XXXI V
— Merci, monsieur Charles, dit le maquignon en me regardant de cet air qui lui était particulier, moitié amical, moitié ironique, et que j'interprétais selon l'impression qu'il faisait sur moi.
Cette fois, il me sembla que son regard et l'accent de sa voix signifiaient : c À charge de revanche I »
En ce moment, Espérance, poussé par les autres enfants, qui jouaient bruyamment autour de nous, vint tomber, le corps en avant, sur les genoux d'Yvoine.
— Eh t eh I dit celui-ci en le prenant et l'asseyant sur lui, te voilà, petit voyageur ? Je te connais déjà, je t'ai vu à la Violette I
— Vous connaissez cet enfant? lui dis-je. Vous êtes plus avancé que tous les gens d'ici. Personne n'a pu me dire qui il est et d'où il vient.
— Je vous le dirai, moi, reprit Yvoineè voix basse, mais dans le perlais de loreille, car les Mi*
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chcHû n'aiment pas qu'on parle de ça et n'iront ja-. mais aux informations, soyez-en sûr.
— Ce serait donc un secret de leur famille?
— Point. Ils ne savent pas d'où sort le petit ; mais je gage qu'ils sont bien payés pour en prendre soin, car ils y tiennent et ne le laissent pas courir dans la montagne. Ils ont crainte qu'il ne leur soit volé et que d'autres n'en aient le profit.
J'écoutais d'un air d'indifférence, mais avec des battemenls de cœur.
— Vous prétendez le connaître? dis-je à Tvoine en lui remplissant son verre.
Il l'avala d'un trait, en homme qui ne craint pas de parler plus qu'il ne veut, et, sans répondre, il regarda Gaston attentivement après lui avoir levé la tête ; puis il l'embrassa en couvrant cette petite figure de son épaisse barbe grise, hérissée comme le dos d'un sanglier en colère.
— II est gentil, pas vrai ? me dit-il en se retournant vers moi avec son air moitié bienveillant, moitié malicieux.
— Très-gentil, répondis-je, et... vous le connaissez ?
— Je le connais, comme vous le connaissez vousmême.
— Moi ? mais je ne le connais pas I
— Eh bien, regardez-le, et vous le connaîtrez. Ça d'abord... ces mains-là, et ces petits pieds, ça n'est pas de notre race, à nous autres, c'est de la
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race du Midi, c'osl le soleil da Midi qui a rougi le cou et les oreilles. Notre soleil, à nous, mord bien quand il s'y met; seulement, il ne dore pas, il noircit. Et puis voyez les yeux de ce petit-là I Ça n'est pas les yeux d'un paysan, ça ne s'étonne de rien et ça a Tair de penser au-dessus de son âge. C'est le fila d'un monsieur très comme il faut, qu'au premier moment j'ai pris pour voos, monsieur Charles.
— Pour moi, Yvoine ?
— Pour vous. Et demandez-moi pourquoi, je n'en, sais rien. Il ne vous ressemblait pas plus que je ne vous ressemble. Je ne sais pas du tout pourquoi j'ai pensé à vous en le voyant, et puis j'ai vu que ce n'était ni votre âge ni votre manière de parler.
— Gomment donc était-il, ce monsieur si comme a faut f
— Ah I oui-dà, non 1 je ne vous le ferai pas connaître. Je suis Tami des Michelin, et me voilà de leur secret par conséquent.
— Mais vous savez d'où il venait?
— .IL venait d'Aurillac, voilà tout ce que j'en ia\s, et je le saurai quand je voudrai.
-rr.En vérité? vous êtes un habile homme!
— Pas plus que vous ; mais je roule comme un vieux caillou sur les chemins, et je tâche de comprendre ce que je vois.
— Vous avez voyagé, puisque vous connaissez le soleil du Midi ?
— J'ai été soldat, j*ai fait des campagnes en Afrique. Revenu au pays, j'ai exercé trente-six métiers, au loin et auprès.
— Vous savez peut-être le patois ou la langue que parle cet enfant ? Essayez donc de le faire causer.
— J'ai essayé, je n'y ai rien compris ; puis je le comprendrais que je n'en dirais rien.
— Pourquoi, Yvoine ?
— Parce que je ne suis pas bavard, voilà tout. Mais la nuit vient, et Michelin m'attend pour me montrer sa vache borgne. Au revoir, et votre serviteur, monsieur Charles.
Il se leva en emportant Espérance sur son épaule, et il me laissa en proie à de graves perplexités. Était-ce là un homme capable de pénétrer un secret comme celui de M. de Flamarande, et dont il fallait acheter le silence en lui faisant quelque feinte ouverture? C'était beaucoup risquer avec un paysan qui était peut-être plus facétieux que malin.
Je partis sans l'avoir revu, et je me rendis de nouveau à Paris, où M. le comte, devant revenir passer l'hiver avec sa famille, m'avait dit de Tattendre tout en m'occupant des réparations à faire à son hôtel. Il tenait beaucoup, en quittant Tltalie, à ne pas habiter une maison froide, et le système de chauffage à l'hôtel était à changer entièrement. Cela dura plus que je n'eusse souhaité, et je ne pus écrire que tout était prêt et fonctionnait bien avant la fia de décembre.
A ce moment, désireux de reconnaître l'hospitalité des Michelin et d'avoir des nouvelles de mon petit Espérance, je fis emplette de divers cadeaux pour la famille et lesexpédiai francs de port à Flamarande. Tout en faisant la plus belle part à ma petite commère, je n'avais pas oublié l'enfant de la crèche, et j'attendais avec impatience un accusé de réception, lorsque je reçus une lettre d'une bonne
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écriture et d'une orthographe passable signée Ambroise. Troine se trouvant à la ferme à la réception de ixion envoi, il avait été chargé de m'écrire au nom de la famille et de me remercier. La maison était très-préoccupée de la mort récente du vieux fermier, qui était fort aimé et fort regretté des siens. Lies enfants se portaient bien, ma filleule était superbe, ma commère florissante, et le petit Espérance commençait à rire et à jaser en français, u C'est an enfant charmant, disait Tvoine, et tout le monde l'aime beaucoup. Il paraît avoir oublié son pays et ses parents, car il n'est plus triste et ne pleure jamais. »
J'expédiai aussitôt à Yvoine une belle pipe montée en argent, et je lui écrivis pour le remercier de sa lettre. Je le priais de me donner souvent des nouvelles de ma filleule et de la famille, sans oublier le petit étranger. Involontairement je traitais Yvoine en ami. Je sentais en lui un aide ou un adversaire, et sans me rendre compte de ce que je pouvais avoir à craindre, je songeais à lui avec une préoccupation vague mais constante.
M. le comte arriva le 10 janvier, avec madame et le petit Roger, que je n'avais ^as vu depuis six mois et qui devenait merveilleusement beau, moins beau pourtant, à mon sens, que Gaston. Ces deux enfants ne se ressemblaieiît sous aucun rapport. Roger était blond, il avait les traits purs et l'air de douceur de sa mère. Gaston ne ressemblait
qu'à lui-môme. Il était brun, et appartenait aussi bien au type de M. de Flamarande qu'à celai da marquis de Salcëde. Ses traits étaient moins réguliers que ceux de Roger, mais il avait des yeux et un regard que je n'ai vus qu'à lui.
* M. le comte était guéri, et ses intérêts exigeaient son retour en France. Gomme madame regrettait l'Italie, il lui promettait d'y garder un pied-à-terre afin de l'y conduire aussi souvent que possible. Ce n'est pas que la comtesse montrât de la répugnance à revoir Paris et le monde, mais elle craignait que son fils ne fût éprouvé par ce changement de climat. Il ne le fut pas sérieusement. Pourtant elle demanda à son mari et obtint la permission de vivre très-sédentaire et de ne voir ses amis que le soir, chez elle; elle n'était heureuse et gaie qu'avec son fils, le reste ne l'intéressait pas. Aucune coquette-* rie ; ses belles robes et ses splendides joyaux voyaient rarement le jour. Elle recevait le jeudi dans l'aprèsmidi, et, ce jour-là, on retenait les intimes pour dîner. Le dimanche, on faisait des invitations, et les salons étaient ouverts le soir. Le reste du temps, madame sortait pour promener Roger ou jouait avec lui dans ses appartements. Quand il dormait, elle étudiait les différentes méthodes pour sa première éducation. M. le comte faisait quelques visites, montait à cheval, ou s'enfermait avec moi dans son cabinet pour lire des livres nouveaux et les journaux.
