XX
ou MAZARIN PAIE SES DETTES
La propriété dans laquelle était entré Réginald était désignée dans le pays SOUS le nom de La Renardière, et appartenait depuis trois mois à M"* de Champfort. Elle lui avait été donnée à cette époque par M. de Villaine, pour prix de son consentement au mariage de Marguerite.
Or, si l'on s'en souvient, le duc, la jeune duchesse et le comte de Lorgerie habitaient en ce moment cette propriété.
M. de Villaine se promenait dans le parc, toujours en proie à cette fureur jalouse, qu'il était devenu impossible de calmer, lorsqu'il entendit le sable de l'allée crier sous les pas d'un cheval. Il se rapprocha vivement, et, bien' qu'il fût encore trop éloigné pour distinguer clairement les objets, il vit un cavalier mettre pied à terre piës du château, dans lequel il pénétra.
M. de Villaine accourut et trouva le cheval de ce jeune g-cntilhommc en train de brouter les jeunes pousses d'un massif de laurier-thym. Machinalement il attacha à un arbre voisin le cheval abandonné et l'examina d'un œil curieux.
Sur les fontes qui garnissaient le devant de la selle, il aperçut une plaque de cuivre, et, sur cette plaque, deux lettres gravées : un R et un G.
Il lui était difficile de se méprendre. R. G. cela ne pouvait signifier que Réginald de La Gouldraye. N'était-ce pas, en effet, ce nom abhorré qui se représentait sans cesse à l'esprit inquiet de M. de Villaine?
Il tira son épée et s'élança vers le perron. Au moment oii il allait Tatteindre, il entendit s'ouvrir une fenêtre du premier étage. Il leva les yeux et reconnut que cette fenêtre était celle de la chambre qu'habitait sa femme. Enfin, avant qu'il pût se rendre compte de ce qui s'était passé, un homme sauta de celte fenêtre et tomba à ses pieds. G'étaitle marquis de La Gouldraye.
Le duc ne calcula pas qu'entre le moment où Réginald était entré et sorti, trois minutes à peine s'étaient écoulées et que, par conséquent, les craintes qu'il avait conçues étaient fort exagérées. Il ne vit qu'une chose : c'est que Réginald et Marg-uerite s'entendaient pour le tromper, que son ennemi était là, devant lui, et que l'heure de se veng^er avait enfin sonné pour lui !
Il y était obstinément résolu : nulle considération ne pouvait plus arrêter son bras. Toute tentative eût été, du reste, absolument inutile, car il suffisait de le regarder pour voir que le malheureux avait atteint le paroxysme de la rage.
Ses yeux étincelaient, ses lèvres écumaieut, et ses dents, terriblement contractées, grinçaient avec un bruit sinistre.
Fort heureusement pour Réginald, le duc était éloigné de lui de quatre ou cinq pas ; sans cela c'était fait de lui!
M. de Villaine s'avançait, en effet, l'épée haute et allait assassiner son rival à la place même où il venait de tomber, si le marquis, le voyant venir à lui, les traits affreusement décomposés, n'avait fait lestement un bond de côté pour éviter le coup qui le menaçait.
Rompant alors vivement do trois ou quatre pas, il tira son épée et se mit sur la défensive. Il était temps! Leduc arrivait sur lui avec la rapidité d'un boulet.
Réginald put parer l'assaut furibond de M. de Villaine et reprendre enfin son aplomb et son sang-froid.
— Monsieur le duc, lui dit-il, je vous demande mille pardons. J'étale poursuivi, harcelé, j'avais perdu la tête, je suis entré dans ce château au hasard, sans savoir à qui il appartenait...
•i3U TLA .M 11 1; Il (i 10
— l'iii Liardo! inniisiciii'! lui f^iinlc! iuliMToiiniil, M. de Villaiiif, Vous ik; m t'ii imjtoscrt'Z pas, celle luis.
— Je v«)iis jiMe. iiioMsieiir, (|iio qj^st l'exacte vérité, .l'ai trouvé lihre 1 uccôa d(! (îotto maison, je m'y suis jclé, une porte sv. trouvait à (jucilijues [yan de moi...
— Vous meule/, monsieur! cria 1» duc, (pie la colère aveuglait.
— Sur mon honneur do g;eutilliomme ! essaya de protester llégiiiald, je vous al'lirme...
— Oli ! vous ne m'éeliapperez pas comme vous l'avez fait à Paris, il y a doux mois, répliqua M. do Villaino avec rage. Ah! vous fuyez, lâche! Ainsi, c'est par la fuite que vous espérez vous soustraire sans cesse au châtiment qui vous attend, infâme! Eh bien! non, vous ne fuirez plus. Votre dernière heure est venue, misérable suborneur!
Et tout en vomissant ces injures, comme pour s'exciter davantage, le duc chargeait lo jeune gentilhomme avec furie. C'était un vieux soldat, usé dans le métier des armes et qui maniait l'épée avec une grande habileté. En outre, il était dans un état d'exaspération qui le rendait excessivement dangereux.
Uéginald ne savait comment se soustraire à cette fureur sauvage. Il parait les coups que lui portait M. de Yillaine; mais il ne ripostait pas, il ne faisait que se défendre.
Il se souvenait des paroles que Marguerite avait prononcées.
— Si jamais une barrière de sang s'élevait entre vous et moi, avait-elle dit, je ne la franchirais jamais.
Cette lutte à laquelle il était contraint était donc toute à son désavantage. Il aurait certainement été tué dès les premières passes, s'il n'avait eu pour lui la jeunesse, la rapidité des mouvements et la sûreté du coup d'œil.
Pendant ce temps, M. de Vaudremont et les deux soldats étaient entrés dans la maison et avaient trouvé dans le vestibule M"" de Champfort, dont tout ce bruit avait fini par attirer l'attention.
