‹ Flamboche: roman parisienChapitre 3 sur 5 · FLAU HUCHE · texte numérisé non relu

FLAU HUCHE

d'espaliers, le sol planté régulièrement d arbustes rabougris dont beaucoup notaient plus que du bois mort.

— Nous y faisons, dit bravement Chugnard, u n peu de b ( » t a 1 1 i qu e in v ivo ,

Au milieu fleurissait une corbeille de giroflées galeuses et de dahlias flétris. 11 la désigna du doigt, avec un geste vaguement dédaigneux, et en haussant légèrement les épaules comme un homme sérieux obligé de prendre garde k une chose futile.

— Le coin de madame Chugnard, murmurat-il, très vite. Les femmes, même les plus rigides, ont toujours un brin de sentimentalisme !

Heureusement il retrouva aussitôt toute sa fierté en montrant le portique de gymnastique, et, à côté, une tonnelle maigrement garnie de clématite loqueteuse,

— Les exercices du corps ! dit-il à voix haute et pleine. Curpore sano ! J'achève la citation malgré moi. Klle s'impose. Quant à la tonnelle* une innovation, dont je tire, j'en conviens, quelque vanité ! A la belle saison, on y fait la classe en plein air, sab dio. C'est l'éducation à l'anglaise devenue en quelque sorte, si j'ose mexprimer ainsi, athénienne. L'idée m'en a été suggérée par le portique, à cause de l'école du Portique, si célèbre chez les anciens, et dont je

n'ai pas à chanter les louanges davantage devant un philosophe aussi lumineusement averti que monsieur le baron.

Le baron commençait à suer, sous le soleil où le retenait Chugnard, sub dio. Il soufflait aussi, à zigzaguer par les allées sans ombre, entre les carrés du damier.

— Comme on respire bien ici, n'est-ce pas ?

reprit Chugnard. L'air est excellent, grâce à la proximité du bois de Boulogne, où les élèves, je n'ai pas besoin de le dire, sont conduits en promenade chaque fois que la température attiédie... favenie Favonio...

— Je suis un peu pressé, pardonnez- moi, interrompit le baron, et je crois qu'il me suffirait à présent d'une rapide visite aux chambres où logent les élèves, pour être tout à fait... Quoique, à vrai dire, je sois déjà amplement en mesure de juger combien votre mise en pratique me paraît adéquate aux belles théories que...

— Les classes, monsieur le baron, les classes! interrompit à son tour Chugnard. Vous ne pouvez pas ne pas jeter un regard, fût-ce le plus furtif, aux classes, à cette organisation des classes dont je vous ai entretenu peut-être un peu trop longuement, des classes face à face, comme je les appelle, et qui me sont un légitime sujet d'orgueil, je ne cherche pas à le dissi-

muler, et il serait puéril de le aire avec un observateur aussi perspicace que monsieur le baron.

Voici ce que Ghugnard appelait son organisation des classes face à face. Sur les neuf élèves qu'il avait en ce moment, trois, sans plus, consentaient à préparer tant bien que mal leur baccalauréat. Les autres s'y refusaient absolument. Et ces autres, pour le quart d'heure, étaient absents, en ballade. Vainement Chugnard les avait suppliés de rester, pour pouvoir montrer à la famille du nouvel élève que la maison était sérieuse. Ils avaient répondu que les trois piocheurs suffisaient à l'exhibition , et qu eux-mêmes, » n'ayant pas des têtes à donner une bonne idée de l'institution Chugnard, préféraient n'en pas donner l'idée du tout. Il avait fallu leur céder, un d'entre eux, le Valaque, mauvais bougre, <!('clarant qu'il dominerait si on ne voulait pas le laisser sortir. Par bonheur les trois aspirants au bachot avaient eu la gentillesse de se prêter à sauver la situation. Un se tiendrait dans sa chambre, mise en ordre, à potasser. Et la classe serait faite pour de bon aux deux autres, à chacun par un professeur. Chugnard avait convo-. que d'urgence, pour la journée entière, les deux seuls professeurs qu'il eût, un de lettres, un de sciences. C'est en quoi consistait la fameuse or-

ganisation, qu'il avait improvisée le matin môme, des classes face à face.

— Je ne reviendrai pas, monsieur le baron, dit-il avant de pénétrer dans le grand pavillon du travail (comme il l'appelait), je ne reviendrai pas sur les incontestables avantages, que je vous ai si longuement développés, et que vous avez bien voulu apprécier à leur valeur, de ces leçons données directement ab ore ad aitrem. Mais je tiens à ce que vous voyiez de vos yeux ce qu'il y a, dans ces leçons, de familier et de familial.

Et il ouvrit la première chambre, h droite en entrant dans le pavillon. C'était celle où potassait le solitaire.

— Ah! pardon, -fit-il, # pardon, mon cher enfant! Vous êtes plongé dans votre préparation. Ne vous dérangez pas!

Il referma la porte en chuintant un chat respectueux, et se mit h marcher sur les pointes^ pour ne pas troubler le travailleur, qu'on avait entrevu, la tête entre ses mains, le nez dans un livre.

A travers la cloison, on entendait une voix pointue parler dans la seconde pièce. Chugnard posa mystérieusement son index sur ses lèvres froncées en cul de poule, et fit signe au baron et à Flamboche d'écouter. La voix pointue expliquait du grec. •

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— Œdipe roi ! chuchota Chugnard. L'immortel et si pur chef-d'œuvre de notre grand Sophocle !

Il se pencha vers le baron et lui glissa dans l'oreille :

— Remarquez qu'il est prononcé à la moderne, et non pas à la façon universitaire, selon les errements d'Erasme. Vous distinguez, n'est-ce pas? C'est toute une révolution!

Et lui-même répétait, en iotacisaiit, en acqentuant les th très fort :

Tinas pot' edras tas de mi thoadzété.

Polis domoit mèn thimiamatôn gaemi. . .

Et il ajoutait triomphalement :

— Le th anglais, ob^prvez bien ! Le même que le th grec ! Toujours et partout l'éducation à l'anglaise, en quelque sorte, si j'ose m exprimer ainsi, athénienne.

Et il fit entrer le baron dans la classe de lettres. Rien d'une classe ! Pas de pupitre ! Pas de chaire! Le maître et l'élève chacun dans un fauteuil, et ayant l'air d'amis qui causent, face à face!

Les deux causeurs en grec prononcé à la moderne s'étaient levés. Le jeune homme avait bonne façon, une tenue élégante, distinguée, et pas du tout l'allure d'un potache. Le maître, presque aussi jeune que l'élève, n'était pas d'une aussi correcte tournure, et semblait même un

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peu débraillé, malgré les efforts qu'il faisait pour tirer et rectifier les plis tireboucbonnnnts do son pantalon frangé du bas. Il avait d'ailleurs Li mine chafouine, avec sa peau terreuse, samaigro barbe en éventail, son museau de rat chaussé d'un binocle et ses yeux au regard convergent. Mais l'impression plutôt fâcheuse qu'il produisit sur le baron fut tout de suite et bien corrigée quand Chugnard le présenta en articulant avec emphase :

— Notre professeur d'humanités et de philosophie, monsieur Laffouacc, licencié es lettres, lauréat dû concours général, ancien élève do l'Ecole normale supérieure.

A ce titre, le baron s'inclina dans un salut do déférence, et ne dédaigna pas de dire au jeune mal culotté, qui reçut le compliment en gaillard conscient d'en être digne :

— Permettez-moi de vous féliciter, monsieur, et de vous, exprimer combien j'ai de plaisir à trouver ici l'occasion de rendre, en votre personne, le juste tribut d'hommages que doivent toutes les intelligences cultivées à cette puissanto école normale, pépinière de tant d'esprits distingués dans tous les genres.

Chugnard fut enchanté et sortit vite, sur ectto honne note, pour ne pas trop laisser au baron le temps de revenir à son impression du début 11

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avait un peu redouté la présentation du marmiteux et fouinard Laffouace, qui, tout normalien qu'il était, marquait vraiment mal.

Par bonheur, au cas où cette présentation aurait tourné de travers, il avait, pour se rattraper, «elle du professeur de sciences. 11 la gardait pour la bonne bouche. Et c'est d'un air tout à fait glorieux qu'il introduisit le baron dans la dernière pièce, meublée comme la classe de lettres, avec un tableau noir en plus, et qu'il montra devant ce tableau l'homme dont il venait de dire tout bas au baron :

— La perle de mon établissement, monsieur le baron, et de tous les établissements similaires, je ne crains pas de le proclamer. Un savant qui est à la fois un héros !

Cette perle, ce savant, ce héros, il n'en laissa pas, d'ailleurs, approcher le baron de trop près, craignant que le baron n'eût le nez fin. Car, à moins de trois pas, un nez, môme de finesse moyenne, eût certainement constaté que le héros, le savant, la perle, fleurait une violente odeur d'absinthe. A distance, et la fenêtre étant grande ouverte, on pouvait ne pas s'en apercevoir. Au surplus, à tout hasard, et par excès de prudence, Chugnard dit, en entrant :

— Sentez-vous, monsieur le baron, les balsamiques effluves de l'angélique qui montent du

jà

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jardin ? Les plantes médicinales, vous comprenez ! La botanique ! In vivo !

Après quoi, d'un geste large, et de loin, comme on montre un sommet, il désigna le professeur de sciences, qui vraiment, lui, ne marquait pas mal, et au contraire portait beau, malgré des yeux vitreux, un teint de plomb, et un gros pif violacé. Ces yeux vitreux,en effet, regardaient franc et droit. Ce teint de plomb était réchauffé par l'argent de cheveux drus coupés en brosse. L'aubergine du pif se martialisait par une grosse moustache aux pointes cirées de pommade hongroise. Et l'allure générale de l'homme, haut, large et carré, était crâne, dans sa redingote qui lui cuirassait le buste et lui donnait l'air d'un vieil officier en bourgeois.

Enfin, le baron y prit garde tout de suite, la boutonnière de cette redingote à forme do tunique était fleurie d'une rosette multicolore où dominait le rouge.

Chugnard, au bout de son grand geste, dit lentement :

— Notre professeur de sciences, mon collaborateur, mon ami, monsieur Brongnien, lieutenant démissionnaire de l'artillerie de marine, ancien colonel instructeur d'état-major dans l'armée de Sa Hautesse l'empereur du Maroc, ancien élève de l'Ecole polytechnique.

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Le baron essaya de tourner un nouveau compliment en macaroni sur cette autre puissante école, pépinière aussi de tant d'esprits distingués dans tous les genres; mais il eut quelque peine, cette fois, à le dévider jusqu'au bout, tant il so sentait le cœur barbouillé par les balsamiques effluves de l'angélique. Et il se hâta de sortir, pensant que les effluves devaient s'exhaler moins vigoureusement en plein air, sub dio.

— Vous ne voulez pas visiter les chambres des élèves? fit Chugnard. Non, je vois que vous n'y tenez point. Vous êtes un peu las. Mille pardons! Excusez-moi, si je vous ai fatigué par une revue vraiment trop méticuleuse, et si j'y ai mis plus d'insistance qu'il ne convenait, une sorte de coquetterie, exigeante, j'en fais l'aveu. Mais c'est qu'on est fier d'avoir à se faire juger par un connaisseur aussi délicat et compétent que monsieur le baron, une des lumières de la presse et du parlement, un de ces cerveaux puissamment encvclopédiques...

Et parmi les volubiles ronrons de son verbiage, il ramenait le baron vers le pavillon d'entrée, fuyant les chambres d'élèves, ces chambres immontrables, au parquet jonché de mégots, aux dessus de cheminée poisseux et encombrés de bouteilles, aux murailles piquées de photographies féminines.

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Car Gisette lui avait dit formellement :

— Il se doute de ce que c'est que ton éducation à l'anglaise, et ça lui va pour son neveu; mais il ne faut pas que tu aies l'air de te douter qu'il s'en doute. Tout doit se passer correctement.

A quoi Chugnard, le toujours gai Chugnard, avait répondu :

— Sois tranquille ! J'aurai pour devise le mot de Danton, avec une variante : de la correction, de la correction et encore de la correction ! Je serai monsieur Pet-de-loup en personne.

Et il tenait parole jusqu'au bout, voulant maintenant recommencer' dans le jardin la glorification du portique et de la tonnelle, et repromenant le baron par tous les zigzags sans ombre des allées aux bordures de buis, et risquant m^me une halte devant le coin de madame Chugnard, une halte botanique au sujet des giroflées galeuses et des dahlias flétris, une halte en plein soleil, mbdio, comme s'il ne pouvait résister au besoin professionnel d'enseigner à propos de tout, et d'expérimenter jusque sur le baron le système de l'éducation à l'anglaise. Et toujours avec des phrases interminables, et d'une politesse obséquieuse, l'éducation à l'anglaise se faisant de plus en plus, en quelque sorte, athénienne, au point :pie Chugnard avait des envies d'iotaciser en

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français et de prononcer le th du mot théorie en goddam mâtiné de grec.

Le pauvre petit Flamboche, ahuri, dormait en marchant, et c'est dans un incoercible bâillement qu'il dit adieu à son oncle et tuteur, au seuil du parloir où le laissa le baron, qui lui-même se sentait la tête engourdie partant de soporifique bavardage.

— Ah ! mon bonhomme, pensait Chugnard, tu ne veux pas qu'on ait l'air trop malin, et il te faut du chef d'institution à la correction premier choix. Eh bien ! tu dois être satisfait. Et du diable s'il te reprend jamais la fantaisie de jouer avec moi à qui aura la salive la plus opiacée !

En vérité il avait presque passé la mesure et exagéré la dose. Du moins Gisette le crut, quand le baron en rentrant lui raconta la scène, et lui avoua qu'il n'était pas bien sûr d'avoir eu raison en s'en rapportant à elle pour le choix de l'institution Chugnard.

— Pourquoi donc ? demanda- t-elle, en dissimulant avec soin son inquiétude.

— Parce que, déclara le baron, cette intelligence prétendue d'élite n'est ni plus ni moins qu'un parfait imbécile.

— En quoi ? fit-elle.

— En ceci, répliqua finement le baron, qu'il m'a pris moi-même pour un imbécile.

Mais, plus finement encore, elle rabibocha aussitôt les choses en ripostant avec de flatteuses inflexions de voix :

— Cela prouve simplement que tu es très fort, voilà tout. Il a vu en toi ce que tu voulais précisément lui paraître, un tuteur consciencieux. Il a essayé, le pauvre, de te mettre dedans. Et c'est toi qui as su le ramasser, comme tu ramasses toujours tout le monde.

Le baron fut bien forcé de reconnaître qu'en somme elle n'avait pas tort ; et, tout gonflé de ce délicat hommage rendu à sa supériorité :

— Tiens, lui dit-il, c'est toi qui es une vraie intelligence d'élite.

— Dame! répondit-elle gentiment, depuis six ans déjà que nous sommes ensemble! Faut croire que ça se gagne.

Si ce farceur de Chugnard avait été présent à l'entretien, et surtout à ce qui s'ensuivit, il n'eut pas manqué de s'écrier en cet endroit :

— Ce jour-là, comme dans l'immortel poème de notre grand Dante, Paolo et Francesca ne lurent pas plus avant.

Mais il pensait en ce moment à toute autre chose qu'à l'immortel poème du grand Danii\ A moins qu'une bizarre association d'idées l'eut conduit à Florence en passant par Turin; car il était, juste à cette minute, en train de verser à

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son nouvel élève, sous prétexte de le rafraîchir j cl de l'apprivoiser, un troisième verre glacé de » vermouth di Torino.

De quoi Flamboche, tout en se laissant apprivoiser et rafraîchir, ne revenait pas encore, et croyait rêver. Car il s'était endormi dans le triste parloir, en proie au cauchemar le plus lugubre, se sentant comme étouffé sous une pluie tic Je do phrases en cataplasmes, tandis qu'il pataugeait et se noyaitdans un vaseux marécage où desgiroflées galeuses et des dahlias flétris glapissaient du Sophocle prononcé en grec moderne. Et soudain il était sorti de ce cauchemar pour se retrouver trinquant avec l'assommant Prud homme de tout à l'heure transformé en joyeux bonhomme, et qui lui versait à boire. Et cela sans transition aucune, absolument comme dans un rêve ! Chugnard, en effet, ayant deviné le gamin, et brusquant les choses, avait, dès le premier verre, jeté le masque en disant :

— Oui, mon petit, un verre de Torino! Ne vous époustouflez pas! Vous en verrez bien d'autres ici. C'est coftime ça, l'institution Chugnard. Parfaitement! Je suis Chugnard, le vrai, le seul. Père bassin pour lès parents ! Père rigolo pour les élèves !

Et devant ce Chugnard alerte, gai, sautillant d'allure et de verbe, au visage maintenant détendu

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et comme se dégourdissant en vives grimaces, devant le solennel Pet-de-loup devenu si vite une sorte de vieux Scapin bon enfant, Flamboche avait eu tout d'abord envie de refermer les yeux pour ne pas laisser envoler son beau rêve. Il n'avait été convaincu de la réalité du tableau que par le toucher d'une main qui lui caressait doucement les cheveux, tandis qu'une voix tendre disait derrière lui d'un accent mélancolique :

— Tout de même, monsieur Chugnard, ce n'est pas bien. Il est si jeune et si gentil!

Flamboche s'était alors retourné, puis levé en sursaut, comme quelqu'un qui se réveillerait sous un roc surplombant prêt à l'écraser. En se retournant, ce qu'il avait rencontré du regard, et presque du front, c'était, penchée vers lui, l'énorme et croulante poitrine d'Aménaïde.

En même temps Flamboche entendait Chugnard dire à l'incomparable prêtresse du temple :

— Tu m'embêtes. Sers donc le vermouth! Et soigné, hein! comme tu sais.

Docilement Aménaïde avait obéi, et servi le vermouth, soigné, en effet, comme elle savait, paraît-il. Avec un soin que n'auraient pas eu, certes, des mains mercenaires! Elle avait fringue les verres d'une serviette blanche qu'elle portait sur le bras ainsi qu'un garçon de café. Elle avait versé d'abord une goutte de bitter angustora,

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savamment dosé, puis lentement route jusqu'au milieu des parois de cristal qu'il engluait de sa poix noire. Deux cuillerées, ensuite, de glace pilée. Enfin le vermouth, jeté d'un coup, pour qu'il fût saisi tout entier à la fois par l'amertume du bitter angustora.

— - A la bonne heure ! fit Chugnard. Dans les règles ! Selon tous les principes ! Voilà ce qu'on peut appeler un vermouth maternel.

Là-dessus Aménaïde était sortie, rougissante du compliment ; et Flamboche, maintenant tout à fait réveillé, bien sûr qu'il ne rêvait point, l'avait prouvé, et prouvé qu'il n'était pas une bote, en disant à Chugnard :

— Alors, c'est ça l'éducation à L'anglaise ?

— Oui, avait répondu Chugnard, en clignant de l'œil. C'est ça, et le reste.

Et l'éducation à l'anglaise avait commencé pour Flamboche par l'absorption des trois vermouths italiens à l'américaine.

Au quatrième il était gris, tellement rafraîchi qu'il en était à vau-l'eau, et tellement apprivoisé que Chugnard en apprenait tout ce qu'il en pouvait apprendre, tout ce que l'enfant savait touchant sa propre histoire, celle de son père et celle de son oncle.

Au cinquième il se rendormait en parlant.

Chugnard. le fit monter au premier étage, en le

soutenant dans l'escalier. Aménaïde, par la porte de sa cuisine, qu'elle avait entrouverte, laissa échapper encore un tendre et mélancolique :

— Si jeune ! Si gentil ! Je t'assure que ce n'est pas bien, monsieur Chugnard.

Puis, un peu inquiète, elle reprit :

— Mais tu ne vas pas le mettre cuver ça dans ma belle chambre, au moins! Songe donc! S'il allait rendre !

Cette belle chambre était ce qui lui restait do plus précieux parmi les choses arrachées au naufrage de la pension Bance. C'était sa chambre déjeune fille.

De l'âge de seize ans jusqu'à l'heure présente, elle y avait vécu, sauf pendant les dix-huit jours qu'avait duré sa lune de miel avec Chugnard.

Après ces dix-huit jours d'infidélité à son cher nid (comme elle disait), elle y était rentrée sans se plaindre, Chugnard ayant préféré faire nid à part. Elle y avait retrouvé (comme elle disait encore, car elle s'exprimait poétiquement) ses rêves blancs et bleus, qui toujours y battaient de l'aile. Apparemment ils devaient être, ces pauvres vieux vêves, goguenardait Chugnard, du blanc des guipures, lequel avait diablement jauni, et du bleu des damas, lequel avait tourné au vert pisseux. N'importe ! ces guipures et ces danins, elie les chérissait. Et aussi ces meubles, de style

Empire, dont la forme rigide et carrée (gouaillait encore Chugnard) allait si mal à son genre de beauté, plutôt molle et ronde ; ces meublesdans lesquels depuis longtemps d'ailleurs elle ne pouvait plus s asseoir, sauf sur un canapé rectangulaire, à trois places. Et jusqu'à son petit lit, elle l'aimait, quoiqu'elle fût obligée, pour y tenir sans déborder, de le flanquer d'un coffre à bois supportant un oreiller hors-cadre où elle étalait un bras et un bon morceau d'épaule exilés du matelas.

Comment ne l'eût-elle pas adorée, cette chambre, si riche pour elle de tendres souvenirs ? Aux murailles étaient suspendus des vide-poches en galon soutaché que losangeait une garniture de perles en verroterie, des pelotes de soie aux bordures comme tuyautées et aux coins pomponnés de bouffettes en rubans, des tableaux de fleurs brodées au plumetis sur fond de tapisserie au petit point ; et le tout, ouvrage de ses mains ! Au-dessus de la commode, à la plus belle place, sous verre, dans un passe-partout fileté de noir et or, s'apothéosait un chef-d'œuvre qui avait été jadis l'orgueil de la pension Bance, une merveille d'art que les parents des élèves ne se lassaient jamais d'admirer au parloir de la pension Bance, un véritable objet de musée, proclamaient les connaisseurs, et digne d'être légué quelque jour

FLAMBOCHE. Kl

au Louvre par la pension Bance, mais qu'Aménaïde, en attendant, conservait avec religion comme le plus glorieux ornement de la pension Bance. C'était, faite par le père en personne du père Bance lui-même, une reproduction de la célèbre peinture Marins sur les ruines de Carthage, reproduction à la plume, non pas en dessin, mais en écriture, toute par pleins et par déliés, et à main levée, d'un trait, comme un paraphe. Une chose unique dans la chambre pouvait l'emporter, au cœur d'Aménaïde, sur le «kfcWœavre du grand aïeul; mais elle avouait en tosfc justice <pie son cœur, et non pas seulement son goût artistique, dictait cette préférence. H s'agissait, en effet, d'un paysage funèbre, représentant une tombe sous un sanle pleureur, la croix de la tombe et les branches 4u saule s'entrelaçant ingénieusement de façon à figurer un chiffre de deux lettres et l'une de ces lettres étant un i dont le point avait la forme d'une colombe. Or ces deux lettres initialaient les noms (Pun était Idalie) de la défunte madame Bance, la mère adorée d'Aménaïde; et c'est les cheveux de sa pauvre maman Dalie qui avaient servi à la confection de ce paysage funèbre.