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Ainsi, malgré la brillante forlunc el la grande existence de M. le comte, nous avions des occupations tranquilles et sérieuses. J'étais trop dans les affaires de M. le comte pour ne pas savoir qu'il avait beaucoup entamé son capital avant son mariage, et qu'il ne se trouverait au pair de son revenu qu'en vendant une de ses terres. Il en était question, et je le voyais avec chagrin s'obstiner ^ garder Sévines, qui était triste par lui-même et ne pouvait rappeler à madame que des souvenirs douloureux. Lorsque je le pressais de prendre un parti plutôt que de payer des intérêts en pure perte, il alléguait que sa dépense n'était pas considérable. — Madame de Flamarande a une grande qualité, me dit-il un jour; elle n'est pas mondaine, elle n'a pas la passion des bijoux et des chiffons. Je ne connais pas de femme dans sa position qui dépense moins. Quand je l'ai épousée, on a dit qu'elle me ruinerait, et on s'est grandement trompé.
Je saisis avec empressement cette occasion de faire l'éloge de madame Rolande, et le fis-avec une vivacité qui frappa M. le comte.
— Dieu me pardonne, Charles, dit-il avec son rire le plus lugubre, vous vous montez la tête I Moi qui vous croyais si calme 1
J'étais monté en effet. Je donnai un libre cours à mon effusion.
' — Non, monsieur le comte, m'écriai-je, je ne suis plus calme; vous avez tué mon repos, vous
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avez à jamais troublé mon sommeil. Ohl tous pouvez bien me regarder avec votre œil terrible, vous pouvez lire jusqu'au fond de mon cœur, vous n'y trouverez qu'un amer chagrin, celui qae je me flattais de ne jamais connaître, le remords d'une faute.
— Pourquoi ne pas dire un crime? reprit M. le comte avec ironie.
— Je ne dirai pas un crime, répondis-je avec feu; je dirai le mot vrai, une lâcheté! Oui, vous m'avez fait commettre une lâcheté I Je vous suis si dévoué que, si vous m'eussiez ordonné d'aller étrangler M. de Salcëde, je n'aurais pas reculé. J'aurais pu m'en repentir, mais non pas en rougir comme de ce que j'ai fait, car j'ai fait la guerre à une femme et à un enfant, à deux êtres hors d'état d'offrir la moindre résistance. Une femme en couches et un enfant né de la veille, le bel exploit vraiment 1 Ohl oui, j'en rougis, et ne recouvrerai jamais l'estime de moi-même.
Le comte de Flamarande était devenu très-pâle à mes premières paroles. Certes, il avait eu envie de me jeter par la fenêtre ; mais on ne se brouille pas avec son unique confident. Il se contint et me parla avec douceur.
— Vous êtes très-exalté, mon pauvre Charles, me dit-il. Ce n'est pas un tort que d'avoir une conscience timorée; cepwidant , c'est un. danger lorsqu ou ne raisonne pas mieux que vous ne faites.
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n essaya de me prouver par beaucoup de sophismes que j'avais été le ministre d'une punition méri lée, et je fus entraîné & lui dire que je croyais celte punition injuste, que je regardais sa femme comme la victime la plus pure et la plus intëres* santé.
— Ce que c'est que^a beauté I reprit-il en ricanant. Il faut donc que les esprits les plus droits et les caractères les plus purs subissent son prestige! Je ne vous le reproche pas, Charles ; je l'ai subi aussi, je le subis peut-être encore, puisque je pardonne.
— Non,m'écriai-je, vous ne pardonnez pas! Votre dépit est assouvi, voilà tout. Vous lui ôtez son fils et vous osez dire : c J'ai pardonné 1 1
— Son fils, elle l'a oublié. Elle en a un autre, elle a le mien; elle aurait tort de se plaindre. Vous ne m'avez pas dit où est l'autre Qu'en avez-vous fait?
— Vous m'aviez défendu de tous en parler, vous ne vouliez plus entendre prononcer son nom. Tenezvous maintenant à savoir où il est ?
— J'aime mieux l'ignorer, ne me le dites pas. Et, au bout d'un instant, ayant réfléchi, il
reprit :
— Si fait, je dois le savoir.
— Il est chez vous, monsieur le comte.
~ Comment, chez moi ? ici ?
— Il est chez vous, à Flamarande.
— Quelle idée! On l'y découvrira. Soasquelnom est-il là ?
— Sous aucun nom.
Et je ne pus me défendre de lui raconter, avec un certain orgueil assez sot, comment, aidé par les circonstances, j'avais réussi k faire adopter Gaston par les Michelin sans rien révéler sur son compta.
Il admira mon habileté, me fit de grands compliments et me congédia en me laissant un vague espoir, car il eut Tair sinon d'approuver, du moins de trouver ingénieuse ma combinaison en vue de faciliter Texplication qu'il aurait à donner, s'il Inî arrivait de rendre l'enfant à sa mère; mais ce fut en vain que je le tourmentai maintes fois à cet égard. Il fut inébranlable, et je dus renoncer à le fléchir. Je tombai alors dans une grande tristesse, et ma santé en fut souvent altérée ; je ne pouvais plus soutenir la présence de madame la comtesse, quand elle entrait d'un côté, je sortais de l'autre ; je n'osais pas regarder et caresser Roger, que j'aimais pourtant avec tendresse ; je ne pouvais voir cette enfance si heureuse et si choyée sans me représenter mon pauvre petit Gaston gardant les vaches et marchant pieds nus sur les rochers. Quand madame conduisait Roger chez Susse ou chez Giroux, le mettant à même de choisir les plus beaux jouets, et qu'elle rentrait avec sa voiture pleine de ces objets coûteux et fragiles dont l'enfant s'amusait une heure pour les mettre en
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pièces, je songeais à Gaston jouant avec les pomxnes de pin de la forêt ou les cailloux roulés du torrent. En était-il plus malheureux ? Non certes, au contraire, peut-être ; mais les caresses d'une mère, la protection et la sollicitude de tous tes instants, ce regard extatique attaché sur lui lorsqu'il s'endormait, ce sourire d'adoration à son réveil, cette prévision de son moindre désir, voilà ce qu'il n'avait pas, ce qu'il n'aurait jamais, et je me surprenais à parler tout haut dans ma chambre et à dire en pleurant presque :
— Toi, mon pauvre cher enfant, tu m'auras, je le jure I tu m'auras pour t' aimer et pour veiller sur toi.
Le printemps arrivé, M. le comte annonça qu'il vendrait Sëvines. Je pensais que madame en serait contente, car il parlait de l'envoyer sous mon escorte à sa villa de Pérouse, tandis qu'il irait s'occuper de la vente de sa terre. Madame lui témoigna le désir de ne pas le quitter, elle ne répugnait pas à revoir Sévines.
— J'aime mieux cela, répondit le comte.
Et, à moi, il me dit quand nous fûmes seuls :
— Je ne m'attendais pas à cette résignation, car je sais qu'elle a gardé de Sévines un souvenir affreux. Elle est vraiment la douceur même ; c'est un tempérament sans énergie, et, si les douleurs sont vives chez elle, elles ne sont pas profondes.
— Monsieur le comte a réussi, rcpris-jc, a lui te-
nir secret le genre de mort attribué à Tenfant \ no craint-il pas qu'elle ne l'apprenne quand elle se retrouvera sur le théâtre de l'événement ?
— Si elle doit l'apprendre un jour, mieux vaut qu'elle l'apprenne à Sévines qu'ailleurs; ce sera une affaire enterrée, et elle n'aura plus la préoccupation de la fluxion de poitrine pour Roger.
Le premier ^oin de madame dès qu'elle fut installée à Sévines fut de demander à pénétrer dans le cayeau de famille pour y voir la tombe de son premier-né.
— Je ne savais pas si M. le comte avait prévu la nécessité de cette tombe, et je fus fort troublé quand madame me fit demander les clefs. Je courus dire mon embarras au comte, qui se leva tranquillement et se rendit chez elle. Julie m'a raconté leur conversation.
— Il faut, dit-il à sa femme avec assez de douceur, que vous me fassiez la promesse de renoncer à voir cette tombe. Votre santé est nécessaire à votre fils, et vous devez refouler et fuir les émotions qui l'ont si sérieusement compromise.
Madame répondit qu'elle aurait le courage nécessaire ; elle le jura, mais elle insista avec une obstination tout à fait inusitée. M. le comte y mit beaucoup de patience, et, comme il ne gagnait rien sur elle, il sentit qu'il allait s'emporter et se leva en lui disant :
— Je voulais vous épargner une douleur noU'
velle, mais, puisque vous la cherchez, il faudra bien que votre blessure soit rouverte ; seulement, je ne m'en charge pas. Demandez à Julie pourquoi votre Qls n'est pas dans le caveau de la famille, je l'autorise à vous le dire, puisque vous m'y forcez.
Julie, restée seale avec madame, eut à subir ses questions, et, avec tous les ménagements dont elle se sentit capable, elle apprit à sa maltresse que la nourrice et Tenfant avaient disparu sans que Ton pût retrouver leur trace.
— Quoi? disparu! s'écria la pauvre mère affolée, mon fils a été enlevé ? Pourquoi ? comment? par qui ?