— Madame, lui avait-il dit, un gentilhomme que je poursuis par ordre du roi vient de se réfugier dans cette maison. Je vous demande la permission de la visiter de fond en comble.
— Vous devez vous tromper, monsieur.
— Non, madame. Je l'ai vu entrer ici de mes propres yeux au moment où j'allais l'atteindre; je suis donc bien certain...
— C'est différent, monsieur, et puisque vous êtes oflicier du roi, non seulement je vous permets de faire votre devoir, mais je vais vous guider.
A ces mots, elle prit les devants et gravit le premier étage.
— Là, fit M. de Vaudremont, je viens d'entendre un bruit de voix.
— Mais c'est la chambre de ma fille! fît observer M"' de Champfort?
— Ce n'est pas une raison, madame. Votre fille peut avoir été surprise... Ouvrez cette porte.
M'"* de Champfort l'essaya, mais le verrou était fermé. Ce fut à ce moment que Réginald s'élança par la fenêtre et que Marguerite courut ouvrir la porte.
La première chose qui frappa la vue do l'officier, ce fut la fenêtre ouverte.
— C'est par là qu'il s'est échappé, dit-il.
Aussitôt il se dirigea vers la fenêtre, se pencha en avant et vit Réginald aux prises avec M. de Villaine.
Sans prononcer un mot, il revint précipitamment sur ses pas, fit signe à ses deux hommes de le suivre, descendit l'escalier et atteignit le jardin.
Réginald le vit arriver.
— Je n'ai pas d'autre moyen d'épargner la vie de cet enragé, murmura-t-il. En effet, M. de Vaudremont s'approchait des deux combattants.
— Monsieur de La Couldraye, dit-il, au nom du roi, je vous arrête!
— Je ne demande pas mieux, capitaine, dit le marquis; mais débarrassezmoi d'abord de ce fou furieux, que j'ai toutes les peines du monde à maintenir.
L'officier s'avança vers le duc.
— Monsieur, lui dit-il, vous n'avez sans doute pas entendu. Je suis chargé par Sa Majesté...
— Rien! je ne veux rien entendre! fit M. de Villaine les dents serrées. Je tiens ce misérable, je veux qu'il meure...
— Pardon, monsieur, dit encore M. de Vaudremont; mais si vous n'obéissez pas au roi, que je représente, je serai obligé de recourir envers vous à la force pour exécuter mon mandat.
— Non, vous dis-je, hurlait le duc écumant de rage. Ce larron d'honneur ne mourra que de ma main.
Le capitaine fit un signe à ces deux chevau-légers, qui saisirent M. de Villaine chacun par un bras et le désarmèrent.
— Ah! traîtres! s'écria le duc hors de lui. Vous êtes donc ses complices! Vous dites que voUs représentez le roi, vous mentez! Vous êtes des misérables comme lui! Vous m'entendez? Je vous défie tous, vous, le roi, tout ce qui s'opposera à ma vengeance !
En même temps il se débattait comme un forcené entre les mains des soldats qui pouvaient à peine le contenir.
Enfin arriva le comte de Lorgerie, dont M'"° de Champfort était allée réclamer l'assistance.
Le duc était dans un état qui tenait du délire, car il ne les reconnut ni l'un ni l'autre...
— Vous aussi, misérables! cria-t-il d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, vous venez me voler ma vengeance! Vous êtes des infâmes! C'est vous qui l'avez introduit ici, c'est vous qui lui avez vendu mon honneur, c'est vous...
Le sang l'étouffait, les sons s'échappaient de plus en plus rauques de sa
poitrine et ressemblaifiil an rAln d'un mourant. Il no put on dire davantage, il sulVo(|uait.
Le comte appt'Ia les l;i{|iiais de sa sœur.
— Conduisez M. le dur dans sa chambre, ordonna-t-il.
Cette fois, M. de Villaine n'était plus en état de résister. La colfere avait épuisé ses forces, et sa figure violacée prouvait qu'une congestion était immineule.
On le conduisit dans sa cluunhic, on le coucha et on alla chercher un chirurgien, pendant que deux laquais restaient auprès de lui pour le surveiller.
M. de Vaudremont put enfin s'approcher do Réginald.
— Monsieur le marquis, dit-il, veuillez me rendre votre épée. Réginald eut un moment l'idée de résister.
— Et Flambcrge? demanda-t-il.
— Le capitaine est mort, ou peu s'en faut, répondit l'officier avec tristesse.
— Mort! Flamberge! Allons donc! C'est impossible! Qui l'a tué?
— Nous l'ignorons encore, monsieur; mais nous l'avons trouvé baignant dans son sang, à la porte de la remise.
Réginald ne put supporter sans faiblir cette horrible douleur. Deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues, tandis qu'il tendait silencieusement son épée à M. de Vaudremont.
— Me voici, monsieur, dit-il en proie à un accablement profond. Faites à présent que mon tour arrive bientôt.
Le comte de Lorgerie lui tendit la main.
— Ne perdez pas tout espoir, mon ami, dit-il. Je ne puis pas croire que Flamberge soit mort. Et s'il n'est que blessé, croyez que je ferai pour le sauver tout ce dont les forces humaines sont capables.
M. de Lorgerie demanda alors au baron la permission de l'accompagner jusqu'à Chedigny, permission qui lui fut généreusement accordée.
Il fit seller aussitôt un cheval et sortit du château avec l'officier.
Derrière eux suivait Réginald au milieu des deux chcvau-légers.
Chemin faisant, et l'on avait tout le temps, car les chevaux étaient harassés de fatigue, le comte s'informa auprès du baron de ce qui s'était passé.
