‹ FlamarandeChapitre 4 sur 7 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

1882 W Droits do reproduction et de traduction réservés

-JHiiH-

Lo récit qu'on va'lire est le travail d'un homme à demilettré, qui, malgré beaucoup de lectures et la fréquentation des personnes distinguées, a conservé certaines manières de dire un peu surannées, et d'nne correction parfois douteuse. Je n'aipas voulu soumettre à une révision d'auteur le ton naturel de ce personnage tour à tour émn ou vulgaire, dont les défauts et les qualités m'ont semblé devoir être exprimés & sa façon et non à la miennOs

A M. BDMB SIUONBT, MON PETIT-NEVEU.

GEOEGE SAND.

Flamarande , juillet 1874.

J'ai été un des principaux acteurs dans le drame romanesque de Flamarande, et je crois que nul n'est plus à même que moi d'en raconter les causes et les détails, connus jusqu'à ce jour de bien p' de personnes, quoiqu'on en ait beaucoup et div sèment parlé. Je suis arrivé à l'âge où l'on se j sans partialité. Je dirai donc de moi le bien c mal de ma conduite dans cette étrange avent J'ai aujourd'hui soixante et dix ans; j'ai auit service de la famille de Flamarande.il y a aix

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Je vis de mes rentes sans être riche, mais sans manquer de rien. J'ai des loisirs que je peux occuper à mon gré en écrivant, non pas toute ma vie, mais les vingt années que j'ai consacrées à cette famille.

C'est en 1840 que j'entrai au service de M. le comte Àdalbert de Fiamarande en qualité de valet de chambre. Les gens d'aujourd'hui se font malaisément une idée juste de ce qu'était un véritable valet de chambre dans les anciennes familleSj et, à vrai dire, je suis peut-être un des derniers représentants du type approprié à cette fonction. Mon père l'avait remplie avec honneur dans une . maison princière. La Révolution ayant tout bouleversé et ses maîtres ayant émigré, il s'était fait agent d'affaires, et, comme il était fort habile, il avait acquis une certaine fortune. C'était un homme de mérite en son genre, et je lui ai toujours entendu dire que dans son état il fallait savoir mettre la ruse au service de la vérité et au besoin la 'upliciLé à celui de la justice, "^ourri dans ces idées, j'eus une jeunesse sé- '' j'étudiai le droit avec mon père, et je l'ap- \r la pratique mieux que dans les livres. Il 'ut pas que je fusse élève en droit propre- \ et que je me fisse recevoir avocat. Il crai* me voir contracter l'ambition du barreau, [u'à moins de grandes qualités naturelles Tétais pas doué, c'était un métier à mou-

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rîr de faim. H ne Yonlait pas non plos me Toir devenir avoué, aimant mieux me léguer son cabinet d'affaires que d'avoir à m'acheter une chaîne. Malheureusement mon excellent père avait une passion, il était joaeur et, au moment où j'allais lui succéder, il se trouva si endetté que je dus songer à trouver une occupation personnelle convenablement rétribuée. C'est alors que M. de Flamarande, qui avait eu plusieurs fois affaire à nous pour diverses consultations, me fit l'offre de me prendre aux appointements de trois mille francs, défrayé de toute dépense relative à son service.

Mon père me conseillait d'accepter, et la place me convenait. J'eusse désiré seulement avoir le titre d'homme d'affaires, d'homme de confiance, on tout au moins de secrétaire. Le comte refusa de me donner cette satisfaction.

— Vous n'entrez, me dit-il, ni chez un fonctionnaire, ni chez un homme de lettres : je n'aliénerai jamais mon indépendance, et je ne me mé' point d'écrire. Il serait donc ridicule à moi d'avoir un secrétaire. Je n'ai besoin que d'ur^o^viteur attaché à ma personne, assez bien éle^ pour me répondre, si je lui parle, assez instruit pour me conseiller, si je le consulte. Le titre qui vous répugne est très-honorable chez les personnes de votre condition, puisque votre père l'a porté longtemps i en le repoussant vous me feriez croire que

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yoas avez des idées révolutionnaires, et dans ce cas nous ne saurions nous entendre.

J'entrai donc comme valet de chambre, et, mon père étant mort peu de temps après laissant plus de passif que d'actif, je n'eus pas le choix de mon existence. Il s'agissait d'acquitter ses dettes au plus vite, car il m'avait enseigné l'honneur, et je ne voulais pas être le fils d'un banqueroutier. Je pris des termes avec les créanciers, mais ils exigeaient un certain à-compte. Je dus demander à mon maître s'il voulait bien avoir assez de confiance en moi pour me faire l'avance de quelques années de mes honoraires. Il me questionna, et, voyant ma situation :

— J'estime la probité, me dit-il, et j'entends l'encourager; vous devez trente mille francs, je me porte votre caution: afin que tous les ans vous puissiez vous libérer avec la moitié de vos gages. Vous prendrez ainsi le temps nécessaire pour payer sans vous priver de tout ; il ne me convient pas que vous soyez près de moi dans la misère.

Au bout de la première année, mou maître, étant contclitde moi, voulut payer les intérêts courants de la dette paternelle, si bien que, me trouvant ^on obligé et me faisant un devoir de la reconnaissance, j'acceptai sans en souffrir davantage mon titre de valet et la dépendance de toute ma vie.

J'ai dit ce qui précède pour n'avoir plus à y rcveuir et pour expliquer comment je me résignai à une condition servile sans avoir rien de servile dans le caractère.

M. lecomteÂdalbertdeFIamarande avait trentecinq ans lorsque je m'attachai à lui; moi, j'en avais trente-six. Il était fort bien de sa personne, mais il avait une mauvaise santé. Il était riche de plus de trois millions de capital et venait d'épouser mademoiselle Rolande de Rolmont, riche au plus de cinq cent mille francs, mais douée d'une beauté incomparable. Elle avait à peine seize ans. C'était, disait-on, un mariage d'amour. AdaJbert de Flamarande était né jaloux. Je dois dire toute la vérité sur son compte. Je n'ai point connu d'homme plus soupçonneux. Aussi était-on très- fier lorsqu'il vous accordait sa confiance, et on se sentait jaloux soi-même de la conquérir.

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Où je vis sa méfiance natarelle, c'est lorsqu'il me présenta à sa jeune épouse. Je dois dire que jamais plus belle personne ne s'était offerte à mon regard : la taille svelte et les formes gracieuses d'une nymphe, des pieds et des mains d'enfant, la figure régulière et sans défaut, une chevelure admirable, la voix harmonieuse et caressante à roreille,le sourire angélique,le regard francet doux. Je vis tout cela d'un clin d'oeil et sans être ébloui. J'avais deviné déjà que, si je manifestais le moindre trouble, M. le comte me jetait dehors une heure après. D'un clin d'œil aussi il vit que j'étais solide et à l'abri de toute séduction ; ce fut ma première victoire sur sa défiance.

Marié depuis trois mois, il se disposait à partir avec madame pour visiter sa terre de Flamarande et passer l'été dans le voisinage, chez une amie de sa famille, madame de Montesparre. Je ne sus que je devais l'accompagner que la veille du départ. Je me souviens qu'à ce moment je me permis de lui dire une chose qui me tourmentait. J'avais été mis sur le pied de manger à l'office avec le second valet de chambre et les femmes de madame, tandis que les gens de la cuisine et de l'écurie avaient leur table à part. Les personnes avec qui je mangeais étant fort bien élevées, je n'avais pas à souffrir de leur compagnie ; mais je craignais beaucoup que, dans une maison étrangère médiocrement montée, et telle était celle qu'on pouvait attribuer aux

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Montesparre, je ne fusse contraint à subir la table commune. J*ai perdu ces préjugés, mais je les avais alors, et Tidée de m' asseoir à côté du palefrenier ou de la laveuse de vaisselle me causait un dégoût profond. Je ne pus me défendre de le dire à M. le comte.

— Charles, me répondit-il, ce sont là défausses délicatesses. Beaucoup de personnes haut placées dans le monde sentent plus mauvais que l'évier, et, quant à l'écurie, c'est une odeur saine et qu'un gentilhomme ne craint pas. Donc, vous vous en accommoderez, s'il y a lieu. Ensuite écoutez bien ceci : vous devez avoir un jour ma confiance absolue ; c'est à vous de la mériter. Eh bJen, la vie est un tissu de périls pour l'honneur et la raison d'un homme impressionnable comme je le suis. La vérité sur le fond des choses est presque impossible à obtenir dans un monde où la politesse est de mentir et le dévouement de se taire. Savez-vous où l'on découvre la vérité? C'est à l'antichambre et surtout à l'office : c'est là qu'on nous juge, c'est de là qu'on nous brave, c'est là qu'on parle sans ménagement et que les faits sont brutalement enregistrés. Donc, le devoir d'un homme qui me sera véritablement dévoué sera d'entendre et de recueillir l'opinion des domestiques partout où il se trouvera avec moi. Je ne vous demanderai jamais rien de ce qui concerne les autres : mais ce qu'on dira do moi, je veux le savoir. Soyez donc toujours eu

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mesure de m'éclairer quand j'aurai recours à vous.

li me sembla en ce moment que M. de Flamarande, en ayant Tair de me rapprocher de lui, tendait, sans s'en rendre compte, à m' avilir ; mai& cette pensée, qui me revient sérieuse aujourd'hui, ne fit alors que traverser mon esprit. L'amour-propre l'emporta; je me promis, avec une sorte d'orgueil, d'être au besoin espion au service de mon maître, et je ne fis plus d'objection.

En même temps je me demandai naturellement de qui ou de quoi M. le comte se méfiait au point d'avoir besoin d'un espion ; j'avais beau lui chercher des ennemis, je ne lui en connaissais pas encore. Il fallait donc qu'il fût tourmenté par la jalousie conjugale. Je ne me trompais pas.

Mais de qui pouvait-i) être jaloux? S'il Tétait de tout le monde, pourquoi produisait-il madame avec tant d'éclat? J'aurais compris qu'il tînt son trésor caché. Point! il étalait l'opulence de son bonheur et voulait faire des jaloux, sans songer qu'il se condamnait à l'être le premier.

Je n'ai jamais connu d'homme plus logique et plus illogique en même temps, logique en détail, c'est-à-dire lorsqu'il appliquait son procédé de déduclion à im fait isolé ; illogique dans l'ensemble, lorsqu'il s'agissait de relier les faits entre eux ; avGc cela, c'était une intelligence, et le cœur était grand, on le verra bien à mesure que je raconterai.

Mes répugnances, je ne dirai pas combattues,

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maïs étouffées par lui, je partis pour la campagne avec plaisir. Je ne connaissais que les environs de Paris et quelques villes d'affaires où mon père m'avait envoyé pour des renseignements à prendre. Je savais très-bien voyager, sans avoir voyagé réellement, j'avais assez traversé de terrains pour savoir ce que c'est que la campagne, et je ne la détestais pas. J'entendis monsieur dire à madame quand

nous approchâmes de Flamarande :

— Ma chère, vous avez vu la campagne, vous

n'avez encore jamais vu la nature; vous allez la

voir.

Je fis mon profit de cette annonce, et j'ouvris

des yeux attentifs et curieux.

C'était dans le département du Cantal. Nous avions couru la poste nuit et jour depuis Bordeaux où M. le comte s'était arrêté pour affaires. Le soleil commençait à descendre quand nous nous trouvâmes en pleine montagne. Monsieur et madame s'extasiaient; moi, je fus pris d'un sentiment de tristesse et de malaise qui devint bientôt de la terreur. Sans doute c'était beau, et, à présent que j'y suis habitué, je le sens très-bien ; mais au premier abord le vertige des hauteurs au-dessus et au-dessous de moi me troubla tellement que j'étais près de m'évanouir, lorsque l'on s'arrêta à un endroit terrible où la route tournait brusquement sur le bord d'un précipice.

A partir de là, pendant plusieurs lieues, il n'y avait plus qu'un chemin exécrable et véritablement dangereux jusqu'à Flamarande. M. le comte, qui y venait pour la première fois, avait pris des ren-

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scignements et des précautions. On laissa les ?oîlures et les bagages dans ane aaberge isolée, à l'enseigne de la Violette. Là nous attendait une petite calèche de louage assez légère pour nous cransporter sur les hauteurs avec des cbeTaux frais. Chacun de nous prit un sac de nuit, je montai sur le siège avec mademoiselle Julie, la femme de chambre. Les deux ^oux dans la Toiture échangeaient leurs exclamations admiratires.

Monsieur avait de la lecture et du goût. Quant h madame, j'ignorais absolument si elle avait de Tesprit : les femmes, jalouses de sa beauté, disaient qu'elle était dépourvue d'intelligence ; les hommes répondaient qu'elle était assez belle pour s'en passer. Pour moi, ne la voyant que par instants et sans jamais l'entendre causer, je n'avais aucune opinion à cet égard. Mon service me tenait confiné dans les appartements du mari, et on pense bien que je ne servais pas à table.

Monsieur faisait remarquer à madame l'étrangeté et la beauté des sites. J'écoutais pour faire mon profit de ses connaissances, lorsque monsieur fit un cri de surprise en prononçant un nom nouveau pour moi, Salcèdel et il me donna l'ordre de faire arrêter les chevaux.

Aussitôt il mil pied à terre et courut embrasser un piéton qu'à première vue j'eusse pris pour un colporteur ambulant. C'était un grand garçon vêtu d'habits grossiers, couvert de poussière, le chapeaU

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de feutre mou tout déformé par la pluie, et por- \ tant iine boîte verte passée en sautoir, avec cela ( des mains hâlées et des chaussures impossibles. Derrière lui venait un montagnard ayant sur ses épaules un bagage que j'avais pris d'abord pour un sac de marchandises.

Ce personnage problématique était le jeune marquis Alphonse de Salcède, ami d'enfance du comte de Flamarande. Celui-ci l'embrassa cordialement et le présenta à sa femme en lui disant :

— C'est une amitié héréditaire; son père et le mien s'aimaient tendrement. C'est de Inique je vous ai souvent parlé en vous disant qu'il était plus jeune que moi, mais plus mûr que son âge, car, vous le voyez, au lieu de vivre dans le monde, où il pourrait faire grande figure, il court les montagnes en touriste et en savant. Je vous demande votre bienveillance pour lui.

Madame fit un beau sourire au voyageur et lui demanda si on aurait le plaisir de le voir àJVIontesparre, où l'on se proposait de se rendre le surlendemain, aussitôt qu'on aurait visité le vieux manoir de Flamarande. M. de Salcède répondit qu'il se rendait de ce pas à Montesparre, où il comptait passer plusieurs semaines, pour se reposer de trois mois de voyages pédestres dans le midi de la France et le nord de l'Italie.

Monsieur lui reprocha d'avoir été absent au

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moment de son mariage; il se fût réjoui de Tr^voir pour garçon d'honneur.

Là-dessus, on allait se quitter, lorsque madame voulut mettre pied à terre pour se dégourdir les jambes, et nous descendîmes tous.

— Voyons, dit M. le comte au marquis, tu n'es pas si pressé que de ne pouvoir rebrousser chemin pendant dix minutes. Oflfre ton bras à madame de Flamarande et dis-nous, puisque tu viens de passer là, en quel état nous allons trouver ce vieux nid de vautours.

— Je vous accompagnerai tant qu'il vous plaira, reprit Salcëde ; mais je n'offrirai pas mon bras dans la tenue où je suis ; je vous suivrai pour vous donner les renseignements nécessaires.

Les hommes les plus sérieux ont leur câté frivole, et le comte se fit un malin, un dangereux amusement d'insister pour que sa femme prit le bras du touriste.

— Vous saurez, ma chère amie, lui dit-il, que Salcède est un ours et que vous devez m' aider à l'apprivoiser. Il est si bien plongé dans l'étude des simples, qu'il est resté simple et pur conmie la fleur des champs. Il a peur du beau sexe ; nous l'avons toujours plaisanté là-dessus, et il ne se défend pas d'être un sauvage, je crois même qu'il s'en vante.

En badinant ainsi, il força son ami à conduire •1 femme, ce que du reste M. de Salcède fit avec

beaucoup d'aisance, avec cette grâcequ'ont les vrais gentilshommes, et qui remplace la courtoisie en masquant la timidité. Gomme madame avait un peu peur du précipice, M. de Salcède la pria de prendre son bras gauche, afin qu'il pût se trouver entre elle et l'abîme, et il lui dit qu'il craignait pour elle le mauvais gtte de Flamarande. Le château était encore en partie debout, mais les appartements étaient fort délabrés, le père d'Âldalbert ne l'ayant visité que rarement, et la famille ayant, dès le siècle dernier, renoncé absolument à l'habiter.

Je ne pus entendre la suite de leur conversation, monsieur m'ayant appelé pour aller chercher Tombrelle de madame, restée dans la calèche, qui nous suivait lentement; même elle s'était arrêtée pour faire souffler les chevaux, et je dus courir pour rejoindre ïnes maîtres, qui étaient déjà loin.

Quand je les atteignis, ils étaient fort gais. Madame se réjouissait de passer la nuit dans un manoir probablement hanté et d'entendre le cri des hiboux en s'endormant. Monsieur disait qu'il voulait lui procurer une apparition pour éprouver son courage. M. de Salcède assurait avoir très-bien dormi dans le donjon, qui était plus propre que le château, vu qu'il n'y avait pas de meubles ; il s'y était fait mettre un bon lit de paille et se louait de rhospitalité des fermiers.

— Eh bien, lui dit M. le comte, puisque tuy dors si bien, il faut y dormir encore cette nuit. Je ne^

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te laisse pas partir ; je te garde. Ta nous feras les honneurs de Flamarande, puisque tu Tas habité avant nous et que tu t'en allais sans savoir que nous arrivions. Nous passerons la journée de demain à visiter la propriété, et après-demaiu nous irons tous ensemble dîner à Montesparre.

M. de Salcède se fit un peu prier , il désirait sans doute que madame s'en mêlât. A Tinstigatioa de son mari, elle lui passa de nouveau la main sous le bras en lui disant avec sa belle voix douce et son sourire d'enfant :

— Nous le voulons !

Vraiment, les maris, tant qu'ils ne sont pas trompés, sont doués d'une étrange candeur ; aussi, quand ils le sont ou croient l'être, on les voit passer d'un excès à l'autre. Moi, qui n'ai jamais été porté au mariage, je fus en ce moment aussi lucide que monsieur était aveuglé : ce fut ma première observation dans la voie qu'il m'avait ouverte, et cette observation fut aussi nette que profonde.

M. de Salcède n'avait pas encore aimé. Il se croyait épris exclusivement de botanique. Il était candide comme un enfant, et il était bien réellement un enfant ; il n'avait à cette époque que

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vingt et un an?. Il avait des goûts sérieux et jir geait la femme un être frivole, ennemi du travail utile et du recueillement ; mais l'âge était venu ot la nature parle plus h^ut que la raison. Il vit cette belle femme et Taima tout aussitôt comme un fou. Il l'aima d'autant plus qu'il ne s'en aperçut pour ainsi dire point. Du moins, je m'en aperçus avant lui, moi qui l'examinais froidement et suivais d'un œil attentif et désintéressé ses mouvements et ses regards. En un quart d'heure, ce jeune homme avait franchi, sans le savoir, un abîme. Sa figure et sa voix étaient changées. Son attitude était comme brisée, son œil n'avait plus d'éclairs. Sa fierté, qu'il exhalait par tous les pores un instant auparavant, était vaincue. 11 ne marchait plus de môme. C'était comme s'il n'avait plus conscience de sa force et de sa volonté ; il chancelait par moments comme un homme ivre.

Enfin, au bout d'une demi-heurede marche, nous vîmes se dresser devant nous le donjon deFlamarande, énorme bloc de maçonnerie qui dominait d'autres bâtiments en partie ruinés. Le site, que madame trouva magnifique, me sembla j^raiment terrible. Le donjon était porté par un rocher à pic de deux ou trois cents mètres, contre lequel un torrent encombré de roches et de débris grondait effroyablement. Sur les pentes rapides des montagnes environnantes s'étageaient de tristes forêts de sapms et de hêtres. Le hameau de Flamarande,

c'est-à-dire une douzaine de chaumières perchées sur ce roc isolé, faisait grand effet au soleil couchant ; c'était comme un décor de théâtre, mais on ne pouvait imaginer sur ce théâtre que des actions tragiques ou une navrante captivité.

Les fermiers accoururent à notre rencontre, et, comme il paraissait impossible de monter en voiture jusqu'aux maisons, une douzaine de paysans se mirent à pousser les roues et la caisse si vigoureusement que les chevaux arrivèrent sans granà effort jusqu'au pied du donjon. Madame était de bonne humeur, elle trouvait tout charmant. Le vieux fermierMichelin lui présenta son fils et sabra, avec toute la famille, qui se disposa à déloger du manoirpour nous y installer. Madame jeta un coup d'œil sur le vieux pavillon encore debout qu'occupaient les fermiers. Il y avait là quelques grandes chambres sombres qui avaient encore des tapisseries et des meubles du temps de Louis XIV.

