‹ FlamarandeChapitre 6 sur 7 · BERTHE. I · texte numérisé non relu

BERTHE. I

— Fort bien, dit le comte en reprenant la lettre.

FLAMARANOE 209

Vïa'Mïne Berthe est consolée aussi et veut procéder 't3lque autre mariage. Madame de Flamarande ' jie faire de semblables confidences. Donnez- * i^cassette aux lettres.

i ^tijectai que toutes ces lettres supprimées constitua, ient une imprudence de la part de M. le comte. Madame de Montesparre venant à Paris, il était bien impossible que madame la comtesse ne la rencontrât pas dans le inonde, pour peu qu'elle ymWle pied. Ces dames ne manqueraient pas de s'expliquer, et la confiscation de leur correspondancô^éveillerait les soupçons de madame de Flamarande.

— Vous êtes bien simple, me répondit le comte, si TOUS croyez que madame de Flamarande n'a pas deviné tout ce qui ne lui a pas été dit. Elle s'est confessée par son silence, elle a accepté son châtiment, elle a fait^on devoir et réparé sa faute. Je veux qp'on la laisse tranquille désormais; elle va fort peu dans le monde, elle acceptera sans regret de n'y plus aller du tout. Elle recevra chez elle, et madame de Montesparre n'osera s'y présenter. Tout est biei^ ainsi ; mais vous ne médisiez pas, Charles, que la baronne était à Montesparre.

— Elle n'y était pas .à mon dernier voyage.

— On la disait malade dans le Midi, reprit le comte; elle a maintenant des allures assez mystérieuses, quelque nouvelle passion sous roche; elle

en a trop pour être l'amie d'une femme qui n'en

doil point avoir. Donnez l'ordre qu'on ne la reçoive pas, si elle se présente.

Je ne donnai point d'ordre, et hait joars se passèrent sans qu'on entendit parler de la baronne. Je m'informai comme par hasard à son hôtel, elle était arrivée ; mais, huit jours s'étant encore écoulés sans qu'on la vit et sans qu'elle écrivit de nouveau, M. le comte pensa qu'elle avait renoncé à voir la comtesse, soit qu'elle fût justement blessée de son silence, soit qu'elle eût déjà oublié le désir, un instant éprouvé, de revoir sa chère Rolande. Celait, selon lui, le plus probable. Les femmes, disait-il, sont moins nuisibles qu'on ne croit; leur légèreté les détourne le plus souvent des malices dont elles nous menacent.

' Je n'étais pas aussi tranquille. Qui sait si madame de Montesparre ne tenait pas la clef du grand secret? Si je ne m'abusais pas, Âmbroise m' ayant reconnu à la Violette^ et depuis étant allé à Sévines, Ambroise Yvoine devait tout savoir ou tout pressentir. Si l'homme que j'avais vu disparaître comme par enchantement à mon approche, et qu'Âmbroise prétendait être le meunier Simon, n'était autre que M. de Salcède déguisé, et si la baronne était alors secrètement & Montesparre, était-il invraisemblable que ces trois personnes, liées entre elles, eussent commenté l'apparition miraculeuse d'un enfant mystérieux dans la crèche de Michelin ? Madame de Montesparre aurait, dans ce cas, résolu d'avertir

mada;iie de Flamarande, et, en lai écrivant prudemment comme pour lui demander un service, elle se réservait de lui apporter une grande joie. Il fallait donc me hâter de tout révéler à la comtesse, si je voulais en avoir le mérite, au lieu de porter la honte et Todieux d'être signalé par d'autres à son aversion.

Je ne dormais plus, et de nouveau je me sentais très-malade.

— Il faut en finir, medisais-je ; ce soir, demain, je parlerai.

Et je ne parlais pas, redoutant Téclat de cette bombe incendiaire que j'allais lancer dans un intérieur redevenu si paisible et si satisfait.

Et d'ailleurs, comment parler dans cette maison où tout était minutieusement surveillé par le maître en personne ? Il ne se fiait peut-être plus à moi, et, sans en faire rien paraître, il m'espionnait sans doute assez pour voir que je n'espionnais plus. Une fois déjà, à Sévines, il m'avait surpris, prêt à le trahir; il avait vu sa femme à mes pieds. — Je songeai que, si je pouvais rencontrer madame dehors, j'aurais bien l'habileté de lui parler sur la portière de sa voiture sans être entendu de Joseph ; îûais Roger et sa bonne, une grosse Normande trèscurieuse, l'accompagnaient partout. Je me mis à suivre madame dans Paris. Je n'étais pas valet de pied, je ne pouvais monter derrière sa voiture. Je prenais un cabriolet de place et le payais fort cher

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pour qu'il suivit son équipage ; mais elle ne faisait pas ou presque pas de visites» et c'était toujours dans des hdtels où les maîtres occupaient le rez-dechaussée. Il n'y avait pas moyen de la rejoindre dans un escalier et de lui parier sur un palier quelconque. Elle n'allait ni chez sa couturière, ni chez sa modiste ; toutes ses fournisseuses la servaient à domicile. Aux promenades publiques, elle tenait toujours son fils par la main, et là d'ailleurs elle n'eût pas pu s'arrêter, encore moins se dérober pour parler à un valet de chambre. Un jour que je la suivais avec beaucoup d'espoir, car Roger était un peu enrhumé et elle était sortie sans lui, je la vis avec surprise prendre le chemin du bois de Boulogne. Il faisait très-sombre et très-humide, et ce n'était ni le jour ni l'heure pour se promener.

A cette époque-là, le bois n'était pas un parc royal à l'anglaise. Il n'y avait ni lacs, ni rochers, ni cascades, mais il y avait des arbres, des bruyères, des chemins où l'on entrait profondément dans le sable, des clairières mélancoliques, des endroits déserts en un mot, et, sachant que madame aimait ces endroits-là, je me disais qu'elle y mettrait pied à terre et que je pourrais l'entretenir en toute sécurité. Par malheur, je ne pouvais la suivre que d'assez loin, mon cocher avaitùn mauvais cheval: je la perdis de vue après qu'elle eut dépassé la porte Maillot, -dont j'étais loin encore. Si peu qu'il y eût d'équipages ce jour-là, les traces des roues s'entre-

croisaient sur le sable, et je das aller au hasard. Ce maudit sable rendit encore plus pénible l'allure de mon cheval. Je payai l'homme, et, sautant à terre, je m'en fus à travers bois, coupant les taillis pour aviser chaque allée, me fiant à mon étoile plus qu'à mon discernement.

Je perdis ainsi deax heures. Une pluie fine tombait, et la nuit se faisait plus tôt que de coutume. Je m'étais égaré et me trouvais dans une véritable lande où je n'avais plus espoir de rencontrer personne et où je cherchais à m'orienter pour regagner la porte Maillot, lorsque, de derrière une touffe de jeunes pins, j'entendis sortir une voix qui me fit tressaillir, et qui, bien que voilée par la prudence, prononça distinctement ces mots :

— Adieu I... ohl que je vous aime, que je vous aimel

C'était la voix de la comtesse. Doux personnes sortirent du massif, la femme enveloppée et voilée disparut; l'homme, très-grand, d'une silhouette très-élégante à laquelle je ne pouvais me méprendre, s'éloigna ; c'était M. de Salcède.

Je m'élançai sur ses traces sans trop me dissimuler. Il no s'aperçut pourtant de ma poursuite

qu'assez loin de là, el alors, me prenant sans doute pour un voleur, il arma un pistolet de poche. J'étais exaspéré ; j'aurais volontiers joué ma vie. Je continuai à le suivre, et, comme il entendait mes pas derrière les siens, il en parut ennuyé et s'arrêta court. Il aimait mieux être attaqué que surpris.

J'eus l'idée d'agir comme les voleurs et de lui demander l'heure, afin de le voir de près^et d'entendre sa voix me dire avec menace de passer mon chemin. Il n'était pas homme à s'effrayer; il me répondrait certainement et ne tirerait pas sur moi, si je ne l'attaquais pas. Je le savais doué d'un grand sang- froid; mais alors il me reconnaîtrait, il saurait que je surveillais ses rendez-vous avec la comtesse, et il m'échapperait. Je voulais absolument savoir où il demeurait; je ralentis mon allure pour le rassurer. Nous étions dans l'allée des pins ; l'obscurité augmentait lorsque je vis les lanternes d'un coupé qui était arrêté là. Il sauta dedans sans rien dire au cocher, mais j'eus le temps de voir, aux reflets troublés de ces lanternes, non pas une figure distincte, mais une barbe grise et des cheveux d'un blanc de neige.

Je m'étais donc trompé? Ce n'était pas là le jeune et beau Salcéde ; mais alors quel était donc ce vieillard à qui madame de Fiamarande donnait rendez-vous au fond d'un bois par une triste soirëe de février, et à qui elle disait avec l'accent de l'enthousiasme : c Oh I que je vous aime I §

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Le coupé avait filé vers la porte Maillot avec la rapidité de Téclair. J'étais à pied, accablé de fatigue, brisé par Témotion. Je ne pus trouver de voiture et dus marcher encore jusqu'à TArc de triomphe. Xà, je crus m'évanouir ! j'avais oublié de déjeuner. J'entrai dans un petit restaurant des Champs-Elysées pour me reposer plutôt que pour manger, et, m'asseyant dans un coin, je me pris à commenter amèrement la situation.

L'homme que j'avais vu était-il Salcède ? Pourquoi non ? On peut se déguiser avec une barbe et une perruque blanches. Si ma première impression ne m'avait trompé ni au bois de Boulogne, ni sur le sentier de Flamarande, Salcède était en France. Il y était caché et^déguisé, puisque pas une personne de sa connaissance ne l'avait vu et ne saluait son retour. Avec l'aide d'Ambroise, il avait pu percer le mystère qui pesait sur Espérance ; il avait dû alors revenir à Paris, et, craignant d'écrire à la comtesse pour l'informer de cette grande découverte, il avait dû lui demander un rendez-vous par l'intermédiaire de madame de Montesparre. Je ne surveillais plus la remise des lettres aux personnes de la maison; madame avait fort bien pu, depuis huit jours, s'entendre avec la baronne.

Ainsi le fait était accompli I Madame de Flamarande savait tout, je n'avais plus rien à lui dire. Elle devait me haïr et me mépriser profondément. Quanta son mari, il devait lai être devenu odieux,

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et sa reconnaissance pour Salcëde, pour l'homme qui lui rendait la joie de savoir son fils vivant, devait facilement avoir passé de Tenlhousiasme à la passion. — Il y a plus, me disais-je ; cette passion a pu natlre pendant le dernier séjour de madame à Pérouse. C'est là déjà qu'elle a pu recevoir des lettres, qu'elle a pu être informée et, qui sait? recevoir Salcède. Elle n'est pas revenue d'Italie si calme et si belle sans qu'une grande joie soit entrée dans son cœur et dans sa vie. Qui sait si elle n'a pas été à Flamarande avec Salcéde et si elle n'y a pas vu son fils pendant que j'y étais ? Yvoine est aussi habile que moi. M. de Salcède l'est peutêtre plus que nous deux. Si tout est consommé, que me reste-t-il à faire ?

Le plus simple et le plus logique eût été à coup sûr de suivre mon premier élan et de me confesser à madame, comme si elle ne savait rien. Je ne devais pas, dans ce cas, comptersur sa reconnaissance. Au lieu des paroles de bonté et d'affection que j'aurais pu mériter, j'aurais sans doute à essuyer les reproches du premier moment ; mais elle n'eu eût pas moins reconnu vite que je m'étais dévoué à son fils, et que je m'y étais attaché au point de trahir le secret du comte. Au lieu de rester le bourreau et l'ennemi de celte mère si cruellement éprouvée, je devenais sou soutien, une sorte de muet protecteur entre elle «t son mari, un intermédiaire dévoué entre elle et" son enfant.

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Oui, volTa ce qu'il fallait faire ; maïs un inexplicable sentiment de colère et de ressentiment m'en empêcha.

— N'ai-je pas été bien simple, me disais-je, d'avoir cru à la vertu d'une femme si habile à cacher ses émotions et si ardente à les satisfaire? Où ai-je pris l'idée romanesque qu'elle était une victime digne de respect et de pitié ? quel voile avais-je donc sur les yeux quand j'accusais son mari de folie et d'injustice ? Après le châtiment qu'elle a subi et la menace d'être séparée de son second fils, aurait-elle l'audace de revoir Salcède et détromper ainsi M. le comte, si elle n'avait pas été déjà une épouse coupable? Oui, oui, M. de Flamarande a vu clair, Gaston est le fils de Salcède, et j'ai servi une vengeance bien fondée. Âurais-je la sottise de m'en repentir et la lâcheté d'en demander pardon? Non certes ! J'ai été joué par elle, j'ai failli céder à son prestige, tomber sous son empire, me faire le serviteur du mensonge et de l'adultère; mais c'est fini, bien fini: je la méprise et je la hais.

Après deux heures de trouble et d'inexprimable souffrance, je me remis en roule sur la trace de Salcède. Je me rendis au faubourg Saint-Honoré, à son hôtel. Je savais que la maison était louée à un banquier allemand^ mais je pensais qu'il avait dû y garder un pied-à-terre. Je m'informai. Il n'avait pas conservé une seule chambre de son hôtel, et, depuis près de trois ans, on n'avait pas reçu de ses nouvelles. J'allai m'informer avec précaution chez madame de Montesparre. J'étais assez lié avec mademoiselle Suzanne, sa fille de chambre, et je la savais bavarde; mais elle n'était pas dans la confidence de sa maîtresse, elle n'était au courant de rien, elle n'avait vu M. de Salcède ni à la campagne ni à Paris depuis son départ pour le nouveau monde, trois ans auparavant. Il avait quitté la France assez mal guéri, et madame la baronne l'avait beaucoup regretté après l'avoir beaucoup

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retenu ; mais elle paraissait en avoir pris son parti et se préparait à rentrer dans le monde.

