‹ FlamarandeChapitre 7 sur 7 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

II rolourna en Angleterre, où il passa les dix dernières années de sa vie, ne venant plus que temporairement en France. Il se portait réellement mieux dans ce climat brumeux et ti(!îde, car il semblait rajeunir. Il est vrai qu'il prenait plus de soin de sa personne, comme s'il eût craint de déplaire à quelqu'un en s'abandonnant à sa vie d'études. Le fait est qu'il était gouverné. Cet homme si absolu et si obstiné avait trouvé un maître à idées étroites, sans réflexion, avide d'amusements frivoles, et encore plus tenace dans ses instincts qu'il ne l'était dans ses raisonnements. Ils n'eurent heureusement pas d'enfants et menèrent une vie égoïste. Le comte allait peu dans le monde, ce n'était pas son goût, mais il recevait dans l'intimité des personnes triées par la maîtresse du logis^ c'est-à-dire qu'elle éloignait toute relation sérieuse, sous prétexte que M. de Flamarande avait besoia

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de distraction pour sa saaté, et elle TentouraU d'hommes nuls et de femmes tarées. Il y avait du luxe chez eux, mais pas de manière à faire craindre que le capital de M. le comte ne fût entamé. Cette femme n'aimant que la dépense paraissait ne pas songer à capitaliser pour son compte.

Je vis ces choses à Londres une fois que je dus m'y rendre pour entretenir M. le comte des affaires de ma gestion. Il eut toujours la haute main sur l'éducation de Roger, qui ne fut point mis au collège et suivit seulement des cours, accompagné de son précepteur. Ce précepteur était toujours Tabbé Ferras, un homme très-doux et très-patient, manquant d'initiative en toutes choses et ne prenant point à cœur ce qui se passait autour de lui. Il ne songeait qu'à ses travaux de bibliophile, c'était là son unique passion. A la campagne, quand Roger prenait peu ou point ses leçons, le brave homme s'en consolait en travaillant à d'interminables catalogues. A Paris, sitôt qu'il avait accompli sa tâche quotidienne auprès de l'enfant, il allait bouquiner sur les quais ou sous les arcades de l'Odéon. Il m'était facile de voir que Roger n'apprenait absolument rien avec lui. Sans les soins de sa mère, il eût été un parfait ignorant. Madame assistait à ses leçons et les prenait pour son compte ; après quoi, elle les lui remâchait sous diverses formes jusqu'à ce qu'elle vît qu'il avait compris. Alors elle le laissait tranquille, car d'espérer qu'il

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se donnerait la peine d'écouter de lui-même et de résumer quoi que ce.soil par un effort de sa volonté eût été illusoire. L'effort du cerveau lui était in* connu, on s'était donné trop de mal pour lui en épargner un peu. Il comptait là-dessus, et disait naïvement à l'abbé :

— Pourvu que maman comprenne, c'est toul ce qu'il fatit.

M. de Flamarande avait paru chérir son fils dans les premières années; mais, quand il le vit si léger, si impétueux au plaisir et si peu capable de raisonnement suivi, il le mortifia par ses reproches ironiques. L'enfant prit peur de lui, et la peur est un éloignement. À mesure que les absences de son père prirent plus de fréquence et de durée, il Toublia si bien qu'il était comme étonné quand il le revoyait. Le comte trouva donc froid et gauche cet enfant si expansif, si aimable et si séduisant avec les autres. Il eût aimé à être fier de lui, et il ne voyait de lui que ses défauts. Peut-être songea-t-il à l'emmener pour l'instruire à sa guise; mais madame parut résolue* à le suivre, et sans doute la femme illégitime n'eût point goûté cet arrangement. Il n'en fut plus question.

J'avais résolu de ne parler jamais de moi que quand je serais mêlé aux événements de la famille de Flamarande, et, comme il ne s'en passa pas de remarquable^ durant les premières années de ma gestion, je comptais me passer sous silence depuis

ce moment jusqu'à celui où je fus repris par la deslinée ; mais j'ai pensé qu'en abordant mon récit j'avais entrepris forcément une étude psychologique sur moi-même, et je me vois entraîné à la continuer pour que ma conduite ait un sens.