Madame craignit la malpropeté et déclara qu'elle se faisait un plaisir de coucher sur la paille fraîche dans le donjon, mais elle accepta de dîner dans la grande salle du rez-de-chaussée, et la mère Michelin, aidée de sa bru et de sa servante, se mit à l'œuvre avec empressement.

Nous avions apporté quelques provisions qui ne furent pas nécessaires. Le pays fournissait du gibier en abondance, et le garde-manger eu était bien garni. J'entendis dire que c'était grâce à

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M. de Salcëde. Il avait chassé la yeille avec le fils da fermier, et ils avaient rapporté des lièvres et des perdrix. Madame Michelin s'entendait à rôtir, tout fut trouvé exquis, et moi aussi je fis nn excellent repas. J'avais veillé avec soin durant la route sur le panier de vins : M. le comte but à tous ses aïeux et au manoir, berceau de sa famille. Il se monta un peu la tête et projeta de chasser le lendemain avec M. de Salcède. Celui-ci s'en défendit, disant qu'il ne fallait pas laisser madame seule dans cette montagne, qu'elle s'y ennuierait. Madame protesta, prétendit qu'elle n'avait jamais rien vu de si beau que Flamarande, qu'elle ne voulait pas qu'on se privât pour elle de quoi que ce fût, et qu'elle saurait fort bien se plaire un jour dans cette solitude. On manda Ambroise Yvoine, qui était le guide rencontré la yeille escortant M. de Salcéde. Il promit d'être sur pied à trois heures du matin.

On alla donc se coucher de bonne heure sur m paille du donjon, que la mère Michelin avait recouverte de draps bien blancs et où les coussins de la calèche servirent d'oreillers. M. de Salcède s'était installé dans une des tourelles. On laissa les lits du pavillon aux domestiques, et, comme ces lits étaient plus propres et meilleurs qu'ils n'en avaient l'air, nous passâmes probablement une meilleure nuit que nos maîtres; mais ils contentaient leur fantaisie et firent, à ce qu'il paraît, bon ménage avec les rats et les chouettes du château de leurs pères.

Je me demandais comment s'y prendrait M. de Salcède pour ne pas aller à la chasse avec le comte, car il était bien évident pour moi qu'il souhaitait rester auprès de madame. Aussi, quand, après une heure de chasse, je le vis revenir boiteux, je ne fus pas surpris. Il me dit qu'il s'était heurté contre une

rocbè et n'avait pu continuer. II me pria de lui donner de Teau mêlée à de Teau-de-vie, et je m'offris à le panser, ce qu'il accepta, comme s'il eût tenu à faire constater la réalité de cette blessure, qui était réellement cruelle. Le cuir de la chaussure était coupé en dessus et le petit doigt presque écrasé. Je cherchais comment un piéton si solide et si adroit avait pu s'endommager de la sorte, et comment une pierre avait pu couper comme une hache, lorsque mes yeux se portèrent sur un marteau de géologue que M. de Salcède renfonçait machinalement dans sa sacoche. Ce fut un trait de lumière, et, mon regard rencontrant le sien, il rougit comme un homme qui se voit pris. Le pauvre enfant savait mentir, mais non pas feindre. Je gardai pour moi ma conviction qu'il s'était héroïquement frappé avec ce terrible outil, et je résolus de faire bonne garde. Il ne m'était pas commandé de surveiller madame et de rendre compte de ses actions, mais je pensai que mon devoir était de garder autant que possible l'honneur de mon maître.

Les premières amours, avec leur naïveté timide, sont capables de dérouter les plus raisonnables prévisions. Madame dormait encore sur les neuf heures, lorsque M. de Salcède rentra, et, quand elle fut levée et habillée, quand elle apprit qu'il était de retour, on le chercha en vain pour lui en donner des nouvelles. C'est moi qui le trouvai au bas du rocher,

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baignant son pied malade dans Teau courante. On il s'était fait plas de mal qu'il ne voulait, ou ii voulait en guérir vite pour ne point boiter trop disgracieusement Je le trouvai fort pâle, et, comme je lui témoignais respectueusement de l'intérêt, il m'avoua qu'il souffrait beaucoup. Dès qu'il sut que madame s'inquiétait de lui, ii se hâta d'ajouter que cette eau froide lui faisait grand bien, et peu après il se rechaussa et remonta au manoir lestement. Il souffrait certainement le martyre, car sa main que je touchai était trempée d'une sueur glacée.

Je crus qu'il allait courir auprès de madame. Point. Il apprit qu'elle déjeunait et ne jugea pas convenable de prendre son repas avec elle. Il s'éloigna même du pavillon, et un moment je pensai qu'ayant eu le courage de s'estropier pour madame de Flamarande, il n'aurait pas celui de se présenter à elle. Elle dut le chercher et le rencontra dans le jardin, c'est-à-dire dans ce qui avait été le jardin du château. C'était une esplanade plantée de vieux arbres, où l'on voyait encore les débris d'une terrasse et de quelques escaliers en lave du pays. Un seul banc de cette lave rouge était encore debout. Toute trace de culture avait disparu. Madame s'assit sur ce banc auprès de M. de Salcède, qui s'était levé et qu'elle força de se rasseoir. Des vaches et des chèvres paissaient autour d'eux l'herbe inégale et les plantes sauvages.

De la cuisine, où je préférai déjeuner, je voyais

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très-bien ce beau couple, et je ne perdais aucun monveiaeiit, mais je ne saisissais pas les regards, et n'entendais pas les paroles. Les attitudes étaient celles de gens qui ont trop de saroir-vivre pour monlrer des émotions quelconques.

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Ce tête-à-tête dura longtemps, et sans doute il y fut dit beaucoup de belles choses ; mais M. de Salcède n'y trahit point sa passion, car madame lui dit en élevant la voix qu'elle ne voulait point se promener, et qu'elle allait chercher son ouvrage. J'entendis distinctement :

— Attendez-moi là. Je ne veux pas que vous bougiez; je veux vous retrouver sur ce banc.

Elle partit légèrement, et je me glissai dans les bosquets naturels de l'esplanade, de manière à pouvoir entendre leur conversation. Je réussis à me placer assez bien pour voir la figure de Salcède. Durant ces quelques minutes d'attente, il eut les yeux fixés sur l'endroit par où lacomtesse était sortie et on eût dit une statue. Il avait la bouche entr 'ouverte, les narines gonflées et une main sur sa poitrine, comme s'il eût voulu contenir les battements de son cœur. Quand elle revint, il laissa tomber sa

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main et parât respirer. Elle s'avança vers lai, il

8'était levé.

— Rasseyez-vous, lui cria-t-clle.

Et elle vint en courant s'asseoir à ses côtés en dépliant sa broderie.

Je les voyais alors en plein, et j'entendais leurs paroles. Ce fut une causerie très-oiseuse. Madame parlait de faire rebâtir le château afin d'y passer les étés ; elle préférait ce site sauvage aux deux antres résidences que possédait M. le comte, l'une dans rOrléanais, sur les bords de la Loire, l'autre en Normandie, en vue de la mer. Elle n'aimait pas toutes ces grandes eaux. Elle préférait les petits lacs Pt les torrents qui grondent ; elle trouvait d'ail- Icars plus décent, quand on s'appelait Flamarande, de demeurer à Flamarande.

Le marquis n'abondait pas dans son sens; il pensait que ^c comte ne se déciderait jamais à vendra sa terre de Noimandie, où il avait été élevé, m celle des bords de la Loire, ob ses parents étaient décédés. Il connaissait le chiffre de la fortune de M. de Flamarande, dont madame ne paraissait pas se douter, jeune mariée et enfant qu'elle était. Il disait que, pour remettre en état Flamarande, il faudrait plus d'un million en comptant le chemin praticable à établir. C'était là une grosse dépense, devant laquelle le père et les ancêtres du comte avaient reculé. Gens du grand monde, ils avaient trouvé le pays trop triste, les conunnnications trop

difficiles et les dépenses à faire trop considérables: Flamarande avait été délaissé depais plus d'un siècle. Madame parut se rendre à ces raisons, que je goûtais fort pour mon compte, l'idée d'habiter cet affreux coupe-gorge ne me souriant pas du tout. J'étais loin de penser que j'y viendrais volontairement finir mes jours.

Quand je vis que leur conversation n'avait rien que de très-innocent, je me retirai sans bruit. Madame tint fidèlement compagnie au blessé et ne vit pas les alentours, comme elle l'avait projeté, M. le comte rentra vers le soir, exténué de fatigue et n'ayant rien tué. La chasse était trop difficile pour lui dans un pays pareil. Il n'était pas fort et se montra fort abattu au souper; mais il ne me parut en proie à aucune velléité de jalousie. Comme je lui arrangeais son nécessaire de toilette dans son grenier à paille, il voulut savoir si le marquis était réellement très-blessé. Je répondis que j'avais vu lo mal et qu'il était sérieux ; j'attendais qu'il me demandât si c'était un accideut volontaire. li n'y songea point, et je crus convenable de ne rien dire. . Le lendemain, on repartit dans la matinée.

M. de Salcède insistait pour que l'on prît à tr.ivers la montagne pour gagner Montesparre, qui n'était qu'à cinq lieues par cette voie, tandis qu'il en fal« lait faire dix pour s'y rendre par la route postale. L'homme qui conduisait notre petite calèche nous dît que, si nous voulions mettre pied & terre dans

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les endroits dangereux, il se faisait fort d'arriver sans encombre. Madame préféra faire le grand détour, disant que M. de Salcède voudrait marcher dans la traverse, et qu'il ne faudrait pas le lui permettre.

— En d'autres termes» lui dit son mari, la traverse vous fait peur.

— Eh bien, reprit-elle, je Tavoue, si elle est pire que le bout de chemin qui nous sépare de la route,... oui, j'aurai grand'peur; mais je ferai ce que vous voudrez.

Madame savait bien que cette soumission-là était un ordre pour son mari ; il commanda de reprendre le chemin que 'nous avions suivi Tavant-veille, et ce fut avec un grand soulagement que je me retrouvai dans notre grosse voiture de voyage sur la route postale de Montesparre.

vu

Montesparre élait situé aux environs d'Aurillac, dans un pays riant, modérément accidenté; nous y fûmes rendus pour l'heure du dîner. Le château était une maison du siècle dernier qu'on avait récemment flanquée de deux corps de logis assez laids. Madame de Montesparre, veuve à vingt-deux ans, jbiie femme, fort aimable et très-bonne, n'avait pas les goûts romantiques. Médiocrement riche d'ailleurs, elle ne rêvait pas, comme madame Rolande, de donjons et de précipices ; elle avait hérité de cette terre de bon rapport, elle y venait passer tous les étés, et s'y occupait de ses affaires en personne positive, dévouée à son fils unique, âgé de cinq ans. Elle recevait pourtant beaucoup de monde, et ne dédaignait pas le plaisir. Voulant loger tous ses hôtes, elle avait agrandi son château, mais sans aucun luxe. Tout était simplement confortable ; le jardin était fort beau et bien tenu.

Mes maîtres, reçus à bras ouverts, car les deux dames paraissaient tendrement s'aimer, furent installés dans un appartement du rez-de-chaussée qui se composait de trois pièces: un pet't salon, une chambre à coucher et un grand cabinet de toilette, chacune de ces pièces ayant une fenêtre sur le petit jardin qui remplissait l'intervalle entre les deux nouveaux pavillons. C'était un parterre fraîchement planté, mais de plantes bien serrées et de belle venue, de manière que les fenêtres des deux pavillons qui se faisaient vis-à-vis ne plongeaient pas directement les unes dans les autres. M. de Salcëde fut logé dans la partie ancienne qui formait le fond du fer à cheval. Les domestiques eurent des chambres dans le haut des corps de logis. Je me trouvai au troisième juste au-dessus de Tappartement - de mes maîtres. Je demande qu'on ne me reproche pas qes détails, absolument nécessaires au récit que je prends le soin d'écrire.

Mon maître ne s'était pas senti disposé à s'occuper d^aflfaires pendant notre excursion à Flamarande; il m'avait chargé de m'enquérirde toutes choses pendant qu'il allait à la chasse, et, en une après-midi, il m'avait fallu ne point perdre de temps pour me faire une légère idée de la valeur et du rendement de la terre. Gela consistait en une ferme de trois mille francs. Pour lui, c'était si peu de chose que, depuis trois ans, il n'avait pas compté

avec son fermier. II m'avait commandé de Taugmenler, si, après vérification de ses livres, je trouvais le chiffre du fermage trop au-dessous de sa valeur. Michelin me parut un très-galant homme qui voulait s'en remettre à la loyauté héréditaire dans la famille de Flamarande. (1 ne fit donc aucune difficulté pour me confier ses livres, que j'emportai à Montesparre, où je devais avoir le loisir d'en faire Texamen.

Gela me prit du temps, car, si les livres de Michelin enregistraient chaque chose avec exactitude, ils manquaient absolument de méthode, et je devais m'en faire une pour m'y reconnaître. Je devais aussi me renseigner sur la valeur des produits du pays. Je passai donc un mois à Montesparre, absorbé par ce travail et ne sachant presque rien de ce qui se passait dans le château : confiné dans ma chambre, j'y travaillais avec ardeur, et, en fin de compte, je jugeai devoir déclarer à mon maître que le père Michelin donnait un prix convenable et peu susceptible d'augmentation : le pays ne produisant que de l'herbe, tout le revenu était fondé sur l'élevage des bestiaux,

— C'est fort bien, Charles, répondit M. le comte. Retournez à Flamarande, et renouvelez mon bail avec Michelin aux mômesconditions que parle passé.

Je voulus me rendre à pied à Flamarande par ia traverse, et, comme on me dit qu'un guide était nécessaire, j'en pris un. Ce fut le môme Ambroise

Yroine, espèce de maquignon braconnier qui apportait de temps en temps des plants à M. de Saicède. Je fis bien, car le sentier était épouvantable, et j'y eus plus d'une fois le vertige; mais j'élais résolu à m'aguerrir, et, comme j'avais une trèsbonne mémoire des localités, mes affaires avec Michelin terminées, je revins seul à Montesparre. Je commençais à trouver très-beau et très-intéressant ce pays, qui m'avait d'abord frappé de terreur.

Ces détails n'ont aucun intérêt, j'^n tombe d'accord; mais il faut bien que l'on sache pourquoi le roman commencé sous mes yeux entre madame de Flamarande et M. de Salcëde offrit une lacune importante à mes observations.

Quand je me retrouvai libre d'esprit et maître de mes heures, je repris le cours de mes remarques. Le beau marquis avait été très-vite guéri de sa blessure, il marchait comme un cerf et montait à cheval comme un centaure. M. le comte était, lui, très-souffrant d'une maladie chronique qui alors n'avait pas de gravité, mais à laquelle il a fini par succomber. Il s'était fatigué à Flamarande et s'en ressentait encore. Il sortait donc le moin:» possible et jouait beaucoup au billard avec un vieux ami do la maison qui perdait régulièrement trois fois sur quatre ; puis il lisait, me dictait quelques lettres et faisait une sieste après midi. Pendant ce temps, madamedeFIamarandecouraità chevalet en voilure îivec madame de Montesparre et cinq ou six per-

36 FLAMARANDC

— Vous avez beaucoup d'esprit, Charles, reprit M. le comte d'un ton ironiqxie assez méprisant. Je vous donne le bonsoir.

Je me retirais vexé, il me rappela.

— Attendez! Je veux savoir ce qu'on dit de moi dans la maison.

Je répondis avec quelque dépit :

— Maîtres et serviteurs disent que M. le comte a une femme beaucoup plus jeune et plus belle que la baronne de Monlesparre.

Sa pensée saisit le lien de ma réflexion.

— Et on ajoute, dit-il, que là où brille madame Rolande, personne ne peut songer à madame Berthe. C'est très-judicieux 1 Merci, Charles; à demain.

Une soudaine tristesse avait envahi sa figure. Sa voix n'était plus âpre, mais comme suffoquée. Je sentais des remords. Peut-être avais-je , par mon sot dépit, enfoncé l'aiguillon de la jalousie dans ce cœur disposé à en absorber le venin. Ce n'était certes pas là mon intention. Je ne suis pas un méchant homme, et je fis en m'endormant un examen de conscience assez douloureux. Comment dovais-je donc me conduire dans la situation délicate où M. le comte me plaçait? Pourquoi m'in- Jerrogeait-il,s*il devait s'offenser de mes réponses ? Étais-je donc chargé d'avoir plus de clairvo)'ance 4ue lui? Il avait quelque soupçon, puisqu'il me questionnait;, voulaH-il me laisser tout l'odieux de

l'éclairer en feignant de prendre mes révélations pour des calomnies?

Je résolus de m'éclairer moi-même, afin d'être tout armé en cas d'une nouvelle attaque. J'observai avec un grand art. Je trouvai mille prétextes plausibles pour rester près des maîtres sans attirer l'aUention, et je me composai le visage d'un homme sourd ou d'un niais qui ne comprend rien.

Au bout de huit jours, je savais que madame de Montesparre était bien réellement éprise de M. de Salcède, et qu'elle confiait ses sentiments à madame de Flamarande. Celle-ci la dissuadait de son rêve, disant qjï Alphonse était trop jeune pour se marier et trop savant pour aimer. Se savait-elle préférée? Elle était par trop naïve, si elle ne s'en doutait pas.

Je surprenais des conversations intimes. Un jour, la jolie Berthe dit à la belle Rolande :

— Vous avez l'air de railler mon sentiment. On dirait que vous ne le comprenez pas. N'avez-vous jamais aimé?

— J'aime mon mari, répondit la comtesse un peu sèchement.

— On aime toujours son mari quand on est honnête femme, reprit la baronne; cela n'empêche pas d'avoir des yeux. Vous avez les plus beaux qui soient au monde. Ouvrez-les et dites -moi si Alphonse vous paraît indigne de mon affection. »•

— Non certes 1 je le crois le plus pur et le plus estimable des hommes.

38 FLAMAHANDB

La baronne reprit :

— Et comme il est beau, instruit, aimable et généreux !.. Voyons, chère enfant, la vérité est dans la bouche de vos pareilles en candeur et en droiture; si vous étiez à ma place» — supposons 1 libre, absolument libre de choisir, est-ce que vous n'aimeriez pas Salcède?

J'ouvrais mes oreilles toutes grandes pour saisir la réponse. Elle fut dite &i bas que je a'enteadis rie a»

Un événement fortuit me mît à même de mieux voir et de mieux entendre. Le valet de chambre de madame de Montesparre (elle n'en avait qu'un, qui faisait tout le service) tomba malade, et, comme on n'avait personne de convenable pour le remplacer, la baronne me demanda si je voulais bien diriger le service de la table et du salon pendant quelques jours. M. le comte était auprès d'elle lorsqu'elle m'adressa cette demande, et il me regardait attentivement. Mon premier mouvement fut de m'excuser, disant que je ne connaissais pas ce genre de service.

— Il n'importe, dît M. le comte en me regardant toujours d'un air d'autorité. On vous demande de présider au service des autres ; ce que souhaite le plus madame la baronne, c'est une figure comme il faut à la tête de son intérieur.

— Si monsieur le comte l'exige?

— Non, je n'ai pas ce droit-là, je tous le demande.

— Monsieur le comte sait bien que je n'ai rien à lui refuser.

Je m'installai dans ma fonction temporaire, et dès lors je pénétrai dans mon Salcëde comme avec une lame d'épée. Il ne pensait pas plus à épouser la baronne qu'à s'aller noyer; mais il était un peu plus habile que je ne l'aurais cru. Il la ménageait sans doute pour écarter les soupçons. Il la comblait de soins et se montrait plus occupé d'elle que de la comtesse. Il était avec elle sur le pied d'une amitié délicate, dévouée, et il ne lui faisait pas la cour; mais il était si parfait pour elle, pour son fils que, sans être sotte, elle pouvait bien s'y méprendre.

Encore moins il faisait la cour à madame de Flamarande. Il se tenait à distance respectueuse, et c'était elle qui paraissait vouloir l'apprivoiser, ainsi que l'en avait chargée son mari. Elle n'y mettait aucune coquetterie, elle n'en avait pas ; mais, avec son grand air de candeur et de désintéressement, elle lui plaidait sans cesse la cause de l'amour et paraissait ainsi servir les secrets desseins de son amie. Il se laissait volontiers endoctriner et ne donnait la réplique que pour la forcer de continuer son joli prêche.