Et, tombant dans les bras de Julie :
— Dites, ma chère, s'écria-t-elle encore, mon CIs
disparu, on ne sait pas ce qu'il est devenu ? il
existe peut-être encore ?
Julie m'a avoué qu'elle fut si émue des caresses
de sa maîtresse qu'elle lui donna un espoir qu'elle
n'avait pas elle-même.
— Ce qu'il y a de certain, lui dit-elle, c'est que l'enfant n'a pas été malade et qu'il a disparu le surlendemain de sa naissance On a cherché partout et on n'a rien pu découvrir.
En ce moment, M. le comte rentra pour saroir si Julie avait fait la triste révélation dont il l'avait chargée. Au lieu de trouver madame dans les pleurs, il la trouva dans une joie relative. Elle était comme folle, elle voulait partir sans savoir où elle voulait aller, elle prétendait qu'on n'avait pas bien cherché et qu'elle était bien sûre, elle, de trouver son enfant. Monsieur marqua de Timpatiencc, gronda Julie d'avoir sottement expliqué le fait, et se chargea de l'expliquer lui-même.
— La nourrice s'est noyée avec l'enfant, dit-il, on n'a retrouvé d'eux qu'un bonnet et un châle.
Madame resta pâle et fixe comme une statue. En un instant, elle se représenta la fin tragique de son pauvre petit enfant, et alors elle fit le geste de s'élancer les bras en avant, comme pour le ressaisir; mais elle tomba la face sur le plancher et resta évanouie.
Quand elle revint à elle, elle eut la fièvre et le délire. Le docteur fut appelé, et, apprenant ce qui s'était passé, il exigea que l'on ne combattit pas trop les chimériques espérances de la mère. Madame fut très-malade pendant deux semaines, et je ne la trouvai pas guérie quand je lavis reparaître. Elle n'était pas affaiblie comme on devait s'y attendre; elle avait au contraire une agitation fébrile qu'on ne lui connaissait pas, elle était active, résolue et insoumise, elle parlait de son fils, elle questionnait tout le monde, elle voulait savoir le
no FLAMARANDE
moindre détail de la catastrophe. Évidemment elle nevoulait pas croire à sa mort, bien qu'elle n'osât dire ses espérances dans la crainte de les entendre traiter d'illusions.
Je vis, en cette circonstance, combien la trame la mieux ourdie remplace imparfaitement le fait réel. Madame questionnait tous ceux qu'elle rencontrait, le moindre ouvrier, les pécheurs du rivage, les paysans, qu'elle les connût ou non. Elle se promenait tous les jours à pied ou en voiture le long de cette Loire inexorable à laquelle elle redemandait en vain son enfant. Elle entrait dans toutes les maisons et dans les plus humbles chaumières pour demander des détails. Il y avait eu peu de personnes noyées à l'époque qu'elle indiquait; mais il y en avait eu, des femmes et des enfants particulièrement, comme toujours. On avait pu constater les décès en retrouvant les cadavres, et nulle part on n'avait pu saisir le moindre indice de celui qu'elle cherchait.
Alors madame disait :
— Est-ce que vous croyez possible qu'une rivière engloutisse une femme et un enfant au point qu'on ne les retrouve jamais ?
Et les paysans riverains lui répondaient qu'ils ne le croyaient pas, la Loire roulant sur des bancs de sable qui reparaissaient à fleur d'eau durant l'été. On n'y connaissait pas de gouffres ni de tourbillons de ce côté-là. Et madame rentrait pour in-
tcrroger les gens de la maison ou le docteur, qui venait tous les jours. Elle voulait savoir si on avait pris des informations le long du fleuve jusqu'à la mer, elle voulait entreprendre cette exploration, et, si monsieur ne s'y fût opposé, elle serait partie tout de suite.
Il arriva alors une chose assez bizarre et bien imprévue : c'est que la population environnante, au lieu de croire la comtesse folle ou de la trouver seulement déraisonnable, se prit à partager ses illusions et à dire tout haut que rien ne prouvait la mort, tandis qu'il y avait des probabilités pour l'enlèvement. Le paysan aime le merveilleux, et bien des gentilshommes partagent ses superstitions. On parla de nourrices voleuses d'enfants qui spéculaient plus tard sur leur restitution. On parla aussi de bohémiens, et on réveilla même de vieilles légendes sur des esprits funestes qui sortaient du fleuve dans les inondations et allaient chercher des enfants jusque dans leur berceau pour les porter dans la demeure d'autres familles, procédant ainsi à des échanges fantastiques, suivis de grands malheurs.
Les imaginations, une fois éveillées par l'intérêt qu'inspirait la comtesse de Flamarande et les espérances où elle s'obstinait, ne connurent plus de frein. Une vieille femme prétendit avoir vu une forme blanche traverser la Loire furieuse en marchant tranquillement sur les eaux avec un petit
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enfant dans les bras, comme on représente la sainte Vierge. D'abord elle avait cru à nn miracle; mais, en y réfléchissant, elle croyait se souvenir d'avoir trouvé une ressemblance entre la silhouette de cette apparition et la tournure de la Niçoise. D'autres se mirent à raconter leurs rêves, et madame, tournant aussi à la superstition, alla consulter une somnambule à Orléans.
Il se passa une chose bien extraordinaire dont il me fut rendu compte, et qui renouvela mes per^ plexîtés.
La somnambule dit à madame qu'elle voyait un enfant mort depuis trois jours, couché dans l'herbe pourrie d'un étang qu'elle ,ne sut pas nommer, et qu'elle décrivit de la façon la plus vague. Madame ne put rien lui faire préciser, et le magnétiseur demanda à la somnambule si l'enfant était bien mort depuis trois jours, et si ce n'était pas trois ans qu'elle avait voulu dire, à quoi elle répondit qu'elle ne voyait plus rien et n'était pas bien lucide ce jour-là.
— Il lui faudrait, reprit l'opérateur en s' adressant à la comtesse, pouvoir toucher un objet ayant appartenu à l'enfant, un bonnet, une mèche de cheveux.
La comtesse tira de son sein le petit bonnet retrouvé dans le parc, pauvre relique qu'elle s'était fait donner et qu'elle ne quittait plus. Alors la somnambule parut retrouver sa lucidité.
— Je vois, s'écria-l-elle. Il n'a pas été pris parles
eaux. II a élë emporté par un homme, un homme bien mis. — Âh ! je vois une voiture, et un autre bonuDo qui emmène 1 enfant et qui roule vite, vite ; le cheyal tombe, il est mort ; mais Tenfant est emmené pins loin, toujours plus loin, cela se perd, je ne peux plus les suivre, je ne vois plus rien ; je souffre, j'étouffe, je veux qu'on me laisse dormir ou qu'on m'éveille.
On n'en put tirer davantage ; mais madame, se promettant de renouveler l'épreuve, rentra comme affolée de joie. Elle s'était fait accompagner de Julie, par qui je connus exactement ce qui s'était passé. Madame avait tout noté avec soin, même l'incident du cheval mort, et à plusieurs reprises elle demanda à Julie si un des chevaux de la maison avait disparu également dans la nuit fatale. Julie, embarrassée et ne se souvenant pas, prit sur elle de m'appeler.
— Charles, me dit la comtesse, combien y avaitil de chevaux dans les écuries avant le jour de mon malheur, et combien en restait-il le lendemain ?
Je répondis que je n'en savais rien, puisque j'étais absent au moment de la catastrophe.
— Eh bien, reprit-elle, envoyez-moi Joseph, i! le saura bien.
Et puis, se ravisant :
— Attendez, dit-elle, il y en avait un très-beau, le plus beau, de tous, qui s'appelait Zamore ; je m'en souviens parce que j'en avais peur. Je ne
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crois pas l'avoir revu depuis i'événemcnl, et il n*esl plus ici : qu*est-il devenu ?
Je sentis mes jambes trembler sous moi et ne pus répondre.
— Parlez donc, monsieur Charles I s'écria Julie ; c'est vous qui avez fait sortir Zamore pour la dernière fois. Joseph s'en est assez tourmenté, puisqu'on ne l'a jamais revu.
— Charles I s'écria à son tour madame la comtesse, vous ne voulez pas le dire, et pourtant vous le savez. Ce cheval est tombé mort en enlevant mon fils I Vous devenez tout pâle. Ah I Charles, vous savez tout 1
Et, s'élançant vers moi, elle me saisit les deux mains ; puis, sans que je pusse l'en empêcher, elle tomba à mes genoux.
— Charles, vous êtes un honnête homme, vous, un cœur excellopt. J ai su vous apprécier, vous n'êtes pas un domestique, vous êtes l'ami de la famille; vous me voyez à vos pieds, comme vous me verriez à ceux du docteur, s'il pouvait me dire la vérité. Vous me la direz ; vous êtes bon, vous comprenez ma souffrance, vous aurez pitié de moi... Charles, répondez-moi, mon bon Charles, mon ami I...
