‹ Flamboche: roman parisienChapitre 2 sur 5 · RUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

RUE DE GRENELLE

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C'était à coup sûr une remarquable et très intelligente gaillarde, magistralement experte en son métier de fille galante, et fine mouche d'ailleurs en toutes sortes de choses, que mademoiselle Gisette, dite autrefois (par les voyous ses congénères à Belleville) la Gaufre, dite plus tard (par les carabins au Quartier latin) la Ventouse, dite plus tard encore (par ses vis-à-vis à l'Elysée-Montmartre) la môme Jambe-de-laine, de son vrai nom Delphine-Esther Giset, extrottin, ex-modèle, ex-verseuse de brasserie, ex-étoile de chahut, ci-devant patronne d'un « Plumes et Fleurs » à un entresol de la rue de la Lune, et présentement femme entretenue dans les grands prix, au sac, rangée des voitures au point d'en avoir une à elle, bref, maîtresse toutepuissante, quoique non avouée et absolument secrète, d'un aussi important personnage que le célèbre et austère politicien Louis-Ferdinand-

a • .. .-• -FLAftBOCHE.

Hugues baron de Miérindel, ancien magistrat, ancien consul, officier de la Légion d'honneur, commandeur de plusieurs ordres étrangers, membre influent de la Chambre des députés, chef de la Ligue pour le relèvement moral des Arts, président du Cercle bipontin, et enfin, et surtout, directeur-fondateur du grave journal la Conscience.

Mais quand même, n'est-ce pas, si remarquable et très intelligente gaillarde que fût la Gisette, c'était bien la dernière créature du monde à qui l'on dût demander conseil sur le choix d'une institution pour jeunes gens? Et, à supposer que l'idée saugrenue de lui demander un pareil conseil eût pu pousser à quelqu'un, il semblait naturel que l'austère M. de Miérindel en éclatât de rire, lui qui pourtant ne riait jamais.

Et néanmoins l'austère M. de Miérindel n'avait pas eu la moindre envie de rire, fût-ce de sourire, et même il avait respectueusement écouté, quand Gisette lui avait dit :

— Il n'y a qu'une institution possible pour ton neveu ; c'est l'institution Chugnard.

La vérité est qu'il n'avait pas demandé conseil h Gisette. Il avait fait pire. Il avait pensé devant elle, et elle avait répondu à . la pensée qu'il n exprimait pas, et il acceptait qu'elle fit ainsi,

sans en être étonné, ni fâché non plus. Depuis six ans qu'elle était sa maîtresse, il l'avait laissée peu à peu prendre barre sur lui de la sorte, par d'insensibles progrès auxquels il n'avait pas prêté attention, tant ils étaient lents et adroits. Être pénétré par elle aussi subtilement, et le permettre aussi docilement, était devenu chez lui une habitude assez « seconde nature » pour qu'il ne s'en aperçût même pas, ou du moins n'eût pas l'air de s'en apercevoir, et, en tout cas, n'en souffrît point.

Certes, une telle mainmise, sur un tel homme, faisait honneur avant tout à l'habileté professionnelle de Gisette. Le baron, en effet, n'avait guère l'apparence, ni, réellement, le fond, d'un sensuel dominé et dominable par les sens. Ce grand, gros, gras et lourd corps de quinquagénaire, tout en panne et en lymphe, n'était pas do ceux qu'on agrippe aisément aux pinces des voluptés prenantes. Il faut trouver des fibres et pouvoir les tendre, pour y exercer le jeu savant qui les fait vibrer. Où trouver ces libres et comment arriver à les tendre, sous tant de molle graisse, qui d'ailleurs en devait vite éteindre les vibrations lâches ? C'est, en quelque manière, la graisse elle-même, l'épaisse masse de panne et de lymphe, qu'il s'agissait ici de faire tressaillir. La ci-devant patronne du « Plumes et Fleurs »

y avait réussi, et c'était bien là un miraculeux chef-d'œuvre.

Toutefois, cela ne suffisait pas encore à expliquer la totale possession d'une pareille proie, qui devait Huer et fondre dans le poing à mesure qu'on le fermait pour l'y retenir. Les hameçons les plus crochus ne s'accrochent à rien, dans la gélatine d'une méduse.

Aussi Gisette, pour capturer celle-ci, avait-elle usé, sans négliger ses hameçons habituels, d'un filet aux fines mailles, flottant comme la bête à prendre, et qui en suivait les moindres ondulations, et s'y accommodait, et s'y collait. Et là surtout elle s'était montrée, non seulement experte à miracle en son métier de fille galante, mais femme de tête, femme supérieure, puisqu'elle avait su se faire aimer, au sens le plus profond du mot* par un être de cette force.

Elle était, en effet, plus que la maîtresse du baron; elle en était l'amie. Il la laissait regarder en lui, et y voir.

Or, voir en lui, voilà ce qu'il n'avait jamais permis à personne ; et croire qu'on y pouvait regarder efficacement, voilà ce qui n'arrivait qu'aux imbéciles. Les malins, depuis longtemps déjà, n'y tâchaient plus. Il avait, auprès d'eux, la réputation méritée d'être seul à savoir toujours tout ce qu'il pensait.

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— Et encore ! disaient volontiers les mauvaises langues.