Je découvris, en l'écoutant, qu'elle avait autant d'esprit que de beauté, et que, si elle ne le faisait pas exprès, elle n'en agissait pas moins de ma-

nière à lui faire perdre le peu de raison qui lui

restait. Le pauvre garçon était ivre d amour. II ne

songeait plus à la botanique, ni à aucune étude ; il

ne sortait plus seul que le matin avant le lever de

ces dames, et c'était pour rêver sans agir. Quand il

paraissait devant elles, ce n'était plus le piéton

poudreux et barbu que nous avions pour ainsi

dire ramassé sur les chemins; c'était l'homme le

plus soigné, le mieux mis, le plus agréable à voir

que l'on puisse imaginer, un véritable cavalier,

comme on dit pour désigner un homme fait pour

servir et charmer les femmes. Avec sa grande taille,

sa belle figure, ses yeux noirs rêveurs ou passionnés,

il éclipsait tous les autres gentilshommes, et M. le

comte, avec sa maigreur, sa taille un peu vod-

tée, ses yeux pénétrants, mais durs ou sardoniques,

sa mise assez négligée et son* peu d'empressement

auprès du beau sexe, ne paraissait plus rien du

tout.

C'est en servant à table que j'appris à connaître M. le comte. Je dois avouer qu'il était d'un commerce plus intéressant qu'agréable avec les personnes de sa condition; il avait l'esprit chagrin comme les gens qui souffrent du foie. Très-instruit et doué d'une grande mémoire, il aimait la discussion; mais il n'y portait pas l'aménité qui la rend supportable aux gens du monde. Il tranchait sur toutes choses d'une façon qui blessait et poussait à la contradiction. Plus fort que ses interlocuteurs.

i2 FLAMARANDS

H les battait aisément. On lui en voulait, on le dé ''larait pëdanl, acerbe et finalement ennuyeux, ce qui est la vengeance des esprits superficiels. Il eût pu être écouté, car il instruisait et parlait bien; seulement son caractère éloignait de lui et gâtait la bien qu'il eût pu faire.

Sa femme s'en apercevail^elle? Elle l'écoutait d'un air respectueux et craintif. Elle n'avait ni familiarité ni enjouement avec lui. Ils causaient peu ensemble, et elle n'osait pas causer devant lui, tandis qu'avec Salcède et la baronne elle redevenait vivante et animée.

Je me disais à part moi :

— Quand on se décide à mettre l'amour dans sa vie, on devrait bien se demander si on est propre h inspirer l'amour. Je comprends le beau Salcède s'attachant aux pas des belles femmes; il les aime trop pour n'en pas être aimé. M. le comte s'est trompé de route, c'est lui qui eût dû se donner à la science, le mariage d'amour n'est pas du tout son fait.

Nous étions à Montesparre depuis six semaines, nous devions y passer deux mois. M. de Salcède avait promis d'y rester huit jours, et il ne parlait plus du tout d'aller en Allemagne comme il l'avait annoncé. Son pied, parfaitement guéri, ne pouvait plus lui servir de prétexte, et il n'en cherchait pas. Il n'avait plus, je crois, aucun projet, aucun but dans la vie; il aimait, avec ou sans espoir, il ai-

FLAMARANDB 43

maît, comme on dit, pour aimer. Les soupçons du mari allaient grand train, et je reconnus qu'il observait toutes choses encore mieux que moi. Un jour, je le vis en conférence très-animée avec M. de Salcède. Je crus qu'ils se querellaient et finiraient par se battre; mais je les vis s'embrasser, et j'ea conclus qu'il n'y avait rien ou que monsieur était radicalement trompé.

Le soîr, comme j'étais dans un coin du vestibule, madame descendait l'escalier sans me voir, et M. de Salcëde montait.

— On va danser, lui dit-elle ; est-ce que vous vous retirez ?

— Il le faut, répondit-il d'un ton navré.

— Comment, il le faut ? Pourquoi ?

— Je suis un peu souffrant.

— Si ce n'est qu'un peu, la danse vous guérira. Voyons, je compte sur vous. Promettez-moi de rc* descendre.

Il s'inclina et ils se croisèrent. Elle, légère comme un oiseau et légèrement vêtue de gaze, car il faisait très-chaud, disparut dans les détours vaguement éclairés de la rampe. Lui, après avoir monté deux ou trois inarches, se retourna et resta immobile, la suivant des yeux, en proie à une émotion si violente, que je crus qu'il allait mourir. Quand il fut

FLAMARANDB 45

remonte chez lai, je descendis à mon tour pour veiller aux rafraîchissements de la soirée, et je me trouvai face à face avec le comte de Flamarande, qui sortait de Tombre d'un couloir. Lui aussi avait observé, et il était plus agité encore que M. de Salcëde; il était pâle comme la mort et parlait seul, les dents serrées comme s*il eût voulu rugir.

— Il me trompe I disait-il. Infâme, infâme I

Il ne me vit pas, tant il était préoccupé, et desçendit au salon, où M. de Salcëde ne vint pas ce soir-là, au grand déplaisir de la baronne, qui ne s'en cachait guère. Madame, plus indifférente ou plus habile, dansa gaiement et ne parut point contrariée. M. le comte ne la quittait pas des yeux. S'en apercevait-elle ?

Le lendemain, Julie m'apprit que nous partions le jour même, et, peu d'instants après, le comte m'ordonna de veiller à ses paquets. Les chevaux de poste arrivèrent au moment du déjeuner. Monsieur fit croire à son hôtesse qu'il avait reçu de Paris des lettres pressantes, qu'une affaire grave le rappelait, qu'il lui fallait se hâter. M. de Salcède était là et reçut le coup en pleine poitrine. Il ne s'y attendait pas. Il croyait avoir apaisé les doutes de son ami.

— Pourquoi ce départ ? lui dit-il en l'attirant dans une embrasure où je me trouvais occupé à arranger une poulie de rideau qui ne marchait pas.

Le rideau me cachait, et, comme monsieur ne répondait pas:

— Puisque ma soumission n'a pu désarmef vos injurieux soupçons, reprit-il, c'est à moi de vous céder la place. Je vais partir à l'instant môme.

— Je vousie défends, répliqua le comte d'un ton sec. Ce serait affliger trop vivement madame de Montesparre. If vous a convenu de feindre avec elle, vous êtes forcé de continuer le rôle de prétendant.

M. de Salcède allait répliquer. Il m'aperçut au-dessus de lui sur un marchepied et ne répliqua point.

On déjeuna, la voiture roula sur le sable du parterre. Madame de Montesparre paraissait désolée de perdre si tôt sa jeune amie; il me sembla, à moi, qu'elle était contente d'être délivrée d'une rivale si redoutable. Quant à M.' de Salcéde, il fit bonne contenance, et madame Rolande, soit qu'elle fût une personne froide, soit qu'elle eût une grande force d'habileté, ne parut que surprise par l'événement et incapable de se révolter contre les circonstances.

A midi, nous roulions sur la route de Paris lorsque, au détour que faisait la route en face du chemin de Flamarande, une roue cassa à la descente, et la voiture versa. Heureusement personne ne fut blessé, et on put faire tenir la roue tant bien que mal pour sortir de là ; mais il fallait prendre un

parti. Le relais de poste le plus rapproché était h quatre lieues ; c'était un pauvre hameau où il serait impossible dé faire réparer la voiture, qui certes n'était pas en état d'aller plus loin. M. le comte proposa à madame d'aller coucher à Flamarande. On chercha un moyen de transport; il n'y en avait pas. Madame, qui était la résignation même, assura qu'elle irait fort bien à pied, et on allait s'y décider lorsqu'un équipage passa sur la route et nous héla à grands cris.

C'était la famille de Léville qui s'en allait dtner iiMontesparre et qui, voyant notre détresse, jugea que nous étions fous de ne pas retourner à ce bon g\te, où les moyens de réparer notre véhicule étaient assurés. Ces braves voisins insistèrent tellement que monsieur dut céder pour n'être pas ridicule dans son caprice et inhumain pour sa jeune femme, condamnée à faire deux lieues à pied pour aller coucher sur la paille à Flamarande. On s'empila donr dans la voiture des Léville;la nôtre suivit de loin, au pas. Nous rentrâmes b Montesparre six heures après l'avoir quitté.

Nous trouvâmes la baronne toute seule. Ses hôtes étaient partis pour la chasse, et ne devaient rentrer qu'à la nuit. Elle s'empressa de réinstaller la comtesse dans son appartement, et, comme je défaisais la malle de monsieur dans le petit salon, j'entendis qu'il disait à la baronne :

— Comment 1 tout le monde vous a quittée aujourd'hui, même Salcède ?

— Même Salcède, répondit-elle. Il voulait bien me tenir compagnie; mais, depuis quelques jours, il a de violents maux de tête, et je l'ai forcé d'aller avec les autres. Que voulez-vous ! il est habitué à vivre au grand air, nos salons l'étouffent.

• On dîna donc avec les Léville, et on se retira de bonne heure sans attendre les chasseurs, qui avaient annoncé vouloir dîner chez l'un de ces messieurs ; peut-être même ne rentreraient-ils que le lendemain. Ils avaient bien recommandé qu'on ne

les attendu pas plus tard que dix heures. A onze heures, personne n'étant rentré, on ferma /es portes. Madame de Flamarande, très-fatiguée, s'était couchée ; aïonsieur, très-agité, restait au salon avec madame la baronne. J'attendais, seul dans l'antichambre, qu'il se retirât et m'envoyât dormir, lorsque je crus entendre sonner à la grille. Je m'y rendis après quelque hésitation, n'étant pas sûr de ne m'étre pas trompé.

— Restez tranquille, me dit le jardinier, qui faisait office de concierge, je ne dormais pas ; c'est M, de Salcède qui vient de rentrer. Les autres ne rentreront pas ce soir; on peut dormir.

Je m'étonnais de ne pas m'être croisé avec M. de Salcède, puisqu'il demeurait dans le corps de logis , où étaient le salon et les appartements de la baronne. Je jugeai qu'il avait pris par le parterre, et que j'allais entendre sa voix dans le salon. Il n'y était pas. Je me dis encorequ'il s'était peut-être un peu exalté dans cette partie de garçons, et qu'il avait été droit à son lit, sans vouloir se montrer. Un quart d'heure après, M. le comte quittait la baronne et médisait:

— Je n'ai besoin de rien.

— Personne n'est rentré ? me demanda la ba* ronne.

Je répondis que M. de Salcède était rentré seul.

— Eh bien, reprit-elle, où donc est-il, que nous ne l'avons pas vu?

50 FLAMABANDE

— Il sera monté se rhabiller, dit M. le comte avec ironie, et vous pouvez encore le recevoir; il n*est pas bien tard.

Je suivis monsieur, qui prit le parterre pour regagner son rez-de-chaussée. Il ne s'élonna pas de voir la porte-fenêtre du petit salon ouverte, et il entra tranquillement; mais aussitôt j'entendis un cri étouffé et vis M. le comte ressortir en tenant à la gorge M. de Salcède, qu'il avait surpris chez lui. Monsieur n'avait aucune arme, sans quoi il l'eût certainement égorgé. Il essayait de l'étrangler, et sans doute la fureur décuplait ses forces; mais M. de Salcède, qui était plus fort que lui, se dégagea aisément et lui dit d'une voix assez calme :

— Pas de bruit I Au jardin I expliquons-nous au jardin !

Le jardin n'était séparé du parterre par aucun mur. Ces messieurs s'éloignèrent donc ; je remarquai que le marquis tenait un bouquet qu'il n'avait pas^lâché dans la lutte, et qu'il cachait sur sa poitrine sans que monsieur, exaspéré, y fit attention. Il ne pensait qu'à tuer son rival, car il se retourna et me dit :

— Deux fusils de chasse, les premiers venus : on tirera au sort. Courez !

— Il n'en trouvera pas, répondit M. de Salcède ; qu'il apporte le vôtre, vous en disposerez, si vous me trouvez coupable.

Ils s'éloignèrent, et mon premier mouvement fut

de savoir si la comtesse était complice de l'entreprise par trop évidente de M. de Salcède. En mettant tout au mieux, il avait voulu lui dire un éternel adieu. S y était-elle prêtée?

Je pénétrai dans le petit salon et n'entendis aucun bruit. La porte de la chambre à coucher était ouverte. Je m'avançai sur le seuil ; madame ne se servait pas de veilleuse, tout était sombre. Je n'osai pas avancer, je restai à l'entrée, retenant ma respiration. Je saisis celle de la comtesse, égale et tranquille comme le souffle doux d'un enfant qui dort. Je ne pouvais pas pousser plus loin mes investigations ; je remarquai seulement que sa fenêtre felait entr'ouverte, retenue par l'espagnolette ; elle dormait souvent ainsi, craignant beaucoup la chaleur.

Quand j'eus fini cette inspectiom sommaire, qui ne pouvait rien m' apprendre, je me gardai bien d'aller chercher le fusil demandé, et j'allai furtivement rejoindre les deux adversaires au fond du jardin.

Ils parlaient avec animation à voix basse, mais avec cette articulation nette et serrée qu'on a dans les grandes crises de la vie. M. de Salcède subissait un rude interrogatoire, tout en protestant de l'innocence de ses intentions.

— C'est vous, disait-il, qui m'apprenez la présence de madame la comtesse dans son appartement : en y entrant comme en sortant, j'étais persuadé qu'elle n'y était pas. Je ne l'ai pas vue, je ne l'ai pas devinée. Je vous avais vus partir ensemble. Pouvais-je prévoir que vous étiez revenus ?

— Vous avez appris par quelque hasard qu'un accident de voiture nous avait forcés de revenir.

FLâMÂRÀNDB 1)3

— Je ne l'ai appris de personne.

— Vous Tavez appris par le concierge en rentrant.

— Nous n'ayons pas échangé un mot, cet homme et moi.

— Pourquoi rentriez-vous ici quand tous vos compagnons restaient au rendez-vous de chasse ?

— rSeul je n'étais pas ivre, et leur bruit m'était insupportable.

— Vous êtes un maladroit : vous deviez feindre r ivresse et dire qu'en entrant chez moi, vous avez cru entrer chez vous.

— Je n'ai rien à feindre. J'ai cru entrer dans un avppartement où il n'y avait plus personne.

. — Eh bien, alors pourquoi? Expliquez donc cette charmante fantaisie !

— Je ne peux pas l'expliquer, on n'explique pas une fantaisie.

— Il suffit, reprit le comte. II ne me convient pas que ma femme soit l'objet d'une fantaisie quelconque dans votre pensée. Nous allons entrer dans celte prairie au bout de laquelle est un petit bois, nous tirerons au sort, et celui à qui échoira le fusil tuera l'autre à bout pourtant.

— Non, Adalbert, non ! nous nous donnerons rendez-vous à Paris, où dès demain je vais me rendre pour recevoir vos ordres.

-^Vous espérez que jusque-là j'aurai faibli, qu'on m'aura persuadé... Non, je veux votre mort

OU la mienne tout de suite. Charles ne revient pas...

Je me montrai et déclarai que le fusil de M. de Salcède était hors de service.

— C'est faux, s'écria M. le comte, j'irai le chercher moi-môme !

Et, s'élançant avec une vigueur soudaine, il fit un cri et tomba en portant la main à son côté droit. Sa maladie de foie, exaspérée par cette colère, lui ôtait la force de se venger sur Theure. M. de Salcède le prit dans ses bras sans rien dire et le porta chez lui. Sur le seuil, il le remit à mes soins et disparut sans m'adresser un mot.

Madame parut s'éveiller d'un profond sommeil, et, tout effrayée de voir son mari évanoui, elle m'aida à le mettre au lit et courut appeler la baronne, qui ne s'était pas couchée, attendait toujours Salcède au salon et ne se doutait de rien.

Ces dames soignèrent le comte, qui revint à lui et ne parla de l'événement ni à l'une ni à l'autre. Je compris que je devais me taire aussi. Le lendemain de grand malin, M. de Salcède était parti, laissant à madame de Montesparre un billet où il lui disait que son père était gravement malade, et qu'il courait le soigner. M. le comte, encore souffrant, ne se leva que dans la soirée, s'informant beaucoup de la voiture de voyage, qui ne fut en état de marcher que le jour ruivant.

Nous étions à Paris quatre jours après l'événement que je viens de raconter. Le lendemain do

FLAMARANDE 5o

notre arrivée, M. le comte sortit de bonne heure et rentra très-pâle vers midi. Je devinai qu'il venait de se battre, et je l'examinai avec anxiété.

— Je n'ai rien, me dit-il tout bas. Je suis vengé. Dans la journée, il m'envoya demander des

nouvelles de M. de Salcède. Elles étaient fort mauvaises.

— M. le marquis est fort mal, lui dis-je en rentrant. Il ne passera pas la journée, et son père est mort de saisissement en le voyant rentrer dans l'état où M. le comte l'a mis.

M. de Flamarande eut encore une crise, et, quand il en fut revenu, il me dit de fermer les portes et me parla ainsi qu'il suit :

— Charles, j'ai été indignement trompé, mais je •me suis trop cruellement vengé. D'un coup d'épée j'ai tué le jeune homme qui avait été mon meilleur ami, et le vieillard qui fut le meilleur ami de mon père. J'espère que je mourrai bientôt à mon tour, car je déteste la vie. J'ai fait mon testament, j'ai assuré votre sort. Puis-je compter sur votre éternelle discrétion ? Vous seul au monde connaissez la cause de ce duel. Madame de Flamarande, quand elle l'apprendra, voudra qu'on lui explique tout. Vous n'expliquerez rien, vous direz que vous ne savez rien. *

— Ce sera dire la vérité, monsieur le comte, car jo ne sais rien, et il est possible que madame la comtesse ne sache rien non plus.

— M. deSalcëde aurait pénétrë'chez elle àson insu ? Vous trouvez cela probable ?

— Je le IrouYe possible.

— Qu'aurai l-il été faire chez elle, s'il l'eût crue partie?

— Prendre quelque chose d'oublié par elle, rcspirer un parfum, un bouquet peut-être !

— Un bouquet ? Oui 1 quand je lui ai percé la poitrine... le malheureux faisait semblant de se défendre... il se livrait !... on a trouvé sur lui un bouquet flétri... Ah ! c'est cela, un gage de leur amour, le bouquet d'adieu I J'ai cru que c'était une manie de botaniste d'avoir ces fleurs sur le cœur en mourant. Il les a réclamées d'une main défaillante, et moi, j'ai ordonné qu'on les lui rendit... On l'enterrera avec cela. Eh bien^ il est plus heureux que moi, et il. me brave jusque dans la tombe 1 II a été aimé un jour dans sa courte vie, et moi, je pourrais vivre un siècle... je ne le serai jamaisl

Je voulus le dissuader de celle trîsle pensée, que je ne partageais que trop.

— Non, mon cher, reprit-il, vous vous trompez, aucune femme n'a pu m'aimer, et madame de Fiamarànde se bornait à m'estimer. Ce n'est pas sa faute, je ne lui en veux pas. Je sais où git le mal. Pour être aimé des femmes, il faut les aimer passionnément, et ce n'est pas ainsi que j'aime. Je n'ai pas cette dose d'enthousiasme et de folie qui fait qu'elles apparaissent comme des êtres supëîieurs. Mademoiselle de Rolmont m'a plu pour sa beauté, pour sa splendide organisation, qui promettait des rejetons vigoureux à ma famille. Il fallait cela pour la retremper, car je su^ faible et maladif. J'ai été trop choyé dans mon enfance, je me promettais d'élever mes enfants dans de meilleures conditions d'hygiène... Mes enfants! Dieu merci, je n'en aurai pas, je n'en veux plus, je n'au-

rais plus la foi qui sauve I Àh I je suis bien malheureux 1

Je crus qu'il allait pleurer, mais c'était un homme qui ne pleurait pas. Il se tordait les mains en parlant, c'était le paroxysme de son chagrin. Il me fit grand* peine. Jusque-là, je m'étais dévoué par reconnaissance, je ne m'étais pas senti d'affection pour lui. Je n'aimais pas son ton cassant et sa politesse méprisante. Je le jugeais d'un caractère trop trempé en dédain et en rudesse pour inspirer la sympathie; mais, quand je vis cet homme, si obstiné et si sec, s'épancher avec moi et me révéler les faiblesses de son esprit, je me pris d'un vif intérêt pour son infortune.

Je me disais bien qu'il est des agitations terribles, où, se renfermer en soi-même, c'est risquer d'éclater. Le comte avait dans ce moment un impérieux besoin de s'épancher, et j'étais le seul être au monde qu'il pût choisir, puisque, seul au monde^ après M. de Salcède, je connaissais son secret, la cause de son duel. C'est notre destinée, à nous autres subalternes , d'être initiés forcément aux mystères des familles, et nous prenons souvent pour une confiance honorable le besoin que l'on a de nous. Je ne me faisais pas d'illusions là -dessus; mais la vue de cet être fort, que j'avais cru si supérieur à moi et qui semblait me demander aide ci conseil, m'attendrit profondément.

En ce moment, j'eusse donné ma vie pour lui, et

FLAMàBÀNDë 59

je haïssais sa femme, qui le soignait pour une maladie de foie sans se douter du chagrin dont il était dévoré.

Le lendemain matin, je retournai à Thâtel Salcède» non pas de la part de mon maître, il me l'avait bien défendu, mais comme si j'étais désormais attaché à madame de Montesparre et chargé de lui écrire. On préparait les funérailles de M. de Salcëde père. Quant au fils, il avait eu une certaine lucidité pour le voir mourir ; mais il ne comprenait plus rien, son état pa* raissait désespéré.