Et je sentais ses larmes chaudes tomber sur mes mains, qu'elle retenait dans les siennes.
Je me sentais défaillir, j'étais vaincu. J'allais tout avouer lorsque M. le comte entra brusquement, et, voyant sa femme à mes pieds, il fut saisi d'un
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accès de colère tel que je ne lui en avais jamais yu auparavant.
— Qu'est-ce que cela signifie ? s'écria-t-il en bégayant; que faites-vous aux pieds de ce laquais?
— Il n'est point un laquais, répondit madame en se relevant, il est notre serviteur dévoué.
Et elle , expliqua rapidement les faits en insistant pour savoir ce que Zamore était devenu.
Pour que M. le comte pût soutenir ses artifices, il eûl fallu qu'il daignât mentir, et, quelque habile qu'il fût à cacher la vérité, il ne pouvait plier sa iierté au mensonge. On pourrait même dire que toute son habileté consistait à produire des faits et à avoir l'air de les subir sans être en situation de les expliquer. Acculé cette fois, il trouva plus facile de s'emporter que de répondre. Il déclara à sa femme qu'elle devenait folle, puisque, au lieu de subir son chagrin avec la dignité dont il l'avait crue capable, elle courait les chemins pour interroger les passants ou consulter les charlatans. Il railla amèrement les épreuves de somnambulisme, il l'accusa de négliger son fils vivant pour courir après un fantôme, enfin il lui ordonna de se tenir prête à partir le lendemain pour l'Italie. II n'entendait pas qu'elle donnât dans le pays de Sévines le triste spectacle de sa démence.
— Mon Dieu I lui répondit la comtesse atterrée, c'est vous qui me blâmez de vouloir retrouver notre enfant !
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— Votre mfanU répondit le comte, a été cherché minutleasement et ne sera jamais retrouvé; soamettez-vous à la volonté de Dieu.
Et, sentant qu'an mot de plus de la comtesse allait le faire éclater, il se retira en m'ordonnant de le suivre.
Je trouvais qu'il avait terriblement accentué les mots votre enfant^ et que sa physionomie avait révélé sa jalousie avec une amertume effrayante. Madame en avaiirelle été frappée comme moi ? Julie, qui était fine, n'avait-elle pas dû pressentir la vérité?
— Vous vous êtes trahi, dis-je à monsieur quand nous fûmes dans son cabinet.
— Qu'importe ? répondit-il en brisant son magnifique encrier en porcelaine de Sèvres : n'est-il pas temps qu'elle comprenne que je ne suis pas un niais et qu'elle me délivre de cette persécution? Elle est aussi par trop simple ou par trop audacieuse I Qu'elle sache donc que je suis son juge et sente que je suis son maître 1
— Songez, monsieur le comte, que, le jour où elle saura vos soupçons, elle ne doutera plus de Texistence de son enfant et arrivera à le découvrir.
— J'y mettrai bon ordre, elle partira demain pour Pérouse.
— Elle est encore malade. Julie l'entend parler et sangloter la nuit ; elle a certainement la fièvre.
— Morte ou vivante, elle partira demain et elle
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partira seule. Je garde Roger, je ne veux pas qu'il entende et qu'il voie ces aberrations.
— Monsieur le comte, vous êtes assez vengé, vous Tavez dit f Ne recommencez pas 1 Allez trouver madame et apprenez-lui tout. Elle se justifiera, j'en suis certain.
— Charles! vous voulez me trahir, vous êtes tout à madame, vous n'êtes plus à moi. Il faut nous séparer, votre mission est accomplie, votre aisance assurée, adieu !
J'aurais dû accepter la rupture, je ne pus m'y résoudre. J'aimais les deux époux, j'aimais les deux enfants. Je n'avais plus d'autres affections sur la terre. J'étais déjà comme les vieux domestiques qui se sentent de la famille et n'en veulent point d'autre. Je refusai mon congé, je refusai ma fortune et ma liberté. Je promis d'obéir à mon maître et de ne plus me laisser attendrir.
Mais je crus devoir préserver madame d'une douleur nouvelle. J'allai la trouver et je lui parlai ainsi :
— M. le comte est fortaffecté de la situation d'cs- . prit de madame ; il craint que M. Roger n'en ressente le contre-coup et paraît décidé à faire partir madame sans son fils. Au nom de mon respect et do mon dévouement pour madame, je la supplie de renoncer à l'espoir de retrouver Gaston, afin d'éviter la douleur d'être séparée de Roger.
Madame la comtesse trembla de la tête anx pieds, comme un peuplier saisi par rouragan ; puis, faisant un grand effort pour parler :
— Merci, Charles, me répondit-elle. Je vois votre amitié pour moi, je vous remercie. Je me soumettrai à tout pour l'amour de Roger. Dites-le à M. le comte, et priez-le de ne pas me tuer.
— Madame, repris-je, ferait mieux d'aller ellemême lui dire ce qu'elle compte faire.
— J'irai I reprit-elle avec une résolution soudaine. Je ne veux plus avoir peur de lui.
— Allez-y tout de suite ; ne laissez pas à monsieur le temps de prendre une de ces résolutions sur lesquelles il ne revient pas.
— J'y vais! Merci encore, Charles; j'ai foi en vous. Je sens que vous êtes mon ami !
Et la pauvre femme se traîna chez son juge. J'espérais une explication complète ; si violente qu'elle
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pût être, elle me semblait préférable à la muette dissimulation qui allait s'établir entre eux; ^ais madame, soit qu'elle n'eût pas du tout compris son marf, soit qu'elle l'eût trop compris, se renferma dans la promesse de ne plus agir en quoi que ce soit contrairement à ses intentions.
— A ce prix, lui répondit le comte en lui ouvrant la porte, — ce qui me permit d'entendre la fin de leur entretien, —je vous laisserai emmener Roger. Soyez sûre que le soin de votre bonheur et de votre santé me préoccupe, et que vous agirez contre vos propres intérêts toutes les fois que vous essayerez de soustraire vos actions et vos projets à mon approbation.
La pauvre madame jura qu'elle ne le ferait plus et se prépara au départ. Monsieur m^vait désigné pour l'accompagner, mais je le suppliai de m'en dispenser. Je ne pouvais pas croire que madame renoncerait à m'interroger, et je ne me sentais plus la force de me taire. Je n'avouai pas à quel point la confiance suppliante de cette femme infortunée m'avait troublé. Monsieur le devina peut-être ; il me garda près de lui. Joseph fut désigné pour accompagner madame. On devait vendre tous les chevaux de Sévines.
La vente de la terre marcha avec rapidité. Autant monsieur avait montré d'hésitation à s'en défaire, autant il avait hâte maintenant de se dérober &UX questions et aux insinuations de toute sorte
dont il se voyait l'objet. Les recherches désespérées de la comtesse, après avoir agi sar rimagination des paysans, faisaient leur effet plus haut et donnaient lieu à des commentaires différenls chez les voisins plus ou moins proches de M. le comte. Les pei*sonnes qui ne l'aimaient pas, et il y en avait malheureusement beaucoup, le tenaient pour bizarre et disaient que, si madame de Flamarande élait folle comme il le donnait à entendre, elle était encore la )lus sage des deux. Ces personnes hostiles le disaient capable de tout. On s'accordait à penser qu'il avait fort bien pu enlever l'enfant à sa mère pour essayer sur lui un système d'éducation conforme à son esprit paradoxal. Enfin la mort de Gaston, acceptée tout d'abord comme un malhear fortuit, était révoquée en doute. Julie avait été volontiers expansive avec des gens moins discrets que moi. Elle avait partagé, les espérances de sa maîtresse après les avoir fait naître pour la consoler. Elle avait avoué que M. le comte lui avait toujours fait peur, elle avait insisté sur la disparition de Zamore, cheval de trente mille francs, disait-elle, que Joseph avait cru vendu par moi, selon les ordres de son maître, mais que personne du pays n'avait ni acheté ni revu.
M. le comte, ennuyé de l'air dont on le questionnait, brusqua la vente et le déménagement. Le premier souci fut pour lui la translation des tombes de ses parents, qu'il n'osait transporter en Norman-
dîe, et que tout à coup il se décida à envoyer h Flamarande.
— Je puis vendre Ménouville, me dît-il quand sa résolution fut prise, et je ne vendrai jamais ce pauvre rocher de Flamarande, qui n'a de valeur que pour moi-même. Mes reliques de famille seront là bien tranquilles. Allez-y, Charles ; restaurez la petite chapelle au pied du donjon. J'enverrai les cercueils et les lombes. Vous les ferez installer. Trouvez-moi un homme sûr avec une voiture couverte et des chevaux forts.
