‹ FlambergeChapitre 2 sur 24 · II.AMIiKlliiK · texte numérisé non relu

II.AMIiKlliiK

— l'uit'uiU'iiiful. .)(' m imui;iiiais iiiriiu' tjiif iiiniisiM^iiciir usait du uoul jioiir rcltc chèiriuaiiU' clriiioiscllc.

Du ^tuil pour elle ! c'esl-ii-dii-e (jue j'en étais si é|iertluuieut amouiriix (juaujourdliui uième je suis allé deuumdei- sa uiuiu à suu père.

— (^>ui vous l'a refusée ?

— Du tout. M. de Laubreuiout a été très llatlé de ma r^'claTclic II m'a mèun! avoué (ju'il s'atleuduil à cette déuiarehe depuis quelque temps, car il s'était aper(;u, lui aussi, que j'aiuiais sa tille. 11 m'a doue fort bieu reçu, m'a fait asseoir, et m'a prié d'attendre un instant qu'il allât consulter tieorgettte, — du consentement de qui il croyait pouvoir répondre, a-t-il ajouté.

« Eu ell'et, il m'a (initié.

u Moius d'un quait d'heure après, je l'ai vu revenir tout contrit.

« — Nionsieuv le comte, m'a-t-il dit avec embarras, je suis désolé de ce qui arrive; mais j'ai le regret de vous annoncer que, tout en, m' assurant de la i)rofonde e&tiiue en laquelle elle vous tient, ma lille ne peut pas accepter votre main.

« Je me retirai, uii peu étonné. Tu sais de quelle façon j'éteiis reçu chez M. de Laubremon,t, mèm« paj.^ Georgette. Aussi ce refus si catégorique, qu'on me signiliait sans avoir même demandé vingt-quatre heures de- réflexion, me donna fort à penser.

« Ce soir j'errais korsde la ville en proie aux plus tristes réflexions, lorsque mon fataii amour me conduisit auprès des jardins du conseiller.

« Ariii.vé près de la petite porte qui s'ouvre sur les bords de la Loire, j'aperçois un cheval' attaché. Je m'élance sur le mur, je saute dans le jardin, je me glisse sous la charmille,, et je découvre alors pourquoi Mlle de Laubremont ne voulait pas de moi.

— Le cheval avait amené un cavalier... hasarda timidement Bergeret.

— Silence, misérable ! s'écria le comte en proie à un nouvel accès de colère. Mais, presque aussitôt, il se laissa tomber sur une chaise avec un découragement profond.

— Eh bien ! oui, confessa-t-il, j'avais un rival, — et un rival heureux qui plus est l

— Et c'est là ce qui vous met l'esprit à l'envers? demanda Bergeret, sans cacher •l'étonnement qu'il ressentait.

— Tu n'as donc jamais aimé ? ht M. de Morlay.

— Non, monseigneur, j'en conviens; et je souhaite que cela ne m'arrive jamais, si l'amour doit me réduire en l'état oii je vois un gentilhomme tel que vous.

— Ahl si tu savais ce que je souffre, mon cher Bergeret.

— Il faut, en eff<;t, que vous souffriez étrangement, monseigneur, pour que

je vous trouve ainsi triste, découraj^é, anéanti, vous qui êtes d'ordinaire si ferme, si énergique, si résolu.

— Je voudrais bien te voir à ma place ! gémit M, de Morlay.

— Je l'ai souvent désiré, monseigneur, et je ne vous le cache pas, je le désire encore, car si j'étais à votre place...

— Que ferais- tu?

— Ce n'est pas un rival de plus ou de moins qui m'embarrasserait.

— Comment !

— Je le tuerais.

Le comte bondit de son siège. Tout son corps frémit, agité d'un tremblement convulsif.

Bergeret se méprit à cette effrayante expression de terreur. Il crut que son maître avait peur.

— Ou, si je ne le tuais pas moi-même, reprit-il, je le ferais tuer, Tl ne manque pas à Tours de spadassins qui, pour quelques méchantes pistoles, se chargeraient de vous en débarrasser promptement.

— Tais-toi ! fit M. de Morlay en se détournant avec horreur.