Il ne savait rien, en elTet. Depuis plus de six semaines qu'il avait quitté Paris, il n'avait revu ni Flamberge, ni Réginald.
M. de Vaudremont lui raconta comment il était parti à la poursuite du marquis, sur un ordre du cardinal, lequel lui avait adjoint M. de Morlay, et lui fit part des combats qu'ils avaient soutenus contre Flamberge et Réginald, combats dans lesquels douze hommes avaient été tués et vingt-six plus ou moins grièvement blessés.
— Le plancher s'était écroulé sous nos pieds, dit-il en finissant, et nous avions été précipités d'une hauteur de douze ou quinze pieds dans une remise,
FLAM BERGE
^ Vous montez, monsieur! cria le duc, que la colère aveuglait. (Page 430.)
au fond de laquelle nous serions encore ensevelis, si les habitants de Chedigny n'étaient venus à notre secours.
« Des onze hommes qui étaient enterrés dans ces décombres, trois seulement en ont été quittes pour des contusions sans gravité : moi et les deux soldats qui m'accompagnent.
« Quant à M. de Morlay, je le vis assis devant la porte, les lèvres couvertes d'une^écume sanglante, et hors d'état de se soutenir. Comment s'était-il tiré de là? Je l'ignore. Je n'eus du reste pas le temps de le lui demander, car il partit aussitôt pour son château de La Bouillerie, escorté de son inséparable intendant.
LiV. 55. F. ROY, éditeur.
FLAMi;i:it(;H
« l'Maiuln'ruo, lui, avail rir (roiivn inoiiraiil sur le M-nil de la n-misi-. Des paysans vciiaiciil de coiiiici- des branches cl jiréparairiit uik; lilii'rc, aliii (]*• li- Iraiisjmrlcr dans un cli.Ut'aii du voisiiiago, chez une cliaiilalilc jx-rsomif <|ii(; j'tMilciidis dési^iior sous le nom de, la Damu au collier.
<( Sans m'arrèler davanlai^e anx épisodes décliiranls (jue ce sanvelag»; faisail naîirtî à cluuine instant, et résolu à l'aire mon devoir jns(ju'au bout, je m'élunc/ai sur les traces du marquis do LaCouldraye et je le vis enlrer dans le château que nous venons de quitter.
— Et qu'alle/.-vous faire de lui maintenant? demanda h; comte.
— J'ai l'ordre de le ramener à Paris mort ou vif, monsieur : j'exécuterai ma consiijnc.
M. de Lorgerie ne pouvait pas s'expliquer comment Réginald avait attiré sur lui une telle sévérité de la part de Richelieu. Ce n'était guère le moment d'entrer à cet égard dans de longues explications.
En effet, on approchait de Ghedigny, où M. de Vaudremont avait décidé de s'arrêter, tant pour évacuer ses blessés sur Amboise, que pour organiser son retour à Paris. Son intention était de se procurer une chaise de poste, d'y monter avec son prisonnier et de rouler jour et nuit, jusqu'à ce qu'il eût atteint le but de son voyage.
Pendant le trajet, et tout en faisant à M. de Lorgerie le récit de sa désastreuse campagne, il se retournait pour jeter un regard sur son prisonnier.
Réginald marchait silencieusement entre les deux chevau-légers, dont l'un tenait sa monture par la bride, afin de lui ôter toute possibilité de s'évader.
Le malheureux était loin d'y songer ! Triste et accablé, profondément affligé surtout du sort de Flamberge, il était en proie à une si grande prostration qu'un enfant aurait fait de lui ce qu'il aurait voulu.
Qu'on se le rappelle bien, ceci se passait le 5 décembre. Or, l'on va voir quelle influence capitale celte date exercera sur les événements qui terminent celle histoire.
La veille, c'est-à-dire le 4 décembre, Richelieu, languissant et couché, réduit à la dernière extrémité par la maladie, avait fait appeler vers huit heures du matin le cardinal Mazarin, dont il connaissait l'esprit subtil et dont il avait été souvent à même d'apprécier la prodigieuse adresse.
C'était à lui qu'avant de mourir il avait résolu de confier sa plus intime pensée.
— Mon ami, lui dit-il, si je vous ai mandé près de :noi, c'est que je vous connxis mieux, que personne et que je pressens le rôle que vous allez iouer après moi.
« Le cieli vous a fait souple, Giulio. Vous passerez en bien des issues où je n'ai putrouvCT Jour. Si j'étais en nécessité de tromper le diable, je ferais grand état de vos Êalents : c'est dire que je n'ignore rien des ressources de votre capacité. Ilfaotdonc que Je vous demande un office : c'est le seul prix que je veuille
moltre à la pourpre dont j'ai su parer vos vanités, à l'entrée du Conseil que vous tenez de moi. La France est mon esclave, le roi mon sujet, l'Europe ma vassale : ce n'est pas à un fin politique comme vous que je voudrais déguiser cette évidence. Tout ce qui a osé s'attaquer à moi fut vaincu, sauf un seul être chétif, faible... une femme. Une femme fine et rusée plus que créature du monde, un aspic que je sentis glisser dix-huit ans entre mes puissantes mains, et qui, aujourd'hui encore, malgré l'exil à laquelle je l'ai condamnée deux fois, tient en échec tous les glorieux etîets de ma vie. Vengez-moi, Giulio. Il y va de votre intérêt, plus encore que du mien, puisque je vais mourir : car souvenezvous en bien, si vous n'enchaînez pas l'ennemie que je vous lèg-ue, elle vous garrottera. Cette femme, c'est la duchesse de Chevreuse.
— En cas que j'aie le maniement des affaires, je m'y engage, répondit Mazarin avec une feinte modestie.