L'irrespectueux Chugnard, dans ses plus sales jours de déveine, avait beau dire méchamment que ces reliques capillaires étaient couleur de

queue de vache sur laquelle il a beaucoup plu ; Aménaïde les voyait de nuance dorée, ces chères reliques. Et Chugnard lui-même, d'ailleurs, le blasphémateur Chugnard, leur témoignait une vague vénération, ainsi qu'au Marius en paraphe, quand il était dans ses bons jours, et surtout quand il savait Aménaïde en possession de quelque argent caché qu'il désirait lui soustraire. Il manifestait alors de l'attendrissement jusqu'envers la tablette de la cheminée, qu'une nappe de guipure sur fond azur transformait en table d'autel, l'autel consacré par Aménaïde au culte de ses souvenirs matrimoniaux. Là reposaient, objets de ce culte, sacrés objets qu'on ne dérangeait que pour les épousseter, un livre de messe relié en moire, une bourse de quête en velours-crème froncé par un cordon d'argent, un chapelet aux grains de nacre, une broche d'ivoire où se becquetaient deux oiseaux, une paire de gants blancs glacés dont les coutures avaient peté sous l'effort de doigts trop gros, un vieux daguerréotype colorié représentant le père et la mère Bance en jeunes époux Louis-Philippe, et une photographie où Chugnard en frac donnait le bras à une énorme Aménaïde de mousseline bouffante. Entre la photographie et le daguerréotype, au centre de l'autel, y faisant tabernacle, bombait un globe, chenille de

peluche bleue, sous lequel Aménaïde conservait pieusement sa couronne et son bouquet de fleurs d'oranger, au feuillage en papier pâli, dégommé, se recroquevillant, aux boutons de cire maintenant jaunes et informes. C'était l'image même, hélas ! de son bonheur matrimonial, de sa brève lune de miel, si tôt tournée en cire rance ; mais pour que sous la cire rance elle retrouvât le miel, il suffisait que Chugnard fît les yeux de carpe en eoulant un regard câlin vers le globe. Il n'y manquait pas à l'occasion. Et ainsi la sentimentale Aménaïde goûtait encore parfois l'illusion d'être femme, dans cette chambre où battaient toujours de l'aile ses rêves bleus et blancs de jeune fille.

Chugnard était-il aujourd'hui dans un de ses bons ou un de ses mauvais jours? Et, dans le second cas, n'allait-il pas prendre un malin plaisir à profaner le sanctuaire en y introduisant le jeune pochard? Très inquiète, Aménaïde Quitta sa cuisine, et suivit le couple titubant dans l'escalier.

— Pas dans ma belle chambre, n'est-ce pas ?

répétait-elle! Je t'assure qu'il va rendre.

— Non, répondit Chugnard, pas dans ta belle chambre, ne crains rien. Je ne commettrais pas «n pareil sacrilège, voyons!

H avait dit « sacrilège ! » Il n'était pas dans un

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de ses mauvais jours! Elle ne craignait plus pour le sanctuaire. Elle se laissa toute aller à son bon naturel pitoyable envers le gamin.

— Pauvre petit! reprit-elle. Tu ne vas pas le mettre non plus dans ta chambre à toi?

Ça sent trop la pipe. Ça lui tournerait tout de suite le cœur, à cet enfant! Pourquoi ne le mènes-tu pas au grand pavillon, dans sa chambre ?

— Parce que, répliqua péremptoirement Chugnard, je ne veux pas qu'il loge là-bas, avec les autres. J'ai mon idée là-dessus.

Son idée, c'est que le neveu de M. de Miérindel était un chopin à soigner tout particulièrement. Il n'était pas sans avoir fait, depuis une heure, de fructueuses réflexions sur tout ce qu'il y avait de singulier en cette affaire : le choix de son institution par M. de Miérindel, l'immixtion de Gisette en ce choix plus qu'étrange, l'histoire même deFlamboche. Et de tout cela il supposait qu'il y aurait quelque chose à tirer. Sans savoir encore quoi, et à tout hasard, il était au moins sûr qu'il fallait traiter le nouvel élève en gibier de marque. La première précaution à prendre était de le mettre en chartre privée, et* donc, de l'engluer d'abord aux câlineries toutes prêtes de la tendre Améuaïde. C'est pourquoi lui-même y prêta la main, et, prenant à son tour un ton de

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compassion, fit avec elle assaut de choyante tendresse et ajouta :

— Pauvre petit, oui, tu as raison! Il est si gentil! Je tiens à ce qu'il soit l'objet de soins tout à fait spéciaux. Il ne couchera pas là-bas, mais ici, près de nous, près de toi. Parfaitement! Dans la chambre qui touche à la tienne! La chambre du prince !

Dans cette chambre, située au-dessus du parloir, donnant sur la rue, et très vaste, et qui avait été meublée à neuf et à la moderne voilà deux ans, exprès pour et par ce pensionnaire de marque, ils avaient logé pendant quatre mois un prince authentique, en effet, un jeune prince russe. Ces quatre mois avaient été, selon l'expression de Chugnard, pactoliens et roublardiques. Le jeune Russe, originaire du Caucase, n'avait malheureusement été (selon une autre expression de Chugnard) qu'une brève et météorique occasc. Après avoir dépensé sans compter pendant ces quatre mois de séjour à l'institution, il en avait lilé sans avertir, sans même faire réclamer les meubles qui lui appartenaient. Bien des fois, depuis ce départ, Chugnard avait eu envie, aux heures de dèche, de bazarder le mobilier.

Toujours Aménaïde s'était arrangée pour empocher la vente. Sage, elle disait :

— On ne sait pas ce qui peut arriver. Si

quelque jour il revenait ! Et si, par hasard, il se présentait un autre prince ! Avec cette chambrelà, on le séduirait tout de suite. C'est la seule que nous ayons à montrer, vraiment belle* et digne de ce que devrait être la luxueuse institution Chugnard.

Chugnard cédait. D'autant que la menace de bazardage était encore un de ses arguments pour vaincre les économiques résistances d'Aménaïde, quand elle s'obstinait à trop, comme il disait, bas-de-:lainer.

Et ainsi la chambre du prince était devenue une autre façon de sanctuaire, moins religieux toutefois, où Aménaïde exerçait simplement son amour de l'entretien, de Tépoussetage et des housses.

— Oui, continua Chugnard, près de toi, je le répète. Et tu pourras le choyer à ton aise, tant que tu voudras, le chérubin, en vraie mamangâteau! Ce sera ton chouchou, je te le permets. Et même ton chouchou à la crème, là, es-tu contente?

Certes elle était contente, la maternelle, réellement maternelle, Aménaïde. En même temps un brin méliante, de voir Chugnard si attentif à la contenter et non seulement en parole, mais en action, avec de délicates prévenances de monsieur range-tout, auxquelles il ne l'avait guère

habituée. En effet, avant d'installer l'enfant sur le grand lit, voilà qu'il en retirait soigneusement le couvre-pied en damas de soie, et qu'il déchaussait Flamboche, et posait avec précaution les bottines poussiéreuses sur le marbre de la table de nuit, pour ne point risquer de salir la carpette. Tant d'ordre prouvait presque trop de complaisance aux manies d'Aménaïde. Elle songea aussitôt au premier trimestre de la pension, que M. de Miérindel avait dû payer d'avance, suivant l'usage, et que Chugnard sans doute allait subtiliser, pendant qu'elle s'attendrissait à le trouver si aimable.

Elle ne s'était pas trompée. Tout en voulant dorloter Flamboche comme un bon chopin à bien faire valoir un jour, Chugnard mêlait à ces idées d'avenir la présente idée que soupçonnait Aménaïde. C'était même, juste en ce moment, son idée prédominante. La malheureuse femme n'en douta plus, aie voir, avant même que Flamboche fût endormi, prendre subrepticement son chapeau pour sortir. 11 avait filé sur la pointe des pieds, comme s'il craignait de la troubler en sa besogne de maman-berceuse. Elle le rejoignit dans la pièce voisine, et lui dit à brûle-pourpoint, espérant ainsi le décontenancer :

— Laisse l'argent à la maison, laisse-le, c'est plus prudent.

Sft FLAMBOCUE

— Quel argent? fit-il d'un air étonné.

— Les deux mille francs du trimestre, rôpliqua-t-elle vivement.

Et, comme il affectait de plus en plus de ne pas comprendre, elle reprît *vec des sanglots dans la voix :

— Pourquoi veux-tu mentir, monsieur Chugnard? Ce n'est pas digne de toi, voyons! Et puis, tu sais bien que nous n'avons plus le sou et que c'est dans quatre jours la fin du mois. Rien que pour arroser un peu les créanciers, pour nous refaire quelque crédit, il faut au moins mille francs. Sois raisonnable! Donne-moi les mille francs nécessaires. Pas plus de mille ! Je ne te demande pas plus. Mais, ça, il me le faut absolument, c'est pour nous une question de vie ou de mort. Donne-le moi, dis, ce billet de mille, je t'en supplie. La moitié de ce que tu as. Garde l'autre moitié, si tu veux. Tu vois, je ne suis pas mère Bougon, je te laisse mille francs, mille beaux francs à porter là-bas. Mais au mohif, les autres mille...

Et elle tâchait de le retenir par la manche, s'accrochait à lui, pendant qu'il se débattait pour filer vite, et balbutiait :

— Quelle moitié?... Quels autres mille?...

Qu'est-ce que tu me chantes avec ton là-bas? Je vais faire une course et je reviens pour dinci\,

FLAMBOCnE. 59

— Non, non, continuait-elle, tu ne reviendras pas pour dîner, j'en suis sûre. Tu vas aller retrouver le Valaque, dîner au cabaret avec sa bande, et après vous irez là-bas, oui là-bas, je ne sais pas où, mais tu le sais bien, toi ; et tu n'en reviendras que demain matin, avec la fièvre, avec ta mauvaise figure, et volé, volé, volé, comme on t'y vole toujours. Car ce sont des Grecs, monsieur Chugnard, tu me Tas dit cent fois toi-même, ce sont des Grecs.

Il essaya de rompre les chiens par une mauvaise plaisanterie, et goguenaiVia, déjà en bas de l'escalier :

— Allons, Aménaïde, tu bafouilles. Il faut s'entendre pourtant : si je vais avec le Valaque, ce n'est pas avec des Grecs.

Elle voulut le rattraper, se lança éperdûment par les marches, dégringola, roula sur le der. rière et voulut profiter de sa chute pour apitoyer Chugnard :

—Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Je me suis cassé quelque chose dans Pestomac. Ne t'en va pas, monsieur Chugnard ! Ne me laisse pas mourir comme ça, comme un chien, dans l'escalier. Un verre d'eau, je t'en prie ! Un verre d'eau avec du vulnéraire !

Il la contempla, écroulée le long de la rampe, pâle, la main au cœur, faillit revenir, la croyant

blessée et malade pour de bon ; puis, convaincu et voulant être convaincu qu'elle ne s'était fait aucun mal, il rigola en disant :

— Va donc ! Tu n'as rien du tout de cassé ni dans l'estomac ni ailleurs. Tu es trop bien rembourrée pour ça. Grosse farceuse! Tu fais bien la blague,

Elle fondit en larmes et gémit :

— Rien qu'un pauvre billet de cent francs, monsieur Chugnard ! Rien qu'un, au moins pour faire aller la pot-bouille. Je te jure, monsieur Chugnard, je te* jure, qu'un pauvre petit billet de cent francs

Mais monsieur Chugnard n'était jamais à court . de bonnes raisons, et il le prouva par cette réponse- catégorique, qu'il jeta en adieu avant de faire claquer la porte :

— Zut ! je n'ai pas de monnaie.

Le dîner ne fut pas gai, ce soir-là, à l'institution Chugnard. Le patron et les six élèves en ballade n'y assistaient point. La grande table semblait vide, avec les sept couverts sans leurs convives. Le garçon avait le matin même rendu son tablier parce qu'on lui devait encore la quinzaine dernière (car on le payait par quinzaine, il l'exigeait), et il servait en domestique faisant ses huit jours, d'un air maussade, impoli. Les trois piocheurs rageaient, furieux d'être mal

servis et de n'avoir pas suivi les copains absents. D'ailleurs le repas était mauvais. La triste» Aménaïde, toute à son chagrin, n'avait pas eu le courage de déployer ses admirables talents de cordon bleu, qui lui eussent été nécessaires plus que jamais, aujourd'hui, pour donner à son menu de restes et de ratatouille la saveur et l'ordonnance d'un vrai dîner. Elle-même y présidait .mélancoliquement, les yeux rouges, sans appétit, n'ayant pas seulement, pour se rapapillotter, son ordinaire consolation de mangeaille ; car elle était la première à trouver sa cuisine infâme, à y goûter du bout des lèvres avec mépris ; elle avait honte de tels rogatons racornis nageant lamentablement dans des sauces ratées ; etelle avait baissé le nez comme si elle voulait cacher tout son visage dans son quintuple menton, quand le potasseur s'était levé de table en lui lançant cet outrage mérité :

— Ah! non, c'est épatant ce que ça devient gargotte, ici!

A quoi les deux autres élèves avaient fait chorus par un :

— Ma foi, oui, on crève de faim.

Ce qui avait offert au garçon l'occasion de se venger et de mettre le comble à l'outrage avec ces .simples mots :

— Si ces messieurs veulent bien me donner

quarante sous* J'irai jusqu'au Muller de l'avenue de Wagram, leiwr chercher un supplément de choucroute garnie.

Là-dessus Aménaïde quitta la table, n'y pouvant plus tenir, prête à éclater en sanglots dont elle ne voulait pas donner le spectacle.

Par bonheur pour la bonne opinioa qu'il avait de l'institution Chugnard, Flamboche n'était pas présent à ce dîner. 11 s'était endormi à cuvorses vermouths, en se murmurant :

— Quelle chic boîte !

Et il se réveilla sur le tournant de huit heures du soir pour retrouver à son chevet la bonne dame qui lui avait tantôt caressé les cheveux si doucement, puis si soigneusement apprêté ces fameux vermouths baptisés à juste titre, par Chugnard, de vermouths maternels. Il la retrouvait lisant un roman à couverture rose.

— C'est du George Sand, lui dit-elle, voyant qu'il regardait le livre.

— J'aime rudement mieux, répondit-il, du Gustave Aymard.

— J'en ai aussi, fit-elle ; et vous en prêterai, mon cher enfant. Mais d'abord, n'est-ce pas, vous allez manger un peu.

Et un quart d'heure plus tard, elle lui apportait et lui servait, dans la chambre du prince oui, monsieur, à même la belle table en mar-

FLAMBOCBE. 63

quetterie, sur une serviette toute propre en guise de nappe, un bol d'excellent consommé (du bouillon de la veille) avec des rôties, deilx œufs à la coque, et un pot da gelée de coings.

— Faite par moi, mon jeune chérubin.

Ces façons quelque peu familières ne choquèrent point Flamboche, pourtant peu liant de sa nature. Il ne trouva pas non plus grotesque d'être appelé chérubin par cette grosse dondon. Elle l'eût embrassé, qu'il se fût laissé faire, comme par quelque vieille servante le dorlotant depuis son enfance. Elle en avait toute la bonté, toute la douceur soumise. Il la regarda en souriant, et elle sourit de même.

— Vous êtes très mignon, fit-elle.

Il répondit gaîment :

— Vous aussi.

Et tous deux cette fois éclatèrent de rire, en camarades.

Elle lui avait, pendant qu'il dormait, déballé ses deux malles, rangé ses vêtements et ses chaussures dans un placard, son linge dans l'armoire à glace en bois de rose, ses objets de toilette sur les tablettes de marbre du grand lavabo. Elle lui montra où était placée chaque chose, lui apprit que le petit endroit se trouvait sur le carré (la porte vitrée, au fond), lui conseilla de se recoucher tout de suite après avoir

(il FLAMBOCHE.

mangé, avant le commencement de sa digestion,, et lui laissa, pour attendre le retour du sommeil sans trop s'ennuyer, une pile de romans.

— Un vrai choix, dit-elle. De quoi vous régaler ! Du George Sand, du Gustave Aymard, et aussi de l'Eugène Sue.

Et Flamboche, son léger et fin repas savouré, son lit refait, la bonne dame partie, se coucha dans sa jolie chambre, avec tous ces amusants bouquins à lire, en rêvassant aux gâteries de la brave maman Bouddha, comme il l'appelait, à son consommé, à sa gelée de coings, à sa bibliothèque, aux vermouths maternels aussi, à tantde joies que lui promettait l'institution Chugnard, en se répétant que c'était décidément une très chic boîte, tout à fait bat h et urf y et en proclamant que son gros paquet de tuteur et oncle, malgré qu'il eût une sale gueule austère, était quand même un chic type de l'avoir collé dans une si chic botte.

Ce fut de mieux en mieux le lendemain et les jours suivants. Toutes les promesses de l'institution Chugnard étaient tenues pour Flamboche et au delà.

Le lendemain, en effet, Chugnard était rentré après une nuit de veine comme il n'en connaissait plus depuis longtemps.

— Six mille balles de bénéf ! Six mille balles,

FLAMBOCflE. 65

ma vieille Naïde ! avait-il dit en revenant à cinq heures du matin. Et toi qui voulais m'empêcher d'aller au bonheur hier ! Tu vois bien que mes amis ne sont pas des Grecs !

Et du coup, généreux comme la plupart des joueurs, il avait partagé en deux parts son capital de huit mille francs et en avait donné une à la caisse de l'institution.

— Tiens, monsieur l'économe, voilà de quoi leur boucher l'œil, à nos créanciers; et en le leur bouchant, de quoi nous en faire, à nous, ouvrir un nouveau !

On avait déjeuné et dîné au Champagne, avec homard, truffes et sorbets. Le garçon, payé de ses gages en retard et d'une quinzaine à l'avance, plus une gratification de deux louis, s'était confondu en excuses à la patronne. La patronne avait pardonné magnanimement. Elle s'était ensuite ruée en cuisine. Le potasseur avait dû reconnaître qu'on ne gobichonnait pas mieux au café Anglais. Le Valaque s'était soûlé comme un polonais. Les deux professeurs invités avaient trouvé sous leur serviette chacun trois mois d'appointements. La perle, le savant, le héros, en avait pleuré de joie, à la pensée des cataractes d'absinthe qu'il se ferait verser chez le liquot is^, et son aubergine en était, de violette, devenue multicolore, au point que Chugnard avait JH :

— il a sa rosette au bout du nez L'ex-normalien avait baffré comme pour une

semaine, en goinfre maigre, tout en bassinant les convives de ces réflexions répétées à chaque instant :

— Moi, je suis un gourmet, un connaisseur La chair délicate, raffinée, il n'y a que ça de vrai. Il faut manger élégamment, en dilettante, en sceptique presque, comme .on cause, enfin, si j'ose dire, manger distingué, mondain, à la parisienne, quoi !

Et il s'empiffrait, se léchait les doigts jusqu'au soude, pataud de province, frais émoulu des gros fayots de collège, et qui n'avait étudié le manger distingué et mondain qu'aux banquets de Saint-Charlemagne.

Quant à Ctiugnard, il rayonnait, rigolait, calembourait et calembredenait, pétaradant de blagues et de coq-à-1'âne qui amusaient jusqu'à la sentimentale et poétique Aménaïde, et qui l'obligeaient à penser :

— Sans doute, défunt mon pauvre père, le grave et honorable monsieur Bance, doit estimer là-haut qu'il a un singulier successeur en monsieur Chugnard ; mais quel esprit, tout de même, mon époux! Quelle nature! Ah! Quelle riche nature !

Et elie trouvait, en ce moment, crue ics farces

FLAMBOCHE. C7

de monsieur Chugnard étaient, dans leur genre, deschefs-d œuvre aussi chefs-d'œuvre, certes, que le chef-d'œuvre de l'aïeul en personne, le fameux chef-d'œuvre, véritable objet de musée, légendaire orgueil de la pension Bance.

La fête continua ainsi, ou à peu près, toute la semaine. Chugnard, décidément, n'avait plus la guigne. Il avait un peu perdu, puis regagné.

Tout compte fait, il se maintenait en bénéfice. Il se remettait à martingaler, avec espoir et foi. Il découchait toutes les nuits, mais était charmant tous les jours. Surtout avec Flamboche.

— C'est ce petit-là, disait-il, c'est lui, qui m'a ramené la veine.

Il le croyait, superstitieux comme tous les joueurs, et ne savait qu'inventer pour en té moigner à l'enfant sa reconnaissance. Il l'avait présenté et affectueusement recommandé aux autres élèves, surtout au terrible Valaque qui faisait la loi dans la maison. Il l'y laissait, d'ailleurs, aussi peu que possible, à la maison. Il le conduisait, pendant la journée, au bois de Boulogne, monter à cheval ou canoter. Le soir, il l'envoyait au théâtre avec Aménaïde ravie. 11 l'avait nbonné à un cabinet de lecture. Il lui apporta des cigarettes de tabac turc, lui permit toutes les liqueurs. Il ne l'obligeait à aucun travail, En fait de leçons, il ne lui en proposa que

68 FLAMBOCBE.

de photographie, parce que c'était amusant, et que l'ex-polytechnicien pouvait en donner. Pour lex-normalien, il l'en exempta complètement, au grand déplaisir de Laffouace.

— Mais, affirmait-il, Laffouace est un rasoir, et, qui pis est, un rasoir-marteau, je veux dire un qui tape.

Or il ne voulait ahsolument pas que Flambochc fût tapé, il lavait déclaré net et ferme à Laffouace.

— C'est, avait pensé Laffouace, pour pouvoir le mieux taper lui-môme.

Chugnard, en effet, était sujet à caution, et avait assez l'habitude, aux heures de guigne tout à fait noire, de quêter honteusement à ses élèves une petite mise. Le Valaque en savait quelque chose, et c'est comme prêteur souvent exploité qu'il avait pris tant d'empire dans la maison. Mais, cette fois, Laffouace se trompait en croyant que Chugnard cherchait à se réserver le simple tapage de Flamboche. Connaissant à peu près l'histoire du petit, s'étant informé de la fortune qui lui devait revenir plus tard, ayant subtilement subodoré des dessous intéressants aux relations présentes et futures du pupille et du tuteur, Chugnard était trop malin pour ne voir là qu'une ordinaire vache à lait bonne à en traire quelques louis de raccroc.

— Il vaut mieux que ça, s'était-il dit.