Mais le mot n'était que plaisant. Il traduisait, d'ailleurs, assez nettement, l'impression que laissait en général la parole, de ce très onctueux, très abondant et très méandrique causeur, passé maître dans l'art de ne rien dire en parlant beaucoup et bien. C'était une éloquence toute en panne et en lymphe, comme son corps, et qui fluait et. fondait comme lui. N'empêche que, sous cette phraséologie sans consistance, une pensée vigoureuse et incessamment active se tendait vers des buts toujours définis, de même que la panne et la lymphe de ce grand corps mou recouvraient un solide et dur squelette d'agile carnassier.

C'est ce que Gisette, elle, avait deviné tout de suite, et sans montrer d'abord qu'elle l'eût deviné. De quoi le baron, au lieu d'en concevoir de la méfiance, l'avait au contraire prise en estime, et bientôt en admiration ; car elle n'abusa point de ce qu'elle avait su voir. Et, du coup, il se plut à ce qu'elle en vît davantage. Peut-être ce fut là le secret des premières mailles dont elle ourditle filet pour envelopper sa proie. Il s'amusa de s'y sentir en proie, lui qui ne l'avait jamais été. Il trouva là une sorte de repos qu'il ne connaissait pas.

6 FLAMBOGHE.

Avec elle, il se taisait parfois longuement, et elle répondait alors à ces silences, où elle lisait ce qu'il voulait qu'elle lût. Souvent même elle lisait plus loin, plus profond, et il en était ravi, lin? vague ondée de joie lui en passait sur le Vtàage, et il en éprouvait comme un chatouillement délicieux. Il lui semblait qu'une douce et fine éponge le lui débarbouillât, son morne et impassible visage, las d'être toujours comme émailb' sous une immobile physionomie.

r/élnit, en effet, une des pièces de son armure défensive, que cette immobile physionomie. La nature la lui avait donnée. La bouffissure adipeuse levait entretenue. La volonté d'être impénétrable l'avait fixée et figée. De son crâne chauve, en beurre pâle, le beurre avait coulé sur sa vaste face glabre, et s'y était durci en un masque cachant jusqu'aux frissons de la peau. Dîuis ce masque blafard, tendu, lisse et mort, il n'y avait de vivant en apparence que les yeux et la bouche Mais les yeux, petits, fendus à la tarlâre, y semblaient deux minces boutonnières par ou luisaient deux vieux boutons en étain terni ; »>t la large bouche s'ouvrait à la façon ilNmr crevasse au liane d'une citerne, avec sa lippe inférieure pendante et humide, usée et comme décolorée par toutes les phrases qui la délavaient incessamment de leurs eaux troubles.

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Deviner sous ce masque les frissons de la peau, en traduire le sens obscur, y répondre, n'étaitce pas plus admirable encore que d'avoir trouvé les nerfs à tendre sous cet amas de panne et de lymphe? Voilà ce qu'avait fait Gisette, et pourquoi le baron l'aimait, et aussi parce qu'il était sûr qu'elle-même l'aimait en retour. Elle aimait, en effet, ce monstre, précisément à cause du mal qu'elle avait eu à le conquérir, au physique et au moral. Et c'est en toute sincérité que parfois elle lui disait, avec des caresses de vraie passion :

— Tu sais, toi, sans en avoir l'air, tu es rudement beau dans ton genre.

Et il le croyait, car elle le croyait, et la foi est contagieuse.

Il ne doit plus, maintenant, paraître étrange que l'austère M. de Miérindel ait pu entendre sans sourire, et même respectueusement, la cidevant patrojine du « Plumes et Fleurs » affirmer avec autorité :

— Il n'y a qu'une institution possible pour ton neveu; c'est l'institution Chugnard.

Un autre homme que le baron n'eût certainement pas réprimé un haut-le-corps, au moins de surprise, quand elle ajouta tout à trac:

— Tu peux t'en rapporter à moi. Je t'en parle par expérience. J'ai jadis été un des fournisseurs de la maison.

8 FL\MBQCHE.

— Ah! fit-il, tranquillement. Et quand cela ï

— Mais, répliqua-t-elle plus tranquillement encore, quand j'étais établie rue de la Lune.

Elle sourit, et il garda le silence, la comprenant, et comprenant surtout combien net et juste et à plein elle l'avait compris. Une institution de jeunes gens ainsi entendue, assez extraordinaire pour avoir compté au nombre de ses fournisseurs le fameux « Plumes et Fleurs » de la rue de la Lune, c'était en effet l'institution rêvée pour son neveu. Et môme il n'eût jamais imaginé qu'elle existât ailleurs que dans son rêve, rêve monstrueux qu'il osait h peine faire, tant la romanesque scélératesse lui en paraissait fol lumen! absurde.

Ce rêve consistait en ceci: remplir envers son neveu les devoirs d'un tuteur, le plus consciencieusement et le plus généreusement possible au regard du monde, et an regard même, et surtout, du neveu; se faire aimer par le jeune homme; en devenir le maître absolu ; l'engluer corps et âme ; et pour cela le corrompre tôt et h fond au cours des cinq ans et demi qui devaient le Conduire à sa majorité; sans un avoir Tair t d'ailleurs, si peu que ce fût, et au contraire toutes apparences sauvées. Et encore n'était-ce lu que le moins monstrueux de ce rêve, dont les obscurs et derniers dessous cachaient sous leur noire vase

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l'espoir informulé de voir l'adolescent, pourri avant l'âge, n'arriver pas au ternie de cet II» majorité et par conséquent à la possession de son héritage.

Son? Pourquoi son? De quel droit, vraiment, sinon du seul droit légal? Et de ce droit, ici, le baron se jugeait victime, et très sincèrement. En stricte et bonne justice, il estimait que cet héritage devait lui appartenir, à lui, et que le sort [même aidé), le lui attribuant, lui en opérerait uniquement l'équitable restitution. Cet héritage, somme toute, ne venait-il pas de son frère aîné, Jacques-Robert de Miérindel, par qui lui, pauvre cadet, il avait été dépouillé du sien ?