— Si vous doutiez de votre fortune, je vous tiendrais pour un élève indigne, reprit Richelieu avec un sourire ironique; mais j'ai meilleure opinion de vos pensées. Regardez autour de vous, mon ami, il n'est pas en France un homme capable de retenir le pouvoir. Louis XIII, miné par une sombre mélancolie, me suivra de près dans la tombe... Or, Anne d'Autriche, proclamée régente, laissera tomber entre vos mains une autorité dont elle ne saura que faire... Je rirai bien, si l'on rit dans le séjour que j'habiterai, en voyant perpétuer la rouge simarre autour de l'écusson de France. Et gardez ce que je vais vous dire en votre souvenance : notre reine est femme par toute l'autorité d'une impérieuse galanterie, vous deviendrez son principal ministre, non pas en raison de votre science, mais bien parce que vous êtes le plus beau, le mieux fait des concurrents. Vous continuerez ma puissance, je vous le prédis, et vous écraserez la duchesse de Chevreuse.
« Quant à mes autres ennemis, continua Richelieu après un instant de silence, je ne vous en parlerai même pas. Le dernier, le petit marquis de La Couldraye, aurait peut-être été dangereux s'il avait eu du caractère; mais au moment de frapper un colosse tel que moi, son bras a tremblé.
— Quoi! s'écria Mazarin, ce jeune homme a osé...
— Rassurez-vous, mon ami. A Theure qu'il est, il doit être mort ou prisonnier, ainsi que le capitaine Flamberge.
— Ah ! fit Mazarin, Flamberge est également compromis...
— C'est juste, dit le cardinal en fronçant les sourcils. Ces gentilshommes sont de vos amis, je crois... Après tout, ce sont de pauvres ennemis, reprit-il. Je vous les abandonne, Giulio; vous en ferez ce que vous voudrez quand je ne serai plus là.
A ces mots Richelieu se tut. Une faiblesse extrême s'empara de lui, à la suite des pénibles efforts qu'il venait de faire.
Bientôt le délire survint. La conscience bourrelée de remords de ce moribond,
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s'iirin.'i coiilic lui du soiin cuir de; Ions ses ciiini'S. llm; s.'iiiul.'iiilt' fîiiil;isiii,'if:()i ic ;issi(''f;(';i conliiiuollonu'nl ses dt'rnici's insl.ints. Oniaim, (',li.'il;iis, ViMidAiin;, Mjiiilluc , MonlniovtMiry, l'iiyl.iiircns, Soissoiis, de 'l'hou, (jiMj-Murs, Sairill'if'iiil, Marie d»' Mcdicis, toutes ces ombres livides délili'reiil devant ses reiiards luillucinos.
« Retirez-les! s'écriait-il avec iiii ^^cslc d'enVoi, retii-e/.-les donc! Ne voyezvous ])as (jue les vers (jnilleiit leurs chairs pour s'allaclicr à moi?
En ni^me temps il poitiiit sur ses membres décharnés ses mains amaigries, comme ])our en détacher ces hôtes de la tombe.
En cci moment le roi, (pTon a\ail fait prévenir, entra dans la chambre.
Ouoi(jne malade lui-même, il avait voulu se traîner au lit de Ilichelieu.
— Otcz aussi cette ligure sinistre, lit l'agonisant; je le reconnais... J'ai outragé cet homme... mais je ne l'ai pas tué... Il me fallait un mannequin...
On s'empressa d'entraîmn- le roi, qu'ag-itait un tremblement convulsif.
Déjà le cardinal ne reconnaissait plus les personnes dont sa chambre était remplie : ses yeux ternes, ses traits fortement ombrés d'une teinte livide, le tressaillement fiévreux de ses lèvres, l'agitation inquiète de ses doigts, tout annonçait une mort prochaine.
Soudain son œil s'anima d'une vive étincelle; il distingua Mazarin au milieu delà foule, et, l'appelant d'un geste auprès de lui, il lui dit d'une voix à peine intelligible :
— Non, Giulio, non, ne la tuez pas ! Ne tuez pas Marie de Rohan son
fantôme vous tourmenterait à votre heure suprême... Ah! c'est une horrible vengeance que celle des morts...
Il ne put continuer. Un bruyant soupir s'échappa de sa poitrine. Puis on entendit un terrible craquement des muscles, le corps se roidit dans une contraction suprême... Armand du Plessis, duc de Richelieu, avait vécu!
L'œil de Mazarin demeura quelques instants fixé sur ce cadavre. Enfin il s'arracha par un violent elfort à ce spectacle eifrayant, et se dirigea vers les appartements du roi, auprès de qui il fut introduit sur-le-champ.
— Eh bien ? lui demanda Louis XIII haletant.
— Sire, Son Eminence le cardinal de Richelieu vient de rendre son âme à Dieu, fit Mazarin.
Les regards du sombre monarque brillèrent d'unéclair de joie farouche ; mais cet éclair s'éteignit aussitôt.
— C'était un grand homme et un serviteur dévoué, dit-il en s'inclinant. Que Dieu prenne en pitié les péchés qu'il a commis !
— Ce que vient de dire Votre Majesté a été aussi la dernière prière du mourant, répondit Mazarin.
— Enefîet, n'est-ce pas Votre Eminence qui a reçu ses dernières confidences?
— Oui, sire, le cardinal m'entretenait encore tout à l'heure d'un acte de
FLAMI3ERGE 431
réparation tardive auquel il s'était décidé sur les instances de Votre Majesté.
— De quoi s'ag-it-il donc ? interrogea le roi.
— Il s'agit du marquis de LaCouldraye et du capitaine Flamberg-e, sire.
— En effet, je me souviens que je m'étais intéressé récemment à ces deux g-entilshommes. N'a-t-il pas été fait droit à ma requête?
— Pas encore, sire.
