston tous les ans : il grandissait, il était beau, il menait joyeuse vie avec les gamins de son âge. Il paraissait heureux, sa nourrice l'adorait, car il était doux et bon. J'avais donc l'esprit tranquille de ce cdté-Ià, et je médisais qu'en voyant la comtesse si sage, si vertueuse, son mari repousserait ses propres soupçons et lui rendrait son premier-né.

J'essayai de l'y amener.

— Jamais I me dit-il, oh I cela, jamais ! Corn* ment pouvez-vous avoir une pareille idée à présent que j'ai un vrai fils, un beau garçon qui est ma chair et mon sang, et qui, devant Dieu comme devant les hommes, a le droit de porter mon nom et de perpétuer ma race ? Quoi ! j'irais lui donner pour aîné, pour chef de famille, un problème, un objet de doute, de honte et de douleur? Non, non, jamais ! Je veux que le fils douteux vive dans l'ignorance de sesdroits légaux, c'est-à-dire des droits illégitimes que la loi lui confère. Les ignorant, il ne les réclamera jamais.

—Jamais est un grand mot, monsieur le comte I Le temps amène tant de choses imprévues t

— Celle-ci, reprit-il, est aussi sûre que peut l'être une chose humaine. Il s'agit seulement de la compléter, car nous sommes trois dans le secret, et la nourrice, n'étant plus nécessaire, est de trop dans nos affaires. L'enfant a maintenant trois ans, il est temps de l'isoler de cette famille que je lui ai provisoirement donnée. Vous allez partir pour le chercher, et vous le conduirez n'importe dans quel autre milieu , où vous vous arrangerez de façon qu'il arrive absolument inconnu et soit élevé en paysan ou en ouvrier, en homme du peuple enfin. Puisque vous vous intéressez à lui, faites que son éducation soit morale et qu'il ait le moyen de s'établir un jour dans l'humble condition que je lui assigne. Je fournirai l'argent nécessaire, mais que je n'entende plus jamais parler de lui, ou malheur à luit

— Alors, répondis-je consterné, que M. le comte veuille bien me donner ses instructions écrites comme la première fois ; je m'y conformerai.

— Non, Charles, reprit-il de son ton le plus absolu . Plus d'instructions ! vous prendrez tout sur vous. Vous savez mes intentions, ma volonté inébranlable. Moi, j'ai une foi absolue en votre délicatesse. Vous ferez à l'enfant tout le bien possible dans la limite tracée, c'est-à-dire que ce Salcède sera peuple, élevé par le peuple, établi dans le peuple. Épargnez-lui la misère, le rachitisme, l'abaisse-

ment, mais non le trayait ? Ne le gâtez pas, il deviendrait an bandit, car je compte ne lai donner jamais que le nécessaire. Allez, mon ami, débarrassez-moi de lui pour toujours et réclamez de ma gratitude tout ce que votre conscience vous autorisera à réclamer*

— Rien, monsieur le comte, oh ! rien, jamais pour cette affaire désolante t Vous ne pouvez rien pour me soustraire au châtiment, si je suis" découvert.

— Vous vous trompez : je peux vous autoriser à produire la déclaration que vous m'avez fait signer, et qui nous justifie l'un et l'autre. Je vous y autorise d'avance en cas de malheur; mais aucun malheur ne vous arrivera, et, j'en ai la certitude absolue, tout réussira t

— Vous ne pouvez pas l'avoir !...

— Je l'ai.

Avait-il encore fait quelque épreuve, quelque incantation mystique, comme celle qu'il avait fait subir à Gaston le lendemain de sa naissance? M. le comte ne doutait de rien, il était superstitieux. Moi qui ne croyais point à mon étoile, j'étais un trop pauvre sire pour en avoir une, je partis fort inquiet pour Nice, où j'espérais rencontrer la nourrice de Gaston le jour du marché. Je l'y trouvai en effet et lui commandai de partir pour Paris le surlendemain ; moi, je m'y rendais à l'instant même; j'allais, muni de ses instructions et de ses pouvoirs, lui chercher son fils à Saint-Germain, et je le lui amènerais à la diligence, où elle devait se trouver à l'heure et au jour dits avec Gaston. Ainsi s'accomplit l'échange des deux enfants, comme il avait été convenu. Je remis à la Niçoise la somme de vingt mille francs pour s'établir aux environs de Paris, ainsi qu'elle en avait l'intention. Je pris

Gaston par la main, et, sans attendre que cette femme, partagée entre le chagrin de le quitter et la joie de retrouver son fils, eût pu l'informer de rien, je l'emmenai dans un fiacre.