— Pourquoi? Qui le saurait? continua Bergeret. Je ne dis pas que Mlle de Laubremont ne verserait pas quelques larmes; mais quand ce beau désespoir aurait duré un mois, trois mois, six mois même, elle serait tout heureuse de vous trouver aussi aimant... <i

— Te tairas-tu, démon ! s'écria le comte qui était devenu livide. Tu ne sais donc pas quel est le nom de ce rival ?

— Non.

— C'est Henri.

— Le marquis de La Couldraye ! Votre frère !

Bergeret tressaillit, en entendant prononcer ce nom redouté.

C'était un homme intelligent que ce Bergeret. Aussi le comte l'avait choisi parmi ses laquais, lui avait confié à plusieurs reprises certaines missions délicates, et l'avait élevé peu h peu à la dignité de confident.

Grand, osseux, imberbe, Bergeret avait un petit œil gris dont il savait éteindre au besoin la vivacité par un clignement fréquent des paupières. Un sourire presque perpétuel était stéréotypé sur ses lèvres minces, qu'il ne parvenait pas à dérider. Un menton pointu, indice infaillible d'astuce, achevait de donner à cette physionomie cauteleuse une expression de ruse et d'hypocrisie.

FLAMBKIir.E

(|iril t'ss;i\ail en vain d'athMiiitT. l^^icr avec los humbles du raii.^ (ju'il orciipail, il l'Iail avec M. de Morlay (iniic soiiiilcssc sans éf^alr ; mais, loul rn fciijtiaiil iiiif. i>l)L'issaiice passive, il avait liai par prendre sur h; comte; un ^rand asc<!n(lanl ft il ne lui faisait ci peu près faire que ce qu'il voulait.

Aussi, avec lui, ne; se donnait-il pas la jieine de caclier ses inijiressions.

Quand son maître vit que Herf;eret n'avait plus rien à dire, il sentit bouillonner j)lus fort que jamais la rage dont il était possédé.

— Oui, mon propre frt'rc, conlinua-t-il. Comprends-tu ce qu(! cette découverte m'a causé de douleur et (riuiniiliation. l'ont! mo suis-je écrié, cet homme méprendra tout! Et ce n'est pas d'aujourd'hui que je me révolte contre cette injustice de la nature, c'est depuis que je suis au monde.

Je t'en fais juge, liergeret. lle^arde-le et regarde-moi : il est grand et fort, je suis faible et petit; il est beau, et je suis presque laid; il est riche, je n"ai rien q ic les deu.\ ou trois domaines que je tiens de sa libéralité ; enfin, nous sommes a Imis tous les deux dans la maison de M. de Laubremont, où il n'y a qu'une femme : j'aime cette femme, c'est lui qui en est aimé. Et il me la prendrait sans que je fisse rien pour la lui disputer! Non, c'est impossible! Le sacrifice est aud s>us de mes forces à la fin !

« Qu'a-l-il fait? je te le demande, pour mériter tous ces avantages^? Est-ce à son intelligence, à sa valeur qu'il les doit? Du tout, c'est au hasard. Il est né trois ans avant moi, voilà en quoi consiste son unique mérite. »

A ces mots, le comte essuya avec son mouchoir la sueur qui inondait son visage.

— Eh bien! dit-il à son confident, ai-je raison, oui ou non? Répondras-lu, coquin ?

— Monseigneur, fit Bergeret avec le plus grand sang-froid, quand je vous donnerais raison, cela ne changerait rien à la situation. D'ailleurs vous êtes ce soir trop exalté pour discuter froidement. Demain, vous serez plus calme, et, s'il vous plaît de m'interroger encore, je vous répondrai, je vous le promets. En attendant, couchez-vous et dormez. Croyez-moi : la nuit porte conseil. J'ai souvent remis au lendemain des choses que j'étais sur le point de mettre à exécution dans un moment de vivacité, je m'en suis toujours bien trouvé. Faites comme moi.

Le comte se rendit à la sagesse de ses observations.

Il poussa un soupir résigné et se laissa mettre au lit sans trop de difficulté.

Le lendemain matin, il n'était guère plus tranquille quand il se leva. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit; sans cesse l'image de Georgetle. échangeant avec Henri des serments d'amour, s'était représentée à sa pensée.