D'abord, en m'installant, à la grande joie de Roger, dans le pavillon de l'intendance à Ménouville, je crus que j'allais être très-heureux. Je n'étais plus laquais, j'étais fonctionnaire. Je n'étaisplus Charles, on m'appelait de mon nom de famille, j'étais M. Louvier. Je n'étais plus gouverné que par un maître absent qui me connaissait trop pour rien discuter. J'avais préféré un traitement fixe à tout ce qui eût pu ressembler à un tripotage dans les produits. Je m'efforçais d'augmenter le bien-être de la maison sans diminuer le rapport de la terre, et cela était très-facile du moment que je ne spéculais pas pour mon compte et que j'étais impossible à duper. De ce côté-là, je n'ai pas lieu de regretter le rôle que j'ai joué dans la famille.

Après les premiers soins que je donnai à mon installation, ma tristesse revint. C'était une sorte d'ennui de toutes gens et de toutes choses. L'estime et l'amitié qu'on me témoignait ne me paraissaient pas sincères. J'étais injuste, car tout le monde, madame elle-même, madame surtout, me témoignait une confiance sans bornes pour tout ce qui concernait ma gestion, et les subalternes que je gouvernais s'applaudissaient de ma politesse et de mon équité.

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Mais quoi 1 j'étais mécontent de moi-rnôme. Le passé, avec lequel je voulais rompre, me poursuivait comme un mauvais rêve. Je ne pouvais plus dormir; j'avais trop veillé, trop couru, trop cherché dans la vie des autres. Je ne gouvernais plus la mienne. Je ne pouvais contraindre ma volonté à être froide et calme comme il convenait à mes nouvelles attributions. Je voyageais en songe, je traversais des montagnes, j'enlevais des enfants qu'on me reprenait ; je m'égarais dans des cavernes, j'y étais poursuivi ou j'y poursuivais les autres. J'avais des curiosités insensées, des terreurs effroyables. Je m'éveillais baigné de sueur ou glacé d'effroi. Je me désespérais, j'avais un sommeil de parricide, et pourtant je n'avais voulu faire de mal à personnel

Quelquefois je ne voulais pas admettre le témoignage de ma conscience.

— Non, me disais-je, mes intentions ne sont pas sans reproche. Ce n'est pas dans le seul intérêt de Roger que j'ai caché l'autre enfant et que j'ai dérobé le secret de sa mère. J'ai été irrité contre elle, je me suis arrogé le droit de la juger, qui n'appartenait qu'au mari.

Et alors je sentais comme un poids écrasant sur ma poitrine ce mince fragment d'écriture que j'avais pris sur la poitrine de Salcède et que je portais comme lui dans un sachet : Veille sur notre enfant l,.. Je comprenais la puissance de ce talisman

sur une âme dévouée. Que le rôle de Salcède eût 6lé beau, si la femme calomniée eût pu lui écrire : Veille sur mon enfant l Voilà ce qu'elle eût pu me dire, à moi, et j'eusse donné ma vie entière à cette tcVche sacrée, tout aussi bien que Salcëde; mais lui, où était le grand mérite de son dévouement envers son fils? Il ne faisait que son devoir en réparant le crime d'avoir trahi l'amitié et perverti l'innocence d'une jeune femme.

Mais pourquoi ne pouvais-je pas envisager froi* dément toutes ces choses et attendre paisiblement l'avenir avec Tarme que je possédais? — No^, je ne pouvais pas ; je ne savais pas être tranquille, j'avais besoin de condamner ou d'absoudre. Tantôt je me demandais pourquoi je n'agissais pas tout de suite auprès de la comtesse pour qu'elle renonçât à des projets funestes à Roger ; tantôt je me demandais si j'aurais jamais le courage de briser la fierté d'une femme si habile et le cœur d une mère si passionnée. Si elle allait, en me voyant hostile, m' accuser d'avoir pour elle des sentiments indignes de ma raison et de ma dignité ? L'idée d'être humilié, ridiculisé par elle m'était insupportable, et, quand je me représentais la scène qui pouvait avoir lieu, je passais des heures d'insomnie à préparer les dénégations les plus blessantes sans en trouver do suffisantes pour m^ disculper. Et puis toute cette énergie tombait. Je me sentais faible et pris de vertiges. Je me représentais des larmes, comme autre-

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fois & Sëvines, et .je médisais que je n'étais pas ne pour ce métier de bourreau.