Je pris grand soin de l'amuser, de le distraire et de le faire reposer pendant deux jours dans un domicile improvisé que je m'étais assuré dans un faubourg ; après quoi, je pris la diligence, et le conduisis secrètement à Flamarande.

Puisque j'avais carte blanche, j'avais fait mon plan. Je m'étais attaché à cet enfant, je tenais à ce qu'il fût heureux ; pour rien au monde, je ne l'eusse confié à de simples mercenaires. Je n'avais jamais rencontré de famille plus unie et plus honnête que celle de Michelin. De plus, je ne voyais pas de localité plus propre que le hameau perdu de Flamarande à ensevelir un secret. C'était une impasse de la montagne, impraticable ou peu s'en faut pour des gens civilisés. Madame de Montesparre, depuis le départ de M. de Salcède, dénoûment douloureux de ses espérances, avait pris Montesparre en dégoût. Elle n'y allait plus et parlait de le vendre. M. de Salcède, s'il revenait de ses lointaines pérégrinations, n'avait plus de raisons pour aller explorer les environs de Flamarande; mais, eût-il dû y retourner et madame de Montesparre dût-elle encore lui donner asile dans son château, quel risque pouvaient-ils faire courir au secret de mon maître après les précautions que je comptais prendre?

D'ailleurs ce qui me détermina principalement, ce fut l'espoir qu'avec le temps M. le comte reconnaîtrait son erreur et réparerait son injustice. Je voulais qu'en ce cas Gaston se trouvât sous sa main, et que, se conformant au texte de la déclaration que j'avais obtenue, le comte pût, sans révéler sa jalousie, dire à sa femme :

— J'ai voulu le faire élever en paysan pour lui assurer une forte constitution, et, prévoyant votre opposition, je vous l'ai soustrait; mais je ne l'ai point banni de la maison paternelle, il est dans ma terre, dans ma propriété, il est chez mot, élevé par des gens qui sont à moi. Je n'ai pas cessé de veiller sur lui.

Il était bien nécessaire, le cas échéant, que M. le comte pût parler ainsi à sa femme et à tout le monde. L'interprétation donnée ainsi par lui de sa conduite étonnerait sans doute de sa part, cependant elle étonnerait moins que de celle de tout autre. On le savait bizarre, et bien des gens le supposaient fou. Dans tous les cas, si quelque blâme pouvait l'atteindre, il n'était passible d'aucun recours judiciaire. Il avait usé de son autorité paternelle avec l'intention d'en user dans l'intérêt de son fils. J'avais obéi, moi, au chef de la famille; je pouvais faire constater les soins et les égards que j'avais eus pour l'enfant. Il n'était ni dans la catégorie des abandonnés ni dans celle des recelé*. Il n'y avait pas suppression d'état. Son acte de nais-

sauce était en règle. Gelai de son décès n'existait pas plus que celai de sa nourrice, puisqu'on n'avait pu constater que la probabilité de leur mort.

L'installation à Flamarande me parut donc une trouvaille, une idée excellente, et je m'y rendis, résolu à confier l'enfant comme mon (ils aux fermiers de M. le comte.