Madame de Flamarande apprit dans la journée, par des visites qui lui vinrent, que le vieillard était mort et que son iils était mourant. J'étais présent quand elle reçut le coup. Elle ne m'en 'parut pas affectée comme je l'aurais cru; elle fit beaucoup de questions auxquelles on ne put répondre.

L'affaire avait été tenue si secrète, qu'en parlant d'une blessure grave et en supposant un duel, on ignorait encore avec qui M. de Sàlcède avait pu se battre.

Je rapportai les faits à mon maître.

*-Yousassurez,medit-il,quemadamelacomtesse A paru plus surprise que consternée? Ne se doulet-elle pas réellement de la vérité ?

— Ou madame est sans reproche, répondis-je, ou elle est d'une habileté de premier ordre.

^ Toutes les femmes ont cette habileté-là t ro'-

GO FLàMARANDE

prit-il, elles la trouvent dans leur berceau. Ce sont des êtres inférieurs en tout ce qui est bon, supérieurs à nous quand il s'agit de faire le mal. Pauvre Saicëde I il avait raison de les craindre ; sa première expérience lui coûte cher ! Et moi qui les défendais contre lui 1 Le diable m'emporte, je crois que j'ai été amoureux de ma femme I Son rire sardonique m'effraya.

— M. le comte me parait tourner à la haine, lui dis-je avec assurance ; qu'il prenne garde à ce sentimentrlà. C'est encore de l'amour, et c'est pire, c'est de la passion.

Son rire nerveux devînt froid et triste.

— Ah 1 si j'avais cela pour me sauver de Tennui de vivre 1 dit-il en étendant sa main comme pour prendre la mienne, que, par respect, je retirai sans avoir l'air de le faire exprès ; mais, ajoutat-il en soupirant, je suis condamné à vivre sans autre préoccupation grave que celle de ma maladie physique. Triste souci pour un homme qui eût voulu employer sa force et sa raison à quelque chose de mieux I Non, Charles, la passion, une passion quelconque me sauverait de moi-même; mais je n'ai pas cette ressource, je me suis trop adonné à la clairvoyance dans les choses humaines. Je suis devenu misanthrope, rien ne me parait plus valoir la peine d'être aimé ou haï.

— Vous avez pourtant savouré la vengeance...

— C'est une jouissance atroce, je n'en veux plus.

J'ai cru qu'elle me soulagerait, elle a empiré mon mal physique et m'a plongé dans une profonde tristesse. Ah 4 s'il n'y avait pas eu là une question d'honneur, j'aurais tout pardonné!

XIY

En ce moment, madame entra chez lui, et, après s*étre informée de sa santé, elle me demanda tout bas si monsieur connaissait la position de M. de Salcède. Je craignis une explication tragique, et j'engageai madame à ne pas parler de cette affaire à son mari, tant que sa crise hépathique ne serait pas dissipée.

II n'en fut donc point question, et les jours suivants se passèrent sans que madame montrât un chagrin particulier. Elle envoya, il est vrai, plusieurs fois son valet de chambre prendre des nouvelles du blessé; mais, le jour où M. le comte lui dit d'un ton glacé :

— Savez-vous,ma chère, que le jeune Salcède a perdu son père et qu'il est lui-môme fort mal ?

Elle répondit sur un ton d'angélique innocence :

•— Je sais cela, je ne voulais pas vous en parler pour ne vous point affecter; puisque vous êtes au

FLÂMARÀNDE V'

courant, je vous ferai plaisir en vous apprenant que les dernières nouvelles de votre ami sont bonnes. On espère le sauver.

M. le comte pâlit et répondit :

— Je vous en félicite I

L'étonnement de madame fut si sincère que j'en fus frappé, et mon regard suppliant engagea M. le comte à expliquer sa réponse aussi adroitement que possible.

Madame reprit sa tranquillité et lui dit :

— S'il est vrai, comme on le prétend, que M. de Salcède a été blessé en duel, je m'étonne qu'il ne vous ait pas pris pour témoin, et que vous n'appreniez qu'aujourd'hui ce qui le concerne.

M. le comte la regarda bien en face, puis il dit :

— C'est moi qui ai frappé Salcède, parce qu'il se conduisait comme un enfant. Il compromettait une personne que j'avais le devoir de faire respecter.

— Et cette personne, reprit la comtesse, qui soutenait son regard avec l'immobilité du marbre, cette personne, c'est... ?

— C'est madame de Montesparre.

— Comment ! vous vous êtes battu pour la baronne, vous?

— Je l'aime médiocrement, j'en conviens. Je la tiens pour une folle, mais elle est votre amie et n'avait pas d'autre défenseur que moi. Quand nous étions à Montesparre, je n'ai pas voulu faire de

scandale; j'ai donné rendez-vous ici à Salcëde. Voilà ce qui s'est passé. Vous le raconterez, si vous voulez.

— Jamais I s'écria madame, je ne veux écouter personne et ne répondre à personne sur un pareil sujet. Comment rexpliquerais-je?je n'y comprends rien. M. de Salcëde compromettait Berthe I est-ce possible? N'avait-il pas Tintention de l'épouser? N'cst-il pas un honnête homme, votre meilleur ami?

— Il n'est plus mon ami, je le tiens pour un traître, et je vous avertis que nous ne le reverrons jamais; cela vous est assez indifférent, je suppose?

— La seule chose qui m'intéresse, c'est le danger auquel vous vous êtes exposé à mon insu et le chagrin qu'a dû ressentir madame de Montesparre.

— Madame de Montesparre ne sait rien encore.

Elle apprendra en même temps le danger et le salut de son amant. Est-ce vous qui vous chargerez de le lui écrire ?

— Non certes, à moins que vous ne l'ordonniez ; je ne saurais comment lui dire ce que vous m'apprenez. Je croyais leur liaison si pure et le caractère de M. de Salcède si loyal 1 Savez-vous, mon ami, que je vous en veux de m' avoir présenté comme un homme de mérite cet homme que je dois mépriser maintenant, puisqu'il vous a mis dans la nécessité de le châtier?

— Nous ne parlerons plus de lui, reprit M. de

FLAHARANDE 6S

Flamarande avec une dignité froide, nous ne prononcerons jamais son nom, et, si tous yonlez m'étre agréable, Yoas ne parlerez jamais de Ini avec madame de Montesparre. La baronne n'est point une personne de votre âge. Elle a trop d'expérience pour TOUS. Je désire que votre grande amitié improvisée se calme assez ponr que vous n'ayez plus lieu d'échanger des confidences.

— En ceci comme en tont, répliqua la comtesse, je ferai votre volonté.

Quand elle se fut retirée, le comte, qui m'avait fait signe de passer dans son cabinet, me rappela.

— Vous avez entendu, Charles?

J'hésitais à répondre.

— Je désire, reprit-il, que vous soyez au courant de tout ceci. Savez-vous pourquoi j'ai fait ce mensonge à madame?

— Pour l'éprouver sans doute. M. le comte n'espère pas qu'elle ignorera toujours la vérité.

— Je désire qu'elle l'ignore jusqu'à ce que je connaisse, moi, son véritable caractère. Que saiton d'une femme? Celle-ci montre une douceur candide et me cache peut-être des abîmes de per« versilé.

— Oh I monsieur le comte I à seize ans, sortant d'une famille austère..., ce serait trop fort, c'est impossible.

— Nous verrons, j'observerai. Je ne peux rien savoir du passé, l'avenir m'éclairera.

66 FLAHARANDB

Noas n'étions qa'& la mi-septembre. Ce n'était pas nne saison pour s'installer encore à Paris. M. le comte emmena madame dans sa terre de Normandie. Je vis, à ses prévisions domestiques, qu'il comptait Vy garder longtemps. M. de Salcède allait réellement mieux, mais de longtemps, disait-on. il ne pourrait quitter sa chambre.

Comme nous nous installions à Ménouville, le facteur me remit une lettre pour madame. Elle était datée de Paris, mais je reconnus l'écriture de madame de Montesparre, que j'avais euToccasion de voir plus d'une fois, et je crus devoir porter celte missive à M. le comte, qui m'ordonna de la lui lire. Je l'ai gardée, la voici :

t Mon amie, j'arrive à Paris le lendemain de votre départ ; j'avais tant besoin de vous voir, de vous parler 1 Votre mari est vraiment trop cruel de vous avoir emmenée dans un pareil moment.

Quel drame atroce 1 Je ne sais pas comment j'ai résisté. C'est l'espoir de sauver Salcède qui m'a donné la force d'accourir. Je le sauverai ! Dieu m'aidera, mais quelle douleur de le voir étendu sur son lit comme une statue sur un tombeau I Sa- . yez-vous avec qui et pourquoi il s'est battu? C'est

68 FLAMARANDB

nn secret bien gardé, je vous jure. Ils avaient pris pour témoins des amis discrets et sûrs, votre mari devait en être. Ne savez-vous rien ? Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit ? Je m'y perds, mais je le saurai I Plaignez-moi, ma chère beauté, et donnezmoi du courage ; j'en ai tant besoin I Aimez tou* jours votre pauvre Berlhe. i

-—Ne remettez pas cette lettre, me dit le comte. N'en remettez aucune avant qu'elle passe par mes mains. Je veux que madame la comtesse rompe avec cette folle de baronne, qui se perd de réputation sans même y songer. Cette intimité lui a été funeste. Rien de pernicieux pour une jeune femme comme les confidences d'une veuve passionnée en quéle d'un mari. Tout le mal est venu de là. J'ai été d'une confiance stupide. A force d'entendre parler d'amour et vanter Salcède, la comtesse a été troublée, surprise, enivrée. L'amourpropre s'en est mêlé. Enlever un fiancé à sa meilleure amie, nulle femme ne résiste à cela, c'est le plaisir des dieux.

— Il y a une chose qui m'étonne, monsieur le comte, c'est que, professant un si grand mépris pour les femmes et ne faisant point d'exception pour madame la comtesse, vous la traitiez avec les mêmes égards que si vous n'aviez jamais eu le moindre soupçon sur son compte.

M. de Flamarande se laissait dès lors interroger

par moi comme si j'eusse été son égal. Privé d'amis^ — son caractère ne lui en faisait pas, — il n'était pas fâché de se montrer homme supérieur, ne fût-ce que devant son valet de chambre. Celuilà ne discutait pas et ne Fécoutait que pour s'instruire.

— Apprenez, Charles, me dit-il, qu'un homme de ma sorte se conduit comme un petit bourgeois mal élevé quand il s'en prend à sa femme, coupable ou non ; c'était à lui de tout prévoir et de la mieux garder. Je n'ai ni colère ni ressentiment contre madame la comtesse. Le vrai coupable, c'est celui que j'ai puni et que je punirai encore, s'il s'avise de trop ressusciter. Le misérable I je né kl pardonnerai jamais de m'avoir joué. Sachez, mon cher, que la veille de l'événement je l'avais interrogé comme un frère aîné.

I — Prenez garde, lui disais-je, vous n'aimez pas la baronne, vous la trompez.

1 — - Je ne la trompe pas, répondait-il, je ne lui ai jamais parlé d'amour.

> — Pourtant vous êtes très-amoureux, cela se voit ; c'est donc d'une autre ?

1 — Ce n'est d'aucune autre.

1 — Salcède, vous mentez I vous êtes un enfant, j'ai eu tort de vous prendre pour un homme. Je vois que vous espérez me tromper ; c'est inutile, je vois clair.

1 — Vous m'outragez, répondait-il. Je vousaime

trop pour me jouer de votre honneur ; il m'est sacré. Si un autre que vous doutait de ma loyauté, je lui demanderais raison.

- >ILparlaitavecfeu,avecunesorted'ëloqueQcear- 4ente, des bontés de mou père pour lui dans son enfance, de la protection que j'avais exercée sur lui à «on entrée dans la vie, des services sans nombre que je lui avais rendus... J'étais dupé, vaincu, lorsqu'il eut l'imprudence de me dire qu'il respectait ma femme plus que je ne le faisais moi-même, puisque je m'inquiétais de l'admiration qu'elle inspirait et la croyais susceptible de courir un danger quelconque. Alors, s' oubliant, il me parla d'elle avec l'enthousiasme d'un dévot pour la Vierge des cieux, et je vis qu'il l'aimait passionnément. Je jugeai ne 4evoirpasluidirequejeIe pénétrais. Je feignisd'avoir confiance en son honneur, il y croyait peut-être encore lui-même. Il pleurait, je l'embrassai, mais je ne le perdis pas de vue. Je l'avais prié de ne plus danser avec la comtesse. Il pi'a obéi, mais comme son regret fut visible 1 Sans doute elle lui en a fait des reproches, et il a éclaté. Tout cela a marché si vite que je n'ai pu prévoir le rendez-vous du lendemain... Sous mes yeux i...Âht quelle audace I Non, non, je ne pardonnerai jamais I Si j'ai été épris de ma femme, je ne le suis plus. Son ch&timent à elle sera de ne pins voir le monde, d'être sévèrement gardée et de consumer sa jeunesse sans amour, «ans triomphes d'aucune sorte. Elle n'aura même

FLAUARANDB 71

pas le plaisir de me voir jaloax ; je ne le serai pas. Il n'y aura pas de luttes, pas d'orages, dans mon intérieur; ce serait une distraction, je veux qu'elle s'ennuie, que sa beauté ne lui serve de rien, qu'elle soit privée de ces combats domestiques que les femmes adorent, je veux que sa force de dissimulation et de résistance s'épuise sans emploi. Voilà ce que je veux, et vous verrez, Charles, vous verrez comme je m'entends à punir, sans qu'on voie la main qui serre le nœud coulant t

XYI

M. de Flamarande était bien capable fie se tenir parole. Il se fâcha avec tous ses voisins à propos de politique, en montrant toat à coup des idées exaltées qui lui étaient venues , ou qu'il feignit d'avoir. Il porta froidement à rextrôme son caractère quinteux et sa discussion tranchante. On s'éloigna de lui, il défendit à sa femme de faire des visites et des invitations, sous prétexte qu'il avait besoin de repos. Madame se résigna à la solitude avec une inébranlable douceur. Je croyais voir dans cette soumission la preuve de son innocence. M. le comte l'interpréta en sens contraire.

— Elle sait, disait-il, qu'elle mérite pire que cela. Sa douceur que vous admirez tant est un aveu dont je prends note.

Madame de Monlesparre écrivit une seconde

c Vous ne m'ayez pas réponda, Rolande I Je le comprends. Je sais à présent pourquoi. Vous ne pouvez vous résoudre à me parler de ce pauvre malheureux 1 Vous savez ce que j'ignorais, ce que ja sais eofin ; c'est voire mari qui Ta traité en ennemi mortel, en jaloux féroce. Ah! que je le hais, votre cher époux f... Mais vous, Rolande, quel est donc votre rôle en tout ceci ? Je m'y perds. Vous n'êtes pas coquette, peut-être aimiez-vous Salcède ? Sans doute vous avez été flattée de l'emporter sur mot et de voir à vos pieds un jeune homme si accompli, si supérieur au triste mari imposé à votre inexpérience. Vous aurez eu un instant d'émotion que M. de Flamarande aura surpris. Quoi qu'il en soit, vous êtes une enfant, et je vous pardonne. Je me sens, dans ma douleur et mon humiliation, bien supérieure à vous, puisque je n'abandonne pas mon infidèle et me dévoue à lui, quoi qu'il arrive.

> Ne soyez pas surprise si à l'avenir je cesse nos relations, et si j'évite de vous rencontrer. Vous portez un nom qui m'est désormais odieux, et, que vous soyez niaise ou perfide, je ne peux plus avoir de confiance en vous, i

J'étais d'avis que M. le comte me laissât recacheter cette lettre, afin que madame la reçût, et qu'on pût s'emparer de la réponse.

— Non, dit-il, la réponse ne serait qu'une pco- Icstalion mensongère. Il n'y aura plus de confise

dcnce sincère entre ces deux femmes. MeUcz celle lettre décote, et qu'il n'en soit pas question.

Un matin que madame était un peu souffrante, le médecin, qui venait voir monsieur tous les deux ou trois jours, déclara, après examen et consultation, que madame la comtesse était enceinte. Elle en conçut une joie folle, et vint s'en vanter à monsieur, qui parut prendre fort bien la chose, mais qui médit, dès que nous fûmes seuls :

— Voilà qui résout la question, Charles I cet enfant n'est pas de moi.

— M. le comte croit pouvoir affirmer que cela est impossible?

— Non, ces choses-là ne peuvent jamais s'affirmer que dans le cas d'absence ; mais je suis marie depuis six mois, je suis souffrant au point d'avoir peu d'espoir d'être père avant parfaite guôrison. Ma femme réalise cet espoir juste au moment où je surprends un homme dans son appartement. Il y a de quoi réfléchir. Je réfléchirai 1

Il se mit en effet à réfléchir beaucoup, pendant que madame se livrait à la joie avec une candeur qui tantôt me persuadait, tantôt me surprenait comme une audace exorbitante.

— Charles, me dit un soir M. lo comte, j'ai réfléchi. C'est à vous de me renseigner sur la question légale. Votre père était très-fin en affaires, vous devez l'être aussi. Quel est le moyjen d'éluder une palcrnitô douteuse? Il doit y en avoir plusieurs.

PLAMARANDÊ 7j

— 11 n*y en a pas un seul, monsieur le corn le, à moins de quelque crime dont la pensée ne vous est sans doute jamais venue.

— Soyez tranquille, je ne suis pas un héros de mélodrame. Je méprise les choses tragiques, et ne connais rien de béte comme le crime ; mais je n'appelle pas crime la résistance à une loi inique, ma conscience proteste contre l'obligation de transmettre mon nom et ma fortune à Tenfant dont je ne suis pas certain d'être le père.

— Mais dans le doute, monsieur le comte...

— Le doute est pire que la certitude. Si j'avais la certitude, je réaliserais ma fortune, je ferais un sort à la comtesse et je m'expatrierais résolument. Avec le doute, il faut que j'aie des égards pour elle ou que je sois universellement blâmé, car aucun époux n'a de certitude, et le doute est un état normal dont tous savent prendre leur parti.

— Et vous ne voulez pas prendre le vôtre?

— Jamais IJe suis l'homme de la stricte équité. J'ai été élevé dans ces idées-là. Je ne veux pas subir la loi avilissante que les autres acceptent lâchement. Voyons, y a-t-il moyen de cacher la naissance de l'enfant et de ne point le faire inscrire aux registres de l'état civil sous mon nom?

— Non, monsieur le comte, il n'y a pas moyen 8ans risquer des peines qui ébruitent le secret.

Et je lui donnai une consultation en règle avec les textes de lois.

7a FLÀMÀRANDE

-*- Je savais vaguement tout cela, reprit-il, et depuis quelques jours je compulse le Gode, moi aussi. Eh bien, je m'arrêterai à ma première idée. Il faut que Tenfant soit inscrit sous mon nom, et qu'il disparaisse aussitdt.

Le comle parlait avec tant de résolution, que la sueur m'en vint au front.

— Il faut qu'il disparaisse I répétais-je machinalement.

— Vous êtes de mon avis, reprit-il. Il s'agit de trouver le moyen sans encourir les peines légales et sans enfreindre la vraie loi, la loi morale de rhumanitô. J'y penserai encore. Pcnscz-y de votre côlô.

Une troisième lettre de madame de Montesparre nous arriva sur ces entrefaites.

€ Rolande, pardonnez-moi. J'ai été injuste, insensée. Je vous ai accusée, je m'en repens, vrai ; pardonnez-moi. J'ai confessé tout doucement mon pauvre malade. Je sais maintenant toute la vérité ; elle est cruelle pour moi, mais elle vous disculpe. Vous étiez aimée passionnément, et vous ne vous en doutiez pas. Je ne devrais pas vous le dire, mais j'aime les situations nettes, et, après vous avoir offensée par mes soupçons, il m'est impossible de ne pas réparer ma faute par le pardon que je vous demande humblement. M. de Salcède ignore ce que ' ) je vous écris. Il espère que vous ne «aurez jamais k SCO imour ; il serait mort plutôt que de vous le } laisser pressentir. Il n'a pas de torts envers moi, I ni envers vous, ni envers M. de Flamarande. Il n'a

fait de mal qu'à lui-môme 1 II me témoignait une amitié qui est sincère, et qu'il ne m'ôtera jamais. II vous respecte, il vous vénère et... il vous adore, ce n'est pas sa faute. Après votre départ de chez moi, il a voulu entrer dans votre chambre avant qu'elle fût rangée et occupée par une autre personne. Encore, non, je le fais plus coupable qu'il ne l'est. Il passait devant votre petit salon sans avoir rien prémédité; il ne voulait voir que vos fenêtres. Elles étaient ouvertes, et la lune éclairait un bouquet qu'il avait vu dans vos mains le malin et que vous aviez oublié sur la table de votre petit salon. Il a poussé la porte vitrée, il a pris le bouquet, il n'a pas même franchi le seuil de votre chambre, bien qu'il la crût déserte. Il se retirait au moment où votre mari Ta surpris. Celui-ci n'a voulu entendre à rien et lui a donné rendez-vous à Paris pour se battre. Sîilcède s'est battu comme un fou qui cherche la mort, et, s'il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait, c'est que Dieu ne t'a pas voulu. Il m'ti montré votre bouquet taché de son sang. Ah I quelle passion, et que vous êtes heureuse, vous, d'être aimée ainsi par un tel homme I Mais il croit que vous le dédaignez, et, si j'étais égoïste, je souhaiterais, moi, qu'il en fût ainsi; j'aurais l'espérance de le voir guérir au moral comme au physique. Quoi qu'il arrive, je reste votre amie à tous deux. Je l'emmènerai à Flamarande aussitôt qu'il sera capable de supporter le voyage. Envoyez-moi

un mot pour lui, une parole d^ pitié et de pardon. Il ne la demande pas, il ne demande rien ; mais il se tourmente affreusement de votre situation. Il craint que votre mari ne vous accuse de légèreté et ne vous rende malheureuse. Je le crains aussi. > Rassurez-moi et répondez-moi, je vous on supplie.

t BEUTHE. »

Madame de Flamarande semblait justifiée par cette lettre. M. le comte n'y crut pas.