L'obsession de mes pensées devint si cruelle, qae je résolus de ne plus penser du tout, et je fis la guerre à mes souvenirs comme un médecin poursuivant pied à pied la maladie. Je me mis au régime, au moral comme au physique. Je me cherchai, en dehors de mes occupations domestiques qui ne m'enlevaient pas assez à moi-même, une passion, une manie quelconque pour me détourner de Tex^amen de la réalité. J'essayai plusieurs choses. Je m'adonnai à Thorticulture. J'eus les plus belles roses à vingt liçues à la ronde; mais Roger me les cueillait pour les porter à sa mère, et je n'avais ni l'autorité pour l'en empêcher, ni le mérite de les offrir moi-même.

Je fis des essais de greffe et de taille pour les arbres fruitiers. On m'en fit de grands compliments; mais j'aurais voulu une occupation qui me donnât des jouissances élevées. Je m'imaginai de rapprendre la musique, que j'avais un peu étudiée dans ma jeunesse. L'intendant qui m'avait précédé avait laissé chez moi un vieux piano qui avait servi à sa femme et qu'on n'avait pas jugé valoir la peine d'être emporté. Je me mis en tête de le réparer, et j'en vins à bout. Je recollai les touches, je remis des cordes neuves, je regarnis les marteaux, je l'accordai, et enfin je le fis parler. Alors je rappris tout seul à jouer des valses et des romances, et même à

en composer qui me parurent admirables, mais qui ne valaient rien el manquaient d*originalité. Roger, qui commençait à taper très-adroitement sur son piano et qui avait du goût, ne se gêna pas pour me dire que je n'y entendais rien, et se borna à admirer la patience de mon travail de luthier.

Je pris le goût des échecs avec Tabbé qui venait le soir me donner des leçons. Il me trouvait des dispositions, mais je ne réussis jamais à le battre. Enfin j'arrivai à prendre le goût d'écrire et j'essayai de composer des romans. Ce fut un amusement très-énergique, mais très-douloureux pour moi. Je retombais toujours dans les faits de ma vie personnelle. Je prenais le goût et le maniement de la forme, mais je n'avais pas d'imagination. Je ne pouvais rien supposer, rien deviner en dehors de ma propre expérience.

Un jour, — c'était en 1855, par une belle soirée de juin, je me rappellerai toujours cette date, qui apporta tant de changement dans mon existence morale, — j'étais au bout de mon courage. En proie à un véritable accès de spleen^ je revenais d'une ferme où ma surveillance m'avait appelé, et je me dirigeais vers mon pavillon, où Ton m'apportait régulièrement des repas que je ne mangeais plus. Je suivais une falaise assez escarpée, et à chaque pas je me disais :

— Pourquoi vivre avec cette maladie incurable? Il serait si facile d'en finir t

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L'obsession devint si forte que je m'arrêtai devant une coupure à pic et sentis le vertige s'emparer de moi. Je n'y résistai pas. Il paraît que j'étendis les bras comme si j'allais me précipiter. Je n'en eus pas conscience et ne saurais dire ni si j'avais la résolution du suicide, ni si j'avais encore assez de force pour vaincre la tentation. Il me semble que je rêvais. Peut-être que je parlai sans le savoir. Tout à coup uuc voix me fit tressaillir, et je vis en face de moi madame de Flamarande qui me regardait avec effroi. Je recouvrai ma lucidité pour me découvrir et m'effacer contre le rocher afin de la laisser passer. Elle passa sans m'effleurer; puis, s'arrôtant :

— Est-ce que vous rentrez, monsieur Charles?

me dit-elle.