J'acceptai cette commission, (}ui, sans me séparer pour toujours de mon maître, m'assurait deux ou trois mois de liberté. J'en avais besoin; je me sentais devenir très-malade. Le séjour de Sévines m'était odieux. M. le comte devait y rester le temps nécessaire pour conclure le marché; après quoi, il irait rejoindre madame et Roger, il passerait l'été avec eux au lac de Trasimène; nous devions nous réunir tous à Paris au milieu de l'automne.
Je me rendis donc à Flamarande, impatient de revoir mon petit Espérance et de me reposer des émotions qni m'avaient bouleversé. La plus terrible avait été certainement de me trouver aux prises avec les. questions et les prières de madame de Fiamarande. Cette tendre mère, dont j'avais causé le désespoir et qui, au lieu de me maudire, me pi'essait les mains cft m'appelait son ami, était toujours devant moi. En vain, durant près de quatre années, j'avais évité d'être sous ses yeux ; en vain j'avais arrangé mes occupations avec un art infini pour qu'elle n'eût pas l'occasion de remarquer mon existence : le moment était venu où il avait fallu être quelque chose dans sa vie et devenir quelqu'un pour elle. Durant quatre années, sa première question s'était présentée à moi comme une terreur, maintenant le souvenir de cette scène me devenait un supplice. J'en rêvais toutes les nuits, je sentais
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mon cœar se briser avec celai qae j'arais si cmeilement déchiré. Il me venait des inquiétudes affreuses. Peut-être était-elle gravement malade, peutêtre devenait-elle folle ; peut-être Roger, abandonne aux autres domestiques, avait-il besom de moi. Pourquoi leur avais-je lâchement retiré le concours de mon dévouement ?
J'étais dans la plus noire disposition d'esprit en faisant usage de ma liberté. La vue d'Espérance me ranima. Il avait grandi beaucoup, et sa beauté attirait tous les regards. J'avais voulu surprendre mon monde pour m'assurer qu'il était bien portant et bien soigné. Je le trouvai propre et sain, sachant à peu près se faire entendre en français et en patois du pays, ayant oublié ses Âlpes et sa nourrice, ne connaissant plus d'autre famille que celle de Michelin, d'autre pays que son rocher de Flamarande, et accepté par les habitants d'alentour comme un petit ours trouvé dans une crèche et apprivoisé comme un agfteau.
Il était donc enseveli à jamais, l'enfant du doute et de la colère i Plus jamais celui que la loi lui donnait pour père ne consentirait à le voir et à l'accueillir. La mère ne baiserait jamais ses beaux yeux noirs; son charmant frère ne jouerait jamais avec lui. C'était là mon succès, à moi, mon œuvre de dévouement et d'habileté. Ah I si les personnes qui avaient sujet de se méfier de moi et de me maudire eussent pu se douter de ce qui se passait
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en mon esprit, c'est à moi jastement qu'elles eussent donné leur confiance et leur amitié ; mais les mauvaises actions portent leur châtiment avec elles. On ne serait pas assez puni, si, ayant fait le mal, on pouvait le réparer.
J'étais à Flamarande depuis quinze jours quand Michelin m'éveilla en m' annonçant que les colis expédiés par le roulage à mon adresse venaient d'arriver. Ces colis n'étaient autre chose que les cercueils de métal scellés qui contenaient les restes du vieux comte de Flamarande et de sa digne épouse. La même voiture portait les pierres tumulaires en marbre blanc et noir que je devais faire établir dans la chapelle, déjà convenablement réparée.
Je me levai à la hâte. Déjà on déchargeait ces objets vénérables dans la chapelle même. Tous les hommes du village, jaloux de témoigner leur affectueuse déférence à Michelin, aidaient au déballage et au transport des pièces. Une forte charrette barrait l'entrée de la chapelle, et quatre grands chevaux de trait hennissaient en secouant leurs colliers à grelots trempés de sueur. Les enfants de la maison, curieux de toute chose nouvelle, gênaient les ouvriers en suivant tous leurs mouvements et leur faisant des questions qui n'obtenaient pour réponse que des exclamations d'impatience.
— Veux- tu t'ôter de là?... au diable les enfants i
Espérance ne partageait pas cette fièvre de eu-
îosité. Il avait en tout une certaine lenteur grave, t oh disait dans la famille que celui-là ne remuait am'âis un doigt sans qyo'iv demandé à sa têtes*\\ derail le remuer. Mes yeux, qui avaient l'habitude de e chercher, tombèrent sur lui. Je le vis assis tranquillement dans la chapelle, sar le ballot de paille qui contenait les os de son grand-père, et paraissant réfléchir profondément.
— ç A quoi penses-tu? lui dis-je, frappé de cette physionomie dont l'expression calme et chercheuse semblait devancer les pensées et les réflexions d'un autre âge.
Il crut que je lui reprochais de s'être assis sur cette paille et se leva en disant :
— Je ne fais point de mal.
Je lui tendis la main, je savais qu'il n'aimait pas à être embrassé, et j'obtenais de lui de temps en temps qu'il plaç&t sa petite main dans la mienne, Il n'était point démonstratif et ne caressait personne au monde que la petite Gharlotte,ma filleule, sur les genoux de sa mëre.
Quand tout fut déballé , le roulier qui avait amené ces tombes et que je n'avais pas songé à regarder vint à moi et me dit avec une voix qui me fit tressaillir:
— Eh bien, monsieur Charles, êtes-vous con tent de moi? n'ai-je rien cassé en route?
— Ambroiôe Yvoinel m'écriai-je en levant h têle, comment, c'est vous?...
— C'est moi qui ai pris ce chargement à Sévines,chez M. le comte. II ne m*a pas reconnu, mais j*ai vu avec plaisir qu'il se portait assez bien.
— Mais comment diable éliez-voiis à Sévines?
— J'étais à Orléans, employé comme homme de peine à la compagnie du roulage. On m'a choisi pour accompagner le roulier, parce que justement je revenais au pays, et il va venir vous présenter sa note.
— C'est bien ; mais vous ne me dites pas comment vous aviez été si loin chercher de l'ouvrage, quand vous pariiez de laisser là les aventures etde vous installer à Flamarande.
— J'avais été là parce que j'y ai un frère établi, qui demandait depuis longtemps à me voir. Me voilà revenu, et je m'installe ici, c'est décidé. Je ne suis plus roulier, je ne suis plus braconnier, je ne suis plus maquignon ; me voilà architecte ; puisque j'ai promis de réparer les mâchicoulis, je tiendrai parole.
— Vous les réparerez , Ambroise , mais vous serez payé. J'ai parlé de cela à M. le comte; il m'a donné carte blanche. Dès que la chapelle sera entièrement remise en bon état, je ferai refaire le couronnement de la tour, et vous y travaillerez.
— Comme journalier? Non, merci, ce n'est pas là mon affaire. J'aime à diriger les autres, et je m'y entends; mais, puisque vous êtes chargé de cela, je deviens inutile.
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— Oh ! moi, je n'y entends rien ; vous dirigerez, Yvoine, et nous allons en causer en déjeunant ensemble.
Je le pris sous le bras, et, en le conduisant au pavillon où je prenais les repas avec la famille, je lui demandai ce qui se passait à Sévines.
— Rien que je sache mieux que vous, réponditil, car j'y ai pris mon chargement le lendemain du jour où vous avez quitté le château.
— Au fait, oui, repris-je, vous avez eu quinze jours de route. Et dans le pays, à Orléans, il n'y avait rien de nouveau?
— Toujours les mêmes causeries.
— A propos de quoi ?
— Oh 1 vous savez bien, l'enfant perdu, ou enlevé, ou noyé, on ne sait pas ; chacun dit son mot.
— L'enfant... de Sévines?
— L'enfant de M. le comte et de madame la comtesse, une affaire déjà ancienne dont on s'est remis à parler. Vous savez mieux que personne ce qui en est, vous qui étiez là dans le temps.
— Non, je n'y étais pas, je n'y étais pas le jour de ce grand malheur...
— Le grand malheur... Alors vous croyez l'enfant noyé ?
■— Et vous, Ambroise?
— Moi, je le crois aussi. Est-ce que nous vivons dans un temps où on pourrait comme ça faire dis-
paraître on petite! sa nourrice? Àyaiit la RèvolatioD, dans les temps anciens, je ne dis pas. Vous connaissez bien la légende du ch&teau de Flamarande.
— Il y a une légende?
— Et une belle. Je vais vous la dire^ si i ons le souhaitez.
— Dites, mon cher; je vous le demande.
— C'était du temps du roi Louis.
— Quel roi Louis ? Il y en a eu beaucoup.