Mes investigations de ce jour-là eussent été parfaitement inutiles sans Tidée qui me vint de demander à Suzanne si, après la mort de son père et sa maladie, M. de Salcède n'était pas trës-changé.

— Changé? répondit-elle ; ahl je le crois bien! ses beaux cheveux noirs sont devenus tout blancs.

— Alors il avait l'air d'un vieillard?

— Non, il avait toujours sa belle figure jeune, et je crois môme qu'avec sa tètd à frimas il était encore plus beau et plus original; mais, s'il est mort, comme c'est malheureusement probable, il a pu se faire teindre comme tant d'autres, et sans doute il n'y paraît plus.

Sûr de mon fait cette fois, je rentrai à l'hôtel Flamarande. Il était onze heures; M. le comte, qui paraissait rarement à son club, y était allé ce soirlà. Madame était seule dans ses appartements ; après avoir assisté au coucher de Roger, elle avait défendu sa porte ; au dire de Julie, elle lisait.

]fe priaf Julie de demander pour moi un instant d'audience à madame, et peu d'instants après je fus introduit dans son petit salon. Quel sentiment me poussait à cette entrevue? C'était un besoin, vague mais impérieux, de souffrir , car mon intention n'était pas formulée dans ma tête troublée. J'étais à peine sûr du prétexte que j'allais donner pour avoir sollicité mon audience; j'en avais préparé

plusieurs, comptant choisir celui que m'inspirerait l'accueil de la comtesse.

Elle était toute vêtue de blanc avec des nœuds de moire rose pâle sur son peignoir à dentelles. Je la savais frileuse, ce n'était pas la robe de chambre qui convenait à la saison, je m'attendais à la voir vêtue de cachemire ouaté. Cette toilette légère et comme transparente me troubla. Elle avait dû se sentir mouillée et glacée en revenant de son rendez-vous. Son âme ou ses sens exaltés rendaientils son corps insensible ?

Elle lisait, c'est-à-dire qu'elle feignait de lire, car, en m'entendant ouvrir la porte, elle avait posé son livre au hasard devant elle. Pourtant, si elle était agitée, elle le cachait bien. Il était impossible de croire à des transports intérieurs en voyant le sourire tranquille avec lequel elle m'accueillit en me disant :

— Que désirez-vous, monsieur-Charles?

— Pais-je espérer, répondis-je, que je ne serai entendu que de madame la comtesse ?

— Mais certainement , si vous avez fermé la porte.

i — Elle est fermée.

— Très-bien; parlez, mon ami.

Puisqu'elle avait l'air si bon et si confiant, je résolus de l'attaquer par le sentiment pour savoir si elle me haïssait.

— Depuis quelque temps, lui dis-je, il m'a sem-

reproche rien, Charles, rien, entendez-vous? Je vous supplie de ne pas gâter trop Roger, mais aimezie et ne le quittez pas, voilà ce que je vous dis sincèrement, car je le pense. Bonsoir, mon ami, ne vous tourmentez plus et croyiêz^bien que je sais vous apprécier.

Elle ne me permit pas de répliquer un mot, car elle s'était levée et elle passa dans sa chambre, où dormait Roger.

Congédié avec ces paroles de bonté, je me retirai plus oppressé, plus mécontent d'elle et de moi qu'auparavant. Elle savait tout et ne daignait [j^as me faire de reproches. Je n'étais rien pour elle qu'une force aveugle au service de son mari. Si elle maudissait le bourreau, elle ne voulait pas qu'on s'en doutât, et elle ne s'en prenait pas à moi, l'instrument de torture ; désormais satisfaite et consolée, elle pardonnait, mais du haut de sa froide bienveillance et de sa systématique douceur. Ah ! que la scène eât été différente, si elle m'eût laissé lui dire que je la savais coupable 1 C'est alors que je l'eusse vue peut-être encore à mes pieds.

— Eh bien, ce moment viendra, me disais-je. Je la suivrai et je l'observerai si bien qiie je la suipren drai avec M. de Salcède. Il faudra bien alors qu'elle sente en moi quelque chose de plus que l'espion de son mari, car celui-ci ne saura rien, et je la condamnerai tout seul. Je l'épouvanterai pour mon propre compte. Qu'elle s'humilie alors, qu'elle me

demande grâce. Je pardonnerai, je lui prouverai que je suis quelque chose de plus qu'un bonhomme et un estimable domestique.

Dès le lendemain, j'allai voir la Niçoise pour saToirsi, dès le temps où Gaston élait avec elle dans sa montagne, elle n'avait pas été tâtée et questionnée par des étrangers, La Niçoise habitait Villebon à cinq lieues de Paris. Elle y était propriétaire et envoyait ses fruits et ses légumes à la halle. Je lui servais régulièrement sa rente, car, en outre du capital qui lui avait été donné pour s'établir, M. le comte lui faisait une pension pour porter un nom d'emprunt et ne jamais se faire connaître.

J'étais sans inquiétude sur son compte. Elle m'avait prouvé sa discrétion, el elle avait trop d'intérêt à se taire pour y manquer . Je ne l'avais pas vue depuis six mois et n'ava»s pas entendu parler d'elle. J'appris avec surprise qu'elle avait vendu sa maisonnette et son jardin,. Elle avait quitté la campagne, on ne savait pas son adresse. Pourtant , ài force de questionner et de m'informer, je découvris qu'elle habitait Paris, rue Neuve-des-Mathurins, 19. J'y courus le soir même, m'étonnant de n'avoir pas été averti par elle de ce changement de domicile.

Je fus introduit dans un joli petit appartement fraîchement décoré et trouvai ma Niçoise en robe de soie, coiffée en cheveux et chaussée comme une vraie Parisienne. Ce n'était plus une villageoise,

c'était une petite rentière, vivant sagement et ne

songeant qu'à bien élever son fils. Dès mon premier regard sur elle et sur son intérieur, je compris qu'elle avait vendu notre secret et je lui reprochai &a trahison.

— Je n'ai rien fait de mal, répondit-elle. On m'a découverte je ne sais comment. Je vivais tranquille à Yillebon et ne me montrais jamais à Paris. On çst venu me supplier, me menacer, me questionner. On m'a promis le double de ce que j'avais reçu de vous, et on a ajouté qu'on ferait plus tard un sort à mon fils. J'ai refusé; mais, quand j'ai vu les billets de banque et le monsieur si comme il faut...

— Un grand jeune homme avec des cheveux blancs ?

— Justement ; mais je ne sais ni son nom, ni son pays, ni où il demeure.* Il me parlait du chagrin de cette pauvre mère à qui on cache toujours son fils, à ce qu'il paraît. J'ai cédé, je vois bien que vous allez me retirer ma pension, c'est votre droit et c'est juste. Je peux m'en passer, j'en ai une meilleure, car le capital est placé au nom démon fils.

Je crus prudent de ne pas punir par l'amende la trahison de cette femme ; elle nous abandonnait, mais elle ne nous dénonçait pas. Je me retirai en lui laissant croire que M. de Flamarande avait toujours l'intention de reprendre son fils, et que madame de Flamarande acceptait le retard apporté à cette décision. Je n'informai mon maître de rien,

c'était facile. Il ne parlait pas volontiers de Gaston et ne faisait pas de questions sur son compte. D'ailleurs, j'avais pris mon parti: ne pas trahir la comtesse, ne plus jamais servir là vengeance de son mari, ne pas troubler le bonheur de la mère recouvrant son fils ; mais tourmenter et humilier la femme au bras de son amant.

Je m'attachai à ses pas, et je devins aussi habile à ce triste métier d'espion que pas un limier de la police. Il me répugnait et me fatiguait, mais une fièvre intérieure me poussait et me soutenait. Peine inutile! madame ne retourna plus seule auboi&de Boulogne ni à aucune espèce de rendez-vous.

Toutes ses démarches bravèrent le grand jour. Elle n'alla pas voir madame de Montesparre et parut irrévocablement brouillée avec elle.

De toutes les lettres qu'elle écrivit et dont il me fut possible de voir la suscription, aucune ne fut adressée à la baronne, ni à Salcède, ni à au- ' cune personne qui pût m'ôtre suspecte. J'eus beau chercher M. de Salcède à Paris, il fut introuvable; si je ne l'eusse vu de mes propres yeux, si je n'eusse appris qu'il avait les cheveux blancs, si la Niçoise, sans le connaître, ne m'eût révélé son action sur elle, je me serais cru visionnaire.

XLIY

Dans les premiers temps, après le rendez-YOus que j'avais surpris et rexpUcation que j'avais tenté de provoquer, madame la comtesse, toutes les fois que je me trouvai en sa présence, me témoigna de la bienveillance et s'informa avec intérêt de ma santé, qui était redevenue chancelante. J'espérais lui inspirer un peu d'effroi ; mais, quand elle vit l'air contraint dont je recevais ses avances, elle reprit son grand air d'indifférence ou d'impassibilité.

Trois ans s'écoulèrent ainsi, moi la surveillant toujours, elle n'y prenant pas garde et déjouant toutes mes ruses par la franchise apparente d'une conduite exemplaire. Il est vrai qu'à Paris seulement, durant l'hiver, elle était obligée à cette prudence; elle passait tous les étés dans sa terre de Ménouville en Normandie, et là elle n'était guère surveillée, car M. le comte n'aimait pas beaucoup ce

séjour et faisait de fréquents voyages à Paris, où je le suivais toujours. La tranquillité de mon maître était extraordinaire après les violentes agitations qu'il avait subies. Il n'était plus jaloux et vivait dans les meilleurs termes avec sa femme, tout en s'occupant d'elle le moins possible. Dois-je avouer qu'il avait une maîtresse fort pimpante, une des reines du mauvais inonde ? Il faut bien que je dise tout dans cette véridique histoire où je me suis trouvé investi par ma conscience du rôle de magistrat instructeur. M. le comte avait besoin d'une intimité de ce genre : il lui fallait de la passion, de la jalousie, de la colère. Il en eut à souhait pour son argent, et je le vis en passe de se ruiner. Heureusement il fut vite supplanté et s'accommoda d'une personne de moindre appétit, d'un oiseau de moindre volée. Il eut son ménage chez elle, c'està-dire qu'elle fut titulaire d'un autre logis et qu'elle s'y trouva assez bien pour ne pas lui donner de graves sujets d'inquiétude.

Madame la comtesse le sut et ne parut pas s'en affliger; son indifférence fut pour moi une nouvelle preuve de son amour pour un autre ; mais que faire pour m'emparer de ce terrible secret? Au bout de trois ans, j'y renonçai ou du moins je voulus me persuader que j'y renonçais. Je me demandai pourquoi je me laissais ainsi dévorer par un vautour, et j'eus peur de trouver au fond de moimême un sentiment dont je n'avais pas voulu, dont

je ne voalais pas me rendre compte. Si j'ai ^ dupe de mes illusions, ma conscience ne me. -) reproche pas bien haut à l'heure qu'il est, ca mais je n'ai cédé à une pensée indigne d'un hoii raisonnable et d'un fidèle serviteur. J'ai cru en vue de la morale et de la vérité, ce que je dire le témoignera de reste.

Je n'étais plus retourné à Flamarande, je n'écrivais plus aux Michelin, je ne recevais plus de » velles d'Ambroise Yvoine, Gaston m'était de . * plus qu'indifférent depuis que je me le représc ^ais protégé et veillé de loin par sa mère, ou de près par M. de Salcèdé. Après avoir aimé cet enfant étranger à la famille, je l'oubliais, et, comme comte, jeletrouvaisbienoùilétait;maisilmef^ chérir un enfant, moi I II est étrange que, n'ayr ^mais eu de goût pour le mariage, j'aie senti tor ma vie, depuis le drame de Sévines, l'amour paternel dominer ma vie. Je m'attachai donc avec une sorte de passion à celui que je regardais dés' i-mais comme le seul enfant de la famille. Je fis de lioger mon idole, mon maître présent et futur, mon orgueil et ma consolation. A force d'être gâté, il devenait adorable, car les enfants, quoi qu'on en dise et qu'on en pense, ont besoin de se sentir aimés pour devenir aimants. Je rendais bien justice à sa mère, elle le chérissait ardemment, passait S£^ vie près de lui et semblait ne vivre que pour lui ; mais se soumeltrait-elle toujours à l'obligation de lui

s; ifier son autre fils ? Un jour ne viendrait-il pas c %Ue relèverait la tète, où elle se plaindrait ^^' bir été outragée par les soupçons de son mari, -^le invoquerait au besoin Tappui des lois pour ^""•'^3 reparaître Tenfant exilé et pour faire valoir lA^'^îroits à la succession de son père légal ? Dans cet 1*3 hypothèse, ce serait au tour de Roger d'être sacrifié ; il perdrait son avantage de fils unique, 'litre et la moitié de sa fortune. Le fils de M. de ÎL «ïde devenait par droit d'aînesse le comte de Flailfarande et peut-être le vengeur irrité de sa vie d'exil et d'abaissejpent. Peut-être serait-il l'ennemi, le Dersécuteur autorisé de mon cher Roger I , ''^îst cette crainte-là qui maintenait mon dépit ^fe la comtesse de Flamarande. Je craignais le rt A de cette ten(iresse maternelle étouffée par la voloiité, soutenue par Tespoir d'une éclatante réparation. Voilà pourquoi j'aurais voulu avoir des preuves contreelle, afin de pouvoir lui direen temps et liV'a: t Soumettez-vous à l'arrêt de votre mari, ou je vous livre au jugement de l'opinion »

Enfin je me calmai. Les preuves n'arrivaient pas. J'en étais réduit à me dire que madame la comtesse était beaucoup plus forte que moi pour mener une intrigue et cacher un secret.