Et, en y réfléchissant, le vieux lanceur d'affaires s'était réveillé du long et désespéré renoncement où il languissait depuis dix années. N'était-ce pas une affaire admirable, ce jeune homme, millionnaire bientôt, plus tard héritier possible du richissime baron de Miérindel, et dont on lui livrait l'âme et le cœur à pétrir? Pourquoi ne pas tenter la chance de pétrir cette âme et ce cœur en forme d'âme conquise et de cœur séduit, où Chugnard retrouverait un jour le désormais introuvable bailleur de fonds nécessaire à un nouvel essor de ses rêves martingaliques ? Sans doute le résultat final n'était pas à brève échéance ; il faudrait l'attendre et le faire mûrir patiemment, ne pas couper le blé en herbe, ne pas agir en sauvage qui tranche le palmier à sa base pour manger tout de suite le chou palmiste ; mais Chugnard se promettait d'en avoir le durable courage, maintenant qu'il se sentait assagi par l'âge, et instruit par tant d'anciennes etdésastreuses expériences. Oui, certes, il songeait à se réserver Flamboche ; non pas, toutefois, de la façon mesquine supposée par Laffouace, par ce bigle au regard convergent qui n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez. Lui, tïhtrgnard, c'est à l'horizon et de haut qu'il regardait, et c'est tout un merveilleux avenir qu'il voyait

ZO FLAMBOCHE.

éclore là-bas et plus tard, s'il savait ici et dès à présent capter l'affection de l'adolescent et en accaparer la confiance.

— Et je le saurai, parbleu ! s'affirma-t-il avec orgueil. «Tai fait plus difficile.

Sa fière assurance n'allait pas, quand même, sans quelque inquiétude. Le vrai difficile n'était pas d'envoûter Flamboche, proie si jeune, si peu cannée, sans grande résistance à prévoir. Le dur, c'était de le faire à l'insu de Gisette et du baron. Car, en essayant cette conquête, Chugnard se doutait bien qu'il marchait à leur encontre, et qu'on lui barrerait le chemin dès qu'on s'apercevrait seulement de ses intentions à cet égard. Entrer en lutte avec eux, ouvertement, il n'en avait pas les moyens, du moins pour le quart d'heure. Y tâcher sournoisement, voilà tout ce qu'il pouvait, et alors en manœuvrant serré devant des jouteurs de cette force.

A son inquiétude s'ajoutaient aussi de vagues remords. Il avait pour Gisette un attachement réel et vif, de la reconnaissance, une sorte d'admiration. Ne point la servir strictement, même sans songer à la desservir, n'était-ce pas déjà une vilaine ingratitude ? Et l'ingratitude ici ne tournait-elle pas à une véritable félonie, puisqu'il s'apprêtait, au lieu de lui être utile, à lui devenir hostile ? Chugnard n'était point aussi dénué de

FLAMBOCIIE. 7J

scrupules que l'imaginait Gisette, ni qu'il le croyait lui-même. A preuve, ces remords anticipés. En revanche, il était, dans ses examens de conscience, le plus retors des logiciens. Il discuta ces remords et leur imposa silence en toute sincérité.

A coup sûr, dans ses brèves instructions, Gisette lui avait donné pour consigne formelle de laisser Flamboche se galvauder, se corrompre, le plus tôt et le plus à fond possible. Elle n'avait pas dissimulé, bien au contraire, que le baron y tenait, en dépit des apparences, et qu'elle-même y tenait plus encore. Mais elle s'était gardée d'expliquer à Chugnard le vrai pourquoi de cette consigne. Il s'irritait et souffrait de cette injurieuse méfiance.

— Dame ! On a aussi son petit amour-propre, n'est-ce pas.

Très probablement, certainetnent même, pris pour confident sans restriction, il eût obéi sans arrière-pensée, se considérant comme engagé ne point trahir des complices. Mais puisqu'on n'avait pas jugé à propos de le mettre en tiers dans la combinaison, quelle qu'elle fût, puisqu'on ne lui faisait pas cet honneur, puisqu'on l'employait uniquementà titre de vulgaire instrument passif, il s'estimait en droit de prouver qu'on avait eu tort, d'être perspicace, d'éventer la

72 FLAMBOGHE.

combinaison, et même d'y substituer sa combinaison à lui en ayant l'air de se prêter à l'autre. Tant pis si le résultat final, tournant à son seul avantage, devait un jour tromper les prévisions et les espérances dont on lui avait caché le secret! Tant pis pour ceux qui l'avaient blessé en ne lui témoignant pas une foi pleine et entière !

Chugnard, on le voit, avait une conscience à sa façon, et savait raisonner avec elle. C'est ainsi qu'au jeu, par exemple, il n'eût jamais consenti à tricher, aimant le dieu Hasard d'un amour trop profond et trop religieux pour commettre envers lui un sacrilège ; mais il ne se faisait pas faute de duper les tricheurs. C'était même une de ses plus grandes et plus pures joies. Flairaitil, au baccara, une séquence préparée contre sa main, il la débringuait en ne tirant pas aux premières bûches, puis supputait la suite probable de la portée, y rentrait par une nouvelle faute volontaire et la reprenait en sous-œuvre pour son propre compte. La galerie, et souvent le Grec lui-même, n'y voyaient que du feu. On attribuait à une étourderie, suivie d'une gaffe, ce qui était un miracle d'ingénieux et hardi calcul. Eh bien ! un tour de ce genre, ni plus ni moins, voilà ce que Chugnard voulait tenter ici contre le baron et contre sa bienfaitrice Gisette. Que cç tour fût parfaitement légitime et qu'il n'y

eût pas à en concevoir le moindre remords, Chugnard en fut vite et en demeura tout à fait convaincu.

— - Au reste, pensait-il en dernier ressort, si le tour n'était pas parfaitement légitime, il aurait bien tort, et ce serait dommage au point de vue de l'art. Il est si joli !

Sa conscience ainsi en bonne posture, et tranquillisée à tout hasard par son goût esthétique, Chugnard s'employa de son mieux à le filer, ce tour, avec une impeccable maîtrise.

Tout d'abord, continuant la série des noces, il donna en plein dans la séquence préparée par Gisette, et sembla n'avoir à cœur que de la contenter et de justifier aux yeux du baron le choix de l'institution Chugnard. Quand Flamboche, en effet, arriva chez son tuteur à ses premières sorties du dimanche, il avait les yeux caves et la mine chiffonnée à souhait. Les repas en godailles, précédés de vermouths maternels et parfois même de légères absinthes, et suivis de griseries au Champagne, les soirées passées au théâtre, les matinées vachées au lit à lire des romans, voire les promenades à cheval et les séances d'escrime, qui, sous prétexte de ravigoter l'enfant, l'érein taient par une excessive dépense musculaire, tout avait savamment concouru à lui maquiller (selon les expressions de Chugnard traduisant en vo-

n FLAMBOCHÊ.

cables cyniques les vœux secrets du baron) la gueule d un petit salopiot en train de s'en fourrer jusque-là. Le baron fut satisfait, presque trop satisfait, au point qu'il dit à Gisette :

— Chugnard marche peut-être bien vite en besogne.

— Damo! répondit-elle gatment, il ne marche pas, il trotte... àPanglaise.

— Pourvu, reprit le baron, que les apparences restent sauves ! Tout est là.

— Comment veux-tu qu'elles ne le restent pas? répliqua Gisette. Je connais mon Chugnard, sois tranquille. Le solennel monsieur qu'il s'est montré à toi, il en garde toujours l'air pour ses élèves. C'est en cachette de lui qu'ils font la noce, ou du moins ils croient que c'est en cachette de lui. Son truc consiste à fermer les yeux et à laisser faire la besogne par des subalternes qui s'imaginent aussi le tromper. De mon temps, les trois pensionnaires qui fréquentaient ma maison le jeudi y étaient amenés par le pion chargé de les conduire en promenade. Chugnard le savait fort bien, puisque c'est lui qui avait semé de mes cartes dans la chambre d'un des élèves. Seulement, ca cas de malheur, il était censé...

— Oui, interrompit doucement le baron, do la grosse et simple hypocrisie, je vois ça. L'enfance de l'art 1

FLAMBOGHE. 75

Il ne se doutait pas, ni Gisette elle-même, que . depuis longtemps Chugnard avait passé cette période, et n'en était plus à cette enfance de l'art, et trouvait mille fois préférable d'être cyniquement le complice de ses élèves, dont il se faisait ainsi de sûrs alliés pour duper les parents.

Et la preuve qu'il n'avait pas tort, c'est que le baron en personne, et jusqu'à Gisette, étaient dupés bellement en l'ocCurrence, puisqu'ils so forgeaient de la sorte un Chugnard qui n'était point du tout le véritable.

Le véritable Chugnard était, au surplus, il faut l'avouer* malaisé à connaître non seulement pour Gisette et le baron, mais même pour Chugnard. Ce singulier homme, en effet, à part son caractéristique amour du jeu et sa manie martingalière, offrait peu de prise à un net signalement psychologique. Sa vulgaire jovialité, toute en calembredaines et en calembours, cachait, on l'a vu déjà, un esprit très fin, très retors, et à la fois capable de hautes et puissantes conceptions.

Chimérique dans ses combinaisons de tapis vert, il portait dans tout le reste une raison ferme et positive. D'une irrémédiable faiblesse envers sa passion, 9 il retrouvait ailleurs une rare force de volonté, précise pour la lutte, résistante aux pires déboires, inattaquable à tous les autres vices, dédaigneuse du péril, énergiquement et

incessamment tendue, et néanmoins souple et agile/et, par dessus tout et quand même, toujours gaie. Peut-être, à l'analyse, eût-on fini par croire que cette gaîté constituait le fond de sa nature. Et encore se fût-on trompé; car, bien que cette gaîté ne fût nullement feinte, et s'épaaouît en fleurs de gros rire sincère et franc, elle avait pour sève intime et pour terreau nourricier un amer et noir mépris des hommes. Et cependant, sous ce faux fond de gaîté à fond de réelle tristesse, un suprême tréfond se substratait encore, que personne au monde ne soupçonnait, que Chugnard ignorait tout le premier, et même dont la révélation inattendue lui eût désopilé la pâte comme une bonne farce, à moins qu'elle ne l'eût indigné comme un outrage. Cet inconnu, mystérieux, incroyable et presque inimaginable tréfond du fin fond de Chugnard, c'est que Chugnard était tendre.

Certes, il n'avait guère eu l'occasion de le montrer, ni de l'apprendre, dans sa tumultueuse et combattive existence.

Avec le seul être qui eût pu jusqu'à présent lui en fournir l'occasion, avec la pauvre Aménaïde, il avait clairement conscience de n'avoir jamais agi que par égoïsme. Ne l'avait-il pas épousée en la trouvant laide, ridicule, et pour le sac, pas davantage? Ne l'avait-il pas grugée,

ruinée, sans merci? N'était-ce pas de la comédie, de la plus intéressée, de la plus cruelle, quand il lui soutirait quelque argent de cachette en roulant des yeux de carpe vers le globe aux souvenirs matrimoniaux? Elle-même, hélas! la naïve sentimentale, ne s'y trompait plus, tout en s'y laissant prendre. Et lui, une fois le coup fait, ne se gênait pas pour en goguenarder cyniquement devant elle.

Et néanmoins, cette laide, cette ridicule, cette sacrifiée, qu'il immolait sans pitié ni cesse, en la bafouant, elle lui était chère. Il n'eût pas toléré qu'un autre que lui la fît souffrir. Même, quand elle avait trop souffert par lui, il s'ingéniait à panser les blessures dont il était cause. Malade, il la soignait. Attristée, il la consolait en la régayant. Et sans autre intérêt, alors, que de la voir consolée, redevenue souriante. Il se disait bien :

— Ce que j'en fais, c'est parce qu'elle est encore plus hideuse quand elle pleure.

Et si, par hasard, il était forcé de s'avouer que peut-être il éprouvait une sorte de vague affection pour elle, il se hâtait d'en conclure :

— Oui, sans doute, l'affection que le bourreau a pour sa victime !

Et il se complaisait dans cette idée, se r* 1 présentant comme un tourmenteur féroce et jouis -

seur qui veut faire durer son plaisir et qui le raffine en ménageant des répits à une savante torture.

Mais, qu'il le voulût ou non, et en cépit do ces mauvais paralogismes où il se calomniait sans le savoir, et malgré tout, et malgré lui môme enfin, il aimait Aménaïde, et tendrement. Il le fallait bien, puisque parfois, lorsqu'il la consolait en câlineries menteuses, un véridique petit sanglot le prenait à la gorge, tandis que dans ses yeux secs de joueur, dans ses yeux au froid et dur métal, montait une tiède larme qui les mouillait soudain d'une douceur inaccoutumée et furtive.

Pour Gisette aussi, vraiment, il avait eu de h tendresse. Et là, il en avait été presque d'accord. C'était jadis, au Quartier Latin. Chassé d'un lycée, sans le sou après ses derniers habits ven dus, quasi loqueteux, tombé au dernier degré do la misère, il crevait de famine et n'avait point de domicile. Elle l'avait logé, nourri, vôtu. Non pas en amant; mais, ce qui était mieux, et d'une charité moins explicable, en ami. Elle le trouvait rigolo ; pas d'autre raison ! De ce temps, il lui gardait reconnaissance affectueuse. Mais il avait, pensait-il, acquitté sa dette par beaucoup de services rendus, et quelques-uns compromettants. Et depuis, restés camarades, souvent alliés

rLÀUlBOCBE. 79

en de louches affaires, ilsn'avaient jamais renoué de cœur à cœur comme jadis. Elle s'était même plutôt détachée de lui, lui demandant conseil et aide à l'occasion, lui payant généreusement l'aide et le conseil, mais faisant son chemin de son côté pendant qu'il allait du sien, et ainsi tous deux ne marchant pas de concert la main dans la main, ainsi qu'il l'avait espéré parfois. La vieille affection, peu à peu usée de la sorte, couvait néanmoins encore, et il eût probablement suffi, pour la rallumer, que Gisette le voulût. Mais elle était loin d'y songer, ayant trouvé dans le baron le vrai mâle qu'il lui fallait. Elle n'y eût seulement pas cru, le cas échéant, pas plus d'ailleurs que Chugnard ne croyait avoir pour elle ce dernier tison de tendresse.

Ainsi, entre cette tendresse-là qu'il savait pertinemment bien éteinte, et sa tendresse, qu'il ignorait et eût niée, envers Aménaïde, Chugnard ne pouvait ni avoir montré ni avoir appris qu'il était tendre.

Et cependant il l'était, et il allait le montrer et l'apprendre, à sa profonde stupéfaction, avec Flamboche.

— C'est ce petit-là, avait-il dit, qui m'a ramené la veine.

C'est ce petit-là aussi qui devait lui rendre (ou plutôt lui donner, puisqu'il n'avait jamais éprouvu

rien de ce genre) la conscience d'avoir un cœur et la joie de le sentir battre à d'autres émotions qu'à celles du jeu.

Bien entendu, il fut loin de s'en apercevoir tout de suite, et ainsi ne s'en méfia point. Ses gâteries pour Flamboche, habile politique, pensait-il, pas autre chose! Son désir d'être aimé par l'enfant, et les témoignages qu'il lui en prodiguait, astucieuses manœuvres, calcul à longue portée, machiavélique rouerie ! Qu'il s'y mêlât un tantinet de réelle affection, impossible d'en douter ; mais la nature de cette affection n'avait pas de quoi, tout compte fait, inquiéter l'égoïsme de Chugnard.

— Il m'est cher, se disait-il, à la façon d'un fétiche, parce qu'il me porte bonheur.

Et, le croyant, il se laissait aller sans crainte à un sentiment qui lui semblait aussi peu gros de conséquences que le culte superstitieux de n'importe quel autre fétiche, comme, par exemple, d'un sou troué. Or, c'était ici ou jamais le cas de le constater, Flamboche valait mieux que ça.

La naïve et simple Aménaïde ne s'y était pas. trompée, elle qui ne cherchait pas malice à grand' chose ; tout de suite, et tout bêtement, elle avait cédé au charme de ce petit homme, vraiment fait, pensait-elle, pour être adoré et pour qu'on se dévouât à lui.

FLÀMBOCHB. 81

Non pas que Fiamboche fût beau, ni môme fort agréable à première vue, ni doué seulement d'une de ces physionomies à la souffreteuse attirance, et qui semblent vous dire :

— J'aime à être aimé.

Il repoussait plutôt, tout d'abord, la sympathie, par ses allures à la fois chétives et hautaines, ayant l'aspect d'un être faible qui ne veut pas être plaint, et prêt à se montrer méprisant pour n'être pas méprisé. Gringalet, maigriot, de buste étroit, et mal en chair, il affectait de se tenir très droit, et les épaules très ouvertes, comme pour protester contre sa taille exiguë et son manque d'ampleur. Nerveux, batailleur et extrêmement brave, il tenait à ce qu'on n'en doutât pas, malgré ses apparences frêles. Il devait cette attitude aux conseils de son père, qui ne s'était jamais lassé de lui répéter, en toute occasion, et presque pour unique morale :

— Sois crâne, et parais-le. 11 vaut mieux faire envie que pitié. Porte toujours la tête haute et le cœur en avant. Si ton corps s'y refuse, tu peux l'y forcer.

Et il lui redressait le menton, lui faisait rentrer les omoplates, bomber le torse, cambrer les reins, en ajoutant, devant ces pauvres pectoraux qui laissaient saillir les côtes :

— Tu n'auras peut-être pas beaucoup de viande

pour poitriner. Ça ne fait rien, petit. Poitrine avec ton âme.

Le gamin avait pris ainsi l'habitude de se carrer et de se gonfler à tout propos comme un soldat à la parade. Et son verbe se carrait et se -gonflait de môme, autoritaire, orgueilleux, irrespectueux, volontiers insolent, en éclats de voix et en éclats de rire qui ne ménageaient rien, ni personne.

— Il a parfois, disait Aménaïde, quelque chose d'un jeune sauvage.

Il Pavait surtout dans ses yeux, à la prunelle petite, d'un gris pâle, au regard tout ensemble mobile et qui appuyait longuement. Les clartés aiguës de ce regard s'aiguisaient encore en dardant entre des cils courts, raides et presque blancs, qui semblaient en aviver le fil.

Il ne fallait pas moins que la hardiesse et la pointe toujours menaçante de ce regard, pour imposer silence aux envies de se moquer qu'on avait tout d'abord devant ce bout d'homme si fièrement campé dans son impertinence, et surtout devant son visage d'une laideur plutôt comique, mince du bas, anguleux, au nez pincé et busqué, au teint en fromage à la crème brouillé de taches de son, au front proéminent, trop large, trop haut, coiffé d'un flamboyant et roux toupet de clown.

~-mBLi

Pas beaucoup plus qu'avec son aspect physique, le premier contact avec son moral ne prévenait guère en faveur de l'enfant. On le devinait à la fois violent et paresseux, curieux et inattentif, rancunier aux plus légères offenses et facilement ingrat aux plus obligeants services qu'il considérait comme lui étant dus. Gâté, élevé à la diable, il présentait tous les dehors d'un mauvais sujet. Son esprit alerte, original, primesautier, semblait lui avoir été fourni précisément par cette éducation à bâtons rompus, de bric et de broc, entre son braque de père, sa démente de mère, et les déséquilibrés de toute sorte qui devaient former l'ordinaire compagnie de tels excentriques. Mais rien, sous ce bizarre vernis d'esprit, n'annonçait un fond de sérieuse intelligence, en appétit de quoi que ce fût, lettres, sciences ou arts. 11 n'avait presque aucune instruction, ni ne désirait en acquérir aucune.

Il interrogeait sur les faits seulement, et n'en voulait connaître que le bref pourquoi, tout de suite, sans plus s'inquiéter de relier ces faits à quelque idée. Il ne montrait de goût vif que pour les exercices du corps, l'escrime, le cheval. 11 ne trouvait amusants, au théâtre, que les mélodrames, et, comme livres, que les romans d'aventures. Encore, dans les mélodrames et dans les romans, était-il presque insensible aux parties amoureuses,

sinon lorsqu'il en sortait quelque péripétie de brutale action. Et par là, ainsi d'ailleurs que par sa très manifeste répugnance à s'abandonner, l s'attacher, à se laisser plaindre, à être reconnais sant, il prouvait, de reste, que son cœur n'avait pas été mieux cultivé, et ne tenait pas plus à être cultivé que son intelligence.

Rien d'étonnant à ce qu'une victime-née comme Aménaïde dût le juger aussitôt, et absolument, fait pour être adoré et pour qu'on se dévouât à lui. Rien d'étonnant non plus à ce qu'un égoïste cuirassé comme Chugnard dût se croire parfaitement à l'abri, lui, de toute adoration dangereuse et de tout dévouement autre que simulé envers (comme il disait) un petit bougre de cet acabit. Ce qui est pour surprendre chez ce très sagace observateur, c'est qu'il n'eût pas flairé, ainsi que l'avait aussitôt senti à plein nez la simple Aménaïde, le charme intime en puissance dans un tel être, charme pareil au vague parfum, presque imperceptible, mais inoubliable quand on l'a perçu, de certaines fleurs bourrues, hérissées, épineuses, comme, par exemple, le chardon bleu des grèves. Peut-être aussi qu'il y fut sensible, et du premier coup, autant qu'Aménatda elle-même, mais dédaigna d'y 'attacher importance, tant cela lui parut peu de chose; si bien qu'à cueillir le chardon bleu il n'éprouva

méfiance aucune, et se figura n'en aimer <{ue la bizarre forme et la couleur étrange, sans se douter qu'il en humait jusqu'au fond de l'âme la subtile et prenante odeur.

Un jour qu'il cherchait (en se demandant, d'ailleurs, pourquoi cet inutile souci complètement désintéressé) à catéchiser Flambochc sur les avantages de l'instruction, à lui faire honte de sa paresse intellectuelle, et à lui inculquer le goût du travail, le gamin lui riposta :

— A quoi ça sert-il de savoir ce que vous pourriez m'ap prendre? Les sciences n'empochent pasBrongnien d'être un pochard, ni les lettres Laffouace d'être un jean-foutre. Et vous, qui m'avez l'air de tout connaître, vous n'en êtes pas moins un sacré joueur.

— C'est vrai, avoua Chugnard.

— Eh bien ! reprit Flamboche, ce qui m'empêchera d'être un pochard, un joueur ou un jeanfoutre, je n'ai pas besoin de l'apprendre, puisque je le sais.

— Et qu'est-ce que c'est? demanda le maître transformé en curieux élève.

—Ce que c'est? répondit l'enfant, le front tendu et les poings serrés. C'est tout bêtement de le vouloir, parbleu !

— Pourtant! objecta Chugnard, si ça vous amusait de boire, de jouer, d'être rosse?

— Je le ferais si ça m'amusait, répliqua Flamboche ; mais ça ne m'amuserait pas de le faire malgré moi.

Une autre fois, comme Flamboche avait peiné, presque brutalisé Aménaïde, méchamment, sans nulle raison supposable, Chugnard Pen grondait, lui disant que c'était stupide de faire ainsi du mal gratuit.

— Qui vous prouve, ricana le petit, que ce soit gratuit? Je ne suis pas si bête que ça, voyons! Je l'aime, moi, la maman Bouddha, mais jamais tant que lorsque j'ai des torts envers elle. Et c'est alors aussi qu'elle m'aime le mieux.