— Oui, madame la comtesse.

— Tout de suite?

— A moins que madame n'ail uu ordre contraire ù me donner.

— Non, merci.

Elle fit quelqae.s pas ef. se retourna encore. J'étais resté immobile et la suivais des yeux, ne me demandant pas ou cite allait ainsi à l'entrée de la nuit, cela m'était devenu assez indifférent ; mais, pensant avec amertume à l'espèce d'intérêt que j'avais cru lire dans son regard el qui n'était sans doute qu'une illusion de ma rêverie. Je fus donc trèssurpris quand je la vis vie faire signe d'aller b, elle en même temps qu'elle venait vers moi.

J'obéis, et, quand je fus tout près :

— Pardon, si je vous rappelle, monsieur Charles, me dit-elle avec un sourire un peu contraint; mais... est-ce que vous êtes sujet au vertige?

— Non, madame ; je m'en suis guéri.

— Ahl c'est que... tout à l'heure il m'avait semblé..*

Et, s'interrompant, elle ajouta en riant :

— C'est (jue j'ai le vertige, moi, et que je re-

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grettais de m'étre engagée seule dans un sentier pareil. Si ce n'est pas abuser de votre obligeance, je vous demande de m'accompagner à cette cabane que vous voyez là-bas presque sous nos pieds.

— Que madame la comtesse me permette de passer le premier.

— Passez, et donnez-moi le bout de votre canne en la tenant de l'autre bout. Si peu que je sente un point d'appui possible, je ne suis plus tentée de broncher.

Je la conduisis ainsi sans dire un mot jusqu'à ]a cabane d'un pauvre pécheur malade à qui elle portait des secours. Je pensais -malgré moi qu'elle avait là quelque rendez-vous et qu'elle m'autoriserait facilement à la quitter; mais elle me pria d'entrer avec elle afin de la ramener après.

Elle entendait fort bien la charité ; elle n'était pas de ces femmes nerveuses qui surmontent violemment et inutilement le dégoût de la maladie et de la misère. Elle ne paraissait pas éprouver ce dégoût, mais ne faisait rien de superflu pour le braver. Elle envoyait le médecin ou le chirurgien et ne touchait une plaie que quand personne ne savait s'y prendre dans la famille. Elle n'allait en personne chez le^ malheureux que pour leur lé moigner de l'intérêt et connaître leurs besoins. Elle y mettait une grande simplicité et se faisais aimer sans faire de frais pour poser la bonne châtelaine.

Au bout de quelques moments d'entretien avec le malade et sa femme, elle reprit avec moi le chemin du château par la plaine; c'était plus long, mais plus sûr, disait-elle. Je marchais derrière, je n'avais pas encore abjuré avec elle mes habitudes de domesticité; elle s'en aperçut et me dit sans af* fectation :

— Le chemin est assez large, donnez-moi donc le bras, monsieur Charles, on ne voit plus trèsclair à se conduire.

Je lui présentai mon bras en silence. Une méfiance profonde s'emparait de moi.

— - Elle sait tout, pensais-je; donc, elle me hait ou me craint. Peut-être Salcède s'est-il enfin aperçu de la substitution de son talisman. Elle veut le ravoir.

Mais elle me parla avec un grand naturel de ' toute autre chose que d'elle-même. Il ne fut môme question que de moi. Elle ne marquait pas Tinquiétude que je lui avais supposée. Elle paraissait curieuse de ce que Roger appelait mes inventions. Elle m'interrogeait sur mes greffes de rosiers, sur l'habile. réparation du piano, sur mes études musicales, sur mes parties d'échecs avec M. Ferras. Roger lui avait parlé de tout cela. Il n'y avait que mes études littéraires qui fussent restées connues de moi seul.