Je me tenais Iranquille depuis longtemps, découragé et n'observant presque plus rien, lorsque M. le comte eut affaire en Angleterre et s'y rendit sans me prescrire de raccompagner. Jecrus deviner qu'il voulait y installer sa maîtresse, et que ma présence le gênait. Je ne lui avais pas dissimulé combien je blâmais cette liaison et combien peu de cas je faisais des femmes entretenues. Il me laissa donc à Paris auprès de madame la comtesse, qui était souffrante d'une bronchite et qui attendait d'être guérie pour retourner en Normandie avec le printemps; mais, au lieu de guérir, elle parut plus malade et garda souvent la chambre. Julie n'était plus, à son service. Elle avait voulu se marier, et madame lui avait fait un sort. Elle l'avait remplacée par mademoiselle Hurst, une vieille fille anglaise, qui parlait couramment plusieurs langues étrangères et qui était fort utile à Roger. Hélène Hurst

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était une personne douce et froide, qui parlait le français avec difficulté et avec répugnance, disaitelle, mais qui au fond n aimait pas la conversation et se méfiait de moi. 11 m'était devenu à peu près impossible de savoir à quoi s'occupait madame, et si elle était malade en réalité.

Une fois elle gardait la chambre et môme le lit, au dire d'Hélène, lorsque, me sentant surpris et impatienté de cette claustration, je me hasardai à montrer de l'inquiétude et à demander pourquoi Hélène n'appelait pas le médecin.

— Madame ne veut pas, répondit l'Anglaise ; elle suit ses prescriptions, elle se préserve du froid et s'abstient de parler.

Là-dessus elle me tourna le dos et entra dans Tappartement de madame, portant une théière et fermant soigneusement chaque porte après elle.

Je n'avais aucun prétexte pour la suivre, et jamais je ne pénétrais dans les appartements de madame; je n'avais môme plus l'occasion de la voir, car je ne menais plus Roger à la promenade. Il avait huit ans, et M. le comte lui avait donné un précepteur, bien qu'il n'en eût aucun besoin et que sa mère lui eût donné autant d'instruction que son âge en comportait. Ce précepteur était une espèce de prêtre étranger, espagnol autant qu'on en pouvait juger par un léger accent. Il était ponctuel, doux, calme, nullement fanatique, et muet comme un coffre avec les gens de la maison. Impossible de

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savoir s'il plaisait ou déplaisait à madame. Il avait été choisi par monsieur; il n'y avait pas de conflit apparent au sujet de l'éducation de Roger.

L'enfant demeurait toujours auprès de sa mère. Il prenait ses leçons dans le salon parliculier de madame, et l'abbé le promenait quand elle ne pouvait pas sortir. Il prenait ses repas avec elle. L'abbé logeait et mangeait dehors. A partir de six heures du soir, on ne le voyait plus. Il demeurait fort près de nous ; mais je savais qu'il ne rentrait à son logis que vers dix heures du soir.

Inquiet de la disparition de madame, car il y avait quatre jours déjà qu'elle ne bougeait pas, je me décidai à interroger l'enfant, un matin que je le trouvai galopant sur son cheval de bois dans la galerie. Il parut surpris de mes questions.

— Maman va bien, me dit-il, elle est au lit.

— Est-ce qu'elle mange un peu ?

— Certainement. Comment vivrait-elle, si aliène mangeait pas ?

— Vous déjeunez toujours avec elle?

— Non; depuis... depuis je ne sais pas combien de jours, elle mange dans son lit, et moi avec Hélène dans le salon.

— Mais vous la voyez souvent, tous les jours ? Roger me regarda, étonné et confus, comme si je

le faisais ressouvenir de sa mère absente et déjà oubliée.

— Je vais l'embrasser, me dit-il.

Et il sortit en courant.

Je ne le retins pas. Il me répugnait de faire constater par ce cher enfant Tabsence de sa mère, ou de l'amener à la trahir. Je le revis dans la journée et ne lui demandai rien. Je me reprochais d'en avoir déjà trop dit. Je me rassurai en le retrouvant gai et pétulant comme à l'ordinaire.

Deux jours se passèrent encore ainsi. Le cuisinier préparait les minces repas de la malade. Le valet de chambre de madame les portait dans Tantichambre et les remettait à Hélène, qui déposait les assiettes vides au même endroit. Les visites étaient consignées à la porte sans exception. On avait ordre de dire que madame était sortie et même partie pour la campagne. Le médecin vint et s'en retourna, la croyant guérie.

Le lendemain, Roger vint à moi dans la galerie, il avait l'air soucieux, et j'en fis la remarque.

— Dis-moi, s'écria-t-il en me jetant les bras au cou, si, quand une personne est malade, c'est qu'elle est fâchée?

Et, comme je ne comprenais pas, il ajouta :

— Maman ne veut plus que je la voie et que je l'embrasse.

— Est-ce que vous ne l'avez pas embrassée hier?

— Ni hier, ni ce matin, ni les jours d'avant. Je l'ai bien vue couchée sur son lit avec sa grande robe blanche, mais elle regardait du côté de la mu-

raille , et , quand je lui ai parlé, elle n*a pas bougé. Ça m'a fait peur, je me suis mis à crier; Hélène est venue me prendre et m'a dit : t Si vous criez, vous ferez mourir votre maman ! • El elle m'a donné un pantin bien drOle, ce qui m'a consolé, comme tu penses. Mais, ce matin, elle a voulu m'eropécher d'entrer, et j'ai pleuré encore ; j'ai même pleuré bien fort pour que maman entende, et pourtant elle n'a pa? bougé , elle n'a pas dit : f Qu'est-ce qu'il a donc? Ne le contrariez pas. • Peut-être que maman est fâchée parce que je lui fais du bruit, ou peut-être qu'elle est morte et qu'Hélène ne veut pas me le dire.

Les craintes de l'enfant se communiquèrent à moi, et je ne sus que lui répondre. Alors il se mit à sangloter et à répéter :

— Maman ! je veux voir maman 1

Je le conduisis à Hélène, qui le prit et l'embrassa en disant :

— Oui, oui, vous verrez maman.

Et elle me ferma brusquement la porte au visage.

J'interrogeai Paul, le valet de chambre de madame.

— Je suis inquiet, lui dis-je ; si madame est sérieusement malade, mon devoir serait d'écrire à monsieur.

— Je n'en sais pas plus que vous, répondit Paul, je n'entre jamais dans la chambre de madame. C'est

Hélène qui fait tout son service. Écrivez à M. le comte, si vous croyez devoir \e faire; moi, je ne me permettrai pas cela. Je sais qu'Hélène est tranquille et ne montre aucune tristesse, qu'elle amuse le petit dans le salon, et qu'il'y fait grand train, chose qu'on ne lui permettrait pas , si madame était bien malade.

Je n'osais montrer mes doutes, mais j'étais convainca que madame n'était pas dans la maison depuis huit jours, et qu'Hélène mettait un paquet de lingerie sur son lit pour simuler aux yeux de Roger une personne couchée.

Pour moi y cette absence mystérieuse était un fait avéré d'inconduite.

J'aurais pu écrire au mari, faire chasser la confidente. Je ne voulais pas persécuter madame. Je me tins tranquille, mais j'observai attentivement l'heure de son retour, car il fallait bien qu'elle rentrât, ce qui était plus difficile que de sortir sans être observée.

Le soir même, vers dix heures, comme je me tenais en observation, tantôt dans l'avant-cour, tantôt devant la loge, où je feignais de jouer avec le chien, je vi^i une femme voilée, mal vêtue, et qui paraissait courbée par l'âge, passer sans rien dire devant la loge du suisse et monter l'escalier de service du premier pavillon de droite, celui qu'occupait la comtesse.

Je m'élançai sur ses traces.

Malgré son dos voûté et sa démarche tratnante,elle monta si rapidement qu'au- moment de la rejoindre, je vis se refermer la porte de roffice, par où elle venait d'entrer.

Je retournai ylvement admonester le suisse pour avoir laissé monter une personne inconnue.

— Je la connais très-bien, répondit-il; c'est la tante de mademoiselle Hélène. Elle vient la yoir très-souvent. C'est une vieille Anglaise très-honnête.

Que faire et que dire, à moins de provoquer un scandale ? J'étais pourtant sûr de mon fait; mais quelle preuve pouvais-je invoquer?

Le lendemain matin, Koger avait vu et embrassé sa mère; il était gai et heureux. Le médecin fut appelé. Selon Hélène, madame se sentait beaucoup mieux et voulait demander au docteur si elle pouvait se lever et prendre l'air. Il vint, trouva sa malade guérie, ordonna une promenade en voiture, et conseilla le départ pour la campagne.

Je m'étais pris d'une apparente amitié pour le bouledogue du suisse, j'avais un prétexte pour sur-

veiller la cour el la porte de l'hôlel. Madame sortit à une heure avec Roger, Hélène et l'abbé. Elle ëta'i fraîche comme une rose; elle n'avait pas été malade. Pourtant, si elle s'était rendue à Flamarande, elle devait être fatiguée; mais la joie de voir Gaston et celle de retrouver Roger l'avaient empêchée de le sentir.

Étais-je fou ou avais-je deviné juste?

— Si elle a été à Flamarande, pensais-je, c'est là que je dois aller chercher la vérité. Si elle y a été seule, je l'absous; mais, si elle y a été avec Salcède, je reprends ma tâche. Je cherche une preuve et je la garde pour sauver Roger du partage qui le menace.

J'étais libre de mes actions, car, depuis que M. le comte était occupé de ses maîtresses (que je ne voulais servir en aucune façon), je n'étais plus dans sa maison qu'un fonctionnaire de luxe. Je partis donc pour l'Auvergne au moment où madame la comtesse partait pour la Normandie. Je passai parMontesparre afin de savoir si la baronne y était. Dans ce cas,/on pouvait supposer qu'elle avait suffi pour favoriser l'entrevue entre la comtesse et son fils. Je m'informai prudemment. La baronne était attendue. Il n'y avait encore personne chez elle.

La saison était encore fraîche le soir et le matin; mais dans la journée le soleil donnait une douce chaleur, et le ciel d'un bleu vif, rayé de légères bandes blanches comme de l'écume, était admi-

rable. -La neige, en partie fondue, laissait à découvert de vastes espaces d'un vert frais, et les ruisseaiix,débarrassés tout récemment de leurs aiguilles de glace, bondissaient et jasaient joyeusement. Les torrents, gonflés par cette subite fonte des neiges, avaient des cascades imposantes. Je n'avais jamais vu le pays aussi beau que dans ces jours du printemps tardif mais soudain et énergique de la montagne. J'eus donc du plaisir à marcher dans la traverse difficile de Montesparre à Flamarande.

J'étais parvenu vers trois heures de l'après-midi h une courte distance du manoir lorsque je vis s'ouvrir à ma gauche un sentier frayé 'que je n'avais jamais remarqué, bien que j'eusse souvent chassé dans tous les environs du château. Comme j'ai une très-bonne mémoire locale, je fus bientôtcertain que ce sentier n'existait pas lors de mon dernier séjour à Flamarande, et, comme j'étais à l'affût de toute découverte favorable à mes recherches, je m'enfonçai résolument dans ce sentier, qui gravissait le rocher par des gradins naturels et aboutissait à une sorte d'impasse.

J'allais revenir sur mes pas lorsque je vis que la roche avait été entamée par la pioche, et qu'il était facile d'en gagner le faite.

— Si je ne me trompe, pensais-je, ceci doit aboutir au cirque de Mandaille et aux sources de la Jordanne. J'avais calculé juste. Après avoir gravi plusieursmonticules superposés, je me trouvai en face

d'un amphithéâtre de laves que je n'avais jamais exploré, mais que j'avais vu plusieurs fois des hauteurs environnantes. C'était un désert dans le désert de ces montagnes ; aussi fus-je vivement frappé en découvrant à. quelque distance en avant de moi une petite construction qui n'y était pas trois ans auparavant. C'était une maisonnette rustique plas élevée et mieux bâtie que celles du pays. Une habitation nouvelle dans une région sans habitants me parut chose assez remarquable et digne d'une sérieuse attention. J'approchai comme par hasard, et, ne voyant personne, je jetai un regard sur l'enclos. Ce n'était qu'un fouillis d'arbustes et d'arbres de la montagne^ pins, sorbiers, hêtres, sureaux et châtaigniers, croissant pôle-mêle comme si le propriétaire, ayant acheté ce petit bois, n'avait pas encore eu le temps d'en faire un jardin et de le renfermer.

Enfin j'aperçus une éclaircie et vis, vers le milieu, une sorte de petite lande bossuée couverte de plantes sauvages, sans aucune trace de culture. Je gagnai la maison- et dus la tourner pour trouver la porte, qui n'était pas sur le sentier, et dont on ne pouvait approcher qu'en traversant le ruisseau sur des blocs de rocher disposés en manière de pont. Rien de joli et de pittoresque comme cette habitation rustique. Le bâtiment carré étaitdes plus insignifiants ; mais le site était ravissant pour moi, qui avais peu à peu appris à comprendre

la nalure. Les gazons, tout semés de fleurs, s'abaissaient d'un côtéjusqu'au lit du petit" torrent, et . de Tautrese relevaient en pente mollement sinueuse jusqu'aux premières assises rocheuses de la montagne. Les massifs d'arbres étaient si bien disposés et si bien éclairés par le soleil, qu'on se serait cru dans un jardin anglais savamment aménagé pour imiter la nature en ce qu'elle a d'élégant, de frais et de pur dans les endroits privilégiés. II n'y avait pourtant pas ce qu'on appelle des points de vue. La montagne formant impasse présentait un cirque peu élevé qu'on pouvait embrasser d'un coup d'œil. Les bois qui marquaient la limite entre les derniers étages de la prairie et la roche nue formaient une ceinture irrégulière du plus charmant effet ; plu-v sieurs ruisseaux, les sources du torrent de Jordanne, bondissant des hauteurs en minces cascatelles, se réunissaient à peu de distance de la maisonnette pour se diviser encore au delà et former d'autres cascades dont les noies différentes se mariaient en une sauvage et pourtant douce harmonie. Ce que j'avais pris pour un enclos n'était qu'une petite lie inculte.