Cela, d'ailleurs, dit sans la moindre prétention à une psychologie quelconque, et simplement en pratique constateur de faits qui utilisait ses constatations.

Cette vue nette des choses donnait à Flamboche une très rare aptitude à vite et bien définir les gens, avec un tour d'expression, au reste, presque toujours caricatural, et souvent calembouresque, et qui par cela même plaisait singulièrement à Chugnard. C'est ainsi qu'il avait sobriqueté Aménaïde maman Bouddha, et, encore plus irrévérencieusement, la fée Ratatrouille. Il disait du professeur de mathématiques:

— Il se soûle par a + b et il est rai de comme deux et deux font quatre.

Le Valaque, gros, gras, au teint huileux, aux noirs cheveux lisses, à la raide et rare moustache, aussi épais d'esprit que de corps, et qui s'appelait Lautarescù, il l'avait rebaptisé :

—L'otarie, ce cul!

A propos de Laffouace, il ne tarissait pas, n'en prononçait jamais le nom autrement que Laffoirasse, lui trouvait le nez pareil à un cure-dent, le regard en tire-bouchons, les oreilles en écailles d'huîtres, la barbe en balai de quelque part, et, dans sa haine méprisante contre lui, allait parfois jusqu'à des images presque incompréhensibles, à Chugnard lui-même, et dont Chugnard goûtait cependant comme un régal les lointaines mais néanmoins très significatives analogies, telles que :

— Tête de souris avec un derrière de rat d'égout !

— Il doit avoir été engendré dans un abcès.

— Il se mangerait les dents si elles étaient en vrai chocolat.

— Oui, un licencié es lettres... anonymes !

— Sa voix louche comme ses yeux.

— C'est une âme qui pue de la gueule.

H avait, en revanche, à l'occasion, d'inattendues caresses de langage,- d'autant plus douces qu'on y était moins préparé.

. Un soir, la malheureuse Aménaïde, presque

battue par Chugnard, pleurait et se lamentait, gémissant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Je suis donc seule au monde, toute seule, toute seule !

Il s'était approché d'elle, lui avait pris la main, et, simplement, mais câlinement, avait murmuré :

— Ce n'est pas gentil pour moi ce que vous dites là.

Quand il l'avait offensée plus que de raison et trop sans raison, il avait des façons à lui de revenir et de se faire tout pardonner, grâce à des mots de ce genre :

— Eh bien ! oui, là, je suis un petit mufle! C'est parce que vous me gâtez. C'était comme ça aussi ivec maman.

De ces mots-là, il savait en trouver même pour Chugnard, qui pourtant s'offrait moins qu'Aménaïde à en inspirer. Une fois que Flamboche était en train de s'amuser en exerçant aux dépens de Laffouace sa verve de portraitiste à l'emportcpièce, Chugnard lui demanda brusquement :

— Et moi, monsieur la mauvaise langue, comment diable me dépeignez-vous, quand je n'y suis pas?

Connaissant la franchise impudente du jeune homme, il s'attendait à quelque verte épi gramme; et, loin de s'en fâcher, il eût été le premier à

en rire de bon cœur, car il ne se dissimulait point qu'il y prêtait autant et plus que personne. Sans aucune prétention à la beauté plastique, et moins encore peut-être à la beauté morale, il se fût lui-même, le cas échéant, bravement pris comme plastron de ses propres et pires plaisanteries. Les stigmates de son incorrigible vice, ses fantasques humeurs de joueur en veine ou en déveine, les allures solennelles et basses tout ensemble que lui imposait parfois son métier de marchand de soupe, le contraste de ces allures hypocritement sérieuses avec sa naturelle et grosse jovialité, sa conduite avec Aménaïde, son infâme complaisance envers les élèves, il y avait là de quoi mordre à pleines dents, pour un autre, puisqu'il y mordait en personne, à l'occasion, dans ses cyniques examens de conscience. Quant à sa tournure et à sa binette, on en avait tant fait de gorges-chaudes, qu'il se demandait seulement s'il était encore possible d'en tirer quelque drôlerie nouvelle, capable de l'étonner et de l'amuser. Il en connaissait tous les ridicules : son corps long et maigre, surmonté d'une tête trop grosso et chauve, et qui évoquait irrésistiblement la comparaison avec un bilboquet ; ses jambes et ses bras pareils à des pattes de faucheux; ses mains toujours à demi-closes, aux paumes en l'air et que tracassaient sans cesse et fébrile-

90 FUMBOCHE.

ment les doigts crochus, ce qui donnait à ces mains l'aspect de deux crabes retournés sur le dos ; son énorme crâne facilement perlé de sueur ; ses vastes oreilles à l'intérieur velu; sod collier de barbe en crins grisonnants ; ses joues peaussues et tiraillées de tics; sa bouche en bourse froncée de rides ; ses petits yeux dont les prunelles ressemblaient à des centimes neufs; son teint couleur de billon aussi, mais, lui, en billon de vieux sous crasseux et vert-de-grisés; et enfin son nez invraisemblable, d'abord écrasé à la racine, parti (comme il disait) pour être camard, puis ayant réfléchi en route et s'étant décidé à devenir aquilin, puis ayant réfléchi de nouveau et voulu redevenir rond du bout, si bien que finalement il s'achevait à la fois en bosse et en boule, donnant l'idée d'un perroquet dont le bec serait muselé dans une noix.

Par quelle brève et suggestive et imprévue image Flamboche le malin allait-il traduire et symboliser tant de cocasseries ? Chuçnard s'en délectait à l'avance, tandis que le petit le contemplait longuement, hésitant contre son habi tude, et les sourcils barrés d'attention, ou peutôtre de dépit à ne pouvoir trouver de prime-saut la formule qu'on lui demandait.

— Alors, quoi? insista Chugnard. Vous restez court, vous ! Avez-vous peur de m'embêter ?

Vous savez bien que non. Tapez donc! Allez !

Ne vous gênez pas ! Mettez dans le mille, nom d'un chien ! Pas possible que ma trombine ne vous dise rien, cependant !

— Elle m'en dit trop, répliqua Flamboche.

— Allez-y quand même, reprit Chugnard. Si vous n'avez pas assez d'une définition, donnez-en plusieurs, comme pour Laffouace. Voyons, j'ai l'air de quoi ?

Flamboche parla enfin, d'une voix extrêmement lente et grave :

— Vous avez l'air de quelqu'un que je ne veux pas blaguer, voilà tout.

— Et pourquoi ça ! fit Chugnard, stupéfait de la phrase et plus encore du ton.

Flambocbe répondit, les lèvres légèrement tremblantes :

— Parce que vous avez je ne sais quoi qui me fait penser à mon père.

Puis il se sauva en jetant un brusque éclat de rire et après avoir fait à Chugnard un grand pied de nez.

Mais Chugnard ne fut dupe ni du pied de nez, ni du rire. Le pied de nez n'était qu'une mauvaise gaminerie par quoi Flamboche voulait donner le change sur la réelle émotioî. Qu'il avait éprouvée un moment, et dont il avaii regret, craignant de s'être livré. Le rire avait été

plus sincère, légitimement éveillé par l'anormal et le presque monstrueux d'une aussi saugrenue comparaison entre un Chugnard et le stiperbe aventurier qu'avait été Jacques de Miérindel. Flamboche avait souvent dépeint son père à Ghugnard, et de traits qu'ennoblissait encore l'exaltation du souvenir. Être mis en parallèle, lui, Chugnard, fichu comme il Tétait, avec un tel homme, tel que le représentait Flamboche, cela suffisait de reste à faire pouffer au premier abord, non seulement le petit, mais Chugnard lui-même. N'empêche que la comparaison avait passé par l'esprit de l'enfant, malgré tout ce qu'elle offrait d'insensé en apparence, et qu'en lui passant par l'esprit elle lui avait aussi troublé le cœur. Impossible d'en douter en se rappelant ses pénibles hésitations, sa retenue, sa voix lente au ton grave, et surtout ses lèvres tremblantes quand il avait enfin cédé à son émotion et lâché la phrase extraordinaire. Et l'éclat de rire ne signifiait donc rien, et. moins encore la farce du pied de nez. Le vrai, c'est que Flamboche, sous toutes les misères physiques et morales de Chugnard, avait senti vivre on ne sait quoi de grand, de fort, de beau, lui évoquant son père, et qu'il aimait cet on ne sait quoi, et qu'il n'avait pu se garder de le témoigner à Chugnard, quoiqu'il eût aussitôt jugé une telle

affection comme déraisonnable, ridicule, et presque honteuse. Mais la façon môme dont il l'avait laissé voir, et dont ensuite il avait essayé de s'en défendre, cette délicatesse dans l'expression, puis cette pudeur de remords farouche si bizarrement manifestée par une grimace vulgaire exprès pour rompre le charme, c'était de quoi rendre d'autant plus précieux à Chugnard le témoignage qu'il avait reçu et de quoi lui en faire goûter à fond tout le rare et cher et délicieux privilège.

Ce lent travail de tendresse réciproque où ils se prenaient l'un l'autre moitié figue moitié raisin, comme ils se le cachaient à eux-mêmes, ils le cachaient à plus forte raison à autrui, et personne ainsi autour d'eux ne pouvait en avoir vent. Les compagnons de Flamboche, tous plus âgés que lui, le considéraient volontiers et le traitaient en enfant, ne s'étonnant pas qu'il fût le chouchou de la maison. Laffouace, qui se croyait perspicace, continuait à ne soupçonner chez Chugnard que de mesquines manœuvres de tapage, d'ailleurs soigneusement dissimulées. Détesté par Flamboche et le détestant, il se fût bien gardé de le protéger contre ces manœuvres, puisqu'il n'avait aucun espoir d'y supplanter le patron. Au reste, même s'il y eût eu quelque intérêt et la moindre chance, il ne s'y fût point

aventuré. Il était, pour oser de telles compétitions, trop étroitement dans la dépendance de Chugnard, qui le tenait à la gorge, au collier, en chien couchant, grâce à une sale histoire dont il sera parlé en son lieu. Quant à supposer entre Chugnard et Flamboche quoi que ce fût de simplement et noblement affectueux, il ne le pouvait pas, si perspicace qu'il se crût, étant lui-même trop incapable d'un pareil sentiment pour le distinguer chez les autres.

Seule, Aménaïde perçut la grandissante amitié qui attachait de plus en plus Chugnard et Flamboche. D'abord, parce qu'elle-même adorait chaque jour davantage le bizarre enfant, et sentait en être aimée un peu, et ainsi en était obscurément jalouse. Elle avait craint, les premiers temps, que ce cœur fût détourné d'elle. Mais bientôt elle s'était convaincue que les choses allaient justement d'un train contraire, et même au delà de ses plus chers désirs. Bien loin que le cœur de Flamboche lui fût pris par Chugnard, il semblait que le cœur de Chugnard lui fût ramené par Flamboche. Peut-être fallait-il attribuer l'humeur singulièrement radoucie du joueur à sa veine maintenant assez constante et régulière, et dont il faisait plus que jamais honneur à son fétiche. Peut-être aussi sa passion du jeu s'affaiblissait-elle de toute la force que

FLAMBOCHB. 93

prenait sa nouvelle passion d'amitié. Toujours est-il qu'il tenait dorénavant son vice mieux en bride, y cédait moins souvent, par séances plus espacées et plus sages. Il avait cessé d'être le terrible bourreau d'argent qui naguère désespérait la pauvre femme, lui arrachait les maigres ressources dernières pour aller au claquedent comme l'ivrogne va au vin et le luxurieux aux filles, en risque-tout, en fôu prigpar son accès, et qui n'entend plus rien à rien. Elle n'avait plus à subir aujourd'hui de ces affreuses scènes où elle représentait vainement la maison sans le sou, le crédit fermé, la ruine certaine, la faillite et la misère pour demain. L'entretien de la bourse de jeune saignant plus à blanc la caisse de l'économat, Aménaïde joignait les deux bouts, avait éteint les grosses dettes, constituait des réserves, et ne désespérait pas de voir renaître les beaux jours de prospérité connus jadis à la florissante pension Bance. Et pour elle ainsi que pour Chugnard, le véritable auteur de tout ce bonheur revenu, c'était Flamboche. Aussi l'aimait-elle de plus en plus, et sans arrière-pensée, elle, ni dissimulation, ni retenue ou crainte de se laisser trop séduire, niais de plein cœur, au contraire, et en tout abandon. Comme elle l'avouait à Chugnard lui-même, au risque de lui paraître, une fois de surcroît, ridiculement sentimentale et poétique :

— On dirait que cet enfant nous a été envoyé par le ciel pour nous tenir lieu de celui que nous n'avons pas eu, hélas ! Et il me semble positivement qu'en lui je communie avec toi, monsieur Chugnard.

Le plus drôle, c'est qu'une telle phrase, à laquelle il eût naguère chanté pouilles en quelque grosse plaisanterie, monsieur Chugnard pouvait aujourd'hui l'entendre sans même sourire.

Il faut ajouter que, le jour où la lui dit Aménaïde, Flamboche était déjà depuis prèè d'un an à l'institution, et qu'ainsi Chugnard trouva tout naturel de n'avoir rien à répondre sinon :

— C'est vrai, tout de même! Il est comme de la famille. Oui, tu as raison, notre enfant! Quelque chose comme notre enfant !

Puis, tout mélancolique, et dans un amer sourire, il reprit :

— Oh ! mais non, non ! Tu me fais dire des bêtises avec toi, vieille maman romance! Ce serait trop beau.

Et il voulut siffloter, pour ne pas à lui-même se paraître ému ; mais il ne put pas. Ses lèvres se contractaient en tremblant.

— Bon, bon, dit Aménaïde, appelle-moi vieille maman romance et fais le merle. Tu as tout de même du cœur, va, monsieur Chugnard, et tu es content d'en avoir.

FLANBOCHE. *h

— Oui, répondit-il, s'étant ressaisi et tâchant misérablement de gouailler, oui, je suis content d'en avoir, du cœur, mais à l'écarté, quand c'est de l'atout.

Que les choses en fussent arrivées à ce point, insensiblement et à son insu, on a tâché de l'expliquer. Mais il peut paraître moins explicable que le baron et Gisetto n'en eussent jamais eu, ces malins, le moindre soupçon. Rien de plus simple, cependant !

D'abord, Gisette n'avait contre Chugnard aucune méfiance, ni, si elle s'était méfiée, aucun moyen de contrôle. Elle s'en rapportait à lui et était forcée de ne s'en rapporter qu'à lui ou aux constatations du baron, puisqu'elle-même ne voyait jamais Flamboche. Il n'y avait donc, pour la tromper, elle, qu'à tromper le baron. Or le baron, rassuré par elle qui avait confiance en Chugnard, n'était pas difficile à tromper. Ils étaient tous deux dans un cercle vicieux où Chugnard, comme il se disait, les menait en bateau en rond à la queue leu-leu.

M. de Miérindel, très occupé de ses multiples et compliquées affaires, n'était en relations avec son neveu qu'aux sorties du dimanche. Encore, ces visites le gênant plutôt, s'était-il très volontiers déshabitué de cette fréquentation hebdomadaire, pour laquelle Flamboche manifesta

vite, et franchement, peu de goût. Le baron n'avait guère à lui offrir, en effet (sa gravité et sa situation l'y obligeaient envers son pupille), que des distractions austères, conférences, visites à des musées, matinées classiques. Après y avoir bâillé ferme, sans se plaindre pendant quelque temps, par politesse, le petit indépendant au franc parler ne s'était pas gêné pour dire un beau jour :

— Vous savez, mon oncle, vous êtes bien gentil ; mais ça m'embête, les plaisirs sérieux. Une grande promenade à cheval ou une partie de canotage ferait joliment mieux mon affaire.

Le baron, tenant avant tout, pour le moment, à ne pas être pris en grippe par son neveu, avait répondu :

— Soit, mon cher enfant! A votre choix! Loin de moi le désir de changer vos jours de congé en journées ennuyeuses! Au surplus, les délassements sportifs ne sont pas pour m'être antipathiques, et si vous préférez vous y livrer le dimanche sous la surveillance et avec l'agrément du digne monsieur Chugnard, voilà qui est entendu. Je ne demande qu'à vous faire plaisir. Venez seulement de temps à autre déjeuner ou dîner avec votre vieil oncle, qui sera toujours bien aise de vous voir et de se rajeunir à votre jeunesse.

Flamboche avait pensé de plus en plus : •

-> Quel chic type !

Mais, n'ayant pas l'hypocrisie de la reconnaissance, il ne s'était pas astreint longtemps à la corvée d'aller rajeunir son vieil oncle, qu'il trouvait chic type surtout de loin. Ses visites s'étaient, de la sorte, vite espacées, se bornant bientôt à un déjeuner mensuel, auquel il venait uniquement par devoir, et que toujours il abrégeait sous prétexte de quelque partie de délassement sportif, comme avait dit l'oncle.

— On a rendez-vous à une heure précise, vous comprenez ! Je ne peux pas faire attendre les camarades.

Le baron acquiesçait, admettait tout, la rareté des visites, la brièveté du déjeuner. Il était, d'ailleurs, aussi généreux que complaisant, faisait des cadeaux agréables, une cravache à pommeau d'or, une paire d'éperons à la chevalière, en argent, une périssoire de. palissandre, des pistolets de tir, un merveilleux appareil de photographie. Et jamais d'enquête embarrassante sur le travail, ni la conduite à la botte! Rien qu'une vague question, sans trop insister, et comme par acquit de conscience :

— Et ces études? Elles marchent bien, n'est-ce pas ? Monsieur Chugnard n'est pas trop exigeant?

Ses bulletins ont, d'ailleurs, de quoi, je l'avoue, ne satisfaire.

Chugnard, en effet, envoyait religieusement des bulletins trimestriels, auxquels le baron avait déclaré tenir d'une façon très expresse. Ces bulletins étaient remplis de notes détaillées, de minutieuses observations, touchant les occupations matérielles et intellectuelles, les progrès, le caractère de l'élève, le tout rédigé en un style dont Chugnard s'amusait avec Flamboche, et qu'il appelait le genre filandroso-lapidaire. Il savait bien, lui, le finaud, que le baron n'était point dupe de ces frimes, et plus d'une fois il avait eu envie d'en instruire Flamboche, rien ne l'irritant comme d'entendre le jeune homme lui répéter sans cesse :

— Non, ce qu'il y coupe, mon tuteur, dans le pont des bulletins ! Vrai, je le croyais plus malin que ça. Enfin, le principal, c'est qu'il est bonzig. Pas à dire, avec sa gueule d'homme austère, c'est un chic type !

Chugnard avait alors une sorte de remords envers Flamboche, à lui laisser ces fausses idées sur la prétendue bonté du baron. En même temps il craignait que l'accoutumance à ces fausses idées ne les rendît plus tard difficiles à détruire, et n'eût à la longue pour résultat un réel attachement du neveu à l'oncle. Heureuse-

FIAMBOCHF. irfl

ment la rareté et la brièveté* des Visites garantissaient un peu contre une semblable inquiétude. II restait que Chugnard, en ne détrompant pas le jeune homme, et tout intérêt personnel mis à part, se sentait coupable de ne point lui ouvrir les yeux et d'être ainsi, contre lui, de complicité, sans le vouloir, avec le baron. Mais il n'osait pas agir autrement. L'instant ne lui en semblait pas venu. Éclairer Flamboche, c'était courir le risque de quelque parole imprudente, lâchée tout à trac par ce Saint- Jean- Bouche d'or, et qui suffirait à éclairer en retour le baron sur la véritable et secrète conduite de Chugnard. Mis en éveil, le tuteur retirerait son pupille de l'institution, et alors, adieu tous les beaux rêves si bien en train de se réaliser, et adieu aussi la douceur de cette mutuelle et singulière affection, dont Chugnard s'avouait maintenant la tendresse et le charme, et dont la rupture possible était devenue, au fond, la cause de ses plus vives et plus alarmantes angoisses.

Il en redoubla de précautions contre le baron et surtout contre Gisetto, et se vengeant sur eux des remords et des transes dont il souffrait, il apporta des raffinements et une joie d'artiste à les rouler. Sa consigne était de pourrir Flamboche tout en sauvant les apparences, et son mot d'ordre aurait pu se traduire •

i(fe* * " •-*•*•- FJAMBOCHE.

• • « *fc fc * » fc fc • » • » " »

:*-\: r^^Da-cc^ruptlola .sous la correction.

Il en prit tout juste et absolument le contrepied. Il se fit le plus correct, bien mieux même, le plus zélé, le plus vertueux, le plus attentivement sévère des Mentors, et avec toutes les apparences d'un corrupteur, et, ces apparences, non seulement aux yeux du baron et de Gisette, mais aux yeux de Flamboche en personne. Il mit à profit les bonnes résolutions que lui avait manifestées le jeune bomme, son culte de la volonté, son horreur des vices qui la réduisent en servage, sa fierté à être fort physiquement et moralement, sa passion des sports, tout ce qui - pouvait le garder d'être un précoce viveur usé avant d'avoir vécu. Cependant il lui lâchait la bride quand il le fallait, ou plutôt n'avait jamais l'air de le tenir en bride, et même parfois, non content de le lâcher à quelque occasion de crapule, de jeu, de débauche, l'y excitait, mais toujours en choisissant ingénieusement les conditions les plus propres à inspirer le dégoût du vice goûté.

Il s'arrangeait, d'ailleurs, pour que ces expériences servissent à double fin, et, en défendant Flamboche de la corruption, dussent le montrer, au baron et à Gisette, précisément en train de se corrompre. Ainsi, les quelques nuits de buverie et de noce où il entraîna Flamboche, se trou

far

Vèrent, comme par un effet du hasard, des nuits de samedi à dimanche, au lendemain desquelles Chugnard disait:

— Allons, bon, pas de chance ! Voilà que vous avez mal aux cheveux et c'est aujourd'hui le jour de votre déjeuner chez votre oncle. Si, si, je vous assure.

Puis, comme à une soudaine inspiration, et ravi au lieu d'avoir l'air ennuyé, il reprenait en rigolant :

— Mais, qu'est-ce que je dis? Pas de chance?

Au contraire ! Veine ! Archiveine ! Que ce soit votre jour de boulottage avunculaire et soporifique, ça tombe justement très bien. Vous êtes trop vanné pour une partie de cheval ou do canot. Ça finirait de vous éreinter. Le sage petit déjeuner de famille, en tête à tête avec votre brave homme de tuteur, rien de tel pour vous reposer. Et puis, vous avez une mine, à la bonne heure ! Du pur papier mâché ! Les yeux au fond de la tète ! Une vraie hure de potasseur, de surmené. Allez-y pour moi, voyons, cher ami, pour prouver de visu comme on pioche à l'institution Chugnard.

EtFlamboche y allait, exhibant à son tuteur une face blême, creuse, tirée, aux paupières rouges, aux lèvres sèches, une de ces faces qui forçaient le baron à reconnaître que l'institution

Chugnard n'était point de celles, décidément, qui jouissent (Tune réputation usurpée.