Les choses tournèrent autrement que je ne l'avais prévu. J'avais pris la diligence sans autre mystère que celui de m'affubler de mon costume de pasteur protestant, qui, étant non pas un déguisement, mais un habillement quelconque, sérieux et décent, avait l'avantage de me servir partout et d'être improvisé n'importe où. Le véritable travestissement était celui de ma figure, que j'étais devenu très-habile à rendre méconnaissable. Je pouvais donc me présenter à Flamarande sans être reconnu pour le valet de chambre et l'homme de confiance de M. le comte. J'avais laissé à l'enfant le costume de villageois, qu'il portait à Nice. Il avait alors trois ans et trois mois, car nous étions en été. Il était trèsgrand pour son âge, et je pouvais facilement lui donner quatre ans. Il ne savait pas un mot de français et ne parlait que le patois méridional de sa montagne. Il n'y avait donc pas de risque qu'il pût

donner aux autres patoiseurs de Fiamarande le moindre renseignement sur son propre compte. II se passerait assez de temps avant qu'il pût s'entendre avec eux, pour lui faire oublier jusqu'à son nom, et encore ce nom n'était-il pas le sien. Je lui avais imposé celui A' Espérance. Il ne s'en connaissait pas d'autre.

J'approchais de Fiamarande avec une grande impatience d'arriver. Mon petit Espérance n'était pas embarrassant ; je n'ai jamais connu d'enfant plus tranquille et plus doux. Il avait une santé excellente. Rien ne le fatiguait ni ne l'effrayait; mais il avait plus de mémoire et d'attachement que je n'aurais voulu, et sa tristesse morne me rendait extrêmement malheureux. Il devait s'ennuyer beaucoup, ne comprenant rien et ne se faisant comprendre de personne, pas même de moi. Je devinais bien son idée fixe. Il me redemandait sa marna, c'est-à-dire sa Niçoise, tous les quarts d'heure. Je lui disais par gestes que nous allions la rejoindre. Il se résignait; cependant il y avait dans ses beaux grands yeux une expression de détresse et d'effroi qui me déchirait le cœur. Je ne me donne pas pour plus sensible qu'un autre, mais une peine morale infligée à un enfant m'a toujours navré comme un fait hors nature.

lavais pris à Aurillac, où nous avions quitté la diligence venant de Clermont, un cabriolet de louage pour deux jours, car je comptais arriver le soir à

Flamarande et repartir le lendemain matin. Je ne dissimulais pas Gaston, assis à mescôtés. Il devait passer pour mon (ils.

Je n'avais pu trouver un bon cheval. Celui qui nous conduisait paraissait très-fatigué quand nous arrivâmes au cabaret de la Violette, situé au détour de la route, en face du chemin de Flamarande. Je n'avais pas dit au conducteur où j'allais précisément. J'avais annoncé une journée de six à huit lieues. L'habitude de compter par kilomètres n'était pas encore populaire dans les campagnes, et la lieue de pays était une mesure vague qui prétait à contestation. Aussi, quand j'ordonnai à mon homme d'entrer dans la montagne, il discuta, prétendit avoir fait plus de dix lieues, et déclara que son cheval n'irait pas plus loin ce jour-là. Je pouvais très-bien coucher à la Violette, qui était là devant nous, un bon gîte, disait-il, bien qu'il ne payât pas démine. Je m'y refusai, et pour avoir raison de sa résistance, je lui permis de faire reposer son cheval et de boire un verre de vin à la Violette, bien qu'il m'eût déjà fait faire à mi-chemin une halte de deux heures. Je demandai une tasse de lait pour Gaston. J'avais apporté des gâteaux, je le fis manger et m'armai de patience.

L'endroit était triste, un véritable désert de bruyères, sur un sol si tourmenté qu'on n'apercevait à perte de vue ni cabanes ni troupeaux. La route, n'étant, à vrai dire, qu'un chemin d'utilité commu

FLAMARANDB 133

nale, était peu fréquentée; nous n'avions, durant les deux dernières heures, rencontré qu'un muletier.

La nuit tombait, et mon automédon me questionnait sur le but de mon voyage. J'allais lui répondre quand je vis entrer le muletier, que nous avions devancé et dont la figure ne m'avait pas frappé.

— Ah! voilà Yvoine! s'écria notre hôte ; sois le bienvenu, mon vieux, et assieds-toi là. Où donc ras-la aujourd'hui?