Au-dessus des brèches volcaniques qui fermaient l'enceinte apparaissaient les cimes de montagnes plus élevées : le puy Marie, les puys Griou et Chavaroche. De ce côté-là, il paraissait impossible de sortir de l'impasse ; mais, vers le midi, par un interstice des collines boisées au milieu desquelles

les différents ruisseaux de la Jordanne s'étaient creusé des gorges et des ravines pleines de Yégëtation et de fraîcheur, j'enlrevis le rocher de Flamarande, à environ un kilomètre de distance à vol d'oiseau. Sa base plongeait dans une brume qui témoignait des chutes plus importantes de la Jordanne autour du massif ; le haut du donjon se découpait nettement dans le ciel, et je ne pouvais m'y tromper. S'il y avait par là un sentier praticable, je pouvais être rendu en dix minutes au vieux manoir.

Le soleil était encore'assezhaut pour me permettre d'explorer ce charmant et singulier refuge, sans crainte d'être surpris parla nuit dans les difficiles sentiers qui m'y avaient amené et qui eussent été encore plus difficiles à reconnaître dans l'obscurité. J'étais un bon piéton et je grimpais adroitement, mais je n'avais pas l'œil montagnard, qui perce les ténèbres. Je ne voulus pas quitter cette demeure isolée, qui m'intriguait, sans l'avoir explorée autant que possible. Est-ce là que se cachait la comtesse de FI amarande quand elle venait secrètement voir son fils?

Sans doute Àmbroise Yvoine était son confident eî le gardien de cette maison, qui paraissait habitée. Pourtant je n'apercevais ni une figure humaine, ni un chien, ni un animal quelconque ; les volets étaient clos, car il y avait d'épais volets de bois aux fenêtres d'en bas. Ce rez-de-chaussée, si on peut

24e FLAMARANDE

l'appeler ainsi, était situé à la hauteur d'un entie- 8ol de Paris. Tout le pied du petit édifice était ou paraissait être un massif de forte maçonnerie destiné à résister aux crues du torrent ou à préserver les chambres de l'humidité. En examinant ce massif, je découvris bientôt qu'il était d'une construction ancienne, et même certains détails dans les matériaux et dans le mode d'emploi me firent juger que cette construction, contemporaine de celle de Flamarande, n'était qu'une ruine restaurée, peut-être une annexe détachée du manoir, et dont les débris oubliés, perdus dans la verdure, avaient échappé longtemps à mon attention.

Je fus encore plus sûr de mon fait quand je me trouvai assez près de la porte pour en examiner l'architecture massive, qui pouvait remonter au xu* siècle. C'était exactement la même porte que celle de la poterne de Flamarande. En ellemême, la porte était moderne, taillée en planches de pin, et n'annonçait, par son épaisseur, aucune méfiance des dangers de la solitude. En y portant la main, je vis qu'elle n'était pas fermée, car elle s'ouvrit presque devant moi, sans crier sur ses gonds, sans faire résonner aucune sonnette.

Devant moi s'ouvrait un escalier étroit et raide, recouvert d'un bon tapis de sparterie qui dissimulait Tébréchure des marches. Un peu plus haut, ces marches étaient en bois, le tapis étail en laine, un vieux tapis, mais précieux, de ceux

qu'on appelait verdures d'Auvergne. Cela devait provenir du château de Flamarande, où j'en avais vu de semblables servant de tentures de lit dans les chambres occupées par les fermiers.

Je montai sans bruit et me trouvai en face d'une porte enèr'ouverte. J'avançai la tôle. Je vis une pièce déserte, très-simplement décorée, mais d'un goût et d'un confort qui n'étaient pas le fait d'une famille de paysans. 11 n'y avait qu'une chambre à chaque étage. Celle-ci pouvait servir à la fois de salon et de réfectoire. Je l'examinai curieusement. , Celte partie de l'édifice était entièrement neuve. Une seule fenêtre qui, par parenthèse était ouverte, sans aucune espèce d'ornement extérieur, éclairait discrètement ce réduit, capitonné en toile grise, bordé de torsades et de glands bleus. Une bonne cheminée de lave doublée de fonte était pleine de fagots et de pommes de pin qui devaient prendre feu en un instant. Les meubles étaient pareils à la tenture; aucune gravure, aucun tableau, rien qui pût trahir les souvenirs ou les goûts du propriétaire; sur le carreau formé de laves, un épais tapis de peaux de mouton à longue laine, bien blanc et tout neuf, comme tout le reste de l'ameublement.

De la fenêtre, on dominait tout le paysage et tout le petit enclos. Je constatai encore qu'il n'y avait pour tout jardin que le sol vierge delà montagne avec ses ru«selets capricieux et sa magnifique végétation. Quelques sentiers sinueux, des

pierres bien disposées pour franchir les petits cours d'eau, quelques arbustes étrangers à la contrée, mais plantés comme au hasard ou à titre d'essai ; pas un légume, pas de parc ménagé pour quelque bétail, pas une poule ; rien qui sentit le besoin de l'exploitation ou le souci de la yie matérielle. On s'était fait là un nid chaud et tranquille en plein désert et en pleine nature.

Je remarquai encore que, s'il y avait des troupeaux épars sur les hauteurs environnantes, ils étaient à nne grande distance et ne descendaient plus comme autrefois dans cette partie du cirque de Mandaille, et je me rappelai que cette région n'était plus, depuis la Révolution, une dépendance de la terre de Flamarande. C'était un communal aliéné apparemment à un particulier depuis que je n'étais venu au pays. Évidemment, la solitude avait été si bien établie, que madame la comtesse pouvait, sous un simple déguisement, venir là, y rester quelques jours et en repartir sans que personne en eût connaissance. J'avais fait quelque chose de plus difficile en amenant Gaston, à l'insu de tous, au manoir même de Flamarande.

J'en étais là de mes réflexions, lorsque j'entendis grincer une forte serrure au-dessous de moi. C'était l'unique porte de l'habitation que l'on fermait. Entrait-on ou se disposait-on à sortir? Je me hasardai à regarder par la îenPiive, Je vis Ambroise Yvoine, qui mettait la clef daus sa poche comme un

homme qui va à la promenade. II eût pu me voir en levant la tôle. Je me retirai précipitamment et j 'entendis, au claquement de ses sabots sur la roche, qu'il s'éloignait. Je pouvais maintenant le voir sans avancer la tête. Il marchait dans la direction de Flamarande, laissant sur sa gauche celle que j'avais prise pour pénétrer dans cette solitude. Il y avait donc par là une communication plus directe.

Évidemment j'étais prisonnier à l'insu d'Yvoine. Hribilait-il cette maison ou venait-il seulement donner de l'air aux appartements? J'avais dû entrer sans qu'il me vit, j'avais dû me croiser avec lui sans le voir.

Étais-je enfermé là pour quelques heures seulement? reviendrait-il le soir ou dans quelques jours? Ma situation pouvait devenir inquiétante. Dans ce désert, il paraissait tout à fait inutile de crier et d'appeler, car la voix des bergers et les aboiements des chiens de la montagne n'arrivaient pas jusqu'à moi, et je ne pouvais les distinguer que comme des points épars dans l'herbage.

Mais il n'est pas difficile de descendre d'un entre-sol, môme sur un mur lisse et recrépi, pour peu que l'on ait une corde ou un drap de lit. Les rideaux de la fenêtre pouvaient au besoin me servir. D'ailleurs, puisque j'avais trouvé la fenêtre ouverte, Yvoine viendrait certainement la refermer avant la nuit. Je me tranquillisai et même je songeai qu'il fa' lait mettre le temps à profit pour chercher dan$

250 FLAHÀRANDE

celle maison le secret de madame deFlamarande, non pas seulement ses visites à son fils, je ne pouvais plus douter du fait et j'étais résolu à ne pas y apporter d'obstacles, mais ses relations avec Salcôde, dont je comptais acquérir la preuve.

Elle était là ou nulle part au monde, celte preuve qui devait être pour moi la garantie de Roger contre les empiétements de l'avenir. Il fallait la trouver, il fallait explorer minutieusement le refuge. J'ignorais encore que tel était le nom de cette habitation, qui, jadis, avait été en effet une dépendance du manoir.

Je montai résolument à l'étage supérieur, où une autre pièce s'ouvrait sur l'escalier de bois garni là d'une simple natte. La porte n'était pas fermée à clef. Je pénétrai dans une sorte de cabinet de travail des plus simples : une grande table de bois blanc, un bureau en chêne, un fauteuil de cuir avec une chaise élevée à côté. Le long des murs, des rayons chargés de livres et d'herbiers ; — cela sentait le Salcède. Toute la flore des montagnes était là. Il y avait aussi des cadres d'insectes et des échantillons minéralogiques. C'était le cabinet d'un naturaliste. Ces études étaient fort étrangères à madame Rolande. Donc, j'étais chez M. le marquis de Salcède.

Je montai encore et ne trouvai qu'un petit grenier rempli de gros échantillons minéralogiques, de bottes de plantes sauvages séchées avec leurs

FLAMARANDE 2Si

graines, des caisses, des malles, des armes et des chaussures de chasse ; aucune adresse sur les caisses, aucune malle dont je connusse l'origine, aucun carton, aucun vestige de la présence d'une femme.

Je redescendis au cabinet de travail. Je ne voyais de lit nulle part, je découvris enfin celui du naturaliste, caché par un panneau mobile de sa bibliothèque et formant alcôve dans l'épaisseur de la . muraille. Ce lit, assez recherché, trahissait un reste des habitudes de l'homme du monde. Ce n'était point Âmbroise qui couchait là.

Au salon, même perquisition me fit découvrir une alcôve pareille derrière un panneau de boiserie et un lit encore plus recherché avec oreiller, draps blancs très-fins plies sur le matelas de grosse soie blanche, oreiller garni de dentelles, couvrepieds de satin ouaté de duvet. C'était bien là le lit d'une femme élégante; mais pas un chiffon, pas un ruban, pas une épingle oubliée.

Je remontai chez Saiccde et portai toute mon attention, d'abord sur lagrande table; devant le fauteuil, un livre ouvert ; devant la chaise élevée, un cahier à moitié écrit d'une écriture enfantine trèsferme et d'une orthographe presque irréprochable ; sur la couverture le nom d'Espérance. C'était un cahier de dictées. Le gros livre était un traité do géologie.

Pas de doutes possibles. M. de Salcède s'était fait le précepteur de Gaston. Gaston venait là tous

les jours prendre ses leçons ; mais il n'y était pas Tenu depuis une quinzaine, car chaque dictée était datée, et l'encre du petit encrier qui servait à l'enfant était sèche; j'en conclus que l'enfant avait été ou absent ou malade. Dans le premier cas, on l'avait conduit à sa mère ; dans le second, sa mère était venue le voir.

J'abordai alors la chose importante, le bureau de M. de Saicède, placé dans l'embrasure de la fenêtre, qui était assez profonde, la partie neuve de l'édifice ayant l'épaisseur qu'il avait dû avoir autrefois. Il n'y avait pas de serrure à ce meuble de fabrique moderne. Il s'ouvrait au moyen d'un secret; mais il n'y a pas de secret de ce genre pour un valet de chambre investi, comme je l'étais, de la confiance de son maître. En un instant, je trouvai la combinaison, et le meuble fut ouvert sans effraction et sans bruit.

Le cœur me battait à se rompre. Je m'étais tellement monté la tête pour le maintien des droits de Roger que je n'étais en cet instant la proie d'aucun scrupule. Je craignais simplement d'être surpris avant d'avoir pu saisir la preuve de la vérité. Le soleil touchait déjà la cime dentelée des montagnes ; il jetait un vif éclat, mais la nuit viendrait vite dans le cirque, on rentrerait sans doute... Je n'avais plus un moment à perdre.

La première pièce qui me tomba sous la main fut une lettre datée du matin même et adressée à madame de Montesparre à Paris ; elle était sous enyeloppe, non encore timbrée ni scellée.

« Le Refuge, 18 mai 1850.

> Admirable et généreuse amie, dites-Zut qu'il n'y a pas eu et qu'il n*y aura pas de rechute. // reprend ses fraîches couleurs, il commence à sortir dans te sauvage jardin du manoir. Si on le laissait faire, il irait plus loin. Dans bien peu de jours, il pourra revenir prendre ses leçons au Refuge. Si j'apercevais chez lui la moindre fatigue, j'irais les lui donner au donjon. Âmbroise ne le quitte pas et lui est fidèlement dévoué ; mais le sommeil du digne homme est moins léger que le mien, et, jusqu'à présent, j'ai passé les nuits près

is

254 FLAMARANDB

de lui. Je suis venu aujourd'hui chez moi pour répondre à votre chère lettre. Je retourne au donjon ensuite, et demain je coucherai enfin dans mon lit, car mes soins sont complètement inutiles, et je commence à sentir un peu de fatigue. Vous pouvez donc m' écrire maintenant au Refuge. Nous avons décidément un facteur rural qui connaît fort bien le chemin de ma demeure, et qui ne se plaint pas d'avoir cette petite course en plus dans sa journée.