Quanta Gisette, comme Chugnard était désormais bien résolu à la trahir absolument, sans rémission, scrupules ni remords d'aucune sorte, il s'y était pris en coupant au plus court, et en inventant une manigance qui pût d'un coup et à tout jamais lui assurer la confiance de Gisette inébranlablement. Ce fut, selon son expression avec lui-même, un de ses plus beaux tirages à cinq. Il en était fier, et il y avait de quoi, comme on va en juger.

Il était entendu entre eux que, de temps en temps, au reçu d'un télégramme à mots convenus, Chugnard la trouvait à un rendez-vous choisi une fois pour toutes, et que là, en fiacre, elle lui donnait ses instructions, auxquelles il obéirait toujours strictement, sans demander pourquoi ni à quelles fins, en âme damnée. Il s'était accoutumé à y venir comme un policier au rapport, et à n'interroger jamais. Or, un jour (ils allaient se séparer et la voiture avait fait halte déjà), c'est lui qui interrogea, brusquement, ainsi :

— Dis donc, Gisette, quand me désigneras-tu la femme? Tu t'en es inquiétée, n'est-ce pas?

Et il ajouta, l'air grave :

— Tu comprends, c'est une responsabilité dont je ne veux pas me charger, moi. Les passades do

rencontre, bon! J'en fais mon affaire. Mais un collage est à craindre, malgré toutes mes précautions. Il vaudrait mieux le préparer, l'arranger, ne pas s'en rapporter au hasard. J'ai pensé que tu tiendrais à maquiller la chose toi-même, selon tes idées, en y employant quelqu'un de ton choix. Je serais plus tranquille.

Certes, il n'ignorait point que Gisette, depuis sa liquidation du « Plumes et Fleurs », avait complètement cessé toute fréquentation dans le monde d'où elle était sortie. Et elle savait qu'il ne l'ignorait point. Il osait donc la supposer capable d'avoir conservé quelques obscures et secrètes relations avec ce monde, et de vouloir en profiter pour confier Flamboche à des mains sûres ? C'était hardi, et surtout qu'il n'eût pas craint de la blesser en passant si à brûle-pourpoint de la supposition à la proposition. Mais, surprise, elle ne songea pas à se fâcher. Elle vit là, dans Chugnard, la preuve de ce qu'elle lui demandait le plus expressément, la preuve d'une servilité tout à fait passive, et d'une absolue abnégation d'amour-propre, rare et flatteuse pour elle chez cet homme qu'elle considérait à juste titre comme une intelligence d'élite. Elle lui en fut reconnaissante. C'est bien sur quoi il avait compté. Et il fut payé de son audace par cette réponse • „

— Je ne connais plus et je ne veux plus con*

naître personne d'autrefois, non, personne, toi seul excepté. Agis donc en conséquence, et remplace-moi entièrement pour le choix à faire, s'il y a lieu. Je te donne carte blanche. Va, tu en es digne.

Le compliment fut détaché sur un ton de supériorité satisfaite si foncièrement comique en son sérieux, que Chugnard faillit en pouffer de rire. Il se contenta de sourire, comme d'aise, et ravi d'être apprécié. Une vraie et forte joie, au fond, l'emplissait, à l'idée que désormais il était maître de la situation, puisqu'il avait su définitivement et absolument tourner le seul obstacle qui pût, calculait il, l'empêcher de mener abonne fin le complet accaparement de Flamboche. Cet obstacle, c'était la perspicacité méfiante de Gisette; et voilà que Gisette avait maintenant les yeux bouchés au point de le traiter, lui Chugnard, en pauvre et vulgaire sous-œuvre à qui, pour un peu, elle eût osé dire (pensait-il) napoléoniquement :

— Soldat, je suis content de toi.

Enchanté de l'avoir ainsi mise en défaut, il lui en voulait, en même temps, du sans-gêne dédaigneux qu'elle lui manifestait par suite, et il n'en devint que plus âpre en son dessein de conquérir Flamboche et de le protéger contre elle et le baron. C'est du moins la raison qu'il se

FLAMBOCHB. 101

donna pour redoubler d'affection envers le jeune homme, tout en continuant à se duper là-dessqp de cette réflexion, qu'il croyait être celle de derrière la tête :

— Dame ! ce que je soigne, en somme, ce n'est pas lui, c'est mon espoir, c'est la possibilité de mes revanches, c'est la résurrection de ma martingale, c'est moi-même. Hardi, Chugnard, hardi! Défends ta peau, mon vieux!

Il ne se doutait guère qu'il allait avoir à la défendre, non pas contre ces puissants adversaires que seuls il avait en vue, mais contre un bas ennemi auquel il ne s'était pas avisé de prendre garde, contre Laffouace.

La chose arriva pendant la seconde année du séjour de Flamboche à l'institution. Et elle arriva en coup de foudre, en un de ces inattendus coups de foudre qui éclatent parfois l'été au cours d'une journée toute de lumière et de joie. On était, en effet, au plein du bonheur. L'amitié entre Chugnard et son cher élève fleurissait à l'aise et à l'abri de toute crainte. La confiance du baron et de Gisette était absolue. Adroitement mis en garde contre son tuteur, bien que Chugnard n'eût rien lâché de trop compromettant, Flamboche avait passé un mois et demi de vacances avec M. de Miérindel, à Vichy; puis à Aix-les-Bains, puis à Dieppe, et cela en tête à

tète, et sans malencontre, sans que le baron lui eût tiré le moindre ver du nez. Loin de là ! Le pupille s'étant peu amusé en compagnie de son tuteur, et le tuteur ayant trouvé cela for* naturel, et comme lui-même avait été gêné par cette cohabitation qui le privait trop de Gisette, on avait abrégé les vacances, à leur agrément mutuçl, et il avait été convenu que l'an prochain Fiamboche les prendrait avec Chugnard pour Mentor. C'était au mieux. C'était le rêve. Tout marchait donc à souhait. Les deux amis et la brave Aménaïde se délectaient par avance.

Chugnard rayonnait. Et brutalement, au plus fort de sa félicité, dans le plus beau de sa journée toute de lumière et de joie, ce fut le coup de foudre inattendu. Il avait paré à tout, croyait-il. Hélas ! il n'avait pas paré à Laffouace.

Non pas qu'il eût commis à propos de Laffouace la faute que Gisette avait commise à propos de lui-même, en lui attribuant moins d'importance et de malfaisance qu'il ne fallait. Il .connaissait de reste quelle bête venimeuse était Tex-normalien, et combien on devait le tenir à l'œil. Mais, précisément, il le tenait, mieux qu'à l'œil, et bel et bien muselé, pensait-il, et voici comme.

Pendant les vacances qui avaient suivi sa seconde année à l'Ecole normale, Laffouace, en

préceptorat dans un château, y avait volé un billet de banque ; puis, les gens s'étant aperçus du vol, il s'était arrangé, par des insinuations astucieuses, pour en faire accuser une fillette, servante dans la maison; mais le père de la fillette, brave garde-chasse, sûr de la probité de son enfant, et ayant des soupçons contre l'accusateur, l'avait, sous menace de mort, forcé à l'aveu signé de son vol, à l'aveu écrit. On n'avait point poussé l'affaire en justice, le coupable ayant protesté de son repentir, imploré la pitié, etaccepté de se châtier lui-même en donnant sa démission de l'Ecole normale. Seulement ce châtiment-là n'avait pas satisfait la légitime rancune du garde-chasse. Il s'était, lui, pour venger sa fille, attaché à la piste de Laffouace, en lui déclarait qu'il ne le laisseraitse casernulle part, qu'il présenterait partout l'aveu écrit et signé, et qu'il voulait voir lfc gueux crever de faim. Crevant de faim, en effet, le misérable avait pris le parti, en entrant à l'institution Chugnard, de confesser lui-même son malheur, comme il disait. H savait l'interlope de la maison, pensait qu'on l'y accueillerait en dépit, ou plutôt à cause, de ses fâcheux antécédents. Et il avait pensé juste, Fort de la confession, et plus fort encore après avoir vu l'aveu écrit et signé qu'avait apporté le gardechasse, Chugnard avait engagé Laffouace comme

HO FLAMBOGHE.

professeur de lettres, en expliquant au gardechasse ébahi qu'il fallait user de miséricorde envers un pauvre diable qui voulait venir à résipiscence. En réalité, il avait tout de suite jaugé le vilain bonhomme sur sa mine, et n'avait pas craint de l'employer, quelque dangereux qu'en fût le risque, puisqu'il possédait de quoi s'en servir à son entière discrétion. Et c'est bien pourquoi, l'estimant ce qu'il valait, fourbe, vil, haineux, envieux, capable de tout, il le jugeait quand même incapable d'oser entrer en lutte contre lui, Chugnard, si invinciblement armé et sûr de l'écraser au premier coup.

Par malheur, Chugnard, tout en se jugeant dur, était bon garçon et avait à sa manière, jusque dans sa dureté, de la délicatesse. Il ne faisait pas trop sentir à Laffouace qu'il l'avait en son pouvoir. Il était comme un peu honteux* de ce pouvoir, si aisément établi sur une tacite menace de chantage. Il éprouvait une sorte de pitié à l'endroit de ce lamentable bougre, ainsi réduit en domesticité infâme,etqui, certes, n'avait guère de quoi éveiller sa sympathie, mais qui, néanmoins, méritait mieux qu'une telle chiourme dans l'obscure misère, avec l'ineffaçable marque à l'épaule de cet aveu écrit et signé. Il admirait toute force, et souffrait d'en voir quelqu'une comprimée, inutile, rendue nulle par un caprice du hasard.

FLAMBOCHE. !il

Grâce à la malchance de cette faute, commise voilà trois ans, Laffouace était donc condamné à mourir comme les melons, la graine dans le ventre! N'était-ce pas dommage? Une graine de poison, à coup sûr, qui avortait là ! Mais d'un poison qui eût pu germer violemment, et richement s'épanouir en belles fleurs de scélératesse ! Il était d'une intelligence si aiguë, si déliée, le mâtin, si brillante de facettes assimilatrices ! Une assurance de cuistre, sans doute, et une vanité de bête à concours! Mais, en revanche, quelle superbe absence de tout vain scrupule, quelle pleine et absolue méchjanceté, quelle abondance de fiel toujours prêt à gicler sur tout ! Et dire que de pareils trésors se gaspilleraient en petits ragots, en menues vilenies, en un flux perdu de pauvres malheureuses jean-foutreHes s'épanchant de bouche à oreille ! Dire que cette âme qui puait de la gueule, selon la si juste expression de Flamboche, ses voisins immédiats seraient seuls à en respirer l'haleine, tandis qu'elle était faite pour empester tout Paris !

— Car, vous savez, mon petit Laffouace, lui répétait souvent Chugnard, vous manquez votre vocation en restant professeur. Vous auriez dû être journaliste.

— - Mais, répondait Laffouace, soyez tranquille, je le serai.

112 FLAMBOGHE.

— Hélas ! répliquait Chugnard, pas tant que vous aurez au derrière votre sacré garde -chasse et son petit papier. Vous n'ignorez pas que, partout où vous voudrez écrire, l'animal vous fera fermer les portes en exhibant cet échantillon de votre style.

— Fichtre ! ripostait Laffouace en riant, vous avez de la presse une si bonne opinion que ça !

— Vous voyez bien que non, goguenardait Chugnard, puisque je vous trouve tout à fait digne d'en être.

— Alors, reprenait Laffouace en se mordant la lèvre, je ne comprends plus. Si la presse est ce que vous dites, comment m'y refuserait-on pour si peu de chose ?

Mais il faut croire que Chugnard pensait décidément de la presse pis que pendre, et même davantage, et en tous cas plus encore que n'en pensait Laffouace lui-même ; car il concluait :

— Ecoutez bien, pauvret. Je vous parle sans rire et en ami. Oui, vous avez tout ce qu'il faut pour être un journaliste de premier ordre. Oui, la presse est composée, en majorité, de telle façon, qu'une peccadille comme la vôtre ne devrait pas pouvoir vous en interdire l'entrée. Elle compte quelques honnêtes gens, pour sûr. Il y en a partout, des honnêtes gens, même au bagne. Mais elle est, surtout, à fond de coquins.

Des coquins que vous êtes de taille à égaler un jour, je n'en doute pas. Des coquins, toutefois, an prix desquels vous n'êtes encore, avec votre aveu écrit et signé, qu'un tout petit garçon. Donc, en bonne logique et en toute justice, vous auriez droit h y prendre votre place, parmi ces coquins. Seulement ces coquins-là, ce qui fait leur force, c'est qu'ils passent pour d'honnôtcs gens et qu'ils ne manquent pas une occasion de se donner pour tels. Et la meilleure occasion qu'ils en puissent trouver, c'est d'exécuter do temps à autre un foutriquet de coquin comme vous seriez, patent, avéré, confitentem reum. Essayez, pour voir, de Vous faufiler dans leurs rangs, avec le papier du garde-chasse, et vous m'en direz des nouvelles! Les plus tarés seront ceux qui vous crieront le mieux raca. Votre papier deviendra la serviette à torcher les plus sales visages. Et dans le flot des crachats sous lesquels on noiera votre impudence, on débarbouillera toute la sacro-sainte corporation.

Et il s'emballait, déclamait, non pas payé, ajoutait-il, mais ayant payé pour savoir ce que vaut la presse. En quoi il faisait allusion à tant depots-de-vin qu'il avait versés pour le lancement descs nombreuses entreprises, pots-de-vin qui les avaient ruinées, affirmait-il en oubliant qu'il avait aidé à la ruine par ses foucades de joueur.

M 4 FLAMBOCHE*

— Ce qui n'empêche pas, disait-il pour finir, que je l'admire, cette chienne de presse, la plus grande puissance de nos jours, comme ils s'en vantent dans leurs clichés ; et ils ont raison. El c'est bien pourquoi je regrette tant, pour elle el pour vous, que vous ne puissiez pas en faire partie. C'est vraiment du bon mal perdu.

Et, très sincèrement, en effet, il le regrettait, un peu par compassion pour Laffouace, et beaucoup par amour de l'art.

— L'art de nuire, sans doute, ajoutait-il. Maie c'en est un, quand même, et vous y seriez passé maître. Et c'est embêtant, pour un vieux dilettante comme moi, de voir une belle vipère comme vous user son venin à mordre le vide.

Laffouace, d'ailleurs, ne lui savait aucun gré de cette pitié, où sa bile, au contraire, se recuisait d'autant. Il en voulait même à Chugnard, toute réflexion faite, plus qu'au garde-chasse en personne. Il lui en voulait surtout d'avoir trop victorieusement raison dans ses regrets. Il avait comme le sentiment que l'entrée dans la presse lui était interdite, non pas tant par sa propre faute, mais plus encore par l'irréfutable argumentation de Chugnard. 11 ne pouvait apprécier ce qu'il y avait de réelle sympathie pour lui, malgré tout, chez ce singulier homme qui, en fin de compte, le nourrissait, l'avait tiré de la

noire misère, et qui en outre le plaignait et môme l'admirait. Ces condoléances et cette prétendue admiration lui semblaient une acre ironie savamment distillée à plaisir pour lui rendre plus amer son pain d'infâme servitude. Et ainsi toute l'horreur de cette servitude, toutes ses tortures d'irrémédiable impuissance, toutes ses rages de mauvaise bote en cage et usant son venin à mordre le vide, toute sa vanité misérablement réduite à se ronger les poings dans de sales ténèbres dont il ne pourrait jamais s'évader, tout se tournait en rancune condensée contre Chugnard.

Il faut ajouter que, très subtilement, Laffouace pensait toujours à l'éventualité de prendre barre quelque jour sur son geôlier, dont il se trouvait être devenu, d'autre part, le complice. Chugnard, en effet, le tenant d'un lien si infrangible, se servait de lui, naturellement, sans le ménager en rien, l'employait aux plus ignobles besognes des plus viles complaisances envers les élèves. Brongnien le pochard, abruti et vague, n'était qu'un comparse dans la maison. C'est Laffouace l'intelligent, le déluré, qui était chargé des basses commissions exécutées soi-disant à l'insu de Chugnard, afin que certaines apparences eussent quand même l'air d'être sauvegardées, au cas i'un trop gros accident risquant d'éclater en

416 FLAMBOGHE.

scandale possible. Laffouace était, de la sorte, ; dans le secret de beaucoup d'ignominies, dont il espérait tirer, à l'occurrence, de quoi faire tète et prendre enfin une position défensive contre son patron. Mais l'occurrence, jusqu'à présent, ne s'était point présentée, grâce aux précautions dont s'entourait prudemment Chugnard dans le choix des élèves. Patient, Laffouace attendait, se disant, pour se consoler :

— J'emmagasine de menus faits, comme un héros à la Stendhal.

Et. très littératurier, il se délectait à l'imagination d'être une façon de Julien Sorel.

— Plus fort, ajoutait-il orgueilleusement, et moins empêtré de psychologie.

Chugnard se serait gaussé à l'entendre. Et il aurait eu tort. Car c'est dans cette imagination et cet orgueil que Laffouace, pauvre esprit en somme malgré ses brillantes qualités, trouva cependant l'ingénieuse et romanesque combinaison qui devait l'extraire de sa crotte.

Après avoir longtemps et sottement cru que Chugnard se réservait et chouchoutait Flamboche à l'unique fin de le taper pour l'entretien de sa bourse de jeu, il s'avisa un beau jour de chercher à ces manœuvres une autre cause, et bouta le nez sur la vraie, ou du moins sur celle qui avait été la vraie audébut. Il se représenta un Chugnard

FLAMBOCHB. 117

en train de peloter et de se préparer en Flambo che le futur banquier de renaissantes espérances industrielles. C'était un tapage autrement malin que celui dont il avait eu d'abord le soupçon. C'était un tapage à longue portée, à grosse échéance, savamment et patiemment attendue. Il fut stupéfait de n'y avoir pas songé plus tôt. Il s'en traita même d'imbécile, lui qui ne se faisait guère deces mauvais compliments. Mais il n'en eut que plus d'âpreté à rattraper le temps perdu ; et dans la fièvre de l'improvisation, il partit de sa nouvelle idée, si lumineuse et si fécondo, et en déduisit tout un plan de machination à triple détente possible contre Flamboche, et Chugnard et le baron de Miérindel.

Sans la conviction très arrêtée, qu'il avait, d'être une sorte de Julien Sorel, un héros à la Stendhal, jamais il n'eût osé concevoir comme réalisable ce plan, qui d'ailleurs ressemblait bien moins à un scénario stendhalien qu'à l'imbroglio de quelque insane feuilleton mélodramatique. Mais, se figurant posséder un réel et supérieur génie d'intrigue, il prit dans une telle assurance l'assurance même du génie et l'audace d'aller droit à son but à travers et contre toutes les raisons qui eussent certainement empêché d'agir un gredin moins vaniteux, et par conséquent moins aveuglé que lui.

S'étanf adroitement renseigné, il avait appris à pê\\ près les situations respectives de Flamboche et du baron, et tout de suite, avec son flair de canaille subodorant d'abord la canaillerie, il avait deviné les intentions probables du tuteur, . sans lesquelles ne s'expliquait point que l'austère et très bien informé M. de Miérindel eût choisi pour son neveu précisément l'institution Chugnard. Or, d'autre part, il avait maintenant la certitude, aisément acquise rien qu'à ouvrir les yeux, que Flamboche, loin d'être abandonné, comme le reste des élèves, à toutes les commodités du vice, en était soigneusement, quoique fort secrètement, préservé parce Tartufe à l'envers qu'était ainsi Chugnard en s'arrangeant pour ne pas le paraître. Conclusion : le baron était trahi par Chugnard. Eh bien ! il fallait, ou se faire admettre de force dans le complot de Chugnard contre le baron, ou révéler au baron le complot, ou tenter de leur enlèvera tous deux le fructueux Flamboche; Tout mûrement réfléchi r Laffouace eut la témérité de se croire de taille à risquer successivement les trois choses, en gardant pour le dernier recours, et vraisemblablement pour le meilleur, en désespoir de cause, la révélation au baron. Un autre, aussi gredin, mais moins infatué de ses facultés machiavéliques, eût sauté d'abord sur ce moyen suprême. Le génie de

PLAMBOCHE. 119

Laffouace le jugea trop simple, et donna la préférence au plan plus compliqué, et combien plus flatteur pour son orgueil, de la machination à triple détente.

— Ah! fichtre, oui, se disait-il, plus fort, diablement plus fort que Julien Sorcl ! Et sans compter qu'au bout de la combinaison il y aura, comme joli rabiot, de quoi faire un fameux roman à clef !

Car il entrevoyait déjà, toujours en germination de scélératesse, la possibilité, pour le cas où il aurait trahi et Flamboche et Chugnard au profit du baron, définir par trahir le baron luimême à son propre profit. N'était-ce pas en ces carambolages de félonies que consistait le beau et le rare de sa combinaison, et ce dont jouissait le plus délicieusement sa basse et haineuse vanité de sagoin, toute empoisonnée de cabotinisme et de littérature?

Tellement empoisonnée de littérature et de cabotinisme, que sa toute géniale combinaison faillit en avorter dans l'œuf. 11 ne sut pas, en effet, résister au prurit de commencer dès maintenant le fameux roman à clef, de chic et sans autres documents que des suppositions fabriquées au gré de ses espérances ; et les joies anticipées dont ces espérances le gonflaient, il ru* craignit pas de les laisser voir à Chugn;inl.

120 FLAMBOCBE.

C'était de quoi tout ruiner. Mais sans doute il y a pour le toupet des grâces d'état; et ce qui aurait pu compromettre son jeu lui devint au contraire un triomphant atout. Le dénouement en fut brusqué en coup d'audace, et, malgré l'extrême et prudente finesse de Chugnard, l'avantage resta à la grosse et brutale témérité do Laffouace. La scène eut des dessous et des retours curieux.

— Qu'est-ce que vous avez donc depuis quelque temps? lui demanda un jour le patron. Vous vous redressez comme un pou sur une gale.

— Ce que j'ai ! répondit fièrement Laffouace. C'est que je fais un livre qui sera le Sésameouvre-toi de mon avenir.

Et il cligna de l'œil, en malin qui ne veut pas en dire davantage, et qui n'est pas fâché qu'on devine cependant monts et merveilles. Or, étant donné Chugnard, une telle attitude n'était pas d'un malin, mais d'un niais. Il n'en fallait pas plus pour mettre en éveil le vieux routier. A la façon dont il regarda soudain Laffouace, d'un coup droit allant à fond d'âme, le pseudo-Sorel eut d'abord peur d'avoir commis une faute. Mais il n'était pas homme à s'avouer sa niaiserie. Loin de là, il se jugea crâne d'avoir si vite entamé la lutte, et estima que la bonne tactique à suivre désormais consistait à continuer en crânerie et à

redoubler. Et l'événement devait prouver qu'il avait raison.