— Cette fois, dit-il, Salcède a eu de Tesprit, Il a fait sa paix avec la baronne en avouant un amour platonique et en lui laissant l'espoir d'être aimée par reconnaissance. La baronne n'est pas bien fière ; elle pardonne tout, pourvu que le mariage s'ensuive. Elle veut ruser avec la comtesse et lui faire croire à une. magnanimité dont nulle femme n'est capable, elle pas plus qu'une autre. Serrez cette lettre ; la réponse ne serait pas plus sincère que la demande. Je ne veux plus de ces épanchements féminins, qui ne sont que ruses et grimaces, et qui ont peut-être pour but de me tromper.

Une quatrième lettre de la baronne, qui vint deux mois plus tard, et qui était datée de Moatcsparre, disait :

€ Je l'ai amené ici^ où il a encore failli mourir

80 FLAMAIIANDB

en arrivant. Le voilà un peu mieux, mais je ne suis pas encore tranquille. Le souvenir de son pauvre père et la crainte d'avoir troublé votre ménage Tempêchent de guérir. Et vous, cruelle Rolande, vous ne répondez pas? Vous me gardez rancune, ou vous haïssez ce malheureux, qui meurt pour vous. Vous lui imputez les mauvais traitements que votre mari vous inflige peut-être ! Peut-éire encore que M. de Flaraarande intercepte nos lettres. Les miennes pourtant vous justifient avec une sincérilé de premiermouvement qu'il ne peut pas méconnaître. De grâce, si vous le pouvez, écrivez-moi une seule ligne, un seul mot : Je pardonne ! Il ne le demande, ni ne Tespère; mais, si je pouvais le lui montrer, je suis sûre que je lui rendrais la vie. Ne soyez pas prude, ma chère Rolande. J'espère bien que vous ne vous reverrez jamais et qu'il vous oubliera; mais aidez-moi à le sauver. Dieu vous en tiendra compte, i

Cette lettre fut encore serrée dans un coffre à part sans être remise à madame de Flamarande. M. le comte prétendit que la baronne, avec son esprit romanesque et son amour extravagant, travaillait à perdre entièrement la comtesse. Jo n'étais pas convaincu par lui ; il me permettait de discuter et de lui dire tout ce qui me semblait être à la décharge de l'accusée ; mais à toutes m'es allégations il avait uneréponse obstinée :

FLAMARANDB 81

— Qu'elle ne revoie jamais ni Salcôde ni aucun homme capable de Témouvoir, et surtout que l'enfant disparaisse I Après cela, je com;?te la traiter comme si elle était justiriôc.

Pendant que M. le eomte faisait ces projets sinislres, sa pauvre femme remplaçait sa sérénité feinte ou organique par une joie inusitée. Je savais ce qu'elle disait à Julie, qui ne se faisait pas prier pour causer avec moi.

— Madame est une étrange personne, disait-elle ; elle a Téclat de la beauté qui la fait paraître femme, mais en réalité c'est une enfant. Quand on pense qu'elle va être mère à dix-sept ans !En vérité, c'est trop tdt ; elle ne sait rien de la vie, et ne se trouve pas malheureuse dans une situation qui désespérerait une personne raisonnable ; elle est capable d'aimer son mari, qui certes est un homme de mérite, mais qui est bien, en tant que mari, le moins aimable et le plus grincheux des êtres. Vous ne voyez pas, vous qui ne pénétrez pas dans Tintérieur de madame, comme il lui parle sèchement et du haut de sa grcindeur. Il l'épilogue et la reprend à

FL'MAUxVNDE 83

chaque mot; c'est comme un méchant vieux professeur avec une petite pensionnaire qu'il ne veut pas gronder, qu'il raille pour lui ôter toute assurance et lui rabattre l'amour-propre. S'il me parlait comme cela, à moi, je saurais bien lui dire son fait ; mais elle, c'est comme un agneau que 1e loup regarde : elle tremble, ferme les yeux, et ne répond rien. Elle croit mériter ses dédains, elle se dit ignorante et sans esprit, et pense qu'il lui a fait beaucoup d'honneur en la prenant pour femme ; elle ne souffre pas que je le blâme en rien, elle assure qu'elle est très-heureuse. Il pourrait la mettre dans une cave au pain et à l'eau sans qu'elle consentît à le trouver injuste.

Comme je demandais à Julie si sa maîtresse no regrettait pas Montesparre, si son séjour prolongé dans un château désert ne lui causait pas de l'en* nui !

— Si fait, répondit-elle. Elle s'est ennuyée au commencement, mais elle s'en prenait à elle-même de ne pas savoir s'occuper comme M. le comte, qui s'enferme dans son cabinet et se plaît à lire toute la journée. Elle essayait de lire des livres d'histoire, mais elle n'y avait pas de goût, et elle bâillait sans cesse. Depuis qu'elle es{;ôr8 un poupon, elle est toute changte ; elle se jette dans cet amourlà comme^une femme qui n'en connaîtra jamais d'autre. MAle ne pense qu'à cela ; elle voit son bébé en rêve, elle cherche à dessiner sa figure, clic prie,

elle pleure et elle rit. Elle aime son mari parce qu'il lui a permis d'être mère ; elle dit que c est bien heureux qu'il l'ait amenée dans cette solitude où elle aura le loisir de ne s'occuper que de l'enfant, et la voilà qui coud des brassières et brode des petits bonnets. Et puis elle veut s'instruire, car elle compte faire la première éducation, et à présent elle lit, elle fait des extraits, elle dessine, elle tapote son piano ; enfin c'est la plus heureuse des créatures. Ah 1 que Dieu lui a fait une grande grâce en la créant si simple !

— Vous voulez dire, comme disent toutes les femmes, qu'elle manque d'esprit et de jugement?

— Eh bien, répondait Julie, est-ce que ce n'est pas aussi voire opinion? M. le comte Ta choisie comme cela pour avoir à lui seul tout l'esprit du ménage ; c'est bien dans son caractère.

La grossesse de madame devenait très-apparente, lorsque M. le comte décida qu'on irait passer l'hiver à Sévines, près d'Orléans, au bord de la Loire. Il ne donna aucune raison de ce changement de domicile. Madame n'en demanda pas et fit ses malles.

— Je serai heureuse partout, disait-elle à Julie. Est-ce que je ne porte pas mon trésor avec moi?

Quoique dans un pays riant et luxurieux, Sévines était un endroit fort triste; ce grand fleuve déroulé en pays plat, avec de larges rives sablonneuses, ne valait pas la vue des falaises. Le parc était vaste et fort beau pour ceux qui aiment l'hu-

midîté des grands ombrages; mais, dépouillés de leurs feuilles et peuplés de corbeaux., ils étaient mortellement ennuyeux h regarder. M. le comte n'était pas venu à Sévines depuis la mort de son père. Son premier soin fut d'aller au cimetière de la paroisse pour visiter sa tombe, ce qui surprit les domestiques. Le cocher, qui était un des anciens de la maison, me dit, en le voyant agenouillé sur cette pierre :

— Si M. le comte dit à présent des paroles douces à monsieur son père, ce seront les premières que le vieux aura reçues de lui. Je veux croire qu'ils s'aimaient, mais ils avaient le même goût pour la dispute et se querellaient toujours.

Le comlo me dit quelques jours après :

— Charles, il faut vous mettre en route et trouver une nourrice pour l'aimable héritier que l'on me destine. Faites un bon choix. Jesouhaite que l'enfant ne souffre de rien, mais il faut que cette nourrice ne soit pas de la localité et n'y soit connue de personne. Payez-la très-cher et annoncez-lui qu'elle aura à m'obéir aveuglément et sans réplique.

J'hésitais ; j'avais peur, je l'avoue, des projets de mon maître. Je lui déclarai qu'avant de les mettre à exécution, je voulais les connaître.

— Soit, répondit-il ; tout cela est bien simple. H faut que cette nourrice soit une veuve ou une filie mère, qu'elle n*ait pas de famille ou du moins pas de proche' parent. Aussitôt l'enfant enre^ristré et baptisé, je l'envoie loin d'ici avec elle. Il faudra qu'elle vive, là où je lui commanderai de se fixer, dans le plus strict incognito. Elle changera de noffli

FLAMARANDB 87

et Tcnfant sera censé iai appartenir. Elle en aura tout le soin possible et attendra mes ordres. Diteslui que c'est une fortune à gagner sans nuire à per^ sonne et sans courir aucun risque.

— Elle ne le croira pas, monsieur le comte ; il y a du risque à^e faire l'agent et le complice d'un enlèvement de mineur.

— Le risque sera pour vous et pour moi, Charles ; mais nous agirons de manière à nous en préserver.

— M. le comte veut que l'enfant vive dans de bonnes conditions de santé et qu'il ne souffre de rien?

— Je le veux absolument. Je n'ai pas d'aversion pour un être qui n'a pas conscience du bien et du mal.

— Si j'ai bien compris M. le comte, il veut que l'enfant, en grandissant, ignore qui il est, et que personne ne puisse le lui dire.

— Vous avez compris.

— Cela est très-difficile à exécuter.

— Tout est possible avec de l'argent. Trouvez une femme honnête et malheureuse ; vous la conduirez loin, très-loin, hors de France, s'il se peut; du moins vous voyagerez aussi longtemps que l'enfant pourra supporter le voyage. Vous l'établirez dans quelque endroit sauvage, isolé. La nourrice IV élèvera comme s'il était son fils, ni mieux ni plus ntal. Elle aura une forte récompense, si elle le mène à bien pendant trois ans. Vous la surveil-

K8 FLAMARANOE

lercz d* ailleurs ; mais iQutile de lui dire tout cela d'avance. Qu'elle vienne au jour dit, et qu'elle ne sache rien, sinon qu'il faut m'obéir, n'obéii qu'à moi ; c'est à vous de la choisir propre à l'exécution de mes desseins, c'est-à-dire libre de tout lien et prête à tout pour gagner honnêtement beaucoup d'argent.

— Et madame la comtesse, que dira-t-elle?

— Ce qu'elle voudra. Il faut que l'enfant passe pour mort et qu'il le soit pour elle. Il mouiTa en nourrice. Voilà le thème.

— Et elle en mourra aussi, elle !

— Allons donc 1

— Elleestdéjà maternelle avec passion, monsieur le comte !

— Je ne veux pas qu'elle meure. Je la distrairai. Il y aura des larmes, je m'attends à cela ; mais msf résolution est inébranlable. Je l'ai juré en arrivant ici, sur la tombe de mon père, carnousnous entendions, lui et moi, sur un point capital, l'honneur de la famille. Pas de bâtards, pas d'enfants étrangers ! Le crime plutôt que la honte ; mais je sais sans passions. Il n'y aura pas de crime ; notre siècle s'entend mieux que les siècles passés à infliger le châtiment purement moral.

— Enlever un enfant à sa mère I Et^i elle n'est pas coupable ? si on a pris son bouquet sans qu'elle le sût? si on est entré chez elle sans qu'elle s'en doutât? si cet enfant est le vôtre?

— Je n'en puis être sûr, tant pis pour elle ! Une femme d'esprit sait toujours empêcher un homme de concevoir des espérances et de troubler la quiétude du mari ; mais c'est trop discuter. Je suis venu m'étabiir ici pour être dans le véritable sanctuaire de mes souvenirs. C'est ici que j'ai fermé les yeux de ma mère, la femme sans reproche et sans faiblesse. Elle m'approuverait aujourd'hui et mon père m'aiderait. Refusez-vous de m'aider, Charles ?

— J'obéirai, monsieur le comte, mais aune condition essentielle : c'est que vous signerez la déclaration que j'ai préparée après mûre réflexion, pour votre décharge et pour la mienne, au cas où nous serions découverts.

Voici ce que j'avais préparé :

« Moi, comte Adalbert deFlamarande, je déclare que Louis-Gaston de Flamarande, mon fils, est ' envoyé par moi dans le Midi pour y être élevé dans les conditions d'hygiène particulières que je crois nécessaires pour le préserver du mal héréditaire dont mon père est mort, et dont j'ai souffert toute ma vie. En faisant le sacrifice de l'éloigner momentanément de moi ,je crois remplir mon devoir envers lui. t i Le comte hésita beaucoup à signer cette petite I page. Elle lui semblait hypocrite et lâche. Il pré- \ tendait ne pas vouloir mentir. Je lui dis qu'en fai- I sant passer l'enfant pour mort, il mentirait bien

davantage.

90 flamahandis

— Non pas, reprit-il. Un accident subit comme celui dont je voulais profiter me dispensaitdu mensonge, tandis qu'il me faudra inventer je ne sais quel autre sinistre.

— Eh bien, obligez madame & consefitir à la séparation. Persuadez- lui que la vie de son enfant l'exige pour les raisons que j'ai spécifiées dans la déclaration. Ce sera moins cruel quand vous lui direz, dès que vous la verrez en état de recevoir le coup, que cet enfant à peine connu d'elle est mort loin d'elle.

— Non, non I s'écria le comte. Je veux qu'elle le pleure amèrement. C'est là le châtiment, et il n'est que trop doux.

Puis, regardant d'un air sinistre le fleuve couleur de plopab qui reflétait un ciel gris et bas:

— Il pleuvra encore, dit-il, et la Loire monte toujours I Évidemment le ciel est pour moi et arec moi. Donnez-moi cette déclaration, puisqu'il faut cacher le motif de ma vengeance pour en assurer l'effet I

Il la signa, et je promis de lui obéir. Ce qui me décida, c'est que j'avais la femme sous la main et que j'étais sûr d'elle. C'était une suivante niçoise que j'avais connue à Paris, et qui, chassée pour une faute, était sans place et dans là misère avec uo enfant naissant sur les bras. Je me rendis auprès d'elle et je m'assurai de son silence. C'était une personne fine et discrète, très-bonne mère, et qui me posa deux conditions : elle voulait conduire dans son pays l'enfant qu'on lui confierait ; elle avait là pour toute famille une sœur qui laimaitet à qui elle avait, par lettres, avoué sa faute. Celte femme l'avait invitée à venir la trouver avec son enfant ; elle irait donc et lui présenterait le nourrisson comme sien, tandis qu'elle mettrait son véritable enfant en nourrice aux environs de Paris. Elle s'engageait à garder le nourrisson trois ans, après lesquels elle comptait reprendre son enfant.

02 FLAtfARANDE

Cette mûre n'avait qu'un but, sortir de la misfere et gagner de quoi élever son fils. J'exigeai de mon côté que la sœur ne serait jamais dans la confidence. Je payai une forte avance, et, quand madame la comtesse fut près de son terme, j'installai la Niçoise à Orléans, M. le comte ne voulant pas qu'elle parût dans la maison avant le moment nécessaire.

Pendant que nous faisions ces tristes préparatifs, madame cousait les dentelles autour du berceau de satin rose. Elle ne sortait plus de sa chambre, monsieur ne la voyait presque pas, et je ne la voyais pas du tout. J'étais content de ne pas avoir le spectacle d'une joie que je devais changer en désespoir, et j'évitais de causer d'elle avec Julie..

Le 15 mai 1841, madame ressentit dans la nuit les premières douleurs, et je partis en chaise de poste pour aller chercher l'accoucheur et la nourrice à Orléans. Il n'y avait qu'une lieue à faire; mais elle me parut mortellement longue. La Loire, dont je suivais les rives, montait d'une manière effrayante, et menaçait de me couper la voie au retour, si j'étais retardé à la ville. Il avait plu tous les jours précédents ; le ciel était noir et le vent lourd. Le cocher me mena ventre h terre, et le médecin fut prêt en un instant. Il refusa la chaise de poste, disant qu'il connaissait le chemin mieux que nous, et monta dans sa voiture. Je courus chercher la Niçoise, qui, au moment de quitter

FLAMAR<VNDE 93

son enfant pour ie confier à une de ses amies,

pleura beaucoup. Je dus la brusquer un peu pour

remmener, et je la conduisis sans encombre à

Sévines. Le jour paraissait quand j'aperçus dans

l'aube pâle et grisâtre les grands arbres du parc

au-dessus de la terrasse dont les eaux jaunes du

fleuve battaient le pied. Mon cœur était serré;

l'avais froid. Ce cocher qui fouettait avec rage ses

chevaux effrayés par le mugissement de la Loire,

cette femme qui pleurait à mes côtés, ce château.

où tant d'autres larmes plus douloureuses allaient

couler..., tout était sinistre, et je tremblais comme

un criminel.

Le médecin était déjà rendu, et déjà l'enfant était né ; madame n'avait pas fait entendre une plainte. M. le comte ne pouvait croire que ce fût déjà fini. On lui présentait son fils, qu'il ne regarda ni ne toucha. II paraissait aussi calme que j'étais agité.

— Tout va bien, me dit-il en me prenant à l'écart. J'avais bien compté sur une inondation à cette époque de l'année, mais en voici une qui dépasse mes espérances. Elle entre déjà dans le parc par le côté de la prairie. Dans la journée, votre Niçoise promènera l'enfant de ce côté-là. Il faudra qu'on la voie s'y rendre et qu'on ne la voie pas rentrer. Vous me comprenez?

— Où la cacherai-je?

— Dans mon propre appartement, où vous la conduirez par la galerie. Il s'agit de n'être pas

94 f^LAMARANDe

VU. Je ferai une diversioD. Veillez àtoat. Dès la nuit, une voiture sera prête. Vous y monterez avec la nourrice et l'enfant» et vous filerez sur le Midi sans vous arrêter nulle part; mais attendez. Je veux rendre la chose aussi peu tragique que pos^ sible. Âppelez*moi le docteur.

Le docteur fut appelé, et, comme il vantait le courage et la belle humeur de madame la comtesse :

— Docteur, lui répondit M. le comte, méfiez-vous . un peu de cette belle humeur-là. Madame est trèsnerveuse et très-exaltée. T&chez d'obtenir qu'elle repose et ne voie pas l'enfant avant quelques heures d'ici.

Le médecin crut devoir se conformer à cette précaution. Madame ne voulait pas dormir. Il l'y engagea en lui disant que c'était nécessaire. Elle voulait voir son enfant. Elle se plaignait doucement de ne pas le nourrir elle-même et de ne pas avoir encore aperçu la nourrice. M. le comte dut s'en mêler et lui parler de sa voix sèche et impérative. Elle se soumit, s'enferma avec Julie et dormit, Taiucuc par la fatigue*

Cependant Tînondation se déclarait; le docteur n'osait pas se remettre en route. Les paysans riverains fuyaient éperdus en emmenant leur bétail et leur mobilier. Dans la maison, bien qu'il n'y eût aucun danger à craindre et qu'on fût très-habitué à la vue de pareils sinistres, on était triste ou agacé, les femmes avaient peur ou se lamentaient sur les nombreux désastres que l'on pouvait prévoir. Vers une heure de l'après-midi, M. le comte alla voir la prairie, qui disparaissait rapidement sous les vagues chargées d'écume et de sable ; il me commanda de faire sortir la Niçoise avec l'enfant. Il ne pleuvait pas ; il y avait même un pâle rayon de soleil. M. le comte voulait qu'elle allât du côté de la prairie, qu'elle laissât tomber en cet endroit un châle et quelque objet appartenant à l'enfant^, puis qu'elle fût ramenée et cachée par moi. Je de* vais ensuite donner l'alarme. On prendrait des

précautions pour que la comtesse ne fût informée de rien. Au milieu de Témotion produire par l'événement, je partirais, sans être vu, avec la nourrice et Tenfant, comme si j'allais à leur recherche. Tout était minutieusement prévu par le comte; mais je fus pris d'épouvante, et je refusai d*agir.