Le roi eut un léger frémissement de colère.
— Bien plus, sire, continua Mazarin, le marquis et le capitaine ont été, par suite d'un déplorable malentendu , compris récemment,, à l'instigation de M. de Morlay, dans les poursuites dirigées contre des ennemis de l'Etat ; mais le cardinal avait reconnu tardivement son erreur et me manifestait le désir de la réparer.
— Eh bien, qui vous en empêche? fit Louis XIIL
— Je ne suis rien, sire, que le plus humble de vos serviteurs, répondit hypocritement Mazarin. Je n'ai le pouvoir de rien entreprendre sans avoir reçu les ordres de Votre Majesté.
— Eh bien ! parlez. Que voulait faire le cardinal en faveur de ces deux g-entilshommes?...
— Il voulait rendre au marquis de la Couldraye sa liberté, et lui restituer la fortune dont s'est injustement emparé le comte de Morlay.
— Ce n'est que justice. Et pour Flamberge?
— Il pensait, sire, qu'un don de mille pistoles sur votre cassette et un brevet de capitaine aux g-ardes...
— Il sera fait selon ses désirs, interrompit le roi. Est-ce tout?
— Non, sire. La situation de ces deux g-entilshommes est extrêmement délicate. D'un moment à l'autre ils peuvent être pris ou tués. Il ne faudrait donc pas reculer d'une minute la réparation qui leur est due.
— Votre Eminence a raison, dit Louis avec embarras; mais comment faire? Il n'osait pas avouer à Mazarin que depuis longtempi il avait perdu l'habitude
de s'occuper de ces menus détails.
— N'ètes-vous pas le roi ? lui répondit le prélat.
— C'est juste, fit Sa Majesté. Je vais appeler un de mes secrétaires.
— Si vous daignez me faire cet honneur, sire, je vous en tiendrai lieu, proposa Mazarin.
— J'y consens, dit Louis, tout joyeux de ressaisir un lambeau de pouvoir. Veuillez donc vous asseoir à cette table, et remplir selon que nous en sommes convenus les parchemins tout scellés qui s'y trouvent, je les signerai sur-lechamp.
Mazarin se mit à l'œuvre avec empressement. Ainsi qu'il l'avait promis, il avait hâte d'acquitter envers le marquis sa dette de reconnaissance, et envers Flamberge sa dette d'ancienne amitié.
FLAMnKIUlK
l'in «iiicliiin's luiiiiilcs il li;u;;i sur liuis iiarcliniiiiis (|iif|<|ii(î.s ligtios ra[»i(l«'s, (>l les It'iidil à S;i M.ijrslr, (|ni les lui .ilt.'iilis riiiriil .
Le prt'initM' oi'tlonimil la mise ni liln'iliî iiiimrduiLc du n)iir(|uis cl |,i icstilulion do sa rDiInnc, iiijnslciucnl d(';lt'iiu(i |i;ir liî coinli! de Moilay.
FiC second t'iijoi^iiail au Irésori»'!' df la couroiiiKî d(5 payer cuire les mains du eapilaiue i'iamberf^e une soninie de mille pisloles.
Le troisième contenait sa nomination au f^rade de capitaine dos f^ardes de Sa Majesté, ce (pii était, aprtîs oeini de caijitaincî des mousquetaires, le grade le pins élevé de la maison militaire! du loi.
Louis XIII signa ces trois pan'hemiiis ave-c nue salislactioii manifeste. Il était maître, enlin. Et c'était .Mazarin qui, le premier, le lui avait fait sentir.
Aussi adressa-t-il an cardinal un sourires d'anlatit plusprécituix. que ses lèvres royales se déridaient bien rarement depuis quelque temps.
— Maintenant dit Mazarin, je n'ai plus quiine grâce à solliciter de Votre Majesté.
— Laquelle, monsieur le cardinal?
— C'est la faveur d'expédier à LaCouldraye un courrier à la livrée de Votre Majesté, afin qu'on mette dans tous les relais un cheval à sa disposition dès qu'il arrivera.
— J'y autorise volontiers Votre Eminence, fit le roi en le congédiant d'un geste bienveillant.
Mazarin sortit aussitôt.
— Mon pauvre Tonio! murmurail-il. Pourvu que cet homme arrive à temps! Lui-même se mit à la recherche du courrier et voulut assister à son départ.
— Il est midi, lui dit-il. ïu as soixante lieues à faire pour gag-ner Loches, je t'accorde vingt-quatre heures pour y airiver. A raison de trois lieues par heure, tu as quatre heures pour te reposer. Va. Je saurai bientôt comment tu t'es acquitté de ta mission.
Le courrier se mit en selle et s'éloigna.
Au moment où M. de Vaudremont venait de ramener à Ghedigny Réginald prisonnier, c'est-à-dire le lendemain 5 décembre, vers une heure, il aperçut, de l'autre côté de l'Indret, un courrier à la livrée royale, qui, ayant trouvé le pont en ruine, hélait les paysans pour qu'ils lui fissent passer la rivière en bateau.
Le baron envoya immédiatement à sa rencontre, s'imaginant que cet homme lui apportait de nouveaux ordres de la part de Richelieu.
Quand le courrier atteignit la rive gauche de l'Indret, il trouva l'officier qui l'attendait.
— Où vas-tu? lui demanda M. de Vaudremont.
— Au château de la Couldraye, près Loches, capitaine.
— ïu as des ordres pour moi?
— Non, capitaiiu^, je suis chargé d'une dépêche pour M. le marquis de La Couldraye.
— Pour le marquis! s'écria lo, baron un peu surpris. Et c'est le cardinal qui t'envoie?