A huit heures, Bergeret pénétra dans sa chambre.

— Monsieur le comte ira-t-il chez M. le marquis! demanda-t-il.

— Non, fit M. de Morlay avec humeur. Je n'irai pas, je ne veux plus le voir, je sens que je le prends en haine.

— Monseigneur a tort, fit observer Bcrgeret; mais il est libre de faire ce qui lui plaira.

— Et en quoi ai-je tort? s'il te plaît.

— Mon Dieu, monseigneur, si vous aviez les sens un peu moins excités, je n'aurais pas besoin de vous le dire. Monsieur votre frère vous fait appeler séance tenante, n'est-ce pas? Donc il s'agit de quelque chose d'important. Eh bien! que pouvez-vous perdre à le savoir? Vous n'avez jamais fait que gagner en allant chez le marquis de La Couldraye. Il vous servait d'abord un revenu fixe de dix mille livres, il vous a donné successivement trois domaines qui vous en rapportent le double...

— Tu me conseilles donc de me soumettre encore, toujours?...

. — Je ne vous conseille pas de vous soumettre, monseigneur; je vous conseille de vous habiller et d'aller chez votre frère.

— Soit ! j'irai, fit le comte. Mais si c'est par ta faute que je m'expose à de nouvelles humiliations, prends garde à toi!

Il se leva, ceignit son épée, et se rendit chez le marquis, qui occupait aux environs de la cathédrale un magnifique hôtel.

A son grand étonnement, le comte fut -introduit dans la salle à manger. Un couvert de vingt personnes était dressé. Autour de la table étaient rangés les invités, parmi lesquels le comte reconnut les principaux fermiers de son frère.

Le marquis était debout devant une table plus élevée, sur laquelle deux couverts seulement avaient été mis.

En voyant entrer le comte, il lui tendit vivement la main.

— Ah! te voilà Edouard, dit-il joyeusement, nous t'attendions.

En disant ces mots, il attira son frère auprès de lui et le fit asseoir h sa droite.

Ainsi placés, les deux frères dominaient d'une assez grande hauteur la table occupée par les tenanciers du marquis.

Celui-ci fit un signe, et les valets s'empressèrent autour des convives.

Pendant que ces braves gens ne perdaient pas un coup de dent et vidaient gaiement leurs verres, le marquis s'informait avec bonté de la santé de son frère.

— Mon cher Edouard, lui dit-il enfin, l'heure est venue de l'expliquer pourquoi je t'ai fait appeler.

« Il est possible qu'un grand changement s'accomplisse dans mon existence. Dans deux ou trois mois, je Tespère, je vais me remarier. Que cette nouvelle ne t'effraye pas et ne te porte pas ombrage. Si j'ai pris cette résolution,- c'est que la personne que j'ai choisie est digne de mon respect et de mon amour; mais, comme elle m'apportera en dot des biens assez considérables, il est juste que tu prennes ta part de la joie qui remplira notre maison. J'assurerai donc ton ave-

nir il"' r.icnii (juc In n'aies itlns rien h (Irsirrr, rt (pif. s'il le plait Av jmnili*' IVmiiU' à Ion lour, In jinissrs dioisiranssi |»!iiini les jilns hellrs cl Irspliis liclics.

« .I«î l'ai déjà Innclir (icnx mois di) co qui regarde Ja solulion de cr iwojcl. .le snis cnyaj^é d'honneur avec M. de Moulniorenoy, tu le sais, cl hirn que mon cirnr se brise à la veille d'uiu; séparation si cruelle, je suis lro]> loyal gentilhomme pour sacrilicr ma parole à mon amour.

« Après-demain j'aurai quille la Tourainepour alhîrrejoiiKhc le maicchal. Je n'insiste pas pour l'entraîner. Je n'ignore pas que nous n'avons pas les mômes idées et que, si je tiens pour le roi et les reines, tu es assez disposé à servir la politique du cardinal. Tu resteras donc à Tours, si telle est ta fantaisie.

u Pour ma part, je ne me dissimule pas ce que l'entrepise de M. de Montmorency a de périlleux. C'est parce que je pressens de grands dangers, que je t'ai fait venir cl que j'ai réuni les principaux serviteurs de notre maison. Je ne veux pas, si la mort venait me surprendre, que les intérêts de mon fils Iléginald soulTrent de l'isolement dans lequel le laisserait cet événement. C'est donc toi que j'ai choisi pour me représenter, et tu vas savoir ce que ma confiance attend de ta loyauté.