Gomme elle me demandait à quoi je m'occupais avecleplusde plaisir, je lui répondis que j'avais

MO riÂMAtlANÛIÎ

le malheur de me dégoûter de tout au moment d'aborder les véritables dilDcultés, et je compris alors à ses réflexions que ma tristesse Tarait frappée ou lui avait été rapportée, et qu'elle s'en inquiétait charitablement. Je me tins sur mes gardes et renfermai Tamertume de ma vie au fond de mon cœur. Elle me quitta à l'entrée du parc en me remerciant de mon assistance sur un ton d'égalité qui me toucha; mais je me rappelai vite que c'était sa manière habituelle, je ne lui avais jamais vu avec personne un instant de hauteur.

Je fus pourtant très-ému de cette promenade, et ma misanthropie en augmenta d'autant. Le lendemain, j'étais seul à faire des comptes devant ma fenêtre ouverte, et, après avoir fermé le registre, je restais dans une fixité douloureuse, lorsque deux ombres passèrent sur le cuir brillant de ma table, et je fis un effort pour sortir de ma torpeur; c'étaient Roger et sa mère.

— Le voilà dans ses extases, dit Roger, qui avait alors un peu plus de treize ans. Tu vois, mère, quelle figure il a ! Il ne rit plus jamais, même avec moi t Juge s'il est malade ! Et il ne se soigne plus, lui qui se soignait trop auparavant. Je t'ai amenée pour que tu le confesses, car^ pour sûr, il a quelque grand chagrin, et à présent je te laisse avec lui. 11 ne te résistera pas, il te dira son ennui, et tu le lui ôteras, ou il avouera qu'il est malade, et tu lui feras promettre de consulter tout de sutio

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très-sérieusement. — Allons, monsieur Charles, ajoutH-t-il en allongeant le bras ponr me prendre roreille, obéis à ton enfant gâté, ouvre ton cœur au bon Dieu, c'est-à-dire à maman.

Ayant ainsi parlé, îe cher enfant disparut, et je restai seul face à face avec sa mère, qui, accoudée sur l'appui de ma fenêtre, plongeait dans mes yeux hagards ses yeux d'une limpidité pénétrante. Ce regard fut si franchement affectueux que j'en subis le magnétisme. Fasciné et surexcité en même temps, je ne saurais dire pourquoi, voulant parler pour nier mon mal, je fus suffoqué par des larmes qui m'empêchèrent de dire un mot.

Elle me regardait toujours, et elle me prit la main en me disant d'une voix qui brisa toute mon énergie :

— Pauvre Charles I

Il y avait tant de bonté, tant de sincérité dans sou geste et dans son accent, que je perdis la tête et m'écriai, sans pouvoir ni choisir ni retenir mes paroles :

— Veille sur notre enfant I

Elle me regarda avec une surprise qui n'avait rien déjoué, et je me hâtai d'ajouter, tout éperdu :

— - Voilà ce que madame la comtesse veut me dire I

Elle quitta vivement la fenêtre en me faisant signe de la fermer, et elle entra chez moi par la porte vitrée, qu'elle referma derrière elle.

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— Vous avez compris, me dit-elle avec fen. Je pensais à l'autre, à celui que vous aviez adopté alors que son père le repoussait et que sa mère désespérait de le retrouver. Charles, vous Taimiez, je le sais ; pourquoi Tavez-vous abandonné ?

— Je l'ai abandonné, répondis-je, le jour où j'ai su qu'on vous l'avait rendu.

— Rendu !... Hélas ! je Tai revu pour le quitter aussitôt, et je ne puis le voir que rarement et en secret. Vous savez bien cela, puisque vous avez deviné...

— Je n'ai pas deviné, madame, je sais. . ., je sais tout. Votre fils n'a plus besoin de moi.

— Vous savez tout!... Et M. |e comte?

— Il ne sait rien.

— Vous me le jurez sur l'honneur?

— Et sur la tête de Roger.

