L ENFANT DES CHARMETTES
Avant tout, il importe de combler la lacune que Françoise avait laissée dans le récit, parfaitement exact du reste, qu'elle venait de faire à Réginald.
Comment a commencé la lutte entre le comte etRergeret? Lequel des deux a frappé le premier? Je l'ignore, avait-elle dit.
i'LA.Mi;i;iuii':
,\(His allons le rat'oiih'i' m |irii de iiiuts.
|{(M\L;('r('l uvail |ii'tililô du moiiiciil (ni Ii- coiiilf soninirillail iionr sr icndir aiiprôs dllciiuiiiic ri pour poser 1(!S premiers jalons de sa ioilninî lulure.
l']ii ellVl, (ont ma reliait au ^vr de S(!s désiis, sans qu'il se dotuiiïl le moiudi'e mal. Flambeige avait été si f^rièveiiieiit i)lessc par le comte (pi'il ne devait pas on» réchapper; Uéf'inald venait d'être fait prisonnier; on allait le ramener à Paris, où llichelieu ne lui ferait certainement pas grâce de la vie.
Donc plus d'ennemis i\ combattre. Dès à présent l'héritage des La (loudraye appartenait presque légitimement à M. de Morlay. Il ne s'agissait plus que de forcer le comte à tenir l'engagement qu'il avait pris.
Pour Bergeret ce n'était pas une difficulté, (lependatil il ne se dissimulait l)as que son maître ne se rendrait pas sans combat ; mais il se llatlait, moitié par l'insinuation, moitié jiar les menaces, qu'il amènerait le comte à donner son consentement définitif. D'ailleurs, au cas où il rencontrerait une résistance Irop ouverte, il était décidé à recourir aux grands moyens, c'est-à-dire à se débarrasser de lui.
llien n'était plus facile. M. de Morlay avait été assez sérieusement atteint dans sa chute. Personne ne s'étonnerait qu'il mourût dans ce château presque abandonné, éloigné de tout secours. L'adresse consistait à le faire mourir pro- [)rement et sans laisser de traces. A cet égard, l'imaginaliou de Bergeret ne serait jamais en défaut.
Ce fut dans ces dispositions que, poursuivant toujours avec opiniâtreté le plan qu'il mûrissait depuis des années, Bergeret se présenta devant Herminie.
11 avait de longue main préparé cet aveu. On se souvient des confidences qu'il avait faites jadis à la jeune fille, des prévenances qu'il avait pour elle, des protestations qu'il lui avait adressées au moment où elle avait quitté Paris. C'est dans ce- réseau d'attentions qu'il croyait avoir enlacé le cœur de la pauvre délaissée.
Il fut très étonné, dès les premiers mots qu'il prouon(;a, dèlre écouté si froidement. A peine avait-il effleuré ce sujet délicat que l'orgueil de la jeune fille se révoltait hautement contre les prétentions de l'intendant. Il ne se découragea pourtantpas et voulut pousser jusqu'au bout... Herminie l'arrêta d'un geste écrasant de mépris et se retira.
A l'instant même, le cœur encore soulevé de dégoût et d'indignation, elle alla raconter à son père l'irrévérence dont elle avait été l'objet.
Ce fut la première fois peut-être que M. de Morlay l'accueillit comme il devait le faire. Il l'assura qu'elle n'avait rien à redouter de ce drôle de Bergeret, qu'il se chargeait bien de le mettre à la raison, et la congédia avec bienveillance.
Quand l'intendant arriva dans la chambre de son maître, celui-ci lui reprocha en termes vifs l'acte qu'il venait de commettre.
Bergeret ne se déconcerta pas.
— Je n'ai agi, répondit-il, qu'en vertu de conventions arrêtées entre nous depuis longtemps.
— Tu mens, coquin! répliqua le comte. Ma fille ne devait l'appartenir que si tu me débarrassais de Flamberge d'abord, deRéginald ensuite. Or, c'est moi qui ai tué Flamberge et c'est M. de Yaudremont qui a arrêté Réginald; donc tu n'es pour rien dans le résultat que jai obtenu et nos conventions tombent d'ellesmêmes.
— Et qui donc a amené ce résultat, si ce n'est moi? riposta Bergeret à son tour. Est-ce vous qui, avec vos éternelles hésitations, auriez ainsi précipité le dénouement vers lequel nous nous acheminions? Est-ce vous qui avez tué le marquis, votre frère? Est-ce à vous que vous devez la fortune dont vous avez joui depuis dix ans? Non, monsieur, c'est à moi, à moi seul. Il est temps que j'obtienne enfin la récompense à laquelle j'aspire depuis si longtemps et que vous m'avez promise. Cette récompense, il me la faut, je la veux, je l'aurai.
— Eh bien! dit M. de Morlay, attends au moins que je sois rétabli. Ensuite... nous verrons...
Bergeret fut très étonné que son maître abandonnât si brusquement la discussion; mais, comme il n'avait plus rien à objecter, il se retira dans sa chambre.
— Soit ! dit-il d'un ton menaçant, nous verrons.
Sa chambre et celle du comte se touchaient. Par la porte ouverte, chacun d'eux pouvait voir et entendre ce qui se passait dans la pièce voisine. La nuit était venue depuis longtemps, mais une cire brûlait dans la chambre de M. de Morlay, dont elle éclairait à peu près les profondeurs.
Bergeret se coucha et glissa sous son traversin le poignard dont il était toujours armé. A deux ou trois reprises, il entendit son maître s'agiter dans son lit et boire la potion qui lui avait été ordonnée. Vers onze heures, enfin, il ferma les yeux. Il allait s'endormir quand il fut réveillé par un léger bruit.
Le comte s'était levé et avait fermé à clef la porte de sa chambre, dont il avait également poussé le verrou ; puis il se dirigeait pieds nus et avec de grandes précautions vers la chambre de son intendant.
— Il faut en finir avec ce Bergeret, s'était-il dit. Si je ne lui donne pas ma fille, il est capable de révéler le meurtre qu'il a commis il y a dix ans. A tout prix il faut empêcher ce mariage et ces révélations. Les combats qui se sont livrés à Chcdigny ce matin me fournissent un prétexte excellent. Profitons-en. Je dirai que des ennemis se sont introduits dans nos appartements... que Bergeret a été assassiné par eux... Au besoin, je briserai un carreau de sa fenêtre, que j'ouvrirai... Tout le monde le croira...
ïl s'approcha du lit de Bergeret, leva son bras armé d'un poignard... mais l'intendant, qui venait de se réveiller, vit étinceler la lame, étendit le bras, et
FLAMIUCIlGl!:
(li'tomii.i 11' cinij» niiulcl (|iii all;iil riillciiidic. I*iiis, saiiliiiil iiitM-ipitammciil à lias (le son lit, et saisissant son poii^ii.ird, il sr jrla à son lonr snr iM. de Morlay. Mais il avait (''II' frappé dt-nx fois déjà <'t son san^ conlail m aliondance.
— Ah! trailn», rn^il-il d'nn accent t(u•^il)l(^
S'il n'avait pas été ijlfssé il aurait en farilcment raison du comte, qui était hcaucoup pins ptlit et [)lus faihlc (pic lui, clcjiii clait en outre très souffrant ; mais les deux blessures qu'il venait de recevoir avaient éf;alisé les forces.
Ils se nièrent l'un sur l'autre avec une rage dont il serait impossible de se faire une idée. Ils n'essayaient pas de parer les coups, ils iw. cherchaient (ju'à les porter. Confondus dans une étreinte féroce, ils se frappaient de la main droite, tandis que de la gauche ils se labouraient les chairs avec les ongles.
Un instant Bergeret réussit à renverser M. de Morlay. Il se jeta sur lui et lui entoura le cou de ses deux mains pour l'élranglor; mais le comte lui déchira si allreusemcnt les mains avec son poignard, que la douleur lui fit lâcher prise, et 'fiie la lutte recommença plus acharnée.
Affaiblis tous deux par le sang qu'ils perdaient, sentant leurs forces défaillir et ne voulant pas que leur ennemi leur éciiappât, ils se cramponnaient aux meubles, aux tentures, aux draps de lit, pour ne pas tomber, frappant à tort et à travers, n'ayant plus la présence d'esprit de choisir la place où s'enfonçait la lame aiguë de Jour poignard, altérés de sang, avides de carnage, proférant des menaces t'rribles, vomissant des imprécations impies, poussant des cris qui n'avaient plus lien d'humain.
Enfin Bergeret tomba à son tour. Le comte se précipita sur lui, et lui planta son poignard dans la poitrine; mais, au moment où il allait se relever, l'intendant eut la force de le maintenir du bras gauche et lui plongea son arme dans le ilanc, en poussant un rugissement de joie avec lequel s'exhala son dernier
soupir.