Aces mots, le marquis se leva.

Un grand silence se lit aussitôt parmi les convives.

— A la veille de partir pour une expédition dangereuse, et dans le cas où je n'en reviendrais pas, dit-il d'une voix solennelle, je délègue à mon frère, Edouard de Morlay ici présent, et devant vous tous qui m'écoutez, mes droits et mon autorité de seigneur et maître sur vous et sur tous les domaines appartenant au marquis de La Couldraye, pour qu'il en jouisse librement et sans contrôle, jusqu'à ce que mon fils Réginald soit en âge de reprendre ces droits et cette autorité. Jurez-vous de lui obéir comme à moi-même?

— Nous le jurons! répondirent sur tous les tons vingt voix différentes. Alors le marquis se tourna vers son frère :

— Et loi? demanda-t-il. Jures-tu de remplir fidèlement le mandat que je te confie?

— Ahl mon frère! s'écria le comte de Morlay suffoqué par l'émotion... H mit un genou en terre et baisa la main du marquis...

Mais... il ne jura point!

En présence de l'émotion qui s'était emparée de son frère, émotion qui n'était que trop réelle, mais au sens de laquelle il se méprit, le marquis ninsisla pas pour obtenir d'Edouard le serment qu'il lui avait demandé.

FLAMBERGE lo

Il salua d'un geste ses tenanciers et entraiiia le comte.

— Dans une heure je partirai pour mon château de La Couldraye, ôii je ferai mes préparatifs de voyage, dit-il. Jeudi je me mettrai en route. Une chose doit te rassurer du reste : Grimai m'accompagnera. 11 est vieux, mais il est robuste encore. D'ailleurs, c'est la dernière campagne qu'il fera, et j'espère qu'elle ne sera pas longue.

Le comte de Morlay l'écoutait sans mot dire. Il n'était pas encore bien remis de la surprise qu'il avait éprouvée.

— Je vais donc te faire mes adieux, poursuivit le marquis, et je me garderai bien de les prolonger, car je m'aperçois^ et j'en suis heureux, que ton émotion est aussi vive que la mienne. Adieu, donc, mon cher Edouard, et n'oublie pas, si Dieu me rappelait à lui, que je t'ai confié ce que j'ai de plus cher au monde, mon fils Réginald, la joie et l'honneur de notre maison. Aussi je m'éloigne sans crainte, persuadé que tu rempliras fidèlement le mandat dont je t'ai chargé.

A ces mots, il saisit la main de son frère, l'attira sur sa poitrine et l'embrassa..

Puis il le poussa doucement vers la porte, qu'il ouvrit.

— Adieu! répéta-t-il en lui serrant une dernière fois la main.

— Adieu! répondit le comte sans trop savoir ce qu'il disait. Ce fut tout ce qu'il sut trouver.

Il descendit l'escalier comme un homme ivre. Arrivé dans la rue, il s'arrêta pour respirer, car il étouffait.

Non pas qu'il fût suffoqué par la douleur, ou interdit par la solennité de cette séparation; mais il était ébloui, fasciné.

De tout ce que lui avait dit Henri, il n'avait retenu qu'une chose : c'est que la fortune des La Couldraye était momentanément à lui.

Ces fumées d'ivresse se dissipèrent à mesure qu'il marchait, 11 avait oublié Georgette, son amour déçu, ses souffrances ; il songeait que cette immense fortune pouvait un jour être à sa merci.

Aussi, quand il rentra dans son hôtel, son visage respirait la joie la plus vive.

Avec l'espoir de disposer bientôt de grandes ressources, il sentait grandir son ambition. Tours devenait désormais trop étroit pour la contenir.

Il rêvait d'aller à Paris, de faire figure à la cour, déjouer un rôle politique, et surtout de devenir une puissance aux yeux de ceux qui l'avaient traité jusqu'alors si dédaigneusement en sa qualité de cadet.