— Je vous crois, Charles, oh ! je vous crois I J'espérais que M. de Flamarande se doutait de la vérité et que je devais quelque chose à sa tolérance. Il persiste donc à m'accuser, car, pour agir comme il l'a fait, il faut qu'il m'outrage dans sa pensée. Je sais bien que cela est. Il me l'a assez fait entendre sans jamais me permettre de protester. Voyons,... le moment est venu, vous seul pouvez me dire la vérité, je veux la savoir. Suis-je accusée d'avoir cédé à la violence ou à la séduction?

Elle parlait avec une assurance de fermeté qui

m'ébranla, et je craignis qu'elle ne m'arrachât tous mes secrets. ^

— Je supplie madame la comtesse, répondis-je, de ne pas m'interroger en ce moment où je me sens très-abattu ; un autre jour...

*— Comme vous voudrez, reprit-elle. Ne parlons pas de moi, parlons de vous. Je vous .vois trèsmalade en effet, et par une cause toute morale que je crois deviner. Vous me savez informée des événements de Sévines, et vous croyez que je ne vous pardonne pas le désespoir que vous m'avez causé. Eh bien, je vous Tai pardonné absolument aussitôt quej'ai su par la Niçoise les soins que vous avez eus pour mon pauvre enfant; c'est elle qui a raconté comment, elle et vous, vous vous étiez prêtés à Tenlèvement pour éviter quelque chose de pire. C'est elle qui nous a révélé la déclaration de M. de Flamarande, que vous lui avez montrée. Vous l'aviez exigée, cette déclaration, elle aussi a voulu en avoir connaissance. Vous l'avez toujours... Je ne vous la demande pas, elle est dans vos mains, je suis tranîuille. Vous ne m'accusiez pas, vous ! vous saviez, vous disiez que mon mari était en proie à un ac- <*s de folie. Quand il demanda à voir l'enfant, cette nourrice crut qu'il voulait... Ah 1 mon Dieu, c'est affreux I mais elle m'a dit que vous l'observiez <ît que vous avez sauvé mon fils. Après cela, commuent ne yous aimerais-je pas, Charles? Vous avez été bien habile à dissimuler, c'est vrai, vous m'avez

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laissé souffrir bien cruellement; mais j'ai compris voire silence. Le jour où j'ai connu les faits, j'ai vu pourquoi vous aviez caché mon fils à Flamarande, et je sais que tout a été combiné par vous clans son intérêt et dans le mien. Vingt fois j'ai été sur le point de vous en remercier, mais votre attitude et votre regard me disaient clairement: t Ne me parlez pas, vous feriez échouer mon dévouement 1 » ou peut-être étiez-vous engagé par serment avec mon mari, et je ne devais pas détourner de son devoir un homme si généreux et si austère; mais TOUS m'avez crue aveuglée, injuste, ingrate, vous me l'avez fait sentir une fois... J'aurais dû parler; que de chagrins cela eût pu épargner, de nous entendre I c'était impossible alors, je ne savais pas tout, je ne vous connaissais pas assez. Je ne suis pas méfiante, mais il s'agissait de mon fils, et vous comprenez que pour un fils on soit capable de faire violence à tous ses instincts comme à toutes ses idées ; puis j'ai cru plus tard que vous teniez h ne pas être interrogé. Depuis longtemps déjà je vous vois réservé, sombre et soigneux de m' éviter. Je m'en inquiète, Roger s'en alarme,... et hier je vous rencontre dans ces rochers faisant la figure d'un homme qui a de mauvais desseins contre lui-même. J'ai eu très-peur pourvous, voilà pourquoi je vous ai demandé de m' accompagner, bien que je n'eusse en aucune façon le vertige. Allons, mon brav^ Charles, il faut à présent vous réconcilier avec la

vie ; TOUS vous ennuyez, voas vivez trop seul, vous vous persuadez que personne ne. vous apprécie et ne s'intéresse à vous ; vous vous trompez, vous êtes très-cher à Roger,... et à moi encore plus. Voici ce que je vous propose d'accepter...