— Monsieur le comte, m'écriai-je, je vois biea que vous voulez éluder l'essentiel. Malgré vos promesses, vous espérez échapper à la loi. Il faut que l'enfant soit présenté à la municipalité, il faut que vous le reconnaissiez, il le faut absolument; autrement, vous êtes passible de poursuites judiciaires, amende et prison.

— Je* le sais, répondit-il. Je m'expose à cela, moi! reculez- vous?

— Oui, monsieur le comte. Rien d'illégal, c'est ma devise. Connaissant la loi par état pour ainsi dire, je serais inexcusable de l'enfreindre.

M. le comte me paria d'une somme considérable à gagner, et, voyant qu'il m'offensait sans me con^ vaincre, il céda.

— La comtesse, dit-il, verra donc son fils I J'aurais voulu, dans son intérêt, qu'elle n'eût pas le temps de s'attacher à lui; mais, puisque vous avez peur...

— J'ai peur de la tuer, m'écriai-je, et- s'il faut vous le dire, je n'ai pas d'autre peur.

Il garda un moment le silence, puis il me dit d'un ton singulier :

— Qu'on m'apporte l'enfant!

J'obéis à cet ordre étrange sans oser rien pressentir.

La nourrice apporta l'cnfanl.

— Laissez-le-moi, nous dit le comte, et retirezvous.

La Niçoise eut peur, et par instinct retint l'enfant contre sa poitrine.

— N'avez- vous pas entendu? reprit le comle froidement. Placez-le sur mon lit et ne revenez que quand je sonnerai.

Nous sortîmes; mais, moi, je restai, l'œil et lorcille collés au trou de la serrure. J'avais peur aussi pour la pauvre petite créature. J'étais résolu à la défendre, et je n'osais formuler ma pensée en moi -môme. .

Je vis alors une chose bizarre qui me fil douter de la raison de mon maître.

L'enfant dormait sur le lit. M. le comte prit dans sa ruelle un petit crucifix or et nacre qui lui venait de sa mère, et, le plaçant sur le marmot :

— Voici, dit-il, l'épreuve terrible 1 Enfant, je vous adjure, au nom du Seigneur, de proclamer la vérité I Ouvrez les yeux, si je prononce le véritable nom de votre père.

Et, d'une voix ferme, avec une attitude inspirée, il prononça par trois fois :

— Flamarandel Flamarandel Flamarandel Le marmot ne bougea pas. Alors, le comte lui

dit, comme s'il eût pu le comprendre :

— Vous n'êtes donc pas mon fils? Peut-êlre avouerez-vous à présent le nom de votre père.

Et il appela :

— Salcèdef Salcèdel Salcèdel

Le hasard voulut que le pauvre petit ouvrît les jeux, et M. le comte sonna vivement.

FLÀMÀRÀNOE 90

J'appelai la Niçoise, qui se tenait à trois pas de ]à, et je la fis rentrer. Le comte lui remit Tenfant en lui disant :

— Tenez-vous prête à sortir.

Puis, me retenant :

— Faites atteler, dit-il, nous irons à la municipalité. Il faut que le grand mensonge soit accompli. Demain matin le baptême, et demain soir le départ.

La mairie était à deux kilomètres du château. M. le comte fit monter en voiture la Niçoise et 1 enfant, et, comme je lui tenais la portière :

— Je monte sur le siège, dit-il. Venez-y avec moi.

Puis, s'adressant au cocher :

— Donne-moi les rênes, Joseph ; je veux conduire. Monte dans la voiture; je veux être aujourd'hui ton cocher.

— Monsieur le comte, dit Joseph, le cheval est terrible. Il n'a pas travaillé depuis huit jours, et le chemin est très-mauvais aujourd'hui.

— Eh bien, c'est pour ça, dit le comte en montant lestement sur le siège. Tu oublies, mon garçon, que c'est moi qui t'ai appris ton métier.

Joseph, soit respect, soit crainte d'un accident, monta sur le siège de derrière. Le chcval"se cabra furieusement, le comte le fouetta de même; nous partîmes ventre à terre. J'étais très-effrayè. M. de Flamarande était-il fou? Voulait-il nous précipiter avec lui dans la Loire?

100 FLAHARANDE

Henreusement le hameau de Sëvines était sur le chemiQ qui s'éloigne en droite ligne du fleuve, mais nous devions trouver par là un petit afQuent probablement débordé aussi. Nous le franchîmes à. gué sans accident, mais non sans terreur. Seul, M. le comte était impassible.

J'assistai comme témoin à la déclaration ; Teafant reçut les noms de Louis-Gaston de Flamarande, et, quand nous remontâmes sur le siège, M. le comte me dit :

— Vous n'avez jamais conduit une voiture?

— Quelquefois un cabriolet.

— Eh bien, vous pouvez conduire ce coupé; prenez les rê»es.

J'obéis; cependant, au passage' du ruisseau, je voulus les lui rendre.

— Non pas, dit-il, allez toujours.

Et il se mit à cingler le cheval, qui franchit comme un trait ce gué couvert d'un mètre d'eau. Alors, le comte, reprenant les rênes :

— C'est bien, dit-il, vous en savez assez; vous prendrez demain soir cette voiture et ce cheval, c'est Zamore, vous le connaissez à présent. Il est capable de tout; vous le conduirez toute la nuit sans vous arrêter, jusqu'à ce qu'il tombe. Il sera perdu, ne vous en inquiétez pas et prenez la poste dès qu'il sera fourbu. Ne vous arrêtez qu'au terme de votre voyage.

— Et si l'enfant était malade en route?

FLAMARANDE iOl

— Ne VOUS arrôlez pas.

— Et s'il mourait?

— Ces enfanlS'là ne meurent jamais. A propos,

étcs-vous capable de changer votre figure, de vous

coller des favoris, de mettre une perruque? Entrez

ce soir dans le grenier numéro 7, dont voici la

clef. On a joué ici la comédie avant mon mariage.

J'ai fait transporter là tous les accessoires. Vous

trouverez ce qu'il vous faut. Vous êtes adroit et

intelligent. Comme vous avez appris à conduire,

apprenez à vous transformer; ce que Ton ne sait

pas, on rimprovise.

Lelendemain,renfantfutbaptisé provisoirement, c'est-à-dire ondoyé dans la chambre de sa mère. A midi, le comte me manda chez lui.

— Vous êtes fort troublé, me dit-il ; je vois que vous ne m'aiderez pas ici. Prenez Zamore et le coupé et rendez-vous à ma ferme de Montcarreau pour toucher Targent qui m'est dû. Vous attendrez la nuit pour en partir, et, au lieu de rentrer ici, vous irezm'attendre à l'entrée du bois Verson, à l'endroit où je vous ai parlé, il y a huit jours, des affaires de Montcarreau.

, Quand Joseph me remit Zamore, voyant que j'avais fait grande attention à la manière dont il s'y prenait pour l'atteler :

I — Je pense, me dit-il, que la joie d'avoir un ' hôrilier a un peu troublé la cervelle de M. le comlc. Vous charger de conduire Zamore f c'est se-

102 FLàHARàNDE

rieux, ça; y avez- vous pensé, monsieur Charles?

— J'y penserai en route, répondis-je. Je n'ai pas de réflexion à faire avant d'obéir.

La ferme de Montcarrean était assez proche, et les chemins n'étaient pas défoncés parla. Le fer* mier me remit Targent, et j'acceptai son dîner afin de gagner la soirée. J'étais dans une agitation inexprimable, mais je me contenais. Enfin la nuit vint, sombre et pluvieuse. Je me rendis au bois Yerson, où j'attendis une heure. Je passai ce temps à caresser Zamore pour l'empêcher de casser tout. Le pauvre animal ne comprenait pas pourquoi, étant si proche du château, je ne le faisais pas rentrer, et moi, en le caressant, je pensais tristement:

— Tu ne sais pas, Zamore, que tu n'y rentreras jamais 1

Enfin, à dix heures, J'entendis dans robscurîté les faibles vagissements de Tenfant, qui approchait rapidement. M. le comte conduisait résolument la Niçoise à travers les sentiers du bois. Il la fit monter dans le coupé sans dire un mot, monta sur le siège et conduisit pendant près d'une lieue, qui fut franchie en dix: minutes.

Alors, il médit:

— Voilà le train dont il faut marcher. Je connais mon Zamore, il ira de cette allure jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Vous serez alors près de Vierzon. Arrêtez-vous pour lire mes instructions détaillées que voici; ne les pprdezpas.

Il me remit un papier , sauta à terre et disparut.

Zamore était une hôte admirable, M. le comte l'avait payé dix mille francs et disait l'avoir eu pour rien. Il n'était terrible que d'impalience;

qaand on ne le conlrariait pas, il prenait une allure rapide, régulière et cadencée, ne s'effrayant de rien, ne reculant devant rien et ne montrant d'autre souci que celui d'avancer. Je le connaissais déjà, je n'avais plus peur de lui, je le tenais à peine. Il marchait, marchait, voyant clair dans les ténèbres, car j'avais eu soin de ne pas allumer les lanternes.

Dans l'intérieur de la voiture, la nourrice ne bougeait pas, l'enfant semblait dormir. Moi, je n'avais nul besoin de sommeil, j'avais la fièvre. J'avançais comme dans un rêve. Je sentais un vent tiède fouetter ma figure, et cela me soulageait. J'avais une idée fixe que je me répétais tout bas, mais en articulant les paroles, comme si j'avais eu besoin d'entendre une voix me les dire.

— Si tu avais refusé cette mission, ton maître eût fait périr l'enfant, car, s'il n'est pas cruel, il est fou, et cet enfant, que tu enlèves à sa mère, tu le sauves; marche donc, tu accomplis un devoir impérieux !

Et je me répétais d'une voix égarée: Impérieux I impàimx !

Nous avions dépassé la Loge, qui était à cette époque le dernier relais de poste avant Yierzon. Zamore, qui n'avait pas ralenti un instant son allure, s'arrêta court et fit mine de se coucher. Je descendis et lui essuyai les naseaux avec mon mouchoir, qui fut aussitôt rempli de sang. Les clochers do

FLAMARANDli 105

Vierzon se dressaient à peu de distance. Je regardai ma montre: nous avions gagne une heure sur le temps prévu par le comte. Je pouvais laisser respirer le noble animal. Je profitai de ce répit pour jeter les yeux sur le papier que m'avait remis mon maître. Il m'avait muni d'un petit appareil pour mo procurer de la lumière.

€ 1° A peu de distance de Vierzon, vous vous arrêterez cinq minutes pour arranger votre visage, car vous pouvez rencontrer dans cette ville quelque personne de connaissance. Si vous aviez à mettre Zamoreen dépôt, prenez le nom de Jacques le Seuil, et dites que vous viendrez chercher votre cheval dans quinze jours. Payez d'avance sa nourriture.

> Vous prendrez connaissance du second paragraphe quand, les chevaux de poste étant attelés, vous remonterez dans le coupé. Faites que la nourrice ne sorte pas de la voiture et ne se laisse pas apercevoir à Vierzon ni ailleurs. »

Je recommandai donc à la Niçoise de s'enfermer, et, tirant Zamore par la bride, j'essayai de le faire marcher. Il s'y refusa. J'attendis encore quelques minutes; alors, il frappa du pied comme pour me dire qu'il voulait repartir, et je remontai sur le siège; l'hémorragie semblait arrêtée. Il reprit alors wu trot admirable; seulement, il secouait la

iOO FLA.MARANDE

tête, et, CD me retoarnant, à la lueur du jour naissant, je voyais la trace de son saâg sur la blancheur du chemin. Il arriva ainsi au relais, et, pendant qu'on le dételait, il tomba pour no plus se relever.

— Votre cheval est mort, me crîa-t-on.

Je ne puis dire l'impression que me causa cet incidenl prévu et le sentiment de douleur que j'éprouvai quand on ajouta :

— Une belle bêle ! c'est malheureux.

Dix minutes après, n'ayant pas eu la peine de prendre et de laisser un nom quelconque, j'étais dans le coupé, et la voiture filait sur la route do BourgesJeregardaisl'enfantqui reposait tranquillement. Je ne répondais pas à la Niçoise, qui me parlait et que je n'entendais pas. Je me sentais tout h coup glacé et brisé. Je la priai de me laisser dor« mirune heure, et je dormis.

Au relais suivant, ayant consulté mes instructions, j'achetai des aliments pour nous. Il y avait dans la voiture un peu de linge pour l'enfant; il m'était prescrit de lui fournir, ainsi qu'à la nourrice, tout ce qui serait nécessaire, mais de faire des emplettes fréquentes et de peu d'importance pour ne pas attirer l'attention. Je devais permettre à la nourrice de descendre de temps en temps et de marcher un peu, si elle en éprouvait le besoin ; dans les endroits habités, elle ne devait pas se laissei^voir. Notre itinéraire par Bourges, Moulins , Roanne,

FLAMARAiNDE 107

LjoD, elc. , élait tracé avec une exactilude et une ncltetô remarquables. Ce n'était pas là le travail d'unfou. Tout était minutieusement prévu, même les questions qu'on pouvait nous adresser et les repenses que nous devions faire.

Dès que je fus assez remîs de ma fatigue et de mon émotion pour causer avec la Niçoise, je vis que la pauvre femme avait été aussi bouleversée que moi, et j'eus à me défendre de ses reproches. Elle était avant tout -en défiance de mon travestissement et ne consentit à me reconnaître que quand j'eus retiré ma perruque et mes favoris blonds.

— C'est égal, répétait-elle , vous m'avez fait faire une mauvaise action. Vous me disiez que je gagnerais beaucoup d'argent sans faire rien de mal; vous m'avez trompée ! Nous enlevons ce pauvre petit, et sa mère, qui n'en sait rien, ne l'aurait certainement pas souffert. Elle est bonne, Jette dame, c'est un ange de douceur, et le mari a l'air d'un diable qui se moque de Dieu et des hommes. Il fait pour quand il vous regarde. Je n'ai pas osé lui résister hier quand il m'a dit d'aller à la

prairie. J'ai pourtant demandé pourquoi dans cet endroît-là, que Ton disait tout inondé ?

» — Pourquoi? m'a-t-il répondu. Pourquoi Q%i un mot qu'il ne faut pas me dire, ou notre contrat est rompu,

» J'ai fait ce qu'il voulait. J'ai suivi l'allée qui traverse la prairie; c'était très-glissant, j'avais peur de tomber. J'ai été jusqu'à une cabane où il y avait des cygnes, et je suis revenue vile en passant par l'allée couverte, comme M. le comte me l'avait ordonné. Là, je l'ai trouvé qui m'attendait, et il m'a conduite dans son appartement, où il y avait de la lumière, parce que tout était fermé.

• — Je vous cache, me dit-il : ne bougez pas d'ici. Voici un sofa pour vous reposer, si vous voulez, ou pour faire dormir l'enfant. Dans cette armoire, vous trouverez de quoi manger.

> Il est sorti, et j'ai cru entendre remuer beaucoup dans la maison et marcher au dehors, comme si on me cherchait. A la nuit, M. le comte est revenu me dire de changer l'enfant avec des effets qui étaient dans une autre armoire. C'étaient des affaires beaucoup moins belles et pas marquées. U a prii alors tout ce que l'enfant avait auparavant sur le corps et l'a fait brûler dans un grand feu. Puis il m'a dit de me tenir prête à le suivre quand il reviendrait, et, à neuf heures et demie du soir, il a reparu, m'a fait passer par un escalier qui tourne dans une tourelle, et, me soutenant pour

m' aider à marcher, car je tremblais et perdais la tête, il m'a conduite à ce bois où vous attendiez. Pourquoi tout cela? Je veux le savoir.

— Vous m'aviez juré, lui dis-je, de ne pas le demander.

— Je veux le savoir, ou, dès que je serai rendue chez nous, je fais ma déclaration au maire. Je ne veux pas me mctlre une méchante affaire sur les bras.

J'eus beau donner à cette femme l'explication dont j'étais convenu avec M. le comte, elle ne voulait pas me croire, et je dus lui montrer la déclaration qu'il m'avait signée. Elle savait lire et parut se tranquilliser. Elle eut grand soin de l'enfant, et je l'aidai de mon mieux, assez inquiet au fond d'exposer un nouveau-né à une pareille course ininterrompue pendant quatre jours et quatre nuits. Il ne parut pas s'en apercevoir. Il restait tranquille comme s'il acceptait la vie dans n'importe quelles conditions. Il nous rendit le voyage plus facile et moins dangereux que je ne m'y étais attendu. La Niçoise, sauf la préoccupation du chagrin qu'elle causait à la véritable mère, était gaiement maternelle pourson nourrisson et ne se plaignait de rien. Elle avait une grande joie de revoir les oliviers grisâtres et les collines pierreuses de son pays. Elle me le vantait avec l'emphase méridionale. Selon elle, son village était le plus bel endroit de l'univers.

rLAMARANDfi m

Le pays était Dèau, je dois le dire, mais le village était bien le plus affreux coupe-gorge que j'aie vu. G*était à trois lieues de Nice, dans la montagne, au pied des grandes Alpes. II y faisait très-froid ; c'était perché sur un rocher en pain de sucre, d'où la vue était admirable ; mais, comme c'était un ancien domaine de templiers, fortifié et entouré de murailles ébréchëes et de tours décrépites, une fois entré dans le bourg, on ne voyait plus qu'un amas de vieilles maisons se pressant contre le rocher en ruelles profondes, étroites et sombres. Pas un point d'où l'on pût apercevoir la mer et les montagnes; on eût dit qu'au milieu d'une terre splendide et sous un ciel d'azur les anciens fondateurs de cette citadelle avaient résolu, pour n'être pas vus du dehors, de ne voir eux-mêmes que leur sordide demeure. La place, au centre du bourg, était toute bordée d'arcades basses et massives formant galerie, et les habitations placées an-dessous ne recevaient même pas la lumière du ciel. La Niçoise, qui demeurait par là, voulut en Tain me faire convenir que cela ressemblait aux galeries du Palais-Royal.

. Je pensai avec effroi à ce que ressentirait la comtesse de Flamarande, si elle pouvait voir l'affreuse prison où son fils entrait^ au sortir de sa demeure soyeuse et parfumée; mais je regardai les gamins maigres, bruns, agiles et forts, qui jouaient bruyamment sur ces pavés disjoints et faisaient

iit FLAHARANDB

retentir de leurs voix ëoergiqaes les voûtes soiatantes de misère et de tristesse.

— Us Tivenl quand même, me disais-je, ils ont une vie intense et ardente. Ils sont plus forts et plus sains que le comte de Flamarande élevé dans le coton.

XXY

le me présentai à la sœur de la ncrarrioe ( un pastear protestant qoi, Tojageant seul dans sa voilure de poste, ayait rencontré une mère et son enfant trës-fatignés à nn relais de diligence. Je les avais pris par charité dans ma Toiture, j'étais nn homme évangélique. J'en arais an moins la mine, le costume et le langage.

La panvre sœar de ma Niçoise ne sarait comment me témoigner sa reconnaissance et son admiration. Ce fat bien antre chose quand, après avoir exploré le village, je trouvai une maisonnette plus propre et mieux aérée que la sienne, dont je payai d'avance le loyer — vraiment ce n'était pas cher I — et où les deux sœurs me promirent de s'installer le lendemain. J'avais fait cette pauvre munificence de mon chef et à mon compte, car M. de Flamarande dans ses instructions n'avait pas prévu que je dusse me tant soucier du bien-être dn

114 FLAHARANOË

pau?re petit exilé. Moi, je pensais racheter nk complicité dans cette ténébreuse affaire en me préoccupant de Gaston, comme s'il eût dû porter un jour le nom deFlamarande et retrouver sa mère.

Le lendemain matin, ayant veillé à tout, tout prévu, et remis à la nourrice une somme assez ronde pour payer son silence, je remontai dans ma voiture, et, conformément aux derniers paragraphes de mes instructions, je pris la poste pour l'Italie et m'en allai louer et préparer une villa aux environs dePërouse, sur les bords du beau lac deTrasimëne. Là, je devais attendre Tarrivëe de mes maîtres.

Tel fut Taccomplissemenl du projet hardi et bizarre que le comte avait formé d'ensevelir vivant le fils de sa femme et de le faire passer pour mort dans l'inondation de Sévines. J'avais jugé ce projet' irréalisable, mais le succès dépassa de beaucoup mes prévisions, car des années devaient s'écouler avant que le secret fût éventé.