Subitement, il se croyait grandi de dix coudées.

11 lui aurait suffi pourtant de jeter un regard sur sa frêle personne pour se rappeler les regrets qu'il exprimait la veille à son conhdent.

Il était petit! C'était là un de ses plus cuisants chagrins.

Encore s'il avait été robuste... mais non. Son petit corps, surmonté d'une

t(Ho assez liiic cl qui ne m;m(|iiail jias (riiilrlliyonce élait sii|ni()ilé j)ai des iiicmhrcs f;r»''l('s (jui llotlaiciil dans le satin (|ni lus cnNadojjpalL

Dt's clu'vtMix hloiuls ('( altondaiils, mais d'un jaune ])res(jnt! incolore, rcloiiiliaienl en boucles légères sur ses épaules cl (nu'adraienl son pAle visage, sur le([uel Iranchaieiit à pein(! sa mouslache Cl sa royale. Sou jx-lil o-il lihui, /^arni de cils invisibles, avait seul uu }»cu dt^ vivacité, taudis (jut; son nez mince et déprimé se recourbait comme \o l)ec d'un oiseau de proie. l*ourlan(, ses maxillaires, fortement accusés, et son menton saillant, dénotaient, à ne pouvoir s'y méprendre, beaucoup de volonté et d'énergie.

Le teint était essentiellement bilieux, la peau était iine, mais froide, humide, visqueuse.

Malgré tant d'imperfections, le comte de Morlay n'était pas loin de se croire un homme en ce moment.

Les conditions que lui avait imposées son frère, la persj)ective de le revoir prochainement et, par conséquent, de ne jamais jouir de l'autorité qui lui avait été déléguée, tout cela lui échappait. Il ne pensait qu'à cette immense fortune qui venait de lui être confiée en présence des tenanciers du marquis.

Sa joie ne connaissait plus de bornes.

Aussi Bergeret, qui se tenait aux aguets, s'aperçut immédiatement du changement radical qui s'était opéré dans l'attitude et la physionomie de son maître.

— Je vois, dit-il, que monseigneur est satisfait de sa matinée.

— En effet, Bergeret, je suis content, très content, répondit le comte.

— Ah! vous avez avoué votre amour au marquis? Il vous a cédé la main de celle que vous aimez?

— Non, fit M. de Morlay, dont le front se rembrunit, au contraire, il m'a annoncé qu'il comptait l'épouser très prochainement.

— Mais alors, reprit Bergeret tout déconcerté, je ne vois pas... Son maître lui racozila alors ce qui s'était passé.

— Je conçois, fit Bergeret, que vous soyez satisfait des promesses que vous a faites le marquis dans le cas où il se marierait, car je tiens M. de La Couldraye pour un parfait gentilhomme, et je suis certain qu'il sera fidèle à sa parole. Bon! si vous considérez cette largesse comme un dédommagement suffisant à la ruine de votre amour, mais quant au reste...

— Comment! Et cette fortune qu'il a remise entre mes mains?

— Pardon, monseigneur, mais vous n'aurez le droit d'y toucher que dans le cas où votre frère ne reviendrait pas.

— C'est juste; mais, il l'a dit lui-même l'entreprise dans laquelle il se hasarde est pleine de dangers, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce que le marquis y perdît la vie.

« Songes-y bien, Bergeret. Le cas de M. de Montmorency est un cas de rébel-

— Ah! s'écria Georgelte eii poussant un cri déchirant, Henri est mort! (Page 22.)

lion ouverte contre rautorilé royale. Il a beau protester que c'est au cardinal seulement qu'il s'attaque, il n'en combat pas moins les troupes de Sa Majesté, dont Richelieu est le premier ministre.

« S'il est vainqueur, tout ira bien pour lui comme pour mon frère ; mais, s'il est vaincu, ils sont perdus tous les deux. Alors môme qu'ils ne seraient pas tués dans la bataille, ils mourraient sur l'échafaud. Eh bien! ma conviction est qu'ils seront vaincus.