Quant à M. de ]\Iorlay, il ne fit plus un mouvement et rendit l'àme sur le cadavre même de l'ennemi qu'il avait vaincu.
Ce fut dans cette position qu'on les retrouva. N'était-ce pas par un crime que devaient finir ces deux misérables qu'un crime avait fatalement rivés l'un à l'autre? Quels regrets pouvaient-ils laisser? N'étaient-ils pas haïs également, de tous ceux dont ils avaient été les bourreaux? Et ne comprend-on pas que l'infortunée Herminie ressentît plus d'horreur que de douleur réelle à la vue de l'horrible spectacle?
Pouvait-elle douter encore, après ce que lui avait laissé entendre Flamberge que son père fût lié envers ce monstrueux Bergeret par quelque pacte d'infamie? Ilélas! l'épouvantable vérité ne semblait-elle pas surgir de ces deux cadavres si terriblement meurtris, de ces traits si affreusement décomposés !
Si Françoise ne l'avait arrachée à cette scène lugubre, Herminie serait devenue folle. Quand on l'entraîna dans sa chambre, elle n'avait plus conscience de
Au milieu de la pièce, deux cadavres tenant chacun dans leurs mains un poignard
rouge de sang. (Page 448.)
ce qu'elle faisait. Elle se laissait aller sans défense à l'impulsion qu'elle recevait, promenant autour d'elle un regard effaré, les lèvres livides, l'œil sec.
Ce ne fut qu'au bout d'une heure, à force d'entendre les voix amies de Françoise et de Virginie, que la pauvre fillo recouvra la raison et que des larmes abondantes se firent jour à travers ses paupières brûlantes.
Elle était sauvée, mais souffrait-elle moins pour cela? Le drame sanglant auquel elle avait assisté ne se représentait-il pas à sa pensée? Cette maison dans laquelle il s'était accompli ne devenait-elle pas pour la chère enfant un sujctd'iusurmontable terreur?
LiV. 57. F. ROY,
éditeur.
11 l'allul tiniic ciicoïc rcMuntMicr loin du llirAlrii iiiaiidit '.1«î cvlUi «''ponvunlablt; Ira^éiiie. (if fut la chaniliio d»; l'^raïu-oiso (jui lui snvil d'asile. Alors seultMiiciil elle eut ridée de deumiuler secours à Flund)(;rge. Klle se scnliruil plus foile si elle le voyait i»iès (h; lui. Sa présence Sfiail une diversion heureuse aux sond)res pensées qui l'assléj^eaicnl.
Aussi, ce fut avec une anxiété terrible (ju'ello attendit le retour de lu l'eruiière.
Quand elle la vit revenir seule, son cœur se serra douloureusement.
— Et Flanibcrge ? demanda -l-idle.
l'ran<;oi5>e prit toutes les précautions imaginables j)onr lui apprendre la vérité.
Elle commença par lui dire que Réginald était libre et qu'un ordre du roi lui resliluail sa fortune; ensuite elle lui annonça que Flamberge était nommé capitaine des gardes du roi.
— Malheureusement, dit-elle en Unissant, le capitaine a été blessé dans le combat d'hier matin; mais M. le marquis espère que cela ne sera rien. Il vient à l'instant de partir pour le château de Mérande, où Flamberg-e a été transporté.
— Chez la Dame au collier ! s'écria Hcrminie en se levant brusquement. Attelle ta voiture à l'instant, Françoise. Tu vas m'y conduire.
C'était, en ciïet, chez madame la baronne de Mérande que Jacques avait fait transporter le capitaine.
C'était la première fois que les paysans se permettaient d'envahir ainsi le château de la Dame au coUicîr; mais il s'agissait d'un personnage de qualité, ils ne doutaient pas qu'ils seraient bien accueillis par cet ange de charité.
Dès qu'elle apprit que le blessé était capitaine, l'excellente dame lui fit donner la chambre la plus belle, la mieux située et la plus aérée du château. Puis, aussitôt, elle courut à son chevet.
Elle avait de toutes les maladies en général une grande expérience. Depuis plus de trente ans qu'elle se consacrait au soulagement des misères humaines, tant de cas extraordinaires s'étaient présentés sous ses yeux qu'elle était un peu médecin.
Pourtant, elle était d'une ignorance profonde en fait de blessures produites par les armes à feu. Elle envoya donc chercher un chirurgien, et, en attendant son arrivée, elle posa sur la plaie un premier appareil qui eut pour résultat de faire ouvrir immédiatement les yeux au capitaine.
— Le misérable ! gémit Flamberge d'une voix éteinte.
— Qui? demanda la baronne étonnée que le premier mot qui sortit des lèvres du blessé fût une injure.
— Le comte de Morlay, répondit le capitaine.
11 raconta alors comment, au moment il où venait d'arracher le comte à une
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mort il peu près cerlaine, celui-ci lui avait tiré presque ;i])out portant un coup de pistolet.
Ce récit, fort bref, et fait d'une voix mourante, impressionna beaucoup ceux qui l'écoutaient, c'est-à-dire la baronne et son domestique Pierre.
Ce Pierre était à son service depuis plus de trente ans, et était âgé, comme elle, de cinquante-sept ans, environ. Cent fois il avait accompagné sa maîtresse dans les excursions charitables qu'elle faisait aux environs.
La domestique qui remplissait autrefois ces fonctions délicates auprès de la baronne, étant devenue vieille et infirme, Pierre lui avait succédé depuis quelques années dans ce poste d'honneur. C'était un excellent homme, d'esprit un peu borné, mais d'une fidélité à toute épreuve, et à qui madame de Méraade avait fini par accorder toute sa confiance.
Elle l'avait vu à l'œuvre, elle savait qu'elle pouvait compter sur lui comme sur elle-même, de sorte que, dans maintes occasions difficiles, elle avait chargé ce brave homme des missions dont elle ne pouvait pas s'acquitter en personne.
xVussi ce fut Pierre qu'elle installa au chevet de Flamberg'e, se réservant, comme à l'ordinaire une surveillance active et dévouée.
Le chirurgien arriva et put extraire sans trop de peine la balle qui s'était arrêtée sur l'épine dorsale, après avoir fortement endommagé le poumon gauche.
Cette opération affaiblit naturellement beaucoup le blessé, qu'elle avait fait atrocement souffrir.
— Eh bien, monsieur, demanda la baronne de Mérande, qu'en pensezvous ?
Le chirurgien branla soucieusemcnt la tète.
— Je ne sais trop, madame, répondit-il. Une hémorragie interne est à craindre et peut étouffer le patient en quelques secondes. Si elle ne se déclare pas, peut-être arriverons-nous à sauver ce gentilhomme; mais la blessm'e est si grave et si profonde, que ce serait un vrai miracle, et je ne crois guère aux miracles en matière de chirurgie. Dans tous les cas, il me serait impossible de me prononcer avant demain. Je vais prescrire les soins indispensables et, demain matin, selon que le blessé aura plus ou moins bien supporté l'opération que je viens de pratiquer, je me prononcerai.
La baronne le pria de vouloir bien passer la nuit au château, pour le cas où surgiraient des complications imprévues.
Lui-même prépara la potion nécessaire, puis il se retira dans sa chambre, après avoir ordonné à Pierre de venir l'avertir sur-le-champ en cas d'alarme.
Pierre se plaça dans un immense fauteuil, au coin d'un grand feu, le visage tourné vers le moribond, dont il surveillait les moindres mouvements avec une sollicitude paternelle.
La nuit se passa sans accident. Le blessé allait visiblement mieux. Il s'in-
rLAMIlKlKilO
fiMiua (le l'iMidroil (Ml il rlail rt jtaiiil. Iii's satisfail (ra|)|)r(Mi(li(' (pi'il ('tail clicz la haiiir an cdllirr, doiit il avait soiintiiI ciitriKlii paijrr jiar Ji' inanjnis.
An prlil j"iir, l(i chirurf^ii'ii fiilra dans la rhanibn; dt- l''lainl)(!r^<'... l'osilivenit'iil im init'ux srnsihlii s'tHail déclaré. Uiic hit'iir d'espoir so jxMjLjiiail <Iéjii sur son visait', lors(ni'il ajx'iTul sur les lèvres du capilaiiio, qu'il int<îrrogi'ail, une écume rougeâlre de mauvais augure.
11 fronça les sourcils et laissa échajiptM- un peste de découraficmcnt f|ni' r(r'il intelligent de Flamherj^e comuril aussilùl.
— l'^loigiiez-vous un moment, mon ami, dil-il à IMi.Mie. Le domestique de !a baronne obéit.