— Non, capitaine, le cardinal est mort depuis hier. C'est de la part du roi que je vais à la Couldraye, et je vous supplie de ne pas me retenir plus longtemps, car je suis en retard d'une heure sur le délai qui m'a été accordé.
— Eh! mon ami, fit le capitaine, remercie-moi, au contraire, de t' avoir arrêté en chemin, puisque tu es arrivé au but de ton voyage. Le marquis est à Chedigny,
— Ici! fit le courrier en poussant un gros soupir de satisfaction.
— Il est mon prisonnier depuis deux heures. Tiens, je vais te conduire auprès de lui.
Le courrier suivit M. de Vaudremont assez lestement pour un homme qui avait fait cinquante lieues en vingt-cinq heures, et fut introduit auprès du marquis.
Réginald avait été enfermé dans la salle à manger, au rez de-chaussée de sa propre maison, où il était gardé parles deux chevau-légers du baron.
11 fut un peu interdit lorsque le courrier lui remit de la part du roi le pli volumineux dont il était chargé. Il en brisa le cachet avec impatience, et y trouva les trois parchemins que Mazarin y avait glissés.
Quand il en eut pris connaissance, il éprouva une si grande joie qu'il se découvrit, étendit ses deux bras en croix et leva les yeux vers le ciel.
~ Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il dans un élan d'eiïusion, que vous êtes bon et que je vous remercie I
Aussitôt il communiqua à M. de Vaudremont le parchemin qui le concernait.
— Vous le voyez, capitaine, lui dit-il, votre mission est finie. Je regrette du plus profond de mon cœur que cet ordre ne soit pas arrivé six heures plus tôt. 11 nous aurait épargné à l'un et l'autre bien des douleurs et bien des regrets. Vous avez fait noblement votre devoir, vous et les malheureux que le cardinal a sacrifiés inutilement à ses rancunes. Je vous rends hautement justice. Vous voudrez donc bien rester mon hôte à Chedigny jusqu'à demain et me donner la liste de vos morts et de vos blessés, afin que je répare de mon mieux le mal que j'ai fait à ces pauvres diables. Aux familles des morts vous voudrez bien partager la somme que je vous donnerai; aux blessés vous distribuerez en mon nom quelques secours.
— Je n'en attendais pas moins de votre générosité, monsieur, répondit M. do Vaudremont. Pour cette œuvre de charité, je suis tout à votre service.
— Je vais donc partir sur-le-champ pour mon château de la Couldraye et donner l'ordre à Grimai de me trouver à Loches les deux ou trois mille pistoles que je désire consacrer à cette expiation.
no Kl, AMnKIKîK
— .le vous alli'iuliai, moiisitMii' lu inarciuis, dil l'oriicicr ni siiicliiiaiil.
— Si M. di» Lor^^^orio vous envoyait avant mon retour In messager (ju'il m'a aun()ncé, vous voudicz liicn le |»ii(r do pousser jusqu'à la Couldraytî, capitaine, car il me larde d'être lixé sur le sort de mon pauvre, l'^lamber^^;.
— domptez sur moi, promit M, de \ audiemonl,
Ré^inaid s'éloi-^na, bien à contre-cœur. S'il n'avait écoulé que sou amitié, 1 se serait rendu à l'instant chez la baronne; deMérande, pour annoncer à FlambiM'po la bonne nouvelle dont il était porteur; mais il se faisait un cas de conscience de secoul'ir avant tout ceux dont il avait causé la perte.
Il se rendit donc auprès de Grimai, qui lui ouvrit ses bras comme h son enfant, et {|ui versa des larmes de joie en apprenant que la maison des La Couldraye allait briller à nouveau de son ancien lustre.
Sans donner à cet attendrissement le temps de se jirolonger, Réginald se fil conduire à Loches. Grâce à son nom, grâce surtout à l'ordre du roi qu'il exhiba, il réunit chez un juif et chez deux orfèvres de Loches, une somme de deux mille cinq cents pistoles.
A l'instant, et sans retourner même au château de la Couldraye, il revhità Chedigny, et versa entre les mains du baron de Vaudremont l'argent qu'il s'était procuré. • ■
Aucune nouvelle de Flamberge n'était encore parvenue à Chedigny.
Héginald ne voulut pas attendre une seconde déplus, et, bien que son cheval fût à moitié fourbu, il résolut d'aller chez la baronne de Mérande.
Au moment où il parlait, un paysan accourut et lui remit, de la part du comte de Lorgerie, un billet que Réginald dévora avidement.
« La balle qui a atteint notre ami à la poitrine vient enfin d'être extraite par le chirurgien, disait le comte, mais la porte de sa chambre nous est rigoureusement fermée. Demain seulement, paraît-il, le médecin pourra se prononcer. Je vous ferai connaître immédiatement l'oracle de la Faculté. >?
— Allons! fit Réginald qu'une telle lettre n'était pas de nature à rassurer, attendons à demain!
Alors s'adressant au messager que lui avait expédié le comte :
— Dis à M. de Lorgerie que je suis libre, et que demain matin je serai au château deMérande à la première heure.
Il resta donc à Chedigny. Tant bien que mal il installa M. de Vaudremont dans une chambre, et se retira dans la sienne.
Le lendemain matin, il était dans la cour oii il sellait son cheval, lorsqu'il vit entrer une femme de quarante ans au plus, dont le visage exprimait une terreur profonde.
— Le capitaine Flamberge? demanda-t-elle tout essoufflée à Réginald.
— Tiens ! c'est toi, Françoise ! s'écria le marquis stupéfait en reconnaissant la fermière de M. de Morlay.
M. de Vaudremout aperçut, de l'autre côté de l'Indret, un courrier à la livrée royale. (Page 438.;
— Ah ! monseigneur, dit Françoise en levant les bras, quel affreux malheur!