» Je ne vous dirai rien de ma situation morale. La voir pendant trois jours et penser au temps éloigné peut-être où je la reverrai... Je n'y veux point penser I J'ai juré de ne pas quitter son fils, je me 1 étais juré à moi-même avant de m'engager envers elle, je resterai. Ma vie ne m'appartient plus, elle lui sera à jamais consacrée. Vous le savez, vous m'approuvez, vous me secondez. Xh I ma chère Berlhe, quel cœur vous avez et quelle amie vous êtes I Sans vous, je serais mort idiot ou furieux, et maintenant que, après ma longue agonie et mes tristes voyages, je suis redevenu nn vivant, c'est à vous que je dois d'être un vivant utile, une force réparatrice I Jouissez donc de votre ouvrage. Je ne sais si je suis toujours malheureux, mais je sais que je ne suis plus ni faible ni désespéré. Ce n'est pas être malheureux d'ailleurs que de vivre avec une souffrance. Le bonheur ne consiste pas dans l'absence des maux, il est uniquement dans lagran-

deur oa dans la beauté de l'idée qui nous les fait supporter. Je ne suis point lâche, et, si j'ai tant souffert, c'est que j'étais mécontent de moi-môme. Depuis que je répare, je sens revenirma fierté de vivre et cette sorte de joie qui consiste à atteindre un but digue de soi.

» Elle vous aura dit avec quel bonheur elle a pu embrasser son fils sauvé. Ce qu'elle ne vous aura pas dit, c'est l'héroïsme avec lequel, toute seule et par une saison encore rigoureuse chez nous, elle a traversé nos neiges et nos ravins pour venir soigner le cher malade. Je n'avais rien pu combiner pour lui rendre le voyage moins pénible ; je no voulais pas quitter l'enfant, même pendant une heurp.. Âmbroise ne savait pas plus que moi à quel moment précis elle arriverait. Il l'a attendue une nuit entière auprès de Montesparre, mais sans se montrer au village, où ii est connu. Gach^ avec sa petite charrette dans un taillis, il a guetté et recueilli la pauvre voyageuse. Le malheureux mulet, le seul qu'il eût pu se procurer secrètement, était presque mort de faim et de froid. Il ne marchait pas ; elle a marché, elle, d'un pas rapide et résolu en prenant par des sentiers à travers les abîmes. Ambroise, l'ayant perdue de vue, a été fort inquiet; enfin, lorsqu'il est arrivé, il l'a trouvée au chevet de l'enfant. Pauvre femme! elle n'a pu se défendre de le couvrir de ses baisers et de ses larmes en l'appelant son fils ; et lui^ souriant et rayon-

256 PLAMÂRANDfi

nant dans sa pâleur, il lui a dit d'ane voix faible :

> — Ma mère, ma mère, à moi 1

» Heareasement noas étions seuls dans le donjon. Elle c pu y rester cachée les jours et les nuits suivantes, se retirant dans le tourillon que j'ai fait arranger un peu, au moment où les Michelin venaient voir Tenfant. Ces braves gens n'ont donc rien su de cette visite et elle a pu partir comme elle était venue, la nuit, sans être observée. Cette fois, Ambroise ayant pu prendre ses mesures, l'a conduite jusqu'à Saint-Sernin, où elle a pris la diligence du matin. Elle devait être brisée I Pendant trois jours et trois nuits, je ne crois pas qu'elle ait dormi un instant, même sur le matelas que j'avais fait mettre pour elle dans la tourelle du donjon. J'espérais que, pendant les visites des Michelin et du médecin, elle dormirait quelques instants. Non I je la retrouvais debout, regardant et écoutant à travers la serrure. Elle touchait h peine aux aliments qu'on apportait pour moi. Elle n'avait ni faim ni soif, ni sommeil ni lassitude. Elle n'était pas même pâlie parla fatigue; elle voyait son enfant, et il était sauvé I

• — Comment ferais-je pour souffrir de quelque chose, me disait-elle, quand j'ai tant de joie et de bonheur ?

» Je l'ai suppliée en vain d'aller, avant de repartir, prendre une nuit de véritable repos au Refuge ; je n'ai pu l'y faire consentir.

> — Tous les inslants de ma vie, disait-elle, appartiennent à lui ou à l'autre ; je ne me reposerai jamais qu'auprès de l'un d'eux.

» Depuis qu'elle est partie, malgré toutes nos précautions, on soupçonne quelque chose à Flamarande. L'enfant a encore eu un léger accès de fièvre, et il a demandé sa mère, sa belle jolie mère qui venait les autres fois auprès de son lit. La petite Michelin était près de lui en ce moment, et lui a dit:

» — Ta mère ? tu as rôvé ça. Tu n'as pas de mère, toi.

» — Si fait, j'en ai une à moi.

» — Et comment donc est-elle faite ?

> — Elle est faite comme les autres femmes.

» — Non, c'est une dame, puisqu'elle t'envoie beaucoup d'argent et de cadeaux.

» — Ce n'est pas une dame, elle est habillée comme toi.

» J'étais présent à cet entretien. J'ai dit à la petite Michelin qu'Espérance avait rôvé et qu'il n'était venu personne. Elle l'a cru, mais Espérance ne le croit pas; sa mémoire restera probablement fidèle cette fois-ci. J'ai réussi à lui faire, sinon comprendre, du moins promettre de garder cette croyance pour lui. Malgré cette promesse, qu'il a tenue avec la volonté qui caractérise son admirable nature, la famille Michelin a une idée vague de quelque visite mystérieuse. Une autre des filles

Michelin prétend ^ivoir regardé nn soir par une fente de la porte au moment où elle apportait une tisane au malade, et avoir vu dans la chambre da donjon une grande belle paysanne qui sl fondu dans Pair au moment où la porte a été ouverte. Les parents disent que c'est une vision. Les enfants aiment mieux croire à la vieille légende qui fait apparaître une dame blanche dans la tour de Flamarande.

Ils ajoutent qu'elle revient pour protéger Espérance, et que c'est signe de prospérité pour la maison.

> Chère amie, le facteur n'emportera ma lettre que demain ; l'heure est passée pour aujourd'hui. J'y ajouterai un post-scriptum s'il y a lieu. Je vais, comme tous les jours, diner chez les Michelin, et je passerai encore celte nuit au manoir. A vous de toute mon ftme.

t ALPHONSE. >

Cette première lettre lue, cette première preuve acquise, je me sentis tout à fait calme et en mesure de procéder à un inventaire complet des papiers de M. de Salcëde. Il ne devait rentrer chez lui que le lendemain. J'avais toute la soirée et toute la nuit pour me livrer à mes recherches en toute sécurité. La lettre me renseignait sur toutes choses. L'exploration de la maison m'avait prouvé que maître Yvoine n'y avait pas de gîte. Il vivait au donjon,

FLâMARANDB 259

auprès de l'enfant, que M. de SalcêJe aTait fait installer là comme étant an local pics sain et mieux aéré que la demeure des fermiers. Yvoine était venu au Refuge dans la journée chercher quelque chose pour M. de Salcède ; il avait toute sa confiance. Il n'avait pas remarqué la fenélre du salon restée ouverte, et n'avait pas de raison pour revenir avant le lendemain. Il n'y avait pas de feu dans la maison, mais il y avait de quoi en faire. Le jour baissait, mais il y avait des bougies sur les cheminées. J'étais à jeun après une course pénible; je regardai dans les armoires. Comme il n'y avait pas de cuisine et qu'évidemment M. de Salcède ne prenait point ses repas chez lui afin de n'avoir pas l'espionnage d'une servante, il devait avoir que!que part un en cas quelconque, soit pour lui, soit en vue de la récente visite de la comtesse, qui n'en avait pas profilé, puisqu'elle n'était pas venue chez lui.

En effet, je trouvai au salon du pain très-durci, une terrine de Périgueux non ouverte et des confitures intactes ; mais j'étais, en présence de ma découverte inespérée d'un amas de preuves, aussi surexcité que madame auprès du lit de son fils. Je n'avais ni faim, ni froid, ni soif, ni sommeil. Après avoir constaté que l'appréhension de quelque malaise physique ne viendrait pas troubler ma lucidité, je poussai soigneusement les contrevents. J'allumai deux bougies et je m'installai au bureau

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de Saicède. Un silence absolu, solennel, planait sur la solitude de Mandaille. De temps à autre seulement, un bruit lointain d'écroulement sourd m'annonçait la chute d*une avalanche au flanc des montagnes.

Au bout de trois heures, j'avais tout lu, même les lettres de madame de Flamarande, cachées dans un tiroir particulier avec un secret ad hoc. J'avais compté tout l'argent de M. de Salcède, vingt-cinq mille francs en billets de banque et en traites sur Tétranger, cinq mille francs en monnaies d'or et d'argent, françaises et étrangères. Un pareil en cas monétaire abandonné ainsi dans la maison du désert témoignait de la moralité du pays ou de l'insouciance du propriétaire. Pourtant Salcède devait tenir à cette bourse, elle était évidemment en réserve pour une éventualité imprévue qui le forcerait de passer soudainement à l'étranger avec l'enfant, peut-être avec la comtesse. Cette réserve n'était pas destinée à payer l'achat de sa terre et la construction de sa maisonnette; je trouvai toutes les factures acquittées, ainsi que le contrat de vente passé avec la commune. Une partie de la forêt qui gar-

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nissait les pentes du puy Grioa était comprise dans le marché. L'acquisition des terrains datait de 1847; la bfttisse avait été terminée en 1848. Il y avait donc environ deux ans que M. de Salcède était installé là sous le simple prénom de M. Alphonse, comme le témoignaient toutes les lettres à lui adressées poste restante à Saint-Cirgues de Jordanne, et je ne l'avais pas su, et M. le comte ne s'en était pas douté ! et le monde entier, sauf mesdames de Flamarande et de' Montesparre, le croyait fixé en Amérique I Ses lettres d'affaires ou de famille j venant de Paris ou d'Espagne, lui étaient parvenues par rintermédiaire de la fidèle Berthe. Par elle, il savait du dehors tout ce qui pouvait l'intéresser. Personne ne savait rien de lui au delà du petit canton qu'il habitait. A Montesparre môme, on ne paraissait pas soupçonner son voisinage. It est vrai que je n'avais pu interroger aucune personne du château, et que mademoiselle Suzanne, que j'avais questionnée à Paris, avait fort bien pu se moquer de moi.

Tout me fut expliqué quand j'eus pris connaissance des nombreuses et émouvantes lettres de Berthe de Montesparre. C'était l'historique complet et minutieux des faits que j'avais pressentis et de ceux que j'avais ignorés. Je ne pourrais transcrire toutes ces lettres , et j'en donnerai seulement le résumé.

Madame de Montesparre avait toujours ardem-

ment aimé M. de Salcède, et, se croyant aimée de lui, elle avait eu Timprudence de lui ouvrir son cœur; mais Salcède n'avait aimé qu'une femme'en sa vie ; il Taimaittoujours. Selon lui, cette femme, madame de Flamarande, ne lui avait jamais appartenu. Je n'avais sous les yeux aucune dénégation formelle écrite de sa main; je constatais seulement sa discrétion persévérante par les réponses de madame de Montesparre, qui, du reste, était fort sceptique à l'endroit de cette prétendue innocence. J'en citerai quelques traits que j'ai transcrits celte nuit-là.

« 1845, 13 avril, Paris.

» Quittez TAmérique, revenez I Elle a ou elle aura bientôt besoin de vous. Elle n'est pas si consolée, elte n'est pas si heureuse que je vous le disais et qu'on le croyait autour d'elle. Elle a bien eu un second fils qu'elle adore et que son mari ne peut attribuer qu'à lui-même; mais l'autre, celui qu'elle a perdu et qu'elle a cru mort naturellement,... il faut bien à présent tout vous dire, vous êtes guéri, vous êtes de force à supporter un nouveau coup ; ce premier enfant, qu'on lui a dit mort de maladie, M. de Flamarande l'a renié, et, selon toute apparence, il l'a fait ou Ta laissé mourir, ou encore il Ta fait disparaître et élever quelque part. Rolande est à Sévines depuis huit jours, et là elle a appris de son mari que l'enfant et la nourrice avaient été

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noyés. Rien ne le proave, elle n'y croit pas, elle espère, elle s'exalte, elle devient folle. Il la brutalise et la menace. Elle a dû renoncer à ses recherches et retourner en Italie ; mais, en partant, elle m'écrit en secret pour me supplier de les continuer, et je le veux bien, mais je ne sais comment in*y prendre. II faut que vous acceptiez ce soin-là. Vous êtes riche, vous êtes libre, vous aimez les voyages, que je n'aime point du tout. Il faut retrouver cet enfant ou acquérir la preuve de sa mort, à laquelle je ne crois pas pour mon compte. Voici pourquoi : un mien cousin, qui demeure Tété près de Bourges (le vieux Frépont que vous avez vu à Montesparre lorsqu'il se faisait battre au billard par M. de Fiamarande), m'a dit tout à l'heure avoir vu au relais de poste de Bourges, le 16 mai 1841, un voyageur qui pressait les postillons pour changer ses chevaux, et qui est remonté dans son coupé, d'où sortaient les vagissements d'un petit enfant. Frépont se rappelle la date, qui est celle de la naissance de sa petite-nièce. Il courait au-devant du père, qui arrivait de Paris, et il regardait avec anxiété toutes les voitures et toutes les figures qu'il rencontrait. Celle du voyageur en question lui parut invraisemblable^ c'est son expression, et son accent contrefait. Il assure avoir parfaitement reconnu M. Charles, le valet de chambre dévoué et gâté du comte de Flamarande, le même qui a été dans la confidence Co toutes choses à Monlesi»arre. Mon vieux Frépont

