Flamberge
Neuf heures sonnaient à l'abbaye de Saint-Martin, dont le chapitre s'était acquis une véritable illustration, et dont le roi était à la fois abbé et chanoine depuis un temps immémorial.
Tours n'était pas, à l'époque dont nous parlons, la ville coquette et bien alignée que le voyageur admire aujourd'hui.
Assise entre la Loire et le Cher, au milieu de la plaine fertile qu'elle dominait, elle était alors entourée d'épaisses murailles, avait joué dans notre histoire un rôle important, possédait un présidial, une généralité de seize élections, et méritait bien réellement son titre de capitale de la Touraine.
La nuit tombait. Peu à peu le ciel bleu se constellait d'étoiles, et la lune, qui se levait à l'horizon, commençait à projeter sur la terre l'ombre considérablement allongée des objets qu'éclairait sa lueur indécise.
Sur le fond pourpré que le soleil embrasait encore de ses rayons mourants, la ville, qu'envahissait l'obscurité, détachait sa silhouette magistrale, de laquelle émergeaient çà et là les tours de sa cathédrale et les flèches dentelées de ses églises.
A l'ouest, comme un souvenir terrible, se dressait la masse lugubre et sévère du château de Plessis-lès-Tours.
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Vno fraiclu! brise vouait do s'élovor cl lui apfxjiLail les .sont(;ur.s ciuljauméos do la plaine féconde et couverte de moissons.
A vrai dire, il ne se préoccupait guère do la magnificence du paysage.
Lo foutre profondément enfoncé sur le front, il marchait lonlomont les yeux lixés obstinément à terre, sans daigner jeter un regard sur 1(!S splendeurs de la nature.
De temps à autre, cependant, il s'arrêtait et paraissait comtempler la majesté du llouvo qui roulait à ses pieds ses flots tranquilles; mais il était aisé de remarquer qu'il regardait sans voir, et que sa pensée l'entraînait bien au delà de l'étroit horizon qu'embrassaient ses regards.
— Oh! oui, murmura-t-il d'une voix rauque, bien sur, j'ai un rival... Comme si cette idée avait changé subitement le cours de ses réflexions, il
releva la tête et interrogea le ciel.
— La nuit ne viendra donc pas ! dit-il encore avec impatience.
En effet, depuis une demi-heure qu'il errait ainsi au hasard : le soleil avait disparu sans laisser la moindre lumière, mais la clarté d'abord incertaine de la lune avait augmenté d'intensité.
Pas un nuage n'atténuait l'éclat de ses rayons argentés.
Le gentilhomme parut en prendre son parti.
Il renfonça plus profondément encore son feutre empanaché, et se rapprocha delà ville.
Il arriva bientôt auprès d'un immense jardin, qu'entouraient de hautes mu^railles, le long desquelles il se glissa.
Ce jardin était le plus beau delà ville. Tout le monde le connaissait. Il appartenait à M. de Laubremont, conseiller au parlement.
Le gentilhomme en faisait le tour à pas lents. Parfois il mesurait de l'œil la hauteur des murailles, puis, découragé sans doute par leur élévation, il reprenait sa promenade taciturne.
Tout à coup il s'arrêta brusquement.
Il venait de tourner l'angle d'un mur auprès duquel on distinguait une petite porte basse.
Attaché au marteau de fer qui se trouvait au milieu de la porte, un cheval broutait tranquillement l'herbe de la prairie.
— J'en étais sûr! s'écria le gentilhomme.
Il demeura un instant immobile, à la fois paralysé d'étonnement et de douleur, puis il écarta d'un geste résolu les plis du manteau dont il était couvert.
— Comment savoir?... murmura-t-il.
Il se dirigea vers la petite porte qu'il essaya d'ouvrir. Elle résista à ses efforts.
Il restait là cruellement déçu, devant cette porte fermée, quand tout à coup, il se frappa le front.
Il avait trouvé le moyen qu'il cherchait de pénétrer dans le jardin. Lestement il s'approcha du cheval et le força de se ranger contre la muraille. Alors il mit le pied dans l'étrier, s'enleva légèrement, sauta debout sur la selle et put atteindre de cette façon l'arête du mur, le long duquel il se hissa.
Moins d'une minute après, il s'était laissé glisser de l'autre côté de la muraille.
Bien certainement il connaissait les êtres, car en dépit de l'obscurité profonde que les arbres et les massifs répandaient autour de lui, il n'hésita pas.
Profitant habilement de l'ombre épaisse qui l'environnait, évitant avec soin les éclaircies de la lune disséminant capricieusement sur le sable des allées, il s'avançait, marchant sur la pointe du pied, retenant son haleine, attentif au moindre bruit.