Et, comme je faisais un geste de crainte :

— =^ Oh I n'ayez pas peur! je ne vous offre aucun don, je vous connais ! Je veux seulement changer voire genre de vie, qui vous pousse à la consomption. Je veux que vous soyez noire hôte de tous les jours, c'est-à-dire que vous veniez dîner avec moi, Roger et M. Ferras. Vous ferez ensuite votre partie d'échecs. J'apprendrai, cela m'intéressera beaucoup. Ne résistez pas. Je sais ce que vous voulez dire : M. de Flamarande blâmera celte intimité. Il sera très-facile de la suspendre pendant les rares et courtes apparitions qu'il fait ici, et, si quelque autre personne s'offusque de me voir traiter amicalement l'homme savant et doux qui forme l'intelligence de mon fils; l'homme délicat et dévoué qui dirige les intérêts de sa vie matérielle, je vous assure que je ne me donnerai pas la peine de répondre. Dans la solitude où je vis, j'ai besoin de société, et je n'en puis trouver de plus convenable et de plus légitime. Vous savez que, quand Roger s'absente, je mange avec Hélène, et personne ne le trouve mauvais. Eh bien, nous ferons table commune, et nous formerons ainsi une famille de braves gens aussi parfaitement élevés les uns que

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les autres. Promettez-moi de commencer ce soir, Charles. Roger viendra vous chercher.

Et, comme je balbutiais une réponse vague et troublée, elle me tendit encore la main en disant : t C'est convenu, » et sortit.

J'eus bien de la peine à me remettre de Tagîtation qui suivit un événement si imprévu. Je me sentais pris dans un piège; je me demandais avec effroi comment je pourrais m'en tirer. La séduction de cette femme était irrésistible. Elle me savait nanti d'une pièce au moyen de laquelle elle pouvait contraindre son mari à lui rendre son fils, et dès lors rien ne serait épargné pour me mettre dans ses intérêts. Comment et pourquoi avait-elle tant tardé? Avait-elle réellement compté sur ma loyauté inébranlable? Était-elle persuadée que je la croyais à l'abri de tout reproche? — Peut-être, car je n'avais révélé à personne au monde le rendez-vous du bois de Boulogne, non plus que mes découvertes ultérieures au Refuge. Elle pouvait donc espérer d'exploiter ma simplicité au profit de Gaston.

•— Hélas I me disais-je, quel malheur pour moi

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que cette \ictime de la sévérité conjugale ne soit pas une victime sans tache i Comme je serais heureux de me dévouer à elle, de lui rendre plus faciles et plus sûres les entrevues avec son enfant, de mériter sa confiance et de pouvoir me dire son sauveur et son ami, tandis qu'elle joue un rôle .vis-à-vis de moi et va me forcer à en jouer un visà-vis d'elle !

Je n'étais pas encore décidé à profiter de son invitation lorsque Roger vint me chercher avec tant d'insistance et d'empressement qu'il me donna à peine le temps de faire ma toilette. Je me lis beaucoup prier. Ce dîner quotidien était très-incommode pour moi qui n'aimais plus à m'habillcr et qui en avais fort pou le temps. Je ne mangeais pas, je serais un convive maussade. Mon admission à la première table me ferait des. jaloux, des ennemis par conséquent Je st^rais blâmé par M. le comte d'avoir accepté un pareil honneur. Roger n'écouta rien; quand il voulait quelque chose, il le voulait passionnément. L'idée venait de lui. Il ne concevait pas qu'elle ne lui fût pas venue plus tôt. Il en prenait la responsabilité auprès de son père. Enfin il me saisit par le bras et m'emmena " de force, car il était déjà robuste, et j'étais affaibli par une maladie de langueur.

Le dîner était servi dans une petite salle où jusque-là M. Ferras avait mangé seul. Le brave homme, admis en môme temps que moi et miss

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Hélène à rinlimité de la comlesse, ne montrait ni surprise, ni satisfaction, ni embarras, ni déplaisir, ni curiosité. Peut-être était-il dans la confidence de quelque secret; peut-être était-il gagné à la cause de Gaston et chargé de me pénétrer; peutêtre était-il l'insouciance même.