Trois semaines après mon installation au lac de Pérouse, je reçus une lettre qui m'annonçait l'arrivée du comte pour la fin de la semaine, et qui se terminait par ces mots : « Veillez à tout, conformément à mes instructions, derniers paragraphes. »

Je compris qu'il s'agissait de l'enfant, et je relus attentivement le thème relatif à mon départ de Sévines. Je devais ignorer absolument la disparition de l'enfant, puisqu'il était censé englouti par

F.LAMARANDB 115

les eaux le 16 mai à deux heures de l'après-midi et que j'avais quitté Sëvines à midi ; j'avais été dépêché par M. le comte pour une rentrée importante qu'il avait à faire à Marseille et qai lui causait quelque inquiétude. Auparavant, j'avais été à la ferme de Montcarreau, où il y avait aussi de l'argent à toucher. Le fermier m' ayant fait attendre, je ne m'étais mis en roule pour Marseille que le soir, et j'avais pris la poste après avoir, par Tordre du comte, vendu en route le cheval dont il voulait se défaire. Enfin, à Marseille, j'étais censé avoir reçu de M. le comte une lettre qui m'ordonnait, aussitôt après avoir touché l'argent, de me rendre à Pérouse. Cette lettre n'entrant dans aucun détail, je devais ignorer absolument l'événement de Sévines et témoigner beaucoup d'étonnement et de consternation à Julie, la seule personne qui pût m'en parler, car elle était la seule qu'on dût mener à Pérouse. Quant à madame, il n'était pas probable qu'elle eût l'idée de m'interroger ; mais ma leçon était faite, je pouvais l'attendre de pied ferme.

De pied ferme! oui, sans doute, j'avais pris déjà l'habitude du rôle impassible qui m'était imposé; mais mon cœur m'étouffa quand je vis descendre de voiture cette femme si belle et si heureuse un mois auparavant. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Bien qu'elle n'eût pas fait de maladie grave en apprenant son malheur, clic dépérissait,

rongée par on chagrin lent et profond. Je pensai qu elle venait là ponr monrir, et M. de Flamarande me parut haïssable. La pensée me vint de tout révéler ; mais j'étais trop avancé, trop compromis pour reculer si vite.

— Attendons, me disais-je. Si elle surmonte celte crise, il sera moins douloureux pour elle d'accepter un fait accompli que de savoir son fils banni et remis à des mains étrangères. Elle ne se résignerait sans doute pas à l'y laisser, et, l'obstination et la résolution de M. le comte étant données, qui sait ce qu'il n'imaginerait pas encore pour que l'enfant ne fût jamais retrouvé?

Je supportai donc l'épreuve quand madame, en me voyant venir à sa rencontre, me dit :

— Vous savez, Charles, ce qui m'est arrivé?

Elle n'attendit pas ma réponse, et ma ligure seule lui exprima mon feint étonnement. Dès que je fus seul avec Julie et qu'elle eut répondu à mes premières questions, elle entra dans les détails que je brûlais de savoir.

— C'est une désolation, me dit-elle, et je crois q^e madame n'y survivra pas. Quant à moi, j'en ferai une maladie, car de la voir pleurer le jour et la nuit..., oui, Charles, ses larmes ne tarissent pas; elles tombent sur son pain quand elle mange, elles inondent son oreiller quand elle dort. Monsieur lui parle, l'exhorte au courage; elle ne répond pas, elle n'essuie pas seulement ses yeux, dont les pleurs ont déjà creusé un sillon sur ses joues. Je ne croyais pas qu'une femme pût regretter comme cela un enfant de deux jours, qu'elle a à peine vu. Ce que c'est que la maternité ! Dieu m'en préserve à tout jamais I

— Âmen^ Julie; mais vous ne me dites pas comment le malheur est arrivé.

— ' Qui peut le savoir? Personne ne le sait.^Cette imbécile de nourrice que vous aviez procurée... .

— Ce n'est pas moi. Je ne la connaissais pas, c'est M. le comte qui m'a donné Tordre d'aller

118 FLÀMARANDC

la chercher ù Orléans ; elle était retenue d'ayance.

— Ah i c'est possible. 11 n'a dit à personne qd elle était et d'où elle sortait; même cela inquiétait madame, et tout le monde était élonné autant qu'on peut l'être d'une bizarrerie de M. le comte, qui ne fait rien comme les autres... Tant il y a qu'elle a été à la prairie jusqu'à la cabane des cygnes, comme si cela pouvait intéresser un pauvre petit dont les yeux ne sont pas encore ouverts ! Sans doute qu'elle n'avait jamais vu de cygnes et qu'elle a cédé à une stupide curiosité; elle y a été et elle n'en est pas revenue. On a vu la trace de ses pieds sur le sable, on l'appelait, on la cherchait partout, quand^ un jardinier a rapporté son châle et le petit bonnet de l'enfant que l'eau roulait sur le sable de l'allée. On a couru partout; je crois que, pendant huit jours et huit nuits, on ne s'est pas arrêté un instant. M. le comte ne rentrait plus; il allait partout, tantôt avec Joseph, le plus souvent seul, à cheval ou à pied ; sa figure restait tranquille, il n'ouvrait la bouche que pour donner des ordres. Il n'espérait rien, il voulait retrouver le corps; il a fallu y renoncer. Quand quelqu'un se hasardait à lui marquer du chagrin ou de l'intérêt, il disait d'un ton brusque :

» — Ne me parlez pas.

i Quant à madame, elle nous accablait de questions et nous demandait son enfant d'une voix déchirante. On lui a fait croire qu'il ne fallait pas qu'il vint dans sa chambre pendant qu'elle se*

FLâHARâNDE 119

rait soQs le coup de la fièvre de lait; monsiear n'avait sans doute pas le courage de la tromper, c est le docteur qui en était chargé. Enfin, lorsque cela n'a plus été possible, on a été forcé de lui avouer que le petit était malade et qu'on l'avait fait changer d'air, parce que l'humidité du rivage avec cette rivière débordée lui était contraire. Gela a pu se soutenir pendant quelques jours encore ; mais, dès qu'elle a pu se lever, elle a voulu aller voir son enfant, et c'est le docteur qui s'est résigné à lui dire qu'il était mort d'une fluxion de poitrine. On lui a caché cette fin trop tragique de l'enfant noyé avec sa nourrice. Nous ne l'avons pas perdue de vae afin qu'elle n'entendît rien qui pût la lui apprendre, et elle n'en sait rien encore, car, aussitôt que le médecin l'a déclarée en état de partir, M. le comte nous a annoncé, à elle et à moi, qu'il nous menait en Italie pour distraire et guérir madame; mais il n'en viendra pas à bout : madame ne s'intéresse à rien, ne voit rien, ne pense à rien qu'à sadouleur; elle ne se plaint pas, ellese soumet atout ce qu'on lui prescrit pour sa santé ; elle ne dit pas : c A quoi bon vivre ? » mais elle se le dit à elle-même; c'est bien facile à voir, elle en mourra. Malgré les prédictions de Julie et mes propres inquiétudes, madame se rétablit peu à peu, et même sa tristesse sembla se dissiper. Julie m'en apprit la cause. La comtesse, au bout de trois mois, était de nouveau enceinte et se reprenait à l'espoir d'être

mère. SI. le comte en paroi satisfait. Il montraîl depuis réyénement de Séymes une ëtonnanle égalité ie caractère. L'Italie Ini faisait da bien ; il semblait tout à fait guéri. Il chassait beaucoup sarles bords du lac, voyait peu sa femme eu dehors des repas, mais la traitait avec plus de douceur qu'auparavant.

Il se rendit au désir qu'elle lui exprimait de faire ses couches en Italie. Leur villa n'était pas bien belle, je n'avais pu trouver mieux ; mais le site était admirable, l'air excellent, et rien ne rappelait le triste séjour de Sévines.

Un jour, M. le comte me parut de bonne humeur, et je me hasardai à lui demander la permission d'aller à Marseille, où j'avais affaire.

— C'est fort bien, me dit-il, je vous donne un mois de congé. Vous aurez le temps de vous informer de la santé de Vautre; vous écrirez à la Niçoise, et vous saurez si elle ne manque de rien. IVous n'avons personne dans notre secret, il faut qu'elle ait tout intérêt à le garder.

Je ne confiai point à M. le comte que j'avais le projet d'aller à Nice et de voir par moi-même. J'avais un impérieux besoin de me préoccuper du pauvre enfant, j'en rêvais toutes les nuits; j'étais comme ua homme qui a un crime sur la couî^^ence.

J'allai donc à la forteresse des templiers, jouant toujoursmon rôle de pasteur charitable, et je trouvai Tenfant superbe, les deux femmes heureuses. J'étais tout joyeux en retournant à Pérouse, il mè semblait avoir reconquis le droit de soutenir le regard de madame.

Je trouvai un certain changement dans le ménage. M. le comte avait de grands égards pour sa femme, il craignait qu'elle ne s'ennuyât dans sa solitude de Trasimène, et s'apprêtait à lui faire passer l'hiver à Naples. Je ne pus me défendre de lui dire que je voyais avec satisfaction qu'il avait renoncé à son système de ressentiment.

— Oui, répondit-il, j'ai abrégé le temps deaépreu- . yes. Elle a expié par beaucoup de larmes ; c'est bien assez, le. spectacle n'est pas réjouissant. Elle va me donner un héritier; il m'en faut an, le mariage n'a p&â d'autre but. Cette fois-ci, je suis sûr d'elle,

je ne l'ai pas perdue de vae. Je liens à ce qu'elle ne soit ni triste ni malade, je lui dois des distractions.

' On passa l'hiver à Naples après avoir visité Florence et Rome. Madame eut une très-heureuse grossesse. Au mois de mai 1842, juste un an après la naissance du premier Flamarande, il en naissait un second, beau et bien constitué comme l'autre. Madame avait demandé à retourner au lac de Pérouse ; elle aimait l'endroit et le climat. Monsieur ne lui avait pas refusé la joie de nourrir ellemême son second fils, Juste- Roger de Flamarande. Elle reporta sur son nouveau trésor Tardent amour qu'elle avait conçu pour le premier ; elle ne le quitta pas un instant, et ne parut plus vivre que de sa vie. Dès lors, M. le comte fut tranquille et se dit que son but était rempli. Madame vécut si retirée, et cela volontairement, elleeut une conduite si exemplaire, on pourrait dire si édifiante, qu'il oublia le passé comme un mauvais rêve, et que son ménage parut un des plus heureux qu'on puisse imaginer.

Comme l'Italie était très-favorable à sa santé, il résolut d'y vivre plusieurs années. Il eût aimé à se fixer à Florence, mais madame préférait Pérouse, et il y loua un vieux palais, près de cette admirable place où tant de monuments étalent leur magnificence. Il y vit du monde et ne montra plus la moindre jalousie. On passait les étés au lac, ce

FLAMARAM)li Vli

beau lac rose où Roger avait vu la lamiëre sous de plus heureux auspices que Gaston à Sëvines.

Ce bonheur dura trois ans. Personne n'eût voulu croire qu'un drame poignant s'était accompli dans cet heureux intérieur. M. de Salcëde était guéri et parti pour un voyage au long cours. Je voyais Gaston tous les ans : il grandissait, il était beau, il menait joyeuse vie avec les gamins de son âge. II paraissait heureux, sa nourrice l'adorait, car il était doux et bon. J'avais donc l'esprit tranquille de ce côlé-là, et je médisais qu'en voyant la comtesse si sage, si vertueuse, son mari repousserait ses propres soupçons et lui rendrait son premier-né.

J'essayai de l'y amener.

— Jamais ! me dil-il, oht cela, jamais ! Gomment pouvez-vous avoir une pareille idée à présent que j'ai un vrai fils, un beau garçon qui est ma chair et mon sang^ et qui, devant Dieu comme devant les hommes, a le droit de porter mon nom et de perpétuer ma race ? Quoi! j'irais lui donner pour aîné, pour chef de famille, un problème, un objet de doute, de honte et de douleur? Non, non, jamais i Je veux que le fils douteux vive dans l'ignorance de sesdroits légaux, c'est-à-dire des droits illégitimes que la loi lui confère. Les ignorant, i] ne les réclamera jamais.

—Jamais est un grand mot, monsieur le comte ^ Le lemps amène tant de choses imprévues !

FLAMAHANDB

^ Celle-ci, reprit-il, est aassi sûre que peut l'être une chose humaine. Il s'agit seulemeni de la compléter, car nous sommes trois dans le secret, et la nourrice, n'étant plus nécessaire, est de trop dans nos affaires. L'enfant a maintenant trois ans, il est temps de l'isoler de cette famille que je lui ai provisoirement donnée. Vous allez partir pour le chercher, et vous le conduirez n'importe dans quel autre milieu , où vous vous arrangerez de façon qu'il arrive absolument inconnu et soit élevé en paysan ou en ouvrier, en homme du peuple enfin. Puisque vous vous intéressez à lui, faites que son éducation soit morale et qu'il ait le moyen de s'établirunjour dans l'humble condition que je lui assigne. Je fournirai l'argent nécessaire, mais que je n'entende plus jamais parler de lui, ou malheur à lui!

— Alors, répondis-je consterné, que M. le comte veuille bien me donner ses instructions écrites comme la première fois ; je m'y conformerai.

— Non, Charles, reprit-il de son ton leplusabsolu. Plus d'instructions ! vous prendrez tout sur vous. Vous savez mes intentions, ma volonté inébranlable. Moi, j'ai une foi absolue en votre délicatesse. Vous ferez à l'enfant tout le bien possible dans la limite tracée, c'est-à-dire que ce Salcède sera peuple, élevé par le peuple, établi dans le peuple. Épargnez-lui la misère, le rachitisme, l'abaisse-

meni, mais non le travail i Ne le gâtez pas, il de- Yiendrait un bandit, csir je compte ne lai donner jamais que le nécessaire. Allez, mon ami, débarrassez-moi de lui pour toujours et réclamez de ma gratitude tout ce que votre conscience vous autorisera à réclamer.

— Bien, monsieur le comte, oh t rien, jamais pour cette affaire désolante i Vous ne pouvez rien pour me soustraire au ch&timent, si je suis découvert.

— Vous vous trompez : je peux vous autoriser à produire la déclaration que vous m'avez fait signer, et qui nous justifie l'un et l'autre. Je vous y autorise d'avance en cas de malheur; mais aucun malheur ne vous arrivera, et, j'en ai la certitude absolue, tout réussira"!

— Vous ne pouvez pas l'avoir I...

— Je l'ai.

Avait-îl encore fait quelque épreuve, quelque incantation mystique, comme celle qu'il avait fait subir à Gaston le lendemain de sa naissance? M. le comte ne doutait de rien, il était superstitieux. Moi qui ne croyais point à mon étoile, j'étais un trop pauvre sire pour en avoir une, je partis fort inquiet pour Nice, où j'espérais rencontrer la nourrice de Gaston le jour du marché. Je l'y trouvai en effet et lui commandai de partir pour Paris le surlendemain; moi, je m'y rendais à l'instant même; j'allais, muni de ses instructions et de ses pouvoirs, lui chercher son fils à Saint-Germain, et ja le lui amènerais à la diligence, où elle devait se trouver à l'heure et au jour dits avec Gaston. Ainsi s'accomplit l'échange des deux enfants, comme il avait été convenu. Je remis à la Niçoise la somme de vingt mille francs pour s'établir aux environs de Paiis, ainsi qu'elle en avait l'intention. Je pris

FLAHARANDE 127

Gaston par la main, et, sans attendre que^ cette femme, partagée entre le chagrin de le quitter et la joie de retrouver son fils, eût pn Tinformer de rien, je remmenai dans nn fiacre.

Je pris grand soin de Tamaser, de le distraire et de le faire reposer pendant deux jours dans un domicile improvisé que je m'étais assuré dans un faubourg ; après quoi, je pris la diligence, et le conduisis secrètement à Flamarande.

Puisque j'avais carte blanche, j'avais fait mon plan. Je m'étais attaché à cet enfant, je tenais à ce qu'il fût heureux; pour rien aumondc, jeneTçusse confié à de simples mercenaires. Je n'avais jamais rencontré de famille plus unie et plus honnête que celle de Michelin. De plus, je ne voyais pas de localité plus propre que le hameau perdu de Flamarande à ensevelir un secret. C'était une impasse de la montagne, impraticable ou peu s'en faut pour des gens civilisés. Madame de Montesparre, depuis le départ dé M. de Salcède, dénoûment douloureux de ses espérances, avait pris Montesparre en dégoût. Elle n'y allait plus et parlait de le vendre. M. de Salcède, s'il revenait deses lointaines pérégrinations, n'avait plus de raisons pour aller explorer les environs de Flamarande; mais, eût-il dû y retourner et madame de Montesparre dût-elle encore lui donner asile dans son château, quel risque pouvaient-ils faire courir au secret de mon maître après les précautions que je comptais prendre?

128 FLAMARAIfDB

D'ailleurs ce qui me détermina principalement, ce fut l'espoir qu'avec le temps M. le comte reconnaîtrait son erreur et réparerait son injastice. Je Toulais qu'en ce cas Gaston se trouvât sous sa main, et que, se conformant au texte de la dèclaratioh que j'avais obtenue, le comte pût, sans révéler sa jalousie, dire à sa femme :

— J'ai* voulu le faire élever en paysan pour lui assurer une forte constitution, et, prévoyant votre opposition, je vous l'ai soustrait; mais je ne l'ai point banni de la maison paternelle, il est dans ma terre, dans ma propriété, il est chez wot, élevé par des gens qui sont à moi. Je n'ai pas cessé de veiller sur lui.

Il était bien nécessaire, le cas échéant, que M. le comte pûl parler ainsi à sa femme et à tout le monde. L'interprétation donnée ainsi par lui de sa conduite étonnerait sans doute de sa part, cependant elle éto^inerait moins que de celle de tout autre. On le savait bizarre, et bien des gens le supposaient fou. Dans tous les cas, si quelque blâme pouvait l'atteindre, il n'était passible d'aucun recours judiciaire. Il avait usé de son autorité paternelle avec l'intention d'en user dans l'intérêt de son Plis. J'avais obéi, moi, au chef de la famille; je poavais faire constater les soins et les égards que j'avais eus pour l'enfant. Il n'était ni dans la catégorie des abandonnés ni dans celle des recelés. Il n'y avait pas suppression d'état. Son acte de nais-

FLAMARANDB ISd

sance était en règle. Celai de son décès n'exist&it pas pins qne celui de sa nourrice, puisqu'on n'arait pu constater que la probabilité de leur mort.

L'installation à Flamarande me parut donc une trcavaille, une idée excellente, et je m'y rendis, résolu à confier l'enfant comme mon fils aux fermiers de M. le comte.

Les choses tournèrent autrement que je ne l'avais prévu. J'avais pris la diligence sans autre mystère que celui de m' affubler de mon costume de pasteur protestant, qui, étant non pas un déguisement, mais un habillement quelconque, sérieux et décent, avait l'avantage de me servir partout et d'être improvisé n'importe où. Le véritable travestissement était celui de ma figure, que j'étais devenu très-habile à rendre méconnaissable. Je pouvais donc me présenter à Flamarande sans être reconnu pour le valet de chambre et l'homme de confiance de M. le comte. J'avais laissé à l'enfant le costume de villageois, qu'il portait à Nice. Il avait alors trois ans et trois mois, car nous étions en été. Il était trèsgrand pour son âge, et je pouvais facilement lui donner quatre ans. Il ne savait pas un mot de français et ne parlait que le patois méridional de sa montagne. Il n'y avait donc pas de risque qu'il pût

FLAMARANDS 131

donner aux autres patoisenrs de Flamarande le moindreVenseignement sur son propre compte. II se passerait assez de temps avant qu'il pût s'entendre avec eux, pour lui faire oublier jusqu'à son nom, et encore ce nom n'était-il pas le sien. Je lui avais imposé celui A' Espérance. Il ne s'en connaissait pas d'autre.

J'approchais de Flamarande avec une grande impatience d'arriver. Mon petit Espérance n'était pas embarrassant ; je n'ai jamais connu d^enfant plus tranquille et plus doux. Il avait une santé excellente. Rien ne le fatiguait ni ne l'effrayait; mais il avait plus de mémoire et d'attachement que je n'aurais voulu, et sa tristesse morne me rendait extrêmement malheureux. Il devait s'ennuyer beaucoup, ne comprenant rien et ne se faisant comprendre de personne, pas même de moi. Je devinais bien son idée fixe. II me redemandait sa marna, c'est-à-dire sa Niçoise, tous les quarts d'heure. Je lui disais par gestes que nous allions la rejoindre. Il se résignait ; cependant il y avait dans ses beaux grands yeux une expression de détresse et d'effroi qui me déchirait le cœur. Je ne me donne pas pour plus sensible qu'un autre, mais une peine morale infligée à un enfant m'a toujours navré comme un fait hors nature.

J'avais pris à Aurillac, où nous avions quitté la diligence venantde Clcrmont, un cabriolet de louage pour deux jours, car je complais arriver le soir à

134 FLAMARA.NDfi

pour la nuit. On lui apporta à souper. Il me regardait de temps en temps, mais il détournait les yeux comme par savoî'-vivre quand je le regardais.

Bien qu'il ne me reconnût pas, sa présence me

gênait un peu, et j'avais hâte de partir. Voyant

que mon conducteur s'obslinait et que la promesse

d'une augmentation de payement ne le décidait

pas, — il ne voulait pas désobliger les cabaretiers

de la Violette^ qui comptaient bien me garder la

nuit, — je pris mon parti, et, l'emmenant dehors,

je lui payai sa journée en lui déclarant que je

n'avais plus besoin de lui. II exigea la journée du

lendemain qu'il emploierait à rentrer chez lui.