LiV. 3 F. Roy, iditci

n A Mit i: Il (il-:

— .le le crois coininc vous, inoiiscif^iu'ur-, mais le inai(jiiis pciil ii'rlu' ni lue ni lail jirisoniiior..

— Ah ! lit le comte jieiisif, il esl cciLaiii (jue jo doniieiuis bien quelque

fllOSt'...

11 s'arrêta, éj)ouvaiité lui-même do la i)ens6o qui lui était venue.

— Pour que le marquis ne reparût point, n'est-ce pas? acheva Herj^-erct.

— Eh bien! oui, avoua cyniquement le comte. ApriiS tout je ne serais pas coupable de sa mort, je n'aurais rien à me reprocher et, de cette façon, je serais r.che cnliii el j'épousi-rais mademoiselle de Laubremonl.

— El Uéyinald?

— Un enfant! lit dédaig-neusement M. de Morlay. Oh! ce n'est pas lui qui m'inquiéterait...

— Je conçois cela, dit lîergeret. Dans tous les cas, vous auriez toujours huit ou dix ans devant vous pour répar.er l'injustice du sort, et, avec un intendant adroit, économe... Oui, vous avez raison, monseigneur, il y a de grandes chances pour que ce rêve devienne une réalité. Et quelle somme donnericz-vous pour que cela arrivât? ajouta-t-il en regardant son maître en face.

— Mais... je ne sais... balbutia le comte qui baissa les yeux, tant il avait peur de comprendre.

— Bah! fit légèrement Bergeret avec ce hideux sourire qui lui était particulier, puisque nous sommes sur le chemin des hypothèses, nous n'avons pas à craindre d'avancer. Quelle somme donneriez-vous? répéla-t-il.

— C'est vrai, dit Al. de Morlay, en relevant la tête, nous ne construisons que des châteaux en Espagne après tout. Eh bien! je donnerais volontiers vingt ou trente mille livres...

— Est-ce bien vrai? demanda vivement Bergeret.

— Sur mon honneur de gentilhomme! répondit le comte avec non moins de vivacité,

— Trente mille livres à celui qui vous en apporterait la nouvelle, n'est-ce pas?

— Certes, lit M. de Morlay.

Cette fois ils se regardaient dans les yeux bien en face.

— Allons, dit Bergeret, si ce malheur vous atteint, je tâcherai d'en être le messager, et je vous rappellerai votre promesse, monseigneur.

— Comment? interrogea le comte.

— Oui, monseigneur, je suis un peu souffrant et je désirerais me reposer pendant quelque temps. Or, le docteur prétend que le climat du Midi me ferait beaucoup de bien, et, comme c'est précisément du côté de Toulouse que M. de Montmorency concentre ses forces, je serai tout porté pour connaître l'issue de la lutte qu'il va soutenir.

— Ainsi tu me quittes?

— Oui, monseigneur, si vous le permettez.

— Tu es libre, mon ami. Et tu pars... quand?

— A l'instant même, monseigneur.

Deux mois s'étaient écoulés jour pour jour, sans apporter un changement notable dans la situation des personnages que nous avons mis en scène dans ce cour récit.

Pourtant le comte de Morlay avait mis le temps à profit. Il avait passé une partie de ces deux mois à visiter en détail tous les domaines du marquis, et s'était rendu un compte exact des revenus qu'ils devaient rapporter.

Il s'était également assuré qu'en cas de malheur les fermiers étaient tout disposés à reconnaître son autorité.

Tout en se livrant à ces promenades fructueuses, il avait continué chez M. de Laubremont ses assiduités.

Il avait rarement aperçu Georgette, il est vrai, mais il avait eu avec son père de longues et fréquentes conversations.

Le pauvre homme était désolé.

Georgette ne parlait plus, ne sortait plus, ne mangeait plus depuis six semaines!

En vain son père avait essayé de la distraire. Presque toujours enfermée dans son hôtel, lajoune fille ne quitait guère sa chambre que pour aller dans le jardin.

C'était là qu'elle restait assise pendant des heures entières, rêveuses, inoccupée, soupirant et versant parfois d'abondantes larmes.

M. de Laubremont l'avait remarqué à deux ou trois reprises et lui avait demandé ce qu'elle avait.

— Rien, avait-elle répondu, c'est nerveux.