Ce nom d'Yvoine réveilla mes souvenirs. C'était le montagnard que nous avions rencontré portant le bagage de M. de Salcède le jour où je le vis pour la première fois revenant à pied de Flamarande. Il avait rebroussé chemin avec nous, et avait accompagné le lendemain M. le comte à la chasse. Depuis il était venu à Montesparre apporter des plantes de montagne à Salcède, et se mettre à ses ordres pour de nouvelles excursions que Salcède, enchaîné par l'amour, avait toujours différées. Je connaissais donc très-bien Àmbroise Yvoine, un brave homme faisant tons les petits métiers de la plaine à la montagne. Il me sembla qu'il me regardait avec attention, et je me sentis très-inquiet; mais, après quelque hésitation, il me parut absolument trompé par l'arrangement de ma figure, de ma voix et de mes manières. Il répondit à ses hôtes qu'il allait à la foire deSalers vendre troismulets, et il demanda le gîte

134 FLAJiÀRÀNDE

pour la nuit. On lai apportai souper. Il me regardait de temps en temps, mais il détournait les yeux comme par savoir-vivre quand je le regardais.

Bien qu'il ne me reconnût pas, sa présence me gênait un peu, et j'avais hâte de partir. Voyant que mon conducteur s'obstinait et que la promesse d'une augmentation de payement ne le décidait pas, — - il ne voulait pas désobliger les cabaretiers de la Violette, qui comptaient bien me garder la nuit, —je pris mon parti, et, l'emmenant dehors, je lui payai sa journée en lui déclarant que je n'avais plus besoin de lui. Il exigea la journée du lendemain qu'il emploierait -à rentrer chez lui. Je la lui payai également et je le quittai sans lui dire où j'allais, mais en lui laissant croire que je me rendais à Lascelle, qui est un hameau plus rapproché que Flamarande et qui est un peu plus fréquenté.

Lorsque je fus hors de sa vue, je m'outillai pour porter Gaston et mon petit paquet sans trop de gène. L'enfant marcha assez longtemps; mais, quand

la nuit fut tout à fait venue, il s'endormit en marchant comme si un ressort se fût détendu à l'heure dite. Je le pris dans mes bras. 11 était lourd comme un enfant qui dort; mais j'étais encore jeune et assez robuste, la nuit était pure et fraîche. En n'allant pas trop vite , je ne me fatiguai pas beaucoup.

Pourtant je vis avec plaisir le donjon se dessiner en blancheur vague sur les noires montagnes qui l'entouraient. Je m'arrêtai pour souffler. Il pouvait être dix heures. J'avais encore dix minutes à monter, c'était le plus rude du chemin. Je me hâtai, je savais que les fermiers se couchaient de bonne heure comme tous les paysans habitués à se lever avant le jour. J'étais essoufflé et en nage quand je gagnai la porte de la ferme; elle était fermée au cadenas, je frappai en vain. Réveiller des paysans dans leur premier sommeil, c'est la chose impossible. Et puis il y a chez presque tous la pensée qu'un voyageur nocturne ne peut être qu'un malfaiteur, qu'un événement nocturne ne peut être qu'une fâcheuse affaire dont il est bon de ne pas se mêler, et que l'honnête homme couché dans son lit ne doit pas s'éveiller pour quelqu'un qu'il ne connaît pas ou pour quelque chose qu'il ne sait pas.

J'aurais facilement escaladé la porte si j'eusse été seul, mais je ne voulais pas compromettre Gaston dans cette aventure, et d'ailleurs les chiens, qui aboyaient faiblement et comme pour l'acquit de

leur conscience, eussent pu me faire un mauvais parti en me voyant forcer l'entrée.

Le pauvre petit s'était éveillé, et, assis par terre, il attendait avec la patience qui lui était naturelle qu'il plût à la Providence de lui accorder un lit. Il me faisait de la peine, son caractère ou son tempérament rendait si faciles les hasards auxquels je confiais son existence que je lui en étais reconnaissant, et me prenais à l'aimer comme s'il m'eût appartenu.