Je la lui payai également et je le quittai sans lui

dire où j'allais, mais en lui laissant croire que je

me rendais à Lascelle, qui est un hameau plus

rapproché que Flamarande et qui est un peu plus

fréquenté.

Lorsque je fus hors de sa vue, je m'outillai pour porter Gaston et mon petit paquet sans trop de gêne. L'enfant marcha assez4ongtemps; mais, quand

la nuit fut tout à fait venue, il s'endormit en marchant corame"si un ressort se fût détendu à l'heure dite. Je le pris dans mes bras. 11 était lourd comme un enfant qui dort; mais j'étais encore jeune et assez robuste, la nuit était pure et fraîche. En n'allant pas trop vite , je ne me fatiguai pas beaucoup.

Pourtant je vis avec plaisir le donjon se dessiner en blancheur vague sur les noires montagnes qui l'entouraient. Je m'arrêtai pour souffler. Il pouvait être dix heures. J'avais encore dix minutes à monter, c'était le plus rude du chemin. Je me hâtai, je savais que les fermiers se couchaient de bonne heure comme tous les paysans habitués à se lever avant le jour. J'étais essoufflé et en nage quand je gagnai la porte de la ferme; elle était fermée au cadenas, je frappai en vain. Réveiller des paysans dans leur premier sommeil, c'est la chose impossible. Et puis il y a chez presque tous la pensée qu'un voyageur nocturne ne peut être qu'un malfaiteur, qu'un événement nocturne ne peut être qu'une fâcheuse affaire dont il. est bon de ne pas se mêler, et que l'honnête homme couché dans son lit ne doit pas s'éveiller pour quelqu'un qu'il ne connaît pas ou pour quelque chose qu'il ne sait pas.

J'aurais facilement escaladé la porte si j'eusse été seul, mais je ne voulais pas compromettre Gaston dans cette aventure, et d'ailleurs les chiens, quî aboyaient faiblement et comme pour l'acquit do

leur conscience, eussent pu me faire un mauvais parti en me voyant forcer rentrée.

Le pauvre petit s'était éveillé, et, assis parterre, il attendait avec la patience qui lui était naturelle qu'il plût à la Providence de lui accorder un lit. U me faisait de la peine, son caractère ou son tempérament rendait si faciles les hasards auxquels je confiais son existence que je lui en étais reconnaissant, et me prenais à l'aimer comme s'il m'eût appartenu.

Au milieu de mes perplexités et voyant qu'au bout d'un bon quart d'heure personne ne venait m'ouvrir, j'eus l'idée de faire le tour des bâtiments pour tenter quelque autre entrée, et, reprenant l'enfant dans mes bras, je longeai les murs jusqu'à ce que j'eusse rencontré une porte basse qui se trouva ouverte à demi. Je la poussai et pénétrai dans une ancienne poterne où donnaient les portes des étables. J'entrai dans celle des vaches, et, voyant ao fond une crèche vide avec un tas d'herbes sèches à côté, j'y fis vite un lit provisoire pour Gaston, je l'enveloppai de mon pardessus et de mes fou-^ lards, et, désormais tranquille sur son compte, je me disposai à frapper plus près de l'oreille des fermiers, c'est-à-dire à la porte du pavillon qu'ils habitaient. '

Mais il fallait braver deux grands chiens de montagne, et ils me firent un si mauvais accueil, que je rentrai vile dans l'étable en leur fermant la

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porte au nez. Tétais las, je me jetai sur la litière fraîche et je dormis environ deux heures, ayec la préoccupation de ne pas.êlre aperçu et pris àpreinière vue pour un voleur. Le jour ne paraissait pas encore, j'essayai inutilement de me rendormir. Je n'étais pas dans une situation à avoir l'esprit bien tranquille, quoique ma conscience ne me reprochât rien, lorsque je pouvais lui donner de bonnes raisons. Dans le sommeil, n'étant plus aux prises qu'avec mon imagination, elle condamnait ma conduite sous forme de rêves extravagants et pénibles. Je me sentais plutôt surexcité que fatigué, et je me mis à repasser dans mon esprit le rôle que j'allais jouer et le thème que je m'étais pré* paré.

J'étais encore incertain sur un point essentiel. Devais-jeme faire reconnaître pour l'homme attaché au comte de Flamarande, ou, déguisé d'accent et de visage, apparaître comme un étranger? Dans le cas où Gaston ne serait jamais accepté par le comte, c'était trahir une partie de son secret que de me donner pour le père d'un enfant né dans sa maison, pour ainsi dire, et, en admettant qu'il dût pardonner, mieux valait laisser croire qu'il s'intéressait jusqu'à un certain point au fils de son fidèle serviteur.

Tout à coup une idée malheureuse, mais que je crus la meilleure, par la raisw qu'elle était autre, traversa mes irrésolutions. Le hasard m'amenait

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à une sîlualion imprévue, ne devais-je pas en profiter? Je me trouvais là à Tinsu de tous; je pouvais^ sans danger pour l'enfant, le laisser trouver par les Michelin, qui viendraient certainement au point du jour aux étables. Il faisait encore nuit; comme j'étais arrivé et entré sans rencontrer personne, je pouvais me retirer, m'en aller par le chemin de Montesparre , que je connaissais, et ne laisser aucune trace de mon passage, autre que l'enfant, qui ne savait pas mon nom et n'était pas en état de donner le moindre renseignement sur moi et sur lui-même.

Tavais à craindre pourtant que les Michelin ne foulussent pas se charger de Gaston tout de suite par pure charité et sans faire de démarches pour le restituer à quelqu'un. Écrire me paraissait dangereux; d'ailleurs, je n'avais rien pour écrire et il faisait nuit. Je m'avisai d'attacher un billet de mille francs au chapeau de Gaston, me réservant de régulariser plus tard ses moyens d'existence. Puis jem'approchai de lui et l'embrassai tendrement sans qu'il se réveillât.

Trois heures après, j'étais en vue de Montesparre. Je prenais une petite diligence qui passait et qui me conduisit à une ville peu éloignée. Je m'y reposai, et, grâce à une autre diligence, je repris la route de Paris, d'où j'écrivis aux Michelin que, /»ar l'ordre de M. le comte, je me rendais chez eux pour régler l'année et aviser aux réparations nécessaires. En même temps, je leur écrivis, avec une

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écritare bien contrefaite, une antre lettre qne je mis à un autre bnreau de poste, et qui contenait ces mots :

te L'enfant que vous avez trouvé dans la crèche n'est pas dans la misère. Élevez-le comme un des vôtres et ne faites aucune démarche pour connaître ses parents; ils veilleront sur lui, et, si vous êtes prudents, si vous n'avez pas et ne faites pas naître d'inutiles curiosités, vous recevrez tous les ans, jusqu'à sa majorité, la même somme que celle que vous avez trouvée sur lui. Moitié de cette somme annuelle vous sera attribuée pour les soins que vous prendrez de lui. L'autre moitié servira à payer son entretien et sa première éducation. On exige qu'elle soit en tout semblable à celle de vos enfants. •

Ces deux lettres expédiées, je me disposai à repartir pour Flamarande. J'eusse préféré n'y pas retourner si tôt; mais, tout en ayant décidé de n'avoir rien de commun avec l'aventure de la crèche, j'étais impatient de savoir si mon cher petit Espérance était bien accueilli et bien soigné.

Je trouvai les Michelin dans la joie. La bru, accouchée depuis quinze jours, revenait de l'église, où elle avait été faire ses relevailles. Jeme gardai bien de questionner, et, dès que je vis paraître ' Gaston endimanché comme les autres, avec des pnmevères sauvages et des rubans à son chapeau, je demandai si c'était un parent de la famille. :

— C'est notre enfant, me répondit Michelin fils, c'est le bon Dieu qai nous Ta envoyé comme par miracle; mais c'est une histoire que je ne confie pas à tout le monde et que je vous dirai comme je la dirais à M. le comte, s*il me demandait la vérité. Je veux qu'il sache ce qui en est, parce que, s'il nous blâmait de garder ce petit, nous nous mettrions h la recherche de ses parents.

— Qu'est-ce que cela peut faire à M. le comte que vous éleviez un enfant de plus ou de moins ? Vous êtes le maître dans votre famille, monsieur ne se mêle pas de vos affaires. Il n'est pas sûr qu'il revienne jamais ici. Si vous voulez qu'il ne sache pas ce que c'est que cet enfant, je n'ai pas de raisons pour lui en parler, et, d'ailleurs, vous n'êtes pas obligé de me le dire.

— Je ne vous le dirai pas, monsieur Charles, reprit Michelin, je ne saurais, car l'enfant m'est inconnu; mais voici l'histoire. — t Ma chrétienne de femme, étant sur son terme, priait soir et matin la bonne Vierge de lui donner un garçon, parce que, — nous sommes contents d'avoir des filles,— cependant nous serions encore plus contents d'avoir un homme pour conserver le nom et le rang de la famille,... si bien que ma femme avait mis au-dessus de son lit une petite image de la naissance du bon Jésus dans la crèche, et elle avait bon espoir.

• Il y a aujourd'hui quinze jours, elle entra en

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mal d'enfant sur les dix heures da soir, et je m'en allai par la porte de derrière chercher la sage* femme. Toute la nuit, on a attendu la délivrance; mais, comme ça ne se décidait pas, j'ai été ouvrir l'étable pour envoyer les bêtes à la pâture, et, devinez ce (jue je trouve dans la crèche? nn petit d'environ quatre ans, beau comme un diamant, fort comme un tsiureau, couché là comme un agneau dans la litière et dormant comme chez lui. Je m'étonne, je le regarde, je lui parle, il s'éveille, me «ourit et m'embrasse.

• — Oh ! ma foi, que je dis, celui-là est ce qu'il m'aurait fallu pour être tout à fait content i Le malheur est que je vas trouver par là son père ou sa mère, des passants fatigués qui auront trouvé la porta ouverte et qui dorment aussi quelque part dansmon fourrage.

1 Je cherche, j'appelle, je tourne et retourne, je

ne trouve rien ni personne. Je reviens à l'enfant,

je lui parle, il ne répond pas.

» — Peut-être qu'il est sourd-muet, que je pense.

> Je le regarde encore. Je vois à son chapeau

un billet de banque de mille francs.

1 — Oh I oh I ça n'est pas un pauvre I Qui diable peut vouloir abandonner un enfant si beau?

» Je le prends, je le porte à la maison. J'arrive juste au moment où ma Suzanne venait de me donner encore une petite.

> — Tout Ta bien, que je lui dis, voilà un mari pour ta fille. Tu demandais un garçon au bon Dieu, il a mis un petit Jésus dans ma crèche. Si on nous le réclame, voilà de Targent qu'il faudra rendre. Si on nous le laisse, ma foi I Dieu nous l'a donné, que sa volonté soit faite 1 i

Je feignis beaucoup d'étonnement et fis mille questions pour voir comment Michelin y répondrait.

— Si je savais quelque chose, reprit-il, je vous le dirais sous le sceau du secret, car vous êtes homme de bon conseil et vous représentez notre maître ; mais je n'ai rien à confier, je ne me doute absolument de rien; personne n'y comprend goutte. On n'a pas vu ici la figure d'un étranger depuis plus de deux mois. J'ai eu l'idée d'aller hors de chez nous pour savoir si on avait vu passer du monde avec un enfant de trois ou quatre ans sur le chemin de la Violette ou sur celui de Montesparre; mais, à vous dire la vérité, je ne souhaitais pas beaucoup m'informer. Si j'avais retrouvé les parents, ils eussent repris le petit, et j'avais intérêt et plaisir h le garder. Bien m'en a pris de ne pas être trop curieux, car il y a quatre jours j'ai reçu une lettre que je vas vous faire lire.

Ici,Michelin me montra la lettre que je lui avais écrite, et moi, voulant connaître à fond ses intcnlioD3, je lui demandai si la somme promise lui paraissait suffisante pour qu'il se chargeât d'un enfant infirme.

— D'abordy répondit-iU Tenfant n'est ni muet ni sourd. Il parle un langage que nous n'entendons point du tout, mais il commence à gazouiller des mots que nous lui apprenons, et il apprendra peu à peu, car il a de l'esprit. Seulement, il est encore triste et pleure de temps en temps en réclamant sa fiiama. Il a donc une mère, et nous voyons bien, à l'argent qu'elle donne et qu'elle promet, qu'il n'est point abandonné. Nous avons tout intérêt & le rendre heureux et à le garder longtemps, car, dans nos pays, où l'on fait si peu de Qéner.r) pour vivre, la pension qu'on annonce est unôtortune pour lui et pour nous.

— Si on vous tient parole ? Ne craignez-voos pas que le billet de mille francs ne soit tout le bé- . néfice que vous aurez ?

— Il en sera ce que Dieu voudra, monsieur Charles. Si l'argent n'arrive pas, nous ferons notre possible pour découvrir les parents ou les tuteurs, c'est notre devoir ; mais, si nous ne découvrons rien , eh bien , nous sommes des gens à qui , de père en fils, on n'a rien eu à reprocher. Nous garderons l'enfant, nous rélèverons comme s'il était à nous, et, Tàge venu, s'il est bon sujet,

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tous rétablirons da mieax que nous poorrons.

Michelin ne se vantait pas, il était homme d'an suprême bon sens, charitable et jcste. Ce n'était plus tout à fait un paysan ; son père lui avait fait donner une certaine éducation, il savait lire, écrire et compter passablement. Il avait quelques notions d'histoire et de géographie ; sa moralité m'était bien connue. Il aimait 1 argent, mais l'argent bien acquis. J'étais sûr qu'il ferait les choses en conscience. Sa femme était douce et propre. Je ne pouvais rien souhaiter de mieux pour Gaston. .

]e demandai comment il s'appelait.

— Il n'a pas su nous le dire, répondit Michelin, car il ne comprend pas nos questions. Nous lui ayons donné le nom qui nous est venu.

— Quel nom ?

— Espérance, et c'est peut-être le sien, car il Ta entendu tout de suite.

Je dissimulai un mouvement de surprise. ^Ce n'était pourtant pas le hasard seul qui, deux fois de suite, baptisait ainsi l'enfant condamné par son père. La sollicitude ou la pitié des autres venait naturellement lui promettre le retour de tous les biens dont on l'avait frustré. Je ne craignais pas . que l'enfant me reconnût, puisqu'il ne m'avait vu que déguisé.. Je lui parlai donc, mais il me regarda avec une fixité qui m'épouvanta; puis, sautant sur mes genoux, il se mit à jouer avec les breloques de ma montre, comme il l'avait fait dans

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le voyage de Paris à Flamarande. Poar nn limier depolice, c'eût été un indice important; les paysans qui m'entouraient n'en cherchèrent pas si long, et je pus jouer avec les enfants, car les petites Michelin se mirent de la partie, et ma montre à répétition courut ce jour-là de graves dangers.

Michelin fils avait de Tamitië pour moi. U me fit une demande à laquelle je ne crus pas devoir me refuser. Sa dernière petite fille n'était pas baptisée encore. On avait comptësur un vieux parent malade qui venait de mourir, et on me priait de le remplacer en devenant leparrain de l'enfant. Onfit donc le baptême le lendemain, j'eus pour commère l'aînée des sœurs de l'enfant, grave personne âgée de six ans. On donna en mon honneur le nom de Charlotte à ma filleule.

AXIII

Au dîner qui suivit la cérémonie, nous eûmes un convive inattendu qui me causa quelque trouble. Ce fut Yvoine ou Ambroise, car on l'appelait de ces deux noms, qui venait acheter le bétail de rebut pour en spéculer, comme c'était son état et son habitude. Quoique fin maquignon, il avait une véritable honnêteté relative. On l'aimait à la ferme, on le recevait avec amitié. Je dus soutenir son regard interrogateur, qui me parut singulièrement pénétrant, et qui n'était peut-être qu'un affaiblissement de la vue dont il voulait avoir raison ; pourtant il chassait encore et lisait les textes les plus fins dans les almanachs. Je lui parlai sans affectation et lui demandai s'il avait des nouvelles de son ancien ami le marquis deSalcëde.

— Ma foi, non, répondit-il; on a dit à Montesparre, l'an dernier, qu'il était mort à l'étranger ; je ne sais pas ce qui en est.

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— Vous devriez le regretter. Il vous payait bien et vous employait souvent?

Yvoine ne parut pas entendre; il pensait & la vache que Michelin voulait lui vendre, et il lui parlait avec animation du prix des hôtes à la dernière foire de Salers. Je l'ohservai attentivement, et, voyant qu'il ne s'intéressait à rien autre chose, qu'il ne faisait même pas attention à Espérance, qu'il eût fort bien pu reconnaître, je me rassurai et m'applaudis d'avoir affaire à des gens si peu observateurs ou si peu curieux.

Un mince accident changea le cours de l'interminable discussion établie entre Michelin et Yvoine à propos de la vache borgne qui faisait l'objet da litige. Une des petites filles rentra en apportant une poule qu'une pierre détachée du donjon venait d'écraser à deux pas d'elle. Suzanne Michelin s'apitoya un peu sur la poule ; puis, s'adressant à moi, elle se plaignit du danger continuel que cette ruine faisait courir à ses enfants.

— Les pierres pleuvent de là, me dit-elle, et il y a des endroits où nous n'osons plus aller; mais comment tenir des enfants qui ne font que ce qai leur est défendu?

Michelin appuya le dire de sa femme et me pria d'informer M. le comte.

— Le donjon est bien solide, dit-il, et durera plus longtemps que nous tous. II n'y a que le cou- ''onnement qui s'en va, et, tant qu'il y aura un ma-

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cliî coulis, il y aura du danger pour nous. Ce ne serait pas une grosse dépense d'enlever le toat, et d'y mettre un toit de tuiles ou de chaume.

— Non, dit Yvoine, pour un billet de douze cents francs, je m'en chargerais bien, et on pourrait serrer des récoltes dans ce grand bâtiment qui ne vous sert à rien qu'à tuer vos poules. Voyons, monsieur Charles, il parait que vous avez pouvoir pour tout faire dans les propriétés de M. le comte, faites marché avec moi, donnez-moi la préférence.

— Vous êtes donc maçon aussi, maître Yvoine ? — Et charpentier, monsieur Charles ; je suis tout,

je m'entends à tout pour gagner ma vie.

— Je ne puis prendre sur moi de porter une dépense de douze cents francs au compte du maître sans l'avoir consulté.

— Moi, dit Michelin, je crois que ni M. le comte Bi madame la comtesse ne souffriront qu'on Ole les mâchicoulis.

— Pour ce qu'ils en font 1 dit Yvoine.

— N'importe, reprit le vieux Michelin, mon fils a raison ; les seigneurs d'aujourd'hui ne vivent plus comme ceux d'autrefois, mais ils tiennent à leurs vieux châteaux, et une tour sans mâchicoulis, ça n'a plus l'air de rien.

— £h bien, dit Ambroise, ne faisons pas de toit et n'utilisons pas le donjon; mais réparons-le pour quevousnevivîezplusdansledanger.Aveccinqccnls francs, je me charge non pas de remettre ce qui

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manque, mnis de faire lenir ce qui reste. Tai mon cousin le maçon qui travaillera ça pour le mieux. Quand Yvoine flairait un marché quelconque, il était ardent et tenace. Il voulut absolument m'engagera faire affaire avec lui et je fus forcé de lai dire que j'en parlerais à M. le comte.

— Laisse donc M. Charles tranquille, lui dit Michelin. Tu es fou de croire que M. le comte voudra dépenser quoi que ce soit pour une ruine où il est venu une fois, et où il ne reviendra sans doute jamais.

— Eh bien, reprit Ambroise avec feu, s'il est indifférent. à M. le comte que vous soyez écrasés par les ruines de son manoir, cela vous fait quelque chose à vous autres. Écoutez, père Michelin, chef de la famille, vous n'avez pas l'intention de faire estropier votre monde. Donnez-moi le droit d'habiter le donjon pour le restant de mes jours, et je le répare à mon compte sans qu'il vous en coûte un sou.

— Voilà une drôle d'idée, répondit le vieillard. Tu demeurerais quelque part, toi ?

— Je suis las de vivre sur les chemins et de coucher souvent à la fraîche étoile. Me voilà vieux, sans famille, et je n'en suis pas à demander l'aumône. Laissez-moi demeurer auprès de vous. Je payerai mon loyer en tenant la tour en bon état de réparation, et, pour la nourriture, je vous fournirai plus de gibier que vous n'en pourrez manger.

— Si j'étais le maître, reprit le vieux Michelin, je ne dirais pas non : tu es un bon vieux diable, et tu ne nous gênerais point ; mais je ne sais pas si j'ai le droit de louer un des bâtiments du château.

— M. Charles est là pour vous le dire, repartit maître Yvoine.

— Vcms avez parfaitement le droit, dis-je à Michelin, de sous-louer les bâtiments inutiles à votre exploitation, surtout à un honnête homme comme Yvoina.

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