Enfin il atteignit sans encombre un massif assez élevé, à travers les branches et les feuilles duquel on appercevait le dessin d'une chambre de verdure. — C'est là que se tient ordinairement Georgette, dit-il à voix basse. Alors il se mita ramper comme le serpent, et s'avança si doucement, si lentement, avec des précautions telles, qu'il mit plus de dix minutes à franchir les vingt-cinq pas qui le séparaient de ce massif Arrivé au but qu'il voulait atteindre, il s'arrêta. Un murmure confus de voix venait de frapper son oreille. Il écouta, dévorant sa jalousie, et posa la main sur son cœur pour en comprimer les battements.
A travers le feuillage, il plongea dans la chambre de verdure un regard avide. Malheureusement il ne distingua rien. Pourtant il était sûr que deux personnes se trouvaient là; un homme et une femme.
S'il n'avait pas encore entendu ce qu'ils se disaient, il avait distinctement entendu deux voix.
L'une de ces voix, à n'en pas douter, était celle de Georgette, la fille de M. de Laubremont.
L'autre était évidemment celle d'un rival. Tout le confirmait dans cette horrible certitude : l'heure, le lieu du rendez-vous, et les sourds grondements de colère qui fermentaient en lui devant cette amère déception.
Il porta machinalement la main à la garde de son épée. Il eut l'idée de se jeter sur ce rival préféré qui lui volait son bonheur... Mais Georgette que diraitelle ?
Cette pensée l'arrêta.
Qu'allait-il faire, à présent que son malheur lui apparaissait dans toute son étendue? Rien. Il saurait attendre, mais il ne voulait pas s'éloigner sans connaître le nom du misérable que sa rage épargnait momentanément.
KLAMIllilKiK
— llrlas! (lisjiil ccl ainaiil lifiiiciix, hicii m'est Icinoin. ma clii-it! (icur^^ctlc, qiir j'aurais voulu couler au jiliis lût les ivrosses (ju»; me pioincl voln; amonr; mais l'ainilié que j'ai vuuéo à M. de; Moutinoroncy, cl suii(3ut le .serment qn<; jf, lui ai pn^lé, s'opposent pour quelque temps encore à la réalisation de mes ospéranct^s.
— Pourquoi? tlenianda la jeune Mlle.
— Parce que j'ai reçu aujourd'hui même du duc un exprès (jui m'appelle auprès de lui.
— Comment? Vous allez partir?
— Dans trois jours.
— Mais il n'en faut pas davantage pour que je devienne votre femme ! Demain j'avouerai tout à mon père, et, Dieu merci ! nous n'avons pus a craindre qu'il refuse son consentement à un nom et à une fortune comme les vôtres.
— Ah! vous me déchirez le cœur, Georgette. Ce serait le plus ardent de mes vœux, je vous le jure! Aussi n'ai-je le courage de résister à ma faiblesse qu'en songeant aux dangers que je vais courir. Non, bien que mon âme saigne et que tout mon être se révolte contre moi-même, je ne deviendrai pas votre mari pour faire de vous une veuve avant que vous n'ayez été ma femme.
— Une veuve ! s'écria Georgetle en frémissant.
— Tout n'est-il pas possible, ma bien-aimée? La mort ne peut-elle pas me surprendre au milieu de l'expédition que je vais tenter?
— Oh! ne craignez rien, dit la jeune fille; je prierai Dieu pour vous avec tant d'ardeur, que la mort vous respectera.
— Alors plus de craintes futiles, ma douce enfant. Bans deux mois, plus tôt p> ut-ètre, je serai de retour, et nous savourerons dans toute sa plénitude le beau lève que nous avons caressé.
— Vous me le promettez ? Henri.
— Sur monhonneur de gentilhomme, je le jure ! dit-il en étendant solennellement la main.
A ces mots, il l'attira doucement sur sa poitrine et déposa sur ses lèvres un baiser brûlant.
— C'est notre baiser de fiançailles, dit-il en se dégageant rapidement. Au revoir ma femme, et à bientôt !
Il s'élança dans le jardin, tandis que la jeune lille, rêveuse, se dirigeait vers la maison.
Quant au gentilhomme qui les écoutait, il était si pâle et si faible qu'il chancelait et essuyait d'une main défaillante la sueur qui lui perlait au front.
Soudain, il se redressa par un mouvement convulsif.
— Henri ! s'ècria-il... encore Henri!
« Ainsi, il est écrit que cet homme me prendra tout!... »
Bientôt pourtant le malheureux gentilhomme revint de l'anéantissement dans lequel cette surprise l'avait plongé.
Il releva la tête par un mouvement saccadé, et promena autour de lui un regard étincelant.
Quiconque aurait surpris ce regard aurait tremblé, tant il était chargé de colère et de menaces.
Sortant brusquement de la retraite dans laquelle il s'était blotti, il s'élança dans le jardin, sans la moindre précaution, et se précipita sur les traces de la jeune fille.
Fort heureusement pour elle, Georgette avait regagné son appartement; sans cela elle n'aurait pu éviter une explication terrible, si même elle n'avait pas eu quelque violence à redouter de la part de ce désespéré.