C'étaient là, d'ailleurs, des raisons qu'il se donnait, des paralogismes dont il aimait à jouer et à se jouer lui-même en son for intérieur, par professionnelle accoutumance de politicien habile à jongler avec ces mots de légalité, de droit et de justice. Mais, en descendant au plus intime de lui, il savait bien, et s'avouait par moments, qu'il eût convoité cet héritage sans autre motif que sa convoitise même, et qu'il avait encore, comme secret et plus puissant et tout-puissant mobile à en frustrer son neveu, l'envieuse et longue haine dont il n'avait pu assouvir toutes les rancunes contre son frère aîné Jacques-Robert de Miérindel.

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11 se forgeait à l'avance de profondes et infâmes juius a satisfaire enfin sur le rejeton les vengeances qu'il n'avait point tirées du père, du moins autant (juil l'aurait voulu. Car s'il l'avait toujours haï, ce fW'tv aîné, et fortement, et à plein cœur, il avait, toujours aussi, été obligé de n'en rien laisser voir, et de paraître, au contraire, agir avec lui eu frère admirable. Il y était forcé par les postes en vue qu'il occupait, par l'honorabilité ilnnl il avait endossé l'uniforme. Ainsi comprimée et close, sa haine avait effroyablement recuit dans ces bouillonnements sans issue ou dits s'était réduite et comme condensée en extrait de bile et en cristaux d'envie.

Et romment ne Feût-il pas envié, comment uu. IVùl-îl pas haï, ce frère qui lui ressemblait si peu, que leur mère lui avait si manifestement préféré, à qui elle l'avait sacrifié sans cesse, et qui siY&it ruiné la famille, et qui avait tout fait pour la déshonorer par ce qu'il y a de plus déshonorant dans notre hypocrite société convrulionnelle, c'est-à-dire par des aventures de rii^'-i-ou, des folies de cerveau brûlé, un éhonté mépi'ïs des préjugés et du qu'en-dira-t-on, une sorte «lu furieux amour du scandale, bref par J IVu uVIiors affiché, brutal, criard, gueulard, I» m ve et bravant tout et tous, d'un loyal cynisme, crime impardonnable et essentiellement en hor-

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reur à l'austère fondateur-directeur du grave journal la Conscience ?

Beau, vaillant, élégant, riche, en passe de faire rapidement et brillamment son chemin dans l'armée d'Afrique, où il était lieutenant de spahis à vingt-deux ans, Jacques-Robert de Miérindel avait brisé là son avenir militaire en donnant sa démission pour se battre en duel avec son colonel dont il avait enlevé la femme. Revenu à Paris en compagnie de cette femme, qui avait quarante ans et qui était sans fortune, il l'avait installée chez sa propre mère, la baronne douairière, madame veuve de Miérindel, qui avait supporté, par faiblesse pour lui, une semblable abomination, mettant la famille au ban du monde. Dix-huit mois plus tard, le colonel ayant été tué en Kabylie, Jacques épousait sa maîtresse, voulait l'imposer dans les salons, avait par suite deux nouveaux duels, dont un mortel pour son adversaire; puis, à cinq semaines delà, sa femme le trompant, il la prenait en flagrant délit, et abattait à coups de revolver les deux coupables. Acquitté, mais ayant déjà trois cadavres derrière lui à moins de vingt-quatre ans, il quittait Paris pour aller faire campagne dans les Indes néerlandaises au service de la Hollande. Là il s'acoquinait avec une bande de chevaliers 1 industrie, soi-disant industriels et chercheurs

ilo diamants, qui commençaient par le dépouiller au juu, au point qu'il tirait de sa mère plus de trois cent mille francs perdus. Dans l'espoir*de se refaire, il désertait Farinée néerlandaise et suivait la bande des chercheurs de diamants chez les Caftes du Cap. Il y équipait une expédition, ri y mangeait les avant-dernières ressources de la douairière, toujours pleine de confiance en hn. II en revenait pour lui présenter, unique trésor qu'il rapportât des mines*, une Anglaise, fille a matelots, dont il avait fait là-bas sa compngtiôt qui l'avait soigné et sauvé de la mort après une sanglante bagarre où il avait reçu une d< uni-douzaine de coups de couteau, et qu'il ramenait par reconnaissance. Ni plus ni moins que la Femme enlevée à son colonel, il installait i'Ik*/ sa mère cette bizarre créature, buveuse de gin h face blême d'alcoolique, à toupet de clown, vl qu'en raison de cette houppe en langue de feu ruux il avait baptisée Flamboche. Avec elle, il buvait, était devenu ivrogne. Et néanmoins, madame veuve de Miérindel continuait de l'adorer, ne voyait que par ses yeux, hypothéquai!, puis vendait pour lui ce qu'elle avait enet ut de biens négociables. A sa mort, elle ne laissait que des dettes. Toute sa fortune personnelle t-Uait fondue. Le patrimoine de M. de Miériinh'l père, marié avec elle sous le régime do-