— Docteur, commença le capitaine, ne vous imaginez pas que -vous soyez en présence d'un malade comme les autres. J'ai servi quinze ans, j'ai assisté à plus de cent batailles, je sais ce que c'est qu'une blessure, je n'ignore donc pas que la mienne est fort grave.
— C'est vrai, monseigneur.
— Assurément il me sérail doux de vivre si je pouvais réaliser les rêves que j'ai formés depuis quelque temps; mais je saurais mourir aussi. A part les victimes que j'ai dû sacrifier aux exigences de mon métier de soldat, je n'ai jamais fait de mal à personne. Je suis prêt à paraître devant Dieu, quand il lui plaira de me rappeler à lui, sans avoir rien à redouter de sa bonté ni de sa justice. Si tel est le sort qui m'est réservé, je ne vous demande donc qu'une chose : c'est de me répondre franchement quand je vous interrogerai à cet égard. Me le promettez-vous?
— Je vous le promets, monseigneur, fil le chirurgien, saisi de respect pour tant d'énergie jointe à tant de simplicité.
— Avant tout, reprit Flamberge, je voudrais savoir ce que sont devenus le marquis de La Couldraye et le comte de Morlay...
— Je vais faire part de ce désir à M"" de Mérande, monseigneur. Ellemême, sans doute, voudra venir vous l'apprendre.
A l'instant, le docteur se rendit auprès de la baronne, qu'il trouva pensive et très agitée : il lui communiqua le vœu que le capitaine avait formé.
— Bien fit M™' de Mérande d'un air distrait, je vais en informer le blessé. Elle savait, en effet, tout ce qui s'était passé la veille. M. de Lorgerie le lui
avait appris. C'était même l'arrivée du comte qui causait en elle l'agitation que le chirurgien avait remarquée.
On se souvient que le comte et la baronne s'étaient aimés, qu'à deux reprises ils avaient dû se marier ensemble, et que, de leurs relations, un enfant était né, lequel avait péri misérablement dans un incendie.
Or, depuis trente-cinq ans que s'étaient écoulés ces événements, le comte et la baronne ne s'étaient pas revus. Ils ne pouvaient pas se retrouver impunément en face l'un de l'autre.
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Les souvenirs que réveilla leur rapprochement provoquèrent en eux une émotion facile à comprendre, bien que le comte eût évité avec une délicatesse infinie de faire la moindre allusion au passé.
Chez la baronne, cette émotion fut d'autant plus violente que ce Flamberge, à qui elle venait de donner asile, celui-là môme auquel s'intéressait si vivement le comte, était l'homme qui, trois mois auparavant, avait tué M. de Mérande.
Assurément cette mort ne lui avait pas laissé de regrets cuisants, et pourtant, si elle avait su, au moment où l'on apportait le capitaine, que cet homme fût le meurtrier du baron, elle aurait peut-être refusé de le recevoir, quoique ce meurtre eût été accompli dans des circonstances qui le justifiaient amplement.
Maintenant il était trop tard ! La charitable dame accepta comme une nouvelle épreuve cette bizarrerie du sort, qui la forçait de prodiguer ses soins à celui qui l'avait rendue veuve. Résolue à accomplir jusqu'au bout son devoir, elle s'inclina devant la volonté divine, mais ce ne fut pas sans un certain trouble.
La présence du comte lui avait rappelé les jours heureux de sa jeunesse, son amour, sa faute, si épouvantablement punie ! Celle de Flamberge lui rappelait le long martyre qu'elle avait subi près du bourreau dont il l'avait délivrée.
Dans ces souvenirs, si chers et si amers à la fois, qui se représentaient à sa mémoire, alors qu'elle s'efforçait précisément de les oublier, il y avait assurément de quoi remuer l'âme la mieux trempée.
La pauvre dame n'était pas au bout des angoisses suprêmes que lui réservait la Providence!
Au moment où elle se rendait auprès de Flamberge sur les instances du chirurgien, Réginald entra.
M. de Lorgerie l'avait vu venir et était allé à sa rencontre. Il l'accompagnait, quand le jeune gentilhomme se présenta dans le salon de la baronne.
Pierre était encore auprès de sa maîtresse et se tenait à l'écart, attendant qu'on lui donnât l'ordre de retourner auprès du blessé.
Réginald s'informa tout d'abord du capitaine.
— Je me rendais auprès de lui, dit M™" de Mérande, pour lui apprendre que vous étiez libre, riche, et que M. de Morlay, blessé...
— M. de Morlay est mort, interrompit Réginald.
Il raconta alors quelle lutte horrible et acharnée s'était engagée entre le comte et Bergeret.
— Dieu est juste! fit la baronne en levant les yeux au ciel. Il a vengé cruellement votre ami Flamberge.
A son tour elle expliqua à Réginald comment le capitaine avait été frappé par le comte, au moment où il venait de l'arracher à la mort.
— On aurait dit que je le pressentais? s'écria le marquis. J'ai voulu l'en empêcher, mais il n'a voulu rien entendre. Pauvre chère victime!
TL A.Min;u(;i:
l"il il cssiiva iiric j^rnssi- lariiic
— Mais »'n(iii (|iicl lumunc (»sl-r(! donc (|in' ce l'MainlMM'f^c, iiiKjticl vous avez voim'^ Ions imr si ardciilr amilit'-? (Icmiiiida M'"" do Mérandc «imiii;.
— .le vous l'ai dit, madame, répoiidil llé^^inald. c/csl un inalliciirciix cnrant aliandoiiné il y a Ircnlo-qualn» ans sur la l'onli- de FonlaineMrau. ..
— Il y a lr(Mil(^-qnalro ans! sur la roufc de ronlainrljjeau! s'écria l'icrr*?, «m proie à la i)lus vivo ai;! lai ion.
SnltiUMncnt, tout lo monde sn rclourna vers lui.
— Ouo veux-lu dire? demanda la baronne. As-lu donr à cet égaid r|n(lqnn particularité intéressante à nous sii^naler?
— Je le crois bienl répondit Pierre. Si surtout ce Flamberge est le même enfant que celui dont je veux parler.
— Eh bien! voyons, interroge, réponds, explique-toi, fil tout à coup M. de Lorgerie avec impatience.
— A quelle époque ce gentilhomme a-t-il été recueilli? demanda Pierre à Réginald.
— Au commencement de mai.
— Le 8 peut-être...
— Précisément.
— A quelle heure?
— Vers cinq heures du soir.
— Et à quelle distance de Fontainebleau ?
— A une lieue environ.
— C'est lui! c'est bien lui, s'écria joyeusement Pierre. Ah! monsieur le marquis, quel bien vous me faites! J'avais peur qu'il ne fût arrivé malheur à cet enfant.
— Ainsi, demanda Réginald à son tour, vous croyez le connaître?
— J'en suis sûr maintenant, monseigneur.
— Etait-ce donc vous qui étiez caché le long d'une haie quand cet enfant a été ramassé au bord du fossé?
— C'était moi, oui, monseigneur.
— Alors vous pourriez me dire qui l'a recueilli?
— Assurément, répondit Pierre sans hésitation. C'était un homme de taille au-dessus de la moyenne, au teint brun, paraissant âgé de cinquante-six ou cinquante-sept ans, dont la barbe et les cheveux grisonnaient.
— D'après le portrait que m'a tracé Flamberge, c'est bien ainsi qu'était Mancardi, dit Réginald sérieusement ébranlé.
— Je puis vous l'affirmer, moi qui l'ai connu, ajouta M. de Lorgerie.
— Et cet homme venait-il de Paris ou y allait-il ? questionna encore Réginald.
— Il en venait et se dirigeait vers Fontainebleau.
— (VesLvrai! Maintenant, comment était habillé l'enfant?
— Il ne l'était pas, monseig-neur. Je l'avais enveloppé à la hâte d'un lambeau de couverture que j'avais disputé à l'incendie.
— Iln'yapUis de doute possible, fit Réj^inald convaincu, Flamberge est bien l'enfant dont il s'agit.
— Oui, dit M. de Lorgeric, excessivement troublé, tous ces détails se rapportent bien exactement à ceux que m'a donnés Flamberge en me racontant son histoire; mais que sig'nifie cet incendie dont Pierre vient de parler?
— Ah! monseigneur, répondit le vieux domestique en frissonnant, je ne peux pas y penser sans trembler. C'est la plus grande frayeur que j'aie ressentie de ma vie.
— Eh bien! remettez-vous, mon ami, dit le comte avec bonté, et raconteznous l'épisode auquel vous avez fait allusion. Oii cet incendie s'est-il déclaré? Comment en avez-vous été témoin? Vers quelle époque a-t-il eu lieu?
Il était évident que le comte attachait à ces questions une importance extrême, car il se penchait avidement et semblait suspendu aux lèvres de Pierre.