En effet, il errait comme un fou dans les allées, cherchant inutilement des yeux, pour lui reprocher sa félonie, celle qui venait, sans le savoir, de le frapper si cruellement.
Ne trouvant autour de lui que le silence et la solitude, le gentilhomme courut vers la petite porte à laquelle était attaché le cheval de Henri.
Il l'ouvrit cette fois sans difficulté et parut tout décontenancé, quand il s'aperçut que cheval et cavalier avaient disparu.
Il ne se rendait pas compte du temps pendant lequel la douleur l'avait pour ainsi dire cloué au sol.
Évidemment, lorsqu'il se dirigeait vers cette porte, il espérait arriver à temps pour provoquer son rival, pour le tuer peut-être...
Il était fou. Par suite d'une réaction soudaine, le sang lui était monté à la tête. Il voyait rouge.
Quand il reconnut que ceux qu'il avait essayé d'atteindre étaient bien décidément hors de portée, il poussa un rugissement féroce et reprit le chemin de la ville d'un pas fiévreux.
Il était encore en proie à la plus violente agitation, lorsqu'il frappa à la porte d'un fort joli petit hôtel Renaissance, et courut s'enfermer dans sa chambre.
Cette pièce, sombre et sévère, meublée de chêne et tapissée de tentures vertes, était plongée dans une obscurité presque complète.
Cependant une cire brûlait sur la table, sans parvenir à dissiper les épaisses ténèbres qui l'entouraient.
FLA.MIlKIir.E
— Los misc'irahli's ! s'rcriii le ^<'iililliuinino eu fiajijiaul du pied.
— ll(>in ! (Ju'cst ce qu'il y a? dciuauda tout à coup la voix d'un homme qui se réveille eu sursaut.
Au mémo inslanl, un homme Agé de quarante ans environ se dressa vivement et s'inclina avec soui)lesse.
— Ah ! c'est monsieur le comte ! s'écria-t-il. Que monseigneur me j)ardonne, je m'étais assoupi.
— Bergeret ici ! lit le comte d'une voix irritée. Et qui te permet, drille, de venir cuver ton vin dans ma chambre?
— Je ferai observer à monseigneur (jue j'ai tout mon sang-froid et qu'il se tionipe en croyant que je suis ivre.
— Alors que fais-tu là, faquin?
— J'attendais monsieur le comte pour lui tninsmcttre un message important dont je suis chargé.
— Par qui ?
— Par Grimai.
— L'écuyer de mon frère ?
— En personne, monseigneur.
— Eh bien ! Que me voulait-il? Parleras-tu? triple brute !
— J'aurais achevé et je serais déjà couché si monseigneur m'en avait donné le temps, répondit Bergeret. J'aurai donc l'honneur de répéter à monsieur le comte les propres paroles que Grimai m'a chargé de lui transmettre : « — Veuillez prier le comte de Morlay, m'a-t-il dit, de venir demain matin à neuf heares, toute affaire cessante, chez le marquis de la Gouldraye, »
— De quoi s'agit-il donc? demanda M. de Morlay.
— Je l'ignore, monseigneur; Grimai n'a pas daigné m'en informer.
En vérité ! fit le comte dont la colère n'était pas encore calmée ; il faut
que j'aille chez monsieur mon frère demain matin, toute affaire incessante, à neuf heures précises et je ne saurai pas pourquoi ! C'est du dernier comique, sur mon honneur! Quoi ! si j'avais un voyage à faire, un rendez-vous sérieux à la même heure, il faudrait que je différasse tout pour son bon plaisir! C'est trop fort, morbleu ! je n'irai pas, Bergeret, je ne veux pas y aller.
— Monseigneur fera comme bon lui semblera, répondit humblement Bergeret, qui sentait gronder l'orage.
— C'est vrai, dit M. de Morlay, qui arpentait sa chambre à grands pas, je me révolte à la fin contre une tyrannie semblable !
— Monseigneur n'a pas d'ordres à me donner? demanda Bergeret.
— Non, répliqua sèchement le comte. Et toi, tu n'as pas autre chose à me dire?
— Non, monseigneur. D'ailleurs le moment serait mal choisi...
FLAM BERGE
Monseigneur, dit-il, vous me devez trente mille livres, vous l'avez juré. (Page 20.)
— Qu'est-ce à dire, coquin?
— Monseig-neur est de mauvaise humeur : c'est évident.
— De mauvaise humeur! s'écria le gentilhomme, dont la colère se réveilla. Dis que je suis exaspéré, furieux, que je souffre toutes les tortures de l'enfer...
— Déjà! mon doux seigneur! fit Bergeret. Et à propos de quoi?
— Tu connais bien cotte petite mijaurée de Georgette, la fille de M. de Laubremont?
LlV. 2. ^'^ Roy, éditeur.