Au milieu de mes perplexités et voyant qu'au bout d'un bon quart d'heure personne ne venait m'ouvrir, j'eus l'idée de faire le tour des bâtiments pour tenter quelque autre entrée, et, reprenant l'enfant dans mes bras, je longeai les murs jusqu'à ce que j'eusse rencontré une porte basse qui se trouva ouverte à demi. Je la poussai et pénétrai dans une ancienne poterne où donnaient les portes des étables. J'entrai dans celle des vaches, et, voyant au fond une crèche vide avec un tas d'herbes sèches à côté, j'y fis vite un lit provisoire pour Gaston, je l'enveloppai de mon pardessus et de mes foulards, et, désormais tranquille sur son compte, je me disposai à frapper plus près de l'oreille des fermiers, c'est-à-dire à la porte du pavillon qu'ils habitaient.

Mais il fallait braver deux grands chiens de montagne, et ils me firent un si mauvais accueil, que je rentrai vite dans b'étable en leur fermant la

138 FLAMARANDB v

porte au nez. J'étais las, je me jetai sur la litière fraîche et je dormis environ deux heures, avec la préoccupation de ne pas être aperçu et pris à première vue pour un voleur. Le jour ne paraissait pas encore, j'essayai inutilement de me rendormir. Je n'étais pas dans une situation à avoir l'esprit bien tranquille, quoique ma conscience ne me reprochât rien, lorsque je pouvais lui donner de bonnes raisons. Dans le sommeil, n'étant plus aux prises qu'avec mon imagination, elle condamnait ma conduite sous forme de rêves, extravagants et pénibles. Je me sentais plutôt surexcité que fatigué, et je me mis à repasser dans mon esprit le rôle que j'allais jouer et le thème que je m'étais préparé.

J'étais encore incertain sur un point essentiel. De vais- je me faire reconnaître pour l'homme attaché au comte de Flamarande, ou, déguisé d'accent et de visage, apparaître comme un étranger? Dans le cas où Gaston ne serait jamais accepté par le comte, c'était trahir une partie de son secret que de me donner pour le père d'un enfant né dans sa maison, pour ainsi dire, et, en admettant qu'il dût pardonner, mieux valait laisser croire qu'il s'intéressait jusqu'à un certain point au fils de son fidèle serviteur.

Tout à coup une idée malheureuse, mais que je crus la meilleure, par la raison qu'elle était autre, traversa mes irrésolutions. Le hasard m'amenait

à une situation imprévue, ne devais-je pas en profiter? Je me trouvais là à l'insu de tons; je pouvais, sans danger pour l'enfant, le laisser trouver par les Michelin, qui viendraient certainement au point du jour aux étables. Il faisait encore nuit; comme j'étais arrivé et entré sans rencontrer personne, je pouvais me retirer, m'en aller par le chemin de Montesparre , que je connaissais, et ne laisser aucune trace de mon passage, autre que l'enfant, qui ne savait pas mon nom et n'était pas en état de donner le moindre renseignement sur moi et sur lui-même.

J'avais à craindre pourtant que les Michelin ne voulussent pas se charger de Gaston tout de suite par pure charité et sans faire de démarches pour le restituer à quelqu'un. Écrire me paraissait dangereux; d'ailleurs, je n'avais rien pour écrire et il faisait nuit. Je m'avisai d'attacher un billet de mille francs au chapeau de Gaston, me réservant de régulariser plus tard ses moyens d'existence. Puis je m'approchai de lui et l'embrassai tendrement sans qu'il se réveillât.

Trois heures après, j'étais en vue de Montesparre. Je prenais une petite diligence qui passait et qui me conduisit à une ville peu éloignée. Je m'y reposai, et, grâce à une autre diligence, je repris la route de Paris, d'où j'écrivis aux Michelin que, par Tordre de M. le comte, je me rendais chez eux pour régler l'année et aviser aux réparations nécessaires. En même temps, je leur écrivis, avec une

FLAMAAANDE 141

écriture bien contrefaite, une autre lettre que je mis à un antre bureau de poste, et qui contenait ces mots :

« L'enfant que vous ayez trouvé dans la crèche n'est pas dans la misère. Élevez-le comme nn des vôtres et ne faites aucune démarche pour connaître ses parents; ils veilleront sur lui, et, si vous êtes prudents, si vons n'avez pas et ne faites pas naître d'inutiles curiosités, vous recevrez tous les ans, jusqu'à sa majorité, la même somme que celle que vous avez trouvée sur lui. Moitié de cette somme annuelle vous sera attribuée pour les soins que vous prendrez de lui. L'autre moitié servira à payer son entretien et sa première éducation. On exige qu'elle soit en tout semblable à celle de vos enfants. »

Ces deux lettres expédiées, je me disposai à repartir pour Fiamarande. J'eusse préféré n'y pas retourner si tôt; mais, tonten ayant décidé de n'avoir rien de commun avec l'aventure de la crèche, j'étais impatient de savoir si mon cher petit Espérance était bien accueilli et bien soigné.