— Eh bien ! quoi ! reprit-il, pourquoi me dévisagez-vous de la sorte, avec des regards en balles, à me casser mes verres de lunettes ! Vous voulez voir ce qu'il y a derrière, hein, vieux sondeur? Soyez satisfait, je vais vous le dire. Vous me prenez pour un imbécile qui vient de montrer un bout de son jeu. Détrompez-vous ; je suis un audacieux prêt à mettre cartes sur table parce qu'il est sûr de gagner. Voyez plutôt.

Et, nettement, impudemment, sans réticences, avec la conscience d'être un grand et beau coquin aux superbes allures, quelque chose comme un Talleyrand qui se démasque, comme un Sixte- Quint qui jette ses béquilles, il dit :

— Vous pensiez me tenir, n'est-ce pas, monsieur Chugnard? Eh bien! c'est moi qui vous tiens. Vous n'allez pas en mener large.

Puis, trouvant qu'il avait débuté un peu trop dramatiquement, et qu'il devait se montrer plus coquet, plus raffiné, d'une canaillerie plus élégante, il sourit et reprit sur un ton tout à la fois de précise exposition et de persiflage sousentendu, en affectant une grâce de chat qui joue avec un 'oiseau qu'il plume:

— Voici quel est le sujet de mon livre. Un tuteur, dénué de scrupules, mais tenant à conser-

122 FLAMBOGHE.

ver tous les dehors d'une honorabilité solidement établie, veut dépouiller son pupille, qui est riche. Pour cela, il est nécessaire que le jeune homme devienne un mauvais sujet qu'on puisse faire interdire. A cette fin, le jeune homme est confié aux soins intelligents d'un complice chargé de cette éducation à rebours. Mais le complice trompe le tuteur. Sera-t-il seul à le tromper, ou bien acceptera-t-il la collaboration d'un puissant esprit qui a éventé le complot, et qui offre d'y entrer ? Tel est le premier nœud de mon action. Si le complice traître refuse, le puissant esprit est obligé de faire alliance avec le tuteur. Si, au contraire, et cela me paraît inévitable, la collaboration s'impose, un avenir digne de ses facultés s'ouvre au puissant esprit. Ici est le second nœud de mon action. Il va de soi, en effet, que le puissant esprit ne propose pas gratis sa collaboration indispensable. Sans parler de la part qui lui reviendra, comme de juste, dans le butin final, il exige dès à présent, Ten guise de garantie, la possession d'un certain papier. Le complice traître est un homme d'affaires extrêmement retors, fécond en expédients, et devra, par des moyens à lui, quels qu'ils soient, récupérer le susdit document et le remettre à son associé. C'est une condition absolue, essentielle, sine quà non. Avec ce papier, le puissant esprit retrouve

FLAMBOCRB. 123

toute sa liberté d'évolution, tout l'emploi de se» brillantes capacités, et, en attendant le moment de fonder un journal avec la fortune du pupille, il consent à travailler de son mieux pour arracher cette fortune au tuteur. Comment s'y prendrat-on? Gomment, surtout, le très subtil homme d'affaires et d'expédients arrivera-t-il à s'emparer du papier? Ces parties de mon livre sont encore en blanc. A vous, mon cher monsieur Chugnard, de les remplir! Qu'en pensez- vous?

Tout en parlant, Laffouace s'était grisé de sa salive, régalé de son impudence, et il se trouvait admirable de spirituelle désinvolture. Il voyait déjà la scène écrite tout au long dans le futur roman, et il se disait :

— Ce sera tapé.

Son amour propre d'auteur souffrait môme un peu, de ne pas constater chez Chugnard tous les foudroyants effets qu'il se promettait d'une pareille scène, dont il aurait dû, pensait-il, savourer l'enorgueillissant spectacle. Dans le chapitre en imagination, il se figurait un Chugnard d'abord penaud, puis atterré, à bas, humble, demandant grâce, et finissant par s'écrier en un élan d'irrésistible enthousiasme :

— Bravo, Laffouace ! Vous êtes mon maître.

Vous êtes un maître.

Au lieu de ce vaincu, il contemplait un Chu-

gnard très tranquille, vaguement souriant, qui le laissait distiller ses phrases les plus menaçantes sans les souligner de la moindre terreur, et qui même semblait s'amuser de le voir pirouetter sur le talon rouge de ses impertinences, et cela en dilettante tout à fait désintéressé de l'affaire. Il en fut dépité, en blêmit de vanité déconfite. Chugnard s'en aperçut et en jouit malicieusement, d'une double jouissance ; d'abord parce qu'il lui était agréable de rabrouer l'outrecuidance de ce bas misérable; puis, et surtout, parce qu'il comptait mettre à profit cette déconfiture de vanité pour tourner l'attaque. Il n'était pas, en effet, sans éprouver, au fond, l'inquiétude qu'il dissimulait si bien. La clairvoyance de Laffouace était dangereuse. N'y aurait-il pas moyen de lui persuader qu'elle se trompait, en ayant l'air de ne pas y croire ; et, afin de lui donner ce change, le plus sûr n'était-il pas d'affecter une complète indifférence à la réalité des menaces, et de les considérer uniquement comme du boniment littéraire? A tout hasard, et ne trouvant rien de mieux à faire pour le moment, Chugnard résolut de risquer cette manœuvre.

— Tout ça, mon petit, lui dit-il, c'est de la copie perdue. Le développement n'est pas mal. On reconnaît que vous avez été fort en discours français. Mais un discours de rhétorique et un

FLAMBOCRE. 125

roman, cela fait deux. Il ne tient pas debout votre roman ! Les bonshommes sont des fantoches. Pas intéressants pour un sou! Ainsi, votre principal personnage, le puissant esprit, ce n'est qu'un serin.

Laffouace tressauta, piqué au vif, et voulu! so récrier ; mais Chugnard continuait, toujours très calme :

— Parfaitement, un serin! Peut-être sa conduite pourrait-elle se supporter au théâtre, en une scène dont le faux disparaîtrait sous les brillants d'une tirade comme celle que vous venez de me servir. Mais ça n'a ni queue ni tête, ni vraisemblance, ni rien do rien, dans un livre, dans un roman qui a la prétention d'être l'image de la vie par le menu, les dessous, l'intime! J'ai l'air de vous faire un cours, à vous, le normalien. C'est bête. Cependant, quoi! Il le faut. Je vous assure que dans la vie, les choses ne vont pas de la sorte. On n'agit pas avec des hypothèses, des bourdes. On agit avec des faits. Où sont vos faits? Je n'en vois qu'un : votre papier. Et celui-là, mon pauvre garçon, il est capital, et il est contre vous.

Constatant que Laffouace paraissait décontenancé, il prit un aspect encore plus bonhomme et, abordant le fond même de la question sans toutefois avoir l'air de la traiter, il reprit, comme

126 FUMBOCHE.

s'il n'y avait positivement en jeu que la discussion d'un scénario :

— Tenez, monsieur le romancier, admettons un instant que toutes vos inventions soient la vérité, le tuteur qui..., le complice que... et caetera pantoufle ! Bon ! Vous mettez donc au complice le marché à la main. Il refuse. Il vous flanque à la porte. Il écrit au garde-chasse d'aller montrer son document au tuteur. Et alors,, quoi? Sortons de votre roman et rentrons dans la réalité, pour être plus clairs. Qu'arrive-t-il? Le tuteur, c'est M. de Miérindel. Pouvez- vous espérer raisonnablement qu'il consente à faire alliance avec vous, lui qui est un professionnel de l'honorabilité? A supposer même qu'il soit le gredin de votre romanfeuilleton, le croyez-vous assez naïf pour s'embarrasser d'un gredin aussi compromettant que vous? S'il était réellement ce gredin, .voyons, que ferait-il? Réfléchissez. Il se servirait de votre renseignement, mais gratis. Voilà tout. Et vous seriez sur le pavé, chassé de la seule boîte où vous ave? trouvé du pain, petit ingrat, et vous retomberiez dans la noire mélasse pour jamais, avec votre garde-chasse aux trousses, tandis qu'ici vous vous moquiez de lui. Eh bien! à votre saleté, que vous jugez admirable, ii'estce pas, et dont vous vous promettez le Pérou, qu'est-ce que vous auriez gagné, hein?

Laffouace était humilié de cette argumentation dont )l ne pouvait pas ne pas approuver la justesse. 11 était furieux qu'on l'en humiliât avec ce ton dégagé, bonhomme et méprisant. Goguenarde comme auteur puéril, on le blaguait aussi comme intrigant maladroit. Il voulut du moins affirmer et faire reconnaître sa supériorité comme méchante bête, qu'il fallait redouter parce qu'elle était prête à tout. Et sa vraiment profonde et essentielle mauvaiseté s'épanouit dans cette réponse, où en même temps son amourpropre de littérateur se satisfaisait par un cliquetis de mots qui faisaient mot :

— Ce que j'y aurais gagné? Mais, parbleu !

j'y aurais gagné de vous perdre.

A la contraction de la bouche lançant ce mot, et au venimeux regard qui en guettait l'effet, Chugnard comprit qu'il y avait là, sous le cabotinisme et la littérature, l'explosion même, sincère et féroce, d'une rage aveugle et qui, à l'occasion, ne reculerait pas devant la stupidité d'une telle malfaisance. Oui, Laffouace était capable, poussé à bout, affolé de scélératesse, dans un accès haineux, de se jeter bêtement à l'abîme pour y entraîner quelqu'un. Il ne fallait pas le désespérer. Il était même nécessaire, et urçent, de plier devant lui, au moins pour le part d'heure. Et dès lors il devenait habile de

le faire le plus complètement possible. La certitude de la totale victoire remportée ici endormirait le vainqueur comme dans une Capoue.

Pendant qu'il s'y arrêterait, on aurait tout loisir de chercher par où le battre plus tard. Mais avant tout, et pour le réduire, en attendant, à une immobile sécurité, il fallait lui donner la soûlante et engourdissante sensation du triomphe et lui en verser le vin à pleins bords.

Certes, sans l'éventualité imminente de Laffouace exaspéré, risquant le tout pour le tout, et visiblement prêt à instruire le baron, sans ce péril subit et inévitable autrement, Chugnard ne se fût pas résigné à une pareille bassesse. L'idée seule lui en donnait la nausée, et il en eut, toute métaphore à part, un véritable et douloureux haut-le-cœur. Ce n'est pas une niaise vanité qui souffrait en lui, de cette affreuse humiliation ; c'était la légitime fierté d'un être d'essence supérieure, en somme, obligé de traiter en tout-puissant maître un tel abominable goujat. El à coup sûr, s'il n'y eût eu enjeu que son intérêt, même ses rêves de martingalier, il eût tout sacrifié plutôt que de se ravaler à ce point et de boire cette honte. Mais il s'agissait de sauver son cher Flamboche, de ne point l'abandonner à l'ennemi, de ne point renoncer à l'espoir et aux douceurs de cette tendre affection ; et cela valait bien le plus

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dur sacrifice. Chugnard le consomma héroïquement, et but sa honte jusqu'à la lie. Il eut l'élan d'enthousiasme admiratif qu'avait tant convoité Laffouace. Il s'écria :

— Décidément, vous êtes fort. Je vous rends les armes. 11 le faut. Assez parlé par allégories. Traitons !

Laffouace triomphait. Il fut insolent, répondit que c'était tout traité, qu'il avait dicté ses conditions, qu'il n'en rabattrait rien, et que son roman tenait parfaitement debout et se réaliserait dans la vie (il insistait sur les mots) tel qu'il l'avait conçu dans son imagination, et qu'il n'y avait pas un iota à y changer, et qu'il l'écrirait d'avance, tellement il était sûr de le conduire où, quand et comme il voulait, et que c'était à prendre ou à laisser, et qu'il entendait être non pas un comparse, mais bel et bien le chef du complot. Chugnard baissait le nez, et le laissait rodomonter à l'aise, sachant que de la sorte il le flattait, et très résolu à subir tout ce qu'il faudrait subir pour empêcher le coup de tête d'une révélation à M. de Miérindel. Cette soumission de Chugnard délectait Laffouace et finit par l'amadouer. A son tour il crut devoir prendre l'air bonhomme.

— N'est-ce pas, fit-il, c'est convenu, mon vieux? Flamboche est à nous deux maintenant.

Soyez sans crainte, père peinard. Je vous en laisserai votre morceau. Je ne suis pas si mauvais bougre que j'en ai l'air. A preuve, tenez ! Vous avez essayé de me mettre dedans. Eh bien! je ne vous en veux pas. Non! Parole! Même, je vous admire : vous avez joué serré. Très malin, mon cher Chugnard! Tous mes compliments!

A nous deux, je vous le jure, nous arriverons à quelque chose .

Et il se bouffissait de satisfaction, se gargarisait d'importance, portait beau et grand, autant que le lui permettaient ses allures rabottgries et sa mine de putois malade, tandis que le pauvre et très humble Chugnard se faisait tout petit, tout ]penaud, tout vaincu, et sans amertume, puisque c'était pour Flamboche.

Hélas ! il allait avoir à supporter bien d'autres avanies. Au pouvoir d'un tel maître, si peu scrupuleux et si assoiffé de revanches, il commençait un véritable chemin de croix.

Il fut d'abord en proie à des exigences d'argent. Les appointements de Laffouace durent être portés à mille francs par mois. Et encore se trouvait-il modéré de se contenter à si bon compte.

— Mais, disait ce famélique d'hier et ce t™înecul-les-housettes de toujours, cinquante louis par mois, c'est mon chiffre. Je ne peux pas faire à moins.

Comme il était fou d'avouer ce chiffre à la raisonnable Aménaïde, ou bien qu'il eût fallu lui en donner les motifs, Chugnard dut, pour y fournir, se résigner à puiser dans sa bourse de jeu. Quand il était en perte, il se trouvait obligé de recourii aux scènes d'autrefois, qui maintenant lui causaient d'autant plus de répugnance, qu'il saignait ainsi la caisse de l'économat non plus à son propro profit, mais au profit de sa sangsue, ainsi qu'il disait. Quand il était en gain, il souffrait d'une vraie souffrance physique, que tous les joueurs comprendront, à partager ce gain avec Laffouace. Ceux qui aiment les cartes ont une sorte de respect superstitieux pour, le bénéfice qu'ils en tirent. S'il leur est agréable de le dilapider en fantaisies, en cadeaux, en fêtes, il leur est pénible et ils ont souvent la conviction que cela leur porte malheur, de l'employer à certains usages tels que, par exemple, acquitter une note, se libérer d'un créancier, rendre service à quelqu'un dont la seule présence est considérée comme une assurance de guigne. Ces trois lamentables emplois de son gain faisaient précisément horreur à Chugnard, et il y était forcé cependant,, quand il devait compter sur son bonheur au jeu pour payer les appointements de Laffouace. Mais quoi? Qu'y faire?

— Cinquante louis par mois, n'est-ce pas le

strict minimum indispensable à un jeune gentilhomme de lettres?

Ainsi Pavait décrété, d'un ton suffisant et catégorique, le petit cuistre au pantalon tirebouchonnant, à la redingote de croque-mort, au taux col en celluloïd, qui maintenant paradait dans un complet de façon anglaise, commandé chez le tailleur du Valaque.

— Parce que, affirmait ce nouveau Brummel, il n'y a que les étrangers pour avoir la vraie élégance parisienne.

A quoi Flamboche, entendant un jour cette profession de foi, répliqua:

— C'est pourtant vrai ! Ainsi, par exemple, les singes de chez Corvi.

Cette très innocente plaisanterie, bien peu blessante à côté de tant d'autres dont Flamboche avait accoutumé de larder Laflbuace, servit de prétexte à une scène qui fut pour Chugnard une des plus cruelles stations de son douloureux chemin de croix.

Ordinairement, quand Flamboche blaguait de la sorte et même quand c'était beaucoup plus à enlever le morceau, Laffouace avalait le, compliment sans riposter. Deux ou trois fois, au début, où il avait essayé de rendre la monnaie de la pièce, il s'était fait vertement remettre en place, et n'avait plus recommencé, lisant fort bien dans les yeux

de Flamboche qu'il était détesté, et qu'entre eux deux ce jeu de raquette à volant de mots risquait de tourner vite en jeu de gifles, dont il serait sans nul doute le mauvais marchand. Lâche, devant ce petit nerveux aux allures batailleuses, il avait préféré prendre le sage parti de se taire, et môme de sourire avec des mines complaisantes, en homme spirituel qui sait déguster l'esprit, fût-ce à ses dépens. Cette fois, il ne sourit point, ni ne se tut, n'osa pas néanmoins se mettre en garde de réplique directe à Flamboche, mais regimba quand même et s'en prit à Chugnard, en lui disant aigrement et impérieusement

— Je crois vous avoir averti déjà, mon cher monsieur Chugnard, que je n'étais plus disposé à tolérer ces façons d'être envers moi. Et je vous rappelle, n'est-ce pas, que vous m'aviez formellement promis de les défendre à monsieur de Miérindel.

L'accentuation qu'il mit sur le mot défendre fut telle que Flamboche en eut au visage une flamme décolère et bondit vers lui. Mais il s'arrêta soudain, à l'aspect gêné, malheureux et triste de Chugnard. Il eut la nette et pénible perception que le pauvre homme, pour quel que raison secrè te, mais toute-puissante, était forcé de supporter cette inattendue et humiliante autorité de Laffouace ; et il craignit, en se laissant aller à

sa colère, de susciter une nouvelle occasion d'humiliation à son ami. De grosses larmes lui vinrent aux yeux, tout ensemble de pitié et de rage contenue. Et lui aussi, par affection tendre, il consomma son sacrifice. Au pleutre qu'il eût jeté à plat ventre rien qu'en levant la main sur lui, il dit le plus froidement qu'il put, en regardant le pauvre Chugnard pour se donner le courage d'être calme :

— C'est moi qui ai tort, j'en conviens. Monsieur Chugnard m'a fait part, en effet, de votre désir. Je m'y conformerai dorénavant.

Après quoi, il tourna le dos et s'en alla, prêt à éclater en sanglots, tant il lui en avait coûté de prononcer ces simples paroles, dont, le soir mémo, il devait dire à Chugnard :

— Il me semblait, en les prononçant, mâchei de l'huile et de la boue.

— Hélas! répondit Chugnard, pendant que vous les prononciez, j'en mangeais et j'en buvais, moi, de la boue, et à pleine gueule, et pire encore que de la boue.

Le jeune homme le regarda profondément, et, lui serrant les mains d'une chaude étreinte :

— Pourquoi, lui dit-il, mon cher ami, pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu qu'il y avait entre Laffouace et vous quelque chose l'autorisant à vous traiter de la sorte?

Les dents serrées, après un silence, et en lâchant les mains de Chugnard, il ajouta :

— Et m'obligeant, moi, à le supporter !

— Ah ! cela surtout, répondit vivement Chugnard, pardonnez-le-moi. C'est d'ailleurs ce qui m'a été le plus dur. Vous voir, un noble petit être comme vous, si brave, si fier, vous contraindre à de la politesse envers ce pied-plat, ce saligaud, ce sacré..

— Je ne l'ai fait que pour vous, interrompit Flamboche.

— Parbleu ! répliqua Chugnard, c'est bien do quoi je m'en veux.

— Punissez- vous-en, reprit gravement le jeune homme, par la confession de ce qu'il y a entre Laffouace et vous.

C'était dit d'un ton si mâle et en même temps si affectueux, et qui supprimait si bien toute différence d'âge, que Chugnard se sentit prêt à l'aveu. Mais il en eut remords à l'avance. Fallaitil donc, si tôt et déjà, initier ce noble petit être, comme il disait en toute justesse, aux vilaines et ténébreuses ignominies dont il était le centre ? Oh! non! non! Pas déjà. Pas sitôt. Il serait toujours temps plus tard ! Et le plus tard possible vaudrait le mieux.

— Hélas! répondit Chugnard, je ne peux pas vous en instruire, mon cher enfant. Pas encore,

du moins. Je vous en prie, ne m'interrogez pas. Un jour, je vous le jure, vous le saurez. Tout ce que j'ai à vous dire, et du fond du cœur, c'est que je suis heureux de souffrir ce que je souffre, puisque je le souffre pour. . .

De nouveau, il fut sur le point de se trahir. Ce lui eût été un tel soulagement ! Il en avait besoin, en vérité. Et il avait conscience qu'il le méritait un peu. Mais encore un coup il se ressaisit, jugeant qu'il serait lâche d'achever. Et, au lieu de dire, comme il l'avait sur les lèvres, qu'il était heureux de souffrir pour Flamboche, il eut le courage de ce beau mensonge :

— ... pour... Aménaïde.

Flamboche s'y laissa prendre, le crut, et toute sa bonté s'écria :

— Eh bien ! vous avez raison, père Chugnard.

Elle en est digne. Et moi aussi je souffrirai pour elle, s'il le faut, et de bon cœur. C'est une brave femme.

Avec plus d'effusion encore il se jeta dans les bras de Chugnard, et ajouta :

— Et vous êtes un brave homme!

Ce soir-là, Chugnard devait aller jouer; il en avait prévenu Aménaïde, en empruntant cinq cents francs à la caisse, bien basse pourtant ei qui n'avait pas besoin de cette saignée. Quand l'heure fut venue de se rendre au tripot, il n'y

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alla point, remit dans la caisse les cinq cents francs, à la stupéfaction d'Aménaïde ; et comme elle lui demandait, timidement inquiète, s'il était malade :

—Non, répondit-il, au contraire ! Je ne me suis jamais mieux porté.

Et il se coucha tout joyeux, la tête comme prise, il ne savait pourquoi, d'une légère et douce ivresse, dans laquelle il ne cessait de se répéter avec un vague sourire :

— Non ! Mais est-ce drôle, quand même, est-ce drôle, que moi, Chugnard, je puisse être appelé un brave homme ! Car il n'y a pas à dire et à faire le malin. Le petit a raison. Je crois que j'en suis un.

Une telle constatation, agréable à ce moment, ne fut pas sans le fâcher et le tourmenter un peu au réveil, quand il en envisagea de sens rassis les conséquences.

— Brave homme, pensa-t-il, c'est-à-dire, en tout et toujours, le dindon delà farce. Eh ! eh ! Halte-là!

Mais il se rassura vite à se promettre de n'être brave homme qu'avec et pour Flamboche seulement, et de se rattraper ferme et d'autant sur le dos des autres.

C'est sur le dos de Laffouace, en particulier, qu'il eût été joyeux et Dressé de le faire. Mal-

138 FUMBOCHE.

heureusement, l'heure n'y était pas propice.

Bien loin de là ! Laffouace, impitoyable, le tenait, semblait jouir à le martyriser et s'y montrait même ingénieux.

Ainsi, s'étant très bien rendu compte de l'effort qu'il avait fallu à Flamboche pour lui être poli, et s'étant régalé en gourmet de cette politesse à quoi il était peu habitué, il y avait pris goût et s'était juré de transformer ce régal extraordinaire en pain quotidien. D'une façon simple, au reste ! En exigeant d'être nourri à l'institution, ce qui le faisait deux fois par jour le commensal de Flamboche.