Et comme le malheureux père insistait, sans cacher le chagrin que lui causait cet inexplicable abattement, elle s'était contentée, au lieu de répondre, de lui passer les bras autour du cou et de l'embrasser.

Quel père sait résister aux caresses de son enfant? M. de Laubremont crut, en effet, que cette indisposition de Georgette ne durerait pas et se contenta de la gâter un peu plus qu'il ne le faisait auparavant.

Le comte n'ignorait rien de tout cela. C'était dans son sein que l'infortuné conseiller s'épanchait.

— Bah! disait M. de Morlay, cela se passera, croyez-moi. Ce qu'il faut ;\

ricorm'tic, c't'sl un hoii lu.ui, fl <|iioii[ircllr ail rrrnsi- ma niaiii iiiir |iiriuii:re fois, jo ne désnsjii'ir |)as de la llin-liif.

KitMi ciiIcikIii, ni à M. dr LanhicnnMil , ni à ( îi'i>i'i;t'tlc, il n'a\ail. <lil un mol de; la coiivcisalion (ju'il avait surprise culn- If mar()uis cl, la jcnur lillc

Seul, il conuMissail la caustî des in(|ni(''lud('s de (Icor^cUc, mais il s(î s(!rail hit'u f:ar(l('' d'ouvrir les yeux du conseiller, cai" alois ses pi'éleiiliuiis rX ses espérances aui'aicnl tHé pres(|ue uue monsiruosilé.

J^a tristesse de la ])auvre (ïufant ne laissait cependant jias de le tourmenter un peu. 11 avait espéré que l'absence du niar(iuis de La Couldraye amoindrirait, s'il ne la déracinait pas, la passion de (îeorgette pour lI(Miri, et, loin que cette passion se calmai, il la voyait mieux (]ut> personne ^randii* et s'accroître tous les jour.

Lui aussi il soullrait cruellement, car il aimait de toutes les f(jrc(is de son désespoir et s'apperccvait qu'il n'avait fait aucun progrès dans le cœur de la jeune fille. Mais il était convenu qu'il y parviendrait.

Le 12 st^pli'iubre \G'.]'2, le comte était seul dans sa chambre et récapitulait dans sa mémoire tous les déLails qui avaient rempli sa vie pendant ces deux mois.

Il pensait aussi à Bergeret, qui était allé faire un voyage dans le Midi « pour sa santé », et qui ne revenait pas.

Tour à coup, il entendit un grand bruit dans la cour de riiôlid.

11 se leva vivement, courut à la fenêtre se pencha en avant, et aperçut un cheval ruisselant de sueur, tremblant de tous ses membres, à moitié fourbu, qu'un de ses vasseaux tenait par la bride et conduisait à l'écurie.

Presque aussitôt la porte de sa chambre s'ouvrit, un homme entra comme l'ouragan, et se jeta comme une masse sur le premier siège qu'il rencontra.

Il était couvert de sueur et souillé de poussière. On voyait qu'il venait de fournir une longue traite.

— Monseigneur, dit-il d'une voix étranglée, vous me devez trente mille livres, vous l'avez jurez.

M. de Morlay recula d'un pas. Il venait de reconnaître Bergeret. Non plus le Bergeret qui l'avait quitté si bien portant, mais pâle, amaigri, les yeux cernés et rougis par la fatigue et l'insomnie.

— Que veux-tu dire? fit le comte qui craignait de ne pas comprendre.

— Le marquis de La Couldraye est mort, répondit Bergeret, si bas que son maître l'entendit à peine.

Le comte devint livide.

Il voulut obtenir de plus amples exphcations, mais Bergeret, épuisé, venait de perdre connaissance.

Ce fut inutilement que M. de Morlay en personne le secoua, lui inonda le visage d'eau froide, il ne parvint pas à le rappeler à la vie.

Il fut obligé d'appeler ses gens^ de faire transporter dans sa chambre Bergeret évanoui, et d'envoyer chercher un chirurgien.

Il ne savait que penser. Gomment était mort le marquis? Est-ce que Bergeret aurait osé...

Un frisson nerveux le fit frémir de la tète aux pieds.