Celui-ci passa sa main sur son front. C'était certainement pour lui un souvenir pénible, car il dut faire pour répondre un véritable effort.
— C'était à la ferme des Charmettes, le 1*' mai de l'année 4008, à deux heures du matin.
M. de Lorgerie pâlit horriblement et se sentit près de défaillir. Il se tourna vers M"® de Mérande, non moins émue que lui :
— Souvenez-vous, madame, dit-il d'une voix haletante. C'est à la ferme des Charmettes que se trouvait notre enfanta pareille époque.
— Mon Dieu! lit la baronne. Trente-quatre années de souffrances et de repentir vous auraient-elles touché?
— Parlez, dit vivement le comte. Parlez, mon ami.
— Je suis à vos ordres, monseigneur, fit Pierre en s'inclinant.
« A l'époque dont je vous parle, j'avais vingt-trois ans. Bastien Clairet, mon père, qui habitait les environs de Châlons et qui avait quarante-six ans, venait de se remarier, quoique je l'eusse menacé de quitter la maison s'il le faisait contre mon gré. Il ne tint aucun compte de mes observations et épousa celle qu'il avait choisie.
« Le jour môme de son mariage, je m'éloignai. Ce que je faisais était mal. Je n'avais assurément pas le droit de m'opposer aux volontés de mon père; mais j'étais jeune, j'avais conservé pour ma sainte femme de mère un amour ei un respect profonds; il me sembla que c'était une profanation de laisser entrer une étrangère dans celte même maison oii ma mère avait vécu pendant vingt ans !
« Je partis au hasard et je marchai devant moi, tant que dura le petit pécule que j'avais emporté. Ce fut ainsi que j'arrivai à Bléré. Là, je m'arrêtai. Mes ressources étaient épuisées.
(( Cela MO in'iiHiiiir'tiiil mif'ic. .rotais jt'iiiic, foi-l, courageux, j'avais Irav.iill»'! toute ma vie. .!»' iiarcouius snrct'ssivt'int'iil li-s Icnncs Ara «Mivirons pour y Ircjuver (lo l'ouvrage ; inallicurcuscnuMit, jo u'étais pas du pays, personne ne me connaissait, on ne voulut pas de moi. J'étais exténué, quand j'atteignis la ferme des Charnieltes.
(( Simon Tallois, (jui l'haljitait alors avec sa jeune femme, me donna asile, me lit raconter mon histoire, eut pitié de moi et mo, prit h son service.
— Vous entendez, madame, dit le comte à la baronne. Simon Tallois! Le nom de mon fermier des Charmetles ! Tout cela est d'une exactitude qui soulève à ciiaque mot un coin du voile sous leipiel se cachait pour nous la vérité !
— Depuis le 14 avril j'étais à son service et je m'y trouvais bien, continua l'icrro, car c'était un homme honnête et bon, lorsque dans la nuit du 30 avril au h' mai, je fus réveillé par un bruit sourd semblable au grondement lointain du tonnerre.
« J'ouvris les yeux. Une effrayante clarté me les fit refermer aussitôt et me révéla le danger que je courais. Les bâtiments de la ferme étaient en feu!
«Je m'habillai à la hâte, étonné de n'entendre aucun cri ; j'arrivai dans la cour de la ferme et je pus me convaincre que le mal était sans remède. Des quatre côtés à la fois, la maison de Tallois brûlait.
« Trois fois je m'approchai, trois fois l'épouvantable chaleur que répandait l'incendie me fit reculer. Enfin le volet d'une des fenêtres du rez-de-chaussée tomba, les vitres volèrent en éclats, et dans la chambre, que les flammes avaient envahie, j'aperçus un berceau dont les rideaux étaient en feu.
« Je me souvins alors de l'enfant que j'avais vu chez Simon. Sa femme m'avait-il dit, ayant perdu sa petite fille en la mettant au monde, avait consenti à prendre le nourrisson d'un bourgeois de Bléré.
« Je me précipitai vers la fenêtre dont je fis jouer l'espagnolette, je pénétrai dans le brasier, je saisis dans mes bras l'enfant aux vêtements de qui le feu commençait à prendre et je l'emportai.
« Peu s'en était fallu que je ne restasse moi-même auprès de lui dans cette ardente fournaise ! J'arrachai vivement les langes à demi calcinés dont il était vêtu, et comme la couverture qui l'enveloppait avait été également atteinte par les flammes, je fus obligé de la déchirer. Tant bien que mal je le roulai dars ce lambeau de couverture, afin de le préserver du froid ; puis, le serrant sui ma poitrine, j'appelai Simon et sa femme.
« Un craquement horrible me répondit. C'était le toit de chaume de la maison qui s'effondrait !
« J'éprouvai une insurmontable terreur. Le silence effrayait qui m'entourait, la sinistre clarté des flammes, l'heure avancée de la nuit, la certitude oii j'étais que Simon et sa femme étaient ensevelis dans cet enfer m'épouvantaient ! Malgré la chaleur torride que j'éprouvais, une sueur froide coulait sur mon visage livide.
J'eus la satisfaction de lui voir emporter roufant, avec lequel il se dirigea vers Fontainebleau. (Page 453.)
Bientôt, incapable de supporter plus longtemps la vue de cet horrible spectacle, je m'enfuis, à moitié fou de frayeur.
« Quand je recouvrai ma raison, j'étais aux portes d'Amboise. L'enfant, que je tenais convulsivement serré dans mes bras, pleurait et criait la faim.
« Certes, rien n'eût été plus simple que de revenir à Bléré, et d'y rechercher le père de cette pauvre petite créature. L'idée ne m'en vint même pas. Je ne songeais qu'à une chose : fuir la terrible scëne de désolation à laquelle j'avais assisté.
« Je résolus de retourner à Châlons, d'implorer le pardon de mon père, et
LiV. 58 f. liOT éditeur.
d'ôh'vcr rriil'anl (juo j'(>m|>orl;iis, siuirà rcclicrclicr plus l;ii«l l;i Liinillf! à laqiii'llo il apparlcnait ; mais j'avais (rop pi(''snmé de mes forres. .l'/'lais sans ar^cnl, je no sav;iis coininciil nom rii' ri hahillri- le |it'lil rire (|iii ^icloltail dans irics hras, je n'avais pas d»» rpioi inaii^«îr inoi-mriiic !
(( ('(>p(Midanl j'avais IraviTsc Orléans, IMlluviers, cl j'avais dépassé ni«''rn«; l'()Mlain(d)l(\an, lorsipi';'» houtde forces el do roiiraf^o, désespérant de mener à bien l'iiMivre que j'avais entreprise, je résolus d'ahandonnei' cet enfant (jui serait mort de faim avant ([U(^ j'eusse atteint lo l)ut de mon voyag'e.
« Justement j'aperçus sur la route un homme dont le costume annonçait [aisance. Je déposai sur le bord de la route mon précieux fardeau, et j'allai me blottir dans une haie voisine, afin d'observer ce qui se passerait. J'eus la satisfaolion de lui voir emporter l'enfant avec lequel il se dirig^ca vers Fontainebleau.
— Et depuis plus de trente ans que tu es à mon service, tu ne m'as pas confié cette histoire! fit la baronne qu'agitait un trouble profond.
— Jamais l'occasion ne s'en est présentée, madame. D'ailleurs en quoi pouvais-je supposer qu'elle vous intéressât?
— Mais tu n'as donc pas gagné ChAlons?
— Pardon, madame. J' y suis même demeuré trois ans. Mon jière m'avait pardonné et m'avait gardé près de lui; mais, à sa mort, j'ai été chassé par ma marâtre de notre pauvre maison. Cela me décida à revenir dans ce pays de Tonraine, vers lequel me poussait une invincible curiosité. Je voulais savoir ce qu'étaient devenus Simon et sa femme, s'ils avaient péri dans l'incendie, s'il était question de l'enfant que j'avais sauvé.
<( Ce fut alors que je me présentai chez vous, madame la baronne, et que j'entrai à votre service. Je m'informai, j'appris que mes anciens maîtres étaient morts et que leur nourrisson passait pour être mort aussi dans cette catastrophe.
— C'est bien, laisse-nous et retourne auprès du blessé, ordonna la baronne oppressée.
Pierre se retira aussitôt.
— Mon Dieu! s'écria M'"^ de Mérande, en se laissant tombera genoux et en joignant les mains, ne me l'aurez-vous rendu que pour me le reprendre!
En elîet, pour elle comme pour M. de Lorgerie, le doute n'était plus possible. L'enfant que Pierre avait sauvé de l'incendie des Charmeltes, c'était Flamberge, et Flamberge n'était autre que leur cher petit Raoul qu'ils avaient tant pleuré!