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affirme tellement le fait qui l'a frappé (à une époque où personne ne soupçonnait le comte), que je crois maintenant à un enlèvement. Il faut partir de là et surveiller ledit Charles, qui est toujours là et qui voyage beaucoup pour le compte de son maître. Venez à Paris sous le plus strict incognito. Ne descendez pas à votre hôtel et ne paraissez pas chez moi; car ma maison est surveillée par cet espion. J'attendrai à Paris que vous me donniez avis de votre arrivée. J'irai m'entendre avec vous à l'adresse que vous m'indiquerez. Au train dont marche la vapeur à présent, je compte que vous pouvez être revenu, au plus tard, à la fin du mois prochain. Je vous rappelle, entendez-vous, ingrat? Et ce n'est pas pour le plaisir de vous revoir, espoir égoïste que vous ne réaliseriez pas ; je vous appelle à mon secours pour qu'à nous deux nous guérissions ce cœur brisé d'une pauvre m^re dont la douleur me navre. Je ne la crois pas aussi innocente de son propre malheur qu'il vous a plu de me le dire et de me le jurer... Ne vous fâchez pas, mauvaise têtel Qui peut douter de votre honneur? Mais l'honneur d'un homme ne consiste-t-il pas, dans certains cas, à mentir très-résolûment pour sauver celui d'une femme ? Pauvre Rolande I comment eût-elle résisté à votre passion? Elle était si jeune, si tristement mariée, et vous aviez le cœur tellement pris, la tôle tellement montée I Quelr ^o

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jour, VOUS m'avouerez la vraie vérité, quand tous aurez bien reconnu que je ne suis plus une rivale et ne veux connaître sa faute que pour lui en ëpargner les cruelles conséquences. Venez, votre sœur Berthe vous attend. »

Les lettres suivantes de madame de Montesparre m'apprirent que Salcëde avait immédiatement quille l'Amérique, qu'elle l'avait revu à Paris, qu ils y avaient cherché et retrouvé les traces de la Niçoise, queSalcède l'avait découverte à Villebon et amenée non-seulement à tout avouer, mais à lui donner des preuves écrites. La chose lui avait coûté cher, mais il ne le regrettait pas. Il y eût sacrifié sa fortune. Aussitôt après, il s'était agi de découvrir où j'avais conduit Gaston après l'avoir repris à la nourrice. On s'était attaché à mes pas, on avait su que j'étais allé installer à Flamarande les tombeaux retirés de Sévines lors de la vente. Salcède s'y était rendu, et, déguisé en paysan, il s'était facilement abouché avec son ancien guide Ambroise Yvoine, lequel, m'ayant parfaitement reconnu à la Violette, n'avait pas eu de peine à lui faire voir et embrasser Gaston, moi présent pour ainsi dire.

A partir de ce moment, madame de Flamarande fixait été informée de tout par la baronne. Et ici je placerai un des billets de Rolande à Berthe, datant de cette époque, et communiqué à Salcède, qui

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Tavait mis à part, avec d'autres lettres de la même à la même.

c Ma Berthe chérie, mon ange gardien, et luû mon sauveur, ma providence, mes anges de consolation, soyez bénis I Vous l'avez retrouvé I II n'est pas mort, il n'est pas exilé absolument de la maison paternelle. Il est bien portant, il est beau, il est heureux, et, puisqu'il est là, il me sera, rendu; son père me rendra justice. Il n'y a pas d'explication à espérer de lui; il verra ma conduite et ouvrira les yeux à l'évidence. D'ailleurs, quoi qu'il arrive, les droits de mon fils aîné subsistent, et un jour viendra... Mais je le verrai auparavant, mon enfant adoré, je veux le voir 1 J'irai chez vous si secrètement, que personne ne le saura jamais. Je veux voir aussi celui qui me l'a retrouvé ; je veux le remercier, l'absoudre du passé à cause du présent. Il ne faut plus qu'il songe à autre chose qu'au bonheur qu'il me rend. Vite, vite, écrivez-moi que vous m'attendez, et je simule une indisposition pour m'enfermer. Je confie Roger à des gens sûrs, je prends le bateau à vapeur et je vous arrive. Répondez, répondez à votre Rolande qui vous adore. »

Vous était-il au pluriel? On pouvait le croire. Madame de Flamarande, qui était alors en Italie,

n'avait fait que la moitié du chemin. Âpres mon départ de Flamarande, on lui avait conduit son fils à Marseille, elle Tavait embrassé avec ivresse; mais Salcède n'était pas là, il avait craint de la revoir, sa passion étant plus vive que jamais. On avait donné pour prétexte à madame qu'il jugeait sa présence au rendez-vous trop dangereuse pour elle au cas où ce voyage serait découvert. Elle n' avait TU avec Tenfant que la baronne et Âmbroise. Michelin, pour consentir à laisser voyager l'enfant, avait été mis dans la confidence jusqu'à un certain point. Il pensait que Salcède était son parent et connaissait sa mère. Il avait été si bien récompensé de son adoption et de ses soins, qu'il ne craignait plus rien et se fiait absolument à Salcède.

J'arfivai bientôt, par la lecture de ces lettres, à Tépoque du fameux rendez-vous au bois de Boulogne. Salcède étant venu à Paris secrètement, la comtesse avait insisté pour le remercier elle-même. Il paraissait avoir beaucoup repoussé cette entrevue malgré le violent désir qu'il avait de s'y rendre. Il craignait pour la réputation de la comtesse et n'avait cédé qu'à la condition que la baronne serait présente; mais la baronne n'y alla pas. Elle lui avait écrit le lendemain une lettre fort signiGcative.

« Non I je n'ai pas eu le courage de vous voir à ses pieds, voilà toutl II ne m'est arrivé aucun ac-

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cident. C'est volontairement que je vous ai manqué de parole. Je ne pensais pas que vous vous plaindriez de mon absence. Ahl pardonnez-moi de souffrir! vous m'avez entraînée dans un système d'héroïsme qui souvent dépasse mes forces. J'y persisterai, soyez tranquille; mais laissez-moi pleurer seule, et ne vous en inquiétez pas. Vous avez été heureux, vous l'êtes... C'est en même temps mon désespoir et ma consolation. >

Je cherchai en vain dans toute la correspondance une autre allusion à ce rendez-vous. Je dus me contenter de cette preuve, qui avait à mes yeux une grande importance.

Les lettres de 1848 et 49 ne me révélèrent aucune nouvelle entrevue de la comtesse avec Salcède ou avec Gaston; mais elles trahissaient la passion, conçue ou rallumée, de madame Rolande pour Salcède, passion exaltée, mystique, qu'elle interprétait dans le sens d'une reconnaissance toute maternelle , mais qui ne donnait pas le change à la clairvoyante Berthe, car la comtesse lui disait :

c Non, non, ne faites pas fausse route, mon amie, je n'ai point pour lui le sentiment que vous appelez amonr^ et, si c'est ce sentiment-là qu'il a jadis éprouvé pour moi et qui m'a été si fatal.

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mon pardon l'efface, mais ma conscience ne l'absout pas. Heureusement vous vous trompez, parce que vous ne comprenez pas; non, vous ignorez cette amitié enthousiaste qui ne veut de l'être aimé que le plus pur de sa pensée. Il dit qu'il n'a pénétré chez moi (me croyant partie I) que pour prendre des fleurs dont j'avais aspiré le parfum; un parfum, c'est quelque chose d'immatériel, c'est le contraire de ce que vous supposez I Je ne veux pas croire, je ne crois pas qu'il ait un seul instant dans sa vie abjuré le respect dû à la femme de celui qui était son ami; la désirer eût été un crime à ses yeux comme aux miens. Je sais que peu d'hommes sont capables de cet amour de l'âme qui exclut ridée de possession coupable; mais ne connaissez-vous pas cet homme si pur, si scrupuleux et si loyal? Toute cette vie studieuse et recueillie, cette vie angélique que vous admirez tant et dont vous me disiez : « C'est une exception parmi les • exceptions idéales, c'est le seul être au monde > qu'on puisse vénérer absolument, i Eh bien, cette vic-là n'est-elle pas faite pour vous, rassurer? »

Dans une autre lettre, la comtesse disait à son amie :

t La preuve que je n'ai pas le genre d'affection que vous supposez, c'est que, le jour où il uô

Vivra plus que pour vous, le jour où vous serez sa femme (et ce jour viendra, soyez-en sûre)^ je seraf mille fois plus heureuse de notre affection et mille fois plus iière de lui et de moi. •

Tout cela était fort beau ; maïs madame de Montesparre, plus positive ou plus clairvoyante, écrivait à Salcëde :

« Je vous envoie toutes les lettres qu'elle m'écrit, parce que vous m'en avez arraché la promesse, et que je ne sais pas vous affliger; mais je crains bien de répandre cette huile parfumée sur un feu toujours plus ardent. Je voudrais qu'elle m'écrivît sur un autre ton, de manière à vous bien prouver qu'elle ne vous aime pas comme vous l'aimez ; mais Texaltation de la mère, qui vous doit tant, monte le langage de la femme à un diapason qui me fait trembler. Elle veut nous marier I Ah I qu'elle ne s'en mêle plus I son premier essai à Montesparre m'a été si fatal I A présent, je ne le voudrais plus, ce mariage que j'avais rêvé, et qui ferait le malheur de notre vie à tous trois! Aussitôt que j'aurais le

droit d'être jalouse, j'en userais et j'en abuserais peut-être. J'aime mieux notre amitié désintéressée et ma lâche de dévouement. »

Madame de Montesparre n'était pas toujours si résignée. Il y avait des billets courts et passionnés comme ceux-ci :

c Sachez que je ne crois pas un mot de ce qu'elle dit et de ce que vous dites. Pourquoi mentir avec moi? C'est un outrage, c'est une ingratitude atroce. »

Autre billet :

c Allons donc ! Gaston est fort bien votre Gis ; je le sais à présent I §

Autre:

c Si l'enfant appartient au mari, comment ne le haïssez-vous pas? Moi, je le hais par moments, ce fils adoptifqm vous absorbe et que vous arrivez à me préférer I »

La baronne avait fait des tentatives pour détourner Salcëdé de son installation au Refuge.

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En 1848, elle avait eu la doulear de perdre son fils aniqae, Ange de Montesparre, et s'était d'autant pi as attachée à Salcède qu'il s'était montré aussi désolé qu'elle de ce malheur. Elle voulait que le marquis s'établit à Montesparre avec Gaston, et on pressentait dans ses expressions le désir de le reconnaître pour son fils et celui de Salcède. La réparation du sacrifice qu'elle était prête à faire de sa réputation eût été un mariage entre eux. Salcède n'avait pas accepté cette solution. De là des querelles suivies de raccommodements. Le désespoir de la baronne était de voir le marquis rarement et en secret. Il n'allait chez elle ni le jour ni la nuit: ils ne se rencontraient que dans les courts et mystérieux voyages que Salcède faisait à Paris. Il paraissait se plaire beaucoup au Refuge, trouver un grand bonheur à faire l'éducation d'Espérance, enfin ne rien regretter du monde et des choses de la vie.

Je cherchai vainement une lettre directe de Rolande à Salcède. Ou elle ne lui avait jamais écrit, ou il portait son trésor sur lui. La conclusion à tirer de toutes ces écritures confidentielles, c'est qu'aucune ne contenait l'aveu de la faute commise, et ne constituait une preuve qui pût mettre Roger b, l'abri des revendications de son frère. Au contraire : soit sincérité, soit habileté consommée, tout ce que madame de Flamarande avait écrit à son amie pouvait être invoqué par elle comme uno

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preuve de son innocence. Je ne vis donc pas d'intérêt certain à m* emparer de la correspondance, et le danger de commettre ce larcin ne me parut pas compensé par l'assurance de rendre à Roger un véritable service. Cependant c'étaient là les seules preuves que je pusse espérer de recueillir, et, pour en trouver d'autres, il fallait compter sur un nouveau hasard extraordinaire.

Je tombai dans de grandes perplexités. Tout à coup, en me voyant seul dans cette demeure silencieuse violée par ma curiosité, j'eus un sentiment de honte et d'horreur de moi-même. Il y avait do l'argent, beaucoup d'argent, confié pour ainsi dire et comme mis sous la protection de la loyauté publique, et moi, pire qu'un voleur d'argent, je songeais à dérober les secrets du cœur et de la conscience I Je rangeai avec soin les papiers, je refermai tous les secrets du bureau, et je m'approchai de la fenêtre. Le jour paraissait à peine, mais les paysans étaient probablement déjà debout, et je me hMai d'éteindre les bougies. Puis je songeai aux moyens d'opérer ma retraite sans laisser de traces démon passage dans le pays, car j'étais quitte de tout devoir de protection envers Espérance, et je n'avais rien à apprendre à Flamarande qui ne me fût désormais connu. Je montai au grenier, et j'y pris une des cordes qui avaient servi à ficeler les gros colis. Je descendis au salon. C'est de là qu'à l'aide de celte corde convenablement arrangée je

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pouvais m'enfuir; mais ane idée qai traversa mon cerveau m'arrêta. Cette construction, qui portait dans les actes de vente le nom significatif de Refuge bien avant que M. de Salcëde Teût acquise, avait dû servir ou être destinée à servir de refuge en effet aux défenseurs du manoir en cas d'envahissement. Là, comme dans beaucoup d'autres forteresses de ce £,enre, il devait exister une communication secrète entre elle et le donjon. J*étais certain désormais d'avoir vu Salcède à Flamarande en 1845, déguisé en paysan. Je me rappelais l'avoir vu disparaître non loin du manoir, comme s'il eût percé le rocher. La coiflmuni cation souterraine, soit qu'elle eût été déblayée, soit qu'elle fût demeurée intacte depuis des temps reculés, devait donc exister encore, et elle avait dû servir récemment à madame de Flamarande pour entrer dans le donjon et pour en sortir sans être vue. L'entrée du passage devait être la maison même où je me trouvais, car, en lisant l'acte, je n'avais pu m'expliquer certains mots relatifs à un passage et à une entrée dont Salcède revendiquait l'usage exclusif et la propriété. Il fallait le chercher, ce chemin mystérieux, et m'en servir pour opérer ma retraite. Il ne fut pas difficile à trouver dans le parquet du salon sous une des peaux de mouton qui, jetées les unes près des autres, formaient un tapis non cousu et non fixé. La trappe était légère et sans ressort ni serrure. Elle ouvrait sur un marchepied de bois

de dix ou douze marches avec une rampe d'un seul côté, comme on en voit dans les ateliers de peinture. Je me trouvai dans la cave de )a maison, une voûte circulaire de construction ancienne meublée d'une seule barrique de vii?. et d'une petite provision de bois derrière laquelle on pouvait se cacher en cas de surprise. Je fis le tour de ce caveau, et je trouvai, dans une antique arcade surbaissée, une porte de chêne toute neuve, avec serrure sans clef, non fermée. Évidemment M. de Salcède et Âmbroise passaient par là souvent, et, la veille, lorsque j'avais pénétré dans la maison, ce dernier était dans cette cave, puisque je ne l'avais pas vu. Je m'engageai dans le couloir qui s'ouvrait devant moi, au risque d'y rencontrer M. de Salcède rentrant chez lui après sa dernière veillée auprès de l'enfant. La galerie, maçonnée au commencement, pénétrait un peu plus loin dans l'épaisseur du roc entaillé par le pic. Elle était assez large pour donner passage à deux personnes, mais elle n'offrait aucun angle, aucun recoin où l'on pût espérer se cacher en cas de rencontre.