— Et, bien entendu, avait-il ordonné à Chugnard, recommandez-lui expressément d'être avec moi comme on doit être avec un monsieur qu'on respecte. Qu'il ne m'aime pas, je m'en moque. Mais qu'il me traite en gentleman, n'estce pas? Ou sans ça, vous savez, gare!

Condescendant au désir de Ghugnard qui lui soumit, tout honteux, cette exigence nouvelle, Flamboche en prit son parti gaîment, d'ailleurs. Il bornait son respect au silence, et avait l'air de ne point se douter que Laffouace fût là, sinon pour le saluer, à l'entrée et à la sortie. Mais la seule mise en présence de ces deux êtres faisait souffrir Chugnard. Laffouace le sentait bien et s'en délectait. Les saluts de Flamboche, si froi-

FLAMBOGHE. 139

dément cérémonieux, lui étaient agréables aussi. Enfin la méchante gale ayant observé qu'il les ennuyait l'un et l'autre quand il taquinait Aménaïde, il se plut à le faire, critiquant à tout propos la cuisine, la déclarant trop bourgeoise, se donnant des manières de connaisseur et de fine gueule. Il est vrai qu'un jour, il fut remisé là-dessus par la bonne Aménaïde elle- môme, si peu mordante cependant, mais qu'il avait fini l>ar exaspérer de ses injustes et prétentieuses récriminations.

—Taisez-vous donc, lui dit-elle, si vous trouvez un mauvais goût âmes plats, c'est que vous l'avez dans la bouche.

Et toute la table de rire; car personne ne l'aimait. Il s'en plaignit ensuite à Chugnard, et voulut que la consigne fût donnée à toute l'institution, comme à Flamboche, de ne pas le tourner en ridicule.

— Ah! dame! répondit Chugnard, vous en demandez trop aussi. On ne vous attaque pas.

Mais n'attaquez pas non plus, que diable ! Ou alors, tant pis pour vous si on riposte !

— Bien! répliqua aigrement Laffouace, je vois ce que c'est. Vous vous révoltez. Vous manquez à notre contrat. Vous voulez me pousser à bout, n'est-ce pas ? Je sais ce qui me reste à faire.

— Mais je ne manque à rien du tout, gémis-

sait Chugnard. Voyons, raisonnez. Vous êtes vraiment inique.

— Soit! ripostait Laffouace, d'un ton dégagé. Inique, si vous voulez ! Et inique cynique, qui plus est. C'est comme ça.

Car ainsi agissait-il en tout, mettant toujours au vent sa menace comme raison suprême. Et toujours devait céder Chugnard, même aux fantaisies les plus insanes, telles que celle-là, par exemple, par laquelle il lui fallut passer, de ramener toute sa maison en débandade à une sorte de discipline révérencieuse envers mossieu Laffouace. Il eut, pour y arriver tant bien que mal, à supplier les élèves, et à subir les pires rebuffades de son créancier le terrible Valaque. C'était l'obligation, pour lui, de descendre à de vils mensonges, comme de dire :

— Laffouace a mis des capitaux dans l'institution. Il est à présent un peu mon associé. J'ai des ménagements à prendre avec lui. Soyez gentils pour lui. C'est l'être pour moi. 11 s'agit de ma situation. Je vous revaudrai ça.

Et on n'attendait pas l'instant promis où il le revaudrait. On voulait être payé tout de suite, en surcroîts de complaisances. La boîte, où l'on avait jusqu'à présent, malgré tout, sauvé les apparences, tournait au bastringue d'un garni. Le Valaque, un soir qu'il était ivre-mort, fît un

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chambard pour que le garçon allât lui chercher des femmes à la brasserie de l'avenue de l'Aima. Il fallut qu'Aménaïde scandalisée interposât son autorité d'honnête matrone, qu'on voulait ainsi changer en matrulle.

— C'est abominable, monsieur Chugnard, disait-elle, c'est la fin de tout. Ce Lautarcscù est une brute, la dernière des brutes. 11 a essayé de me prendre la taille et de m'embrasser, oui, moi! Où allons-nous? Jusqu'où laisseras-tu enfin, monsieur Chugnard, dégénérer la pension Bance, l'honorable pension Bance?

Jusqu'où ? Il se le demandait lui-même. Mais qu'y pouvait-il ? Avant tout, il s'agissait de satisfaire Laffouace, de ne point l'irriter. Et il se montrait si aisément irritable ! Ne prétendait-il pas, parfois, en ses accès de mauvaise humeur, que Chugnard le faisait aller, ne cherchait qu'à gagner du temps? Comme c'était, au fond, l'exacte vérité, Chugnard était bien condamné à rendormir sans cesse cette clairvoyance toujours en éveil, et, pour ce, à ne jamais marchander sur les moyens d'y parvenir.

C'est ainsi qu'il avait dû contenter encore ce nouveau et fou désir de Laffouace :

— Présentez-moi donc à un de vos cercles, cher ami. J'ai envie de jouer. Je me sens la veine. Avouez que je l'ai, et qu'il serait dommage

H2 FUMBOCHE.

de la laisser en friche. Je suis sûr qu'il y a en moi l'étoffe d'un roi du tapis vert. D'ailleurs, c'est un vice élégant. Il m'ira comme un gant. Puis, j'ai de l'estomac.

De l'estomac ! Parbleu ! Sans doute il en aurait ! Avec l'argent de Ghugnard, hélas !

— Et me voilà son banquier, alors, moi, son entreteneur de mains, à ce galfâtre ! Et ma pauvre bourse de jeu, mes jolies combinaisons, mes études préparatoires aux martingales définitives, mes expériences de grand cartonnier, tout cela sera mis sens dessous dessus pour donner à ce décrassé d'hier la joie de se croire un vice élégant !

Des nombreuses tortures infligées àChugnard, ce ne fut pas une des moins cruelles. Et il ne put cependant s'y soustraire. Il présenta en effet Laffouace à un de ses tripots, à celui, naturellement, où se faisait la partie la moins grosse. Tout de même, il connut le chagrin de Fy voir perdre, perdre son brave argent, à lui, Chugnard; et il connut aussi la rage, presque plus violente encore que ce chagrin, de l'y voir gagner, être en veine, oui, être en veine, lui, ce paltoquet, et tailler des banques en se donnant des airs de grand seigneur qui ne compte pas, et qui s'encanaille avec de petites gens. Et quelquefois Laffouace, en bénéfice, s'offrait alors le chic de

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plaindre Chugnard à la guigne, de le blaguer el de lui être insolemment charitable, eu lui jetant de loin un louis à la volée avec un dédaigneux et protecteur :

- Eh bien! mon pauvre vieux, vous êtes ratiboisé. Tenez, pontez donc! Vrai, vous me faites de la peine.

Ces nuits de réussite, d'ailleurs, n'étaient jamais, comme il en va d'ordinaire dans les tripots, que de rares et décevantes déceptions, et se payaient, et au delà, par de plus coutumières et de complètes déconfitures, où Laffouace montrait son fameux estomac en prenant la grande culotte. Ses appointements rincés, il tirait, comme de juste, à boulets rouges sur la bourse de jeu de Chugnard, et sur sou crédit auprès des croupiers, et jusque sur la caisse d'économat d'Aménaïde, sans pitié, sans remords. Si bien que maintenant Chugnard n'avait plus même, la plupart du temps, le cœur à cartonner, ne le faisant plus que pour arroser les mains de Laffouace. Et le meilleur de ses combinaisons, 4e son ingéniosité, de sa roublardise au dehors comme à la maison, se dépensait et s'usait misérablement à contracter de douloureux emprunts, à renouveler des billets chargés de frais, à flibuster Aménaïde, à duper les fournisseurs, à lâcher d'apitoyer encore cette brute do Lauta-

rescù, et le tout pour que Laffouace pur continuer à éblouir les modestes pontes de leur petit bistringuot par quelque bref et magistral:

— Quinze louis en banque !

Car c'était à peu près le fort maximum qu'on y fît, et cela s'y appelait cracher gros. Chugnard, qui avait jadis fréquenté, et qui fréquentait encore à l'occasion, des claquedents à belles parties, trouvait extrêmement comique, voilà seulement trois mois, ce cracher gros. Il n'en riait plus aujourd'hui. De quinze louis en quinze louis, et malgré les intermittences de veine qu'avait Laffouace, cet humble et grotesque cracher gros coûtait cher maintenant. A grand' peine Chugnard y pouvait-il subvenir. Qu'on juge de sa fureur, le jour où Laffouace lui déclara en faisant glorieuseipent jabot:

— C'est un cercle de va-nu-pieds, dites-moi, notre cercle. Présentez-moi donc à quelque autre, de plus haute allure. Je me sens à l'étroit dans celui-ci. Vous comprenez, cher, quand on a mon estomac !

Pour le coup, Chugnard se révolta. Il était à bout de ressources. Il s'expliqua net et ferme, et que non seulement il se refusait à présenter Laffouace dans un cercle plus dispendieux, mais qu'il était même obligé d'arrêter les frais du « quinze louis en banque », et qu'il en avait assez,

FLAMBOCUE. t«

et qu'on l'acculait à la faillite, et que c était imbécile de tuer ainsi la poule aux œufs d'or, et qu'à son tour, exaspéré, désespéré, il préférait risquer le paquet d'une dénonciation à M. de Miérindel, et qu'on verrait bien ce qui en résulterait, après tout.

— Au reste, ajouta-t-il (car, dans son emportement, il ne perdait pas le nord), vous me mettez, en me ruinant, dans l'impossibilité absolue de remplir la première et la plus importante clause de notre contrat : la reprise de votre papier. Comment voulez-vous, en effet, que je» me le procure et vous le restitue, votre passeport de filou? Oui, comment? Pas en volant le gardechasse, n'est-ce pas? Ni en J 'assassinant, je pense? Vous avez compté pour ça sur mon habileté en affaires, sur mes trouvailles d'expédients. Eh bien ! je me suis mis en campagne. Il n'y a qu'un expédient : acheter. Les affaires, les plus sales comme les autres, et plus encore que les autres, ça se fait avec de l'argent. Où puis-je en dénicher? Vous me mangez tout. Avec ce que vous avez galvaudé à tenir des banques de ma- Hte (parfaitement, de mazette), j'aurais eu do quoi vous la rendre, votre sacrée prose qui vous condamne h la crotte éternelle. Au lieu de *;n !,,♦ Non, tenez, .zut! Débarbouillez-vous! Faites n* que vous voudrez! Allez conter votre roiiuui u

146 FLAMBOCUE.

monsieur de Miérindel. Perdez-moi et perdezvous, si ça vous amuse! Je m'en fous, je m'en Jons et je m'en contre-fous !

Et il laissa Laffouace ahuri, à la fois sous l'explosion d'une colère aussi peu attendue, et sous l'écrasante nécessité de prendre un parti aussi définitif.

11 y avait certes du sincère dans cette violente explosion, et Chugnard y avait de bon cœur expectoré un peu de toute la bile qu'il amassait depuis quelques mois. Mais, en même temps, il y avait du joué et du bien joué. Il s'y donnait revanche du jour où Laffouace, poussé à bout, l'avait terrorisé de la menace si près d'être mise à exécution. Il le terrorisait à son tour, en le menaçant de cette brusqué éventualité :

— Finie, la vie de cocagne!

Il pensait, en effet, très justement, qu'aujourd'hui Laffouace, après avoir joui tout à l'aise des fruits savoureux de son chantage, ne consentirait pas à s'en priver par un stupide coup de tète. C'était à craindre naguère, cet accès de mauvaise té enragée jusqu'à la folie et prête au mal pour le mal. La méchante bête ne devait plus avoir le venin si épais, si condensé, si âpre, fort à empoisonner elle-même. Elle s'était radotcie dans la douceur d'être heureuse. À une bataille suprême, mortelle pour son adversaire, mais qui

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pouvait et devait l'être pour elle aussi, elle préférerait sans doute continuer de se goberger dans une paix délectable, fût-ce au prix d'une réduction imposée à ses exigences. C'est en prévision de ce résultat que Chugnard avait eu la longue et pénible patience de subir tant d'avanies. Et il avait l'exquise sensation d'avoir préparé 1 une belle martingale.

S'il n'avait pas joué plus tôt la dernière carte de cette explosion de colore et de ce marché mis à la main, c'est qu'il avait voulu, d'abord, laisser Laffouace s'engluer à fond dans ses nouvelles et chères habitudes de bien-être, et c'est qu'il tenait, ensuite, à ne pas agir sans être absolument paré contre toute chance périlleuse, même contre un retour, quelque improbable qu'il fût, d'un accès de rage affolée risquant le coup de tête d'autrefois. Cette certitude, d'être absolument paré, il l'avait toujours attendue, et toujours en vain, en se désolant de ne savoir comment en fairenaître l'occasion. Or, voici que cette occasion , si longtemps crue chimérique, elle lui était offerte par un heureux hasard qui dépassait toutes ses espérances, fin ce moment, et depuis la veille, pas plus (on voit que, l'occasion donner», il avait sauté dessus vivement), il tenait sa parade. En ce moment, même aii cas où Laffouace prendrait ab iralo le parti de la dénonciation h

U8 rLAMROCUE.

M. de Miérindel, il se trouvait que les circonstances la lui rendaient matériellement impossible. M. de Miérindel, en effet, venait de quitter Paris, après avoir informé son neveu, par lettre, qu'il partait en mission politique et d'affaires, pour nne destination devant rester secrète, qu'il n'en reviendrait guère avant l'automne, c'est-à-dire à la fin des vacances prochaines, et qu'il le priait en conséquence de passer toutes ces vacances sans le voir, ni même lui écrire, et d'ailleurs, ainsi que c'était convenu, en la compagnie et sous la digne garde et dans un lieu au choix de l'honorable M. Chugnard. Si donc Laffouace se décidait à la dénonciation, il rencontrerait visage de bois. Cela lui donnerait le temps de la réflexion. Le coup de tête n'était pas à redouter.

Il ne se produisit pas, au surplus ; et Chugnard n'eut pas besoin de la parade que lui avait fournie un bienheureux hasard. Les sagaces prévisions de sa psychologie de Laffouace en rendirent la précaution inutile. Le haineux, mais prudent et lâche animal, avait en effet, maintenant, beaucoup trop de bonnes choses à perdre pour les sacrifier au gratuit plaisir de perdre Chugnard. Il battit en retraite,- et, dès le jour même, sans seulement essayer de dissimuler sa déroute. Car une heure, pas davantage, après la sortie exaspérée de sa victime en révolte, il revint

se soumettre, bassement penaud, dans une hâte et une inquiétude qui semblaient dire, et crier presque :

• — Pourvu que sa colère ne Tait pas poussé à quelque extrémité !

C'est lui qui avait eu peur d'un coup de tète, d'une dépêche au garde-chasse, d'une visite préventive de Chugnard à M. de Miérindel. Son premier mot en arrivant fut :

— Eh bien ! cher ami, êtes-vous calmé? Vous n'avez pas fait de bêtise, au moins ?

Chugnard répondit froidement, et en le tenant à distance :

— Ce n'est pas dans mes habitudes, à moi, monsieur.

Et Laffouace, l'arrogant Laffouace d'hier, de tout à l'heure, laissa humblement retomber sa main qu'on n'avait pas prise.

Chugnard se sentait comme au baccara, en train de filer un neuf.

— Monsieur, reprit-il, les vacances commencent dans quinze jours. J'ai besoin de les employer à une entreprise qui me permette de boucher les trous faits dans mon budget par vos inepties. Je ne pourrai m'occuper qu'ensuite, quand j'en aurai le loisir et les moyens, de votre affaire. Êtes-vous disposé à ne plus m'en ennuyer jusque-là ?

150 FLA.MBOCUE.

— Très volontiers, cher ami, répliqua Laffouace, que tant d'assurance calme épouvantait. Mon affaire n'a rien qui presse, en somme. Elle est entre vos mains-. Cela me suffit. Je sais tout ce que vous avez fait déjà, et tout ce que vous ne manquerez pas de faire encore...

La vérité est que Chugnard n'avait rien fait du tout, ni rien pu faire, sinon une visite de sondage au garde-chasse, visite malheureuse qui le dispensait d'en vouloir tenter une seconde ; car le bonhomme lui avait durement et péremptoirement répondu :

— Ni pour or ni pour argent je ne lâcherai le papier de cette canaille. Il a voulu faire condamner mon enfant comme voleuse. Je veux qu'il paie ça en crevant dans sa faute, ainsi qu'un blaireau enfumé dans son terrier. Vous qui l'empêchez de mourir de faim, et qui m'empêchez de le punir, et qui osez me proposer de m'acheter ça, vous ne valez pas mieux que lui. Ouste ! Videz-moi le plancher ! Voulez- vous que je vous apprenne ce que vous êtes ? Crapule et compagnie, voilà !

Bien entendu, Chugnard n'avait pas rapporté ce catégorique discours à Laffouace. Il lui avait, au contraire, parlé d'arrangements possibles, de prix débattu, et s'était fait fort d'arriver un jour à la transaction promise. Il coupa court aux

mzé

FLAMBOCHK. 151

compliments actuels de Laffouace, et l'interrompit en continuant :

— Bien! Bien! Ne me passez pas tant do pommade, et concluons ! Donc, votre affaire, dans deux mois et demi ! D'ici là, je ne tiens pas à vous voir, et je ne veux plus, ni ne peux plus, au reste, vous entretenir comme une danseuse. J'ai à votre disposition un billet de cinq cent» francs. C'est peu pour aller jusqu'en octobre, me direz-vous sans doute, et surtout quand on est un jeune gentilhomme de lettres. Mais je suis dans le cas de la plus belle fille du monde, vous savez. Et puis, vous restreindrez vos goûts. Vous vous mettrez un peu au vert. Ça vous fera du bien. Est-ce convenu ? Acceptez- vous ?

— Mon Dieu !... murmura Laffouace, essayant de prendre un air triste pour apitoyer, je vous avouerai que j'éprouve quelque peine à me résoudre....

— Oh! fit sèchement Chugnard, pas de chipotage, n'est-ce pas ! Oui ou non, ça vous vat-il? Voici le billet. Dépêchez- vous. Si vous n'en voulez pas, bonsoir !

Laffouace sauta sur le billet, l'empocha vite, comme s'il craignait de le voir s'évanouir. Puis, rageusement, toute sa haine lui étant soudain remontée en bouffée au cerveau et le soûlanl, dans la rage d'être ainsi traité, dans la conscience

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de sa lâcho platitude, dans l'impuissance de rien répondre-, tant sa gorge se serrait, dans le désespoir de perdre momentanément tant de jouissances dont il s'était fait une habitude, il eut aux yeux deux larmes acres et brûlantes.

— Prenez garde, mon cher Laffouace, lui dit railleusement Chugnard, et retenez-vous un peu ; vous allez faire péter vos verres de lunette. Vous pleurez du fiel.

Il avait en cet instant la très ferme et très judicieuse conviction que, plus il montrerait de hauteur insouciante, plus son ennemi en serait démonté. Il n'eût même pas été fâché que Laffouace, poussé àbout, courût chez M. de Miérindel et s'y cassât le nez, et acquît ainsi la pleine certitude d'être, au moins pour le présent et pour quelque temps, tout à fait désarmé, à merci et sans recours. Aussi ne se refusa-t-il pas l'ironique et cruel plaisir d'ajouter en souriant, pendant qu'd ouvrait la porte au vaincu, filant tristement la queue basse :

— Et n'oubliez pas cette scène-là dans votre roman, hein! mon petit! Je crois que ce sera une des meilleures.

H se reprocha quand même, après le départ <te Laffouace, d'avoir peut-être insisté un peu ro P, et de s'être laissé aller à faire, lui aussi, de la ""«rature. Puis, à la réflexion :

— Bah ! pensa-t-il, tant pis ! L'occasion s'offrait trop belle, de l'écorcher au seul point par où il puisse souffrir, dans son amour-propre d'auteur.

C'était là, d'ailleurs, uhe petite compensation à laquelle il avait bien droit, en paiement de tant de tortures morales que lui avait infligées la domination de Laffouace. Et il fallait vraiment toute sa foncière bonne humeur, au surplus, pour qu'il trouvât quelque ragoût à s'en distraire, parmi les effrayants embarras matériels, très probablement inextricables, où le laissaient en fin de compte les exigences de son tyran et les suprêmes expédients employés à y faire face. Billets protestés, après des renouvelments à frais énormes, emprunts usuraires, dettes chez tous les fournisseurs, dettes aux croupiers, affichage d'insolvabilité dans un cercle, crédit bouché dans les autres, tels étaient les résultats de la campagne menée par le vice élégant de Laffouace pour prouver son estomac, et par les martingales de Chugnard pour courir après l'argent perdu et surtout après une veine maintenant en fuite depuis son association forcée avec ce fétiche-à-rebotirs.

En remettant, promettant, haricotant à celuici de quoi faire patienter celui-là, Chugnard avait pu obtenir, comme dernier délai durnnige-

Vil FLAMBOCHE.

ment général, la fin de l'année scolaire, date certaine, affirmait-il, d'une grosse rentrée de fonts. Mais il savait fort bien qu'il n'en avait aucune en vue, et qu'il n'avait donc fait que reculer pour mieux sauter. L'unique rentrée de fonds à laquelle il eût songé, c'était une banque heureuse, folle, absurde ; et il n'en avait plus seulement le chimérique espoir aujourd'hui. Dans quinze jours, à moins d'un miracle T la ruine inévitable arriverait. Comme il le disait en plaisantant (car il avait le cœur de plaisanter encore) à la désolée Aménaïde :

— Jamais la situation financière de la précaire institution Ghugnard n'a été moins financière, ni même moins situation.

Tout en se désolant, Aménaïde, elle, ne pouvait cependant croire à cette ruine inévitable. Tant de fois elle avait vu l'institution Chugnard toucher au cap de la faillite, et n'y pas sombrer néanmoins, et toujours le doubler, qu'elle comptait sur le salut, cette fois encore. Le miracle nécessaire serait opéré ! Chugnard en trouverait le moyen ! Elle avait foi en lui !

— Tu as bien tort, répliquait Chugnard. Moi, je n'ai plus foi en moi. J'ai cessé d'avoir la main aux miracles. Même au jeu, je suis sûr de ne pouvoir plus en faire, jamais. Les cartes m'en veulent.

—Pourquoi donc cela? demandait naïvement Araénaïde.

Mais il ne le lui dit point; car la pensée qu'il aurait eu à exprimer, il en éprouvait comme une honte ; et pourtant il la pensait, et, supertitieux, en subissait la secrète et invicible hantise.

- Pourquoi les cartes m'en veulent? eût-il dû répondre. Parce que je suis devenu un brave tomme.