Chez cette femme, qui avait fait de sa vie une longue œuvre de pénitence pour racheter la faute qu'elle avait commise, et chez cet homme, qui avait sacrifié à ces légitimes remords son cœur, sa patrie et son avenir, mille sentiments divers s'agitaient à la fois.
Depuis trente-quatre ans ils portaient le deuil de leur amour. Jamais il n'avaient espéré que Dieu leur rendrait l'enfant qu'ils avaient perdu. Ils le croyaient
mort, bien mort, et voilà que, [lar im hasard inexplicable, cet enfant ressuscitait!
(Ju'allaient-iis faire? Ils n'étaient plus à l'âge oti la passion parle plus haut que la raison.
Le comte fit le premier pas et tendit la main à la baronne.
— Allons, madame, dit-il, acceptons comme il convient la joie que le ciel nous réservait après tant d'épreuves.
Chez lui ce mouvement était tout naturel. Il était seul, et la solitude lui pesait. Il avait le cœur bon, et il n'avait personne à aimer. Il était riche, et il n'avait pas d'héritier. Pour lui, la résurrection de Raoul était une juste récompense de tout ce qu'il avait soutfert.
Chez la baronne il ne pouvait y avoir la même spontanéité. Le repentir et l'expiation ne lui avaient rien fait oublier. Elle n'avait jamais cherché, par des raisonnements spécieux, à excuser sa faute, elle n'en espérait pas le pardon sur la terre.
Les événements qui avaient conduit Flamberge auprès d'elle étaient même . à ses yeux une nouvelle source de remords, bien plus que de félicité. N'étaitce pas Flamberge qui avait tué le baron de Mérande?
Aussi, loin de voir le doigt de Dieu dans cette fatalité qui avait permis que le fils de la victime tuât son bourreau, elle y trouvait une marque nouvelle de la colère divine et une menace mystérieuse de la Providence. A sa joie se mêlait toujours le remords implacable.
Cependant c'était une femme trop droite et trop noble pour reculer quand il s'agissait d'accomplir un devoir. Elle ne chercha par aucun faux-semblant de pudeur, ni par aucun artifice hypocrite, à se soustraire aux obligations que son rôle de mère lui imposait.
Elle tendit loyalement la main au comte; mais il n'y eut pas dans ce mouvement le même élan que le comte avait montré. Non pas que le cœur de l'infortunée mère battit moins fort que celui de M. de Lorgerie; mais parce qu'en réalité ce bonheur immérité l'elTrayait.
Elle avait vu Flamberge. Avec la longue expérience que lui avait donnée ja charité, elle avait jugé que le capitaine était grièvement blessé, avant môme que le chirurgien se fût prononcé. Elle tremblait que son fils ne lui échappât. Son premier cri, loin d'être un cri de joie, avait été un cri d'alarme.
Elle imposa néanmoins silence aux transes mortelles qui déchiraient son cœur.
— Allons 1 dit-elle.
Déjà elle entraînait M. de Lorgerie vers la chambre de Flamberge, quand Réginald, qui avait assisté à cette scène et dont ils avaient oublié la i)résence, les arrêta.
— Où allez-vous? leur demauda-t-il.
FLAMUKlKiH
— Mais... aiipit's (le noire lils... halhiilia h; comlr iiili-rdil.
— C/csl iiiipossihit', monsieur, r('';ll(jcliis.S{'Z-y hieii, lit ohservei' lli'-qiiu'ild. Dans l'éUil où si^ trouve mon i)aiivre ami, il serait impriKlent de; lui aiiprea- (Ire sans mt''nai<»'ineiit uti secret de celle importance. Une telle nouvelle scTait capahle de le tuer.
— Vous avez raison, monsieur le maicjuis, dit M. de Loryerie avec un long soupir de regret; mais alors, qui donc...
— Moi, si vous le permettez, proposa Uéginald.
— Vous, mon ami! Mais vous ne savez pas...
— Je sais tout, interrom[)it le gentilhomme. Je connais depuis longtemps la triste histoire de madame la haronne, et vous voyez qu'elle n'a diminué en rien le profond respect que j'ai pour elle et que je lui ai toujours témoigné. Bien plus, cette histoire, que Grimai m'avait racontée, je lai confiée avant-hier à Flamberge, qui était fort intrigué de m'entendre parler sans cesse de la Dami; au collier.
A ces mots, il se tourna vers la baronne.
— Celle indiscrétion, dont vous n'auriez jamais eu à soufîrir, reprit-il, car Flamberge est le plus discret et le plus généreux gentilhomme que je connaisse, m'épargnera, vous le voyez, la moitié du chemin. Bien mieux que vous, mes pauvres amis, je serai maître de mon cœur et je saurai mesurer mes paroles. Permettez-moi donc d'achever la confidence que j'ai commencée, et dès que Flamberge sera préparé à vous recevoir, je viendrai vous chercher
— C'est plus sage, en elTet, dit M'"^ de Mérande avec résignation. Allez, monsieur le marquis, et faites de votre mieux. Moi, pendant ce temps, je vais me retirer dans mon oratoire et prier pour notre cher blessé.
Réginald se diiigea aussitôt vers la chambre de Flamberge, au chevet de qui Pierre avait repris sa place.
Rien ne pouvait causer une surprise et un plaisir plus grands au capitaine que l'arrivée du marquis.
Il lui tondit les bras avec un élan de joie qui fit bondir le cœur de Réginald. Ils s'embrassèrent avec effusion.
— Ah ! que c'est bon de retrouver un ami ! dit Flamberge. Mais, à propos, comment êtes-vous ici?
Réginald le mit au courant de ce qui s'était passé.
— Et non seulement je suis libre et riche, continua-t-il ; mais Richelieu est mort et la première pensée de Mazarin a été pour vous. Voici un bon de mille pistoles et le brevet de capitaine aux gardes qu'il vous envoie de la part du roi. Je voulais vous les apporter hier, mais le chirurgien avait défendu votre porte.
Tout en disant ces mots, il posait sur le lit du capitaine les parchemins qu'il avait glissés dans son pourpoint.
Flamberge y jeta les yeux. Son regard étincela de joie et d'orgueil.
— Ah! je puis mouiir maintenant ! dit-il d'une voix étouffée.
— Mourir! fit Réginald. Vous n'y songez pas ! Quand le bonheur vous attend, quand Herminie est libre...
— Libre ! Herminie ! Comment ?
Le marquis lui décrivit rapidement la lutte sanglante dans laquelle le comte de Morlay et son intendant avaient succombé la nuit dernière.
— Dieu m'est témoin, dit Flamberge, que j'avais tout fait pour sauver ce misérable; mais je n'espérais pas tant de sa justice.
— Ah! vous n'êtes pas au bout, mon bon ami, poursuivit Réginald. Dieu ne s'occupe que de vous depuis deux jours.
— Que voulez-vous dire? fit le capitaine.
— Vous vous croyez un enfant sans nom, sans famille, n'est-ce pas?
— Sans doute, ne vous l'ai-je pas dit cent fois?
— Eh bien! vous vous êtes trompé cent fois, mon cher, répliqua Réginald. Vous vous souvenez de l'histoire de la Dame au collier, du comte de Lorgerie, de leur enfant, mort misérablement dans l'incendie de la ferme des Charmettes...
— Oui, dit Flamberge haletant.
— Réjouissez-vous, ami, cet enfant n'est pas mort. Sauvé par un garçon de ferme de Simon, il a été déposé par lui sur le bord de la route, à une lieue de Fontainebleau.
— Est-il possible! s'écria le capitaine profondément ému. Quoi! le comte de Lorgerie... ce digne et bon gentilhomme vers lequel je me sentais irrésistiblement entraîné, que j'ai sauvé... c'est...
— Votre përe, capitaine, et la baronne deMérande...
— Mais, qui vous a dit...
— Tenez, interrompit Réginald en désignant Pierre Clairet, interrogez cet homme, il vous répondra.
Pierre se leva, s'approcha du lit de Flamberge, et s'inclina.
— Oui, monseigneur, dit-il, cet enfant que j'ai porté dans mes bras, c'est vous.
11 fallut que le brave homme répondît aux questions multipliées que lui adressait le capitaine et recommençât pour lui le récit qu'il venait do faire.
Enfin Flamberge, convaincu, se rendit à tant de preuves irréfutables. Un bonheur immense se reflétait sur son visage; mais l'émotion qu'il ressentait l'avait brisé, ses forces étaient à bout, il s'évanouit.
Pierre alla chercher le chirurgien, qui accourut aussitôt et qui parvint à ranimer le blessé.