— Voyons, remets-toi, fit doucement Rég-inald. Pourquoi ce visag-e bouleversé, cette respiration haletante?
— Ah! monseigneur, si vous saviez!...
— Eh bien! parle. Qu'est-il arrivé?
— Ah! voilà... répondit Françoise avec un peu d'hésitation. C'est que M"" Ilerminie m'avait donné l'ordre de m'adresser au capitaine Flamberge et de le prier de venir sur-le-champ au château, si cela lui était possible...
— Cela ne se peut malheureusement pas, ma bonne Françoise. Mon pauvre
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442 ri.AMlii;il(iK
ami ;i rlr ^rirveinciil blcssô, cl j'allais dr c»; ]»a.s clKiiclici' do ses nouvelles.
— Il ii't'st donc pas ici?
— ISdii. Il a rlr liMns|»oi-l('; en mon a])S('nco cin'z la haronm; de; Mérande, où l'on a juf;6 sans doulf (jn'il serait mieux soigné.
— Alors vous voudrez l»i«!n lui réiiéler cv. que jo vais vous dire?
— Assurément.
— Eh l)ien! monsei^iuMir, voici c(; qui s'est passé, dit Françoise :
« Hier matin, vers dix heures, au moment où nous nous y attendions le moins, deux cavaliers sont arrivés au château, l'un soutenant l'autre. C'était le comte de Morlay, accompagné de son inséparal)le lîcu'gcrct.
« Le comte était blessé, ou du moins il lui était arrivé un accident quelconque, car il crachait le sang-. Mon mari, mes enfants, moi-même, tout le mond«.' accourut. On conduisit notre maître dans sa chambre, on le coucha, tandis que noire valet de ferme montait à cheval pour aller chercher un chirurgien à Loches.
« Quelque temps après, en effet, le chirurgien arriva, ordonna une potion qu'il lit préparer sous ses yeux et que le malade devait boire régulièrement d'heure en heure.
« Pendant toute la journée, il demeura auprès du comte. Enfin, après avoir réussi à arrêter l'hémorragie, il se retira vers six heures du soir.
« — Tout danger a disparu, dit-il à M"* lïerminiii. Votre père n'a plus besoin que de soins et de ménagements.
« Notre chère demoiselle voulait s'installer à son chevet; mais M. de Morlay ne le permit pas. 11 se portait très bien, affirmail-il, et quant à la tisane que le médecin lui avait prescrite, Bergeret la lui donnerait au moment voulu, puisqu'il couchait dans la pièce voisine. Il était donc inutile de déranger personne. Les choses ayant été réglées ainsi, M"^* Herminie redescendit au rez-de-chaussée, dans la pièce où elle se tient d'ordinaire, prête à porter secours à son père, si le besoin s'en faisait sentir.
« Vers huit heures, alors qu'elle venait d'achever son modeste souper, elle vit entrer Bergeret...
(( Avant d'aller plus loin, dit vivement Françoise, je dois vous dire, monsieur le marquis, que le bruit de votre arrestation s'était répandu dans le pays et était venu jusqu'à nous. On prétendait que vous aviez été pris par les chevaulégers du roi, à la suite d'un combat terrible dans lequel vous les aviez presque tous exterminés.
« Cette nouvelle parvint aux oreilles de Bergeret, dont le visage s'éclaira aussitôt d'un sourire sinistre. 11 courut immédiatement en faire part à son maître, lequel, m'a dit M"* Herminie, partagea ouvertement la joie de son confident.
« Quant à notre pauvre demoiselle, elle était fort triste. A peine avait-elle fini de souper, que Bergeret entra dans la pièce où elle se trouvait.
« A|)ii's avoir échangé avec elle quelques paroles insignifiantes, ce drôle se permit, paraît-il, quelques galanteries, et, bien que M"' Herminie eût essayé à deux ou trois reprises de l'arrêter, il poussa l'impudence jusqu'à lui parler de son amour. Il osa môme lui proposer de devenir sa femme, l'assurant que cet hymen était approuvé par le comte et avait été décidé entre son maître et lui quelques jours après le départ d'Herminie.
« Blessée d'une semblable audace, ne pouvant pas ajouter foi à cette monstrueuse imposture, elle quitta la place, et, sous le coup de la colère qu'elle ressentait, alla se plaindre en termes indignés du cynisme révoltant de ce misérable. M. de Morlay n'y fut pas moins sensible, car il s'emporta contre son intendant en menaces violentes, et promit à sa fille qu'il saurait bien la faire respecter. Son courroux était tel que, de nouveau, le sang afflua à ses lèvres.
« Herminie, redoutant une seconde hémorragie, fit tous ses efforts pour le calmer, lui versa un bol de potion qu'elle lui fit boire, et parvint à conjurer le danger.
« La chère enfant était au désespoir. Dans son indignation, elle avait oublié que le médecin avait recommandé les plus grands ménagements, et ne se pardonnait pas d'avoir provoqué cette seconde crise.
« M. de Morlay la rassura, lui jura qu'il saurait se contenir, et lui ordonna, tant qu'il ne serait pas rétabli, de rester dans sa chambre,, où du moins l'insolence de Bergère t n'irait pas la poursuivre.
« Il la congédia alors, sous prétexte qu'il avait besoin de repos. Comme elle le suppliait de la garder près de lui, il s'y refusa, disant qu'une explication entre Bergerct et lui était immédiatement nécessaire et ne pouvait avoir lieu devant elle.
(c Herminie regagna sa chambre, dans laquelle elle s'enferma, après y avoir fait dresser, par surcroît de précaution, le lit de ma fille Virginie, sa sœur de lait.
« Tout paraissait donc devoir rentrer dans le calme, lorsque, vers une heure du matin, Herminie fut réveillée par des cris épouvantables. Elle se leva à la hâte et prêta l'oreille.