Je risquai encore quelques pas, examinant avec -ftoin, grâce à la bougie dont je m'étais muni. Bientôt j'arrivai à une véritable caverne où le passage, élargi et irrégulier, n'offrait plus aucune trace du ^ travail de l'homme. C'était uE travail purement fortuit de l'action volcanique que jadis OL avait découvert et utilisé. D'autres galeries étroite» et

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d'apparence peu praticable aboulissaieut iii celle où je me trouvais et dont le sol brut m'offrit la trace fraîche des gros souliers d'Amboise sur la pouzzolane. Je marchai alors avec plus de confiance, prêtant l'oreille au moindre bruit, mais certain de pouvoir au besoin me retirer ou me cacher dans quelque anfractuosité. 'J'avançais sans trouver d'obstacle depuis environ dix minutes, lorsqu'un point lumineux se montra devant moi. déteignis précipitamment ma bougie et regardai ce point éblouissant et fixe. Ce n'était pas une lumière en marche, c'était le jour; la grotte s'ouvrait sur le torrent, dont le mugissement arrivait jusqu'à moi. J'y courus, mais pas d'autre issue que l'eau qui bondissait furieuse dans des abîmes. Je m'étais donc trompé de galerie, madame de Flamarandc n'avait pu passer par là. J'examinai le tableau austère et charmant que les cascades et l'épaisse végétation échelonnée sur les parois du rocher formaient devant mes yeux. J'étais au fond d'un gouffre d'où il paraissait impossible de sortir par le côté du rivage *sur lequel je me trouvais. Je reconnus en face de moi le sentier élevé où M. de Salcède m'était apparu pour disparaître comme par enchantement. Il n'y avait pourtant pas moyen de passer sous la cascade, et je dus me livrer à d'infructueuses recherches qui me prirent du temps. Le jour augmentait, une lueur rosée répandue sur les objets ■n'annonçait que le soleil était levé. Je rentrai dans

robscurîté et y marchai à talons, espérant surprendre le retour de M. de Salcède^ qui me serait un indice pour trouver la sortie ; mais, ayant abouti à une impasse, je me disposais à rallumer ma bougie lorsqu'une soudaine terreur s'empara de moi en reconnaissant après ..mille recherches que je l'avais perdue. J'avais des allumettes chimiques. J'en allumai une qui me fit voir un endroit de la caverne que je ûe reconnus pas pour l'avoir traversé un instant auparavant, mais qui me permit de sortir de l'impasse et de retrouver une voie praticable. Une seconde allumette me fit retrouver la ligne tracée à la craie sur le vrai chemin, mais sans qu'il me fût possible de savoir si je retournais vers le Refuge ou vers le lit du torrent. A la troisième allumette, l'humidité ayant pénétré dans l'étui, je ne pus me procurer un instant de clarté, si court qu'il fût, et je dus marcher dans les ténèbres. Je n'avais pris aucun aliment et aucun repos depuis plus de vingt-quatre heures. Je n'en souffrais pas sensiblement, mais mon cerveau fatigué perdait toute force de réaction, et mon imagination, assombrie par l'obscurité, commença à me tourmenter. Je marchai sans me heurter à aucun obstacle et sentant la paroi du roc de distance en distance; mais ce trajet que j'avais fourni si vite me parut d'une longueur effrayante, lorsque tout à coup je ne sentis plus rien autour de moi et fis quelques pas dans le vide. Je m'étais donc trompé,

j'étais perdu dans un labyrinthe peut-être inextricable. Un pas de plus, j'allais me briser contre quelque roche ou dans quelque abîme. L'effroi me prit à la gorge; j*eus envie de crier. La honte me retint; mais le sentiment d'une mort affreuse me rendit aussi pusillanime qu'un enfant.

— Tu as voulu t'emparer de la destinée des autres, me disais-je; tu étais valet, tu n'as reculé devant rien pour devenir moralement le maître d'existences plus élevéesquela tienne, et voici que la tienne va s'éteindre misérablement dans ces ténèbres sans que personne te plaigne, car tu recueilles ce que tu as semé.

Je ne suis ni poltron, ni trop ami de mes aises; mais j*ai senti dans ma vienne alternative de courage et de lâcheté selon que ma conscience me soutenait ou me résistait. En ce moment, elle était contre moi, car je me sentis défaillir et je m'évanouis. Je restai sans connaissance une demi-heure ou davantage, je ne saurais le dire. Quand le sentiment de moi-même me revint, je résolus de sortir à tout prix de cette horrible situation, et je me mis à ramper au hasard devant moi. Je n'eus pas franchi deux mètres que je me heurtai contre des marches. Je les tâtai, elles étaient en bois, et je sentais une rampe sous ma main : j'étais dans la cave du Refuge. Je parvins à faire flamber une dernière allumette et à me convaincre que j'étais bien revenu au point de départ. La porte du couloir, que j'avais franchie sans en avoir conscience, était ouverte derrière moi ; au-dessus de moi, la trappe

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du salon, que je soulevai facilement ; avec quelle joie je revis la lumière du jour!

Mais je baissai précipitamment cette trappe et retins ma respiration. On pariait dans la maison, et je saisissais la voix élevée d'Ambroise résonnant dans la cage de Tescalier. Les réponses de Salcëde étaient monosyllabiques, mais c'était bien sa voix, je n'en pouvais douter. Ils étaient rentrés par le dehors pendant que je m'égarais dans le sonterrain, ou bien ils avaient passé par cette voie pendant que je la perdais pour aboutir à l'issue donnant sur le torrent.

J'entendjs bientdt que l'on marchait dans le salon, et je saisis distinctement les paroles.

— Qui donc a ou vert cette fenêtre ? disait Yvoine.

— Tu auras oublié de la fermer, répondait Salcëde.

On ferma la fenêtre, et Ambroise reprit :

— A présent, vous devriez faire un bon somme, monsieur Alphonse; vrai, vous êtes fatigué.

— Un peu en effet; je vais dormir une heure, je travaillerai aprëi>.

— Si vous aviez faim, voilà le panier, quej'ai apporté.

— Laisse-le là, merci. N'oublie pas que l'enfant ne doit pas venir ici, c'est trop loin.

— Je le ferai patienter.

— Je le verrai à trois heures. Prends par Yespélunque, c'est plus court.

Je savais assez de latin poar comprendre que Yespélunque était un mot patois signifiant le souterrain. Âmbroise allait donc lever la trappe et descendre. Mon premier mouvement fut de le devancer dans le souterrain afin de me dissimuler à l'endroit convenable et de le suivre quand il serait passé ; mais une invincible horreur des ténèbres me retint. D'ailleurs, le temps manquait. Je me blottis sous Tescalier de bois. Âmbroise passa audessus de ma tête, et il passa sans lumière, en sifflant; il s'engagea ia.ns Vespélunque en homme qui connaît son chemin, exempt de toute appréhension. Il n'y avait donc aucun danger à courir dans ce passage, et j'eus honte de la frayeur que j'y avais éprouvée; mais il ne m'était pas permis de suivre Ambroise. Il avait fermé la porte du caveau derrière lui, et je l'entendis retirer la clef; sans doute M. Salcède en avait une autre.

Je n'entendais plus rien dans le salon. Salcède était remonté à sa chambre pour dormir ou pour travailler. Je ne pouvais plus fuir que par la fenêtre du salon. Je retrouvai la corde dont je m'étais muni lorsque j'avais formé ce projet; je l'avais cachée sous des fagots. J'avisai par là une bouteille à demi pleine; j'avalai environ la contenance d'un verre de vin éventé, très-mauvais, mais qui suffit à me rendre la force dont j'avais besoin.

Je remontai au salon et fus curieux de voir le contenu du panier qu' Ambroise y avait déposé

pour M. de Salcëde. Je vis que le cénobite du Refuge était d'une frugalité extrême et vivait absolument comme un paysan. Je n'entendais plus aucun bruit dans la maison; je me demandais si j'allais en sortir tout de suite ou me livrer à quelque nouvelle investigation avant de renoncer à saisir la vérité.

Jamais pareille occasion ne se retrouverait, et je sentais d'ailleurs que je n'aurais plus le courage de la chercher. J'étais partagé entre le dégoût amer de mon entreprise et la rage de la justifier à mes propres yeux par un succès quelconque. Je ne sais quelle fatalité sous la forme d'idée fixe me faisait désirer de voir Salcède et de lui parler, dût-il me traiter comme je le méritais, dût-il me tuer.

Le peu de mauvais vin que j'avais avalé après un long jeûne m'avait surexcité. Je me persuadai tout à coup que la lâcheté des moyens par moi employés deviendrait de l'héroïsme, si j'allais braver le lion dans son antre en lui disant :

— Me voilà, c'est moi; ami, si vous me dites la vérité que j'ai voulu saisir à tout prix; ennemi, si vous me la cachez. J'ai rusé contre vous; pourtant je ne vous crains pas, puisque, au lieu de fuir comme il me serait facile de le faire, je viens me dénoncer moi-même et m' exposer à votre ressentiment.

Cette idée me procura une sorte d'exaltation que

je ne voulus pas laisser refroidir. Je montai résolument à la chambre de Salcède, j'ouvris sans frapper et sans prendre aucune précaution : j'étais ivre. M. de Salcède était couché dans son alcôve. Il crut que j'étais Ambroise et me dit :

— Tu as oublié quelque chose?

J'eus peur; je me sentis dégrisé tout à coup. Je murmurai une réponse inarticulée en imitant le fausset enroué d'Ambroise. Je ne sais ce qu'il comprit, mais il y fut trompé et se retourna sur son lit en disant :

— Cherche, mon ami, cherche!

Un instant encore, et sa respiration égale et forte m'attestait qu'il dormait profondément. Je m'approchai et le regardai. Je voulais savoir s'il était encore capable d'inspirer l'amour.

Au premier coup d'œil, je crus voir un montagnard aussi authentique, c'est-à-dire aussi inculte qu'Ambroise ou Michelin. Il dormait tout vêtu, et ses habits de velours à côtes, ce velours marron, chéri des Auvergnats, avait pris la teinte cotonneuse et indéfinissable qui le caractérise dès qu'il a éprouvé la moindre usure. Ses gros souliers ferrés tout poudreux étaient par terre, mais ses bas et son linge irréprochables trahissaient le soin de sa personne, caché sous les dehors du paysan. Il avait toujours la taille fine dans sa ceinture de laine rouge; aucun embonpoint précoce n'avait envahi ce beau corps élancé dont l'élégance m'a-

yait toujours frappé; ses maios étaient toujours belles et fines malgré la teinte verte es ongles, signe indélébile du botaniste en activité, et quelques légères callosités ducs au travail du géologue. Il portait la barbe courte, entière et frisée naturellement ainsi que sa chevelure, qui était blanche comme la neige, tandis que la barbe était d'un gris argenté. La fatigue et les intempéries n'avaient pas rougi la peau de son visage, qui restait pâle, un peu bistrée. Â quelques pas de distance, on pouvait, à moins d'une vue très-nette, prendre cette belle tête pour celle d'un homme de cinquante ans blanchi prématurément; mais, de près, les tempes lisses, la bouche fraîche, la narine dilatée, le cou rond et sans pli, le sourcil noir en arc bien dessiné, c'étaient là des lignes de jeunesse indiscutables, et en somme le marquis de Salcède, qui n'avait alors qu'une trentaine d'années, était plus beau encore avec son costume rustique et ses cheveux blancs que je ne l'avais jamais vu. Madame de Montesparre pouvait être plus que jamais éprise de lui, — madame de Flamarande aussi I

Je remarquai qu'il portait sur sa poitrine une sorte de scapulaire en maroquin noir. Ce devait être le fameux bouquet reposant sur la cicatrice du duel ; mais peut-être y avait-il un billet dans celte relique... M'en emparer devint une obsession insurmontable. C'était risquer le tout pour le tout. Je pensai à Roger, à mon honneur, que je ne pour-

raïs jamais invoquer, si je n'avais pas de preuve, et que je recouvrais vis-à-vis de moi-même, si je parvenais à démasquer le mensonge.