Pendant une heure il demeura consterné, s'informant à chaque instant si Berg-eret avait repris connaissance. Enfin on lui annonça que son confident était revenu à la vie, mais qu'il s'était aussitôt endormi d'un sommeil létargique, auquel rien n'avait pu l'arracher.

Une telle réponse n'était pas faite pour calmer l'impatience du comte.

En ce moment on frappa à la porte de sa chambre : la porte s'ouvrit et Grimai apparut sur le seuil, droit et ferme, mais sombre, presque farouche.

— Monseigneur, dit-il, je viens vous apprendre une triste nouvelle : mon pauvre maître est mort le 7 septembre, il y a cinq jours, sur le champ de bataille de Castelnaudary.

— Est-il possible ! s'écria M. de Morlay qui faignitune grande surprise.

— Je serais venu vous l'apprendre cinq heures plus tôt, monseigneur, si je n'avais pas cru devoir passer d'abord par le château de La Couldraye pour en informer Réginald, désormais l'unique héritier du titre et de la fortune de son père.

Le comte s'explique de suite pourquoi Bergeret était arrivé dans un état si piteux et sur un cheval fourbu. Il avait voulu être le messager auquel M. de Morlay avait promis les trente mille livres. Encore avait-il failli arriver trop tard.

Bien qu'il eût été prévenu déjà, le comte ne put supporter de sang-froid ce coup terrible. Des doutes effrayants lui vinrent à l'esprit.

— Ainsi, dit-il, mon pauvre frère est mort en combattant?

— Il est mort du moins pendant la bataille, répondit Grimai... mais ce n'est pas une balle ennemie qui l'a tué.

— Que dites-vous ?

— La vérité, monseigneur. Je ne m'en étais pas aperçu tout d'abord quand j'ai emporté le corps sanglant de mon pauvre maître. Ce n'est qu'en lui rendant les derniers devoirs que j'ai découvert qu'il avait été frappé par derrière.

— Quoi ! par une main amie?

— Nécessairement, monseigneur.

— Il a donc été victime d'une déplorable maladresse?

— Ou d'un crime, dit Grimai.

— D'un crime! Gonnaissiez-vous donc au marquis quelque ennemi...

— Pas un, monseigneur.

— C'est bien, fit le comte en proie à une grande agitation. Quand j'aurai toute ma présence d'esprit je vous interrogerai plus au long à cet égard, mais

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vous ("omjirriic/ (|ii'<'ii iiii |);iii'il iiiomcnl... il m'csl iiiipossilili'... la «loiilfur (]iii' j't''|it(>iiM' lie me iiiTinrl pas... IjHiss(!/,-iii()i !

Pour carlior 1(^ IroiiMt! (jn'il rossoiitait, M. do Morlay se, laissa tomber sur un faulruil et se voilà le visagt^ de; ses (\ou\ mains.

(Iriinal s»' rclii-a IriiIcmiMit, «m dardant sur le comtoim rof^ard jx'Miélranl.

— (^hiaiid M. de Morlay so vil s(miI, il se N'va d j»arC(Miriil sa c.iiainbnî à grands jtas. Ces yeux étaient secs. Lamortd(î son frère ne, lui avait pas arraché une larme.

— Ainsi, niurnnira-l-il, c'est bien vrai! C(!lte prétendue maladie de Berfieret... ce voyage... c'était ])()ur... Mais non. Ce vieu.K (Irinial s'(*st lrom[)é. Il est fou!

Il resta (]uelques inslanis abîmé dans ses réllcxions. Puis brusqufmfnt il sortit et se rendit chez M. de Laubreniont.

Précisément Georgette était auprès d«; son père, quand on lui annonça la visite du comte. Espérant avoir des nouvelles de Henri, elle demeura.

— Mon ch'^r monsieur, dit le comte, qui avait composé son visage,, je suis, hélas! un messager de malheur aujourd'hui. Mon pauvre frère...

Sans lui tlonner le temps d'achever la phrase qu'il venait de commencer, Georgette se dressa d'un bon effrayant.

— Ah ! s'écria-l-elle en poussant un cri déchirant, Henri i^st mort! Et elle retomba inanimée aux pieds du comte.

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