— Laissez-moi seul avec le docteur, ordonna le capitaine d'nne voix affaiblie.
rLAMIlKlKil':
Uc;;in;il(l t't Pii'iTt' se rcliivicnl, cl le luaiqiiis alla roiidre coiujjIi* à M. de Lort;«'rio di- ce (iii'il avait fail.
— Jiif;ez di' co (jui seiaiL lulvoiiu si vous aviez amioiicé voiis-iiumik! colle nouvelle au blessé! dil-il. Vous ii'aui'iez jias su niodrerr vos Iransjjorls, vous lauiiez lue.
Ouaul à riainberge, dès (|ue Uéf-inald el Pierre furent parlis, il se loiirna vers le cliirui'^ieu :
— Monsieur, dil-il, lo moment est venu de vous prononcer. Oui ou non, suis-je condamné, comme je le crois?
Tandis qu'il jtarlail, le sang aflluail à ses lèvres. A peine son mouchoir suflisait-ii à rélancher.
— Monsi'iyneur, dit le cliirurgiou, votre dernière heure est venue. Avec d'excessives précautions vous pouvez vivre encore deux ou trois jours; mais il y a tant de monde aulour de vous...
— A la bonne heure ! dit Flamberge. Vous êtes un homme, docteur, et voilà qui est parler franc! Maintenant, au lieu de prolonger mon agonie pendant trois jours, pouvez-vous me donner une heure de vie ? Une heure, pendant laquelle il me sera permis de penser, d'agir, de parler librement...
— Je puis vous rendre momentanément vos forces, monseigneur; mais je ne saurais promettre que vous les garderez une heure durant, si vous les dépensez inoonsidéréniont.
— Peu m'importe ! lit le capitaine. Votre moyen, quel est-il?
— Le voici, répondit le chirurgien, en tirant de sa poche un flacon grand comme le petit doigt et rempli d'un liquide jaunâtre. Ceci est à la fois un cordial et un hémostatique puissant. Je l'avais apporté pour le cas où vous auriez éprouvé de trop grandes faiblesses. Prenez-le, et, quand vous vous sentirez défaillir, buvez-en quelques gouttes seulement.
Flamberge prit sous son oreiller sa bourse, qui contenait encore trois cents pisloles, et la lendit au chirurgien.
— Merci, docteur, dil-il. Et maintenant, qu'on laisse toute grande ouverte la porte de ma chambre !
Le chirurgien exécuta l'ordre du capitaine.
A peine avait-il ouvert la porte, que le comte et la baronne entrèrent. Ils étaient si impatients de revoir leur cher Raoul, qu'ils laissèrent passer le docteur sans lui demander des nouvelles du blessé.
M. de Lorgerie augura bien de la facilité avec laquelle on pénétrait dans la chambre de Flamberge.
Il courut vers lui et le prit dans ses bras.
— Flamberge! cher ami, cher Raoul! s'écria-t-il d'une voix altérée par rémolion. Enfin, je te retrouve ! Qui m'eût dit, alors que je te rencontrais sur la route d'Amboise et que tu sacrifiais si généreusement ta vie pour moi, qui
m'eût dit que tu étais mon fils? Gomment ne l'ai-je pas deviné des l'inslant où tu m'es apparu ? Comment t'ai-je revu dix lois, depuis cette époque, sans que tout mon être tressaille, sans que mon cœur s'élance vers le tien ! Et pourtant tu le souviens du trouble qui s'empara de moi lorsque tu me racontais les rudes labeurs de ton enfance. — J'aurais un fils de votre âge, te disais-je, en te contemplant avec une envieuse admiration. Et je te racontai à mon tour avec des larmes dans les yeux de quelle façon j'avais perdu ce fils chéri.
— N'était-ce pas un avertissement secret de la Providence? répondit Flamberge avec douceur. N'ai-je pas éprouvé aussi le même saisissement en vous apercevant pour la première fois? Demandez à Réginald ce que je lui disais en lui parlant de cette première rencontre. Je ne me rendais pas bien compte de ce que j'éprouvais, mais une force irrésistible me poussait vers vous. N'était-ce pas la voix du sang- qui s'élevait en moi? N'était-ce pas un secret pressentiment de la vérité qui me conduisait vers vous, quand je revins à Paris. La bonté que vous m'avez témoignée, les services que vous m'avez rendus, la confiance et le respect que vous m'avez inspirés, ne sont-ils pas autant de preuves de la sympathie mystérieuse qui nous attirait déjà l'un vers l'autre?
A ces mots, Flamberge se tourna vers la baronne et lui tendit la main.
Madame de Mérande se taisait. L'émotion la suffoquait, deux grosses larmes coulaient sur sa joue ridée. Elle laissa tomber dans celle du capitaine sa main, que celui-ci porta à ses lèvres et qu'il couvrit de baisers.
— Et vous, ma mère, reprit-il, vous qu'un long- martyre a sanctifiée, ne voyez-vous pas aussi l'intervention divine dans le hasard qui nous a rapprochés? N'était-ce pas un pressentiment semblable à celui que me faisait éprouver la vue de M. de Lorgerie, qui me poussait à m'occuper de vous? Cette curiosité instinctive qui s'emparait de moi chaque fois que votre nom s'échappait des lèvres de Réginald n'élait-elle pas un élan du cœur? Si je parvins, il y a trois jours, à lui arracher le secret de votre triste existence, qu'il me cachait depuis trois mois, n'est-ce pas Dieu lui-même qui m'inspira? Et quand ce récit navrant faisait couler mes pleurs, n'était-ce pas encore en vertu d'une affinité étrange que mon cœur se sentait pris pour vos malheurs d'une tendre pitié?
— Ah! mon enfant, mon Raoul, parle encore, disait madame de Mérande, profondément impressionnée. Il me semble que Dieu fait tomber le pardon de ta bouche. Les jours heureux de mon enfance se représentent à ma mémoire en t'écoutant. J'oublie mes trente années de soulTrances et de repentir; j'oublie jusqu'aux remords qui m'ont assaillie pendant cette longue période de tortures incessantes. Mon Dieu! serait-il possible ! Vous m'auriez pardonné!
— Oui, ma mèie, croyez-moi. Dieu s'est enfin laissé toucher par votre long martyre. Aurait-il permis sans cela qu'un serviteur obscur, sans en avoir reçu l'ordre de qui que ce soit, me transportât chez vous et m'ouvrît les portes de votre maison? Est-ce un simple hasard qui peut opérer de tels rapprochements?
laAMJJLilUE
Nom, hoimc nirre, c't'st par (l(is voies inliiiics ([iic I)i(!ii nous rcvJîlti sa volontt;. Il n'a pas voulu vous laisser vivre plus lougUîinps dans le; désespoir. Sa rit incMice a désarinô sa justice. Romerciez-le comme je le remercie moi-môme, d avoir ajouté t\ tous les biens dont il m'a comblé ce bonbeur suprême; d'avoir une famille. AU! je vous le jure! je suis largement récompensé, par cette ineffable jouissance, de tout ce que j'ai souffert.
Flamberge se pencba en arrière, et sa tète retomba lourdement sur l'oreiller. Il élancha le sani;- qui affluait à ses lèvres, y porta le (lacon que le cbirurgien lui avait donné et en but quelques gouttes.
Presque aussitôt rbémorragic cessa, son visage se colora et ses yeux brillèrent.
— Ah! je suis bien heureux! répéla-t-il.
En effet, cet homme qui avait toujours vécu seul, qui n'avait pas de nom et qui comptait si peu d'amis, ne devait-il pas éprouver une jouissance infinie en se voyant subitement entouré de tant et de si chères affections? Il tenait dans les siennes les mains de son père et de sa mère, qu'il avait reprises avec une avidité fiévreuse, comme s'il craignait qu'elles ne lui échappassent. Ils les regardait t )us les deux avec une sorte d'admiration extatique et Usait dans leurs yeux humides la joie céleste qui s'y reflétait.
Au moment où il venait de reprendre ses forces, Réginald entra. Une jeune femme l'accompagnait, enveloppée de longs vêtements de deuil. Elle releva le voile qui recouvrait son visage et S2 laissa tomber à genoux devant Flamberge.
— Pardon! s'écria-t-elle avec un sanglot. C'est moi qui vous ai tué! Pardon ! pardon!
— Hermiuie ! fit le capitaine qui tressaillit. Il lui prit la main et la força de se relever.
— Vous ! s'écria-t-il le visage rayonnant. Vous auprès de moi !
— Oui, moi, la même fille ingrate et lâche que j'ai toujours été, réponditelle avec égarement. Moi, qui ai quitté le cadavre encore chaud de mon père, pour venir m'agenouiller aux pieds de mon amant. Ah ! j'ai été bien punie, Seigneur! Je ne savais pas en venant ici comment vous aviez été blessé, et voilà que j'apprends...
Elle se voila le visage de ses deux mains.