« Bien que sa chambre fût située à l'extrémité opposée du château, il lui sembla que ces cris provenaient de la chambre de son père.
« S'enveloppant à la hâte des vêtements qui se trouvaient à sa portée, et après avoir réveillé Virginie qui n'avait rien entendu^ elle courut à l'autre bout du corridor, s'arrêta devant la porte du comte, et entendit distinctement un bruit de lutte, qu"acconi})agnaient de terribles menaces, interrompues de temps à autre par des cris de douleur, des imprécations et des blasphèmes.
« Elle voulut porter secours à son père, mais essaya vainement avec Virginie do pénétrer dans la chambre. La porte était fermée à clef et au verrou; il leur fut impossible de l'enfoncer.
lli rLAMBEUGE
« Elle (Mivo).i Virf;iMie à la Ifinic pour iinitlorcr du secours, l-^u moins de dix minulos nous élions sur pi«'d. Nous accourûmes o.l nous IrouvAines la pauvn- Ilcrminio appuyée contre le mur, av. soutenant à p(!in«', les yenx démesurément aj^randis par la terreur.
« ^ous écoutâmes. IMus aucun hruil ne se faisait entendre.
« — Enfoncez cette porte! ordonna enfin la pauvre enfant d'une, voix mourante.
« Nous obéîmes. Au second choc, la porte céda. Nous nous précipilAmes dans la chambre, et un spectacle alfreux s'offrit à nos regards. Autour de nous, sur les meubles renversés, sur les rideaux, sur la tenture, sur les draps de lit, violemment arrachés, partout du sang ou des empreintes de mains sanglantes.
« Au milieu de la pièce, deux cadavres étroitement enlacés, tenant chacun dans leurs mains crispées un poignard rougi de sang ; le comte jiresque nu, la ligure labourée de coups d'ongles, la chemise en lambeaux; Jiergeret, les vêtements déchirés, les mains lacérées, le visage horriblement contracté.
« Tous deux étaient criblés de blessures dont le sang s'était échappé, au j)oint de former sur le carreau une véritable mare.
« Evidemment une lutte acharnée avait eu lieu entre le comte et son intendant, et c'est le bruit de cette lutte qui avait réveillé llerminie. Quelle cause l'avait provoquée? Qui des deux, le premier, l'avait engagée? C'est ce qu'il me serait impossible de vous dire.
« Mon mari s'approcha des deux corps et eut toutes les peines du monde à briser l'étreinte suprême dans laquelle ils se tenaient enlacés. Enfin il réussit cà dégager le corps de M. de Morlay et à le porter sur son lit.
« Le comte ouvrit les yeux.
« — Est-il mort? demanda- t-il d'une voix à peine intelligible.
« — Oui, lui répondit mon mari, après s'être assuré que le cœur de Bergeret avait cessé de battre.
« M. de Morlay ne vit même pas que sa fille s'agenouillait auprès de lui. Il poussa un grand soupir ses membres furent agités d'un léger tressaillement... il était mort à son tour !
« Herminie était affolée de terreur. Sans y prendre garde, elle s'était agenouillée dans le sang. Elle implorait le pardon de son père, dont elle baisait la main sans s'apercevoir même qu'elle ne s'adressait qu'à un cadavre.
« Il fallut l'arracher presque de force à ce spectacle épouvantable, la reconduire dans sa chambre, et la dépouiller de ses vêtements qu'elle contemplait avec horreur.
« Ma fille et moi, nous passâmes la nuit auprès d'elle, et nous réussîmes à lui rendre la raison ; mais, quand vint le jour, elle ne voulut pas rester une minute de plus dans cette maison qui lui rappelait de si lugubres souvenirs.
« Nous remmenâmes à la ferme, où je l'installai dans ma propre chambre. C'est là que peu à peu elle s'est remise de cette dangereuse secousse.
« — VatrouverlecapitaineFlamberge, m'a-t-elle dit enfin tout à l'heure. Tu lui raconteras ce que tu as vu, et, s'il est libre, tu le prieras de venir auprès de moi. Lui seul peut me sauver du désespoir, de la folie... Ya, va... je veux le voir à l'instant. Rester seule ici serait au dessus de mes forces. ♦
« C'est alors que je suis accourue, dit Françoise en finissant. Je vous en conjure, monsieur le marquis, si le capitaine est en état de se soutenir, amenez-le à la Couldraye, sans cela je ne réponds pas de ma pauvre Herminie!
— Je te le promets, ma bonne femme, répondit Réginald. Malheureusement je crains bien que cela ne soit pas possible avant longtemps.
— Comment! Est-il donc en danger de mort?
— J'en ai bien peur! fit tristement Réginald.
Il lui montra le billet que lui avait fait parvenir M. de Lorgerie, lui apprit qu'en elîet il avait été fait prisonnier la veille, mais que, sur un ordre du roi qui lui était parvenu à la même heure, il avait été mis immédiatement en liberté.
— Cependant, dis à Herminie qu'elle ne perde pas tout espoir, continua-t-il. Le même courrier qui me rendait la liberté et la fortune apportait aussiàFlamberge son brevet de capitaine aux gardes du roi et un bon de mille pistoles sur la cassette royale. Je vais lui annoncer cette bonne nouvelle, certain d'avance qu'elle sera sur ses blessures un baume salutaire, et qu'il recouvrera bientôt la vie et la santé.
— Dieu vous entende ! dit Françoise, en s'éloignant.
Réginald sauta en selle sans plus attendre, et se dirigea vers le château de Mérande, où il arriva une demi-heure après.
— Et Flamberge? demanda-t-il au premier laquais qu'il rencontra. Pour toute réponse, le laquais hocha soucieusement la tête.
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