Aussi attentif, aussi souple, aussi prompt, aussi muet que le chat qui guette sa proie, je me plaçai de manière à me dissimuler, si Salcëde ouvrait les yeux. Vingt fois, cent fois peut-être, je portai la main sur le trésor, autant de fois je la retirai, suivant tous les imperceptibles mouvements d'un sommeil où Tinstinct de l'&me survit à l'accablement du corps. Enfin, par je ne sais quels miracles de patience et de dextérité, je parvins à soulever la boutonnière qui fermait le sachet, à y glisser le doigt et à y saisir parmi des feuilles des« sèchées une petite bande de papier roulé. En ce moment, Salcède porta machinalement la main à son trésor, il le sentit sous ses doigts et n'ouvrit pas les yeux. J'étais déjà dans l'embrasure de la fenêtre, et je lisais ces quatre mots : Veille sur notre enfant t et au-dessous la signature Rolande. C'était bien l'écriture de madame la comtesse; je m'approchai de la table, je cherchai un papier à peu près semblable à celui du billet. J'y calquai trës-fidëlement les quatre mots, je le roulai dans mes mains pour enlever la fraîcheur du pli, et je parvins à le réintégrer dans le sachet. Je mis l'autographe dans mon portefeuille, et je descendis au salon, résolu à m'évader.

Mais attacher la corde solidement ri'était pas fa*

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cile, et j'entendis marcher au-dessus de moi. Saicëde s'était réveillé. Il pouvait me voir en dehors de la fenêtre. Je résolus d'attendre qu'il fût sorti, et je redescendis dans le caveau. J'y restai plus d'une heure, en proie à une émotion terrible. Enfin la fatigue remporta, et je m'endormis à mon tour si profondément que Salcéde, s'il eût eu quelque soupçon, eût pume reprendre son trésor plus facilement que je ne l'avais conquis ; mais il travaillait apparemment, il était tranquille, et je ne fus réveillé que par le bruit de la trappe qui s'ouvrait. Je m'étais blotti pour dormir de manière à n'être pas aperçu à moins d'une recherche volontaire. Je l'entendis descendre l'escalier de bois et ouvrir la porte du souterrain qu'il ne referma pas à clef. Il s'en alla sans lumière €omme avait fait Âmbroise. Je laissai passer un quart d'heure. Je remontai chercher une bougie : déjà j'en avais usé plusieurs; mais je savais que, dans un ménage de garçon sans service de femme, la consommation des objets de détail n'est guère surveillée ni remarquée. Muni d'allumettes nouvelles, je m'engageai dans le couloir secret, je suivis avec attention la ligne tracée à la craie, et je débouchai par une fente naturelle située dans les broussailles, de l'autre côté du ravin, à deux pas du sentier par où, en 1845, j'avais vu disparaître le faux meunier Simon. Là aussi il y avait à l'intérieur du tunnel une porte à serrure. M. de Salcède l'avait également laissée ouverte.

FLàMàRÀNDB 289

Il devait exister un troisième passage pour pénétrer à couvert dans le donjon ; mais, outre que je n'avais pas le loisir de le chercher, je ne voulais nullement être vu à Flamarande, et je m'en trouvais si près, que jo dus gagner un bouquet de bois pour guetter le moment où je pourrais me risquer sur le chemin sans être aperçu. La faim me dévorait. Je fis comme les enfants de la montagne, je cherchai les myrtilles et les framboisiers. Tout cela était en fleurs. M. de Salcède eût fort raillé mes notions botaniques, s'il m'eût vu chercher des fruits à la fin de mai dans les montagnes froides.

Des voix d'enfants s'approchèrent. Je craignis d'être surpris et je me réfugiai dans la plus épaisse des touffes de buis. Ils vinrent tout à côté de moi visiter je ne sais quels engins, et j'entendis l'un d'eux s'écrier :

— Le pain est mangé, ils sont venus.

— Oui, dit un autre, mais il n'y a rien de pris. Dis donc. Espérance, te voilà content !

Au mot de pain prononcé par ces enfants, je m'étais senti plus affamé; mais, au nom d'Espérance, j'avais oublié mes tortures. J'avais osé lever un peu la tête et regarder entre les branches. Je vis l'enfant, je le reconnus tout de suite parmi les autres. Il était pâle comme après une maladie, et, si quelques années de plus avaient accentué ses traits, la physionomie, à la fois douce et ferme, n'avait pas changé. A qji pouvait-il ressembler?

20Ô tLÀMARANDÉ

Les lignes rappelaient celles de M. de Flainarandr^, Texpression était celle de M. de Salcède. il était fort peu mieux babillé que les autres. Le classique velours brun faisait tous les frais de sa toilette, mais il était propre et paraissait plus soigneux que ses camarades.

A travers leur*babillage confus po» moi, car c'était un mélange de patois et de français, relevé d'un fort accent de terroir, j'entendis souvent les mots espehichat^ espeluque^ espelunque^ accompagnant le non^ de M. Alphonse. Personne ne l'appela ni Sakôde ni M. \t marquis, pas même Espérance, que j'entendai? mieux que tous les autres, car, seul, il n'avait pas d'accent. Je parvins à comprendre que Texistence de Yespeluquc n'était un secret pour personne ; de pareils secrets sont bien impossibles dans le voisinage des lieux habités ; mais la découverte était récente, et personne n'avait cherché à en faire un passage public, M. Alphonse en possédant seul l'entrée. Les enfants y avaient sans doute fureté au commencement, mais ils n'y avaient rien trouvé d'intéressant et ils y avaient eu peur de la femme blanche, qu'on disait être apparue dans le donjon dernièrement, et qui devait demeurer dans Yespeluque,

Je compris, par ce que je pus saisir, que M. de Salcède ne mettait aucun- mystère dans ses allées et venues, et ne paraissait tenir à son passage que parce qu'il lui abrégeait la moitié du

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chemin quand il était prcssf^.II n'en élait pas moins favorable au secret de ses démarches quand besoin était. En temps ordinaire, il ne le fermait pas dans le jour et personne n'en profitait pour aller piller sa cave. Il n'y avait pas de voleurs à Flamarandc. Il n'y avait là d'autre voleur que moi f

Pourtant j'avais poussé le scrupule jusqu'à me laisser mourir de faim dans la maison du Refuge, et j'en souffrais cruellement. Il me tardait de voir partir les enfants, afin de m'emparer des petits morceaux de pain qu'ils mettaient à leurs pièges pour prendre les écureuils. Je vis donc avec effroi Espérance, resté le dernier, retirer ce pain. Il ne voulait pas qu'on prit les écureuils. Je me rappelai son amour d'enfant, je dirais presque son respect pour les animaux. Il était occupé à enlever ces amorces lorsque je vis arriver Ambroise, portant une petite fille d'environ six ans sur son bras. L*enfant était charmante. Ambroise imitait le galop d'un cheval pour la faire rire, et la petite, faisant semblant d'avoir peur, enfonçait ses petites mains dans la crinière grise et crépue du bonhomme. Espérance, qui s'était un peu éloigné, revint à eux et se retrouva près de moi. La petite sauta à son cou, et j'entendis qu'ill'appelait Charlotte. C'était ma filleule, celle qui était née la nuit où j'avais abandonné Gaston dans la crèche de Michelin.

— Allons, dit Ambroise, il faut rentrer, enfants. M. Alphonse est au château et trouve que le gars

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Espét^ance reste trop longtemps dehors pour un malade.

— Je ne suis plus malade, répondit Espérance. Tiens, je vais porter Charlotte.

— Non pas, non pas ! Dans quinze jours, à la bonne heure. Donnez-vous la main et passez devant, ou je tape.

Et il leva son bâton, ce qui fit rire les enfants, habitués à la plaisanterie.

Ces gens me firent envie. Ils paraissaient si heureux! plus heureux que moi^ à coup sûr. Dès que je fus seul, j'allai à la recherche des miettes de pain rassemblées par Espérance et jetées parmi les buis. Je ne trouvai rien, et un instant j'eus l'idée de reprendre Vespelunque pour satisfaire ma faim au Refuge. Une répugnance invincible, scrupule bien exagéré de ma conscience troublée, m'en empêcha. J'appelai à mon aide toutes les forces de ma volonté, et je réussis à marcher une partie de la nuit pour gagner Murât par la percée du Lîorant. Je tenais^à prendre un chemin nouveau à chacun do mes voyages à Flamarande.

LU

Comment je regagnai Paris après tant de fatigue et d'agitation morale, je n'ai pas à le raconter. Ceci ne concerne que moi ; d'ailleurs, j'ai la mémoire trouble à l'endroit de cette partie de mon voyage. J'avais une fièvre violente, et je dus me mettre au lit en arrivant. Je fus très-sérieusement et assez longtemps malade. M. de Flamarande était toujours en Angleterre, et semblait vouloir s'y fixer. Il avait mal pris, comme on peut croire, la révolution de février, et il ne voulait pas entendre à Téventualité de l'Empire. Il n'était pas plus d'accord avec les légitimistes, qu'il trouvait trop constitutionnels. Il ne concevait en politique qu'une monarchie absolue avec la prédominance du clergé. Il était brouillé avec son monde et se déplaisait partout en France. Il aimait mieux protester contre toutes choses par son absence, et se tenir à l'étranger en position d'émigi*é volontaire. Madame de

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Flaraarande était à Ménouviile avec son fils, le précepteur et mademoiselle Hurst. Je passai Tété à Paris, souffrant, oisif et profondément dégoûté d'un service qui me créait une responsabilité sans travail et sans moyen de me rendre utile.

J'en écrivis à M. de Flamarande pour lui demander de me rendre ma liberté, que je ne pouvais reprendre moi-même après les services que j'avais reçus de lui. Il me répondit qu'il partait pour Ménouviile et désirait m y trouver, pour que j'eusse à lui expliquer les motifs de mon découragement. Je le revis donc en Normandie aux premiers jours de l'hiver. Il y venait pour remplacer son intendant, mort d'une fluxion de poitrine. Madame y était encore et l'attendait avec Roger, que je fus heureux de retrouver. La vue de g^ enfant pouvait seule alléger le poids de ma tris^\ tesse.

J'avais résolu de ne jamais exposer la comtesse au courroux de son mari« Je me tins parole. Le comte ne sut pas ma course à Flamarande et no m'adressa aucune question.

— Je vois, me dit-il, que vous voulez me quitter parce que Tennui vous consume. Vous êtes une nature active et vous ne vous contentez pas d une sinécure. Je vous offre un travail sérieux et une situation plus élevée. Remplacez ce pauvre Martin qui vient de mourir, soyez mon intendant. Je ferai .avec vous le marché qui vous plaira, ou des ap-

poîntemenls fixes ou une part proportionnelle dans les bénéfices.

La position était bonne et nullement au-dessus de ma compétence où de mes forces. La portion des terres environnant le château n'étant pas affermée, on l'avait gardée en régie, et la surveillance de cette exploitation m'offrait un travail agréable; mais le comle y mit une condition à laquelle je répondis par un refus. M. de Flamarande, tout en délaissant sa femme, voulait qu'elle fût surveillée.

— Je ne m'occupe pas du passé, disait-il, je souhaite même qu'on ne m'en parle jamais. J'ai passé l'éponge sur cette mauvaise page du tableau. Il y a plus : que madame renoue ses relations avec la baronne, que le secret lui soit révélé, qu'elle sache où est son fils, qu'elle veuille le voir en secret, tout cela peut arriver. M. de Salcède peut revenir en France. Ils peuvent s'écrire à propos de l'enfant... Oui, je prévois toutes les éventualités, j'accepte toutes les hypothèses, excepté celle où les circonstances de ce rapprochement seraient telles que j'eusse à craindre l'intrusion d'un nouvel enfant dans ma famille. Comme cette fois j'aurais l.i certitude indiscutable qu'il ne m'appartiendrait pas, je désire, je veux être averti à temps pour prendre mes mesures.

Je lui fis observer qu'étant fixé à Ménouville^ je ne pourrais jamais savoir ce qui se passerait à Paris. Il me répondit que j^aurais ce soin h M6-

nouville seuleinenl el qu'à Paris il aurait un autre surveillant. Il insista, je refusai. J'étais las jusqu'à l'écœurement du métier qu'il m'imposait. Je rougissais de m'y être prêté. J'avais à racheter ma dignité, fût-ce au prix de la misère. Je repoussai les dons qu'il m'offrait en cas de retraite. Il m'avait assez récompensé en m'aidant à payer les dettes de mon père. Je ne voulais rien de plus, rien surtout qui eût l'air de payer ma discrétion.

J'étais absolument décidé et j'avais pris congé de lui, ma valise était bouclée, j'allais partir, lorsque Roger entra dans ma chambre, et, se jetant à mon cou, me reprocha en sanglotant de ne plus l'aimer, puisque je voulais l'abandonner. Ne plus l'aimer ! quand ses larmes me déchiraient le cœur 1 L'abandonner 1... quand, pour préserver son avenir, j'avais fait des choses, non pas seulement pénibles et périlleuses, mais honteuses et répugnantes ! Il fallut céder à ses prières et à ses caresses. Je retournai auprès de son père et lui demandai de me garder sans conditions. Il céda à son tour.

— Vous aimez trop Roger, me dit-il, pour permettre qu'un scandale se produise autour de lui. Ne me promettez rien, j'y consens. Je mets mon fils sous la garde de votre affection pour lui et de votre respect pour l'honneur du nom qu'il porte.

Toutes choses réglées, M. de Flamarande repartit pour Londres, après avoir demandé à sa femme si elle voulait Ty accompagner ou retourner àParis.

Il la laissait absolumenl maîtresse de son choix. Elle répondit qu'elle n'avait aucun choix à faire, aucun parti à prendre et qu'elle ferait ce qui lui serait ordonné par lui. Cette soumission aveugle Tembarrassa beaucoup. Il souhaitait n'avoir plus à s'occuper d'elle; mais il ne voulait pas paraître la délaisser.

— Eh bien, lui dit-il pour terminer, allez à Paris. Le climat est meilleur pour Roger que celui de Londres ; mais, s'il vous vient le moindre désir de voir l'Angleterre, écrivez-moi, et je serai à vos ordres.

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