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tel, ayant été à peu près nul, le fils cadet, Louis- Ferdinand-Hugues, alors âgé de vingt-cinq ans, se trouvait absolument sans avoir, réduit à ses maigres appointements de jeune magistrat. Et tout le monde le plaignait d'avoir encore à sa charge (du moins le croyait-on et le laissait-il croire) son grand diable de frère aîné. Celui-ci cependant, débrouillard, s'évertuait à vivre et à faire vivre son Anglaise, maintenant enceinte, et bientôt mère d'un pâle spectre comme elle, à houppe rousse, comme elle, et par suite baptisé de même. Ah! quels étranges métiers il faisait alors, indignes d'un Miérindel, et crânement acceptés, sans honte, au mépris de toutes les conventions! A quelles besognes il se ravalait, ce frère crapuleux d'un austère magistrat, pour trouver de quoi manger à sa et à son Flamboche ! On le voyait successivement prévôt dans une salle d'armes, écuyer dans un manège, gérant d'un journal mal noté, croupier de tripot, maître nageur, camelot, distributeur de* prospectus, terrassier, placeur de billets d'auteurs, cocher de maraude, portefaix, garçon maquignon, déménageur. On le voyait, certes ; car, loin de s'en cacher, il se montrait fier de ses professions transitoires et équivoques. Il s'offrait aux moins avouables. Il prétendait qu'on peut se tenir les mains propres môme dans les plus

interlopes. Età ceuxqui auraient seulement essayé d'avoir l'air d'en douter, il était prêt à prouvei son dire avec l'argument pointu. On le savait et on l'en croyait sur parole. On se contentait de le déclarer braque, et on plaignait toujours le jeune et austère M. de Miérindel d'avoir pour frère aîné un pareil déclassé. Quand même, un beau jour, ce braque et ce déclassé sortait inopinément de la crotte, et se reclassait. Une main prise à crédit dans un claquedent, grâce à l'entremise d'un croupier ami, le remettait à flot. Il filait sur Hambourg, y faisait sauter la banque, réitérait à Spa, se constituait un capital, puis charlemagnait avec une sagesse étonnante chez un tel hustuberlu. Il profitait, en homme courageux, de ce revirement de la veine, ne l'usait pas, décidait de la faire fructifier en travaillant, repartait pour le Cap, y remontait une expédition, se servait de sa première expérience acquise, trouvait la pie au nid, c'est-à-dire une mine, "revenait riche, et alors se remettait à éclabousser les gens de ses extravagances. Il épousait son Anglaise devenue une sorte d'idiote, ivrognesse, vieillie avant l'âge. Une dette qu'il lui payait, affirmait-il, une dette d'honneur, une de celles auxquelles il ne voulait pas faire banqueroute! Et il légitimait le petit Flamboche, relevait comme un prince. La mère étant morte,

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dans un gâtisme dedelirium tremens, il lui faisait construire au Père Lâcha ise un monument royal. Après quoi il se présentait aux élections, brusquement, comme candidat, disaient ses affiches, de la misère et de la prostitution. Cet extraordinaire avatar semblait un acte de folie. Son frère cadet, sans se mettre en avant, s arrangeait pour que la folie fût constatée au cours d'une réelle attaque de fureur alcoolique. Et enfin Jacques-HobertdeMiérindel, enfermé à Charen ton, y mourait dans un accès de rage, laissant à son fils naturel, reconnu et légitimé, alors âgé de quinze ans et demi, les bons soins d'un tuteur aussi honorable que l'austère politicien Louis-Ferdinand-Hugues baron de Miérindel, le souvenir d'une enfance commencée dans la gueuserie et achevée dans le luxe parmi des scènes d'ivrognerie et de démence, un sang fumeux d'aventurier, un corps grêle tout en nerfs, une âme toute en tohu-bohu d'impressions comme' kaléidoscopiques, six cent mille francs de fortune liquide, plus une part de propriété dans la mine en exploitation toujours prospère, et par dessus le marché le sobriquet, resté à l'adolescent, et inscrit sur son acte de légitimation par une suprême, inconvenante, extravagante et ironique bravade qui lançait dans la vie le dernier rejeton d'une noble et respectable famille sous ces noms à l'accouple-

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ment carnavalesque : Jean-Louis- Jacques-Robert- Williamde Miérindel, dit Flamboche.

Le pire, c'est que ce gamin, stylé en cela par son braque et mauvais sujet de père, tenait au sobriquet, et s en Taisait gloire, lu trouvant beau, et en même temps Tayaut à cœur comme sa seule relique maternelle.

— Où diable, pensait le baron, va se nicher l'amour filial !

Et, les lettres de deuil, commandées et envoyées sur les instructions du baron, ne portant naturellement pas ce sobriquet ridicule, le polisson avait eu grand soin de répondre aux billets de condoléances par des cartes de remerciement où s'étalait en gros caractères insolents le fameux:

DIT FLAMBOCHE.

Que ce petit drôle dût continuer les frasques et les scandales de son père, et qu'il en eût à sa majorité tous les moyens grâce aux fantaisies i en dues réalisables par une grande fortune, son austère tuteur pouvait-il le permettre? Évidemment non. Et sans aucun doute les honnêtes gens lui auraient donné raison, au nom de la droite et saine morale, si dès ce début il avait voulu y mettre bon ordre en tranchant dans le vif par quelque mesure de rigueur.

C'est bien de quoi il avait eu tout d'abord l'idée, et il en eût aisément suscité l'occasion.

Le galopin, élevé en indépendant et en enfant gâté, rebelle à toute contrainte, ne demandai* qu'un coup de caveçon pour regimber et se manifester mauvaise tête. Mis à un régime sévère, même à la simple discipline d'un lycée il n'eût pas tardé à entrer en révolte, à se faire renvoyer, adonner prise assez pour qu'on eût Pair d'être strictement juste en recourant contre lui à des moyens de coercition légitime.