— L'histoire ne dit pas lequel; msris j'ai entendu dire au curé de Saint-Julien que ça devait être du temps de Louis douzième. La dame de Fiamaraude avait mis au monde un petit, beau comme un soleil; mais voilà que son mari a prétendu qu'il était le fils du seigneur de Mandaille, et, pour le prouver, il a mis un crucifix sur la poitrine de l'enrant endormi en disant: c Quand je nommerai ton père, au nom du Sauveur, je t'adjure d'ouvrir les yeux. > Alors il s'est mis à crier : c Flamarande, Flamàrande, Flamarandei > et le marmot n'a pas bougé ; mais, quand le comte a appelé par trois fois: c Maudaille, Mandaille, Mandaillel...» — Est-ce que vous êtes malade, monsieur Charles? Vous êtes blanc comme un linge I
— Je suis sujet aux crampes d'estomac. N'y faites pas attention, Yvoine, et continuez, je vous prie. Votre légende m'amuse beaucoup.
— Eh bien, quand le seigneur de Flamàrande
crut que le bon Dieu, qui abandonne tant de maris aux hasards de la guerre, faisait un miracle pour lui, il prit le petit Gaston.
— Il s'appelait Gaston ?
— Oui, Gaston; il parait que c'était un nom à la mode de ce temps-là, et il commanda à ses valets de le faire mourir; mais ils eurent pitié du petit et le laissèrent avec la chienne levrette de la daine, qui les avait suivis, dans un bois ^des environs qu'on appelle, depuis ce temps-là, le bois Gaston. La levrette ne rentra pas; elle abandonna ses petits et nourrit Tenfant, et un beau jour on le vit revenir au ch&teau, tout grand et tout fort, mais d'un air si sauvage qu'on en eut peur. Il ne parlait point et ne put dire qui il était. Personne ne s'en douta. On voulait le chasser. La dame de Flamarande seule en eut pitié et commanda qu'on lui donnât du pain et des habits. Elle obtint de son mari qu'on lui ferait garder les vaches, et du chapelain qu'on lui apprendrait à parler et à connaître le bon Bien. Et plus tard, devenu chef des vacheries de Flamarande, il fut grand homme de bien, et mourut comme un saint, sans jamais avoir connu sa seigneurie ni songé à la réclamer.
— Et voilà tout ? Gomment a-t-on fait pour savoir que cet enfant, nourri dans les bois, était un Mandailie?
— Il n'était pas un Mandailie. Quand il futmort,
comme on le mettait dans la bière, on trouva sur
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lai ane relique que sa mère lui avait mise au coi le jour de sa naissance. Elle pleura de n'avoir pa reconnaître son fils qu'après la mort, et jura à son mari qu'il lui avait fait insulte, car elle n'avait point aime le sire de Mandaille. Alors le sire de Flamarande voulut renouveler sur le mort l'épreuve qu'il avait faite sur le naissant. Il lui mit le crucifix sur la poitrine et appela par trois fois Mandaille sans que rien bougeât ; mais, quand il appela: c Flamarande, Flamarande, Flamarande I » àlapremiëre fois le mort ouvrit les yeux, à la seconde il regarda son père d'un air de reproche, à la troisième il sourit en manière de pardon ; pjiis il referma les yeux et jamais plus ne les rouvrit. Alors le sire de Flamarande pleura, lui fit dire beaucoup de messes et le fit enterrer dans la chapelle du château, où vous trouverez sa pierre dans un coin avec une ëpëe en signe de sa noblesse et une houlette en mémoire de son état de berger.
— J'ai vu en effet cette pierre. Michelin n'a pas pu m'expliquer ce que signifiait la houlette.
— Ah I c'est que Michelin est dans les jeunes, qui sont instruits et ne croient plus à ces histoireslà ; mais son père la connaissait bien, et il l'a racontée à M. de Flamarande, votre maître. 11 la lui a racontée devant moi, le soir du jour où j'ai conduit M. le comte à la chasse.
— Ah t vraiment 1 devant madame la comtesse, par conséquent ?
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< — Non, elle n'était pas là; mais M. de Salcëde y était.
— Et ils oDt trouvé l'histoire ?...
— Très-belle.
— Et vous, Yvoîne, y croyez-vous ?
— Je ne la crois pas impossible. Quelque pauvre femme aura recueilli l'enfant et l'aura nourri en secret par crainte du seigneur de Flamarande. Quant aux miracles, on y croyait dans le temps, et il n'y a pas de légende sans cela. Moi, je n'en ai jamais vu; mais je ne dis ni oui ni non, je suis trop bête pour raisonner là-dessus. — Êtes-vous mieux, monsieur Charles, et vous sentez-vous de l'appétit?
On se mettait à table, et je m'efforçai en vain de oanger; j'étais trop ému. Le récit d'Ambroise était pour moi une révélation. Évidemment ce récit avait vivement frappé M. le comte et s'était emparé de son cerveau. Ce nom de Gaston donné précisément au fils qu'il répudiait n'était-il pas comme un besoin de recommencer la légende? Attendrait-il que Gaston fût mort'pour tenter la seconde épreuve?
Mais cette légende existait-elle ? n'était-ce pas un autre genre d'épreuves que me faisait subir Ambroise Yvoine ? Il arrivait des environs de Sévines, où il avait pu, en recueillant les propos, partager tes soupçons relatifs à la disparition de Gaston. Maquignon qu'il était, il avait dû s'inté-
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resser à celle de Zamore, qui était devenu dans les légendes orléanaises un animal fantastique comparable à la monture des quatre fils Aymon. On disait qu'il avait porté le comte, la nourrice et l'enfant en une nuit d'Orléans à Paris, où son maître avait mis Gaston aux Enfants trouvés.
Que ne disait-on pas 1 Mais Yvoine ayait-il assez d'imagination pour inventer une légende aussi conforme à la réalité présente? Je voulus en avoir le cœur net. J'allai dans la journée me promener nu hameau de Saint-Julien, où je fis une visite au curé cl amenai la conversation sur ce sujet, tout en visitant avec lui les antiquités de son église. Son récit fut absolument conforme à celui d'Ambroisc Yvoine. Je rentrai un peu calmé, mais une nouvelle ngitation m'allendait à peu de dis^ Inncc de mon gîte.
Un homme de haute taille venait à ma rencontre Ce n'était qu'un paysan portant un panier et dont le costume n'offrait rien de frappant ; mais, à mesure qu'il s'approchait de moi, j'étais saisi de l'élégance de sa démarche, et le nom de Salcëde s'écrivait en lettres de feu dans mon cerveau. La nuit commençait, et je ne pouvais distinguer sa figure. Je doublai le pas pour le voir de plus prés, m'apprétant à le saluer pour le forcer à soulever le chapeau déformé qui lui ombrageait fortement le visage, lorsque, au détour d'une roche qui me le masqua durant quelques secondes, je ne vis plus personne sur le sentier. Il avait disparu comme disparaîtrait un fantôme, car d'un côté le rocher à pic n'offrait aucun interstice dont il eût pu profiter ; de l'autre, le même roc plongeait verticalement dans l'ablme où roulait le torrent. Je restai là quelques instants stupéfait, regardant avec soin de tous côtés; je
ne vis rien qui pût m'expliquer ce qu'il était devenu. Je me demandai si je n'avais pas été le jouet d'une hallucination. Pour moi, le comte de Flamarande était alors un exalté trés-prés de la démence, et je songeais avec terreur que cet état moral pouvait être contagieux.
Je repris le chemin Au manoir et trouvai trèsprès de là Ambroise, qui rentrait aussi, portant le petit Espérance sur son épaule.
— Nous n'allons pas vite, me dit-il, nous vous attendions. Quel gibier guettiez-vous donc là-bas que vous avez tant regardé et tant cherché?
— Je cherchais, lui répondis-je, à me rendre compte du chemin qu'avait pu prendre un homme que j'ai vu venir, et que vous avez dû rencontrer.
— Simon, le meunier de Saint-Julien? Nous n'avons rencontré que lui.
— Par où a-t-il pu passer dans l'endroit où je l'ai perdu de vue ?
— Vous souhaitiez lui parler?
— Non, je me disais qu'il avait pu tomber dans le précipice, et que le bruit du torrent m'avait empêché d'entendre ses cris.
— Quand Simon de Saint-Julien se laissera tomber, répondit Ambroise en riant, c'est que quelqu'un lui aura cassé les deux jambes.
— ^^ Alors vous n'êtes pas inquiet?
— Moi ? jamais I rien ne m'inquiète.
Et, se retournant vers l'enfant :
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— Qu'est-ce que tu veux, toi? Tu souhaites marcher? Eh bien, embrasse-moi, je le mettrai sur les pattes.
Espérance ne se fit pas prier et Tembrassa, faveur qu'il ne m'avait jamais accordée de bonne grâce. J'en fis la remarque.
— Et pourtant, voyez un peu 1 répondit Ambroise, il vient d'embrasser Simon sans en être beaucoup prié. II faut croire qu'il y a des figures qui lui plaisent et que la vôtre ne lui revient pas.