— Ainsi, reprit-elle, c'est moi qui vous ai jeté sur ce lit de souffrances : c'est pour obéir à mes pusillanimes suppUcations que vous êtes en danger de mort! Ah! pourquoi m'avez-vous écoutée? Pourquoi n'avez-vous pas fait justice?
— De grâce, Herminie, calmez-vous! suppha Flamberge. N'ayez pas dinutiles regrets. En sauvant votre père, j'ai agi comme je l'aurais fait envers tout autre homme. Mon cœur n'est pas de ceux qui résistent à la prière d'un mourant, fût-il mon plus mortel ennemi. Ne pleurez pas, revenez à la raison et considérez
4Gj
M. de Vilkiue, furieux de voir sa proie lui échapper, se mit à frapper à tort et à travers.
au contraire avec orgueil celui que vous aviez choisi pour époux. M'auriez-vous mieux aimé lâche que courageux? Ne vaut-il pas mieux être martyr que bourreau? Allez, chère enfant, celui qui peso dans sa balance les destinées humaines nous tiendra compte un jour de la droiture avec laquelle nous avons vécu. Relevez la tête, Herminie. Nous pouvons nous regarder tous les deux sans rougir, car nous nous sommes aimés d'un amour pur, que n'ont défloré ni les intérêts vulgaires ni les écarts de la passion. De cette loyauté nous avons h droit d'être fiers, mon enfant, car nous avons la conscience d'avoir rempli jusqu'au bout notre devoir.
LiV. 59. F. ROY,
éditeur.
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<( (^iiTimpoito nprl's cela (jiio 'y. mcuro? Lr ciol no m'ouvrira-t-il j)as toulos f;rim(U's 1<'S portes do ses élus? (Ju'ai-jo à rogrrltor d'ailhuirs! llno loiiguo vio •l'c'^prouves vaiulra-t -elle jamais l'heure do félicité que je savoure en ce moment? Kff^ardoz. Ilior j'étais un avcnlurior sans nom, et mos plaintes am^iros s'exhalaionl vers le ciol. Aujourd'hui jo suis noblo ot f,'^entilhommc, jo suis capitaine dos jj;ardos du roi. A côté (h^ moi, mou pJsro ot ma mère mo couvonl d'un regard «'•mu, celle que j'aime fait retentir h mou oreille sa voix harmonieuse, et mon rhor lléginald hii-mème, que je désespérais de revoir, est là qui m'apporte le tribut do son amitié. Connaissez-vous au monde un homme autour duquel viennent se grouper à la fois la tendresse, l'amour, l'amitié, et qu'accompagnent lant de cœurs émus au moment où il va paraître devant Dieu?
— Que dites vous, capitaine! s'écria Réginald. Vous parlez encore de mourir 1 Vous!
— Oui, jeune et cher ami, je ne me fais pas illusion, je vais mourir. Je ne dirai pas que je ne regrette pas un peu la vie, quand j'y laisse des cœurs aussi dévoués que ceux qui m'écoutent; mais je ne pouvais pas choisir mort plus douce ni plus consolante que celle qui s'appesantit sur moi. Certes, si Dieu m'avait donné le clioix entre vivre vingt ans encore comme j'ai vécu jusqu'ici et mourir comme je meurs, entouré de vos affections, je n'aurais pas hésité, je vous l'assure.
« Chers et dignes parents, continua FJamberge en s'adressant au comte et à la baronne, vous n'aurez pas eu le temps de recevoir les caresses de ce grand enfant qui vous aurait tant aimés; mais aucun regret cuisant ne se mêlera du moins au souvenir qu'il vous aura laissé. Pour la tendresse que vous lui avez montrée^ pour les soins que vous prodiguez à ses derniers instants, pour tout le bien que vous lui avez fait et que vous avez fait aux autres, soyez bénis!
« Vous, Réginald, vous avez été pour moi le premier ami dévoué qui se soit rencontré sur mon chemin. Je n'étais pas méchant pourtant, vous le savez; je n'étais qu'inutile aux hommes en raison de mon obscurité et de ma pauvreté. Les hommes ont fait fi de moi, je ne leur en veux pas. Vous, vous ne vous êtes pas arrêté à ces misères, vous avez deviné qu'un cœur généreux, battait sous le buffle de mon pourpoint troué, je vous remercie. »
Sa voix s'affaiblissait de plus en plus, et le sang affluait à ses lèvres en caillots noirs. Il eut recours de nouveau au cordial du chirurgien.
— Vous, Ilerminie, continua-t-il alors, vous avez pris en pitié mon isolement, vous m'avez fait goûter ce bonheur sans nom d'èlre aimé pour le peu que je valais, bonheur que je n'avais jamais osé rêver. Gardez-moi, je vous en conjure, une petite place dans ce cœur que vous m'aviez donné, et surtout que ma mémoire survive en vous dégagée de tout sentiment impur! N'ayez pas plus de remords que de regrets. N'accusez personne de ma mort. Si Dieu n'avait pas
voulu que ma dernière heure sonnât, je serais encore debout, car il m'a donné cent fois la force d'échapper à de bien autres dangers...
Ses forces s'épuisaient de plus en plus. C'est d'une voix à peine intelligible qu'il avait prononcé ces dernières paroles.
Par un effort violent il se redressa et avala d'un seul trait tout ce qui restait dans la bouteille. Ses regards brillèrent d'une lueur soudaine. Il tira du fourreau l'épée que Réginald portait et la brandit avec force.
— Attention, messieurs les gardes ! cria-t-il. Voici Sa Majesté qui arrive.
Il fit de l'épée ce geste de commandement qui ordonne aux tambours de battre aux champs, et sembla écouter ce bruit comme s'il retentissait réellement à son oreille.
— Le roi, messieurs ! dit-il d'une voix sonore.
Puis, aussitôt, levant en l'air l'épée dont sa main restait armée :
— Vive le roi ! s'écria-t-il à pleins poumons. Et il retomba foudroyé sur l'oreiller.
ÉPILOGUK
\insi mctiinil le héros des aventures (]uc nous venons de raconter.
Après tront('-cin(j ans de la vie la plus accidentée qui soit au monde, au moment où il avait un nom et une famille, alors que l'amour, l'amitié, la richesse, les honneurs, allaient enlin couronner l'œuvre qu'il poursuivait sans succès depuis des années, il était mort! Mais il était mort en pleine ère de gloire el de félicité.
Ce fut un coup terrible pour ccîux qui lui survivaient.
Dans la situation où se trouvait la pauvre enfant, ce fut surtout au cœur d'ilerminie que cet événement désastreux fut le plus sensible.
Elle avait pris la main de Flamberge, la couvrait de larmes, de baisers, et s'accusait de l'avoir tué. Le spectacle de son désespoir était navrant. Il fallut l'arracher de force à l'étreinte convulsive dans laquelle elle tenait embrassée la main du capitaine.
Pendant que Réginald l'en! rainait hors de la chambre, ses cris de douleur retentissaient dans les corridors, et annonçaient à tous les laquais consternés le dénouement lugubre d'un drame dont ils étaient loin de soupçonner 1 s angoisses.
Nul d'entre eux ne savait, en eiïet, que le comte et labaronne se fussent aimés et que Flamberge fût leur fils. Pierre, seul, était dans la confidence de ce secret ignoré, et il était trop dévoué à madame de Mérande pour commettre la moindre indiscrétion.
La douleur d'Herminie, au contraire, n'avait aucune raison de se contraindre Elle éclatait si bruyamment que tout le monde s'écartait respectueusement devant elle.
Réginald la remit entre les mains de Françoise, en lui recommandant de ne pas la quitter. La bonne et digne femme ramena sa jeune maîtresse à la Bouillerie, où se préparaient les funérailles de M. de Morlay.
Quoi qu'on tentât pour l'en empêcher, Herminie voulut y assister. Ce fut pour elle une douleur nouvelle, ajoutée à toutes celles sous le poids desquelles «lie succombait déjà.
FLAMBEIIGE 4GI)
Le comte de Morlay était si universellement détesté que, malgré les invitations qu'on avait envoyées par courrier spécial dans tous les châteaux environnants, nul ne se dérangea pour y répondre.
Entourée de ses fermiers et de ses valets, Herminie se trouva donc seule cà prier devant le cadavre de son père. Cet abandon absolu, dans lequel se trouvait l'orpheline, lui fut cruel. Elle comprit que c'en était fait pour elle des espérances que l'amour de Flamberge lui avait fait concevoir. Plus que jamais le nom qu'elle portait la condamnait à un isolement absolu.
Elle voulut du moins rester éternellement fidèle à son amour. Le lendemain de la funèbre cérémonie, elle se rendit à Tours, oii les Dames Blanches de Nantes avaient alors une succursale. Ce fut dans ce couvent que, loin des orages de la vie, elle attendit le moment de prononcer ses vœux.