— Et cela, bien entendu, dans son propre intérêt, et par affection sensée pour lui, par souci de son avenir !

Ainsi eût parlé, dans ce cas, l'honorable tuteur, approuvé tout ce qu'il y a d'honorable dans la société.

— Car enfin, n'est-ce pas, n'eût pas manqué d'ajouter quelque onctueux philanthrope, il faut que le cœur cède parfois à la raison quand c'est nécessaire ; et le cœur des parents saigne bien plus que celui des enfants, oh ! oui, infiniment plus, au jour douloureux où le devoir commande, comme suprême et inévitable remède, la maison de correction.

Mais, si onctueux que pût être un tel philanthrope, le baron était plus onctueux encore. Il répugnait aux moyens violents. Il craignait, d'ailleurs, en les employant ici, d'offrir prétexte à de fâcheuses arrière-pensées que pourraient conce-

18 FLAMDOCHE.

voir et propager ses approbateurs même les plus honorables. On a si tôt fait, avec quelques vagues soupçons, de calomnier les intentions les plus pures en apparence ! Oi\ le directeur-fondateur de la Conscience ne tenait pas a ôtre calomnié inutilement.

Puis il estimait que la maison de correction peut quelquefois, en effet, par hasard, corriger. Il ne voulait pas, si minime qu'elle fut, courir ici cette chance.

Enfin, et dans un raffinement très subtil de haine, il s'était mis en tète d'ôtre aimé par son neveu.

C'est à tous ces désirs complexes, à toutes ces rancunes, h tous ces espoirs, h tout ce passé vaguement connu et adroite in eut reconstitué, h tout cet avenir de réalisation possible entrevue, c'est donc au tréfond même de la pensée de son amant, que la très intelligente Gisette avait répondu en proposant si juste l'institution Chugnard, et en la caractérisant si net par ces deux simples affirmations, grosses de tant de significatives garanties :

— J'ai jadis été un des fournisseurs de la maison... Quand j'étais établie rue de la Lune.

— Mais, objecta le baron, une maison de ce genre, tenue comme je l'imagine, doit avoir une réputation singulière.

fc^—n trrir «Ift

— Détrompe-toi, répliqua Gisette. Elle jouit dune réputation excellente. La pension y coûte très cher. Les élèves y sont très peu nombreux. Huit ou dix, pas plus ! Tous, des jeunes gens extrêmement chics. N'y est pas admis qui veut. Chugnard prend ses renseignements et ses précautions avant d'accepter qui que ce soit. 11 veut être sûr de semer dans un terrain propice, comme il dit, la graine de ce qu'il appelle son système d'éducation à l'anglaise.

De nouveau le baron se tut longuement, et Gisette de nouveau comprit ce silence, sans grand'peine, d'ailleurs, cette fois. Evidemment il était surpris qu'elle fût si bien et si à propos informée touchant ce Chugnard dont elle ne lui avait jamais parlé. Elle lui en donna aussitôt les raisons, et le mit au courant de Chugnard, avec son rapide et son habituel droit-au-fait.

Chugnard était un vieil ami qu'elle avait connu pion au Quartier latin, et que depuis elle avait toujours retrouvé de loin en loin, souvent aidé parce qu'il n'avait pas de chance, et aidé de bon cœur parce qu'il était digne d'intérêt et capable de s'acquitter à l'occasion en rendant de précieux services. Quels services? A peu près de toutes sortes ; car il n'était guère gêné par beaucoup de scrupules et sa complaisance ne s'étonnait pas de grand'chose

20 FLAMÏJOCUE.

— Une fois, dit Gisette, j'ai dû, pour des histoires à moi, séjourner dans une ville de province où j'avais besoin de paraître une femme mariée. Il m'a servi de mari. S'il lavait fallu j absolument, je crois bien qu'il m'eût épousée pour de bon.

11 était, d'ailleurs, d'excellent conseil en maintes choses, les placements d'argent, la rédaction des correspondances dangereuses, la remise eu | bon état des livres de commerce mal tenus, la procédure. Merveilleux, dans la procédure ! fit cela, pour avoir été clerc, pendant huit mois, pas davantage, dans un obscur cabinet d'affaires géré par un ancien avoué ^ même, pour s'y entendra comme personne aux placements d'argent, il lui avait suffi, lant il était intelligent, d'ôtre quelque temps petit courriériste dans un journal financier. Et en tout, pareillement,

— Je vois, interrompit le baron ; c'est un assimilateur.

— Assimilateur si tu veux, répliqua Gisette- Moi je dis tout bêtement : un malin.

— Il est donc riche? fit le baron.

— Dame, non, reprit disette ; mais ce n'est pas de sa faute, tu suis. Il a un défaut, voilà le chiendent, un gros défaut. Il est joueur. Et c'est bieii pour ça, et pour ça seulement, qu'il est toujours resté dans la mélasse Car il y est encore, et y

FUMBOCHE- %i

mourra, malgré sa boite, qui doit lui rapporter pas mal, pourtant. Tout sVu va au claque, tout; et même dix mille balles qu'il me doit, dont quatre que je lui ai données il n'y a pas plus de trois semaines.

Elle ajouta en minaudant :

— J'ai peut-être eu tort, n'est-ce pas, et surtout de ne pas te le dire? Mais, tu vois, je finis par te dire tout. Et je n'ai pas eu tort, va, en somme, de l'obliger. Malgré son sale défaut, c'est un homme de ressources, et à qui on s'intéresse quand on le connaît. Tu t'y intéresseras aussi. Tu en aurais fait quelque chose, toi.