Simon de Saint-Julien existait-il ? N'était-ce pas un nom improvisé par Yvoine qui avait réponse à tout avec une aisance admirable ? A souper, j'amenai la conversation sur les hommes de belle taille, et je prétendis que ceux du pays me semblaient êtrf généralement au-dessous de la moyenne.
— Pourtant, ajoulai-je en élevant la voix, j'en ai vu un très-grand aujourd'hui. Comment l'appelezvous donc, maître Ambroise ?
— Simon le meunier, répondit-il également à voix haute et avec la promptitude qu'il mettait toujours à répondre sur la dernière syllabe de son interlocuteur.
— Vous avez vu Simon aujourd'hui? dit Michelin. C'est pour de vrai un bel homme et bien découplé. D'où vient donc qu'il n'est pas venu nous dire bonjour en passant ?
— 11 était pressé de retirer, reprit Ambroise ;
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il avait été jusqu'à Mandaille pour an payement qu'on lui devait.
Je fus encore rassuré ce jour-là, mais les jours suivants, à propos des plus futiles circonstances, je recommençai à me tourmenter. Vraiment Âmbroise Yvoine me semblait jouer avec moi comme un chat avec une souris. Il avait des allures qui prêtaient beaucoup à mes soupçons. Il s'était installé dans le donjon, où il avait fait apporter quelques pauvres meubles, et il dirigeait le travail des ouvriers avec beaucoup d'intelligence et de bonne humeur ; mais il n'était pas toujours là, et, quand il disparaissait, nul n'eût pu dire où il était et à quoi il s'occupait. Â vrai dire, nul autre que moi ne s'en tourmentait, et, quand je le questionnais, il répondait en riant :
^ Ah voilà ! qui peut savoir ce que je fais et où je vais quand je le sais tout au plus moi-même ? Je suis l'oiseau qui voltige de place en place et qui vit pour vivre. Demandez au martinet sur combien de pierres du donjon il a passé en tournant dans les airs. Bien sûr, le soir venu, il n'en sait pas le compte; pourtant il a son idée, et j'ai souvent la mienne. Il pense à attraper des mouches, et moi. je pense à n'en pas trop gober.
Ainsi toutes les réponses facétieuses de ce bonhomme avaient pour moi un sens (fue je croyais toujours dirigé contre moi, et, quand je me disais qu'il n'y songeait peut-être pas du tout, je me trouvais sot et malheureux. Vingt fois par jour je me sentais prêt à lui dire :
— Ne jouons donc pas au plus fin, entendonsnous plutôt pour rendre Tenfant à sa mère. Chargezvous de lui porter cette révélation. Ce secret me pèse, rendez-moi le service de m'en débarrasser.
Mais jalors une mauvaise honte me retenait.
J'avais mis de Tamour-propre à mener à bien la chose qu'au premier abord j'avais jugée impossible; confesser à ce bohémien qu'il était plus habile que moi me causait une répugnance insurmontable.
Ainsi, partagé entre la lassitude de mon méchant rôle et la crainte devoir le triomphe d'Ambroise, je me consumais et devenais de plus en plus malade,
si bien que je fus pris d'une grosse fièvre et dus garderie lit pendant quatre jours. Les Michelin me soignèrent très-affectueusement; mais ce fut Yvoine qui me guérit en m' administrant un breuvage de sa façon, composé avec des plantes de la montagne. Je le pris sans avoir conscience de rien, car durant quarante-huit heures je perdis la notion du liea où j'étais et des personnes qui m'entouraient.
Quand je revins à moi, le jour paraissait à peine; je regardai autour de moi avec-étonnement, surpris de sortir du chaos de rêves où je me débattais, et de voir Ambroise à mon chevet. Je l'interrogeai ; il m'apprit que j'avais beaucoup battu la campagne, mais qu'il connaissait cette fièvre-là et m'avait servi de médecin. Je continuai à prendre ses médecines et m'en trouvai fort bien, car, au bout de quelques jours, j'étais délivré de tous les malaises que j'avais éprouvés auparavant.
-^ Mon brave Ambroise, lui dis-je un matin en déjeunant avec un appétit que je n'avais pas eu depuis six mois, je ne sais pas si je vous dois la vie ; mais, à coup sûr, je vous dois la santé. Et puis je sais à présent que vous m'avez soigné comme si j'eusse été votre frère. Vous avez passé des nuits debout et des jours sans me quitter un instant. Je voudrais vous témoigner ma reconnaissance; ditesmoi ce qui vous ferait plaisir.
— Je ne vous demande rien que de vous bien porter, monsieur Charles, répondit-il d'un air de
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franchise ; je ne suis pas malheureux et n'ai guère de fantaisies. Pourtant j'en ai une, qui est de demeurer dans cette ferme, ma vie durant. Vous savez que j'ai choisi cette famille Michelin pour la mienne. J'ai amassé quatre ou cinq sous, et, comme je n'ai pas. de descendance, mon frère d'Orléans n'en ayant pas non plus, moi, j'aimerais à mourir ici et à laisser ce que j'ai à un des petits enfants, à votre filleule, ou votre commère, ou le petit Espérance, si sa famille vient à l'abandonner. J'en ai touché deux mots à Michelin et à sa femme, et ils m'ont dit que, si vous approuviez, ils me garderaient ici volontiers. Alors c'est à vous dedécider, car, si nous avons déjà parlé de cela en riant, à présent c'est chose sérieuse. J'ai senti mes premiers rhumatismes l'hiver dernier, et je lie veux pas finir dans un fossé. Je pourrai encore courir par le beau temps ; mais, quand viendra la neige, je veux avoir mon glle comme un vieux lièvre; ça vous va-t-îl ?
Je ne pouvais certes pas refuser, et je montrai même de la joie de pouvoir être agréable àYvoine; mais cette apparente insistance à demeurer auprès d'Espérance me donna encore à penser. J'essayai en vain de» lui arracher quelque aveu. Je dus reconnaître que, s'il s'était emparé de mon secret, il élait plus habile que moi à le garder. Et n!en devait-il pas être ainsi ? N'avait-il pas le beau rôle, le rôle généreux, tandis que, contrairement à ma
conscience et à mes instincts, j'avais le rôle du traître dans cette comédie ?
Je passai encore six semaines à Flamarande. Je m'y sentis plus calme et, en dehors de mon chagrin intérieur, plus heureux que je ne l'avais été depuis longtemps. Ces Michelin étaient réellement de braves personnes, leurs enfants m'aimaient, et Âmbroise me distrayait par son esprit enjoué et actif. Je me portais bien, je chassais un peu; je n'avais plus le spectacle des larmes de madame de Flamarande et le supplice des confidences de soq mari. Je m'appartenais enfin, et peu à peu je m'habituais à Tidëe de secouer le joug qui m'avait été imposé. Je prenais la résolution d'écrire à madame la comtesse pour l'informer de l'existence et de la bonne santé de son fils aîné. Je lui écrivis môme beaucoup de lettres, que je brûlai toutes, retenu par la crainte qu'elles ne fussent surprises par son mari.
D'ailleurs, cela ne pouvait pas s'expliquer par écrit. Une femme si pure et si noble I comment oser lui dire de quoi elle était accusée ? Une mère si passionnée I comment Tempôcher de commettre quelque imprudence dont le résultat lui eût été funeste ? M. le comte avait trouvé le plus cruel des châtiments en cas de révolte de sa part ; il avait parlé de lui retirer Roger, et il était homme à le faire. Je devais être là, je devais préparer la comtesse à cette révélation ; je ne pouvais en charger
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personne. Tout cela ne devait avoir lieu qu'à son retour dltalie. Je m'attaehai à cette résolution forcément ajournée, à cet espoir de racheter le repos absolu de mon cœur et de ma conscience, et je pris courage en m'occupant de Gaston avec un profond attendrissement.
Malheureusement pour moi, Gaston ne m'aimait pas, et toutes mes avances le trouvaient insensible. Il n'était ni brutal ni maussade, mais il me répondait d'un air ennuyé et s'essuyait le front du revers de sa main quand je me hasardais à y déposermes lèvres par surprise.
Son instinct de réserve était moins sensible avec les autres. Les paysans ne sont pas démonstratifs, et personne ne quêtait ses caresses. Il était tout l'opposé de son frère Roger, qui montrait déjà un caractère tout en dehors. Gâté, ardent, fantasque, Roger n'avait pas une minute de repos. Il fallait que tout mobilier ou toute personne lui passât par les mains. Il brisait tout, et dans ses jeux il se souciait peu do vous faire du mal : mais il avait tout aussitôt des repentirs charmants: il vous caressait avec passion, trouvant des mots tendres et comiques pour vous consoler. Ses prières étaient irrésistibles, ses colères effrayantes, ses gentillesses adorables. Tout émotion, il donnait aux entres des émotions continuelles.