Je trouvai les Michelin dans la joie. La bru, accouchée depuis quinze jours, revenait de l'église, où elle avait été faire ses relevailles. Je me gardai bien de questionner, et, dès que je vis paraître Gaston endimanché comme les autres, avec des primevères sauvages et des rubans à son chapeau, je demandai si c'était un parent de la famille.

— C'est notre enfant, me répondit Michelin fils, c'est le bon Dieu qui nous Ta envoyé comme par miracle; mais c'est une histoire que je ne confie pas à tout le monde et que je tous dirai comme je la dirais à M. le comte, s'il me demandait la vérité. Je veux qull sache ce qui en est, parce que, s'il nous blâmait de garder ce petit, nous nous mettrions à la recherche de ses parente.

— Qu'est-ce que cela peut faire à M. le comte que vous éleviez un enfant de plus ou de moins ? Vous êtes le maître dans votre famille, monsieur ne se mêle pas de vos affaires. 11 n'est pas sûr qu'il revienne jamais ici. Si vous voulez qu'il ne sache pas ce que c'est que cet enfant, je n'ai pas de raisons pour lui en parler, et, d'ailleurs, vous n'êtes pas obligé de me le dire.

— Je ne vous le dirai pas, monsieur Charles, reprit Michelin, je ne saurais, car l'enfant m'est inconnu; mais voici l'histoire. — « Ma chrétienne de femme, étant sur son terme, priait soir et matin la bonne Vierge de lui donner un garçon, parce que, — nous sommes contents d'avoir des filles, — cependant nous serions encore plus contents d'avoir un homme pour conserver le nom et le rang de la famille,... si bien que ma femme avait mis au-dessus de son lit une petite image de la naissance du bon Jésus dans la crèche, et elle avait bon espoir.

» Il y a aujourd'hui quinze jours, elle entra en

mal d'enfant sur les dix heures du soir, et je m'en allai par la porte de derrière chercher la sagefemme» Tonte la nuit, on a attendu la délivrance; mais, comme ça ne se décidait pas, j'ai été ouvrir Fétable pour envoyer les bêtes à la pâture, et, devinez ce que je trouve dans la crèche? un petit d'environ quatre ans, beau comme un diamant, fort comme un taureau, couché là comme un agneau dans la litière et dormant comme chez lui. Je m'étonne, je le regarde, je lui parle, il s'éveille, me sourit et m'embrasse.

> — Oh ! ma foi, que je dis, celui-là est ce qu'il m'aurait fallu pour être tout à fait content I Le malheur est que je vas trouver par là son père ou sa mère, des passants fatigués qui auront trouvé la porte ouverte et qui dorment aussi quelque part dansmon fourrage.

» Je cherche, j'appelle, je tourne et retourne, je ne trouve rien ni personne. Je reviens à l'enfant, je lui parle, il ne répond pas.

> —Peut-être qu'il est sourd-muet, que je pense. » Je le regarde encore. Je vois à son chapeau

un billet de banque de mille francs.

» — Oh ! oh ! ça n'est pas un pauvre f Qui diable peut vouloir abandonner un enfant si beau?

• Je le prends, je le porte à la maison. J'arrive juste au moment ou ma Suzanne venait de me donner encore une petite.

t — Tout va bien, que je lui dis, voilà un mari pour ta fille. Tu demandais un garçon au bon Dieu, il a mis un petit Jésus dans ma crèche. Si on nous le réclame, voilà de l'argent qu'il faudra rendre. Si on nous le laisse, ma foi ! Dieu nous l'a donné, que sa volonté soit faite ! »

Page 1