Elle conclut, d'un air grave :

— C'est une intelligence d'élite.

Et elle avait raison plus encore qu'elle ne le croyait. Et si elle avait voulu dire au baron tout ce qu'elle savait sur Chugnard, et si elle avait pu surtout y joindre tout ce qu'elle ne savait pas, le baron n'eût pas accueilli cette conclusion admirative, comme il le fit, en allongeant sa grosse lippe en une moue méprisante.

Chugnard était bien, en effet, une intelligence d'élite. Certes, oui, et propre et prête aux besognes les plus imprévues et les plus difficiles, quand il lui plaisait de s'y appliquer. Par malheur il n'avait jamais eu la volonté tenace de s'appliquer avec suite, et par conséquent avec fruit,

à aucune. 11 en était toujours empêché, et au bon moment, par son incorrigible et absorbant amour du jeu. Il avait poussé cet amour jusqu'à la manie, ayant eu l'idée fixe d'inventer des martingales. Dans le trou creusé par cette idée fixe s'étaient effondrées successivement plusieurs belles entreprises, commencées avec une étonnante audace, organisées avec une maîtrise qui en promet Lait te succès certain, et finissant toujours par s'écrouler, ainsi qu'il le disait plaisamment lui-même, en châteaux de cartes. Il avait de la sorte, notamment, après avoir eu l'entregent et trouvé le crédit nécessaires à les fonder, ruiné de gaîté de cœur une demidouzaine d'ingénieuses affaires, dont la moindre eût assuré la fortune d'un moins habile que lui : une encyclopédie pédagogique illustrée publiée par livraisons ; une banque de prêt populaire; une agence d'affiches ambulantes; une société d'alimentation coopérative; une asao* ciation des propriétaires syndiqués pour l'assurance mutuelle contre la non-location des immeubles. Et quelques autres de même genre; car il avait le génie du lancement. Mais il n'avait pas, en revanche, la patience d'attendre que ce .qu'il avait lancé eût touché le but. Ou plutôt, ces affaires elles-mêmes, il ne pouvait se résigner à en considérer la réussite comme un but. 11 n'y

voyait que le moyen de constituer l'énormt capital dont il avait besoin pour mettre finalement en branle la machine de ses martingales. Et, ce capital total n'étant jamais atteint assez tôt, il en escomptait toujours d'avance l'espoir pour risquer au moins une première tentative de la martingale qu'il croyait cette fois être la bonne. Et, patatras ! C'était, une fois de plus, l'écroulement du fameux château de cartes.

Il était arrivé ainsi jusqu'à la quarantaine, ayant usé la confiance des possibles bailleurs de fonds, qui dès lors, selon sa propre expression, l'avaient mis en réelle quarantaine.

Ce qu'il avait traduit par cette cascade de coqà-l'âne :

— Oui, la confiance en moi des bailleurs de fonds, usée à fond, c'est le cas de le dire. Usée jusqu'à la corde, la bonne volonté des gens*de sac !

Har il riait volontiers de son infortune, et plus volontiers, en même temps, de l'infortune des gogos qu'il avait ruinés, ayant (encore un de ses mots) la ruine gaie.

— ' Surtout, ajoutait-il, celle des autres.

Mais la sienne aussi, vraiment. Déchu désormais de toute foi en son irréalisable martingale, puisqu'il n'avait plus aucune espérance d'en constituer l'initial capital nécessaire, il élait

retombé sans amertume aux moins capiteuses et presque fades joies du jeu ordinaire, aux petites masses ou aux petites culottes misérables, prises dans le banal au jour-le-jour des bas tripots. Il y trouvait encore les chatouillantes délices dont son vice ne pouvait se passer. Il sacrifiait à de pauvres essais de martingales réduites tout ce que lui rapportait le système d'éducation à Panglaise de l'institution Chugnard.

Cela depuis dix ans, vivotant et jouotant à la papa désormais, et avec la sensation qu'il était un vieux général en retraite, s'amusant, l'oreille fendue après de grandes campagnes, à faire la petite guerre avec des soldats de plomb.

Encore eût-il, à cette soi-disant petite guerre, fondu sûrement jusqu'à ces derniers soldats de plomb, siln'avait eu, pourgrapiller sur sa bourse de jeu de quoi soutenir tant bien que mal la boîte, l'ange gardien qu'était sa femme.

— Un ange gardien pas beau, sans doute, disait-il à elle-même, mais vraiment très gardien et très ange.

Et pour cela (quoiqu'il la traitât souvent avec la dernière violence, quand elle lui refusait quelque argent prudemment mis en réserve/, pour cela, et même malgré ces refus, ou plutôt à cause de ces refus (dont, revenu à lui, il était forcé

de reconnaître la sagesse), pour cela il avait fini par l'aimer.

Il l'avait épousée, voilà dix ans, vieille fille impossible à marier tant elle était affreusement laide, restée douce et tendre néanmoins. Elle avait, en effet, par une monstrueuse anomalie, non pas séché en graine, comme font à l'ordinaire ses semblables, mais s'y était comme enflée et distendue, en une maturité de potiron prête à fondre au premier feu qui viendrait en faire une soupe mucilagineuse. Ce feu s'était allumé dans l'œil fiévreux du joueur en déveine, alors à la côte, et professeur d'anglais dans la pension Bance, qui avait pour patron le père de cette cucurbitacée. Le père Bance était mort sur ces entrefaites. La pension prospérait. La sentimentale citrouille en était l'héritière. De guerre lasse, ne pouvant plus dénicher ailleurs de quoi se remettre à cartonner un peu en grand, Ghugnard s'était bravement encitrouillé. C'est en ces termes qu'il racontait son mariage.