Aménaïde n'y eût rien compris, n'est-ce pas ? A quoi bon alors le lui dire? Et lui-même y comprenait-il quelque chose en somme ? Non plus. Hen était convaincu- pourtant. Et le pire, pour son intérêt (il se l'avouait, d'ailleurs, sans en souffrir, et, au contraire, avec jouissance), le pire, c'est que la cause de ce fatal et désormais certain e ûguignonnement le lui rendait agréable, et qu'il était heureux de se savoir malheureux au jeu pour cette déraisonnable raison d'être un brave homme.

Et de là lui venait sa bonne humeur présente, si franche, si pure, devant et malgré la ruine nrévitable. En temps ordinaire, aux pires tournants de dèçhe, il avait coutume aussi de blaguer, ce rtes, et plus d'une fois il lui était arrivé de terrifier comiquement Aménaïde avec des facéhes de ce genre :

- Allons, ma grosse Mirabeau-tonneau, le

moment est venu pour moi de faire mon Mirabeau-tonnerre, et de Rapprendre (frémis, frémis !) que la banqueroute, la hideuse banqueroute, est à nos portes !

Mais alors il semblait se fouailler lui-même de sa blague comme les félins se fouettent de leur queue afin de s'exciter à la lutte. Aujourd'hui, sa gaîté n'avait rien de fébrile. Elle était sereine et douce. Et, à part sa très innocente plaisanterie sur la situation financière de la précaire institution Chugnard, c'est d'un ton calme et d'un air sérieux qu'il dit :

— Non, ma bonne maman Naïde, ne compte plus sur un miracle. Il faut nous y résigner: l'institution Chugnard n'a pins que quinze jours à vivre. Ne songeons qu'à mettre en sûreté ta chambre de jeune fille, à laquelle tu tiens. Le reste, je m'en fiche, bonsoir !

Elle fut attendrie un instant de cette idée prévenante à propos de sa chambre. Elle se reprocha, d'ailleurs, aussitôt, cette vilaine préoccupation d'égoïste où elle s'arrêtait, et elle s'abandonna entièrement à la terreur du tableau qu'évoquait la nette affirmation de Chugnard : Vinstitution n'ayant plus que quinze jours à vivre ! Car elle était terrifiée tout de bon, pour le coup, la pauvre femme, et non seulement de cette affreuse certitude, mais plus encore et surtout de voir avec

FLAMBOCBE. 457

quelle tranquillité il en prenait son parti, lui, avec quelle insouciance joyeuse et souriante d'un sourire sincère.

— Mais, fit-elle, monsieur Chugnard, est-ce que tu deviens fou ?

— De ravissement, peut-être bien, répliqunt-il. Écoute, la mère. Réfléchis. Nous allons passer deux mois et demi de bonnes vacances avec notre cher petit Flamboche. Le chèque de quatre mille francs, envoyé à cet effet par monsieur de Miérindel, nous permettra de le faire, à nous trois, dans des conditions parfaites de bienêtre, de sécurité, de joie complète et sans tracas. Ceseraun délicieux paradis. Je suis d'avance tout à ces délices. Pendant que nous nous en régalerons, les créanciers feront saisir la boîte. Je demanderai mon concordat. Je l'obtiendrai. La clientèle de la maison, en somme, malgré tous nos revers, n'est pas sans valeur. On liquidera. On bazardera. Ta chambre de jeune fille aura, jeté le répète, été mise à l'abri. Au retour de monsieur de Miérindel, le produit de notre vente devant me laisser un boni appréciable, dont j'ai fait le calcul, j'emploierai le boni à me réinstaller quelque part modestement, avec deux ou trois élèves, au plus, et même avec pas du tout, au besoin, avec Flamboche tout seul. Et le paradis continuera sans fin. Eh bien ! où diable vois-tu

là-dedans de quoi être triste? N'est-ce pas, au contraire, de quoi se montrer gai, ravi, et même fou de ravissement, comme tu prétends que j'en ai l'air ?

Tel était, en effet, le plan tout frais imaginé par Chugnard, devant la dernière sommation que venait de lui faire son plus gros créancier, en lui posant sans rémission Y ultimatum de cette alternative échéant le premier août prochain: ou payer un à-compte de dix mille francs, ou la faillite. Il dit à la sage Aménaïde la chose, le chiffre, et ajouta :

— Note bien qu'un arrosage à celui-là, même s'il m'était possible, m'obligerait à plusieurs autres arrosages, tout aussi urgents, et dont je ne me tirerais pas à moins de dix nouveaux billets de mille. Total: vingt mille francs. Et je resterais devoir encore autant à peu près. Car notre passif est de quarante et quelques mille, sans compter les intérêts et les frais qui courent. Donc, quand je trouverais (du diantre si je sais où, par exemple !) les vingt mille nécessaires dans quinze jours, il faudrait dans trois mois, et peut-être même plus tôt, recommencer à avoir sur la gorge des protêts, des renouvellements, des demandes d'à-compte ; car rien ne rend les créanciers gourmands comme de leur jeter un os; et alors...

FL\MBOCHE. i:»9

—Mais, interrompit Aménaïde, qui s entendait fort bien en ces matières, qu'est-ce que tu me racontes-là, monsienr Chugnard? Et depuis quand renâcles-tu devant la perspective d'une remise à trois mois, et même moins? Toi, l'homme, au contraire, des arrosages savants ! Toi qui as si souvent fait taire la meute, comme tu disais, de ces messieurs, en leur jetant un os h propos ! Tu oublies donc tous tes principes ! Comment! Tu peux nous épargner la faillite, sauver l'institution Chugnard, l'héritière et la digne continuatrice de l'honorable pension Bance, et cela, tu le peux avec vingt mille francs, quinze mille peut-être en étant habile, et tu hésites, et tu fais pis, tu y renonces, tu condamnes ainsi de gaîté de cœur ton nom et le nom de mon pauvre père...

Naguère, Chugnard eût rabroué d'un net et brutal « tu m embêtes », ou tout au moins de quelque grosse calembredaine, cet accès d'éloquence d'Aménaïde. C'est doucement qu'il lui coupa la parole, sans trop se moquer d'elle, et en lui disant, plutôt avec une affectueuse prévenance :

— Ne t'essouffle pas, ma grosse.

Puis, non plus en maître dictant ses volontés» comme autrefois, mais en bon associé prêt à donner toutes les raisons de sa conduite :

460 FLAMflOaiE.

— Je te répète que les vingt, fût-ce les quinze mille francs, nécessaires dans quinze jours, il m'est impossible, absolument impossible, de me les procurer.

— Même à un taux usuraire? reprit-elle.

— Même à cent pour cent, même à plus encore, répliqua-t-il. Nous sommes hypothéqués jusqu'en troisième hypothèque.

Elle insista, se refusant à l'idée de voir mourir l'institution Chugnard, continuatrice de l'honorable pension Bance. Mais à toutes les propositions il avait réponse.

— EtleValaque?

— Il est brûlé partout. Il en est aux effets post-dates, payables, tu devines avec quelles surcharges, quand il sera majeur. Et, d'ailleurs, je suis, moi, brûlé auprès de lui. Je n'en aurais seulement pas cinq francs en timbres- poste.

— Et monsieur de Miérindel ? Tu ne le crois pas capable de te commanditer, à l'occasion ?

— 11 s'appelle de Miérindel et non Gogo, ma chérie. Au reste, tu sais bien qu'il est absent, invisible et introuvable.

— Et cette dame, à qui tu as rendu des services dans le temps, et qui t'oblige quelquefois en retour?

Elle avait hésité, avant de risquer cette allu-

lfc£,

FLAMBOCnE. 461

sion à la mystérieuse bienfaitrice dont Chugnard ne l'avait jamais entretenue qu'à mots couverts, samusantun peu de l'en savoir jalouse et d'aguicher cette jalousie rétrospective et ridicule. Il fallait qu'Aménaïde fût bien à quia d'expédients pour oser penser à celui-là et si ouvertement y recourir. C'est la première fois que d'elle-même elle en parlait. La pauvre créature en rougit. Mais elle tenait tellement à sauver les derniers débris de l'honorable pension Bance ! Chugnard en fut touché, et répliqua, sans songer môme à taquinerie :

—Madame Gisette aussi est absente, et j'ignore où elle est.

Aménaïde hésita de nouveau, comme faisant sur elle-même un effort encore plus pénible que tout à l'heure; et de rouge elle devint pâle, en laissant échapper, à mi-voix balbutiante, le regard bas, la mine honteuse :

-Et... le... jeu?

— Comment ! s'écria Chugnard stupéfait. C'est toi qui me conseilles de jouer?

— Dame ! flt-elle, toute la face enfouie dans son quadruple menton. Je ne vois plus que ce moyen-là !

H lui avait pris les mains, qu'elle avait tremblantes et moites. Elle s'enhardit et ajouta:

— Ne nous as-tu pas déjà tiré d'affaire plu-

sieurs fois de la sorte ? Alors, pourquoi pas une fois de plus ?

— Mais je viens de te dire, reprit-il, que je ne me sentais plus en veine.

— Ne m'as-tu pas dit souvent aussi, répliquat-elle, que tu pouvais maîtriser la veine avec des combinaisons, de savantes combinaisons, des... des martingales?

Ainsi, ces fameuses martingales, l'objet de ses justes malédictions, et la cause première de tous leurs désastres, elle y faisait appel à présent, elle, Aménaïde ! Elle l'y poussait!

— Tu y crois donc?

— On ne peut pas savoir !

— Elles n'ont jamais réussi. "*

— Justement. Elles te doivent une revanche.

— Mais il y faut une mise de fonds, et je n'ai plus rien de rien dans ma bourse de jeu.

— 11 y a la caisse de l'économat.

— Elle est à sec aussi, ïie fais pas la bête.

— Mais non, monsieur Chugnard.

— Ah! ça, voyons, Aménaïde, tu te fiches de .moi, n'est-ce pas? Ou bien alors tu as une réserve, un magot que tu m'as caché? Ce n'est pas possible. Je le connaîtrais. Mais si! Si! Je suis sûr que si. Tu m'as donc volé? Tuas de l'argent. Où est-il?

Il s'était levé, blême et tendu, les paupières

battantes, les yeux allumés de fièvre, tous les tics de son visage entrés en danse tressaillante; et plus que jamais ses deux mains, les paumes en l'air grattées par ses doigts crochus et convulsifs, avaient l'air de deux crabes sur le dos crispant leurs pattes et ouvrant leurs pinces.

— Tu vois bien, fit Aménaïde, que tu as encore le désir de jouer, et l'espoir de gagner. Et tu joueras, tu gagneras, tu nous sauveras. Oui, sûr, il y a de l'argent dans la caisse. Et tu le sais comme moi. Je ne t'ai rien caché, rien volé, monsieur Chugnard. Seulement tu ne te rappelles pas, tu perds la tête, pauvre cher ami. Tiens! Tiens! Et ça?

Elle avait ouvert le secrétaire, y prenait un vaste portefeuille aux poches flasques, et ayant tiré d'une de ces grandes et larges poches un tout petit papier long, elle le brandissait triomphalement comme un drapeau. C'était le chèque envoyé par M. de Miérindel pour les vacances de Flamboche.

Chugnard attrapa le chèque au vol, le replia soigneusement, le replaça dans la poche flasque du vaste portefeuille, et dit sévèrement, d'un ton grave :

— C'est toi qui perds la tète, Aménaïde. Et prends garde! Tu me fais tout l'effet d'être aussi en train de perdre le cœur. Cet argent-là, maman,

il représente la clef du paradis où nous allon Être heureux avec notre cher enfant. Il est sa< J'aimerais mieux me couper la main que de mettre en banque, tu entends.

Puis, étonné lui-même du sérieux de paroles, et voyant d'ailleurs Aménaïde prête àe pleurer, il lui tapota la joue et ajouta gaîoa

— Grosse petite folle, va! Tu disais ça poi rire, pas vrai?

Elle fondit en larmes, consciente de sa honte et cependant, par un reste d'entêtement fémini rebelle à toute raison et s'obstinant à un es] même reconnu absurde, elle ne put se tenir murmurer encore, parmi ses hoquets de sincère repentir :

— J'avais cru... justement... que pour une oui... pour une... martingale, ce serait un bon.* un bon... fétiche.

Chugnard sourit, non d'ironie mauvaise ad grotesque spectacle qu'elle offrait, mais d'affe<H tueuse et pardonnante compassion. Et devant uni tel oubli d'elle-même, devant tant de foi absolue en lui, en ses pires chimères, jusqu'en ses superstitions, il eut le léger sanglot qui le prenait parfois à la gorge quand il s'avouait son ainour pour la pauvre femme, et il se sentit monter du fond du cœur l'irrésistible émotion qui alors, pendant le temps d'un éclair, mouillait le dur

métal de ses yeux froids en une douce et tiède et furtive rosée d'attendrissement.

— Allons, allons, la mère romance, fit-il en se secouant, ne tournons pas à l'orgue de Barbarie! Tu as dit une bêtise. Je ne t'en veux pas. N'en parlons plus. J'ai à m'occuper de mettre en lieu sûr ta chambre de jeune fille. Pour ça, oui, je toucherai aux quatre mille balles. Parce que ta chambrette, te la conserver, c'est dans le programme de notre paradis, tu comprends, Xaïde. En dehors de ça, ma vieille, à bas les pattes, hein ! Sacré, cet argent ! Et n'y reviens pas! Un point. C'est tout.

Mais Aménaïde n'avait rien d'une égoïste, tant sen faut. Et précisément parce que Chugnard revenait sans cesse, en sa générosité, à l'idée de mettre à l'abri cette chère chambre de jeune fille, elle se butait, elle, à l'idée de sauver, avec la chambre, toute l'institution. Elle s'en faisait un devoir, et non seulement envers Chugnard, mais aussi envers défunt le père Bànce, envers la pension Bance elle-même, qu'elle avait fini par se figurer comme une personne réelle, ayant vécu une longue vie honorable, et toujours vivante sous le nom nouveau d'institution Chugnard, et devant vivre encore, et -ne pouvant, en tous cas, mourir de cette mort honteuse, la faillite !

166 FLAMBOCtiE.

— Non. non, pensait-elle. Cela n'est pas admissible. Je suis sûre que j'en mourrais moimême. Il faut trouver un moyen de salut, quel qu'il soit. Et si monsieur Chugnard y renonce, moi, rien ne m'y fera renoncer.

C'est pourquoi, reprenant en sous-œuvre toutes les vaines propositions qu'elle avait faites et que Chugnard avait si victorieusement réfutées, elle eut l'audace de les rediscuter avec elle-même, et d'y chercher une solution, fût-ce contre le gré de Chugnard. Elle se rendit chez M. de Miérindel, pour être bien sûre qu'il avait quitté Paris sans laisser son adresse. La connaissant, elle lui eût écrit. Si elle avait su où rencontrer madame Gisette, elle n'eût pas hésité à l'aller supplier. Elle regrettait qu'il n'existât pas un tripot pour femmes. Elle aurait eu le courage d'y pénétrer pour y risquer, elle, les quatre mille francs de leur cher Flamboche. Elle en était là!

Tout à coup, au fond de son désespoir, dans les ténèbres où elle se perdait, une lueur, une aube, la clarté, le plein jour! Elle a trouvé! Elle a le salut !

— Mais oui, mais oui, c'est le ciel lui-même qui m'envoie cette inspiration ! C'est ma mère, c'est ma pauvre mère !

Elle était, à ce moment, en train de prier, invoquant sa mère, en effet, la suppliant d'inter-

céder pour la pension Bance, et toute fondue de larmes, et désespérée, et voulant espérer quand même, devant le paysage funèbre fait avec les cheveux de la morte. Et soudain, à travers ses larmes, elle avait cru voir le point de l'i, en forme de colombe, qui se mettait à battre des ailes, comme pour lui apporter l'inspiration céleste. Et la croix de la tombe et les branches du saule pleureur, entrelacées ingénieusement au chiffre dldalie Bance, ces tristes reliques capillaires dont le méchant Chugnard d'autrefois disait qu'elles étaient couleur queue de vache sur laquelle il avait beaucoup plu, tout s'était transfiguré pour Aménaïde en un rayonnant ostensoir, en un soleil resplendissant, au centre duquel elle lisait l'inspiration du ciel, le suprême conseil écrit là, lui semblait-il, par sa pauvre mère ellemême, rien qu'avec ce mot magique :

Pour le coup, s'il eût connu cette bizarre hallucination, où le touchant se fondait vraiment un peu trop dans le burlesque, certainement Chugnard, le bon Chugnard d'aujourd'hui, en personne , n'eût pu s'empêcher d'en rire.

De cette hallucination cependant, aux aspects saugrenus, de cette vision qu'eut réellement Aménaïde dans un accès d'exaltation sentimentale et mystique, il devait sortir pour eux

tous, et pour lui en particulier, les plus bouleversantes conséquences. Sans la certitude absolue où elle demeura, d'avoir été miraculeusement inspirée par le ciel et par sa mère, jamais la timide Aménaïde, même affolée et désespérée comme elle était, et prête à tout oser, n'eût osé) ce qu'elle crut pouvoir et devoir faire. Comment n'eut-elle pas seulement une hésitation en le faisant? Comment son habituelle raison et sa foncière honnêteté ne vinrent-elles pas à son aide pour la détourner tout de suite d'une action dont les dangers et l'immoralité crevaient les yeux? Comment, même, puisque la religion était en cause, et sa dévotion à sa mère, comment put-elle admettre, sans l'ombre d'un doute, l'authenticité d'un miracle où la religion lui parlait du Valaque, où sa mère la conseillait comme un louche agent d'affaires véreuses ? Comment n'eut-elle pas, elle si sincèrement et si naïvement chrétienne, le soupçon naturel qu'un tel langage révélait non le ciel, mais l'enfer, et qu'à de semblables conseils, loin de reconnaître la probe et simple madame Idalié Bance, on flairait les pernicieuses subtilités du Malin? Sans doute c'est par l'intensité même de sa foi qu'elle fut aveuglée, paralysée, rendue incapable de toute prévoyance et de toute résistance humaines. Elle ne discuta rien, ne fit appel ni à sa raison, ni à

FLAMBOCIIE. 160

son honnêteté, et peut-être même eût-elle refusé de les écouter si elles eussent élevé la voix. Elle n'entendait que la voix de son hallucination, et elle alla tout droit où cette voix la poussait, elle y alla passivement et tranquillement, avec l'inconscience d'une sainte qui s'abandonne à son extase.

En même temps, et comme dédoublée, elle opéra, pour arriver à ses fins, avec une promptitude, une énergie et une astuce extraordinaires et dont Chugnard eût dit, s'il l'avait vue à l'œuvre :

— C'est le pratique dans l'extatique.

Mais il ne la vit pas; car c'est contre lui, d'abord et surtout, qu'elle fut le plus astucieuse. Il n'eut vent de quoi que ce fût.

Et pourtant elle sut, presque à sa barbe, interroger adroitement le Valaque et obtenir de lui, sans que personne y prît garde, les renseignement? qu'elle voulait touchant les usuriers. Il ne se douta même pas qu'elle connaissait l'histoire des billets post-dates, dont Chugnard avait seul le secret. Elle eût craint, en ayant l'air, fût-ce d'en avoir deviné chipette, que Lautarescù se méfiai et, se plaignant à Chugnard, en éveillât la méfiance. Elle lui tira les vers du nez, en fûJniw 1 bavarde et curieuse, par le biais suivant :

— Est-ce vrai, monsieur Lautarescù, que lu

Và

roumain ressemble tant que ça au latin ? C'est monsieur Laffouace qui me Ta dit. Mais il est si menteur !

— Pas en ce cas, madame, répondit Lautarescù. Pour une fois, Laffouace n'a pas menti.

— Faites donc voir, reprit-elle.

Il se leva pour aller dans sa chambre chercher un livre roumain.

— Oh ! ne vous dérangez pas, fit-elle en le retenant. Montrez-moi seulement votre portefeuille. Des mots par-ci par-là !

Elle savait qu'il gardait toujours sur lui un gros portefeuille, au milieu duquel était un carnet de notes et d'adresses.

Il le lui tendit. Elle le feuilleta, demanda le sens de quelques mots, et s'étonna en effet de leur ressemblance à des mots latins (car elle avait appris un peu de Lhomond avec son père). Puis, négligemment, en continuant à retourner des pages, elle s'arrêta, comme par hasard, éur une où s'alignaient des chiffres. En haut étaient écrits un nom et une adresse.

— Tiens, fit-elle avec un air niais, c'est drôle, les chiffres ne sont pas en lettres comme dans le latin. Ce sont des chiffres arabes.

Pendant ce temps, elle gravait dans sa mémoire le nom et l'adresse. A la page suivante, pareille, elle fit de même.

FLAMBOCilE. 171

Et tout à coup, très vite, et très net, et regardant Lautarescù bien en face, sans paraître, d'ailleurs, attacher grande importance à la phrase qu'elle disait :

— C'est probablement de vos fournisseurs, ces messieurs ?

Lautarescù répondit que non, mais après avoir bégayé un peu, surpris parla vivacité de l'interrogation et la fixité du regard.

Aménaïde n'en demandait pas davantage. Elle était sûre de connaître le nom et l'adresse de deux usuriers. Elle rendit le portefeuille en admirant encore la ressemblance que présentaient le latin et le roumain. Et, comme Chugnard, h quelques pas de là dans le verger, lui criait :

— - Est-ce que tu donnes une leçon à monsieur Lautarescù?

— Au contraire! répliqua- t-elle. C'est lui qui me montre que le latin et le roumain...

Puis, brusquement, presque sans le vouloir, avec une témérité dont elle-même n'eût pu rendre raison, elle ajouta :

— Je désirais apprendre quelque chose. Je l'ai appris.

Car elle était, en ce moment, une femme tout à fait différente de l'Aménaïde ordinaire ; et, dans l'audacieux double-sens de cette secrète et folle bravade, elle goûtait, pour la première fois

de sa vie certainement, l'absurde et perverse et délicieuse jouissance du risque inutile.

Et c'est toujours dans le même état de transfiguration qu'elle continua d'agir, avec une décision et une précision d'activité dont elle ne se fût jamais crue capable, et dont cependant elle ne s'étonnait point, comme si elle en eût acquis longuement l'habitude. Ce lui fut là une de ces heures étranges et surnaturelles où il semble qu'on ait en soi quelqu'un agissant pour vous, si bien qu'on y devient, tout éveillé, pareil aux somnambules qui marchent sur les toits, longent les gouttières, se penchent vers les précipices, et s'y meuvent à l'aise sans conscience ni péril, plus en sécurité que des couvreurs, plus en alacrité que des saltimbanques.

Le premier usurier dont elle avait obtenu le nom et l'adresse si prestement, et chez qui elle se présentait une heure plus tard, fut stupéfait du sans-façon vraiment cynique et quelque peu gênant qu'elle mit à lui proposer la chose. Il était accoutumé, en ce genre d'opérations si délicates, et surtout avec des clients nouveaux, à beaucoup moins de brutalité dans la demande et de hardiesse dans l'offre. Sans doute, au vu de la carte sollicitant audience urgente et qui lui annonçait madame Chugnard, née Bajice, il savait bien ne pas recevoir une personne abso-

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