A l'heure même oii elle y entrait, avaient lieu au château de Mérande les funérailles de Flambcr3e, capitaine des gardes du roi.
Le baron de Vaudremont, à qui Réginald avait annoncé cette mort, voulut rendre au soldat les honneurs qui convenaient ù son nouveau grade. Il se rendit à Amboise et en ramena toute la garnison.
D'un autre côté, tous les gentilshommes que connaissaient la baronne de Mérande, le comte de Lorgerie et le marquis de La Couldraye, se firent un devoir d'assister aux magnifiques fu.érailles qui se préparaient.
Enfin les paysans de la contrée, voulant donner à la Dame au collier un témoignage de leur reconnaissance', vinrent de quatre ou cinq lieues à la ronde, au nombre de trois cents, s'agenouiller devant le cercueil.
Non seulement la petite chapelle du château regorgeait de monde, mais plus de cinq cents personnes se pressiiient dans l'immense cour qui la précédait, sans compter les cent cinquante hommes de cavalerie et d'infanterie que le baron do Vaudremont commandait en personne.
Jamais plus magnifique spectacle n'avait frappé les yeux des paysans éblouis ! Quand le cortège s'achemina vers le terrain que madame de Mérande avait choisi pour y déposer les restes de son fils, ce fut pendant près d'un quart de lieue une procession infinie de carrosses et de cavaliers.
Derrière le cercueil, portée par huit laquais à la livrée de Mérande, marchait Réginald, tête nue, entièrement vêtu de velours noir, portant sur un coussin l'épée de Flamberge et son brevet de capitaine, sur lequel le sceau royal apparaissait semblable à une large tache de sang.
A ses côtés se tenait M. de Lorgerie, puis venaient les gentilshommes, marchant silencieusement entre une haie de cavaliers et de fantassins. Au loin, derrière encore, la foule des paysans, moins recueillie peut-être, plus bruyante, mais profondément impressionnée.
Quand on descendit dans la fosse le cercueil de plomb qui contenait les restes de Flamberge, le baron de Vaudremont fit un geste de l'épée.
470 FI.AMinCIlCil-:
AnssihM les cavaliers vin mil se rani;»'!- j'i sos cAlcs, It^s fantassins s»*, f,M-oii- J)^^tMlt sur {h'iix ran^s, l(!s IroniprllcssoniitMciil, les taiulioiirs lir(Mil «miIcikIit uri roiilt'MKMil liijjiibro et [troloiigé ; puis, sur iiii nouveau gost(î df roflicirr-, li*s cavaliers tirèrent hors du fourreau leur sabre, dont ils élevèrent la poij^iiée à la hauteur du visage tandis que les fantassins, abaissant le canon de leurs fusils, saluaient d'une décharge général(> la dépouille du capitaine.
(le fut, assurément, cet appareil guerrier qui produisit, sur les paysans étourdis, l'effet le plus saisissant.
Knfin on revint au rh.\teau de Mérande, où les dain(!s et seigneurs vinrent saluer la baronne, pendant que les paysans vidaient sur la pelouse les tonneaux de vin qu'on y ava t apportés.
Deux heures après, toute cette foule avait disparu. Réginald, le comte et la baronne purent se livrer enfin sans contrainte à l'immense douleur dont leur cœur était j)énétré.
— Ah! disait Réginald, pourquoi la pauvre Ilerminie n'a-t-elle pas pu assister à cette émouvante manifestation! Les regrets qui ont accompagné celui qu'elle aimait l'auraient du moins consolée du vide effrayant que le nom de son père avait creusé autour d'elle !
Quant au comte, il était préoccupé. Pourquoi sa sœur et Marguerite, qu'il V avait fait prévenir par lettre spéciale, n'avaient-elles pas paru à la cérémonie?
Il ne pouvait s'expliquer cette inqualifiable absence, lorsqu'un laquais à cheval se présenta de la part de madame de Champfort.
Il venait prier M. de Lorgerie d'accourir en toute hâte à Genillé, où le duc de Vilaine était à la dernière extrémité.
Le comte partit aussitôt, accompagné de Réginald, qui regagnait son château de La Couldraye et à qui il promit d'apprendre sans délai ce qui allait arriver.
Il atteignit promptement Genillé, où il trouva sa sœur et sa nièce en proie à une terreur inquiétante.
A la suite de la scène violente qui avait eu lieu au château entre lui et Réginald, M. de Vilaine, furieux de voir sa proie lui échapper, avait eu un tel accès de colère, qu'il voulait se jeter sur tous ceux qui l'approchaient. Il fallut que madame de Champfort appelât à son aide tous ses laquais, pour désarmer ce furieux et pour le transporter dans sa chambre.
A peine l'y avait-on laissé en liberté, qu'il s'empara d'un lourd flambeau de cuivre, et qu'il se mit à frapper à tort et à travers, sur les glaces et sur les meubles^ et sur tous ceux qui essayaient de l'en empêcher.
Deux laquais avaient été atteints à la tête assez grièvement pour que leur sang coulât, et, loin que le duc se calmât, sa fureur augmentait sans cesse.
A son grand regret, madame de Champfort dut donner l'ordre de l'attacher et laissa quatre hommes auprès de lui pour le garder, en attendant l'arrivée du chirurgien qu'elle avait fait demander.
Celui-ci déclara que M. de Vilaine était fou, — et fou furieux, qui plus est.
— Prenez vos dispositions en conséquence, madame, dit-il à M™" de Champfort. L'état de M. le duc ne saurait se prolonger au delà de deux ou trois jours. D'un moment à l'autre le transport au cerveau doit se déclarer et l'emporter.
Dans des circonstances si pénibles, il avait été impossible à la sœur de M. de Lorgerie et à sa nièce de s'éloigner du château.
Marguerite avait voulu soigner son mari et lui servir les remèdes que le chirurgien avait ordonnés, mais le duc ne pouvait pas la voir entrer dans sa chambre sans que ses accès de fureur redoublassent d'intensité.
Le chirurgien se vit forcé de lui interdire l'accès de la chambre du malade. Bien qu'un peu moins maltraitée, madame de Champfort n'avait pas été plus heureuse. D'aucune main le duc ne voulait accepter les secours qu'on lui prodiguait. M. de Lorgerie résolut de le voir.
Quand le duc l'aperçut, tout maintenu qu'il était sur son lit par les cordes dont on l'avait entouré, il se redressa subitement...
— Ah! te voilà, misérable ! hurla-t-il d'une voix épuisée. Tu ne m'échapperas pas, cette fois! Donnez-moi mon épée, mon poignard... je veux le tuer... arracher son cœur de sa poitrine... le porter tout pantelant à son infâme complice... je veux...
Il fit un violent effort pour se dégager des liens qui l'attachaient, déchirant avec ses dents ses draps et sa chemise, mordant ceux qui voulaient le retenir.
Alors il retomba épuisé sur son lit, se redressa une fois encore en poussant un rugissement de bête féroce; ses membres craquèrent avec un bruit sinistre, son œil s'injecta de sang, puis un son rauque s'exhala de sa poitrine, ses traits se contractèrent affreusement... Il était mort.
Un an plus tard, Herminie prononçait dans le couvent des Dames Blanches des vœux éternels, après avoir rendu à.Réginald tous les biens que M. de Morlay tenait de la libéralité du feu marquis.
M. de Lorgerie, Réginald, madame de Mérande et Marguerite assistaient seuls à la prise de voile de la pauvre martyre.
Six mois après, dans la chapelle du château de La Couldraye, Réginald épousait la duchesse de Vilaine. Un nombreux cortège d'amis assistait aux fêtes que le marquis de La Couldraye donnait à cette occasion.
Le vieux Grimai, qui avait présidé à l'organisation de ces pantagruéliques agapes, paraissait rajeuni de dix ans.
Réginald tenait dans ses bras Marguerite rougissante.
— Ah! si notre pauvre Flamberge était là... soupirait-il.
Marguerite essuya avec un baiser la larme qui tremblait aux cils soyeux de son mari.
Crois-lu donc qu'il ne nous voit pas? dit-elle.
Alors, ;iiii»tiv;uil sur ses li'vros roses sa main mignonne et fuseler, dlc envoya v«'rs le ciel un haiscr ;i l'adifsse di! ('clui doul ils re;^rellaienl si amîjrenicut l'ahscnce.
— Ah! ilil-cdie loule IVissonnanle entre les bras do Uéginald, il me semble
iju'il nii' l'a remlii...
Avis. - Dans quelques jours nous mettrons en vente, en livraisons iUustrées. un roman très palpitant de Xavier de Montépin :