La pension Bance et sa prospérité n'avaient pas fait vieux os, comme de juste, aux mains du martingalier. Et la pauvre Aménaïde (car elle s'appelait Aménaïde) avait failli maigrir en disputant à la dame de pique (encore une aimable plaisanterie deChugnard) les restes (Time pension qui tombe et d'une boîte qui s'éteint. Sans perdre

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cependant beaucoup plus de deux kilos, elle avait réussi à sauver au moins l'honneur du nchu (le respectable nom du père Bance) gardé de la faillite, et même un peu davantage. Car, si Ton avait eu la honte de fermer à tout jamais la vieille et glorieuse maison de la rue du Rocher (N. B. On conduit les élèves suivre les cours du lycée Bonaparte), et de s'exiler aux tristes Ternes, on avait pu, quand même, en utilisant au mieux les appréciables débris de la pension Bance, fonder et ouvrir, avec Aménaïde pour économe, l'institution Chugnard.

Or, grâce à un tel économe, et grâce aussi, on doit le proclamer, à l'ingénieuse idée de l'éducation à l'anglaise, l'institution Chugnard était bien quelque chose, en somme, puisque huit ou dix élèves y suffisaient à payer le loyer de deux pavillons dans un jardin, à nourrir Aménaïde qui mangeait beaucoup, à entretenir Chugnard et son vice, et cela depuis tantôt dix ans. Sans doute on y connaissait souvent les lins de mois angoissées, les quittances de termes présentées plusieurs fois, les protêts. Mais souvent aussi on y faisait la fête joyeusement. Et enfin, tellement quellement, on y vivait, on durait ; et la maison, comme avait affirmé si justement Gisette, iouissait malgré tout d'une réputation excellente et ne recevait que des jeunes gens chics ; à preuve

quelle allait compter au nombre de ses pensionnaires Jean-Louis-Jacques-Robert-William de Miérindel, dit Flamboche, propre neveu d'un aussi important personnage que l'austère baron de Miérindel, directeur-fondateur du grave journal la Conscience.

Une demande à cet effet fut, le jour même, adressée à Chugnard par le baron, qui voulait que tout se passât correctement et qui, en conséquence, pria Gisette de ne point intervenir. Le lendemain, Chugnard répondit, non moins correctement, que le nom du baron de Miérindel le dispensait de tout renseignement à prendre, et qu'il se faisait un devoir et un honneur d'accepter les yeux fermés le pupille d'un tel tuteur. Il avait les yeux d'autant mieux fermés que Gisette, avant que le baron l'eût priée de ne point intervenir, avait eu soin d'avertir Chugnard, sans lui en dire d'ailleurs plus long qu'il ne fallait, mais en lui fournissant à point tous les tuyaux nécessaires pour qu'il ne commît aucune gaffe.

Aussi bien, et même non averti, il se fût, de son propre mouvement, gardé solidement à carreau avec un homme comme M. de Miérindel, qu'il connaissait de réputation. Jadis, au temps de ses entreprises industrielles, il avait eu plusieurs fois, par l'intermédiaire d'hommes de paille

agissant des deux parts, à se défendre contre d'âpres et mystérieux rançonnements opérés par l'administration de la Conscience. Depuis, dans le monde des joueurs, il avait souvent entendu parler des sévères campagnes menées par ce journal moralisateur contre tel ou tel cercle; et il y était de notoriété, quoique sous le manteau, que ces vertueuses mercuriales servaient bel et bien à de fructueux chantages. Mais on y disait aussi que le Miérindel n'était pas homme à se laisser jamais pincer la main dans le sac et que sa respectabilité fortement établie bravait toutes les attaques. Se trouver en face d'un tel Gaspard et avoir à lui faire prendre des vessies pour des lanternes, c'était à Chugnard un vrai régal et une petite revanche ; il se promit de n'en pas rater l'occasion.

L'entrevue entre le baron et Chugnard, pour la présentation du nouvel élève, fut d'une correction admirable, et propre h pleinement satisfaire le grave directeur-fondateur de la Conscience, Quelqu'un qui eût pu y assister, connaissant les deux pèlerins (par exemple Gisette), en eût crevé de rire. Le pauvre Flamboche en creva seulement d'ennui, et se promit bien de ne pas moisir longtemps dans une pareille botte, si toutes les heures y ressemblaient à la première heure assommante qu'on lui infligeait comme entrée de jeu.

Ce fut d abord, par longues phrases, une dissertation eo règle sur la pédagogie comparée, le baron déclarant vouloir s'instruire, auprès d'un homme aussi compétent que Chugnard, touchant les avantages des nouvelles méthodes, et Chugnard se prêtant avec une abondance melliflue aux explications les plus circonstanciées pour élucider à fond son système d'éducation à l'anglaise. En remarquable assimilateur qu'il était, bien réellement, Chugnard ne manqua pas de se mettre tout de suite, en effet, au diapason de l'éloquence miérindélique, et, comme il le pensait in petto:

—A filandreux, mon bonhomme, filandreux et demi! Macaroni sons ! Macaronisons !

Pour ne pas lâcher les calembredaines et les calembours qui lui venaient aux lèvres devant cet hippopotame onctueux, il empâtait à dessein ses discours des plus épaisses bouillies, et s'amusait intérieurement de les mâcher et remâche! , lui aussi, awc des grâces d'hippopotame.