Gaston, paisible et méfiant, était très-mystérieux. Sa douceur était inaltérable. Il n'avait aucune fan-
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taisie et s'amasait seul aulaat qu'avec les autres enfants. Tout paraissait Tintéresser, il examinait des heures entières le travail des fourmis ou celui des abeilles, lise couchait à plat ventre dans la prairie el contemplait les petits brins d'herbe ou conversait avec les grillons. Il aimait peu les grands animaux, mais il n'en avait pas peur, et, à vrai dire, il ne paraissait jamais effrayé de rien. II était bon et cédait tout aux fillettes de la maison ; mais il paraissait n'aimer que la plus petite et ne se laissait entraîner à aucune partie bruyante. Recueilli et comme rentré en lui-même, il ne demandait jamais rien, et, si on eût oublié de lui donner à manger, il s'en fût allé cueillir les myrtiles de la montagne et les framboises des bois plutôt que de réclamer.
On ne s'étonnait pas de le voir si différent des autres. On l'avait vu d'abord triste ou résigné, parce qu'il ne pouvait se faire comprendre, et on se rendait assez bien compte du travail imposé à un enfant qui commence à parler, lorsque tout à coup il lui faut oublier une langue et en apprendre une autre. On se disait qu'il deviendrait tout à fait gai quand il pourrait s'exprimer tout à fait ; mais ces bonnes raisons ne me persuadaient pas. Je voyais toujours en lui l'être arraché brusquement à son milieu et condamné à une existence contraire aux instincts et aux tendances de sa race. Les enfants de Suzanne Michelin avaient été vachers et faiseui^ de fromage dans le sein de leur mère ; Gaston avait
été porté en carrosse et nourri de bouchées à la reine avant de naitre; Espérance ne savait pas cela, mais il le sentait, et, sans donner une forme à ses idées d'enfant, il éprouvait sans doute l'étonnement et peut-être Teffroi de vivre autrement qu'il n'eût vécu sans le comte de Flamarande et sans moi I Aussi, quand il me regardait, j'étais prêt à baisser les yeux, et, quand il se refusait à mes caresses, je me disais :
— C'est bien fait, tu as ce que tu mérites.
J'avais obtenu démon maître un mois de vacances, j'en pris deux sans lui en demander la permission. Je craignais de me trouver près de lui et ne désirais que le mécontenter pour avoir le droit de rompre. Il avait répondu de ma dette paternelle, et mes créanciers avaient pris patience; mais j'étais encore assez jeune pour trouver un emploi, et M. le comte savait bien que j'étais trop scrupuleux pour oublier de m'acquitter.
Je partis pour Paris à la fin de septembre, chassé du Cantal par le froid qui devenait très-vif. J'aurais voulu emmener Ambroise à qui, en dépitou peut-être à cause de mes défiances, je m'étais singulièrement attaché. Je lui représentais que j'étais en position de lui faire gagner sa vie, et que je ne comprenais pas sa retraite d'hiver dans la montagne, lui qui commençait à craindre les rhumatismes et à vouloir se soigner.
— ^Vous ne connaissez pas nos pays, me réponditil : il n'y a que le vent qui soit un peu désagréable sur les hauteurs ; mais, quand vient la neige, nous ne souffrons plus du froid. Elle nous enferme dans nos baraques et nous garantit. Quelquefois elle couvre nos toits de plus d'un mètre d'épaisseur; alors nous creusons des chemins couverts pour circuler d'un bâtiment à l'autre, et il y a des villages où on vit ainsi gaiement comme des cri-cri qui
chantent dans une miche de pain. Ici, à Flamarande, on n'est jamais recouvert entièrement, parce que le rocher à pic permet de se déblayer tous les jours. On laisse pourtant les étables se couvrir, et on y couche même les enfants, parce que c'est plus sain et plus chaud.
— Ainsi, lui dis-je, Espérance va dormir cet hiver dans la neige?
— Sous la neige, ce qui n'est pas la même chose que sur la neige ; et pourquoi ce petit-Ià craindraitil le froid plus que les autres enfants?
— Je ne sais pas, mais peut-être n'y est-il pas habitué. Vous dites qu'il est de race méridionale... S'il a été élevé dans les pays chauds...
Ambroise me regardait si attentivement, que je crus m'étre trahi, et me hâtai de parler d'autre chose.
Je m'en retournai à Paris par Glermont. Je m'attendais à des reproches, car je ne m'étais guère pressé en route; mais M. le comte ne parut pas s'être aperçu de ma négligence, et il ne me fît aucune question sur l'emploi démon temps. Il ne s'intéressa qu'à l'installation des restes de ses parents dans la chapelle restaurée, et paya la note des dé penses sans me demander pourquoi j'avais fait en même temps réparer le donjon. J'essayai encore de lui parler de Gaston. Il me fît signe de la main que ce sujet m'était désormais interdit, et je n'y revins
pas.
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Madame la comtesse arriva dans les premiers jours de novembre. Elle aussi avait fait Tècole buissonniëre, car la vente de Sévines avait pris da temps, et M. le comte disait n'avoir pu ni la rejoindre en Italie ni la faire revenir à Paris. Il n'était plus jaloux d'elle, on eût dit qu'il ne 1 avait jamais été. Il était de meilleure humeur qu'avant les événements. Ses dettes étaient payées, sa santé raffermie, et il avait une femme soumise, un fils superbe; c'était tout ce qu'il avait ambitionné.
Roger était plus gâté, plus diable, plus séduisant que jamais. Madame se portait très-bien aussi, et je crois qu'elle avait embelli encore. J'avais beaucoup redouté de la revoir maigrie et triste comme à son départ. Loin de là, elle semblait radieuse. Elle avait pris son parti, Gaston paraissait oublié, Roger était assez, il était tout pour elle. Dans cette situation, je me demandai si je devais troubler la paix reconquise dans cet intérieur par une révélation périlleuse, et je retombai dans mon accablement. J'avais dû ma guérison physique et morale à une courageuse résolution de consoler cette mère éperdue. Je la retrouvais oublieuse ou abusée définitivement. Je me sentais comme forci de rester criminel envers elle et coupable à mes propres yeux. Ma timidité vis-à-vis d'elle en augmenta d'autant. Je m'étais flatté, dans mes bons rôves de Flamarande, de conquérir par mes aveux et mon repentir la bienveillance presque
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amicale qu'elle m'ayait témoignée dans sa douleur et que j'avais tant besoin de mieux mériter. Pour voir sa joie et sa reconnaissance, j'aurais, je crois donné ma vie, et j'eusse bravé la fureur, le mépris de mon maître; mais quoi I elle ne pensait plus à Gaston. Elle était calme, elle était belle. Elle me regardait tranquillement, elle me parlait avec une douceur polie et froide. Ses yeux n'interrogeaient plus les miens. Sa main ne se tendait plus vers la mienne. Elle avait oublié tout, je n'étais plus que le valet de chambre de M. le comte. Elle n'avait même plus un ordre à me donner.
Un jour, elle me trouva à quatre pattes dans rantichambre, servant de monture à l.'impétueux Roger, qui, tout en me tenant au cou etm'embrassant, me donnait des coups de talon dans les côtes. Elle le prit vivement dans ses bras, comme si elle eût craint que je ne lui fisse du mal.
— Ah I madame, lui dis-je en me relevant, vous ne savez pas comme j'aime les enfants I
— Je le sais, répondit- elle, je sais que vous avez un très-bon cœur; mais vous gâtez trop Roger. Il en abuse et deviendra méchant.
Il me sembla que le moment était comme fatalement amené pour ma confession et j'allais supplier madame de m'entendre en particulier ; mais, avant que j'eusse pu trouver un mot pour exprimer mon intention, elle avait disparu, emportant son fils, et je n'eus pas le courage de la suivre.
Un autre jour, je reçus des mains du faci- ^v une lettre à son adresse, et je reconnus Técrituv madame de Montesparre. J*étais résolu à ne servir d'espion, et j'allais remettre cette le Julie lorsque M. le comte passa près de moi rapidement et la prit en disant :
— Suivezd[noi.
Quand je fus dans son cabinet :
— Lisez-moi cela, dit-il.
Je ne voulais plus, je tremblais, ma révèle allait éclater. Il ne voulut pas s'en apercevoir. Il brisa le cachet et me remit le papier en disant :
— Lisez donc I Je lus:
« Montesparre, le 2 janvier 1846.
» Ma chère Rolande, j'ai à vous parler; je serai Il Paris dans quelques jours. Je descendrai à mon appartement, toujours le même, et je vous attendrai, car j'ai horreur de votre mari et neveux pas le voir. Je ne vous parlerai pas de Salcède, je ne sais où il est. Je vous parlerai de moi. Vous devinez que j'ai besoin d'un service, et, quel q'^e soit le passé entre nous, je vous connais trop pour croire que vous hésiterez.