Nous fûmes servis par le groom que dirigeait miss Hurst. Celaressemblait à une dînette d'écoliers prise en cachette du règlement. Évidemment madame voulait, en changeant ses habitudes et les nôtres se ménager l'occasion incessante de parler avec moi de ses joies ou de ses peines maternelles. Elle fut adorable de bonté, Roger étincelant de gaieté. L'abbé parut fort & î aise. Hélène, occuptîe de nous tous, ne parut pas songer à elle-même. Je remarquai que la comtesse la traitait comme une amie; celle-là, je n'en pouvais douter, était dans toutes les confidences.

Après le dîner, madame alla au jardin, et chacun de nous à ses affaires; mais elle exigea que la ' partie d'échecs eût lieu au salon de huit à dix heures, comme elle avait lieu ordinairement chez moi. Cela fut réglé une fois pour toutes. Roger voulut essayer ce jeu sérieux et faillit en devenir fou.*Il y renonça vite. Madame essaya aussi par complaisance ou par politique. Elle y prit goût et devint en peu de temps d'une très-jolie force. Quand je la gagnais, c'est qu'elle le voulait bien. H venait rarement du monde le soir, et dans ces

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cas-là, l'abbé et moi, nous voulions nous retirer; elle nous obligeait de rester et de faire notre { artie dans un coin. Je dois dire que personne ne fut scandalisé de me voir au salon. Ma réputation de probité et de savoir-vivre était établie dans le pays. Il y avait déjà quinze ans que l'on m'y connaissait.

Je m'étais attendu à des questions, à des insi* nuations , à de fausse \ confidences. Il n'en fut rien ; madame ne me re^^iarlait plus d'aucune chose secrète. J'avais refusé àt me laisser interroger sous le coup de la première ér iotion, et, comptant qu'on y reviendrait, j'avais depais préparé mes réponses; mais madame se le tint p\)ur dit et n'y revint pas, ce qui semblait être un témoignage de haute déférence pour mon caractëi*e. Elle causait d'autres choses avec moi, absolument comme elle eût fait avec son pareil, et jamais je ne surpris le moindre effort pour influencer mes idées au profit des siennes. Ce n'était pas une bienveillance particulière pour mon petit entendement; elle était la tolérance même, et tout le monde avait depuis longtemps remarqué que son genre d'esprit ou son caractère était tout l'opposé de ceux de son mari. Elle haïssait la dispute et permettait tout au plus la discussion. Elle était toujours et d'autant plus modeste qu'elle était devenue plus instruite,car depuis plusieurs annéeselle travaillait pour faire travailler son fils, et son intelligence s'était extraordinairement

développée. J'étais plus à même qu'autrefois d'en j uger, j'avais travaillé aussi.

C'était en somme une personne étrange à force de sembler parfaite. Elle était aimée de tous ceux qui l'approchaient un instant, et ceux qui vivaient auprès d'elle en étaient à l'adoration. Il fallait bien subir le charme de cette bonté pleine de naturel et de cette suave douceur. Je ne m'en défendis pliïs lorsque à la longue je vis que mon attachement ne me créait aucun engagement contraire à mes résolutions, et peu à peu je me sentis renaître dans cette vie nouvelle, qui était pour moi comme une réhabilitation après les choses humiliantes que j*avais cru devoir m'imposer. Mon antipathie pour la femme coupable s'effaça comme un mauvais rêve. Était-il possible d'exiger d'elle une réparation plus soutenue, une soumission plus héroïque à la volonté de son mari, un dévouement plus absolu au fils légitime, moins de trames ourdies contre son avenir, un sacrifice plus immense de son amour, passionné pourtant, pour l'autre enfant de son cœur?

En tout temps, je la plaignais, mais il y en avait où j'étais forcé de l'admirer. J'avais besoin de me rappeler qu'elle avait pour consolation d'écrire à Salcède : Veille sur notre enfant t Je ne pouvais non plus me défendre d'une profonde reconnaissance pour la nouvelle existence qu'elle me créait ainsi sans conditions, et comme pour le seul plaisir do

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