Il fallait qu'il jouât cette comédie à miracle ; car le baron, pourtant si fin connaisseur en hypocrisie, s'y trompa. Il vit bien, sans doute, qu'il y avait là de l'affectation; mais il la mit sur le compte de l'attitude professionnelle. Chugnard parlait, quoique taré d'un vice secret, et vraisemblablement pour mieux le cacher, en sérieux chef

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d'institution, et voilà tout! Il ne pouvait venir à litige du baron que Ctiugnard parlait surtout en ami de Gisèle qui lui avait dit:

— N'aie pas l'air aussi malin que tu Tes. Je me suis laissé aller à te traiter d'intelligence d'élite. Ne me donne pas trop raison. On se méfierait.

Et moins encore se doutait-il, le fin baron, qu'il avait devant lui un homme jadis rançonné par l'administration de la Consciences et qui se divertissait à rentrer un tout petit peu dans son argent en se moquant de l'ancien rançonneur.

— Car, pensait le facétieux Chugnard, c'est bien le inoins que, après les beaux billets de mille qu'il m'a soutirés autrefois indirectement, je le paie aujourd'hui, directement et à son nez, en monnaie de singe.

Par suite, il faisait bravement la bote, et, pour ce, accentua de plus en plus, voyant que le baron s'y prenait, son caractère de chef d'institution, et même de chef d'institution désirant ostensiblement le paraître.

C'est ainsi qu'après la glaireuse dissertation pédagogique, il insista pour que le baron voulût bien inspecter par lui-même, en détail, comment étaient mises en pratique les théories de l'éducation à l'anglaise, et il voulut lui faire passer en revue, bon gré mal gré, les différents services

de l'institution. Il y procéda magistralement, avec un prudhommisme presque excessif, et de véritables boniments de marchand de soupe.

— Les cuisines, d'abord, si vous le permettez, monsieur le baron. Une nourriture saine est, à mon humble avis du moins, la base d'une saine éducation. Mens sana... je n'ai pas besoin d'achever la citation avec un humaniste comme monsieur le baron. Je ne puis toutefois pas ne point faire remarquer que c'est sous l'autorité et en quelque sorte sous l'invocation d'Horace que je me place pour commencer de visu ma démonstration, et conséquemment notre visite, par les cuisines.

Ce qu'il baptisait, d un ton si pompeux, les cuisines, c'était une très petite pièce à l'entrée môme du premier pavillon, et qu'un étroit et obscur corridor seulement séparait du parloir. En revanche, si elle était de dimensions ridicules pour des cuisines, la pièce était merveilleusement propre, on devait l'avouer. Le carrelage rouge, usé de nettoyage, le fourneau en fonte passé à la mine de plomb, les casseroles en fer-blanc fourbi comme celui de cuirasses, ou au cuivre miroitant de flamboiements roses, l'évier aussi poli qu'un vieux marbre, tout y témoignait d'un méticuleux et presque religieux entretien.

— Un temple, n'est-ce pas? murmura Chu-

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gnnrd en baissant dévotement la voix. Un véritable temple!

Le petit Flamboche, qui avait vu chez son père des pagodes chinoises en laque, ne put s empocher de sucrier:

— Oh! oui, alors, on peut dire, et avec un fameux Bouddha!

Car au milieu de la pièce exiguë et l'encombrant de sou énorinité, siégait, ou plutôt trônait, en train d'éplucher des légumes, la monstrueuse Àménaïde.

Chugnard faillit s'esciaiïer de rire à la réflexion du petit drôle; mais il se contînt, le baron ayant fronce le sourcil à cette incartade inconvenante. Et, se mordant la lèvre, le chef d'institution se contenta d'esquisser .un vague sourire, qu'il fit le plus aimable du monde, en reprenant :

— Un temple, je le répète, et en voici la prêtresse, monsieur le baron, l'incomparable prêtresse , madame Chugnard, mon épouse.

Madame Chugnard s'était levée à grand 1 peine, saluant; troublée, devenue écarlale. Tout en rigolant* au fond, de voir la pauvre courge offrir cet étrange spectacle de prendre ainsi (les joues de tomate, Chugnard ajouta gravement :

— C'est de l'éloge quelle rougit, monsieur le baron, c'est par modestie; ce n'est pas, comme vous pourriez le croire, d'être surprise en cette

humble et ménagère occupation. (Vtte humble et ménagère occupation, elle s'en fait gloire, au contraire, et je n'hésite pas à proclamer que c'est en toute justice ; car une telle gloire est proprement la gloire même de l'institution Chugnard, dont le primordial principe consiste à ne pas souffrir que les élèves y reçoivent une nourriture apprêtée par des mains mercenaires, et à vouloir que le soin de leur alimentation soit confié uniquement aux talents culinaires, à la fois merveilleux et maternels, de madame Chugnard en personne.

Puis, avant de refermer la porte, et avec une lente solennité :

— Continuez, ma chère Aménaïde, continuez à remplir votre haute et noble mission. Elle ne peut que vous assurer l'estime des honnêtes gens, des pères de famille, et des vrais appréciateurs de l'éducation à l'anglaise.

Après cette visite aux cuisines, et un coup d'œil dans la salle à manger, contiguë, très propre aussi et meublée avec le vieux meuble en chêne du père Bance, on sortit dans le jardin qui s'étendait tout en longueur entre le premier pavillon et le second.

C'était un ancien verger de petit rentier de banlieue, un damier de carrés aux bordures de buis, les murs flanqués de plates-bandes et garnis

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